Mériem et la 27 ème nuit du ramadan

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Voici un curieux et troublant conte de ramadan, écrit à partir d'une histoire vraie et qui contribue à éclairer un peu plus la société maghrébine où l'une des croyances populaires les plus tenaces est que la vingt-septième nuit de ramadan peut apparaître comme une nuit magique, bénéfique ou maléfique. Car cette nuit-là, les portes du Paradis s'ouvrent et les croyants font des vœux en espérant qu'Allah les exaucera.
Publié le : samedi 15 mai 2004
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EAN13 : 9782296349834
Nombre de pages : 186
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Mériem
et la 27èmenuit du ramadan
La Nuit du Destin

Jeunesse L'Harmattan Collection dirigée par Isabelle Cadoré, Denis Rolland et Joëlle Chassin
Dominique LOGIE-LAMBLIN, Toute la classe part au Maroc, 2003. M.-C. GEROUIT -BUGLER, Niamana et le Petit Panier de la Divination, 2003. ANTONI V., Valentine en Ecosse, 2003. ESTRADERE H., Le Cahier bleu de Johann-Paul Unger,2003. RIBIS M., L'étrange trésor de l'île Vanille, 2003. DIMANE Y., Meriem et la Nuit du Destin, 2003. LE BONNIEC Y., Thia et le volcan (bilingue créole réunionnais/jrançais), 2003. POUGET -TOLU A., le Pêcheur de perles, 2003. CADORE I. et H., Le poignard (bilingue créole/jrançais},2003. SAAD M., Solo et deux grains d'océan. Madagascar et la Réunion,2003. DOUMBI-FAKOL Y, On a volé la coupe d'Afrique, 2003. Ariel et le dirham magique, conte des Mille et une Nuits, imaginé, écrit et illustré par les élèves de 6e primaire de l'Institut Notre-Dame de Laeken de Bruxelles, 2003. KERISEL F., Esope au pays des philosophes, 2003. RESPLANDY G., Théo et la maison dans les arbres, 2003. DIALLO B., L'oracle de Faringhia (Guinée), 2003. TEULON-NOUAILLES B.et B., Secret defami/le, 2003. COSTE A. et SOULA N. (dir.), Samba et la reine des mangues, 2002 OUWEHAND N., Jerry de Capricorn School à Pietersburg, 2002. DANGOISSE A., Mathieu et l'enfant du Rwanda, 2002. AZULÉJOS M., Tir Gaste et le mystère de l'œil de la mer, 2002. BOUTSINDI P.-S., L'enfant soldat, 2001. ESTRADÈRE H., La boîte magique de Toudou, 2001 GILBERT V., Shambala ou l'exil de Sonam, le jeune Tibétain, 2001. GOURITIN B., Traque au djinn dans l'archipel des Comores, 2001. KAMB 1., Le petit clown à l'étoile, 2001

Yanna DlMANE

Mériem et la 27ème nuit du ramadan
La Nuit du Destin

Du même auteur Rêves de sable, Ed. C. Lacour, Nîmes, 1999 Zineb ou curieuxjou1"nal d'un instituteur, Ed. Barzakh, Alger, 2003

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L'Harmattan,

2004

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France ltalia Torino Hongrie u. 3 s.r.1.

L'Harmattan, 10124 L'Harmattan Hargita ISBN: EAN

Via Bava 37

1026 Budapest 2-7475-5887-8 : 9782747558877

PROLOGUE

ssise à ma table de travail, face à une haie de bambous bien drus, traversés de frissons et de bruissements, je prends le temps de regarder autour de moi. Les objets depuis hier, les lieux aussi, semblent s'être animés, résonner d'une sonorité nouvelle. Et je me dis que cela n'est pas fortuit. Par la croisée entr'ouverte, j'observe le jardin, qui se colore de pastel à mesure que le soleil, toute la journée, chaud et compact pour la saison, libère des nappes de gaz irisées, allant du jaune au mauve rosé. Ses allées, d'ordinaire silencieuses, crépitent de pas inégaux, d'interpellations affairées ou joyeuses, de cris subits et de rires en cascade. De temps à autre, j'aperçois une tête échevelée, pressée de disparaître parmi les frondaisons. Elles sont là, mes trois petites, bouillonnant de vie et de trouvailles insolites, à me tenir en alerte avec leur imagination débridée. De temps en temps, un : " Mamie, viens voir ce

A

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qu'a fait Ida !"(car Sénia et Selma ont décidé de m'appeler "Mamie", ce qui me remplit d'aise, et me les rend suspectes dans le même temps) me vrille le cerveau, et je me demande ce qu'elles ont bien pu inventer, l'une et les autres, pour se faire peur.
-

Ce n'est pas moi qui ai renversé le seau, ce sont

elles! lance une voix étouffée d'un rire mal contenu. Je reconnais à peine les intonations vocales de Ida, que je n'ai pas vue depuis des mois, et j'imagine son index pointé vers Sénia et Selma. Elle grandit, tout comme ses deux petites cousines,

nées la même année, le même mois, le deuxième - le plus
court, le plus froid et le plus fantasque, le plus fertile en événements familiaux -, et le même jour, un sept. Leur mère, ma fille unique et mes propres petites cousines germaines, sans s'être concertées le moins du monde, ont réussi cet exploit romanesque: c'est ainsi que Sénia est née tôt le matin, Selma à midi et Ida, la benjamine du lot, le soir. Elle fut déclarée bonne dernière et appelée, de ce fait, à céder le pas devant ses deux aînées. C'était sans compter avec sa nature impétueuse, enjouée et facétieuse, fourmillant d'idées saugrenues, toujours inattendues. Ces trois petites biches, je les ai à plein temps pour une semaine entière depuis hier. Dès leur installation à la Zahira, j'ai donné quelques directives pour que la vie commune soit agréable et profitable à toutes. - Lever de bonne heure... - Oh ! non, elle ne va pas commencer! Nous avons besoin de repos, c'est la maîtresse qui l'a dit à maman! bougonnèrent les deux grandes, leur minois boudeur stigmatisant mon manque d'intelligence. - Tu ne vas pas commencer! renchérit de son côté Ida, le regard courroucé. Ces protestations synchrones emplissent mes tympans dont je sens déjà le fourmillement.
-

...leverde bonneheure,disons...à huit heures...
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- ...et demie, susurre Ida et son œil azur, brillant de malice, m'enrobe de suavité. - Soit, huit heures et demie. Puis douche et petitdéjeuner copieux... - Douche et puis quoi encore? Selma se manifeste bruyamment: on n'est pas sales, tout de même! - Moi, je ne mange rien le matin, j'ai une barre à l'estomac !, se plaint de son côté Sénia, que je soupçonne de tricherie. Elle est d'une maigreur alarmante pour son âge. - ...douche et petit-déjeuner copieux, ensuite les devoirs, jusqu'à midi. Après quoi, déjeuner, puis repos dans la chambre que je vous ai préparée... - Au salon, Mamie, s'il te plaît, au salon. Nous serons mieux pour nous reposer, sans être comme des bébés en cage. Trois voix s'élèvent à l'unisson pour solliciter cette faveur. Je fais mine de réfléchir, mais je dois dire la vérité, cette suggestion m'agrée pleinement. De l'endroit où je tenterai, sans doute en vain, d'aligner quelques mots, je les aurai à l'œil, et pourrai suivre leurs conciliabules. Ce n'est pas que je n'ai pas confiance en elles, mais c'est en moi que j'ai peur de ne plus trouver les ressources nécessaires pour contraindre leur énergie bouillonnante. - Mais l'après-midi, nous pourrons enfin nous amuser, n'est-ce pas? Tu ne vas pas encore nous trouver des choses à faire, dis? La question inquiète est posée, à voix basse, par Sénia. Grande, la peau mate, ses traits anguleux sont éclairés de deux yeux bruns allongés, perpétuellement abrités derrière des paupières pudiques qui lui donnent l'air de sommeiller et soulignent son apparence maussade et ftagile. Sa taille audessus de la moyenne l'oblige à pencher le buste en avant pour être au niveau de ses deux petites cousines, ce qui lui confère un aspect solennel, parfois cocasse. Aussi agit-elle et 9

réagit-elle lentement, en traînant l'accent pour étirer les mots et en extraire le sens véritable. Je la détaille mieux et mesure à quel point elle ressemble à sa grand-mère, ma cousine germaine, à cette Mimya dont je revois, très fugitivement, la silhouette efflanquée, à contre-courant du dynamisme et de la verve accordés d'emblée aux jeunes. - Mamie, tu es enfin prête? Nous pouvons partir? Si l'avion a de l'avance, il ne va pas nous attendre, tu sais! Ida s'inquiète, s'énerve, va et vient dans la maison aux portes béantes, et son agitation commence à retentir sur mon propre équilibre. - L'avion, non, mais l'aéroport, oui! Elles vont sortir - je doute que cela se fasse aussi rapidement que tu te l'imagines - et ensuite, elles sont suffisamment grandes et sages pour savoir attendre un petit moment. A supposer que l'avion n'ait pas plutôt du retard, comme c'est souvent le cas! - Mais c'est mieux d'être en avance, pas vrai? - Je t'accorde qu'il vaut mieux que nous soyons présentes les premières pour les accueillir, dis-je pour calmer le courroux de l'enfant impatiente. Tiens, va devant, je prends mon sac, je referme la porte derrière moi et je te rejoins, ajouté-je en la poussant vers la sortie. Ida file comme une hirondelle, prend place dans l'auto qui attend depuis un moment déjà au bord du trottoir. Je la vois, à travers les vitres dénudées, se hausser, regarder de mon côté et tambouriner avec force grimaces. Quand je la rejoins enfin, après avoir rabattu le portillon du jardin, elle exhale un soupir de délivrance. La circulation effrénée nous empêche de mener une allure satisfaisante. Aussi, pour détourner son attention, demandé-je: - Pourquoi es-tu si pressée de rencontrer des petites cousines que tu n'as vues qu'une dizaine de fois dans ta vie, et

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dans des occasionsqui ne permettaientguère la connaissance? Et puis, tu étais si petite... - Elles aussi, elles étaientpetites, me coupe vivement Ida, mais quand même, je me souviens que nous nous sommes beaucoup amusées, justement parce que vous, les parents, vous nous aviez oubliées, avec vos youyous*, votre couscous et tout le tralala. Les mains de ma descendante se meuvent dans les rayons du soleil déclinant, et jettent dans l'habitacle des lueurs rosées. - Et puis, elles sont nées la même année, le même mois et le même jour que moi, ça, tu l'as oublié, Mamie! Oui, cette coïncidence étonnante, cette alchimie qui s'est opérée loin de toute volonté, de toute démarche concertée, personne n'a pu en pénétrer le secret, ni en tirer le moindre enseignement. - En effet, c'est étrange, cette naissance triplée, acquieçé-je,troubléemalgrémoi. Heureusement, vous n'êtes pas des monozygotes... - Des quoi, Mamie? - Des monozygotes, c'est-à-dire de vrais triplés, nés d'un même œuf. Je délirais, gagnée par l'insolite de la situation. - Par conséquent, vous ne vous ressemblez certainement pas, ni physiquement, ni même moralement, ou intellectuellement. Ainsi, chacune doit déjà avoir - et la cultiver - sa personnalité propre. - J'auraisvouludesmono...comme tu dis,Mamie.C'est tellementbeau de se ressemblervraiment! Elle gonfle le thorax, et en libère un souffle qui en dit long sur sa déception. J'accélère et dépasse, un peu dangereusement, une procession de véhicules de toutes marques et de tous types,

. Youyous:

cris d'allégresse l'occasion des cérémonies.

poussés par les femmes arabes à 11

qui se mettent aussitôt à corner pour marquer leur désapprobation de me voir les doubler sans respecter l'ordre prioritaire. Ida tourne ses boucles flamboyantes vers les conducteurs, leur adresse un sourire consolateur, et lève sa petite main, dans un geste d'apaisement. Bientôt, l'aéroport, impressionnant d'animation en d'autres temps, apparaît au bout d'une longue allée, doublement bordée de lauriers-roses aux tons éclatants. - Ah! Ça y est! On est arrivé! crie la petite à mes côtés, en sautant sur son siège. Laisse-moi descendre, Mamie, laisse-moi, pendant que tu ranges l'auto. Elle ne tient plus en place, gigote dans tous les sens. Fébriles, ses bras ne cessent de brasser l'air. - Il n'en est pas question! D'ailleurs, l'agent de police ne te laissera pas passer sans accompagnateur. Il va bien se douter que tu n'aurais pas pu venir seule, dis-je, en virant à gauche, pour emprunter le passage menant au parking à ciel ouvert. - Alors, je descends pour prendre le ticket! S'il te plaît, s'il te plaît, sois chic! Sois chic! Ah ! elle a l'art de faire culpabiliser, cette gamine au nez encore mal affranchi, qui piétine mon espace intime avec tant de hardiesse! Je me laisse attendrir. - Soit, mais ne t'éloigne pas trop. Soudain, une idée qui me paraît lumineuse, me traverse l'esprit. - Tiens, déniche une place pour l'auto qui ne serait pas trop éloignée de l'aérogare. Va devant, je te suis. Et ma petite gazelle foule le sol graveleux avec un entrain irrésistible, qui me renvoie à des sensations bizarres, perçues en d'autres temps, d'autres lieux. Nous entraînant l'une l'autre, nous empruntons le passage piétonnier pour atteindre l'immense hall, certes fréquenté, mais pas autant que je l'aurais supposé. Bien que la ville soit classée à un rang honorable et considérée, depuis peu, comme l'une des plus dynamiques du pays, desservie 12

internationalement, les vols s'y sont raréfiés, et les gens qui me dévisagent, et que je côtoie, sont surtout des visiteurs, désœuvrés, curieux, sans activité, et peut-être sans illusions. Un regard rapide sur le tableau électronique m'indique que l'avion d'Alger s'est posé depuis peu. Je pense aux bagages: "Il leur faudra un peu de temps pour récupérer leurs affaires", dis-je pour tromper l'attente. Ida ne tient plus en place. Soudain, deux frêles silhouettes en vêtements colorés surgissent en se cognant l'une dans l'autre. La plus grande est brune, l'autre trapue, châtain foncé. - Les voilà, les voilà! crie Ida. Elle en a le rouge aux joues. Ses jambes trépignent, la barrette, dans ses cheveux défaits, s'incline sur le côté. Les fillettes remarquent son manège et comprennent qu'elles ont été repérées. Délivrées d'une appréhension évidente, elles accélèrent la cadence. - Comment sais-tu qu'il s'agit bien d'elles? dis-je pour masquer mon propre trouble. Car leur apparition me remet en mémoire des scènes passées, d'un passé lointain, brumeux, opaque, et dont j'extirpe quelques fragments visuels encore flous, mais qui se précisent par bribes, sous le coup du choc. Je crois revoir, un instant très bref, Mimya et Fatma, la grande et la petite, mes cousines germaines, dont j'ai été séparée depuis des lustres; Mimya et Fatma, les propres grands-mères des fillettes qui se haussent à cette seconde à mon niveau pour plaquer sur mes joues pâlies par l'émotion deux baisers humides. Je suis intimidée, et réponds par ces mots d'une banalité navrante: "Bonjour, soyez les bienvenues", qui me semblent ne recouvrer aucune réalité. - Toi, tu es Sénia, et toi, Selma, triomphe de son côté Ida. Et, d'autorité, elle s'empare de la valise de l'une, puis, ployant le mollet, elle veut faire de même avec la seconde valise; mais le poids, cumulé, la fait vaciller. Elle abandonne

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son chargement, court vers la sortie et revient avec un chariot, sur lequel, sans un mot, elle empile tous les objets épars. - Comment as-tu fait pour dénicher ce poussepousse? demandé-je, vraiment admirative. - Je me suis débrouillée, Mamie, c'est pas plus compliqué que cela. Et elle ajoute, consciente du rôle qu'elle joue par la force des circonstances: "Tu devrais nous précéder pour nous ouvrir la malle arrière, s'il te plaît." Je ne sais pas comment les choses se sont passées, mais j'ai ramené à la maison trois pies bavardes, enjouées, tellement au fait de leur situation personnelle et intime, que l'on eût dit qu'elles n'avaient vécu, toutes ces années, qu'à quelques pas l'une des autres. La nuit monte peu à peu, et tous les parfums et les sucs, réveillés par la chaude sollicitation d'un soleil d'avantété, me parviennent à travers les persiennes rabattues, entêtants, envoûtants. Respectueuses à regret de notre code de conduite établi pour la durée du séjour, tant désiré et redouté à la fois, les petites se rejoignent au creux du spacieux divan d'angle, installé dans le grand salon, au rez-de-chaussée, et observent, l'œil dubitatif, mes nombreuses allées et venues, destinées à rendre aux choses et aux lieux leur aspect ordinaire. - Tu t'agites trop, Mamie. Viens t'asseoir avec nous. Sénia et Selma veulent te connaître. La voix câline et mouillée de ma petite-fille me parvient nettement à travers les pièces. - Je vous rejoins tout de suite. En attendant, vous pouvez suivre le programme de télé de votre choix, puisque c'était les termes de notre contrat, dis-je. Je dois forcer le ton pour me faire entendre. En vérité, je repousse cet instant fatidique où nous devons, ces enfants ayant grandi dans un autre contexte social et culturel et moimême, nous rapprocher, nous comprendre pour mieux nous apprécier. 14

Je traîne encore, par-ci, par-là, et puis je me décide. Tête baissée, le cœur un peu fou, je pénètre dans la grande pièce où seuls deux lampadaires aux abat-jour de soie peinte à la main sur fond vieil or projettent sur les murs des arabesques dégradées. J'avance à pas lents. Les fillettes se séparent, deux vers la droite, une vers la gauche, pour me laisser une place entre elles, comme si elles s'étaient concertées. Je me retrouve ainsi coincée entre Sénia et Ida, d'un côté, et Selma de l'autre. - Voilà, je suis à vous. A quoi voulez-vous jouer? Trois paires de prunelles, agrandies par la pénombre, me fixent sans comprendre. Ida se rencogne pour ne pas avoir à subir un examen de ma part et laisse tomber dans un silence épais: - Comme tu écris des histoires, nous avons pensé que tu pourrais nous en raconter une... - Une histoire? QueUe idée étrange! Je croyais que vous les aviez toutes lues, ou entendues, selon le cas!
-

Non, non, pas ces contes que tout le monde

connaît, comme Ali-Baba et les quarante voleurs, ou Cendrillon, non Mamie, pas ça. Ce que nous te demandons, c'est de faire travailler ton imagination et de nous parler de choses et de gens un peu vrais, tu sais... - Là, comme ça, tout de suite? Trois têtes approuvent, de concert. Un peu désarçonnée, j'examine le trio, dont le regard sévère détaille chacune de mes réactions. Certes, il m'est arrivé de coucher sur du papier quelques historiettes destinées à une classe enfantine, dont les bambins semblent apprécier l'intrigue, le tempo et la chute finale. Mais de là à inventer des situations propres à capter l'attention d'un auditoire exigeant, je ne m'en sens pas l'aptitude. Il y a comme une suspension du temps, quelques secondes où rien ne semble vibrer, court instant d'indécision auquel je dois mettre un terme si je ne veux pas passer pour une conteuse d'occasion ou, plus grave, pour une pasticheuse. 15

Mon embarras s'épaissit, je me sens piégée. Comment vais-je pouvoir m'en sortir? C'est que ce n'est pas facile d'imaginer une histoire au débotté, ou même, de s'en remémorer une... Le passé est englué dans des brumes si denses! - Alors, Mamie, tu es prête? Je sursaute. - Euh, oui. Mais je vous préviens, vous allez peutêtre devoir subir le récit plusieurs jours de suite. Vous comprenez, il n'est pas aisé de résumer des vies en une courte soirée... Je dis n'importe quoi pour gagner des minutes précieuses et exorciser l'impuissance qui m'habite encore. Je baisse le front, presse fortement mes tempes. Soudain, une lueur jaillit du côté de mes neurones fortement sollicités; une succession d'images, plutôt floues, un peu dans le désordre, anime mon esprit engourdi. Les clichés se bousculent, se séparent, se font plus nets; des mots, isolés les uns des autres, défilent, largement séparés, puis, mus par une force mystérieuse, s'attirent et s'ajustent, par fragments de phrases, d'abord. Un instant hésitants, comme suspendus dans le vide, ils se remettent à vivre et, par ajouts successifs, s'agencent en phrases cohérentes, pour donner du relief aux personnages qui affluent en masse et que capte ma conscience, largement en éveil. Je commence ainsi.

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LUNDI

de sonner à cloche Quatre heures venaient ouvroir. Des lapupitres irascible de l'école claquèrent, des voix claironnèrent, des portes ouvertes brutalement libérèrent des flots de gamines en tabliers écossais, fleuris ou unis, dans les trois cours et les deux préaux de l'établissement, auparavant silencieux comme des études de couvent. Les trois cousines, Mimya (en réalité, son véritable prénom était Yamina, mais son entourage, pressé, lui avait donné ce diminutif, raccourci parfois lui-même en Mimi), Zahra et Fatma fourrèrent pêle-mêle livres écornés et cahiers chiffonnés dans leur cartable respectif, qu'elles empoignèrent à deux mains, et furent les premières à quitter la salle de classe en ébullition. Mimya, l'aînée des fillettes - elle ne l'était que de quelques mois, mais sa prudence et sa mine réfléchie de femme revenue de tout maquillaient son âge réel - se dirigeait

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vers la sortie réservée aux mIllImes, quand Zahra, l'effrontée, la tira vigoureusement en arrière: - On va sortir par le jardin public; c'est plus court, ça nous fera gagner du temps. Et elle avança résolument vers cette sortie providentielle qui était à l'usage exclusif de Mme la Directrice et de quelques membres du corps enseignant. - Tu sais ce qui nous attend, si nous passons par là ? s'effraya la brave Mimya. Et toi, tu auras une double correction, parce que ton père sera mis au courant! - Ne t'inquiète pas pour moi, répliqua l'impertinente. Pour qu'il me donne la tannée, il faudra qu'il me trouve, et en ce moment je suis avec vous, tu l'as oublié! Fatma, muette jusqu'à présent et qui subissait l'ascendant de Zahra, sembla se réveiller: - Mais il sait où habite grand-mère, et alors il te punira sur les doigts et sur les fesses! - Et alors? On ne lui ouvrira pas, c'est tout. Il croira que nous sommes sorties. Les deux fillettes, écrasées par cette évidence, entraînées malgré elles dans une aventure excitante et redoutable à la fois, baissèrent le front, signe qu'elles se rendaient. Zahra frissonna. Désormais, elle avait le commandement de l'expédition. - Nous allons avancer le long des murs des deux préaux, l'une derrière l'autre, jusqu'à la porte du jardin. Là, la première arrivée attendra les autres. C'est toi, Mimya, qui ouvre la marche, puis Fatma. Je reste la dernière. Elle réfléchit, le temps de quelques battements de paupières, puis rectifia les ordres: - Non, c'est moi qui passe devant. Je vous montrerai comment il faudra rentrer les épaules pour ne pas être vues. - Le cartable va traîner par terre et va faire du bruit... s'inquiéta Mimya. - Si on le tient comme ça, sur le dos - aussitôt, elle

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plia son corps, hissa le cartable par-dessus le col jusqu'à ses reins et l'y maintint de ses deux paumes à plat - ça fera une bosse, mais il ne traînera pas par terre. Arrivée à la porte, je vérifierai que nous sommes bien seules, puis je traverserai le passage découvert le plus vite possible, sur la pointe des pieds, comme je l'ai vu faire au cinéma par les Comanches. Les sourcils de Fatma, crispés en accent circonflexe, traduisirent sa perplexité. Elle dit, à tout hasard: - Moi, j'enlè... (elle regarda du côté de Zahra et rectifia sur le champ) j'ôterai mes chaussures, parce que depuis que le cordonnier les a ferrées, elles claquent comme les sabots d'un cheval. C'étaient des paroles sensées. Sortant de sa bouche à elle, la benjamine - elle avait six mois de moins que Zahra qui, elle-même, en comptait six de moins que Mimya, et cette différence insignifiante d'âge était soulevée à tout propos par l'entourage familial pour moduler les punitions -, elles ne manquèrent pas d'étonner. - Tu as raison, dit Zahra, je n'avais pas pensé à cela. - Comment je vais faire, alors? Je ne pourrai pas tenir mon cartable et mes chaussures en même temps! Et sur le dos encore! - Non, bien sûr que non, pleurnicheuse! Et Zahra se détourna d'elle, posa à terre sa lourde sacoche d'écolière, bourrée d'objets inutiles, et se mit à réfléchir. La remarque était pertinente, il lui fallait trouver une solution sans tarder. L'iris fixe, l'index plaqué contre sa lèvre inférieure, elle cogitait. Soudain, la claire prunelle s'illumina.Elle s'agenouilla, tira à elle le lourd cartable, l'ouvrit et commanda: - Passe-moiun soulier,là,je vais le glisserà l'intérieur, entre la trousse et les cahiers. Voilà. Il va être écrasé, c'est forcé, mais ça ne va pas durer longtemps. Sa langue, pointue et rose, balayait ses lèvres pivoine. Ses joues, rebondies, à la peau de pêche, étaient carmin sous le coup de l'émotion. Elle se tourna vers Mimya :

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- A toi, maintenant, fourre l'autre soulier dans tes affaires. Vite, vite, nous allons profiter du flot des petites qui descendent de la cour supérieure pour nous esquiver. Suivezmoi, et ne me quittez pas du regard. L'effervescence était à son comble. La cour des petites, surélevée par rapport au reste des dessertes de l'établissement, déversait un torrent de tabliers de couleurs, animés de piaillements aigus. Des fillettes de six à huit neuf ans, agitant des nattes en forme de queues-de-rat, quittaient les quatre classes du niveau supérieur et leur rendaient, à mesure, leur silence crépusculaire. Zahra profita de la diversion créée par le déploiement des écolières pour se faufiler, échine courbée, entre les grappes jacassantes et ses cousines apeurées, rasa les murets du préau mitoyen à sa propre classe et accéda au grand préau latéral, face à l'appartement de Mme la Directrice. Elle jeta un regard aigu à 1'" antre de l'Autorité". Les fenêtres du rez-de-chaussée avaient les volets ouverts, mais les vitres voilées et closes disaient l'absence de l'occupante. A demi rassurée, elle tassa un peu plus sa taille et traversa le champ découvert avec la démarche d'un canardeau*alarmé pour arriver, tremblante, devant la porte magique, celle qui ouvrait sur le jardin aux senteurs exotiques. Un mouvement réflexe, d'une amplitude énorme, dilata son thorax; des bouffées musquées, étranges, s'y engouffrèrent et firent chavirer son cœur. Une ivresse, qu'elle connaissait bien, et qui lui faisait commettre ces imprudences, s'insinuait dans ses veines, gagnait son cerveau. Sans l'énervement et la hâte de ses deux compagnes, qui la bousculèrent pour s'éclipser derrière un bouquet de troènes, elle se serait appuyée contre le chambranle et assoupie. - Allez, viens! Qu'est-ce que tu attends? Qu'elle nous tombe dessus comme la foudre?
canardeau: jeune canard plus âgé que le caneton; lourdeur, de maladresse.

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évoque l'idée de

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