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Fugue hors du temps

De
158 pages
Robert, dit Roro, fait une fugue. Il a 14 ans et quitte sa cité en banlieue parisienne. Il en assez de se faire humilier par les plus grands de son quartier. Il décide d'écouter les voix qui le conseillent. Sur sa route, il rencontrera Shlomo, un vieux juif qui fuit sa lugubre maison de retraite, puis Eleftéria, qui veut échapper à une mère despotique et alcoolique. Tous trois entendent des voix qui les guident vers une destination inconnue. Au bout de cette fugue trouveront-ils des réponses à leur mal de vivre ?
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Nicolas Thomazic et Mireille Ferszt
Fugue hors du temps Roman
Fugue Hors du Temps
Jeunesse L’Harmattan Collection dirigée par Isabelle Cadoré, Denis Rolland, Joëlle et Marcelle Chassin
Dernières parutions Isabelle CADORÉ,Le secret de la diablesse, 2012. Corinne DUFRANCATELLE,Les fêtes racontées par Colinette,2012. 3LHUUH '85,27/¶pWUDQJH YR\DJH G¶$KPHG École BOUVINES,Comme c’est bien !,2012Laurence LAVRAND,Mayotte une sixième mouvementée, 2012. Emmanuelle POLACK, Benjamin et Sarah ROYON,La Fille du charbonniersuivi deSimon, le Voleur de Temps,yiddish-français, 2012. Laurence LAVRAND,Mystère au collège de M’Gombani,2012. Gani XHAFOLLI – traduction de Dominique Duversin,Je suis un petit roi,bilingue albanais-français, 2012. Patrice BALUC-RITTENER,Mort suspecte au Piwi Hôtel, 2011. Anselme DJEUKMAN,Sibo et la petite Mami Wata, 2011. Marie DUVIGNAU et Florence SAUTEREAU,Marou le kangourou et Barca le crabe, 2011. Béatrice GALLOT,Et nous dans tout ça ? La médiation familiale expliquée aux enfants, 2011. Laurence LAVRAND,Fakidine et la perle verte du lagon, 2011. Françoise KERISEL,Cher cousin derrière les barreaux, 2011. Isabelle LE CHARPENTIER,Guillaume au pays de Gengis Khan, 2011. Françoise KERISEL,La poétesse Sei et le samouraï, 2011. Laurence LAVRAND,Triste Noël à Tsingoni, 2011. Jean-Marie ROBILLARD,Borikoro, 2011. Edmond LAPOMPE-PAIRONNE,Touloulou au pays des Perroquets, 2011. Didier REUSS et Jessica REUSS-NLIBA,Ma famille du Cameroun, de Paris à Yaoundé, 2011. Larissa CAIN,L’erranced’Oleg Lerner. Pologne 1940-1945,2011. Katia ASTAFIEFF,Le mystère de l’orchidée fantôme, 2011.
Nicolas Thomazic et Mireille Ferszt Fugue Hors du Temps Je savais déjà qu’aucun cerveau humain ne peut surpasser les surprises de la vie.Isaac Bashevis Singer
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-99608-3 EAN: 9782296996083
Fugueurs J’en ai fini, je pars. J’ai un fagot sur le cœur, il est sec, je l’allumerai plus tard. J’ai pris mon sac à dos, je l’ai rempli de nourriture non périssable, une boîte d’allumettes, un imperméable translucide, deux pommes dans ma poche, cinq barres d’Ovomaltine. Pas de papiers, un gros cahier à spirale que j’ai récupéré au fond de mon cartable. J’ai arraché les quelques pages entamées. Ce sera mon carnet de bord. Je m’en vais, pas d’heure, pas de témoin. Avec ma tenue de camouflage, je n’ai plus d’âge, je suis un errant quelconque sur le chemin du tout ou rien. J’ai laissé ma guitare au placard, je ne veux pas m’encombrer. Les moineaux me parlent, je ne leur réponds pas, je me hâte. Il fait presque jour. J’ai rien derrière, tout devant, on a rendez-vous, je ne sais où… On m’a transmis un message, hier, il y a eu comme un courant d’air, un brouillage radio, j’ai pris un court-jus et j’ai enfin compris que c’était pour aujourd’hui. J’en ai fini, je pars. Je ne sais pas où, pour la destination, on verra plus tard. Ras-le-bol du quartier, ras-le-bol de la Demi-Lune et de sa tour décrépite. On me prenait toujours pour un bouffon, les racailles me faisaient faire toutes leurs courses. – Hé Roro, va me chercher des clopes. Hé le gros, vas-y ! Et si je disais non, je me faisais casser la gueule… Au bas des escaliers, j’ai jeté un dernier coup d’œil à la Cité et à ses châtaigniers en fleurs. C’est beau un châtaignier en fleurs. Un grillon rigole, un papillon s’affole ; large et carré, il s’est collé sur ma fenêtre quand je suis parti, c’est mon père qui l’avait sûrement mis.
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Je n’ai rien dit à personne, ni à Maéva ni à Gary, mon grand frère. Pas un mot, pas même une allusion. – Où est-ce que tu vas? me demande Max, qui est descendu promener son rottweiler. T’as trop l’air d’un hippie ! Il me chambre à cause du Peace and Love que j’ai dessiné au feutre bleu sur mon sac à dos. Je ne réponds rien, j’ai de la route à faire. L’air est frais, je suis content de partir. Mes muscles se relâchent, je desserre les dents. Le souffle du vent balaie l’horizon, je boutonne mon blouson et allonge le pas. Je descends toute la nationale 186. La brume matinale se dissipe. Dans le ciel, des trouées jaunes viennent d’apparaître. Bientôt le soleil colore les façades roses des immeubles, de cette cité de la Butte qu’on appelle la Rouge. Déjà Jean XXIII trifouille dans les poubelles. Il ne fait pas attention à moi. C’est un type sans âge; aussi loin que je puisse me rappeler, je l’ai toujours connu vieux, avec sa veste à franges élimée – qu’il dit tenir d’un indien – et son odeur de mauvais vin qu’il transpire par tous les pores de sa peau et qu’il traîne partout comme des casseroles attachées à la queue d’un chien. Les jours fructueux, lorsque sa fraise luit comme le phare d’Ouessant au milieu de sa figure, il entonne inlassablement le même refrain, celui qui lui a valu son surnom : – Non, non, non, Jean XXIII n’est pas mooorrr… reeu ! Il tire de cette rengaine une joie sans commune mesure ! Au moment où je le dépasse, il se redresse et brandit triomphalement un saucisson à l’ail, puis il se met à hurler, tout près de mon oreille : – Vivez !
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Je me retourne, juste le temps de voir le soleil se refléter dans sa barbe filandreuse et il a disparu, son chien le suit au coin de la rue, ondulant de la queue. C’est un Jack Russel terrier à l’œil cerclé de noir, qu’il surnomme affectueusementFillette. Vivez. Fillette. J’ai peut-être mal entendu, mais je vois ça comme un clin d’œil bienveillant du destin. Vivez, car on va être plusieurs, je le sais ! Depuis plusieurs jours, j’ai des bourdonnements d’oreilles et parfois des voix me parviennent, je suis branché, je ne sais comment, sur d’autres personnes comme moi, qui se préparent à une grande migration. Je ne sais pas combien on sera. L’école est bientôt finie et ça a repris furieusement dans ma tête. C’est peut-être à cause de l’été qui arrive. Maéva ne m’a pas pris au sérieux. Elle pense que je fais un délire mystique, que malgré mon air de nounours, je suis en train de faire une déviation psychologique. «Psychologique »,c’est ce qu’elle m’a dit, texto. D’après elle, mes problèmes remontent et s’entrechoquent dans mon inconscient. Ça vient de mon enfance. Maéva, elle m’a vachement déçu sur ce coup-là. J’ai toujours cru qu’elle et moi on pourrait toujours tout se dire. Si elle m’avait raconté une histoire pareille, je l’aurais crue. Elle m’aurait dit «je te jure ! » et moi je l’aurais crue. Depuis quelque temps, on se voit moins. Avant, on se retrouvait toujours sous les cerisiers, dans les jardins ouvriers et on discutait de tout et de rien, on rigolait pendant des heures. Maintenant, elle traîne avec Cyril. Je n’ai rien contre lui, je dirais même qu’il est plutôt sympa, mais quand je les vois qui marchent, sans avoir
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