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Moi, Matthew flibustier de la Caraïbe

De
127 pages
1675. Matthew, jeune anglais, est devenu officier de marine pour fuir une société trop dure et contraignante. Lors d'une escale, il rencontre le capitaine Ryan, flibustier idéaliste qui tente d'établir une République dans son repaire des Caraïbes. Matthew y passera cinq ans en compagnie de l'équipage et d'une tribu d'Indiens Arawak vivant également sur cette île. Matthew connaîtra de nombreuses aventures mais trouvera-t-il enfin sa place sur cette île où l'on vit au ban du monde ?
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Isabelle Le Charpentier

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13295-5 EAN : 9782296132955

À Loulou Remerciements à Olivier et à mes amis de l’atelier

présent, je suis plus libre que je ne l’ai jamais été. Pourtant, alors que je devrais prendre le large, je reste assis dans le canot, collé à mon passé. Dans ma lunette, je les aperçois sur la plage, pieds nus, débraillés, les flibustiers au complet, poignard à la main, comme avant l’abordage. Au centre le capitaine Ryan, comme toujours. Mais aujourd’hui personne ne l’écoute, les corps autrefois protecteurs s’avancent menaçants. Même Cœur de Fer a lâché le capitaine. Ryan ne cherche pas à fuir. Immobile dans sa chemise et son pantalon blancs, la tête haute sous un ciel limpide, il attend que son sort se décide. C’est une soirée agréable pour mourir. Trop sans doute pour le cardinal qui a rejoint les rangs des accusateurs. Mais puis-je condamner un homme voulant sauver sa peau, moi qui ai fichu le camp ? Moi l’ancien confident de Ryan, avant que le cardinal ne vienne m’en éloigner par son influence, je quitte le navire comme un rat. Je laisse tomber un homme, qui, plus qu’un modèle, a été un ami. Sans doute ne pardonne-t-on pas à ceux qui brisent vos rêves surtout quand ils les ont fait naître. Cet homme, qui m’a fait croire à la fraternité et d’un îlot perdu des Antilles a fait une utopie, a tué l’idéal qu’il a lui-même engendré. Qu’ils le lynchent ou l’abandonnent sur une île déserte, les pirates ne crieront pas victoire, car ils le savent, après Ryan, viendra la désolation. Désolation, désespoir, ces sentiments me collaient alors à la peau. C’était il y a bientôt cinq ans. Cinq ans, une vie lorsqu’on en a à peine vingt-cinq. Attablé dans une taverne comme il y en a des dizaines dans les ports des Antilles – sombre, louche, avec ses odeurs de tabac, de pisse et de rhum – je me demandais si ce que j’avais souhaité toute ma jeunesse, la liberté, le vent du large, était un leurre. À peine

embarqué sur l’Invicible, j’avais compris que je ne survivrais pas à autant de discipline, d’injustice et de mauvais traitements. J’avais choisi la Marine pour fuir une vie de contraintes et de punitions, la fixité d’un monde borné où l’on ne respirait pas. Je me retrouvais galérien au service de l’Empire. Pourtant, ces châtiments distribués pour la moindre faute, cette nourriture infecte vous perforant l’estomac, ne m’étaient pas destinés. J’étais un jeune officier respectueux des règles, invité à la table du commandant. Carby était un esprit éclairé, mais ni un navigateur ni un meneur d’hommes. Quand on le voyait sur le pont, en général par beau temps, il était toujours protégé par une haie d’uniformes et ne s’adressait jamais directement à l’équipage, déléguant ses ordres au lieutenant Roughman, une brute à la cruauté imaginative. En fait, Carby avait rejoint la Marine pour échapper à un mariage arrangé avec une lointaine cousine aussi bavarde que bègue. Il avait fui une vie de conversations interminables pour le grand large. Comme moi le commandant n’aimait pas le sang et n’avait jamais dû plonger son sabre dans les entrailles d’autrui. Ce compatriote que j’aimais pour ses idées et son amour de l’art était un total irresponsable, faisant régner la terreur malgré lui. Le dingue à qui il avait laissé le commandement profitait de la vacance du pouvoir pour exercer sa cruauté, faisant gémir le navire sous le fouet et les supplices. Des marins laissés des heures en plein soleil après avoir été fouettés copieusement, les plaies rincées à l’eau de mer servaient d’avertissement. Autant dire que les promenades sur le pont n’étaient pas un moment de détente. J’essayais de m’abstraire de cette violence ordinaire en passant mon peu de temps libre dans des livres de philosophie ou de sciences. J’en tirais un goût toujours plus prononcé pour la liberté et une certaine connaissance des plantes, me permettant, lorsque j’en avais sous la main, de soulager l’équipage.

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Telles étaient mes pensées devant le verre de rhum servi sans un mot par le tavernier quand Ryan était entré. En ce temps-là, le capitaine n’arborait pas encore cette tenue blanche qui deviendra sa marque distinctive dans les Caraïbes. Foulard noir sur la tête, gilet rouge sur chemise mauve, pantalon enfourné dans de grandes bottes, il aurait pu ressembler à n’importe quel flibustier, s’il n’y avait ce visage pâle et lisse et ses yeux rapprochés, au bleu translucide, des yeux de loup. - Un Anglais, Messieurs, un Anglais qui ne se cache pas. Quelle honte ! a ironisé Ryan en posant brutalement sa botte sur le banc où j’étais assis. Je n’aurais pas dû garder mon uniforme, les pirates venaient se saouler en hordes dans les tavernes, mais je trouvais mes vêtements civils trop minables même pour un petit port des Caraïbes. Un sursaut d’élégance qui, faute d’attirer les filles de joie, me valait d’être cerné par une bande de gueules cassées. L’un d’eux, un type balafré aux yeux jaunes, m’a attrapé par le col. Je pouvais sentir son haleine de chacal balayer mon visage. D’un coup sec, je me suis dégagé, mais une lame est venue se poser sous ma gorge et m’a bloqué par derrière sur mon siège. Pourtant, au lieu d’attendre mon exécution suppliant ou tétanisé d’effroi, je me suis rebellé. Je n’ai pu retenir mon bras et mon verre s’est répandu sur la face de l’homme aux yeux jaunes. J’ai senti la lame s’enfoncer un peu plus sur ma gorge. Le type s’est essuyé d’un revers de manche et m’a fixé avec férocité. Cette fois, j’ai commencé à avoir peur. - Tout doux, les gars, je crois que nous avons trouvé une perle rare : un Anglais au sang chaud, a dit Ryan en éclatant de rire. Sa main aux doigts fins s’est refermée sur mes épaules. Au-dessus de moi, les trognes congestionnées par l’hilarité se balançaient comme des lampions dans la brise. Derrière son comptoir, le tavernier gloussait bruyamment. Le couteau tremblait sur ma gorge. S’étranglant de rire, le
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flibustier a fini par me lâcher. Ryan et ses compagnons se sont assis autour de la table pour reprendre leur souffle. - Que faites-vous là, seul et en uniforme dans cette taverne à la nuit tombée ? N’avez-vous jamais entendu parler de la flibuste ? La flibuste, le kraken des marins des Antilles. Tous connaissaient ces légendes où approchant un bateau fantôme, voiles baissées, dérivant sur la mer étale, on se trouvait soudain débordé par une troupe sauvage à chapeau à plumes et gilets en satin surgie de sous les voiles pour vous étriper. En fait, plus que ces pirates endimanchés avec leurs gueules à faire peur, les équipages craignaient le règlement insensé de la marine, les punitions et les colères des chefs, les rats bouffeurs d’orteils, le scorbut, la gale, la promiscuité des corps mal soignés. Et puis j’avais un mousquet et, visiblement, seul Ryan en possédait également un. La flibuste avait du mal à se procurer des armes. - Mais nous ne sommes pas présentés, je suis Ryan, Jim Ryan et voici Cœur de Fer, P’tit bras, Œil d’Or et Wissipengue. Wissipengue est Algonquin, je l’ai trouvé à bord d’un navire français. Wissipengue m’a salué en inclinant son crâne hérissé d’une crête dégoulinant en mèches sur ses épaules. Son visage, comme celui de Ryan, était paisible, bien différent de ceux de ses compagnons, mutilés et parcourus de tics. Des faces comme des masques guerriers, destinées à impressionner l’ennemi et dont j’avais du mal à soutenir le regard. Je fixais donc les visages presque trop parfaits de Ryan et de Wissipengue. Je l’apprendrai plus tard l’Algonquin avait été le medecine man de sa tribu. - Nous sommes Frères de la Côte, n’en déplaise aux rois et à leurs vassaux ! a clamé Ryan avec véhémence. En vérité, je me sentais bien plus proche de ces étrangers que de mes compatriotes britanniques, dont les préjugés, l’étroitesse d’esprit avaient fait de mon pays natal
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