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Alain Fournier, Le Grand Meaulnes

De
306 pages
Cet ouvrage s'attache à relever et analyser le réinvestissement mythique dans l'oeuvre d'Alain Fournier, ce qui suppose la production d'un récit qui s'apparente aux transmissions orales. En annexe, une compilation d'écrits sur les accusations de plagiat, les goûts littéraires d' Alain-Fournier d'après ses lettres; des études sur ses affinités avec Eugène Fromentin, Charles-Louis Philippe et Marcel Proust.
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ALAIN-FOURNIER,
LE GRAND MEAULNES
Thèmes et variations
Le réinvestissement mythique (cf. Wagner, Thomas Mann…) qui est
l’étymon du Grand Meaulnes suppose la production d’un récit qui
s’apparente aux transmissions orales, si ce n’est que les motifs que
l’on trouve dans des œuvres comme la Chanson de Roland, sont ici
des leitmotive. Leur traitement en dit long sur le roman et le temps est
venu de répertorier (bien que l’exhaustivité ne soit pas de ce monde)
ce qui est de nature à saisir en quoi consiste le charme de cette œuvre
insaisissable… Mission impossible ?
Claude Herzfeld
En annexe : « Fournier accusé à la légère » ; « Les goûts littéraires de
Fournier d’après ses lettres » ; « Fromentin et Fournier : af nités » ;
«Fournier et Ch.-L. Philippe » ; « Augustin et Marcel ».
Alain-Fournier,
Claude Herzfeld, docteur d’État ès lettres, est l’auteur Le Grand Meaulnes
de divers ouvrages consacrés à Fromentin, Flaubert,
Alain-Fournier, Mirbeau, Jean Rouaud, Thomas Mann, Thèmes et variations
Hermann Hesse… Il est membre de l’Association des
Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier depuis
sa fondation en 1975. Spécialiste et passionné d’Alain-Fournier, il a
présenté des éditions de l’écrivain et animé de nombreux colloques.
Il a consacré des travaux importants à cet auteur et est considéré
comme une référence éminente de l’écrivain (Revue des Lettres et de
Traduction, n° 8, 2002, Kaslik, Liban).
Illustration de Viviane Herzfeld : La Mansarde.
ISBN : 978-2-343-04233-6
30 €
Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes
Claude Herzfeld
Thèmes et variations










Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes
Thèmes et variations


Critiques littéraires
Collection fondée par Maguy Albet


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classique dans quelques œuvres de Butor, Quignard et Bonnefoy,
2014.
Amadou OUÉDRAOGO, L’Univers mythique d’Ahmadou
Kourouma. Entre vision et subversion, 2014.
Mohamed KEÏTA, Tierno Monénembo. Une approche
psychocritique de l’œuvre romanesque, 2014.
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Giraudoux pour rencontrer Judith, 2014.
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indo-européennes de deux romans médiévaux, 2014.
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COULIBALY, Médias et littérature, Formes, pratiques et
postures, 2014.
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2014.
Jérémie N’GUESSAN KOUADIO (dir.), Zadi Zaourou, un
écrivain éclectique, Actes du colloque en hommage à Bernard
Zadi Zaourou, 2014.
David TOTIBADZÉ-SHALIKASHVILI, La poésie mystique de
Térenti Granéli, 2014.
Effoh Clément EHORA, Roman africain et esthétique du conte,
2013.
Marie-Lise ALLARD, Anna de Noailles, Entre prose et poésie,
2013.
Jean-Marie KOUAKOU, J.M.G. Le Clézio, 2013.
Claude HERZFELD












ALAIN-FOURNIER, LE GRAND MEAULNES
Thèmes et variations































































































Du même auteur

"Le Grand Meaulnes" d'Alain-Fournier, "Les grands événements littéraires",
Librairie Nizet, Paris, 1976. Édition revue et augmentée en 1981.
"Dominique" de Fromentin, Thèmes et structure, Nizet, 1977.
"La Montagne magique", Facettes et fissures, "Les grands événements littéraires
étrangers", Nizet, 1979.
Les Formes de la rêverie dans l'œuvre d'Alain-Fournier. Visage du "Grand
Meaulnes" et figure du Trismégiste, P.U. du Septentrion, Villeneuve d'Ascq, 1986.
La figure de Méduse dans l'œuvre d'Octave Mirbeau, Nizet, 1992.
Mystères d'Alain-Fournier, Actes du colloque de Cerisy, Nizet, 37510
SaintGenouph, 1999 (avec A. Buisine).
Le Monde imaginaire d'Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau/P.U. d'Angers,
2001.
Maurice Bedel, Zulfu, réédition et préface, Nizet, 2006.
Robert Baudry, "Le Grand Meaulnes" : un roman initiatique, préface, Nizet, 2006.
Le fonds Nizet est désormais disponible à la librairie C. Klincksieck-Les Belles
Lettres Cie, 95 bd Raspail, 75006 Paris.
Chez le même éditeur
La Littérature, dernier refuge du mythe? Mirbeau, Philippe, Alain-Fournier, 2007.
Jean Rouaud et le "trésor des humbles", 2007.
Vers "Le Grand Meaulnes", 2007.
Octave Mirbeau, "Le Calvaire", Étude du roman, 2008.
Flaubert, Les Problèmes de la jeunesse selon "L'Éducation sentimentale", les
écrits de jeunesse et les romans de formation, 2008.
Flaubert, Minutie et intensité dans "L'Éducation sentimentale", 2008.
Octave Mirbeau. Aspects de la vie et de l'œuvre, 2008.
Julien Gracq. Préférences médiévales, 2008.
Georges Hyvernaud. Les ressentiments fraternels, 2009.
Charles-Louis Philippe. Entre Nietzsche et Dostoïevski.2009.
Paul Nizan, écrivain en liberté surveillée, 2010.
Thomas Mann et le mythe de Faust, 2011.
Thomas Mann, Félix Krull, roman picaresque, 2011.
Thomas Mann. Déclin et épanouissement dans Les Buddenbrook, 2011.
Gérard de Nerval, L’épanchement du rêve, 2012.
Stendhal, La Chartreuse de Parme, Héroïsme et intimité, 2012.
Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes ou « le Bond dans le Paradis », 2013.
Imaginaire et politique, 2013
© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04233-6
EAN : 9782343042336
RÉINVESTISSEMENT MYTHIQUE LIGNÉE
« On ne peut couper un récit de toute la lignée qui
l'inspire, pour échafauder sur lui seul des théories, brillantes
1peut-être, mais arbitraires" . Prise de position qui n'effarouchera
que les tièdes » de la critique littéraire. Méthode novatrice, peu
pratiquée en France, qui range au placard les anecdotes
biographiques bonnes pour les magazines « pipole » : "Le
Grand Meaulnes est devenu un mythe. Au point qu'il échappe à
2son auteur , que Fournier voulait être lu en lui-même, pour
luimême, indépendamment des anecdotes biographiques de son
créateur".
Travaillant sur des thèmes depuis longtemps inventés,
Perceval et le conte du Graal, il faut à Fournier, en les
déformant et en les reformant, mener les motifs à un point de
jonction qui soit leur couronnement. Les leitmotive, thèmes et
variations, du roman constituent une illustration du
réinvestissement mythique auquel se livre le romancier,
réinvestissement qui suppose permanence (« noyau dur ») et
métamorphoses.
Ce grand remythologisateur que fut Thomas Mann —
3avec Nietzsche —, dans L'Élu , où se profile la figure mythique
européenne, ne se sépare pas de la tradition qui va de la Vie du
4Pape Grégoire (ou Vie de Saint Grégoire), biographie
légendaire, texte original en français, au Gregorius sur la pierre
(Gregorius vom Stein), de Hartmann von Aue. Il ne s'agit pas
pour Thomas Mann de prendre la suite, mais de se tenir au plus
1 Robert Baudry, "Le Grand Meaulnes" : un roman initiatique.
Préface de Claude Herzfeld. Librairie Nizet, 37510 Saint-Genouph,
2006, p. 49.
2 On pourrait dire que Fournier "invente" le lecteur. Ce faisant, l'auteur
du Grand Meaulnes est proche de Kierkegaard, de son détachement
(cf. Le Journal du séducteur, Gallimard, 1943), de ses "pointes", de
son Witz.
3 Albin Michel, 1952.
4 Édition P. Meyer, Romania, 1883.
9
près de la narration mythologique, disons de rester fidèle à "la
source parlante de son âme" (Jung) :

C’est de là que provient le langage hiératique du
5Zarathoustra, car c’est le style de cet archétype .

PERCEVAL, LE RETOUR

6 7Le Grand Meaulnes , ce roman contemporain
inclassable, « merveilleux roman », "essai pour réaliser la tâche
de vivre poétiquement", reproduisant ce que l'auteur "a vécu
8avec une veine semi-poétique" , un best-seller, ne se sépare pas
9des récits merveilleux qui le précèdent, Perceval ou le Conte
du Graal, de Chrétien de Troyes, par exemple.

5 C.G. Jung, Les Racines de la conscience, Buchet/Chastel, 1971,
p. 54.
6 Afin d’uniformiser les références à diverses éditions, les renvois au
roman comportent deux chiffres : le premier, romain, reporte à celui
de la partie ; le second, arabe, à celui du chapitre.
7 e Selon Mircea Éliade, tout au long du XIX siècle, les grands mythes,
"humbles, amoindris, condamnés à changer sans cesse d'enseigne",
ont survécu (Images et symboles, 1952 ; Gallimard, 1980, p. 12).
Plasticité du mythe. — Denis de Rougemont, quant à lui, parle de
"cheminement souterrain" du mythe (cf. L'Amour et l'Occident, 1939,
et Les Mythes de l'amour, 1961).
8 Sören Kierkegaard, Le Journal du séducteur, p. 11-12.
9 Le narrateur répute Yvonne "la fée" de leur adolescence, à lui et à
Meaulnes. Ce n'est pas une façon de parler. Les écrivains britanniques
qu'affectionnait Fournier, Dickens, Wordsworth, Coleridge… ont
d'ailleurs influencé les artistes qui ont choisi d'illustrer le monde des
fées : John Atkinson Grimshaw et son Iris, Edward Coley
BurneJones et sa Fée de l'arc-en-ciel. Plus près de nous, Brian Froud peint
Gwenhwyfar (= "fantôme blanc") qui n'est pas sans rappeler "la forme
blanche qui courait" (I, 17). — Yvonne, "Mélusine", "Ondine" ?
Pierre Loti organisa, dans sa maison de Rochefort, le 28 avril 1908,
une Fête des Ondines. Une photographie représente Yvonne de
Quiévrecourt dans une tunique décolletée, faisant partie du chœur. (cf.
Alain Quella-Villéger, Chez Pierre Loti, Une maison
d'écrivainvoyageur, C.R.D.P., Poitiers, 2008.).
10
L'affranchissement du texte à l'égard de l'oralité
entraîne l'emploi du leitmotiv par lequel l'écrit sera mimétique
de l'oralité. Des "détails" repris et différenciés créent des effets
d'écho.
PAYSAGES
C’est vrai, en particulier, pour ce qui concerne les
paysages. Quelques détails suffisent à restituer une atmosphère :
« Sur la route blanche de givre, les petits oiseaux
tourbillonnaient autour des pieds de l’âne trottinant » (I, 5).
Meaulnes regarde par les fenêtres de la classe « le jardin blanc,
cotonneux, immobile et les champs déserts, où parfois
descendait un corbeau » (I, 6). Le vent, la pluie, le soleil, la
neige fournissent au narrateur l’occasion d’établir des liens
entre le paysage et l’état d’âme. Meaulnes est sur le point de
rencontrer Yvonne ; de nombreux chapitres commencent par
une notation d’atmosphère : Meaulnes « fit quelques pas et se
trouva comme transporté dans une journée de printemps. Ce fut
en effet le matin le plus doux de cet hiver-là. Il faisait du soleil
comme aux premiers jours d’avril » (I, 15).
PAYSAGE ÉTAT D’ÂME
Sympathie magique : « C’est un jeudi, au
commencement de février, un beau soir glacé où le vent
souffle » (III, 7). La nature semble avoir le pressentiment du
drame que va déclencher l’appel de Frantz. Apparemment, le
bonheur a endormi le tourment de Meaulnes : « Comme deux
passagers dans un bateau à la dérive, (Yvonne et son mari) sont,
dans le grand vent d’hiver, deux amants enfermés avec le
bonheur » (III, 9).
Mort d’Yvonne. La nature réserve des surprises :
« Voici donc ce que nous réservait ce beau matin de rentrée, ce
perfide soleil d’automne qui glissait sous les branches ! »
(III, 12). À quoi se fier ? Étonnement du narrateur devant le
contraste, assez peu romantique, qu’offre le spectacle de la belle
nature et l’indifférence de celle-ci face aux sentiments
humains : « Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans
11
un obscur regret, comme une sorte d’étouffement. Je m’étais
fait de ce jour tant de joie à l’avance ! Tout paraissait si
parfaitement concerté pour que nous soyons heureux. Et nous
l’avons été si peu !... / Que les bords du Cher étaient beaux,
pourtant ! ».

RÉENCHANTEMENT DU MONDE

Sur la rive où Meaulnes et Seurel s’arrêtèrent, le coteau
venait finir en pente douce et la terre se divisait en petits prés
verts, en saulaies séparées par des clôtures, comme autant de
10jardins minuscules . De l’autre côté de la rivière les bords
étaient formés de collines grises, abruptes, rocheuses. » Sur les
plus « lointaines », « parmi les sapins, de petits châteaux
11romantiques avec une tourelle » .
Meaulnes et le narrateur étaient arrivés en ce lieu, celui
12où doit se dérouler « la partie de plaisir » par un dédale « de
petits chemins, tantôt hérissés de cailloux blancs, tantôt remplis
de sable » (III, 5). « Ces chemins, aux abords de la rivière, les
sources vives les transformaient en ruisseaux. Au passage, les
13branches des groseilliers sauvages nous agrippaient par la
manche. Et tantôt nous étions plongés dans la fraîche obscurité
des fonds de ravins, tantôt au contraire, les haies interrompues,
nous baignions dans la claire lumière de toute la vallée ».
« Meaulnes et Valentine s’assirent entre les
14genévriers , dans un petit taillis ». Il fit beau. « Ils crurent que,
maintenant, tout irait bien ». Mais « le vent portait des gouttes
de pluie et le temps était bas. La soirée avait un goût amer,
semblait-il le goût d’un ennui que l’amour même ne le pouvait
distraire ».

10 « de petits prés encore verts avec de hautes clôtures » (I, 8).
11 « la flèche d’une tourelle grise » (I, 11).
12 « un dédale de petites ruelles et d’impasses » (II, 2) ; « un dédale
d’objets de bazar » (III, 2) ; « un dédale de bâtiments ruinés » (III, 1).
13 Meaulnes « s’abattait sur les épines » (I, 10).
14 « Des ombres qui devaient être des genévriers » (I, 10).
12
On comprend, nous, que le narrateur, ait « le cœur
serré », « sans savoir pourquoi une branche de glycine
desséchée que le vent balançait tristement dans un rayon de
soleil » (III, 10).
Le vent, leitmotiv, allié au soir, correspond au
« désarroi absolu » des personnages : Yvonne, dans la maison
de Frantz, porte « la couvée malade dans une corbeille garnie de
duvet ». « Et tandis qu’un rayon de soleil languissant, le
premier et le dernier de la journée, faisait plus pâles nos visages
et plus obscure la tombée de la nuit, nous étions là, debout et
tourmentés, dans la maison étrange ». Yvonne enlevait un
nouveau poussin mort pour l’empêcher de faire mourir les
autres et « chaque fois il nous semblait que quelque chose
comme un grand vent par les carreaux cassés du grenier,
comme un chagrin mystérieux d’enfants inconnus, se lamentait
silencieusement » (III, 10).
NATURE COMPLICE
La pluie continuelle donne la mesure de l’ennui qui
règne dans la cour boueuse de l’école (I, 3).
15L’esprit intervient, comme chez Baudelaire , pour
analyser les impressions premières : Meaulnes « comprit d’où
lui venait tant de paisible bonheur » (III, 4).
Parfois le symbole permet de rapprocher l’état d’âme
d’un élément appartenant à la réalité : Meaulnes et Seurel
regardent « le cortège d’un enterrement venu du fond de la
campagne ». Ils savent que ce serait « le seul spectacle de la
journée qui s’écoulerait tout entière comme un eau jaunie dans
un caniveau » (II, 10).
15 « Les soleils mouillés / De ces ciels brouillés / Pour mon esprit ont
les charmes / Si mystérieux / De tes traîtres yeux / Brillant à travers
leurs larmes ». (Baudelaire, Œuvres complètes, N.R.F., 1954)
13
LE MERVEILLEUX

« À la recherche du sentier perdu », le narrateur qualifie
sa promenade de « merveilleuse » : « J’ai sauté un échalier au
bout de la sente, et je me suis trouvé dans cette grande voie
d’herbe qui coule sous les feuilles ». Dans le silence,
« j’entends un oiseau (...) qui répète obstinément la même
phrase : voix de la matinée, parole dite sous l’ombrage,
16invitation délicieuse au voyage entre les aulnes » (II, 9).
La partie dite, par antiphrase, « de plaisir », reprend,
pour dire que ces choses n’existent plus : « la vieille demeure si
étrange et si compliquée, abattue ; le grand étang, asséché,
comblé ; et dispersés, les enfants aux charmants costumes »
(III, 6 reprend I, 11, 12 & 13).
Après la baignade, Jasmin Delouche et Dumas disent
avoir été « intrigués par une vieille tourelle grise qu’on
apercevait au-dessus des sapins » (III, 1).

LE VÉGÉTAL

L’intérêt pour le végétal est de mise en ce début de
siècle qui renoue avec ce que l’on trouvait chez Chrétien de
17Troyes : Perceval retourne à cheval chez sa mère . Le symbole
végétal est explicitement choisi comme modèle de
métamorphose. En écartant, dans le feuillage profond, les
branches, l’ancien chemin obstrué devient « un longue avenue
sombre dont la sortie est un rond de lumière » (II, 9).


16 Cf. Fournier avait d’abord intitulé un chapitre : « Le Voyage entre
les Aulnes ». Un des plus beaux lieder de Schubert est « Le Roi des
Aulnes »
de Goethe est commenté par Michel Tournier, qui a lui-même un écrit
Roi des aulnes, dans Le vent Paraclet.
17 Il passe par la forêt de Quiqueroi.
14
RUINES
On y joindra l’intérêt pour les ruines, romantisme
oblige. (Chateaubriand). Delouche en vient à parler, au retour
de la baignade, au vu de « deux grosses vieilles pierres qu’on
dit être les vestiges d’un château fort », des domaines qu’il avait
visités et « spécialement d’un domaine à demi abandonné, « aux
18environs du Vieux-Nançay : le domaine des Sablonnières »
(III, 1). Il racontait « avoir vu quelques années auparavant, dans
19la chapelle en ruine de cette vieille propriété, une pierre
tombale sur laquelle étaient gravés ces mots :
Ci-gît le chevalier Galois
Fidèle à son Dieu, à son Roi, à sa belle. »
DÉCORATION INTÉRIEURE
Le rêve de la bergerie a pour décor « une longue pièce
verte, aux tentures pareilles à des feuillages » (I, 11). On rejoint
par là le romantisme qui exalte non seulement les bois, mais
aussi les ruines. Il convient d’ajouter que le récit de Seurel est
émaillé de détails qui semblent bien signifier que Fournier est
sensible à l’appel des sirènes romantiques. Le narrateur ne
faitil pas de Frantz avec son teint « très pâle », sa délicatesse, son
air « blessé » (I, 16 & III, 8), un «jeune héros romantique » ?
Peut-être ne fait-il qu’interpréter « ce rôle », « absurde », selon
Seurel. Pourtant, sa tentative de suicide est bien réelle, ce qui
l’apparente au jeune Werther.
ABANDON
Aux abords du « domaine mystérieux » (I, 11),
Meaulnes « aperçut enfin, au-dessus d’un bois de sapins, la
18 « Au Vieux-Nançay, qui était la commune du domaine des
Sablonnières », habitait toute la famille de M. Seurel. (III, 2)
19 On y célèbre tout de même les noces d’Yvonne et de Meaulnes !
15
20 21flèche d’une tourelle grise. » Le végétal se trouve associé à
la ruine, ou tout du moins à l’abandon : « - Quelque vieux
manoir abandonné, se dit-il, quelque pigeonnier désert !... ». Il
s’étonne de la joie qu’il éprouve alors : « - Tant de joie, se
ditil, parce que j’arrive à ce vieux pigeonnier, plein de hiboux et
de courants d’air !... », « une vieille bâtisse abandonnée »
(I, 11). Hésitation : il se dirige vers le bâtiment central, « ferme,
château ou abbaye, dont la tourelle avait guidé l’écolier au
début de l’après-midi » (I, 13). Il erre « autour de la longue
22maison châtelaine aux ailes inégales , comme une église »
(I, 15).

REFLETS

Reflet dans l’eau, très impressionniste et où l’on
23reconnaît l’influence de Debussy . Le vêtement du héros,
reflété dans l’eau du vivier, fait de Meaulnes un « étudiant
romantique » (I, 15).
Nous avons signalé l’influence du romantisme sur
Fournier. Il a lu Rousseau (III, 13). On sait le rôle que ce
dernier a joué pour ce qui est devenu la tarte à la crème du
romantisme : le paysage est un état d’âme. Dans le cas de
Fournier, on se demande, à la lecture du Grand Meaulnes, ce
qui est premier, du paysage ou de l’état d’âme.


20 Fournier mentionne dans Miracles (p. 100-101) « quelque maison à
deux tourelles avec, peut-être, un nom comme dans les livres de prix
qu’on lisait en juillet, quand on était petit. » (cf. 65 & 67, pour ce qui
concerne les livres de prix)
21 Lorsque Meaulnes quitte Bourges après avoir cherché vainement
Valentine, il aperçoit, « aux environs de la route, dans la vallée, de
délicieuses maisons fermières, entre les arbres, au bord de l’eau » qui
montraient « leurs pignons pointus garnis de treillis verts » (III, 16).
Toujours le végétal !
22 À Sainte-Agathe, la maison d’école est réputée, par Millie, « mal
construite » (I, 1).
23 Fournier préférait l’opéra de Debussy à l’œuvre de Maeterlinck.
16
VARIATIONS
Il fait « un si beau temps de vacances, un si grand calme
et sur tout le bourg des bruits si paisibles, si familiers » que
François a retrouvé « toute la joyeuse assurance d’un porteur de
bonne nouvelle » (III, 4).
Le jour des noces, Delouche et François errent à la
lisière des bois », à proximité « du grand terrain en friche,
emplacement ancien du Domaine aujourd’hui abattu » (III, 7).
Ce spectacle n’est pas de nature à engendrer l’optimisme :
« Sans vouloir l’avouer et sans avoir pourquoi, nous sommes
remplis d’inquiétude. En vain nous essayons de distraire nos
pensées et de tromper notre angoisse » (III, 7).
SILENCE CONTAGIEUX
Le plus souvent, ce sont les sentiments qui trouvent à
s’exprimer dans le paysage : cependant, le grand silence qui
règne « sur les berges prochaines » explique l’impression
« qu’on eût pu se croire au cœur de l’été » (I, 15). La visite de
la maison abandonnée de Frantz s’effectue « par une soirée
d’avril désolée comme une fin d’automne ». Pourtant, « depuis
près d’un mois nous vivions dans un doux printemps
prématuré » (III, 10).
AMBIGUÏTÉ
La même ambiguïté sur l’origine ou la conséquence de
l’environnement est trop fréquente pour ne pas être voulue. On
comprend que Seurel ne veuille pas rester dans la classe
« triste » transformée en séchoir (II, 11). Parfois le narrateur
prête ses sentiments aux choses : « Le cœur serré, dans un
désarroi absolu », le narrateur regarde « une branche de glycine
24desséchée que le vent balance tristement dans un rayon de
soleil » (III, 10).
24 C’est moi qui souligne.
17
Est-ce que le Vieux-Nançay fut le lieu du monde que
François préférait parce que c’était « le pays des fins de
vacances », ce qui correspondrait bien à l’humeur mélancolique
du narrateur, ou en raison « de mille occupations amusantes et
de plaisirs » qui le ravissaient ? (III, 2). Durant cette dernière
semaine des vacances, « qui est en général la plus belle et la
plus romantique, semaine des grandes pluies, semaine où l’on
commence à allumer les feux » et que François « passait à
chasser dans les sapins noirs et mouillés » (III, 11).
Il renonce à mener « durant huit jours la vie errante de
chasseur campagnard » (III, 11). Il regagne sa maison d’école.
25Il arrive « avant la nuit dans la cour tapissée de feuilles
26jaunies » .

LA CONFUSION DES IMPRESSIONS

« Le grelot, les pas du cheval qui claquaient sur
l’asphalte... Et cela répétait : c’est la ville déserte, ton amour
perdu, la nuit interminable, l’été, la fièvre... » (II, 12).
Les ruines sont, avec les objets vétustes : armes
anciennes, bourbonnaises démodées, redingotes à hauts cols, de
nature à réveiller souvenirs et regrets. Mais Fournier ne
s’intéresse pas seulement au passé comme la Fête étrange
pourrait le donner à penser.

MODE ?

L’intérêt de Fournier pour le costume féminin se lit
27dans sa « Chronique de la mode, Hiver 1909 » , inédite :
« Généralités. L’art du costume, comme les autres arts, tout en
s’inspirant de la nature, s’efforce d’évoquer le monde illusoire
où j’aimerais à vivre.» Dans le roman, le narrateur se plaît à
détailler les pièces du déguisement de Meaulnes. « On avait

25 « Le retour se fit à la brune » (III, 1).
26 Cf. « Déjà les fourreaux vides des châtaigniers jaunis... » (III, 5).
27 Alain-Fournier, Chroniques et critiques. Textes réunis par Bernard
Guyon. Le cherche midi édit., 1991, p. 71.
18

disposé de quoi transformer en muscadin tel garçon qui eût
28passé la nuit précédente dans une bergerie abandonnée » .
29« C’étaient des costumes de jeunes gens d’il y a longtemps ,
des redingotes à hauts cols de velours, de fins gilets très
ouverts, d’interminables cravates et des souliers vernis
(cf. infra) du début de ce siècle. » (I, 13) Il se prépara à
descendre nu-tête. Le lendemain matin, « comme on le lui avait
30conseillé , il revêtit un simple costume de mode passée, une
jaquette serrée à la taille avec des manches bouffant aux
épaules, un gilet croisé, un pantalon élargi du bas jusqu’à
cacher ses fines chaussures », et, cette fois, un chapeau haut de
forme » (I, 15) qui rappelle celui que porte le petit jeune homme
à cette différence près que celui de l’inconnu brille dans la nuit
« comme s’il eût été d’argent » (I, 13).

MODE ENFANTINE

Il n’est pas jusqu’aux petits paysans à qui on a mis
« leurs plus beaux habits » qui ne bénéficient d’une description
en bonne et due forme : « De petites culottes coupées à
mijambe qui laissent voir leurs gros bas de laine et leurs galoches,
un petit justaucorps de velours bleu, une casquette de même
couleur et un nœud de cravate blanc » (I, 14).


28 « Abandonnée » est un mot qui revient souvent dans le roman. Le
terme semble associé à l’idée de vétusté. Le mot qualifie, quelques
lignes plus bas, « une maison ».
29 Le narrateur, remarquant que le héros portait « un étrange gilet de
soie, très ouvert, que fermait dans le bas un rang serré de petits
boutons de nacre », commente : « ce vêtement devait être porté par les
jeunes gens qui dansaient avec nos grand-mères, dans les bals de
1830. »
30 Meaulnes avait engagé la conversation « avec quelque dandy et se
renseignait hâtivement sur les costumes que l’on porterait les jours
suivants... » (I, 14)
19

DANDYSME

31Dandysme baudelairien ou romantisme nervalien :
« Nous franchissons ces portes d’ivoire ou de corne qui nous
32séparent du monde invisible. »
Certes, le narrateur en écrivant ailleurs que les maisons
des « Petits-Coins » sont « posées au hasard comme des boîtes
en carton » (II, 2), comparaison appliquée à celles de Paris,
dégonfle la baudruche romantique, la maison étant, dans le
roman, l’objet d’un véritable culte.
Romantique, toutefois, le rôle dévolu aux femmes non
idéalisées : couturières... réputées « de petite vertu » ainsi que
les bouquetières. Le visage de Valentine présente des
imperfections : « une petite ride au coin des lèvres » et « un peu
d’affaissement aux joues » (III, 16) dont Yvonne est épargnée.

DENTELLES

Peau et dentelles : « Tout autour de nous, il y avait des
femmes trop décolletées. (...) Elle souriait d’abord puis elle a
dit : - Il ne faut pas que je rie. Moi aussi je suis trop décolletée.
Et elle s’est enveloppée dans son écharpe ». Parce l’on « se
change » pour se rendre au spectacle, Valentine a refoulé
« hâtivement » le haut de sa chemise sous un « carré de dentelle
noire ».(III, 14».

FILLES PERDUES

Abandonnée par Meaulnes, Valentine prédit qu’elle
deviendra « certainement une fille perdue, moi qui n’ai plus de
33métier » (III, 15). Elle rejoindrait ainsi la lourde cohorte des
prostituées.

31 Cf. notre Gérard de Nerval. L’épanchement du rêve. L’Harmattan,
2012.
32 Sylvie, chapitre VI.
33 Meaulnes lui a fait abandonner son travail.
20
À Bourges, en quête de Valentine, Meaulnes passe par
des ruelles, « dans ce quartier malpropre, vicieux, et, réfugié,
comme aux anciens âges, sous les arcs-boutants de la
cathédrale. Il lui venait une crainte de paysan, une répulsion
pour cette église de la ville, où tous les vices sont sculptés dans
des cachettes. » Il y avait çà et là « l’enseigne d’une maison
louche, une lanterne rouge ». Va pour les prostituées : « Deux
filles vinrent à passer, se tenant par la taille et le regardant
effrontément ». L’une d’elles, « une misérable fille dont les
rares cheveux blonds étaient tirés en arrière » lui donna
« rendez-vous pour six heures. » Il accepta, « sachant qu’à cette
heure il aurait depuis longtemps quitté la ville » (III, 16).
Quant à la beauté physique, elle mise en avant et donner
la main à la plus laide des filles du notaire est une marque de
34« générosité » de la part de Seurel .
PLATON
Au contraire, Yvonne de Galais qu’elle soit vue par le
héros ou par le narrateur, allie; elle, la beauté physique à la
beauté morale, conformément à la conception platonicienne :
Meaulnes « entendit des pas grincer sur le sable.(...) Une jeune
fille, blonde, élancée, dont le charmant costume, après les
35extraordinaire ». « Sous une lourde chevelure blonde, un
visage aux traits un peu courts, mais dessinés avec une finesse
presque douloureuse ». Yvonne « posait doucement ses yeux
bleus » sur Meaulnes. « Plus tard, lorsqu’il s’endormait après
avoir désespérément essayé de se rappeler le beau visage effacé,
il voyait passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient
34 Charles-Louis Philippe n’est pas de cet avis.
35 Préraphaélite ? « La Beata Beatrix (Quomodo sedet, sola civitas) est
très emballante, plus emballante que les gravures qu’on en voit, avec
des reflets rougeâtres de vitraux sur le cadran solaire (annonce de sa
mort imminente) et sur les mains. Et si emballante, encore qu’on
préférerait ne pas retrouver ces grandes lèvres formulées chez du
même DANTE GABRIELE ROSSETTI » (Jacques Rivière -
AlainFournier, Correspondance, I, N.R.F., 1991, p. 118).
21
à celle-ci. L’une avait un chapeau comme elle et l’autre son air
un peu penché ; l’autre son regard si pur ; l’autre encore sa taille
36fine , et l’autre avait aussi ses yeux bleus ; mais aucune de ces
femmes n’était jamais la grande jeune fille ». Les yeux bleus
d’Yvonne « regardaient fixement au loin » (I, 15).

BEAUTÉ ET GRAVITÉ

« Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite
37cette minute où, sur le bord de l’étang , il avait eu très près, le
visage désormais perdu de la jeune fille ! » (I, 15). Meaulnes est
« anxieux » de retrouver dans la foule « le gracieux chapeau de
roses et le grand manteau marron », ce qui fait dire à Seurel, par
Meaulnes interposé, qu’elle porte « la plus sage des toilettes »
(I, 15). Chez l’oncle Florentin, Seurel dit son admiration, pour
ne pas dire plus, devant « la jeune fille la plus belle qu’il y ait
peut-être jamais eu au monde. » Elle allie la « grâce » à « tant
de gravité ». Son costume « lui faisait la taille si mince qu’elle
38semblait fragile » . « C’était la plus grave des jeunes filles, la
plus frêle des femmes. Une lourde chevelure blonde pesait sur
son front et sur son visage, délicatement dessiné, finement
modelé ». Lui aussi souligne « sa pose songeuse » et
« enfantine, son regard bleu, immobile » (III, 2). Le « foncé »
sied à Yvonne. On l’ensevelit dans son admirable robe de
velours bleu foncé ». (III, 12)

LA NUIT

Le lecteur aura observé que les scènes de nuit ou
d’entrée dans la nuit sont abondantes dans Le Grand Meaulnes :
dès l’arrivée de Meaulnes à Sainte-Agathe, c’est « à la lueur de
la fin du jour », sous le préau que « l’obscurité envahissait
déjà », que Seurel détaille le visage de Meaulnes. » (I, 1) Et, de

36 Yvonne porte un costume affinant sa taille.
37 « Dans le Domaine singulier, près de l’étang », Yvonne avait dit son
nom à Meaulnes. (III, 2)
38 Meaulnes notait déjà la « taille fine » d’Yvonne. (I, 15)
22
la nuit à la mort, il n’y a qu’un pas. Paradoxe ? Ce roman, mis
au régime nocturne de l’image, qui magnifie l’intimité, fait une
large place à la nuit et à la mort, réinvestissement mythique.
Consolation ? Meaulnes écrit à François : « Peut-être quand
nous mourrons, peut-être, la mort seule nous donnera la clé et la
suite et la fin de cette aventure manquée » (II, 11), « la clef et la
suite et la fin de cette aventure manquée » (II, 12), de cette
« vieille histoire triste » (II, 11).
Dans le chapitre intitulé « La grande nouvelle »,
Meaulnes rappelle à Seurel le passage de sa lettre : « Dans la
mort seulement, comme je te l’écrivais un jour, je retrouverai
peut-être la beauté de ce temps-là... »
ÉLOGE DE LA PAUVRETÉ
Romantique, également, cette condamnation de
l’argent, qui explique la mansuétude dont fait preuve le
narrateur à l’égard des marginaux, des bohémiens qui volent
pour survivre.
Poésie des « ruines » un peu particulière ! M. de Galais
est ruiné. Du domaine des Sablonnières, dont la ruine est
consécutive aux dépenses somptuaires de Frantz, il ne reste plus
guère aux anciens « possesseurs » (III, 1) que « la ferme et une
petite maison de plaisance » d’un étage (III, 2).
L’histoire ne dit pas si Valentine est une « croqueuse de
diamants ». À Paris, Valentine est, selon la tante Moinel,
« couturière auprès de Notre-Dame » (III, 3), ce qui se trouve
confirmé par Meaulnes dans son « journal » : « Je sais (que
Valentine et sa sœur) habitent une petite rue qui tourne aux
environs de Notre-Dame ». « Je gagne cette rue étroite et basse,
entre Seine et Notre-Dame » (III, 14).
LE BON DÉROULEMENT DU RÉCIT
Le leitmotiv semble indispensable au bon déroulement
du récit. Lors de la Fête étrange, Meaulnes apprend que la
fiancée que l’on a attendue porte « une robe noire et une
collerette » (I, 13). « Quand Meaulnes la rencontre à Paris, fine,
elle est « vêtue : noir avec une petite collerette blanche »
23 (III, 14) et François voit en Valentine « une jeune ménagère en
collerette » (Épilogue). À propos de Jeanne, prototype de la
Valentine du roman, Fournier écrit : « La voici de loin, qu’elle
est fine, dans ce costume noir, je ne l’imaginais plus telle »
(f° 232). « Je n’oublierai pas les jours où je vous ai attendue en
guettant indéfiniment votre robe et votre chapeau et vous »
(f° 243).
LE VENT & LA PLUIE
Les mêmes mots se retrouvent, à fin de
personnification, à propos du vent : « On entendait gémir le
grand vent de décembre » (I, 11). C’est le vent de ce jour-là qui
souffle « de nouveau » (I, 16). M. de Galais laisse « une
seconde le grand vent pénétrer dans la maison et gémir »
(III, 9).
Ainsi en va-t-il de la pluie et de la bourrasque qui sont
l’occasion d’employer la phrase autonome : « De temps à autre,
une goutte de pluie venait rayer la vitre » (II, 16) ; « De temps à
autre une goutte d’eau rayait la vitre » (III, 9). Le bourg
« luisant » sèche à la bourrasque » (I, 3). Le jeudi est dit
« sillonné de bourrasques » (II, 1) et « les lessives sèchent à la
bourrasque » (III, 7).
REPRISES
Le portrait physique des personnages en dit long pour
ce qui concerne le trait dominant qui les caractérise. Au moral,
les redites permettent au narrateur d’insister sur le trait
dominant qui permet de les identifier. Ainsi est évoqué « le
doux visage enfantin » d’Yvonne (III, 2), « sa pose songeuse et
39enfantine » , « son air à la fois si sérieux et si enfantin »
(III, 5). Pose enfantine : sa lèvre ou sa bouche sont un peu
mordues (I, 15 & III, 2) Elle s’est mordue la lèvre (III, 8)
39 Un illustrateur du Grand Meaulnes, Albert Uriet, n’a pas hésité, en
1925, à représenter Yvonne en gamine. (Jean Loize, « Tous les Grand
Meaulnes », Le Portique, n° 8, 1951, p. 53).
24
devant l’étonnement qu’ont provoqué ses paroles chez les
Florentin (III, 8).

YVONNE, FRANTZ ET LES AUTRES

Yvonne n’est pas la seule à bénéficier de ces reprises.
C’est ainsi que le narrateur insiste sur la finesse du visage
aquilin de Frantz, « visage sans moustache sous une abondante
chevelure, que partageait une raie de côté », « très pâle »,
« délicat, nerveux » (II, 4), « à l’air blessé » (I, 16), tient-il à
préciser (I, 16). À l’école, François remarque le visage « fin,
très pâle » de Frantz. (II, 3) Il retrouve Frantz au cirque avec
40son « très fin, très aquilin visage sans moustache ». Il est
« pâle. (...) C’était, tel que me l’avait décrit minutieusement le
grand Meaulnes, le fiancé du Domaine inconnu » (II, 7).
Le compagnon de Frantz, Ganache, se reconnaît à sa
« bouche édentée. » (I, 12) C’est lui, le Pierrot de la Fête
étrange à la « bouche édentée » (I, 14). On devine qu’il est
« l’homme aux espadrilles (...) hagard, échevelé, édenté »
(II, 5).
Valentine se reconnaît à sa « collerette ». Lors de la
Fête étrange, un enfant la décrit « avec une robe noire et une
collerette (I, 13). Quand Meaulnes, à Paris, fait sa connaissance,
« elle est vêtue de « noir avec une petite collerette blanche. »
(II, 12) Il note dans le cahier de devoirs mensuels qui lui tient
lieu de journal qu’elle est « vêtue de noir mais avec de la
poudre au visage et une collerette qui lui donne l’air d’un
pierrot coupable » (III, 14). Variation : Meaulnes ne peut
s’empêcher d’ajouter au portrait un jugement moral. Vue par
François, elle est « une jeune ménagère en collerette »
(Épilogue).


40 Note de la p. 269 (édition Bordas) : ms. « son profil tragique ». Le
numéro du f° n’est pas indiqué.
25
JUGEMENT MORAL
La tendance à porter un jugement est, d’une manière
générale, un penchant du narrateur. Il faut dire qu’il reproduit,
bien souvent, les témoignages des autres : Frantz « réglait tout à
sa guise » (I, 14) et c’est lui « qui dirigerait tout », ce que
confirme Yvonne qui dit que leurs parents « lui passaient toutes
ses fantaisies » (III, 2). Et encore : Nous passions notre vie à
faire ce qu’il demandait » (III, 6), ce que confirme François qui
affirme : « Toute folie au monde lui paraissait permise » (III, 6).
LES ENFANTS GÂTÉS
Cette carence parentale, profite à Frantz, ainsi qu’à
Meaulnes dont on nous dit que « sa mère lui passait toutes ses
volontés » (II, 10). Comment s’étonner si ces âmes fortes se
liquéfient, tels les sportifs de haut niveau, quand elles
rencontrent un obstacle sur leur route ? Fâché contre lui-même,
il prend à Meaulnes, « une forte envie de pleurer » (I, 10).
Frantz, quant à lui, avait « une forte envie de pleurer » (I, 16).
La signification se crée dans la circulation des termes à
41l'intérieur du roman . C'est cette cohérence interne qui est le
critère validant la fiction fourniérienne. On ne peut faire dire à
l'auteur n'importe quoi.
ROMAN DE QUÊTE
Le roman d'Alain-Fournier est un roman de quête, la
quête d'un bonheur entrevu lors de ce que le Héros — l'accès à
un autre monde ne s'offre pas à tous les mortels — nomme son
42"bond dans le Paradis" (III, 4) . Il revient à Sainte-Agathe,
transformé : "Son air de voyageur fatigué, affamé, mais
41 Des anecdotes (cf. III, 9 et III, 14) informent la totalité du texte.
42 Autre Domaine comparé au Paradis : « Plus que jamais, ajouta la
voix claire de l’espiègle Rosalie, la Teppe aux merles sera un
Paradis. » (S. Blandy, La Teppe aux merles, Armand Colin, 1911,
p. 318) Il s’agit du titre de l’un des livres apportés par Frantz à l’école.
26 43émerveillé , tout cela fit passer" chez les élèves "un étrange
sentiment de plaisir et de curiosité" (I, 6). Personnellement,
François trouve "beau, à cet instant, le grand compagnon,
malgré son air épuisé et ses yeux rougis par les nuits passées au
dehors, sans doute" (I, 6). Toujours est-il que Meaulnes se
coupe des autres : il s'enferme dans la salle de classe alors que
ses condisciples attendaient de lui qu'il racontât son équipée :
"Nous avions accoutumé de juger très vexante une pareille
conduite". Après une échauffourée, Delouche constate : "Il ne
peut plus rien supporter maintenant. Il fait le malin. Il s'imagine
peut-être qu'on ne sait pas où il a été !" (I, 6). Désormais,
Jasmin ne parle plus au grand Meaulnes : "Depuis l'après-midi
de son retour nous n'avions pas d'amis" (II, 1).
DURE RÉALITÉ
Le héros souffre, vraisemblablement, "du contraste
pénible entre ce qu'il avait vu de merveilleux et […] cette
pauvre réalité à laquelle de nouveau, tous ensemble, nous étions
enchaînés ? Je ne sais" (f° 37).
Quand Meaulnes, maître ès-fantasmagories, emportant
avec lui le merveilleux, quitte Sainte-Agathe et que Seurel
« trahit », les choses ne sont que ce qu’elles sont : « Un rayon
de soleil blanc se glisse à travers la fenêtre basse sur les boîtes
en fer-blanc et sur les tonneaux de vinaigre » (II, 11).
D'ailleurs, en reprenant la quête à Paris, lieu de
perdition, il vient au héros "cette pensée affreuse" qu'il a
"renoncé au paradis" et qu'il est "en train de piétiner aux portes
de l'enfer" (III, 14). Et quand il essaiera de "faire comme les
44autres", il amassera "du remords pour longtemps" (II, 4). C’est
43 Il est encore « ébloui ». N’a-t-il pas effectué un « bond dans le
Paradis ? » (cf. notre ouvrage : Le Grand Meaulnes ou le « bond dans
le Paradis », L’Harmattan, 2013)
44 Dans Ma Vie (p. 65), Jung rapporte qu’il savait toujours qu’il était
deux. « L’un était le fils de ses parents. (...) Mon numéro 1 voulait se
libérer de la pression ou de la mélancolie du numéro 2. » Voir notre
contribution à l'ouvrage collectif piloté par Bernard-Marie Garreau
27
tout seul qu’il doit trouver l’issue de ses tourments. Il lui faut
45s’inventer. Il rejette les modèles imposés par les adultes .
Comme Fournier, c’est par le travail d’écrivain – dont la tenue
du cahier de devoirs mensuels ou les lettres adressées à Seurel
donnent un aperçu - qu’il trouvera l’issue de la crise.

OXYMORE

L’oxymore permet d’associer « un rayon de frais
soleil » à la vétusté de la salle de classe : « Un rayon de frais
soleil glissait sur la poussière d’un banc vermoulu et sur le
vernis écaillé d’un planisphère » (II, 9), de parler d’un soleil
« glacial » (I, 11).

PLACE AU MERVEILLEUX !

Déjà, à Sainte-Agathe, Meaulnes, dès son arrivée à
l’école, plongeait François dans une « lueur magique » (I, 1).
46Au Domaine, le merveilleux s’impose : Meaulnes, parfois,
ouvrait une porte et se trouvait dans une chambre où « l’on
montrait la lanterne magique » (I, 14). Après le retour de
Meaulnes, le bohémien, « cet être singulier », apporte à l’école
comme un parfum de la « fête étrange » et des « trésors non
moins) étranges ». Ce furent d’abord les porte-plume « à vue » :
dans un œillet du manche, « en fermant un œil, on voyait
apparaître, trouble et grossie, la basilique de Lourdes », « la vue
glauque et trouée de Notre-Dame de Paris ». Puis « ce fut un
plumier chinois rempli de compas et d’instruments amusants ».
Passèrent de main en main, « des livres tout neufs » dont
« j’avais, avec convoitise, nous dit Seurel, lu les titres derrière

(Dynamiques du conflit, C.R.E.L.L.I.C., Université de Bretagne-Sud,
Lorient, 2003) : "Le conflit entre Meaulnes n° 1 et Meaulnes n° 2"
(p. 193 et suivantes).
45 Les adultes sont tenus à l’écart : « Millie et mon père ne se
doutaient nullement de la sourde fâcherie par quoi toute la classe était
divisée en deux camps » (II, 1).
46 Meaulnes revient, de son aventure, « émerveillé ». (I, 6).
28

la couverture des rares bouquins de notre bibliothèque : La
Teppe aux merles, La Roche aux mouettes Mon ami
47Benoist... » (II, 3). Dans sa « gibecière », des objets précieux,
« coquillages, jeux, chansons, et jusqu’à un petit singe qui
griffait à l’intérieur » de son cartable (II, 4).

COULEURS

Les couleurs sont magiques. Au Domaine, Frantz, a
décidé que « la maison où sa fiancée entrerait ressemblât à un
palais en fête ». « Une faible clarté glauque baignait les rideaux
de l’alcôve » dans la chambre de Wellington (I, 12). L’on avait
attaché dans l’embrasure de la fenêtre « deux lanternes
vénitiennes vertes ». Le gros homme tenait à la main « une
longue perche garnie de lanternes multicolores ». La chambre
est éclairée « par les lanternes vertes ». Les ouvertures « au bas
des escaliers étaient béantes » (I, 13). « Une sorte de reflet
coloré flottait dans les chambres basses où l’on avait dû allumer
aussi, du côté de la campagne, des lanternes ». Les fenêtres se
colorent de rose, de vert et de bleu. Le chapeau d’un jeune
homme élégant brille « dans la nuit, comme s’il eût été
d’argent ».
Rappel : « Il n’y avait pas, ce soir-là, de lanternes aux
fenêtres » (I, 16).

48LA FIGURE MYTHIQUE D'HERMÈS TRISMÉGISTE

Ce "bond dans le Paradis" évoque l'ascension extatique
d'Hermès — l'une des figures mythiques à la racine de
l'imaginaire humain — alors qu'il est en prière par une nuit

47 Sophie Basch n’a pu identifier ce dernier ouvrage. Il est vrai que la
liste des ouvrages publiés chez Armand Colin mentionne L’Ami
Benoît.
48 Cf. Apollinaire: "Le nain regarde d'un air triste / Grandir l'arlequin
trismégiste", "Crépuscule", Alcools, Œuvres poétiques, Gallimard,
1981, p. 64.
29