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Les quatre filles du docteur March

De
74 pages
"Tout en parlant, Jo retira son bonnet, ce qui provoqua un cri de stupéfaction général, sa longue chevelure avait été coupée ! - Tes cheveux ! Tes beaux cheveux !"
Retrouvez les aventures de Meg, Jo, Beth et Amy dans ce chef-d'œuvre de la littérature classique.
Une version adaptée et magnifiquement illustrée pour les 8-12 ans.
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1 Quatre sœurs
Noël ne sera pas vraiment Noël, sans cadeaux, grommela Jo, à plat ventre sur le tapis. – C’est affreux d’être pauvre, soupira Meg en regardant sa vieille robe. – Certaines filles auront plein de belles choses, et d’autres n’auront rien… Ce n’est pas juste ! s’exclama Amy en reniflant. – Mais nous avons papa et maman, et nous sommes toutes les quatre ensemble, dit la douce Beth. À ces mots, le visage des jeunes filles s’éclaira. – Hélas, papa n’est pas avec nous, dit tristement Jo. Qui sait quand nous le reverrons ?… « Peut-être jamais », n’osa-t-elle ajouter. Et leur visage s’assombrit à nouveau, car chacune pensait avec inquiétude à monsieur 1 March, parti au front comme médecin, à des kilomètres de là . Au bout de quelques minutes, Meg brisa le silence d’une voix altérée : – Maman ne veut pas que nous dépensions notre argent dans des frivolités alors que nos soldats souffrent tous les jours. L’hiver sera dur pour tout le monde, et nous devrions consentir ces sacrifices de bon cœur. – Je comprends que nous ne recevions rien de maman, mais elle ne veut quand même pas que nous nous privions de tout ! s’exclama Jo. Que chacune s’achète un cadeau ! Nous l’avons bien mérité. – C’est sûr, gémit Meg. Je passe mes journées à instruire des enfants insupportables. – Tu préférerais rester enfermée des heures durant avec une vieille dame tyrannique, qui n’est jamais contente et vous donne envie de sauter par la fenêtre ? répliqua Jo. – Ce n’est pas bien de se plaindre, mais je crois qu’il n’y a rien de pire que faire le ménage et la vaisselle, dit Beth. – Au moins, vous n’êtes pas obligées d’aller à l’école avec des filles impertinentes qui vous martyrisent quand vous ne connaissez pas vos leçons et vouscalomnimisent parce que votre père est pauvre ! s’écria Amy. – Tu veux dire « calomnient », non ? corrigea Jo en riant. – Pas besoin de faire l’intellectuelle, madame, je sais exactement ce que je dis ! On doit toujours utiliser les bons mots pour enrichir sonvocabilaire, répondit Amy avec dignité. – Allons, allons, les enfants ! Jo, tu ne regrettes pas que papa ait perdu tout son argent ? demanda Meg, qui se souvenait du bon vieux temps. Sans cela, nous n’aurions pas de souci à nous faire aujourd’hui… – Mais tu disais l’autre jour que nous étions plus heureuses que des reines. – Tu as raison. Malgré les difficultés, nous formons une bande de joyeux lurons, comme dirait Jo ! – Jo utilise de si vilains mots ! s’indigna Amy en jetant un regard réprobateur à sa sœur, étendue sur le tapis. Jo se redressa aussitôt, fourra les mains dans ses poches et se mit à siffloter. – Arrête Jo ! On dirait un garçon ! – C’est justement pour ça que je le fais. – Je déteste les jeunes filles qui ne savent pas bien se comporter. – Et moi, je déteste les gamines prétentieuses qui se donnent de grands airs ! – Regardez ces petits oiseaux qui se prennent le bec tout là-haut, chantonna Beth d’un air
si cocasse que les quatre filles ne purent s’empêcher de rire. La paix fut momentanément rétablie. – Vous êtes toutes les deux à blâmer, commença Meg en bonne sœur aînée. Joséphine, ces manières de garçon manqué ne sont plus de ton âge. Maintenant que tu es grande et que tu relèves tes cheveux comme une jeune fille, tu dois te comporter comme telle. – Jamais ! Si c’est comme ça, je porterai des nattes jusqu’à mes vingt ans, s’écria Jo, qui arracha sa résille et ébouriffa sa crinière brune. Je n’ai aucune envie de grandir, de porter de longues robes, ni d’être appelée « mademoiselle March ». C’est déjà assez difficile d’être une fille alors que je préfère les jeux et les manières des garçons. – Pauvre Jo, dit Beth. Tu devras te contenter d’être un frère pour nous, et de raccourcir ton nom pour qu’il ressemble à celui d’un garçon. – Quant à toi Amy, poursuivit Meg, tu es bien trop apprêtée. Tes grands airs nous font rire aujourd’hui, mais si tu n’y prends pas garde, tu deviendras une petite dinde. J’apprécie tes bonnes manières et ton langage raffiné. Mais ton vocabulaire trop recherché est aussi ridicule que les mots d’argot de Jo. – Si Jo est un garçon manqué et Amy une dinde, que suis-je ? demanda Beth, prête à accepter son lot de reproches. – Tu es ange, voilà tout, répondit Meg avec affection. Et personne ne la contredit. La pièce dans laquelle les sœurs tricotaient était confortable, malgré son tapis usé et ses meubles vétustes. Il y avait de belles gravures aux murs, des livres s’empilaient dans les moindres recoins et des roses fleurissaient les fenêtres. Il régnait une atmosphère paisible et chaleureuse. Margaret, l’aînée, avait seize ans. C’était une jolie jeune fille au teint clair. Elle avait de grands yeux, des cheveux bruns soyeux, une bouche bien dessinée et des belles mains blanches, dont elle tirait une grande fierté. Jo, d’un an sa cadette, était très grande, très brune et très mince. Elle avait un drôle de nez, une moue décidée et des yeux gris perçants, tour à tour fiers, amusés ou pensifs. Son épaisse chevelure brune faisait toute sa beauté. Mais elle l’attachait souvent dans une résille pour être plus à l’aise et ne faisait guère attention à son apparence. Avec ses grandes mains et ses grands pieds, elle avait l’air un peu gauche d’une enfant qui, à son grand regret, devenait une jeune fille. Élisabeth – ou Beth, comme chacun l’appelait – était une timide fillette de treize ans. Elle avait l’œil vif, les joues roses et un visage paisible que rien, ou presque, ne pouvait troubler. Du haut de ses douze ans, Amy était la personne la plus importante au monde. C’est du moins ce qu’elle croyait ! Elle avait l’air d’une poupée, avec ses yeux bleus et ses cheveux blonds qui tombaient en boucles sur ses épaules, et avec son teint de porcelaine. Gracieuse, elle était très attentive aux bonnes manières et se donnait des allures de grande dame. La pendule sonna six heures. Après avoir balayé les cendres, Beth posa une paire de pantoufles devant la cheminée. À la vue des souliers, les filles s’égayèrent : leur mère serait bientôt de retour. Meg alluma la lampe, Amy se leva spontanément du fauteuil et Jo oublia sa fatigue pour rapprocher les pantoufles du feu. – Maman a besoin d’une nouvelle paire. Celle-ci est complètement usée ! – Je pensais justement lui en offrir une avec mon argent de poche, dit Beth. – Non, c’est moi ! s’écria Amy. – Je suis l’aînée… commença Meg. Mais Jo lui coupa la parole et déclara d’un ton ferme : – En l’absence de papa, je suis l’homme de la famille. C’est à moi de m’en charger ! – J’ai la solution, s’écria Beth. Achetons-lui chacune un cadeau de Noël, au lieu de dépenser notre argent pour nous.
– Tu es si bonne, ma chère Beth, dit Jo. Pas un mot à maman ; laissons-lui croire que nous achetons quelque chose pour nous et faisons-lui la surprise ! Cette idée fut adoptée à l’unanimité avec des cris de joie. – Je suis ravie de vous voir si gaies, les enfants ! s’exclama une voix enjouée. Les quatre sœurs se retournèrent pour accueillir leur mère, une femme robuste et maternelle qui respirait la bonté. Son visage était marqué par les années et le travail, mais ses filles la considéraient comme la plus belle femme du monde. – Qu’avez-vous fait aujourd’hui ? Il y avait tant de colis à préparer que je n’ai pas pu rentrer déjeuner. Y a-t-il eu des visites, Beth ? Ton rhume va mieux, Meg ? Jo, tu as l’air si fatigué. Viens m’embrasser, ma petite Amy. Tout en posant ces questions attentionnées, elle retira son manteau, enfila ses pantoufles chaudes et, s’installant dans le fauteuil avec Amy sur les genoux, se prépara à savourer le meilleur moment de sa longue journée. Meg mit la table pour le thé, Jo alla chercher du bois en heurtant tout sur passage, et Beth allait et venait tranquillement de la cuisine au salon. Pendant ce temps, Amy donnait des conseils à tout le monde, les bras croisés. Une fois à table, madame March annonça d’un ton joyeux : – J’ai une surprise pour vous après le dîner. Un sourire passa sur toutes les lèvres. Jo jeta sa serviette en l’air et s’écria : – Une lettre de papa ! Hip hip hip hourra ! – Oui, une longue et belle lettre. Votre père se porte bien et nous envoie ses meilleurs vœux pour Noël. Il y a aussi un message spécialement pour vous, dit madame March en tapotant sa poche, comme si elle abritait un trésor. – Dépêchons-nous, s’écria Jo. Amy, arrête de faire des chichis devant ton assiette ! Dans sa hâte, elle s’étrangla avec son thé et fit tomber sa tartine par terre. – Je trouve admirable que papa soit parti à la guerre, même s’il est trop vieux pour se battre, déclara Meg. – Si seulement je pouvais y aller aussi ! s’exclama Jo. Je pourrais être tambour-major, ou infirmière pour l’aider. – Ce doit être terriblement inconfortable de dormir sous une tente, souligna Amy. – Quand reviendra-t-il, maman ? demanda Beth, un sanglot dans la voix. – Pas avant plusieurs mois, ma chérie. Il accomplira fidèlement son devoir aussi longtemps que sa santé le permettra. Venez, je vais vous lire la lettre. Elles se réunirent autour du feu. Madame March s’assit dans le fauteuil, Beth à ses pieds, et Meg et Amy chacune sur un accoudoir. Jo resta debout derrière le dossier, pour que personne ne voie ses émotions. Les lettres étaient souvent très émouvantes en ces temps difficiles. Mais celle-ci était gaie et pleine d’espoir : monsieur March y décrivait avec entrain la vie des camps et les déplacements de l’armée. Seules les dernières lignes trahissaient les élans de son cœur. Dis à mes chères filles que je pense à elles tous les jours. Je sais qu’elles seront toujours aimantes envers leur mère, qu’elles feront leur devoir avec dévotion et combattront courageusement leurs ennemis intérieurs. Quand je reviendrai, je serai plus fier que jamais de mes quatre petites femmes. À la fin de la lettre, chacune reniflait en silence. Amy enfouit son visage dans le cou de sa mère, sans se soucier d’être décoiffée. – Je suis une petite égoïste, sanglota-t-elle. J’essayerai d’être meilleure pour ne pas le décevoir. Promis. – Nous essayerons toutes ! s’écria Meg. Je serai moins coquette et ne me plaindrai plus de mon travail. – Je tâcherai d’être moins brusque et moins grossière. Je me contenterai d’être utile ici, au lieu de vouloir être ailleurs, déclara Jo, en songeant que son caractère emporté serait plus difficile à maîtriser que les soldats ennemis.
Beth essuya ses larmes en silence. Elle reprit son ouvrage et tricota de toutes ses forces, pour accomplir au plus vite son devoir. Madame March déclara alors avec tendresse : – Ce n’est pas toujours facile d’être bonne. Regardez sous votre oreiller demain matin, vous y trouverez un guide. La vieille Hannah débarrassa la table, et les quatre filles reprirent leurs paniers à couture. Elles cousaient des draps pour tante March, ce qui n’était pas très intéressant. Mais aucune ne se plaignit ce soir-là.
« Elles se réunirent autour du feu. »
À neuf heures, elles rangèrent leurs ouvrages et se mirent à chanter, comme elles l’avaient toujours fait avant de se coucher. Seule Beth pouvait faire jaillir du vieux piano des sons aussi mélodieux. Meg avait une voix cristalline et menait la chorale avec sa mère. Amy stridulait comme un criquet, et Jo errait ici et là selon son bon vouloir, gratifiant parfois de fausses notes les plus douces mélodies. Elles avaient toujours chanté ainsi depuis leur plus tendre enfance. C’était une tradition familiale, car madame March était une chanteuse née. Sa belle voix résonnait dans la maison du lever jusqu’au coucher, et ses quatre filles ne se lassaient jamais de l’entendre.
1. L’histoire se déroule pendant la guerre de Sécession, une guerre civile aux États-Unis qui opposa les États du Nord aux États du Sud.
10 Le camp Laurence
Beth était devenue la postière attitrée de la maison. Elle aimait particulièrement ouvrir, d’un tour de clé, la jolie petite boîte aux lettres offerte par Laurie. Un beau jour de juillet, elle rentra les mains pleines et fit sa distribution de lettres et de paquets. – Voici ton bouquet, maman. Laurie ne l’oublie jamais. Et pour mademoiselle Meg March, une lettre et un gant. – Un seul ! s’étonna Meg en regardant son gant de coton gris. J’étais pourtant sûre d’avoir oublié les deux chez les Laurence. Tu n’aurais pas fait tomber l’autre en chemin, par hasard ? – Non, il n’y en avait qu’un dans la boîte. – Je déteste avoir des gants dépareillés ! Tant pis, le second finira bien par réapparaître. Ma lettre est sûrement la traduction de cette chanson allemande. Tiens, je ne reconnais pas l’écriture de Laurie, monsieur Brooke, son précepteur, a dû s’en charger. Madame March jeta un bref coup d’œil à sa fille. Elle était très jolie, ce matin, dans sa robe de coton fin, avec ses cheveux bouclés ; une vraie petite femme. Assise à sa table de travail, elle cousait en chantonnant, loin d’imaginer les soupçons qui traversaient l’esprit de sa mère. Madame March sourit d’un air satisfait. – Il y a aussi deux lettres pour le docteur Jo, un livre et un drôle de chapeau qui couvrait presque toute la boîte ! gloussa Beth en entrant dans le bureau de Jo. – Sacré Laurie ! Je lui ai dit l’autre jour que les grands chapeaux devraient revenir à la mode, pour m’éviter d’attraper des coups de soleil. Il m’a répondu : « Oublie donc la mode et porte un grand chapeau si cela te plaît ! » Je lui ai dit que je le ferais certainement s’il en avait un pour moi. Et voilà le résultat ! Elle posa le vieux couvre-chef sur un buste de Platon et ouvrit ses lettres. La première venait de sa mère, et lui fit monter le rouge aux joues et les larmes aux yeux. Ma chère fille, Je t’écris ces quelques lignes pour te dire que je suis fière des efforts que tu fais pour contrôler ton caractère. Continue ainsi, avec patience et courage, et sois sûre que personne ne te soutient plus tendrement que Ta mère, qui t’aime. – Cette lettre est plus précieuse que tous les trésors du monde ! s’écria Jo. La seconde lettre était de Laurie. D’une écriture large et élégante, il avait écrit : Salut à toi, camarade Jo, Des amis anglais, les Vaughn, viennent me voir demain, et je compte bien leur faire passer du bon temps. S’il fait beau, je planterai ma tente à Longmeadow, où nous irons tous en bateau. On fera un feu de camp, un pique-nique, une partie de croquet… bref, on s’amusera bien ! Monsieur Brooke maintiendra l’ordre parmi les garçons et Kate Vaughn servira de chaperon aux filles. J’aimerais toutes vous avoir avec nous (Beth doit absolument venir !). Ne t’en fais pas pour les victuailles, je m’en occupe ! Une seule chose importe : votre présence ! Ton Laurie, qui est très pressé ! – Fantastique ! s’écria Jo en courant annoncer la nouvelle aux autres. Nous pouvons y aller, n’est-ce pas maman ? Cela rendra service à Laurie ! Je sais ramer, Meg s’occupera
du déjeuner et les petites trouveront bien un moyen de se rendre utiles. – J’espère que les Vaughn ne sont pas trop apprêtés. Tu les connais, Jo ? demanda Meg. – Ils sont quatre : Kate, la plus âgée, Fred et Frank, des jumeaux de mon âge, et Grace, une petite fille de dix ou onze ans. Laurie les a rencontrés à l’étranger. Il aime beaucoup les deux garçons, mais vu l’air pincé qu’il a pris en parlant de Kate, je crois qu’il ne l’apprécie pas trop ! Tu viendras, Betty ? – Seulement si tu me promets qu’aucun garçon ne me parlera. – C’est promis ! Le lendemain matin, les deux maisons bourdonnaient comme des ruches. Beth, qui était prête la première, se posta à la fenêtre et commenta tout ce qu’elle voyait. – La tente est en route pour être installée. Madame Baker emballe le déjeuner dans un grand panier. Comme Laurie est chic, on dirait un marin ! Oh Seigneur ! voilà une voiture pleine de monde : une grande dame, une petite fille et les deux terribles garçons. L’un d’entre eux a une béquille ; Laurie ne nous l’avait pas dit. Tiens, Meg, n’est-ce pas Ned Moffat, le garçon qui t’a saluée l’autre jour au marché ? – C’est bien lui. C’est étonnant, je le croyais à la montagne. Et voilà Sallie ! Jo, est-ce que je suis bien, comme ça ? demanda Meg, très agitée. – Une vraie pâquerette ! Redresse ton chapeau, il te donne un air trop sentimentale et risque de s’envoler au premier coup de vent. En avant toute ! – Oh Jo, tu ne vas pas mettre ça ! C’est ridicule ! protesta Meg en voyant sa sœur enfiler le grand couvre-chef envoyé par Laurie. – Si ! Je me fiche des moqueries. Au moins, je serai protégée du soleil. Sur ce, Jo ouvrit la marche, suivie de ses sœurs ; elles étaient charmantes, avec leurs jolies robes d’été et leurs chapeaux de paille. Laurie se précipita à leur rencontre, et leur présenta ses amis de la manière la plus cordiale. Meg nota avec soulagement que mademoiselle Kate était habillée avec une simplicité que les jeunes filles américaines feraient bien d’imiter. Elle fut également flattée d’entendre Ned dire qu’il était venu spécialement pour elle. Jo comprit pourquoi Laurie avait pincé les lèvres en parlant de Kate ; elle avait un air hautain qui contrastait avec l’attitude décontractée des autres filles. Après avoir observé attentivement les deux garçons, Beth se dit que celui qui boitait n’avait pas l’air si « terrible ». Amy trouva Grace très gentille et, après s’être jaugées sans un mot pendant quelques minutes, elles devinrent bonnes amies. Toute la compagnie monta en bateau. Jo et Laurie ramaient dans le premier, tandis que Ned et monsieur Brooke conduisaient le second. Ils arrivèrent rapidement à Longmeadow ; une tente et un jeu de croquet avaient été installés dans une grande prairie verdoyante, au milieu de laquelle trônaient trois gros chênes. – Bienvenue au camp Laurence ! s’exclama Laurie. Monsieur Brooke est notre commandant en chef, je suis le commissaire général, ces messieurs sont les officiers d’état-major, et vous, mesdames, êtes notre charmante compagnie. Le premier chêne est votre salon privé, le second est notre salle à manger et le troisième est la cuisine du camp. Maintenant, je vous propose une partie de croquet, avant qu’il fasse trop chaud. Frank, Beth, Amy et Grace s’assirent pour regarder les autres jouer. Monsieur Brooke prit Meg, Kate et Fred dans son équipe, et Laurie choisit Jo, Sallie et Ned. Les Anglais jouaient bien, mais les Américains étaient meilleurs. Ils défendaient chaque centimètre de terrain 4 comme si l’esprit de 1776 les animait encore. Jo et Fred eurent quelques différends et faillirent se disputer pour de bon quand Jo accusa Fred de pousser la boule du pied.
– Il est grand temps de se mettre à table, annonça monsieur Brooke en regardant sa montre. Monsieur le commissaire général, veuillez allumer le feu pendant que mademoiselle March, mademoiselle Sallie et moi-même mettons la table. Qui sait faire le café ? – Jo ! s’écria Meg, ravie de recommander sa sœur. Jo s’installa fièrement devant la cafetière, certaine que ses récents cours de cuisine allaient lui faire honneur. Les fillettes ramassèrent du bois sec pour le feu et les garçons allèrent chercher de l’eau. Pendant ce temps, mademoiselle Kate dessinait et Beth tressait des brins de jonc pour en faire des assiettes. Le commandant en chef et ses aides venaient de disposer les derniers plats sur la nappe quand Jo annonça que le café était prêt. Ils mangèrent tous de bon cœur, car le grand air les avait mis en appétit. – Tu veux mettre un peu de sel ? demanda Laurie en tendant à Jo une assiette de fraises. – Merci, mais je préfère les araignées, répliqua Jo en en repêchant deux petites qui se noyaient dans la crème. Comment oses-tu me rappeler cet affreux déjeuner alors que le tien est si réussi ? Et ils éclatèrent de rire, tout en mangeant dans la même assiette, car il n’y en avait pas assez pour tout le monde. – Qu’allons-nous faire après le repas ? demanda Laurie. – Jouons à des jeux tranquilles jusqu’à ce qu’il fasse moins chaud. Je suis sûre que mademoiselle Kate en connaît. Va donc lui demander : c’est ton invitée, tu devrais rester davantage avec elle. – N’es-tu pas également mon invitée ? Je pensais qu’elle s’entendrait avec monsieur Brooke, mais il ne fait que parler à Meg.
Mademoiselle Kate connaissait en effet des jeux originaux, et ils se retirèrent tous dans le salon pour faire une partie de « charabia ». – Le principe est simple, expliqua Kate. Le premier joueur commence à raconter une histoire et s’arrête à un moment crucial. Son voisin invente la suite, puis s’arrête à son tour et passe la main au suivant. Le résultat est très amusant ! Commencez, monsieur Brooke, dit-elle avec autorité. – Il était une fois, un chevalier qui partit chercher fortune dans le monde, car il ne possédait rien d’autre que son épée et son bouclier. Il voyagea longtemps, presque vingt-huit ans, et connut bien des tourments. Un beau jour, il arriva au palais d’un vieux roi, qui offrait une récompense à quiconque dresserait le poulain sauvage qu’il aimait tant. Le chevalier releva le défi et parvint à dompter l’animal. C’était un bon cheval et il apprit bientôt à aimer son maître. Un jour, alors qu’ils descendaient une rue déserte, le chevalier aperçut une belle jeune femme à la fenêtre d’un château décrépit. Il demanda qui habitait là et apprit que plusieurs princesses y étaient retenues captives par un sortilège. Le chevalier décida d’entrer dans le château et de leur offrir son aide. Il s’approcha prudemment et frappa vigoureusement. La grande porte s’ouvrit d’un coup et il vit… – Une ravissante jeune femme qui s’écria avec extase « Enfin ! enfin ! », continua Kate. « – C’est elle ! s’exclama le comte Gustave en tombant à ses pieds. « – De grâce, relevez-vous ! dit-elle en lui tendant sa blanche main. « – Pas avant que vous m’ayez dit comment vous délivrer, s’écria le chevalier. « – Hélas ! un sort cruel me condamne à rester ici tant que mon tyran est en vie. « – Où est ce misérable ? « – Dans le salon mauve. Allez, mon brave cœur, et sauvez-moi du désespoir ! « – À vos ordres ! Je vaincrai ou je mourrai ! » « Sur ces paroles exaltées, il sortit en courant, enfonça la porte du salon mauve et s’apprêtait à y entrer quand il reçut… – Un gros dictionnaire sur la tête, lancé par un vieil homme en robe noire ! poursuivit Ned. Le comte je-ne-sais-plus-quoi reprit vite ses esprits et jeta le tyran par la fenêtre. Il se préparait à rejoindre sa dame, avec une belle bosse sur le front, quand il s’aperçut que la porte était verrouillée. Il déchira les rideaux pour s’en faire une corde et descendit par la fenêtre. Hélas, à mi-chemin, la corde se rompit et le chevalier tomba la tête la première dans les douves. Heureusement, il nageait comme un poisson ! En quelques brasses, il parvint à rejoindre une petite porte adjacente, gardée par deux géants. Il cogna leurs têtes l’une contre l’autre et les brisa comme deux noix de coco. D’une force prodigieuse, il enfonça la porte et monta les marches en pierre couvertes de poussière, de crapauds et d’énormes araignées. Mais en haut des escaliers, il vit quelque chose qui lui glaça le sang… – Une grande forme blanche, avec un voile sur le visage et une lampe à la main, continua Meg. Elle lui fit signe de le suivre à travers un couloir sombre et froid comme une tombe. Il régnait un silence de mort. Des ombres de soldats se tenaient de chaque côté. La forme blanche se retournait de temps en temps et le regardait avec des yeux rouges terrifiants. Ils arrivèrent devant une porte, dissimulée par d’épais rideaux rouges et derrière laquelle s’élevait une douce musique. Le chevalier voulut entrer, mais le spectre le retint. D’un air menaçant, il agita devant lui… – Une tabatière, dit Jo d’un ton sépulcral qui fit rire tout le monde. « Merci bien ! » dit poliment le chevalier en prenant une pincée de tabac. Mais il éternua sept fois de suite si violemment que sa tête se détacha de son corps. « Ha, ha, ha ! » rit le fantôme. Puis il souleva sa victime et la rangea dans une grande boîte en fer-blanc, où se trouvaient déjà onze chevaliers sans tête, serrés comme des sardines. Ils se dressèrent tous d’un coup et… – Se mirent à danser la gigue, coupa Fred pendant que Jo reprenait son souffle. Le vieux château se transforma alors en bateau de guerre. « Hissez le foc ! Armez les canons ! » rugit le capitaine. Car un bateau portugais battant pavillon noir approchait. « En avant mes
braves ! À l’abordage ! » cria-t-il. Et une bataille terrible s’engagea. Les Anglais gagnèrent, comme toujours, et le chef portugais fut jeté par-dessus bord ! Mais le pirate était rusé : il plongea sous la côte et saborda le vaisseau, qui coula tout au fond de la mer, où… – Mon Dieu ! Qu’est-ce que je pourrais bien dire ? balbutia Sallie. Eh bien… Une belle sirène les accueillit. Elle fut bien triste de découvrir tous ces chevaliers sans tête. Un jour, elle vit arriver un plongeur. « Je te donne cette boîte en fer-blanc remplie de perles, si tu la ramènes à la surface », lui dit-elle. Elle voulait sauver les chevaliers, mais elle n’avait pas assez de force pour soulever un tel fardeau. Le plongeur accepta, mais il fut fort désappointé en voyant que la boîte ne contenait pas de perles. Il l’abandonna dans un champ, où elle fut découverte par…
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