Vae et professionnalisation des travailleurs sociaux

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Comment les membres des commissions d'évaluation fonctionnent-ils en VAE ? En quoi les écrits réalisés par les candidats à la VAE permettent-ils de révéler les compétences professionnelles des postulants ? Quelle place les évaluateurs et les accompagnateurs à la composition du livret confèrent-ils aux écrits produits par les candidats ? Faire progresser la reconnaissance et la validation des acquis de l'expérience suppose que l'on interroge la notion d'évaluation et que l'on envisage des modalités d'évaluations alternatives.
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782296205963
Nombre de pages : 214
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VAE et professionnalisation des travailleurs sociaux

Savoir et Formation Collection dirigée par Jacky Beillerot (193 9-2004,) Michel Gault et Dominique Fablet
A la croisée de l'économique, du social et du culturel, des acquis du passé et des investissements qui engagent l'avenir, la formation s'impose désormais comme passage obligé, tant pour la survie et le développement des sociétés, que pour l'accomplissement des individus. La formation articule savoir et savoir-faire, elle conjugue l'appropriation des connaissances et des pratiques à des fins professionnelles, sociales, personnelles et l'exploration des thèses et des valeurs qui les sous-tendent, du sens à leur assigner. La collection Savoir et Formation veut contribuer à l'information et à la réflexion sur ces aspects majeurs.

Dernières parutions
Bernard BALAS, L'apprentissage de la langue écrite par les adultes, 2008. Laurent TALBOT (coord.), Les pratiques d'enseignement. Entre innovation et tradition, 2008. Françoise GUILLAUME, L'enfant: petit homme ou petit d'homme 7, 2008. Dominique FABLET (coord.), Intervenants sociaux et analyse des pratiques, 2008. Xavier SORBE, Cinq défis pour l'école. Réflexions et propositions en fàveur du système éducatif; 2008. Philippe SARREMEJANE, Faire l'histoire des théories pédagogiques et didactiques, 2008. Sébastien PEYRA l' et Boris OZBOL T, La guerre des normes, enquête au cœur des collèges de cités difficiles, 2007. Jean-Luc PRADES (dir.), Intervention participative et travail social, 2007. Racisme, antisémitisme et Fabrice DHUME-SONZOGNI. )) ?, 2007. « communautarisme André PACHOD, La morale profèssionnelle des instituteurs. Code Soleil et Ferré, 2007. Yves REUTER, Une école Freinet, 2007. Martine FIALlP-BARA l'TE, La construction du rapport à l'écrit. L'écriture avant l'écriture, 2007. Hervé CELLIER, Précocité à l'école: le défi de la singularité, 2007. Pierre BILLOUET (dir.), Déhattre, 2007.

Philippe Crognier

VAE et professionnalisation des travailleurs sociaux
Évaluer les livrets de VAE :
récriture à répreuve du doute

L'Harmattan

Du même

auteur

Comprendre la VAE en action sociale. Écrire, accompagner, évaluer, Paris, Dunod, 2007, 229 p.

Quatre vérités d'adultes, Inva1-Boiron,

~

Récits d'exPériencespnifèssionnelles en finmation
La Vague verte, 1999,87 p.

iÇ) L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com di ffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06333-4 EAN : 9782296063334

À Sophie et Guy, mes compagnons de route...

« Dans ce que je te dis là, il Y a le presque-vrai, et le parfois-vrai, et le vrai à moitié. Dire une vie, c'est ça, natter tout ça comme on tresse les courbes du bois-côtelettes pour lever une case. Et le vrai-vrai naît de cette tresse. Et puis Sophie, il ne faut pas avoir peur de mentir si tu veux tout
SaV01f. .. »

Patrick Chamoiseau,

Texaco, Paris, Gallimard, 1992, p. 160.

« C'est assez difficile de les -les candidats à la VAE - faire écrire dans le détail, dans les procédures des expériences. Ils ont tendance à globaliser, à généraliser. On ne trouve pas vraiment les aspérités du travail réel et en général on a l'impression que leurs pratiques se passent naturellement bien (...). Quiconque connalt un tant soi peu le travail social sait très bien que les choses ne se passent pas comme ça (...). Je me méfie de l'écriture» Accompagnateur de candidats en VAE

SOMMAIRE
INTR 0 DUCT ION I. L'EVALUATION DES LIVRETS FAITE PAR LES MEMBRES DES JURYS
Le positionnement initial des évaluateurs individuelle des différents membres des 24

9

15
16

Le mode d'évaluation co mmiss ions

L'évaluation collective De quelques réflexions tenues par les membres des commissions quant au processus d'évaluation des livrets
Con cIus ion Il. L'EVALUATION DANS LES PRATIQUES D'ACCOMPAGNEMENT A LA COMPOSITION DU LI VRET 2 Avant-propos: de la Branche L'incidence accu eillis quelques particularités professionnelle du dispositif de soutien

50

76
93

97

98 des publics 100

sur l'accompagnement

de la diversité

L'accompagnement:

les tendances

qui se dégagent de compétences

106 ...127

Le travail sur les preuves et sur les indicateurs

Les remarques des accompagnateurs quant à leur expérience d'accompagnement et d'évaluation des candidats à la VAE Des pratiques qui s'appuient sur une pédagogie différenciée

133 139

Le mythe d'une juste distance entre accompagnateur et acco mpagn é
De la méfiance quant aux écrits produits à la VAE par les candidats

144

148 types 150

Les remarques des accompagnateurs quant aux imprimés et aux pratiques évaluatives des jurys

Con cIusio n III. EXPLORER LA QUESTION DE L'EVALUATION EN VAE La démarche d'évaluation
Les outils et techniques Evaluer et partir d'évaluation d'acquis de l'expérience humains"

158

161 161
169 173

à la rencontre des candidats

des" facteurs

Les performances du " bougé"

à la V AE : l'évaluation

175 178
199 201 205 207

Quelques pistes de réflexion pour optimiser la VAE
C on cIusio n CON CL USIO N GENERALE TABLES DES SIGLES UTILISES

BIBLI OGRAP HIE

INTRODUCTION
D'emblée, la référence à Monod dans le cadre d'un ouvrage sur la validation des acquis de l'expérience en action sociale peut paraître surprenante.. . Théodore Monod, donc, naturaliste, botaniste, océanographe, écrivain fécond auteur de nombreux ouvrages consacrés au désert saharien, était un scientifique chevronné, de renommée internationale, et un humaniste passionné. Son apparente austérité se conjuguait pourtant avec un humour qu'il maniait avec beaucoup de finesse. Quiconque a pu lire Méharée. Dans le désert vivre c'est avancer sans cesse (Monod, 2006), a pu s'étonner, entre autres, des lignes qui viennent clore l'ouvrage. En effet, Monod tennine abruptement son livre dans lequel il vient pourtant de retracer un de ses périples saharien où êtres humains et chameaux ont bien failli perdre la vie. Ses dernières paroles sont les suivantes: « Le lendemain matin, le retour commence, pour s'achever dix jours plus tard, dans la cour du bordj d'Adrar, au Touat. « Et c'est tout? »- C'est tout. « Ça finit comme ça ? » - Ça finit comme ça. Mais oui, lc livre s'achève ainsi, comme la plus ordinaire des étapes, sans le couplet de rigueur, sans le pathos d'usage, sans « ombre bleue des palmes », sans « souffrance délectable », sans « terres de l'Epouvante et du Mystère », sans « Pays de la Peur », sans «royaume des sables de feu », sans «envoûtement », sans « adieu nostalgique au désert »... Avec vous, et chez moi, cela ne prendrait pas. Inutile. D' ailleurs, vous étiez prévenus, honnêtement» (Monod, 2006, p. 243).

En fait, tout au long de son récit, Théodore Monod joue une sorte de jeu subtil avec le lecteur. Il s'insurge maintes fois contre une certaine forme de « littérature» qui imprègne souvent les récits de voyage et qui, pourrait-on penser, travestit la réalité et la réduit à une sorte de fiction, saturée d'outrances, élaborée au grès des ressentis d'un individu, qu'il soit touriste ou journaliste, aux prises avec la chose écrite. Grâce à de savants faux-semblants, Monod s'évertue à masquer ses émotions pour donner à voir une réalité sans fard, qui s'imposerait d'elle-même: la vie au plus profond du désert. Mais son insistance sciemment exagérée pour juguler toute manifestation subjective, renforcée par sa volonté récurrente d'ironiser à propos des « notes transcrites par de pieux touristes sur leur calepin» (Monod, 2006, p. 189) le font finalement succomber... aux charmes du désert. Ainsi, en matière de désert saharien et bien que l'objectif des travaux réalisés par ce chercheur soit avant tout à visée scientifique, d'aucuns avoueront ne rien connaître de plus «ravissant» et de plus « poétique» qu'un écrit de Théodore Monod. Quittons maintenant le désert saharien et venons-en à la validation des acquis de l'expérience dans le secteur social, c'est-à-dire à cette mesure née de la loi de 2002 qui permet aux travailleurs sociaux non diplômés dans le secteur et occupant un poste au moins depuis trois années d'obtenir tout ou partie d'un diplôme correspondant à l'expérience acquise, sur la base de la production et de la présentation devant un jury d'un livret dans lequel sont recensés les acquis. En réalité, cette entrée en matière qui s'appuie sur les réflexions de Théodore Monod n'a d'autre prétention que de nous renvoyer à une interrogation sur l'authenticité d'une écriture réflexive, d'une écriture qui relate les pratiques et les expériences, précisément ici dans la perspective de la validation des acquis de l'expérience et de l'obtention d'un diplôme. Un précédent ouvrage (Crognier, 2007), consacré aux caractéristiques générales de la VAE en action sociale et à l'analyse détaillée des

« discours» figurant dans les livrets 1 - livret de recevabilité -, 2 - livret de présentation des acquis de l'expérience - et dans la notice
d'accompagnement, avait déjà permis de soulever nombre

d'interrogations sur ce qui représente la pierre anb'1llaire - mais aussi la pierre d'achoppement - du dispositif: l'écrit, en tant que produit, et
l'écriture en temps que processus. Mais au-delà de ce point, s'était posée fondamentalement la question de l'évaluation des livrets de VAE et, par là même, l'évaluation des parcours expérientiels des postulants à la V AE.

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Cet ouvrage prolonge le précédent. Il se propose de mettre au jour précisément les processus d'évaluation des livrets de VAE, tant dans les dispositifs d'évaluation officiels que dans les dispositifs d'accompagnement institués, et tente d'apporter des éléments de réponse à trois questions principales qui seront sous-jacentes tout au long de ce travail:
Comment les membres des commISSiOns d'évaluation fonctionnent-ils en VAE ? En quoi les écrits réalisés par les candidats à la VAE permettentils de révéler les compétences professionnelles des postulants? Quelle place les évaluateurs et les accompagnateurs à la composition du livret confèrent-ils aux écrits produits et présentés par les candidats à la VAE ? On connaît maintenant la position dubitative de Théodore Monod quant aux «écrits de voyages» et on s'apercevra bien vite dans cet ouvrage que les évaluateurs en V AE, membres des jurys d'évaluation ou accompagnateurs à la composition du livret dans les dispositifs institués, font eux aussi montre d'une relative méfiance quant aux écrits rédigés, en l'occurrence ici, par les candidats à la VAE. Ainsi, deux axes principaux sont parcourus dans cet ouvrage: le statut accordé par les évaluateurs aux écrits produits par les candidats à la VAE et les pratiques évaluatives individuelles et collectives mises en place dans une perspective de certification. La première section de ce livre porte sur l'analyse détaillée des pratiques d'évaluation des livrets mises en place lors de la toute première session de VAE dans une région septentrionale de notre pays. Les analyses qui figurent dans ce document témoignent donc des premiers balbutiements des pratiques d'évaluation en V AE et c'est justement à partir des questionnements et des tâtonnements initiaux de l'ensemble des acteurs concernés par la V AE qu'il est possible d'approcher aujourd'hui avec davantage d'objectivité les véritables conditions de la mise en place de la validation des acquis de l'expérience dans le secteur social. La deuxième partie de cet ouvrage tente de définir les positions des accompagnateurs à la composition des livrets de VAE dans le cadre des dispositifs d'accompagnement institués; positions où les questions

Il

d'écriture réflexive et d'évaluation des compétences professionnelles se posent de manière récurrente. La dernière section de ce livre est consacrée à un travail d'approfondissement de la notion d'évaluation des pratiques dans le secteur social. A cette occasion, nous tentons de poser quelques éléments de réflexion à destination des candidats, des évaluateurs officiels des livrets de validation des acquis et des accompagnateurs, susceptibles d'éclairer leurs pratiques respectives en VAB. Précisons sans plus attendre que cet ouvrage sur les pratiques évaluatives en VAE est le condensé actualisé d'un travail que nous avons réalisé (Crognier, 2006) sur la composition et l'évaluation du livret de présentation des acquis de l'expérience pour l'obtention du diplôme

d'Etat d'éducateur spécialisél - VAE-DEES. Dans ce contexte, il semble
important de souligner que les analyses présentées tout au long de cette étude se nourrissent de propos recueillis auprès d'évaluateurs officiels et d'accompagnateurs à la composition du livret. Ajoutons enfin que l'intérêt du travail qui est présenté dans cet ouvrage repose sur le fait qu'il a été réalisé dès la mise en place de la VAE pour l'obtention des diplômes du secteur social et qu'à ce titre il rend compte des nombreuses interrogations éthiques et méthodologiques que l'application de la mesure a fait émerger. Cependant, et dans un souci de précision, il faut signaler que ce qui est présenté ici a été élaboré avant que l'arrêté du 20 juin 2007 ne soit paru. Il est donc nécessaire de préciser dès maintenant que cet arrêté a introduit un certain nombre de modifications concernant l'obtention du diplôme d'Etat d'éducateur spécialisé2 par rapport aux modalités initiales qui étaient définies dans
I

Le premier volume de ce travail a été publié aux éditions Dunod en 2007.
qui est entré en vigueur pour les formations d'éducateur
-

2 Cet arrêté,

entamées à partir du 1cr septembre 2007, formule, entre autres: les composantes d'un référentiel fonctions/activités concernant le métier d'éducateur spécialisé très proche, en réalité, du référentiel initial - qui renvoie à 4 domaines de compétences regroupant
au total 19 compétences professionnelles et, pour chacune d'elles, un certain nombre d'indicateurs de compétences; les composantes d'un référentiel de formation comprenant 4 domaines de formation associés aux domaines de compétences; les composantes d'un référentiel de certification qui, pour chaque domaine de compétences, précise les modalités selon lesquelles se déroulent les épreuves de certification. Cet arrêté du 20 juin 2007 annule et remplace celui du 6 juillet 1990 qui fixait les modalités de sélection, de formation des éducateurs spécialisés et d'organisation des 12

spécialisé

l'arrêté du 6 juillet 1990. Pour autant, il faut ajouter que ces paramètres nouveaux ne remettent nullement en cause la fiabilité des analyses qui sont développées ici en ce sens où aucun élément de fond et de forme

n'est venu bouleverser ce que l'arrêté du 12 mars 2004 - venu modifier celui de 1990 - définissait quant à l'obtention du diplôme d'Etat
d'éducateur spécialisé par la voie de la validation des acquis de l'expérience.

examens pour l'obtention du diplôme d'Etat d'éducateur spécialisé. Pour autant, l'arrêté du 12 mars 2004, qui est venu modifier celui du 6 juillet 1990 et qui dresse les procédures de validation des acquis de l'expérience pour l'obtention du diplôme d'éducateur, reste effectif. 13

I

L'évaluation des livrets faite par les membres des jurys
L'approche qualitative étant privilégiée, il n'était pas nécessaire d'interviewer un grand nombre de personnes. Il a semblé que la rencontre avec six évaluateurs officiels, membres de jurys de V AE, pouvait être suffisante. Il est apparu cependant nécessaire de respecter certains critères pour que l'échantillon constitué soit représentatif du fonctionnement des commissions mises en place par les services du Rectorat. Les commissions, constituées de trois personnes, étaient composées à part égale de formateurs issus des centres agréés pour dispenser la

fonnation sanctionnée par le diplôme d'Etat d'éducateur spécialisé DEES -, de professionnels en exercice, qualifiés en matière d'action
éducative et sociale, et de représentants des ministères de tutelle et des collectivités publiques. L'échantillon a donc été défini de la manière suivante: les personnes interviewées représentaient à part égale chaque frange de la population sélectionnée selon les instructions officielles pour faire partie des commissions. Deux fonnateurs, deux professionnels et deux représentants des ministères de tutelle et des collectivités publiques ont ainsi été interviewés; les personnes interviewées faisaient partie de commissions différentes, ce qui signifie que toutes les commissions ayant statué lors de cette première session étaient représentées dans l'échantillon. Pour préserver l'anonymat des d'évaluation, les prénoms des personnes membres des commISSIOns interviewées ont été remplacés

15

par d'autres. Par ailleurs, par souci d'authenticité, les extraits des discours des personnes interviewées ont été retranscrits tels qu'ils ont été énoncés Le processus d'évaluation des dossiers et des candidats à la validation des acquis de l'expérience se déroule selon une logique qui se déplace progressivement de l'évaluation portée individuellement par chaque membre des commissions jusqu'à l'évaluation collective faite par l'ensemble des membres de ces commissions, en passant bien entendu par le moment de rencontre avec le candidat. Les éléments d'analyse qui figurent dans les pages qui suivent sont présentés selon ce même mode de progression. Ainsi, nous aborderons tout d'abord les positions individuelles des membres des commissions interviewés. Nous ferons le point ensuite sur le fonctionnement collectif des commissions et notamment sur les interactions qui se nouent entre chacun des membres. Parallèlement, nous attacherons une importance particulière à repérer les points de vue, les perceptions des professionnels interviewés quant à cette première session de validation des acquis pour l'obtention du DEES et quant à l'outil proposé pour guider l'exercice d'évaluation des dossiers et des candidats.
Le positionnement initial des évaluateurs

Les dossiers de validation des acquis de l'expérience ont été mis à disposition des évaluateurs durant des périodes déterminées dans les locaux décentralisés du Rectorat. Les premières appréciations ont été portées de manière individuelle et en fonction d'un certain nombre de caractéristiques propres à chaque membre des commissions.
L'analyse des discours recueillis permet de mettre en exergue un point d'une importance considérable: les membres de chaque commission, en raison de leurs origines professionnelles diverses, ne sont pas détenteurs d'un même niveau de connaissance quant au métier, à la formation et au diplôme d'Etat d'éducateur spécialisé et, a fortiori, quant au processus de validation des acquis de l'expérience pour l'obtention de ce diplôme. De surcroît, ils sont porteurs de représentations différentes. Et ces représentations, on le verra plus loin, sont opérantes dans l'exercice d'évaluation qu'ils réalisent.

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Ainsi, les positions initiales des différents membres des commissions sont caractérisées par une forte hétérogénéité. Lesformatrices interviewées3 : une position d'expert Les formatrices interviewées se démarquent de leurs collègues évaluateurs en ce sens où elles interviennent depuis un certain nombre d'années déjà dans le dispositif de formation des futurs éducateurs spécialisés et participent régulièrement aux épreuves du diplôme d'Etat par la voie traditionnelle. Elles occupent une situation privilégiée au sein de leur commission car elles maîtrisent parfaitement les contenus de la formation d'éducateur et connaissent précisément les attentes du jury pour la délivrance du diplôme par la voie traditionnelle. Mais cela n'est pas l'essentiel. En effet, ce qui les démarque radicalement de leurs homologues dans le processus d'évaluation, c'est la connaissance qu'elles ont du référentiel professionnel et du livret de présentation des acquis - documents relativement récents:
« Donc là, euh... pour les évaluer, j'avais déjà une connaissance du livret 2 puisque on connaît ça de part notre travail. Donc, je savais déjà comment ça se goupillait. Euh... bon ensuite, j'avais bien compris euh... la validation par rapport aux quatre fonctions, les domaines de compétences qui étaient euh... demandés» (Jacqueline); « (..) Ça se voyait donc si le candidat avait fait le lien avec le r~férentiel de compétences ... ensuite la stratégie du candidat, dans l'organisation, c'est-à-dire est-ce qu'il utilisait une situation pour une fonction, ou une situation pour étayer les quatre fonctions (..). Voir s'il rentre dans la logique du livret. Ensuite, par rapport à l'évaluation euh... c'est par rapport au livret qu'on nous avait donné, et par rapport à la connaissance pointue que j'ai du référentiel de compétences d'ES pour repérer quels sont les éléments qui peuvent effectivement rentrer dans cette fonction» (Andrée).

Cette position privilégiée fait de ces fonnatrices des expertes dans le cadre de la VAE-DEES aux yeux des autres membres des commissions.
3 Les deux personnes interviewées représentant le secteur de la formation étaient des fOllllatrices.

17

Elles représentent des personnes ressources et également des éléments moteurs dans le processus d'évaluation. Une formatrice interviewée a d'ailleurs conscience de cette réalité et témoigne en ce sens: « Je dis qu'il faut garder les formateurs - dans les commissions car le fait d'avoir une vision globale à la fois des contenus de formation ES, et de la fonction d'ES et du dispositif VAE, ça facilitait la tâche. Et d'ailleurs mes co-jurys me posaient beaucoup de questions parce qu'ils étaient un peu perdus entre guillemets, en disant euh... « Qu'est-ce qu'on doit chercher, qu'est-ce qu'on doit faire? »» (Jacqueline). D'autres membres des commissions sont venus confinner ce point: « Heureusement qu'on a un formateur d'école d'éducateur qui nous rappelle aussi euh... les diplômes d'éducateur, enfin la valeur d'un diplôme d'éducateur, et puis le fonctionnement de la VAE» (Bernadette, éducatrice spécialisée, représentant les employeurs du secteur) ; « (...) Le problème, c'est que si on prend des personnes qui viennent de l'extérieur, qui ne sont pas formateurs ou qui ne sont pas des professionnels de la formation et qui ne connaissent pas le référentiel par cœur, c'est très difficile. Parce que c'est un pavé énorme euh...On a essayé, moije l'ai lu et relu, j'ai pris des notes, mais euh... c'est quand même difficile de rentrer dans un
système de formation sans y participer» (Marc, directeur des écoles dans un IME, représentant le ministère de l'Education nationale). L'analyse des discours des formatrices laisse apparaître, en outre, une position assez consensuelle, conformiste en ce qui concerne la VAEDEES et, plus précisément, le dispositif d'évaluation des livrets: « Globalement satisfaisant - le dispositif d'évaluation. Il se trouve que ça s'est fait proprement. Parce que c'est quand même pas facile, c'est vraiment une gageure, on était tous dans la découverte d'un autre mode de pensée. Il y en a qui étaient tout de même un peu informés, hein, c'est vrai que nous on a quand même travaillé dans cette démarche VAE, mais on a tout de même 18

des collègues qui découvraient en arrivant, quoi. Donc euh... c'est globalement, globalement satisfaisant» (Andrée). Ces témoignages, relativement consensuels et conformistes, relatés sur un ton plutôt serein et optimiste, montrent en fait à quel point les représentants des centres de formation ont déjà intégré dans leurs représentations et dans leur organisation pédagogique la validation des acquis de l'expérience pour l'obtention du diplôme d'Etat d'éducateur spécialisé. De ce fait, cela nous amène à penser que les formatrices ont, sur ce plan tout au moins, une avance considérable sur les autres membres des commissions. En définitive, on peut dire que les formatrices interviewées interviennent dans le dispositif d'évaluation de manière quasi naturelle et sans a priori négatif sur la mesure VAE. Elles connaissent et ont déjà anticipé cette mesure dans les structures qu'elles représentent, notamment dans le cadre d'une refonte de la formation traditionnelle sous une forme modulaire, adaptée à des compléments de formation par VAE4. On verra ci-dessous que les autres membres des commissions ne sont pas dans cette situation.

4

Il faut préciser ici que l'arrivée de la V AE dans le secteur social a permis à l'architecture de certaines formations et de certains diplômes en travail social d'être redéfinie. Ainsi, les formations, les unes après les autres, possèdent leur propre référentiel d'activités, de compétences, de certification. Elles sont désormais configurées sous une forme modulaire qui leur permet d'être en lien avec le système

européen de transfert et d'accumulation de crédits

-

ECTS. Ce processus de transfert et

d'accumulation de crédits est un système de points mis en place initialement dans le cadre du programme Erasmus. Il a été développé par l'Union européenne et permet de garantir la reconnaissance des études au sein de l'Union européenne. Il fonctionne de L'ECTS repose sur la pair avec le système LMD (Licence Master - Doctorat). convention selon laquelle le travail à fournir par un étudiant à temps plein pendant une année universitaire correspond à soixante crédits. Les avantages de ce système européen sont multiples: transferts de crédits; mobilité des étudiants... et, surtout, accumulation de crédits sur un plan régional, national et européen qui favorise l'ouverture et l'accès à différents diplômes en Europe. Cela représente bien évidemment un enjeu majeur pour la formation des travailleurs sociaux et pour la reconnaissance de leurs diplômes, de leurs qualifications et de leurs compétences sur le territoire national et européen.
-

19

Les professionnels éducateurs spécialisés interviewés5 : une position rigide et critique Les professionnels éducateurs spécialisés interviewés, bien souvent chefs de service en institution, ont intégré le dispositif d'évaluation des livrets avec en eux, déjà, une certaine forme de suspicion envers la mesure VAE à proprement parler: « Il faut qu 'on d~fende notre profession (..). Moi, je dis, je ne suis pas contre la VAE, mais je dirais que c'est dangereux la VA£. L'Education nationale a dit que quelqu'un qui a travaillé pendant dix ans, et qui a fait le même travail qu'un éducateur, ben il faut lui donner - le diplôme. Ben non. On le donne pas à n'importe qui. Y comprennent pas les gens. Mais dans les institutions, on fait pas de d~fferences entre ME et ES. Alors, si je fais le même boulot, je suis capable de... Eh bien non. Ilfaut faire attention avec la VA£. Encore une fois, ça peut être dangereux» (Martine) ; « l'ai participé au jury comme ça, par curiosité. Je voulais voir ce que c'était cette VA£. l'en étais sÛre dès le départ que les gens viendraient réclamer leur médaille, pour bons et loyaux services. Eh bien, ça n'a pas manqué (..). Du genre: faites tous des VAE parce que c'est à la mode» (Bernadette).
Cette espèce de crainte, de suspicion initiale détectée dans les propos de ces deux personnes interviewées peut trouver plusieurs éléments d'explication. Ces positions tiendraient au fait que la validation des acquis de l'expérience pour l'obtention du DEES serait perçue par les professionnels éducateurs spécialisés membres des commissions comme un moyen déloyal, illégitime pour accéder au diplôme. Pour être plus précis, les professionnels éducateurs spécialisés siégeant dans les commissions d'évaluation et diplômés dans le cadre de la voie traditionnelle, c'est-à-dire au terme de trois années de formation, considéreraient les candidats à la V AE comme une sorte d'opportunistes n'ayant jamais passé et/ou réussi les épreuves de sélection et n'ayant de ce fait jamais suivi la formation traditionnelle dans sa totalité. Les propos de Bernadette semblent illustrer cette position:
5 Les deux personnes interviewées éducatrices spécialisées. représentant le secteur de l'éducation spécialisée étaient des

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« J'étais trop mal, trop mal, je ne souhaite pas renouveler l'expérience. C'est euh... ça m'ennuie beaucoup, mais je n'arrive pas. Autant un diplôme d'ES, on a quand même des correcteurs, des gens qui suivent les étudiants pendant trois années, des lieux de stage, des formations etc... On peut se référer à une formation et à des pôles importants dans les tâches de la formation, tandis que là, je vous dis que je suis bon, je vous dis que j'ai fait ça, je vous le prouve avec un article dans le journal oÙ mon nom est cité, par exemple. Euh... voilà. Et je veux au bout de vingt-cinq ans de carrière mon diplôme d'éducateur. Et moi, je peux pas ». Tout se passe comme si l'évaluation des livrets générait une réaction instinctive - et peut-être même défensive - entraînant une comparaison
effectuée par les évaluateurs éducateurs spécialisés entre leur propre parcours et celui des candidats à la V AE. Pour prolonger cette réflexion, on peut avancer que la position initiale des éducatrices spécialisées interviewées signifierait tout simplement une marque de non reconnaissance des candidats à la VAE-DEES, par définition non titulaires du diplôme d'éducateur spécialisé, comme de véritables professionnels du travail social. D'ailleurs, comme le précisent Amédée Thévenet et Jacques Désigaux, faute de pouvoir trouver une définition fondée sur un savoir-tàire, une fonction sociale claire ou des finalités spécifiques, on peut définir les travailleurs sociaux comme des «professionnels reconnus comme tels principalement par le ministère chargé des Affaires sociales qui, après formation qualifiante, se voient confier des tâches de nature sociale, éducative, psychologique ou médico-sociale, auprès de populations en difficulté» (Thévenet, Désigaux, 2002, p. 25-26). La fonnation et le diplôme qui sanctionnent cette fonnation sont ainsi les éléments principaux qui permettent de définir et donc de reconnaître le travailleur social en tant que tel. On ne peut que le constater, la validation des acquis de l'expérience fonctionne à contre sens de cette logique et la position initiale singulière des professionnelles de l'éducation spécialisée membres des commissions d'évaluation participe probablement de la non reconnaissance des candidats à la V AE comme membres de leur corporation. Les candidats à la validation des acquis pourraient ainsi être considérés comme des « usurpateurs» plutôt que comme des professionnels membres à part entière de la corporation des travailleurs sociaux.

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