Cet ouvrage et des milliers d'autres font partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour les lire en ligne
On lit avec un ordinateur, une tablette ou son smartphone (streaming)
En savoir plus
ou
Achetez pour : 7,99 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Partagez cette publication

Publications similaires

Le Trésor de Barbe-Jaune

de adabam-editions

Le Mystère de la Porte Pendule

de bookless-editions

La prisonnière de Venise

de fleurus-numerique

Vous aimerez aussi

L'affaire Moon

de fleurus-numerique

Le Petit Prince pour les enfants

de fleurus-numerique

suivant

Pour Louisa. Pour Philo aussi.
Pour Louanne (qui a hâte), pour Noah,
et pour Ondine, quand ils auront l’âge (bientôt)…

PREMIÈRE PARTIE
CE JOUR-LÀ

Chapitre
un

Ce matin-là, en se levant, Kosh Kamiesh regarda par sa fenêtre et songea comme chaque jour aux yeux de Lou. Ils avaient, selon son humeur, le vert d’eau du jade ou le vert-de-gris des feuilles d’acacia. Mais Kosh n’avait jamais vu leur couleur dans le soleil.

Ce ne serait pas pour aujourd’hui ; pas davantage qu’hier, avant-hier… Les pluies battaient la rue nationale détrempée. Le ciel était nuageux, la prairie boueuse et grise.

 

Il pleuvait depuis maintenant huit mois. Continûment, nuit et jour. Une pluie serrée, violente, qui paraissait blanche dans les phares ou sous les réverbères, la nuit. Il pleuvait à verse, à seaux, inexplicablement, un déluge tiède qui radoucissait l’air de ce mois de mars comme une mousson.

Cela avait commencé en juillet, un jour, sans qu’on y prête trop attention – un simple orage d’été. Cela avait continué, suscitant les questions, puis l’inquiétude, et maintenant un avant-goût de catastrophe. Le phénomène échappait à toute logique et à toute prévision ; à tout modèle et à toute saison. Les montagnes ruisselaient. Les fleuves débordaient. Partout, la terre s’était gorgée, les eaux avaient monté. On consolidait les digues, on en bâtissait d’autres, plus hautes, qui se révélaient à leur tour insuffisantes. Des plaines autrefois labourées ressemblaient à des marécages. Certaines villes avaient dû être évacuées, menacées par les fleuves le long desquels elles s’étendaient. Les ruisseaux devenaient des lacs, les lacs une presque mer ; les mers elles-mêmes finiraient par déborder, disait-on…

Ici, à Nhattan, le cours de la Nooga, leur rivière, avait grossi.

Kosh traversait chaque matin le pont sud, pour se rendre à l’arrêt du bus de ramassage scolaire ; il le franchissait chaque fois qu’il fallait aller à l’étable de son père, ouverte sur les prairies et où les foins pourrissaient. Il voyait l’eau monter, inexorablement, mais la Nooga n’était pas – pas encore – sortie de son lit. On renforçait les digues, on avait haussé les parapets. Le long de la maison de ses parents, à la sortie du bourg, on avait entassé des sacs de sable, colmatés de ciment, comme une précaution supplémentaire. Mais le préfet n’avait pas encore donné l’ordre de tout quitter, un baluchon sur l’épaule, pour rejoindre le flot des réfugiés.

Saleté de temps, songea-t-il, un sourire aux lèvres malgré tout, en quittant son poste d’observation. S’il souriait, c’était de penser à Lou – à ses yeux de menthe à l’eau et d’émeraude quand il la faisait rire, même sous les nuages.

Il avait encore rêvé d’elle.

Il avait hâte de la voir. Puisqu’on était samedi, ils ne se retrouveraient pas au collège, mais ils avaient programmé de passer tout de même un bout de leur journée ensemble.

 

Il l’avait rencontrée le jour de la rentrée, dans une rangée de collégiens, en montant vers leur classe.

– Tu es nouvelle ?

– Oui. On vient de s’installer au hameau de Barrine.

– Je viens du village d’à côté. La grande ferme…

Entre eux, cela avait été une évidence dès ce premier matin. Selon Kosh, elle emportait un halo de lumière autour de ses cheveux de jais – une tignasse de sauvageonne –, mais c’était comme s’il était le seul à la voir ainsi auréolée. Comme si l’air qu’ils respiraient tous deux désignait Lou pour Kosh, Kosh pour Lou.

Ils s’étaient assis côte à côte, il avait trouvé quelque chose à dire – il ne savait plus quoi, sûrement une plaisanterie à propos de leur village, si hospitalier depuis que les pluies l’avaient transformé en bourbier. Elle avait ri, un éclat de clochettes, de cristal et d’argent. Puis elle avait eu ce geste pour cacher son rire derrière une main fine. Parfois, elle était si vive, si spontanée, qu’elle en paraissait elle-même intimidée : un ruisseau impossible à endiguer. Ses yeux verts en amande, presque bridés, avaient également la couleur de l’amande fraîche quand elle riait. Ses joues semées de son rosissaient sous le coup de chaque émotion.

Ce premier jour, Lou avait raconté comment ses parents avaient élu leur nouveau domicile dans le hameau. Ils voulaient que leurs enfants grandissent à la campagne. Son père était artiste, sculpteur couronné d’un certain succès. Il avait besoin d’espace dans son atelier pour ses œuvres parfois monumentales. Sa mère était l’agent de son mari, ils étaient sans cesse sur les routes ou dans des avions pour des expositions, alors mieux valait trouver un paradis où leur progéniture serait heureuse de les attendre.

– J’ai un frère, et une petite sœur d’à peine deux mois. Une nourrice s’en occupera la journée, quand mes parents seront en voyage, et moi, je ferai la baby-sitter le week-end.

C’était dit gaiement.

Kosh avait expliqué qu’il était du village, quant à lui depuis toujours. Comme son père paysan, attaché aux pâtures, à l’étable, aux bêtes ; comme le père de son père avant lui… Ils avaient tous un licou. Une vie enracinée, prévisible, sans vacances, sans voyages ni évasion – mais utile et heureuse.

– Bref, on ne peut pas habiter au même endroit pour des raisons plus différentes ! avait-elle dit en riant.

Il avait ri, également.

 

Le lendemain, Kosh était retourné au collège le cœur battant ; et tremblant d’en avoir ce cœur net, ou brisé. Avait-il rêvé ? Était-elle un mirage ?

Elle l’attendait, et elle était la même

Jamais en six mois l’impression initiale de miracle ne s’était démentie. Cela arrive, paraît-il, cette évidence de deux âmes qui se croisent, s’émerveillent de se rencontrer et s’épousent d’emblée, comme si chacune avait toujours vécu dans l’espoir de l’autre : « Tu existais, je le savais, je le pressentais, et je n’attendais que toi. » Même à quatorze ans, ils n’étaient pas trop jeunes pour se rendre compte de la chance qu’ils avaient.

Et qu’attendaient-ils, alors, pour s’embrasser, puisqu’ils allaient main dans la main ?

Le soleil, peut-être. Quand ils marcheraient au soleil, sous une campagne fumante après tant de pluies, quand ce serait le printemps, si le printemps existait encore, ils iraient ensemble au bord de la Nooga, Kosh montrerait à Lou comment pêcher les écrevisses, et ils s’embrasseraient sous les saules pleureurs.

Oui. Sûrement. Si du moins la lumière revenait. C’est ce qu’espérait Kosh Kamiesh chaque matin en se levant, avant de regarder par la fenêtre.

Chapitre
deux

Il s’habilla, descendit à la cuisine, prit seul son café.

Ses parents étaient partis très tôt, il y avait une foire aux veaux, aux halles de Baïntown – deux heures de route sous le déluge avec la bétaillère. Malcolm dormait encore. Mieux valait le laisser profiter d’une grasse matinée…

C’était une épreuve, chaque week-end, de supporter l’humeur maussade de son cadet. Malcolm, dix ans, devenait fou lorsqu’il était enfermé entre quatre murs, insupportable comme un animal en captivité. Depuis huit mois, il souffrait de vivre dans une maison fermée, d’étudier dans une école où il fallait se contenter des préaux, à cause des pluies torrentielles. Il détestait les lieux sans horizons et la vie sans échappées belles.

Kosh regarda l’horloge de la cuisine. Quand son frère ouvrirait les yeux, on serait presque à l’heure du déjeuner. Kosh se serait occupé tout seul des bêtes, mais c’était plus simple ainsi. Ensuite, après le déjeuner, il laisserait Malcolm déprimer deux heures devant des dessins animés et il courrait sous la pluie jusqu’au hameau de Barrine, retrouver son amie.

Le téléphone sonna dans sa poche. C’était la sonnerie de Lou, justement.

– Kosh ? C’est moi…

Il comprit tout de suite que quelque chose n’allait pas. La voix de Lou était paniquée.

– Que se passe-t-il ?

– Mes parents… Ils viennent d’appeler. Ils disent qu’il faut qu’on aille à la mairie, ou qu’on parte avec les tiens. Le préfet donne l’ordre d’évacuer, le maire a laissé un message à tous les habitants.

– Aujourd’hui ? Maintenant ?

– Oui. Ça déborde. Ils s’attendent à ce que plusieurs grands barrages cèdent, peut-être la nuit prochaine. Et la Nooga pourrait… ils disent qu’elle va sûrement sortir de son lit. Les parents sont sur le chemin du retour, mais…

Elle s’interrompit. Kosh ferma les yeux, respira profondément. Il devait rester d’autant plus calme qu’il entendait Lou s’affoler.

– Mes parents ne sont pas là, dit-il. Les tiens reviennent dans combien de temps ?

– Pas avant cette nuit. Demain peut-être. Ils étaient partis pour quatre jours en Illerye, ils vont prendre un avion. Maman m’a dit de mettre les poteries de mon père en hauteur, et de vous appeler.

– Tu veux venir à la maison tout de suite ?

– Avec le bébé ? Sous cette flotte ?

– Je viens te chercher avec le quad. Je suis là dans dix minutes.

– Non, ne bouge pas, tu risques de t’embourber… Noah va m’aider à mettre tout ce qu’on peut à l’abri, ensuite on arrive.

– Attends, on sonne ! Je te rappelle.

Kosh courut à la porte de la maison. Sur le seuil, le garde champêtre, Alceste, était accompagné de deux gendarmes.

– On évacue, annonça-t-il simplement pendant que le duo en uniforme saluait d’un même mouvement, deux doigts sur la tempe. Tes parents ne sont pas là ?

– Ils viennent de m’appeler, mentit Kosh. Ils sont déjà repartis de la foire de Baïntown, ils seront là dans une demi-heure. En attendant, mon père veut que je libère les bêtes, pour qu’elles aient le temps de fuir. On ne peut pas les laisser là si l’eau monte.

Il montra du doigt la direction de l’étable. Le garde champêtre approuva du menton. Le premier gendarme dit :

– Il faut que les habitants aient quitté les lieux d’ici deux heures, vers le col d’AiglePasse. L’eau risque d’arriver ce soir. Sur le plateau de Malachy, vous serez hors de danger.

– Oui. Nous partirons dès que mes parents seront revenus. Avec les enfants Magliostro…

Il improvisait au fur et à mesure :

– Il faudrait que vous alliez les chercher. Ils sont seuls. Une jeune fille, un garçon et un bébé, sans leurs parents. Le sculpteur… Au hameau de Barrine…

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin