Proposition ingénieuse

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Alphonse AllaisDeux et deux font cinqQue le correspondant dont je publie ici la lettre ne s’y trompe pas une minute ! Jesais parfaitement quelle personnalité cache sa modeste signature.Mais aussi, qu’il se rassure ! je ne la dévoilerai point, cette personnalité.Détenteur d’une haute situation dans l’État (on peut dire, sans crainte d’être taxéd’exagération, qu’il est chef de service), mon correspondant ne relève pas, commeon dit, du domaine de la petite bière.Sa lettre est l’aimable délassement d’un esprit d’élite et digne, en tous points, duposte important qu’on lui a confié.Le sort que je fais à sa fantaisie pourra peut-être le déterminer à — si laconversation vient à tomber là-dessus — m’offrir un bureau de tabac ou deux.Ce que j’en dis, c’est pour les amis, car je ne fume pas, et, ne répondant jamais auxlettres que je reçois, les timbres-poste m’indiffèrent. « Monsieur le rédacteur,» Vous êtes certainement un des hommes les plus remarquables de ce temps. Vosarticles sont des lumières.» C’est ce qui m’incite à vous soumettre une idée qui m’est venue et dont jesouhaiterais que vous vous fissiez l’ardent zélateur.» N’êtes-vous pas frappé comme moi — oui, n’est-ce pas ? — du profond discréditdans lequel est tombée la croix de commandeur de la Légion d’honneur ?» Ce discrédit, je voudrais le voir disparaître.» Comment ? En attachant à cette haute distinction une faveur qui la rendrait plusdésirable.» Je voudrais qu’une loi intervînt aux termes de ...
Publié le : mercredi 18 mai 2011
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Alphonse Allais
Deux et deux font cinq
Que le correspondant dont je publie ici la lettre ne s’y trompe pas une minute ! Je sais parfaitement quelle personnalité cache sa modeste signature. Mais aussi, qu’il se rassure ! je ne la dévoilerai point, cette personnalité. Détenteur d’une haute situation dans l’État (on peut dire, sans crainte d’être taxé d’exagération, qu’il est chef de service), mon correspondant ne relève pas, comme on dit, du domaine de la petite bière. Sa lettre est l’aimable délassement d’un esprit d’élite et digne, en tous points, du poste important qu’on lui a confié. Le sort que je fais à sa fantaisie pourra peut-être le déterminer à — si la conversation vient à tomber là-dessus — m’offrir un bureau de tabac ou deux. Ce que j’en dis, c’est pour les amis, car je ne fume pas, et, ne répondant jamais aux lettres que je reçois, les timbres-poste m’indiffèrent. « Monsieur le rédacteur, » Vous êtes certainement un des hommes les plus remarquables de ce temps. Vos articles sont des lumières. » C’est ce qui m’incite à vous soumettre une idée qui m’est venue et dont je souhaiterais que vous vous fissiez l’ardent zélateur. » N’êtes-vous pas frappé comme moi — oui, n’est-ce pas ? — du profond discrédit dans lequel est tombée la croix de commandeur de la Légion d’honneur ? » Ce discrédit, je voudrais le voir disparaître. » Comment ? En attachant à cette haute distinction une faveur qui la rendrait plus désirable. » Je voudrais qu’une loi intervînt aux termes de laquelle tout haut dignitaire de la Légion d’honneur ne pourrait plus jamais être cocu. » Entendons-nous, les femmes de ces dignitaires pourraient continuer de brancher l’os frontal de leur époux ;mais cela ne compterait pas. » Qui pourrait faire obstacle à ma proposition ? Assurément pas les femmes de ces derniers. Elles recouvreraient ainsi plus de liberté pour donner cours aux élans de leur cœur et faire un plus grand nombre d’heureux. Quant aux maris, puisque la loi les déclareraient indemnes, ils auraient la double satisfaction de faire plaisir à leurs femmes, et de trouver là, avec un surcroît d’honneur, un surcroît de profits. » Car d’où leur viendrait, je vous prie, le scrupule qui arrête encore un petit nombre d’entre eux à tirer des charmes de leurs épouses de nouvelles ressources, toujours les bienvenues dans tous les ménages, quels qu’ils soient ? » Comme la question économique prime tout aujourd’hui, j’ai tenu à prendre l’avis de deux représentants les plus autorisés des écoles actuellement aux prises. » M. Leroy-Beaulieu craint qu’une pareille loi ne nous attire encore des représailles de l’étranger. » M. Domergue, à qui j’ai confié les craintes de son éminent adversaire, m’a répondu textuellement : «Les représailles de l’étranger ? Je m’en f… ! Mais, comme dans tout pays civilisé il faut, pour la bonne tenue des statistiques, qu’il y ait une moyenne de cocus déterminée, assez imposante pour que nous ne soyons pas dans une situation inférieure vis-à-vis des autres nations, je vous conseillerais de compléter votre proposition en disant que, pour parfaire les manquants, le titre de cocu serait attribué d’office à tous les membres de l’Académie des sciences morales etoliti ues et sicela ne suffitas àtous les membres de la Société
d’économie politique. » » Comme j’ai infiniment plus de confiance dans le porte-parole de M. Méline que dans le représentant des vieilles doctrines économiques, j’incline à croire que M. Leroy-Beaulieu est hanté de craintes déraisonnablement chimériques. » Ce qui me courbe à cette conclusion, c’est que toutes les hautes personnalités politiques et sociales consultées par moi approuvent chaudement ma proposition. Le moindre avantage qu’elles y trouvent, c’est d’augmenter les joies du foyer et le bien-être national, ce à quoi tous les bons esprits doivent tendre et s’employer. » Mais voilà ! Tant vaut l’homme qui lance une idée, tant vaut cette idée ; et, dans toute la presse, je ne vois que vous de capable de donner à la mienne assez de relief et d’autorité pour l’imposer à l’attention d’un Parlement qui a tant de votes inutiles à se faire pardonner. » Veuillez agréer, Monsieur et cher Maître, l’expression de mes sentiments les plus cordialement formulés. » Félix. » Et voilà ! Merci, mon vieux Félix, et à la revoyure ! (Plaisanterie d’un ordre plutôt intime, étant donné le rang social de mon correspondant.)
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