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Ivanhoé

De
67 pages

"Une sonnerie de trompettes retentit et les deux camps s'élancèrent l'un contre l'autre. Quand le nuage de poussière se fut dissipé, le public vit que la moitié des chevaliers étaient à terre."

Retrouve les aventures d'Ivanhoé dans ce chef-d'œuvre de la littérature classique.
Une version adaptée aux jeunes lecteurs et magnifiquement illustrée.
Idéal pour les 8-12 ans.


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Chapitre1
e Vsiècle, l’Angleterre traversait une période difficile. Son roi Richard Cœurers la fin du XI de Lion, parti guerroyer en Terre sainte, avait été fait prisonnier à Jérusalem. Profitant de son absence, les nobles d’Angleterre n’obéissaient plus à personne. Au lieu de respecter leur devoir de chevaliers en protégeant les pauvres, ils écrasaient le peuple et multipliaient les injustices. Par leur faute, l’Angleterre était divisée en deux camps. D’un côté il y avait les nobles, qu’on appelait aussi les « Normands » parce qu’ils descendaient des Français et qu’ils parlaient français. De l’autre les Saxons, les gens du pauvre peuple, qui parlaient anglais… quand les Normands leur laissaient le droit de parler ! Les arrogants chevaliers normands se doutaient bien que le roi Richard punirait leur conduite à son retour. Mais reviendrait-il un jour ? C’était peu probable. Pour le cas où Richard parviendrait tout de même à se libérer, ils faisaient fortifier leurs donjons et créneler leurs châteaux. Que Cœur de Lion revienne et ce serait la révolte : seul et désarmé, le roi ne pourrait rien faire contre ses chevaliers rebelles ! Voilà où en étaient les choses au début de notre histoire. Celle-ci commence un soir, dans une clairière au milieu de la forêt, quelque part entre Sheffield et Doncaster, alors que les rayons du soleil couchant jouent à travers de gros nuages noirs. Deux hommes se tenaient dans cette clairière. Le premier était grand et large d’épaules. Une épaisse tignasse lui encadrait le visage ; il portait une tunique mille fois rapiécée et des sandales grossières. Une corne pendait à sa ceinture et un collier de métal brillait autour de son cou avec cette inscription : « Gurth, serf de Cédric de Rotherwood ». Son compagnon portait des vêtements extravagants : un pourpoint violet, un bonnet multicolore orné de grelots, une chaussette rouge et une chaussette jaune ! C’était un fou, l’un de ces bouffons dont le métier était d’amuser les nobles dans leurs châteaux. Lui aussi portait un collier de métal : « Wamba, serf de Cédric de Rotherwood ». Autour d’eux s’ébattaient des dizaines de cochons, et Gurth, qui était leur gardien, s’agitait en tous sens pour essayer de les rassembler. Il n’y parvenait pas et cela le rendait fou. – Fangs ! Fangs ! s’égosillait-il en appelant son chien. Ramène-moi ces bestioles, espèce de bon à rien ! Mais Fangs n’impressionnait guère les cochons. À son approche, ils s’enfuyaient encore plus loin ! – Tu veux mon avis ? dit tranquillement Wamba. Laisse ces cochons aller où ils veulent. – Pour qu’ils tombent sur des loups ou des bandits ? s’exclama Gurth. Wamba haussa les épaules : – De toute façon, les Normands finiront par les confisquer. Alors… – C’est vrai, grogna le porcher. Ils nous prennent tout ce qu’on a. S’ils pouvaient, ils nous voleraient l’air qu’on respire ! Nous serions déjà morts s’il n’y avait pas quelques nobles saxons pour nous protéger, comme notre valeureux maître Cédric. Que le diable étouffe ces affreux Normands, en commençant par Reginald Front-de-Bœuf et Philippe de Malvoisin ! Et Gurth cracha par terre. – Tu es bien imprudent, l’ami, fit Wamba. Imagine que je répète en public ce que tu viens de me dire ! – Tu ne me trahirais pas ? demanda Gurth en pâlissant.
– Un bouffon est capable de tout… Je plaisante, foi de fou ! C’est juste pour t’apprendre à tenir ta langue. Gurth, rassuré, regarda autour de lui : – Ah, Fangs, bravo ! Tu as enfin réussi à rassembler ces sales bêtes. Nous allons pouvoir… – Chut ! interrompit Wamba en tendant l’oreille. Écoute ! Une troupe à cheval approchait. – Vite, Wamba, déguerpissons ! Gurth tira son compagnon par la manche. Mais le bouffon n’était pas pressé de se cacher et dix cavaliers débouchèrent bientôt sur le sentier. Les deux qui caracolaient en tête étaient visiblement de nobles personnages, suivis par une escorte de serviteurs. L’un de ces deux hommes portait un habit de moine. Cependant, sa robe était taillée dans une étoffe de luxe et ses manches, comme son col, étaient ornées de fourrure précieuse. Visiblement, cet homme se moquait du vœu de pauvreté ! Gurth et Wamba reconnurent aussitôt ce voyageur : c’était Aymer, le prieur de l’abbaye de Jorvaulx. Toute la région savait qu’il aimait la chasse, les festins, le bon vin et les plaisirs de toutes sortes. Il était issu de la haute noblesse et beaucoup de chevaliers normands comptaient parmi ses cousins. Mais qui donc était son compagnon ? Sa peau brûlée par le soleil fit deviner aux deux serfs qu’il s’agissait d’un croisé revenu de Terre sainte. Il devait avoir une quarantaine d’années. Sa silhouette élancée était tout en muscles. Un regard de braise couvait sous ses sourcils et sa paupière droite, marquée d’une cicatrice, rendait son air plus inquiétant encore. Il portait l’uniforme des Templiers, les moines-soldats : un manteau rouge décoré d’une grande croix blanche. Sous ce manteau brillait une cotte de mailles ainsi qu’une dague suspendue à sa ceinture. Comme son compagnon, il était suivi par un cheval de combat ; d’autres écuyers venaient derrière, portant aussi une lourde épée, un bouclier et une lance. Deux étonnants serviteurs fermaient la marche. Leurs visages sombres étaient coiffés de turbans et ils portaient des sabres recourbés sur leurs vêtements orientaux. C’étaient des Sarrasins ! Gurth et Wamba les dévisagèrent bouche bée. Ils avaient déjà entendu parler de ces redoutables guerriers, mais c’était la première fois qu’ils en voyaient.
– Que Dieu vous bénisse, mes fils, jeta le prieur Aymer aux serfs. Connaissez-vous par ici une maison qui pourrait nous accorder l’hospitalité pour la nuit ? Aymer avait parlé français. Les deux Saxons restèrent muets ; ils ne comprenaient rien. – Je vous demande, reprit Aymer en anglais, si vous connaissez un bon chrétien soucieux de servir l’Église en accueillant pour la nuit ses modestes serviteurs. – Ses modestes serviteurs ! marmonna le bouffon. Vu leurs habits, je voudrais bien voir ses serviteurs importants ! Puis, levant les yeux vers le prieur : – Mes Révérends, vous pouvez demander asile à l’abbaye de Brinxworth. Mais si vous préférez un accueil plus modeste, je connais un ermite dans la forêt ; il vous logera dans sa hutte. Aymer eut un air dégoûté : – Mon ami, un prêtre ne demande jamais l’hospitalité à un autre prêtre. Nous nous adressons à des laïcs, pour leur donner une chance de plaire à Dieu. – Pourtant, Dieu aimerait sûrement voir ses prêtres charitables les uns envers les autres… – Tais-toi, fou ! intervint brutalement le templier. Dis-nous où se trouve le manoir de… Comment appelez-vous ce nobliau saxon, Aymer ? – Cédric de Rotherwood, répondit le prieur. Gurth, qui était resté muet jusque-là, sortit de son silence : – Le chemin n’est pas facile à trouver, et Cédric de Rotherwood se couche tôt. – Eh bien, il se relèvera pour accueillir des personnages de haut rang comme nous, trancha le templier. Nous ne mendions pas l’hospitalité, nous l’exigeons. Gurth répliqua d’un ton sec :
– Je n’ai pas envie de guider chez mon maître des hommes qui ne savent pas dire « s’il vous plaît » comme tout le monde. Le templier s’écria : – Chien d’insolent ! Il brandit sa badine au-dessus de Gurth, mais le prieur s’était déjà interposé entre les deux hommes. – Allons, frère Brian de Bois-Guilbert, évitons d’aller trop loin. Brave homme, ajouta-t-il en se tournant vers Wamba, indique-nous comment aller chez Cédric le Saxon. – Eh bien… euh… vos Révérences doivent aller tout droit jusqu’à une croix effondrée à un carrefour. Prenez le chemin de gauche et vous serez à l’abri avant l’orage. – Merci, dit le prieur. Et les cavaliers repartirent au trot, car le ciel devenait en effet menaçant. Comme le bruit des sabots s’évanouissait au loin, Gurth se tourna vers le bouffon : – Avec tes indications, ils ne sont pas près d’arriver à Rotherwood. Wamba hocha la tête : – Je ferais n’importe quoi pour épargner leur visite à Cédric. – Et il vaut mieux que ce prieur ne rencontre pas Lady Rowena, ajouta Gurth. Pendant ce temps, les cavaliers poursuivaient leur chemin. – Pourquoi diable m’avez-vous empêché de corriger ce vilain ? demandait le templier au prieur. – Cela ne nous aurait pas informés sur la route à suivre, frère Brian. De plus, vous auriez fâché son maître. Rappelez-vous ce que je vous ai dit : Cédric est l’un des derniers nobles saxons. Il est fier et irritable. Même ses voisins Front-de-Bœuf et Malvoisin prennent garde à ne pas le mettre en colère ! – Aymer, vous exigez beaucoup de moi. Si je plie devant ce Cédric, j’espère que ma patience sera récompensée par la beauté de sa fille Rowena. – Lady Rowena n’est pas sa fille. Elle est orpheline et ses parents étaient des princes. Cédric n’est que son tuteur, mais il est vrai qu’il l’aime comme un père. En tout cas, n’ayez crainte : sa grâce, son teint d’ivoire et ses yeux bleus vous feront oublier toutes les femmes que vous avez pu rencontrer jusqu’à aujourd’hui. – Vous rappelez-vous notre pari ? – Oui. Je vous donne ma chaîne en or si j’ai exagéré la beauté de Lady Rowena. Dans le cas contraire, vous me devez dix bouteilles du meilleur vin. C’est comme si elles étaient déjà dans mes caves ! – Pas si sûr, Aymer. Je m’y connais en jolies femmes. Le prieur reprit d’un ton sérieux : – Un conseil, Brian. Quand vous serez en face de Cédric, oubliez votre habitude de tout commander. Si vous lui parlez comme à un inférieur, il est capable de nous envoyer dormir avec les sangliers ! Et attention à la manière dont vous regarderez Lady Rowena. Cédric veille jalousement sur elle ; qu’il ait le moindre soupçon et nous sommes des hommes morts. On dit qu’il a banni son fils unique parce que celui-ci était amoureux de la jeune fille. – Pourquoi en voulait-il à son fils ? demanda Brian de Bois-Guilbert, surpris. – Cédric veut marier sa pupille au dernier prince saxon, je crois. Ah, voici la croix effondrée ! Mais regardez ! Un homme était allongé là, au pied de la croix. Était-il endormi ou mort ? Un écuyer le secoua et le dormeur bondit sur ses pieds en s’exclamant dans un français impeccable : – Quelle grossièreté de déranger ainsi le cours de mes pensées ! – Nous voulions juste vous demander le chemin qui mène à Rotherwood, expliqua Aymer. – J’y vais moi-même, répondit l’inconnu. Je vous guiderais si j’étais à cheval, car le sentier est un labyrinthe.
Le prieur monta sur son beau destrier pour laisser sa mule à l’inconnu. Celui-ci s’engagea alors sur un chemin qui s’enfonçait au cœur de la forêt ; il fallut franchir plusieurs ruisseaux et traverser d’inquiétants marécages. Mais le jeune homme connaissait l’itinéraire par cœur et évita tous les pièges du marais. La troupe déboucha enfin sur une piste au bout de laquelle on devinait la forme sombre d’un bâtiment. – Voici Rotherwood, annonça l’inconnu. Le prieur Aymer poussa un soupir de soulagement ; il avait eu très peur pendant la traversée du marécage. Il regarda son guide avec curiosité : – Au fait, qui êtes-vous, jeune homme ? – Un pèlerin, de retour de Terre sainte. Le templier intervint : – Vous auriez mieux fait de rester là-bas pour reconquérir le tombeau du Christ. L’inconnu répondit avec un demi-sourire : – Quand les Templiers eux-mêmes désertent Jérusalem pour revenir en Angleterre, ce n’est pas un paisible paysan de mon espèce qui va remplir leur mission ! – Comment se fait-il que vous connaissiez si bien cette forêt ? reprit le prieur sans laisser le temps à Bois-Guilbert de se fâcher. – Oh, je suis né par ici, répondit le jeune homme. Ils étaient arrivés devant le manoir. C’était une vieille bâtisse d’aspect grossier comparée aux châteaux forts que les Normands étaient en train d’élever dans toute l’Angleterre. Mais Rotherwood était tout de même solidement défendu : en ces temps troublés, aucun seigneur ne pouvait se passer de palissades et de douves pour protéger sa demeure. Les voyageurs franchirent le pont-levis et un rempart en bois hérissé de piques. Arrivé à la porte, le templier souffla dans sa corne pour qu’on vienne ouvrir rapidement, car une pluie violente commençait à tomber.
Chapitre2
Àl’intérieur du manoir, les habitants de Rotherwood allaient commencer le repas du soir. L’immense salle à manger était divisée en deux parties séparées par une marche. En haut, le sol était recouvert d’un tapis ; c’était la partie réservée à Cédric et à sa famille. En bas se trouvait la table des serviteurs, à même la terre battue. Le plafond était bas et les cheminées mal construites laissaient la fumée du feu stagner dans la pièce, si bien que les murs étaient recouverts d’une couche de suie. Cédric était déjà à table. Il approchait de ses 60 ans ; cependant, ses cheveux blonds ne grisonnaient pas encore. Il était de taille moyenne, mais on devinait une carrure imposante sous sa tunique verte bordée de fourrure. Il portait des bracelets et un collier en or. Une épée était suspendue à sa ceinture, à moitié cachée sous un ample manteau rouge. Cédric avait aussi posé un javelot contre le dossier de son siège. Le maître de maison était de mauvaise humeur. Il n’aimait pas attendre quand il passait à table. Or Lady Rowena venait de rentrer de la messe et, surprise par l’averse, elle était en train de changer de robe. Les sourcils froncés de Cédric impressionnaient les trois ou quatre dogues du manoir, qui n’osaient pas s’approcher de leur maître. Il faut dire que Cédric s’inquiétait aussi pour Gurth et Wamba, qui n’étaient toujours pas de retour. – Ils auront été enlevés par ces ignobles Normands ! pestait Cédric. Mais je saurai tirer mes serviteurs des griffes de l’ennemi. Ils me croient vieux, ces satanés chevaliers français. Mais ils sauront comment se bat un vieux Saxon solitaire. Ah, Wilfred ! poursuivit Cédric dans un murmure. Si seulement tu n’étais pas tombé amoureux ! Tu n’aurais pas laissé ton vieux père lutter seul ! La colère de Cédric avait fait place à une grande mélancolie. Il demanda pour la seconde fois à une servante de Lady Rowena si sa maîtresse ne pouvait pas se dépêcher. À cet instant, le son d’une corne retentit au-dehors, et les dogues aboyèrent furieusement. – Allez voir qui sonne ainsi, ordonna Cédric à ses serviteurs. Quelques instants plus tard, un domestique revint dans la salle à manger : – Le prieur Aymer de Jorvaulx, accompagné du templier Brian de Bois-Guilbert et de quelques serviteurs, demande l’hospitalité pour la nuit. – Hmm, marmonna Cédric. Des Normands ! Mais c’est égal : l’hospitalité est un devoir sacré. Il fit signe à son majordome : – Hundebert, mène ces chevaliers aux appartements des invités. Allume de bons feux dans leurs cheminées, donne-leur de l’eau pour qu’ils puissent se laver. Va dire aux cuisiniers de préparer les mets et les vins les plus fins, et introduis nos hôtes ici. – Bien, maître. – Dis-leur aussi pourquoi je ne peux pas les accueillir moi-même à la porte. J’ai fait le vœu de ne jamais faire plus de trois pas depuis cette table-ci pour souhaiter la bienvenue à des invités non saxons. – Bien, maître. – Bois-Guilbert… reprit Cédric après le départ du majordome. J’ai déjà entendu parler de lui, il me semble. On le dit d’une rare vaillance, mais orgueilleux, cruel, arrogant. C’est un chevalier qui ne craint ni Dieu ni les hommes. Elgitha ? La servante de Lady Rowena s’approcha.
– Va dire à ta maîtresse qu’elle peut dîner dans sa chambre. – Mais elle voudra venir ici ! répliqua la servante. Le chevalier templier rentre sans doute de croisade ; Lady Rowena aime entendre les nouvelles de Palestine. Cédric lui lança un regard noir ; pourtant chacun savait, dans ce manoir, que les désirs de Lady Rowena n’étaient jamais contrariés. – Tais-toi et porte mon message à ta maîtresse, dit le Saxon. Puis il reprit pour lui-même : – Des nouvelles de Palestine ! Moi aussi je pourrais m’y intéresser le cœur battant… Mais non : mon fils n’est plus mon fils. Je me préoccupe aussi peu de lui que des milliers d’autres chevaliers partis guerroyer en prétendant faire la volonté de Dieu ! Mais déjà quatre serviteurs se présentaient à la porte, formant une haie d’honneur avec leurs torches ; et les hôtes pénétrèrent dans la salle à manger. Le prieur Aymer s’était changé pour apparaître dans une robe plus somptueuse encore. Ses doigts étaient couverts de pierres précieuses, sa barbe était plus courte qu’elle n’aurait dû l’être pour un moine cistercien, et il cachait sa tonsure sous un chapeau richement brodé. Le templier avait troqué sa cotte de mailles contre une tunique de pourpre sombre garnie de fourrure. Il entra d’un pas hautain, tel un prince habitué à commander. L’escorte suivait, et l’inconnu rencontré dans les bois fermait la marche. Enveloppé dans un manteau noir, il gardait l’attitude modeste d’un simple pèlerin. Voyant qu’il n’y avait pas de place pour lui à la table des domestiques, il alla s’adosser à la cheminée et se fit oublier de tout le monde. Cédric se leva et avança de trois pas. – Je suis désolé de ne pas aller jusqu’à vous, mais un vœu est un vœu, n’est-ce pas ? dit-il au prieur de Jorvaulx. Et il ajouta : – Si cela ne vous dérange pas, on parle anglais dans ma demeure.
– Il n’y a rien de plus sacré que les vœux ! répondit poliment le prieur. Quant à l’anglais, je le parle bien, car ma chère grand-mère était de sang saxon. – Je préfère le français, intervint le templier. C’est la langue des vainqueurs de ce pays. Mais je sais assez d’anglais pour discuter avec les indigènes. Cédric le foudroya du regard ; cependant, se rappelant les devoirs de l’hospitalité, il fit asseoir ses invités à sa table et ordonna qu’on serve le repas. Des plats délicieux arrivaient sur la table lorsque le majordome annonça : – Place à Lady Rowena ! Cachant son mécontentement, Cédric fit asseoir sa pupille à côté de lui. Tout le monde s’était levé pour l’accueillir et le templier murmura au prieur : – Vous avez gagné le pari. – J’en étais sûr, chuchota Aymer. Mais cachez vos sentiments ! La jeune fille s’assit. Elle était grande et gracieuse, et la couleur de sa robe rappelait le vert de la mer. Son teint de princesse, ses longs cheveux châtains entremêlés de pierres précieuses, ses yeux bleus, tout en elle rayonnait de beauté. Quand Lady Rowena vit les yeux de Bois-Guilbert fixés sur elle comme deux braises, elle rabattit sur son visage un voile de soie fine. Cédric remarqua ce geste. – Messire templier, dit-il sèchement, les jeunes filles saxonnes n’ont pas l’habitude d’avoir les joues brûlées par des regards de feu. Bois-Guilbert répondit : – Si j’ai froissé Lady Rowena, je lui demande pardon… et à elle seule, car je ne m’abaisserais jamais à présenter mes excuses à quelqu’un d’autre. – Hum… dit le prieur. J’espère que Lady Rowena ne sera pas offensée au point de refuser notre offre. Nous nous rendons au grand tournoi d’Ashby. Voulez-vous voyager avec nous ? Les routes sont peu sûres et l’escorte d’un homme comme Bois-Guilbert peut vous être précieuse. – Nous ne pensons pas y aller, répondit Cédric. Je n’aime pas les tournois, c’est une coutume de Normands. Si toutefois nous décidons de nous y rendre, ce sera en compagnie de mon jeune ami Athelstane de Coningsburgh, dernier prince de la dynastie saxonne. Sa bravoure est célèbre ; en sa compagnie, nous ne craindrons pas les brigands. – Laissez-moi boire à la beauté de Lady Rowena, coupa le templier. – Ce n’est pas la peine, messire, répondit dignement la jeune fille. Donnez-nous plutôt des nouvelles de Palestine. – Oh, rien de neuf là-bas. Les bruits disent qu’un traité va être signé avec Saladin. Wamba intervint avec son audace de bouffon : – Ces traités ne me rajeunissent pas ! Il y en a déjà eu trois au cours de ma vie, et chacun d’eux était censé durer cinquante ans. Aurais-je déjà 150 ans ? – Tu ne risques pas de les atteindre ! s’exclama le templier. Tu seras tué avant, coquin, si tu continues à égarer les voyageurs qui te demandent leur route. – Comment ? fit Cédric. Tu as osé faire cela, bouffon ? – C’est la faute de ma folie, répondit Wamba. J’ai confondu la gauche et la droite ! Quelle idée ont les voyageurs, aussi, de prendre un fou pour guide… Et Wamba s’en tira ainsi, car son maître lui pardonnait toutes ses insolences. À cet instant, un serviteur entra pour annoncer qu’un autre arrivant demandait l’hospitalité. – Fais-le entrer, Oswald, répondit Cédric. Par un orage pareil, même les sangliers mériteraient qu’on leur offre le gîte.
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