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Heidi

De
81 pages

"Heidi emballa alors ses petits pains blancs dans son grand châle rouge, elle mit son vieux chapeau de paille et elle partit, fermement décidée à retourner dans ses montagnes."
Retrouvez les aventures d'Heidi dans ce chef-d'oeuvre de la littérature classique.
Une version adaptée et magnifiquement illustrée pour les 8-12 ans.


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1 L’ascension vers le chalet de l’oncle
Un petit chemin traverse le coquet village de Maienfeld. Il serpente à travers la campagne verdoyante jusqu’au pied des montagnes qui surplombent la vallée d’un air menaçant. Lorsque le sentier commence à grimper, juste avant qu’il ne mène tout droit à l’alpage, se dégage un parfum de garrigue, d’herbe courte et de plantes alpestres. Sur ce petit sentier, on pouvait apercevoir une jeune femme grande et robuste. Elle tenait par la main une enfant aux joues écarlates malgré sa peau hâlée. Cela n’avait rien d’étonnant : par cette belle et chaude matinée de juin, la fillette était vêtue comme pour affronter un hiver rigoureux. Elle portait deux ou trois robes sur lesquelles était noué un grand châle rouge, ce qui donnait à sa petite personne une bien drôle d’allure. D’ailleurs, avec ses grosses chaussures de montagne cloutées, elle avait toute les peines du monde à gravir le petit sentier. La jeune femme et la fillette marchaient depuis déjà une heure lorsqu’elles arrivèrent à Dörfli, un petit village de montagne où la jeune femme avait passé son enfance. Portes et fenêtres s’ouvrirent sur leur passage, des têtes passaient et saluaient nos deux promeneuses. Elles ne marquèrent pourtant aucune halte, se contentant de répondre aux saluts et de traverser le hameau. Alors que les dernières maisons étaient bientôt derrière elles, une voix perçante retentit : – Attends, Louise ! Si tu montes sur l’alpage, je t’accompagne ! La jeune femme s’arrêta. La fillette en profita pour lâcher sa main et s’asseoir sur le sol. – Es-tu fatiguée, Heidi ? demanda la jeune femme. – Non, j’ai trop chaud, répondit la fillette. – Nous sommes bientôt arrivées. Un dernier effort et, si nous nous dépêchons, nous serons chez l’oncle d’ici une heure. La jeune femme qui avait interpellé Louise avait l’air bienveillante. Elle se dirigea vers les deux marcheuses. La fillette s’était remise sur ses jambes et trottait maintenant derrière les deux amies en grande discussion ; elles parlaient des habitants du hameau et des villages alentour. – Où vas-tu donc avec cette enfant, Louise ? demanda la nouvelle venue. Est-ce la fille de ta sœur décédée ? – C’est bien elle, répondit Louise. Je l’emmène chez l’oncle, là-haut, sur l’alpage. Elle y restera. – Comment ? Tu veux confier la petite à l’Oncle de l’Alpage ? Es-tu devenue folle ? Comment peux-tu faire une telle chose ! Le vieux t’enverra sur les roses, pour sûr ! – Il n’en a pas le droit. C’est son grand-père après tout. Il doit faire quelque chose. Jusqu’à présent, l’enfant était avec moi. Et, à toi je peux bien le dire, Babette, on m’offre une place inespérée. Une chance que je ne peux laisser passer. À partir d’aujourd’hui, c’est au tour du grand-père de s’occuper d’Heidi. – S’il était comme tout le monde, c’est ce qu’il ferait, rétorqua vivement Babette. Mais tu connais le vieux ! Que ferait-il d’une si jeune enfant ? Elle est si petite ! Elle ne restera jamais avec lui. Et toi, d’ailleurs, où t’en vas-tu ensuite ? – À Francfort, expliqua Louise. C’est une occasion en or. Je vais chez des gens qui étaient en cure l’été dernier. Je travaillais dans l’hôtel où ils logeaient et m’occupais de leur chambre. Déjà l’année dernière, ils voulaient m’emmener avec eux. Seulement, je ne
pouvais pas. À cause de la petite. Ils sont revenus cette année, et cette fois je compte bien partir avec eux. Aussi vrai que je m’appelle Louise ! – Je ne voudrais pas être à la place de l’enfant, cria Babette en levant les bras au ciel. Tout le village ignore ce que fabrique le vieux, là-haut… Il ne parle à personne ! Ça fait des années qu’il n’est pas allé à l’église, et lorsqu’il descend de sa montagne il est armé d’un lourd gourdin, si bien que les gens en ont peur et s’enfuient sur son passage. Avec ses énormes sourcils et sa grande barbe, on dirait un vieux hibou. Je t’assure, on n’aimerait pas le croiser au détour d’un chemin ! – Et alors ? s’entêta Louise. Il n’en reste pas moins le grand-père de la petite, et il doit s’occuper d’elle. Crois-moi, il ne lui fera aucun mal, sinon il devra le payer cher ! – J’aimerais bien savoir, dit Babette avec curiosité, ce qu’il a sur la conscience, le vieux, pour avoir le regard si terrifiant et rester tout seul, là-haut, sur l’alpage, loin de tous. Ah ! si tu savais ce qu’on raconte sur lui ! Dis-moi, Louise, tu sais quelque chose, toi ? Ta sœur a dû t’en parler. N’est-ce pas, Louise ? – Pour sûr ! Mais je ne dirai rien. Si jamais il m’entendait, j’aurais des ennuis. Pourtant, Babette aurait bien voulu en savoir davantage ! Pourquoi l’oncle se conduisait-il ainsi et tenait-il à vivre loin de tous, là-haut, sur l’alpage ? Pourquoi les habitants du village parlaient-ils toujours de lui à voix basse ? Mais, plus que tout, Babette aurait voulu savoir pourquoi il était surnommé « l’Oncle de l’Alpage ». Il ne pouvait pas être l’oncle de tous les habitants du village, c’était impossible ! Ça ne faisait pas longtemps que Babette vivait à Dörfli. Elle ne connaissait donc pas encore toute l’histoire du village et de ses habitants. À l’inverse, sa bonne copine Louise était née ici et y avait vécu jusqu’à la mort de sa mère, l’année précédente. C’est alors seulement qu’elle était partie dans la vallée, où elle avait trouvé cet emploi de femme de chambre au Grand Hôtel. Babette prit donc le bras de son amie et lui dit avec douceur : – Toi, tu sais bien ce qui est vrai et ce qui est faux. Tu es au courant de tout, n’est-ce pas ? Dis-moi ce que tu sais ! Rien qu’un peu. Parle-moi du vieux ! A-t-il toujours fait aussi peur ? A-t-il toujours autant détesté les gens ? – S’il est comme ça depuis longtemps, je l’ignore… répondit Louise. Je n’ai que vingt-six ans, il en a au moins soixante-dix. Si tu promets de ne rien répéter, je pourrai te raconter ce que je sais. – Que vas-tu donc penser, Louise ? Je sais garder un secret lorsque c’est important. Raconte-moi tout ! Tu n’auras pas à le regretter. – Seulement si tu me promets de ne rien répéter. Louise vérifia que la fillette n’était pas trop près afin qu’elle n’entende pas ce qu’elle allait dire. Mais l’enfant était déjà loin, tant les deux amies avaient ralenti le pas en discutant. Elles s’arrêtèrent et regardèrent si elles apercevaient Heidi à l’horizon. – Ça y est, je la vois ! claironna Babette. Regarde bien, là-haut, dit-elle en montrant l’alpage du doigt. Elle monte vers le sommet avec Pierre, le chevrier, et ses chèvres. Elle est en sécurité. Tu vois, aucun risque, tu peux me raconter toute l’histoire ! – Autrefois, le vieux était riche. Très riche, même ! Il avait l’une des plus grandes fermes de la vallée. Il était l’aîné de la famille et n’avait qu’un jeune frère. Mais l’oncle passait ses journées à jouer, à courir la campagne et à fréquenter des gens louches. Il a perdu au jeu toute la ferme, et lorsque ses parents l’apprirent ils en moururent d’un grand chagrin ! L’oncle a fini par disparaître. On racontait qu’il s’était engagé dans l’armée. Pendant quinze ans, personne n’a eu de ses nouvelles. Puis, un beau jour, il est revenu. Et figure-toi qu’il avait même un petit garçon du nom de Tobias. Il a essayé de le confier à sa famille, mais personne n’a voulu lui venir en aide. – Bien fait pour lui ! lança Babette. – C’est alors qu’il a juré de ne plus remettre le bout d’un orteil dans la vallée et qu’il s’est réfugié ici, à Dörfli, avec l’enfant. Plus tard, Tobias est devenu charpentier. Il se plaisait bien
à Dörfli, où tout le monde l’appréciait. Mais le vieux, personne ne voulait le voir. On racontait plein de choses à son sujet ! Il aurait même tué des gens dans des bagarres ! Tu te rends compte ? Et comme la plupart des gens d’ici sont de la famille de mon père, ils l’appellent tous « l’oncle ». Et depuis qu’il habite tout seul là-haut, ils l’appellent « l’Oncle de l’Alpage ». – Et Tobias, qu’est-il devenu ? – Tobias a d’abord été heureux. Il s’était marié avec ma sœur Adélaïde, et ils formaient un très beau couple. Mais lorsqu’il est mort, deux ans plus tard, ma sœur est tombée gravement malade. À cause de sa santé fragile, elle est décédée en quelques semaines. C’est alors que les habitants du village ont commencé à dire que c’était de la faute du vieux, à cause de sa vie de débauche. Même le curé est monté le voir pour lui dire de se repentir. Mais ça l’a rendu encore plus bourru et en colère ; il n’adressait plus la parole à qui que ce soit, et tout le monde l’évitait. Depuis, il vit seul, sur l’alpage. C’est ma mère et moi qui avons donc recueilli la petite fille d’Adélaïde, qui avait tout juste un an. À la mort de ma mère, j’ai dû descendre dans la vallée, pour travailler au Grand Hôtel. Puis, au début du printemps, la famille de Francfort que j’avais servie l’année dernière est revenue, et elle me propose maintenant de partir avec elle. Demain, nous nous mettons en route. Et, crois-moi sur parole, c’est une bonne place ! Voilà, tu sais tout. – Et tu veux confier la petite au vieux hibou ? C’est vraiment surprenant, tu sais, dit Babette, la voix lourde de reproches. Mais je te laisse, je suis bientôt arrivée. Je vais voir la grand-mère de Pierre, le chevrier. Au revoir, Louise, et bon courage ! Louise tendit la main à son amie et la regarda gagner le petit chalet non loin de là, niché dans un creux de la montagne. C’est là que vivait Pierre, le chevrier qui, tous les matins, descendait chercher les chèvres à Dörfli pour les emmener paître l’herbe courte de l’alpage. À la tombée de la nuit, il redescendait les bêtes au village, où les enfants venaient les chercher. C’était d’ailleurs le seul moment où Pierre pouvait s’amuser avec des camarades de son âge : le reste du temps, il le passait avec les chevrettes. Comme il partait très tôt le matin et qu’il revenait très tard le soir, il ne restait avec sa mère et sa grand-mère que le temps d’ingurgiter un verre de lait et un morceau de pain. Après quoi, il allait se coucher et dormait du sommeil du juste. Louise passa dix bonnes minutes à regarder dans toutes les directions si elle voyait les deux enfants et les chèvres. Comme elle ne voyait personne, elle monta un peu plus haut, à un endroit d’où elle pouvait embrasser tout l’alpage du regard. Les enfants avaient fait de grands détours car Pierre savait où l’herbe était la plus drue pour les chèvres. Au début, Heidi avait eu beaucoup de peine à le suivre, accablée par la chaleur de l’été et engoncée dans tous ses vêtements. Elle ne disait rien, se contentant de regarder le garçonnet qui gambadait comme un cabri, nu-pieds et vêtu d’une culotte courte. Quant aux chèvres, leurs fines pattes leur permettaient de bondir gracieusement parmi les pierres et les rochers de l’alpage. Puis, d’un coup, Heidi s’était assise sur le sol : à toute vitesse, elle avait quitté chaussettes et chaussures, puis s’était remise sur ses jambes pour enlever son épais châle et ses jupes. En un éclair, Heidi s’était retrouvée en petite culotte. Elle se réjouissait de ce nouvel accoutrement, plus léger et pratique pour courir sur l’alpage. Après avoir soigneusement plié ses vêtements, Heidi avait rattrapé Pierre et s’était mise à marcher à ses côtés avec autant d’agilité que si elle était du pays. Pierre, découvrant sa compagne aussi légèrement vêtue, n’avait pu retenir un grand rire. Heidi, bienheureuse de se sentir de nouveau à l’aise, avait commencé à discuter avec le garçonnet. Curieuse, elle voulait tout savoir sur les chèvres et l’alpage ! C’est ainsi que les deux enfants rejoignirent tante Louise. – Heidi ! Qu’as-tu fait de tes habits ? Où sont tes jupes, ton châle et tes chaussures neuves ? – Tout est là-bas, répondit la fillette avec aplomb. – Petite écervelée ! la gronda tante Louise. Qu’est-ce qui t’a pris ? Es-tu devenue folle ? – Je n’en avais pas besoin, rétorqua la petite.
– Ah ! n’as-tu donc aucune jugeote ? se lamenta la tante. Et qui va aller les chercher, maintenant ? Il y en a au moins pour une demi-heure ! Vas-y, Pierre ! Cours jusque là-bas et rapporte-moi ses affaires, au lieu de rester là à me regarder bêtement. Pierre y fila à toute vitesse et, à son retour, la tante lui donna une belle pièce qui porta le garçon aux anges : jamais encore il n’avait possédé un tel trésor ! – Et, lui dit la tante, accepterais-tu de porter tout ça et de nous accompagner ? C’est sur ton chemin, après tout. Pierre accepta et le convoi se remit en route, au milieu des chèvres qui bondissaient sur les rochers. Au bout de trois quarts d’heure, ils arrivèrent enfin chez l’oncle. Juché sur une avancée rocheuse, en proie à tous les vents mais également exposé au moindre rayon de soleil, le chalet dominait la vallée. Trois sapins immenses et magnifiques avaient poussé juste derrière, puis la pente s’étendait vers les hauteurs, où l’herbe grasse et touffue, peu à peu, laissait place aux rochers et aux pierres.
Le vieil homme avait fabriqué un banc qu’il avait solidement fixé au chalet, du côté de la vallée. Les deux mains posées sur les genoux, il fumait la pipe en regardant s’approcher les enfants, les chèvres et tante Louise. Heidi, qui arriva en tête, alla directement vers lui, lui tendit la main et dit : – Bonjour, grand-père ! – Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda le vieil homme. Le ton de sa voix était dur, et il prit la main de l’enfant en posant sur elle un regard pénétrant. Heidi soutint son regard sans cligner des yeux. Le grand-père, avec sa longue barbe et ses épais sourcils, la fascinait ! Entre-temps, tante Louise était arrivée, ainsi que Pierre, qui restait là sans rien dire et regardait la scène.
– Je vous souhaite bien le bonjour, l’oncle, dit tante Louise. Voilà la fille de Tobias et d’Adélaïde. Comme vous ne l’avez pas vue depuis toutes ces années, vous ne la reconnaîtrez sans doute pas. Elle restera chez vous. – Quoi ? l’enfant restera chez moi ? demanda le vieil homme d’un ton bourru. Puis, se tournant vers Pierre : – Tu peux t’en aller, maintenant. Et prends aussi mes chèvres ! Pierre obéit sur-le-champ et disparut. Le regard de l’oncle n’était pas engageant ! – Heidi doit rester chez vous, répéta Louise. J’ai fait mon devoir au cours de ces quatre années, c’est maintenant à votre tour. – Bien… Et si la gamine commence à geindre et à pleurer parce que tu n’es plus là, comme les enfants de cet âge, qu’est-ce que j’en fais, moi ? – À partir de maintenant, c’est votre problème, répondit Louise. À moi non plus, personne ne m’a dit jadis comment m’occuper de l’enfant. Maintenant, je dois partir pour Francfort. Et c’est à votre tour. Si vous n’en voulez pas, faites-en ce que vous voudrez. Mais je vous préviens : s’il lui arrive quelque chose, vous le payerez cher ! Et vous n’avez sans doute pas besoin d’en avoir davantage sur la conscience ! Louise, elle non plus, n’avait pas très bonne conscience. Ce qu’elle faisait la chagrinait et l’embêtait. C’est pour cette raison qu’elle s’était emportée et en avait dit plus qu’elle n’en pensait. Sur ses derniers mots, l’oncle s’était levé et l’avait regardée de telle façon qu’elle avait reculé d’un pas. Il cria alors : – Repars d’où tu viens et que je ne te revoie plus ! Louise ne se le fit pas dire deux fois. – Adieu ! dit-elle, et porte-toi bien Heidi ! Puis elle dévala la pente d’une traite jusqu’à Dörfli, où tous les villageois l’attendaient. Ils s’étonnaient que l’enfant ne soit plus avec elle. – Louise, où est la fillette ? Où l’as-tu abandonnée ? – Chez l’oncle, là-haut sur l’alpage ! Chez l’oncle ! répondait Louise avec impatience. Et les femmes s’exclamaient en chœur : – Comment peux-tu faire une chose pareille ? – Pauvre enfant ! – Une si petite fille, toute seule sur l’alpage ! – Pauvre enfant ! Louise, alors, prit ses jambes à son cou. Elle ne put respirer de nouveau que lorsqu’elle n’entendit plus les cris.
2 Chez le grand-père
Une fois Louise partie, le vieux s’était rassis sur son banc. Il ne disait rien et, pendant ce temps, Heidi regardait autour d’elle. Elle découvrit l’étable aux chèvres et décida d’y entrer. Elle était vide. L’enfant continua alors son exploration et gagna les vieux sapins derrière le chalet. Elle s’y arrêta un instant pour écouter le vent souffler et revint vers le grand-père, qui n’avait pas bougé. Elle se planta devant lui, les mains derrière le dos. – Que veux-tu faire, maintenant ? demanda le vieil homme. – Je veux voir ce qu’il y a dans la maison, fit l’enfant. – Viens ! dit alors le grand-père en se levant et en entrant dans le chalet. Prends tes habits, va, ajouta-t-il. – Mais je n’en ai plus besoin, répondit l’enfant. Le vieux se retourna, regarda l’enfant dont les yeux brillaient d’excitation. C’est qu’elle était pressée de savoir ce qu’il y avait là-dedans ! « Elle n’a pas l’air idiote », bougonna-t-il. – Et pourquoi n’en aurais-tu plus besoin ? reprit-il à haute voix. – Je préfère courir comme les chèvres. Elles ont des pattes si fines ! – Tu le feras tant que tu voudras, mais va tout de même chercher tes habits, ordonna le grand-père. Nous les mettrons dans le coffre. Heidi obéit. Le vieux avait maintenant ouvert la porte. Heidi le suivit et entra dans une pièce de grande taille qui occupait tout le chalet. Il y avait une table et une chaise. Dans un coin se trouvait le lit du grand-père, dans un autre une marmite suspendue au-dessus du feu. Sur l’un des murs, il y avait une grande porte qu’ouvrit le grand-père. C’était l’armoire qui contenait toutes ses affaires : quelques vêtements et de la vaisselle. Sur l’étagère la plus haute, il y avait un pain rond, de la viande fumée et du fromage. Heidi glissa son baluchon dans l’armoire et le cacha derrière les affaires du grand-père. Puis, après avoir parcouru la pièce des yeux, elle demanda : – Et moi alors ? Où vais-je dormir ? – Où tu voudras, se contenta-t-il de répondre. Il n’en fallait pas plus à Heidi ! Elle gravit l’échelle qui conduisait à un petit grenier. Il y avait là un tas de foin fraîchement coupé et, par une lucarne ronde, on pouvait voir toute la vallée. – C’est ici que je veux dormir ! Ici, c’est chouette ! Regarde comme c’est beau ! – Je sais, grommela le grand-père. – Je vais faire mon lit, maintenant, se réjouit l’enfant. Mais j’ai besoin d’un drap. – Ah… fit le grand-père. Il alla à son armoire et en revint avec un grand morceau de tissu qui pouvait faire office de drap. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il vit à quel point Heidi s’était arrangé un coin douillet. Il l’aida un peu en rajoutant du foin pour que l’enfant ne souffre pas de la dureté du plancher. Heidi, songeuse, contemplait ce nouveau lit. – Nous avons oublié quelque chose, dit-elle. – Quoi donc ? demanda le grand-père. – Une couverture. Un vrai lit a toujours une couverture. Le grand-père alla alors chercher un sac de toile qu’il déplia sur le lit ainsi fait. – Quelle couverture merveilleuse ! J’aimerais qu’il fasse déjà nuit pour me coucher ! – Mangeons d’abord, fit le grand-père.
Comme Heidi n’avait rien mangé depuis le matin et que le long trajet lui avait ouvert l’appétit, elle dit : – Je suis bien d’accord ! – Alors puisque nous sommes d’accord, descends de là-haut et mangeons. Le grand-père alla vers le grand chaudron, le décrocha et en mit un plus petit à sa place. Il s’assit sur un tabouret devant le feu et souffla pour l’attiser. Puis il fit tourner au-dessus des flammes un gros morceau de fromage planté sur une longue broche. Bientôt, le fromage fut doré et fondant de toutes parts. Très attentive et curieuse, Heidi le regardait faire. Puis, d’un coup, elle courut vers l’armoire, sortit couteaux, cuillères, verres et bols, et mit parfaitement la table. C’est le grand-père qui en fut surpris ! – Eh bien, dis donc ! tu es drôlement dégourdie pour ton jeune âge, fit-il. Et où vas-tu t’asseoir ? Comme le grand-père était assis sur la seule chaise de la maisonnée, Heidi alla vers la cheminée et poussa le tabouret vers la table. – D’accord, tu as un siège maintenant. Mais il est un peu bas. Même ma chaise serait encore trop basse pour toi. Tu n’atteindrais pas la table. Il se leva alors, remplit un bol de lait, le posa sur sa chaise et en approcha le tabouret. Ainsi, Heidi avait une table et un siège à sa hauteur. Le grand-père lui prépara aussi une tartine bien épaisse recouverte de fromage. Lui-même, assis sur un coin de la table, il commença à manger. Heidi prit le bol et but à grandes gorgées tant le trajet lui avait donné soif. – Je n’avais jamais bu de lait aussi bon ! s’exclama Heidi après avoir repris sa respiration. – Très bien ! Alors tu peux en avoir encore un bol, fit le grand-père. Une fois le repas terminé, le grand-père se rendit à l’étable à chèvres pour y mettre un peu d’ordre. Heidi le regardait passer le balai et étaler de la paille fraîche pour faire une couche aux bêtes. Il alla ensuite dans l’appentis couper des bâtons ronds qu’il planta dans une planche percée de quatre trous. En un tour de main, il avait fabriqué une chaise. Heidi en resta bouche bée. – Tu sais ce que c’est, Heidi ? – Oui ! C’est ma chaise. Je le sais parce qu’elle est très haute.
« Maligne, cette petite ! » murmura le grand-père. Et Heidi le suivait partout, les yeux écarquillés, tandis qu’il faisait de menus travaux. À la tombée du soir, le vent se fit plus fort et la fillette ressentit une joie profonde de l’entendre souffler dans les cimes des arbres. Si bien qu’elle se mit à danser et sauter partout. Lorsque retentit un sifflement strident, Heidi arrêta son manège. C’était Pierre, le chevrier, qui descendait de la montagne entouré du troupeau. Heidi courut vers eux et salua chaque nouvelle venue. Arrivées près du chalet, les bêtes s’arrêtèrent. Deux jolies chèvres, l’une brune, l’autre blanche, sortirent du troupeau et s’approchèrent du grand-père. Comme tous les soirs, elles lui léchèrent les mains, dans lesquelles il avait mis un peu de sel. Alors que Pierre disparaissait, Heidi caressa affectueusement les deux chevrettes. Elle était aux anges !