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D'or et de sang au temps des Incas

De
170 pages
Dans l'empire inca naissant, deux frères, Waman et Kundur, auront des destins différents. L'un rejoint Cuzco, la capitale, où l'attendent un amour passionné et une brillante carrière jalonnée d'intrigues; l'autre reste fidèle à son amour d'enfance et à la vie rude du haut-plateau. L'affection qui les lie leur permettra-t-elle de surmonter l'épreuve de la séparation et, un jour peut-être, de se retrouver? Partagez cette aventure sous le règne de l'empereur Pachacùtec et découvrez les splendeurs et les mystères d'une civilisation prématurément détruite.
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Tristan Chalon
D’or et de sang au temps des Incas
D’or et de sang, au temps des Incas
Des livres pour comprendre, réfléchir, s'étonner, des livres pour rêver et voyager à travers le monde, le temps, la vie... Angela PORTELLA,Qui es-tu Salomé ?, 2014.
Tristan Chalon D’or et de sang, au temps des Incas
© L'HARMATTAN, 2014 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-02607-7 EAN : 9782343026077
Lapuna
Ils étaient deux frères, Waman (Faucon) l’aîné et Sullk’a Kundur (Cadet Condor). Ils avaient toujours vécu ensemble, et étaient très attachés l’un à l’autre, bien qu’ils fussent fort différents de physionomie et de tempérament. De mère inca, ils appartenaient, par leur père, au fier peuple des Chancas, et ils en tiraient beaucoup d’orgueil. Ils faisaient partie de l’ayllu(1) deQ’iwar qui rassemblait sur un même territoire tous les descendants d’un même ancêtre. L’aylluplusieurs implantations étagées possédait(2) au flanc de la cordillère des Andes, sur le versant qui regarde vers l’ouest et l’océan Pacifique : le village était situé dans la partie moyenne d’une vallée, là où régnait un climat modéré, favorable à la culture du maïs, où l’irrigation des champs était possible, où se rassemblait le majeure partie de la population. Plus bas dans la vallée, la tiédeur du climat et la maîtrise des eaux permettaient de cultiver le coton, la canne à sucre, les piments, la calebasse, la coca, et des groupes de colons se consacraient à ces cultures. Si l’on remontait la vallée en amont du village, on gagnait le domaine de la 1 puna, qui déroulait ses étendues monotones au pied des sommets enneigés. La culture de la pomme de terre n’y était pratiquée qu’à l’abri des gelées, dans le creux des vallées ou sur les bords tempérés du lac Titicaca. Mais, le plus souvent, un climat excessif, les nuits glaciales, la sécheresse de l’air raréfié – qui produisait le fameux mal des montagnes – 2 n’admettaient guère que l’élevage extensif des lamas. 1 Haut plateau. 2 Les lamas, alpacas, guanacos, vigognes appartiennent à la famille des camélidés. Les hauts plateaux andins constituent leur habitat privilégié. Guanacos et vigognes sont des espèces sauvages, chassées pour leur laine et en voie de disparition. Lamas et alpacas sont domestiqués. L’alpaca donne sa laine. Le lama est utile comme bête de somme. Excellent marcheur, il peut transporter une charge de 45 kilos, à raison de 15km par jour durant cinq jours consécutifs. Sa laine trop mêlée de jarres ne sert qu’à fabriquer des étoffes grossières et des couvertures.7
Les deux frères étaient les bergers du troupeau du village. Ils habitaient lapuna. Thupa Qhapaq (Resplendissant Seigneur), le cacique du village, et Ataw Amaru (Heureux Serpent), le maître de l’ayllu et descendant de son fondateur, avaient relégué les deux frères dans la solitude et le désert du haut plateau, loin du village et de leur famille. Ralliés au parti des Incas, collaborant à leur propre servitude, le maître de l’ayllule cacique du village tenaient en suspicion les et deux frères. Une guerre acharnée, sans merci, avait opposé les Incas et les Chancas(3). Les deux peuples étaient rivaux, également ambitieux, assoiffés d’expansion et de gloire. Waman et Kundur avaient combattu avec ardeur l’ennemi héréditaire inca, espérant l’anéantir. Ils s’étaient illustrés par des exploits, et ces faits d’armes leur avaient valu une grande popularité auprès de leur peuple ; ils avaient aussi attiré sur eux la vindicte des Incas. Vaincus, les deux frères avaient échappé à une mort ignominieuse et atroce, au prix d’un ralliement honteux : ils avaient juré allégeance et soumission aux Incas. Mais ni le maître de l’ayllule cacique du village ni n’étaient dupes de ce ralliement forcé, se méfiaient des deux garçons, doutaient avec raison de leur sincérité, savaient par leurs espions que Waman et Kundur ne pensaient qu’à se venger, qu’à renverser la domination inca, qu’à rétablir la toute-puissance de la nation chanca. Par mesure de précaution, le cacique avait donc exilé les deux frères dans la puna. Un climat rude, un milieu sauvage, l’isolement, l’altitude en rendaient le séjour pénible et peu agréable. Le cacique Thupa Qhapaq – qui les craignait – leur avait confié la tâche de berger, espérant les humilier. Cette tâche n’était nullement déshonorante, mais la profession de berger n’était pas aussi considérée que le noble métier de cultivateur. N’étant pas encore marié ni l’un ni l’autre, ils ne pouvaient prétendre à l’attribution de terres que conditionnait le mariage. Par ailleurs, le cacique mécontent des deux frères s’employait à retarder, sinon empêcher, leur mariage.
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Les deux frères ne se plaignaient pas de leur condition. Ils étaient attentifs à prendre soin de leurs bêtes qui appartenaient aux villageois. Trois autres bergers soignaient le troupeau de l’Inca, celui du dieu Soleil, celui du cacique. Chaque jour, dans l’air pur et glacé en hiver, brûlant en été, les bergers promenaient leurs animaux à travers des paysages grandioses et mélancoliques. Sobres, résistants au froid, à la fatigue, à la ténuité de l’air, les lamas broutaient l’ichu, l’herbe ligneuse de lapuna quipousse par touffes éparses. Ils s’abreuvaient à un ruisseau voisin. Le soir, ils se pressaient dans l’enclos en une masse compacte et laineuse. Les lamas, marcheurs infatigables et grimpeurs au pied sûr, étaient précieux pour le transport de charges légères ou moyennes. Ils donnaient aussi leur viande qui était réservée à la table des grands lors d’événements exceptionnels. Leur laine – assez grossière – était filée et tissée par les femmes de l’ayllu, les tissus et étoffes étaient ensuite livrés aux magasins d’État, et l’Inca en faisait don à ses fidèles guerriers, récompensait serviteurs, prêtres, juges et magistrats. Tous 1 les ans, le cacique, armé de sesquipus ,passait en revue les troupeaux, enregistrait l’évolution du nombre de têtes et de la quantité de laine fournie. À cette fin, il nouait – en variant la forme et grosseur des nœuds – les cordelettes de différentes couleurs et textures, dont l’ensemble constituait unquipu. Malheur au berger incapable de justifier une baisse des effectifs de son troupeau ou de la quantité de laine fournie ! Waman et Kundur menaient une vie rude, austère, monotone. Du village, ils recevaient leur nourriture. Le cacique leur livrait des rations – calculées au plus juste – de fécule de pomme de terre, de haricots, de maïs, parfois d’un peu de bière. À proximité de leur hutte de terre, dans un creux du terrain, les deux frères avaient planté leur jardin potager à l’abri du gel et du vent froid. Ils cultivaient des variétés de pommes de terre spécialement résistantes. Ils
1 Cordelettes à nœuds qui servaient à dénombrer des bêtes, les naissances, les décès, les mariages… 9