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Un tournant épistémologique

De
276 pages
Relatant l'expérience d'un chercheur qui accompagne depuis vingt ans les trajectoires socio-professionnelles des cadres ou des dirigeants, cet ouvrage s'adresse à ceux qui ont pour tâche d'accompagner, d'aider, d'orienter ou de conseiller un adulte en prise avec les aléas de son histoire professionnelle. Ces conseillers trouveront ici des repères pour penser leur fonction d'accompagnement, de conseil, de bilan.
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Un tournant épistémologique
Des récits de vie aux entretiens carriérologiques

Histoire de Vie et Formation Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé, Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Titres parus Volet: Formation Christophe GAIGNON, De la relation d'aide à la relation d'êtres. La réciprocité transformatrice, 2006. Hervé PREVOST, Commencer à gagner sa vie sans la perdre, 2005. Jérôme ENEAU, La part d'autrui dans la formation de soi, 2005. Malika LEMDANI BELKAÏD, Transhumer entre les cultures, 2004. Claire HEBER-SUFFRIN, Quand l'université et la formation réciproque se croisent, 2004. N. BLIEZ-SULLEROT et Y. MEVEL, Récits de vie en formation: L'exemple des enseignants, 2004. Jean-Yves ROBIN, Bénédicte de MAUMIGNY-GARBAN et Michel SOËTARD (sous la dir.), Le récit biographique (2 tomes),2004. Patrick PAUL, Formation de vie et transdisciplinarité, 2003. Myriam HUGON, Les bégaiements du secret, 2003 Fabienne CASTAIGNOS LEBLOND: Le vacarme du silence: la transmission intergénérationnelle des situations extrêmes, 2002. C. NIEWIADOMSKI et G. de VILLIERS, Souci et soin de soi, 2002.

Jean-Yves Robin

Un tournant épistémologique
Des récits de vie aux entretiens carriérologiques

Préface de Christine Delory-Momberger Postface de Jean-Pierre Boutinet

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE

75005 Paris

L'Hannattan

Hongrie

Espace Fac..des

L'Harmattan Sc. Sociales, BP243,

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Kinshasa Pol. et Adm. ;

L'Hanoattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Tnr'ino ITALIE

KIN XI - RDC

1053 Budapest

Université

de Kinshasa

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1!lV,wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-00567-5 EAN:9782296005679

SOMi'vL\IRE

Préface : LeJ cheminJ de converJion d'un chercheur 11

Problématique

générale

21

Première partie: Héritages, ruptures et perspectives Introduction
Chapitre 1 : Une diJàpline méthodologique et unefidélité épiJtémologique mnfrontéeJ au riJque de l'indiJcipline ChaPitre 2 : Au carrefour de l'expertiJe et de laformation ChaPitre 3: LeJ enjeux anthropologiqueJ ConcluJion de la première partie

31 33
35 59 87 113

Deuxième partie: D'une métamorphose épistémologique à une intention éducative Introduction
Chapitre 4 : La recherche au riJque de la tramdiJciplinarité: une métamorphoJe épiJtémologique
Chapitre 5 : Le potentiel éducatif d'un di.spoJitif andragogique :

117 119
127 159

l'entretien carriérologique

Chapitre 6 : Les coulissesd'une rechercheen adion Condusion de la deuxième partie

207 225

Condure sansfinir
Postface: Du bon usage de la métaphore dam les sciencesde la formation pour penser un itinéraire de vie adttlte

233
243

Références bibliographiques Table des matières

255 273

8

Tous mes remerciements vont à Françoise Cros, JeanMarie Barbier, Gilles Brougère, Jean- Pierre Boutinet, Christine Delory-Momberger et Arnim Kaiser.

PRÉFACE

LES CHEMINS

DE CONVERSION

D'UN

CHERCHEUR

par Christine Delory-Momberger

L'ouvrage de Jean-Yves Robin répond d'une façon à la fois évidente et singulière aux deux volets de la collection « Histoire de Vie et Formation» qui l'accueille: évidente parce que son propos est bien de restituer pour soi-même et pour les autres une trajectoire biographique, d'en tirer expérience et d'en recueillir un bénéfice de formation; de s'inscrire ainsi dans la longue tradition du récit biographique et de ses effets d'auto- et d'hétéroformation ; évidente aussi parce que l'objet construit et « raconté» de cette « histoire de vie », les biographies professionnelles de cadres, est dans un rapport frontal avec la formation (même si l'auteur préfère à ce terme ceux d'apprentissage et d'éducation). Singulière, cependant, parce que cette histoire de vie est celle d'un cheminement intellectuel, la (re)construction d'un trajet de l'esprit, plus précisément l'écriture des voies prises par un chercheur en sciences humaines et sociales dans la quête de son domaine et de ses objets de recherche; et singulière encore parce que, dans cette quête, la dimension de formation n'est pas donnée comme un préalable, comme un allant-de-soi, mais qu'elle

est le lieu d'une découverte, d'une « conversion» en quelque sorte.

reconnaissance,

d'une

Le chercheur a-t-il une biographie? La recherche produite par un chercheur a-t-elle une histoire? A ces questions, provocantes parce qu'elles mettent à mal l'image de transparence et d'immanence que se donne volontiers la « science », en y introduisant la subjectivité et la temporalité individuelles -, Jean-Yves Robin apporte des réponses d'une grande précision et honnêteté intellectuelles: il restitue pour lui-même et met à la disposition du lecteur les déterminations et les influences de son parcours de formation, les contextes institutionnels et organisationnels, les interrogations et les choix personnels qui ont jalonné l'évolution de ses travaux et marqué les voies de sa recherche. Au sens commun des termes, la « vie privée» du chercheur et l'histoire « privée» de sa vie importent peu à la science, parce que les incidences de celles-là sur celle-ci sont d'ordre extérieur et circonstanciel. Mais la biographie du chercheur, c'est-à-dire l'ensemble des opérations par lesquels un individu se biographie comme chercheur, et la biographie de la recherche, c'est-à-dire la démarche évolutive et herméneutique qui constitue les objets de science, les relie entre eux et les organise en configurations successives, ces constructions sont dans une relation directe avec les hypothèses, les observations, les expérimentations, les protocoles, les résultats sous lesquels se donne à connaître une recherche. En ce sens, l'ouvrage de Jean-Yves Robin rend lisible la construction biographique dont procède le développement de ses travaux de chercheur. Car il s'agit bien d'une construction qui, certes, s'appuie sur des faits objectifs, sur des données avérées, mais dont la mise en relation et la configuration d'ensemble sont le fruit d'une écriture, c'està-dire d'une mise en forme interprétative, d'une herméneutique. L'entreprise raisonnée de la biographie de

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recherche représente un mode particulier de construction biographique. Elle consiste à saisir le fil d'une «histoire intellectuelle» et à mettre en cohérence les détours et les étapes d'une pensée en recherche d'elle-même sous la forme d'un texte qui lui donne une unité et un sens. Comme dans le récit de vie, la (re)construction de cette quête scientifique obéit à une « mise en intrigue » (ou, pour reprendre une autre formulation de Paul Ricœur souvent citée par Jean-Yves Robin, de « synthèse de l'hétérogène ») qui configure, qui ordonne, qui finalise ce qui, dans le vif de l'expérience, est largement tributaire de circonstances, de rencontres, de projets où le hasard a sa part et dont le sens n'est à l'évidence jamais donné ni, dans les reprises du récit qui l'organise, jamais fixé une fois pour toutes. Objet construit dans un rapport de réflexivité à elle-même, cette histoire intellectuelle se transforme et se réécrit au regard de l'actualité de son propre développement: elle revisite ses fondements, réoriente ses évolutions, réévalue ses perspectives, dans un ajustement constant d'elle-même avec ellemême à travers le temps. La biographie de recherche présente ainsi la figure construite et momentanément arrêtée d'une histoire-recherche en cours. Jean-Yves Robin est très conscient du caractère construit et interprétatif de son entreprise: pour la désigner, il reprend à Max Pages l'expression de «roman épistémologique ». Il fait davantage: sa « mise en intrigue» emprunte à un motif particulier du récit biographique, celui de la conversion, terminologie présente dans la première partie de l'ouvrage, et relayée tout au long du texte par les termes (et les thèmes) de la transformation, du passage, de la métamorphose. Assurément le récit de conversion n'apparaît ici que sous sa forme sécularisée mais c'est la dimension de tension et de rupture (autres termes et thèmes récurrents) inhérent à ce type de récit qui donne à l'ouvrage sa tonalité parti-

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culière et qui ajoute à son intérêt intellectuel éthique sur laquelle nous aurons à revenir.

une portée

Les travaux dont Jean-Yves Robin nous rapportent l'histoire de conversion, « des récits de vie aux entretiens carriérologiques », ainsi que l'indique le sous-titre de l'ouvrage, donnent la mesure de ce parcours de rupture et de transformation. Rappelons que Jean-Yves Robin est l'auteur de trois livres (et de nombreux articles et contributions) consacrés aux cadres et dirigeants d'entreprise ou d'établissement, cible sociologique dont il signale lui-même qu'au contraire d'autres catégories socioprofessionnelles elle n'a fait l'objet que d'un petit nombre d'études. Selon un mode d'approche devenu classique en sociologie qualitative et auquel l'Ecole de Chicago a donné ses lettres de noblesse, l'instrument qu'il a retenu et privilégié pour mener à bien ses propres enquêtes est le récit de vie. Or l'interrogation qui est au cœur du présent ouvrage et qui est à l'origine du mouvement de « conversion épistémologique» qu'il relate trouve son point de départ dans l'usage, la fonction, le statut du récit de vie dans le cadre d'une démarche d'investigation scientifique: celui-ci induit d'une part un mode de relation particulier entre un narra taire expert et un narrateur informateur et il produit d'autre part des effets insus d'apprentissage sur les narrateurs, difficiles à prendre en compte par le chercheur. Cette inégalité de savoir et de pouvoir comme ces effets induits sont d'autant plus accusés et ressentis lorsque les narrateurs sont en situation de difficulté professionnelle, d'interrogation sur le sens de leur travail ou de réorientation. Dans l'analyse qu'il propose du dispositif d'entretiens, Jean-Yves Robin étudie les « enjeux transférentiels et contre-transférentiels » de la relation narrateurnarrataire et de sa « gestion par le chercheur ». Il fait la constatation que malgré toutes les précautions éthiques et déontologiques, à la lecture de son histoire, « le sujet est

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bouleversé, chahuté par une image existentielle, comme si la vérité du sujet et de l'objet ne pouvaient cohabiter », comme si «expertise et analyse, deux genres intellectuels différents (...) ne pouvaient pas faire bon ménage ». L'interprétation d'un récit biographique par un chercheur reste une prise de pouvoir d'un individu sur un autre, celle d'un « sujet supposé savoir» (Lacan), sur un sujet-objet de savoir qui livre une histoire qui «fera sens» pour le chercheur. Le narrateur raconte son histoire dans une forme socio-historiquement et culturellement défmie, influencée par la relation qu'il entretient avec l'intervieweur et avec le projet de recherche de ce dernier. Le chercheur reçoit ce récit dans la grille interprétative qu'il a élaborée. Lorsque l'interviewé retrouve son récit interprété, le temps a non seulement passé mais la figure du récit s'est modifiée. La forme fixée du récit fait tout autant violence que l'intrusion du narrataire dans ce récit. C'est à partir de ces « chocs en retour» et du travail critique qu'ils suscitent en lui que Jean-Yves Robin entame une «conversion méthodologique et épistémologique» qui va l'amener à rompre avec la visée strictement descriptive de ses premiers travaux: «Le chercheur, écrit-il fortement, a simultanément scientifiquement raison et pédagogiquement tort ». De cette rupture naît un dispositif qu'il a conçu « à la croisée de la recherche, de la formation et de l'intervention» : l'entretien carriérologique. Celui-ci, qui s'inscrit dans le cadre d'une «psychologie interactive », peut être défmi comme une démarche raisonnée d'accompagnement impliquant de la part du chercheur et de l'interviewé «un véritable apprivoisement de l'un par l'autre », une « réciprocité éducative»: «ce type d'entretiens, fondé sur une andragogie de la restitution n'est pas un simple mode de recueil des données. Il produit des effets. (...) Le narrateur, dans ce contexte, n'est plus un simple informateur. Il s'informe sur lui-même en se reposant sur l'écrit d'un autre.

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Il devient de ce fait un apprenant. Le chercheur, quant à lui, abandonne momentanément son pardessus d'expert comme s'il ne pouvait être assigné à résidence dans un rôle
-

le voilà qui accompagne des parcours professionnels. Sa

demande est allée à la rencontre d'un besoin ». Et l'auteur de rappeler les termes de Bourdieu dans La Misère du monde défInissant l'entretien biographique «comme une forme d'exercice spirituel visant à obtenir par l'oubli de soi, une véritable conversion du regard que nous portons sur les autres ». C'est cette «disposition accueillante », cette sorte d'« amour intellectuel» (les termes sont encore de Bourdieu pour défInir l'attitude de l'enquêteur) qui donnent aux travaux de Jean-Yves Robin leur qualité indissociablement scientifIque et humaine, intellectuelle et éthique. Entamée sous le signe d'un strict projet scientifIque (régime scientifIque du récit de vie), la recherche de Jean-Yves Robin, sans rien abandonner de son souci de rigueur et de résultats, aborde aux hautes eaux de l'apprentissage formatif (régime esthétique de l'histoire de vie) et de l'éducation (régime éthique du roman de formation). Après avoir dressé le tableau de ces catégories idéal-typiques, l'auteur commente et analyse brillamment les correspondances entre le triangle biographique qu'elles dessinent et le triangle épistémologique que figurent la science, la praxéologie et l'axiologie. Et éclaire ce faisant sa propre conversion de chercheur, de la recherche à la rechercheaction puis à la recherche en action. Tant dans la partie empirique et dans les résultats descriptifs de ses travaux que dans les formalisations théoriques dont il accompagne leur évolution, Jean-Yves Robin donne ainsi une illustration t.rès rigoureuse et convaincante de la recherche biographique. Celle-ci, on le sait, alors qu'elle a acquis depuis trente ans dans les pays anglo-saxons et allemands une cohérence théorique et pratique qui la constitue en un véritable domaine

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disciplinaire (Biography research, Biographieforschung), souffre en France d'un véritable déficit de reconnaissance. Loin de constituer un champ spécifique et unifié, ce que l'on a coutume d'entendre en France sous le terme d'approche biographique recouvre dans les faits des pratiques variées dans des secteurs pluriels des sciences humaines et sociales: sous le pôle sociologie-ethnologie, elle renvoie à l'utilisation de documents personnels et au choix d'une démarche de type qualitatif pour explorer la réalité sociale et culturelle à partir des situations et des représentations individuelles; sous le pôle éducation-formation, à des dispositifs, représentés en particulier dans le « courant des histoires de vie », ayant vocation à éclairer des projets personnels et professionnels à partir de l'appropriation d'une « histoire» personnelle; sous le pôle sémiotique et historique, à des travaux qui prennent le récit biographique comme objet anthropologique, explorent les variations historiques et culturelles dans l'acte de raconter la vie et étudient les conditions de fonctionnement pragmatique, discursif, symbolique de la parole (auto)biographique et des écrits personnels. Les travaux menés par Jean-Yves Robin contribuent à montrer comment ces pratiques et ces analyses peuvent se rejoindre dans un projet scientifique qui incorpore une pluralité englobante d'approches disciplinaires et participe à la construction d'une véritable transdisciplinarité qui non seulement croise et intègre les savoirs mais également les visées, celles de la science et de la formation, celles de la quête intellectuelle et de l'éthique. Pour reprendre un terme de Pierre Dominicé dont l'auteur se saisit pour en faire un motif dominant et de sa réflexion et de la dynamique narrative de son entreprise, la recherche biographique invite à l'indiscipline: c'est cette attitude indisciplinaire (faut-il dire indisciplinée) qui l'amène à élargir sa quête au-delà de sa discipline d'origine (la psychologie), à affronter le redoutable pluriel des sciences

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de l'éducation, et à intégrer dans son métier une posture d'éducateur et d'intervenant.

de chercheur

Comme tout chercheur aux prises avec des documents biographiques, Jean-Yves Robin s'est trouvé confronté à la singularité existentielle dont ils témoignent et à la difficulté, inhérente à la recherche qualitative en général, d'accéder à partir de ce «matériau subjectif» à un niveau de formalisation et de généralisation scientifique. La prise en compte par les sciences humaines et sociales de l'activité biographique a donné lieu à deux attitudes divergentes, sinon opposées. La première considère la parole biographique comme le lieu de .constitution d'un «sujet» psychologique et historique face aux contraintes et aux prescriptions collectives. Cette conception, qui s'articule autour de notions comme celles d'« identité », d'« histoire personnelle », de «rapport à soi », de «construction de soi », est représentée en particulier dans les sciences de l'éducation et de la formation, où elle nourrit des pratiques fortement individualisantes. La seconde attitude renvoie à l'usage que fait la sociologie des documents et témoignages individuels: le biographique est considéré comme un matériau brut qui, sous réserve de tri et de recoupement, est susceptible de donner accès de façon concrète et lisible aux faits sociaux et aux comportements collectifs; le traitement scientifique du document biographique vise à en évacuer tout ce qui relève d'une subjectivité ou d'une singularité réputées inexploitables pour n'en retenir que ce qui peut être objectivé, recoupé et vérifié par d'autres matériaux. Alors que, dans le premier cas, la centration sur la singularité existentielle du biographique empêche de le constituer en objet disciplinaire et de développer à son endroit une démarche d'ordre scientifique, le souci de scientificité affiché dans le second cas le réduit à n'être qu'une instrumentation imparfaite à laquelle on ne recourt qu'avec précaution. La posture épistémologique de Jean-

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Yves Robin récuse et permet de dépasser ce dualisme. Tout en pratiquant cette « écoute bienveillante» de l'autre, et de l'autre unique, qui est la condition de toute pratique d'accompagnement, il ne cesse de rappeler que l'individu humain ne peut être pensé en dehors de ses contextes. Loin d'être deux entités séparées, en opposition l'une avec l'autre, individu et société désignent les deux termes d'une relation indissociable, deux fonctions différentes des rapports que les hommes entretiennent entre eux, dont l'une ne peut exister sans l'autre. L'espace de (trans) formation auquel ouvre l'entretien biographique sous la forme que lui donne Jean-Yves Robin, lui vient, non pas d'un ressaisissement de l'être intérieur considéré en luimême et pour lui-même, mais de la forme historiquement et socialement construite qu'il permet de donner aux expériences individuelles, des langages partagés dans lesquels il fait entendre des histoires singulières, du lien qu'il permet de manifester et quelquefois de restaurer entre les composantes existentielles et les composantes sociohistoriques de la vie individuelle. Cette coopération du chercheur-accompagnant et du narrateur donne accès au travail de genèse socio-individuelle constitutif de l'activité biographique, par lequel, nous ne cessons de nous produire, non seulement comme des individus en société, mais comme des individus de société. Et c'est aussi la force du livre de Jean-Yves Robin de nous le montrer, en nous invitant à le suivre dans sa propre entreprise et à refaire avec lui ce chemin de compagnonnage.

Christine Delory-Momberger
Paris 13/NordLaboratoireEXPERICE (paris 13-Pans8)

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PROBLÉMATIQUE

GÉNÉRALE

Décrire et analyser son itinéraire intellectuel relèvent à première vue de la facilité pour un chercheur en sciences humaines et sociales ayant pour une part convoqué dans ses travaux l'approche biographique. Mais les évidences sont trompeuses et l'occasion m'est donnée de porter un regard critique sur la façon dont j'ai pu traiter et appréhender le récit des autres. Les témoignages que j'ai recueillis depuis une quinzaine d'années ont bénéficié d'un mode de traitement consistant à repérer les dires sur les faits, les situations, les événements, les incidents ayant participé à la formation des individus rencontrés. Une fois ce diagnostic posé, la mise en cohérence de tous ces éléments fut réalisée selon une logique essentiellement linéaire ou chronologique. Quoi de plus banal que de raisonner le développement professionnel de ces interviewés en épousant les contours d'une chronologie qui laisse apparaître un certain nombre d'étapes assimilables aux saisons de la vie d'un homme (Levinson, 1979). A ce premier mode de traitement allait en succéder un autre consistant à repérer la ligne directrice

d'un parcours, de ce qui constitue apparemment le fù conducteur d'une histoire. Cette identification fut essentielle pour comprendre, élaborer des itinéraires qui se présentaient lors des entretiens sous une forme désordonnée, confuse, s'apparentant en quelque sorte à cette première étape de la construction d'un récit: « la préfiguration ou mimesis 1 » pour reprendre la terminologie de Paul Ricœur (1983). La voie était donc apparemment tracée puisque je disposais d'un dispositif méthodologique que j'avais expérimenté. Il me restait à l'appliquer en adoptant une posture introspective afin de raisonner mon itinéraire intellectuel. Mais, très vite, cette façon de procéder devint problématique. L'histoire était elle aussi simple? Pouvait-elle se décliner en terme de trajectoire? Cette notion empruntée à la balistique laisse à penser que nos vies sont en quelque sorte pré-déterminées, que rien n'est laissé au hasard. Pour une bonne part, nos parcours seraient-ils programmés? ! Tout en reconnaissant les déterminations qui exercent une influence décisive sur le développement des individus, il est également possible d'entrevoir les marges de manœuvres dont disposent les sujets animés par le désir d'un potentiel affranchissement. Les travaux de Catherine Delcroix (2001), de Bertrand Bergier (1996) ou de Patrick Brun (2000) montrent que subsistent toujours des raisons d'espérer alors que tout espoir semble perdu. Par exemple, même lorsque les conditions matérielles font glisser des familles dans des modes de vie qui relèvent de l'asservissement, certaines d'entre elles parviennent à bricoler des modes d'adaptation afm de briser le cercle infernal de la précarité.1 Elles prouvent ainsi qu'elles disposent pour un certain nombre d'entre elles, d'un

1 Catherine

Delcroix.

(2001),

Ombres et lumières de lajamiffe Nour, Paris:

Payot.

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capitaf permettant d'agir sur leur environnement. Pour cela, elles participent à des réseaux de solidarité développant ainsi des savoir-faire efficaces qui ont pour but de résoudre les difficultés du quotidien. Par conséquent, la personne est certes le produit d'une histoire mais elle peut en devenir le sujet ou l'acteur (De Gaulejac, 1999). C'est un héritier mais son regard critique n'en fait pas un dévot. C'est une façon de comprendre le cheminement intellectuel qui fut le mien marqué par la dialectique de la rupture et de la continuité. De fait, mon itinéraire n'est pas aussi cohérent qu'il y paraît à première vue. Il se caractérise par un certain nombre de disjonctions, d'égarements, voire de régressions. Ces instants critiques furent l'occasion d'emprunter des chemins de traverse, de quitter les autoroutes d'un savoir balisé par l'orthodoxie méthodologique et épistémologique. Cependant, le chercheur n'est pas dans une position radicale de novateurs, il assume des héritages et situe bien souvent son parcours dans le prolongement de ces derniers. Issu de la psychologie eXpérimentale et de la psychosociologie clinique d'obédience analytique, j'ai souvent constaté à la fm des années 70 et tout au long des années 80 que les représentants de ces disciplines - tout du mOlls dans l'université où j'étais étudiant - se saluaient mais ne se parlaient guère. Au mieux, c'était l'entente cordiale, au pire un combat vif au cours duquel chaque belligérant poursuivait la mort symbolique de l'autre. « Retranchés dans des camps disciplinaires »3 bien circonscrits, le

2 Ce capital peut être assimilé à la notion de puissance sociale comme le laisse entendre Catherine Delcroix empruntant ce concept à Gilbert Delapierre. (1993), la puissance sociale des pères, Lyon, Bulletin de la société lyonnaise pour
l'enfance et l'adolescence.

3 Le vocabulaire devient ici guerrier mais les luttes épistémologiques empruntent parfois le chemin d'une violence symbolique où les mots peuvent parfois blesser.

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dialogue était souvent impossible. Chaque savant revendiquait une part de vérité mais tous, au cours des rares échanges auxquels j'ai pu assister, se retranchaient derrière des positions dont il était difficile de les déloger. Ainsi, les experts se partageaient un territoire qui avait pour nom l'humain. Revenaient aux cliniciens l'abîme du sujet, aux eXpérimentalistes le pointillisme méthodologique et aux psychosociologues la problématique du changement dans les groupes et les organisations.4 Dans les années 80, mon inscription à l'Université Lumière Lyon 2 annonçait mon entrée en sciences de l'éducation. Cette nouvelle orientation allait se révéler décisive. Il était désormais possible d'appréhender le même objet, en l'occurrence l'éducation, sous différents angles. Des disciplines comme l'histoire, la philosophie, l'éthique voire la théologie avaient droit de cité. Ce métissage, cette multidisciplinarité ne manquaient pas d'interpeller l'appre-

4 Ce compartimentage

est notamment

décrit dans la parabole des aveugles et de

l'éléphant. «Pour satisfaire leur esprit par une minutieuse observation, six hommes aveugles, fort sages, originaires de l'Inde, se mirent en route pour voir un éléphant. Le premier s'approcha de l'éléphant et vint à toucher son flanc large et ferme. Il s'exclama: «Par Jupiter! Un éléphant ressemble en tout point à un mur. » Le deuxième prenant dans sa main la défense s'exclama: «Ce que je tiens est long, lisse et coupant. Pour moi, c'est vraiment clair, la merveille de l'éléphant, c'est d'être comme une lance. » Le troisième s'approcha de l'animal et attrapa la trompe qui se faufilait en tous sens, il déclara avec vigueur: «Je vois qu'un éléphant ressemble à un serpent. » Le quatrième s'avança en tâtonnant et tomba sur un genou: «Cet animal merveilleux ressemble avant tout, j'en suis convaincu au tronc d'un arbre. » Le cinquième qui toucha par hasard une oreille, s'exclama: «Il faudrait être bien aveugle pour ne pas voir que cette bête magnifique ressemble plus qu'à tout autre chose, à un éventail.» Le sixième se mit à tourner autour de l'animal et attrapa sa queue qui s'agitait en tous sens. «Je vois, dit-il, qu'entre un éléphant et une corde, il n'y a guère de différence.» Ces aveugles originaires de l'Inde entamèrent une longue et importante discussion. Chacun soutint avec véhémence et rigidité son opinion. Chacun avait partiellement raison, mais tous avaient entièrement tort. » Allport G., Feifel H., Maslow A.H., May R., Rogers C. (1971), Psychologieexistentielle, Paris: Epi, p. 29.

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nant que j'étais, qui, par conformisme, avait adhéré à l'idée d'une pureté épistémologique qui n'était plus de mise.5 Certes, les approches néo positivistes avaient toujours le vent en poupe, mais leur apport était relativisé. Guy A vanzini (1976) comme Philippe Meirieu (1991) considéraient qu'il était illusoire de vouloir mettre en équation le processus d' appren tissage. L'histoire des doctrines éducatives laisse en effet apparaître que les innovations pédagogiques, de Pestalozzi à Feuerstein en passant par Freinet sont engagées par des pionniers au nom d'une croyance, qu'elle soit idéologique, religieuse ou laïque. Les calculs, les plans expérimentaux, la logique hypothético-déductive, la politique éducative ne président pas à l'émergence de ces pratiques novatrices. Et cette dernière propriété est souvent mise en évidence lors de situations au cours desquelles l'éducateur doit faire face à l'urgence des événements qui se bousculent devant lui comme ce fut le cas pour Pestalozzi lors de son séjour à Stans. Ces premières ruptures allaient en annoncer d'autres. En effet, si un certain type de rationalité scientifique ne parvient pas à épuiser le sens que revêt le parcours social ou éducatif d'un homme, alors la vieille distinction diltheyenne qui oppose le comprendre et l'expliquer demeure légitime. Développer une intelligence de la nature ne revient pas à saisir de l'intérieur le sens que le narrateur donne à son histoire, interprétation qui s'éloigne souvent de la matérialité des choses laissant émerger la figure d'un sujet qui tente de donner une forme provisoire à une identité en perpétuel mouvement. Cette posture qui s'inspire de l'herméneutique allemande donnera naissance à des travaux
5 Jean-Yves
chercheur,

Robin.

(1993), L'histoire

d'une

recherche

est aussi celle du
Pour Uti accompagmmetlt

in : Les études doctorales en 5 dences de l'Education. L'Harmattan,

persofl11alisé des mémoires et des thèses, Paris:

pp. 95-105.

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contemporains comme ceux de Christine DeloryMomberger (2000, 2001, 2003) qui montreront combien l'homme n'a eu de cesse de trouver les moyens de se donner une image par l'intermédiaire de pratiques réflexives aussi variées que le journal intime, l'échange épistolaire ou l'auto biographie. Or, le récent ouvrage de Christine Delory-Momberger rédigé en collaboration avec Remi Hess (2001), Le sens de j'histoire-moments d'une biographie, est en quelque sorte l'antidote qui permet de se prémunir contre toute forme de construction linéaire lorsqu'il s'agit de penser le parcours d'un homme. Si ligne directrice il y a, elle est plurielle, brisée et se décompose en des tracés fluctuants et sinueux qui montrent que la vie intellectuelle n'est jamais simple, qu'elle est faite de ruptures, de fidélités, d'infidélités, de nostalgies et de régressions. En ce sens, l'hypothèse de Remi Hess concernant la théorie des moments qui s'appuie sur la conception d'un être dissocié (Lapassade, 1998) et parfois désorienté (Boutinet, 1998; Danvers, 2001) est d'une grande utilité pour penser son itinéraire. Puisqu'il me faut le décliner, j'utiliserai la formule suivante: au bout du compte, cette histoire se décompose en deux temps et trois moments6 (Durand, 1969; Pineau, 1984). Il Y eut le temps des lumières, le régime diurne de la formation au cours desquels j'ai pu goûter aux charmes envoûtants des certitudes scientifiques et des compartimentages épistémologiques sécurisants. Mais lorsqu'il s'agit de comprendre un processus éducatif, de saisir la manière dont un individu se construit tout au long de son histoire professionnelle, vient alors le temps des ténèbres ou du régime nocturne de la

6 Ces trois moments sont assimilables à trois mouvements de la pensée: petit clin d'œil à la fo=ule de Gaston Pineau qui écrit que la fo=ation d'un homme se décline en deux temps et trois mouvements. Gaston Pineau. (2000),
Temporalités en formation. Vers de nouveaux synchroniseurs, Paris, Anthropos.

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formation. L'objet de recherche apparaît alors dans toute sa complexité. Il demande l'adoption d'une épistémologie métissée qui n'est pas à confondre avec la multidisciplinarité. Celle-ci reste subordonnée à une logique juxtapositive. Elle se contente de la succession d'un certain nombre d'éclairages disciplinaires sans être animée par le souci d'une quelconque connexion entre ces différentes approches. La transdisciplinarité, quant à elle, pourrait entretenir le secret espoir de présider à l'avènement d'une méta-connaissance qui finirait par surplomber les autres savoirs. Dès lors que le chercheur ne quitte pas le chemin de l'interdisciplinarité, il ne poursuit pas l'ambition d'atteindre une illusoire complétude ou de compliquer artificiellement le réel (Morin, 1991 a) - il soumet d'abord et avant tout sa pensée à l'épreuve de la complexité. Il finit par conclure qu'aucune discipline ne peut avoir le dernier mot.7 C'est sans doute pourquoi mon raisonnement s'inscrit dans la dialectique de la rupture et de la continuité.8 Une telle posture nécessite d'assumer les contradictions inhérentes à ce genre de cheminement. Ces dernières relèvent de paradoxes dynamogènes qu'il est impossible d'annuler (Barel, 1988). Ils transparaissent à la lecture d'un itinéraire qui se décompose en trois moments qui sont autant de mouvements de la pensée qui se déploient dans le temps. La première période de ce parcours fut celle du conftrmisme. Le souci d'épouser les canons de l'orthodoxie scientifique allait se traduire par l'adoption d'une posture, celle de l'expert qui explique, modélise, statue, diagnostique provoquant le narrateur dans ses derniers retranchements

7 Nous reviendrons plus en détail sur ces notions d'interdisciplinarité, de multidisciplinarité et de transdisciplinarité dans le premier chapitre de la seconde partie. S Cette dialectique renvoie aux travaux de Michel Fabre qui distingue le paradigme bachelardien de la rupture et le paradigme piagétien de la continuité.
Michel Fabre. (1999), Situations-problèmes et savoir scolaire, Paris: PUP.

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