Isabelle Eberhardt, miroir d'une âme et d'une société

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Isabelle Eberhardt fait partie de cette catégorie d'écrivains français qui ont essayé, à leurs risques et périls, de vivre l'expérience de l'altérité, en dehors des clichés du colonialisme. Ce qui nous conduit principalement vers cet auteur, c'est évidemment la singularité d'une vie au contact du monde arabe. En lisant Ecrits intimes, nous avons constaté que les lettres sont investies par une vive sentimentalité souvent exagérée qui touche aussi bien ses liens avec ses destinataires arabes qu'avec la "Terre d'Islam" où elle est morte et enterrée.

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Topor, néant, 2008. 2008.

Dolores TOMA, Pierre Loti: le voyage, entre la féerie et le

Thierry POYET, Flaubert - Hugo, une amitié littéraire. Récit
apocryphe, 2008. Claude HERZFELD, Octave Mirbeau. Aspects de la vie et de
l 'œuvre, 2008.

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Mohamed MAÂLEJ

Isabelle Eberhardt, miroir d'une âme et d'une société

L'Harmattan

<DL'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fi

ISBN: 978-2-296-06971-8 EAN:9782296069718

A mon professeur Hédi Khélil

INTRODUCTION

GÉNÉRALE

Si la lettre est l'un des genres qui causent des problèmes dans le champ critique, c'est sans doute parce que son dispositif générique suscite de nombreux débats et d'inévitables redéfinitions. Appartenant à ces zones frontières qui laissent voir les continuelles distributions de l'individuel et du culturel, l'épistolaire se trouve à juste titre au centre des réflexions actuelles sur les notions de genre. A l'heure actuelle, les correspondances jouissent d'une popularité sans précédent. D'une part, les éditeurs multiplient les publications des textes en lettres afin de répondre à un besoin chez les lecteurs de la fin du XXème siècle, celui de pénétrer dans l'espace intime des lettres privées échangées entre les célébrités de leurs époques. Parallèlement à cette efflorescence du marché éditorial des correspondances, on assiste à une véritable expansion des études épistolaires qui se réalisent dans de nombreux centres de recherche.1 Si, de nos jours, la lettre est très à la mode, c'est que cette promotion tient à un double intérêt critique textuel et culturel. Du point de vue de la textualité, il y a à peu près un demi siècle que l'intérêt de la critique littéraire s'est porté vers tout ce qui n'est pas de la fiction, favorisant par conséquent l'analyse des genres« périphériques» comme l'autobiographie, le journal intime2 et le témoignage.3

1 En France, les centres de recherches spécialisées dans les correspondances sont de plus en plus nombreux. Il serait peut-être intéressant de songer à en fonder un en Tunisie. 2 On pense notamment aux travaux bien connus de Philippe Lejeune sur l'autobiographie et le journal intime. Cf. Le Pacte autobiographique,éd. Seuil, Paris 1975. 3 Nous sommes dans l'ère de l'intime et par conséquent dans l'ère des témoignages et des récits de vie. Les récits intimes abolissent les genres et permettent la conjugaison de plusieurs registres à la fois. 7

Avec l'épistolaire, le même décentrement s'est poursuivi, mais avec un certain retard. En fait, bien que les premières réflexions théoriques sur le genre épistolaire apparaissent déjà dans les œuvres de philosophes tels Gilles Deleuze et Félix Guattari4 (1975), Jacques Derrida5 (1980) et Michel Foucault6 (1982-1983), il faudra quand même attendre le milieu des années quatre-vingt pour qu'une théorie générale du texte épistolaire commence à voir le jour. Du point de vue culturel, la lettre, étant un texte dont la principale caractéristique est l'expression de l'intimité, suscite désormais différentes lectures et interprétations culturelles. A. J. Greimas a remarqué sur ce point que la lettre, « oijet sémiotique composite »7, fonctionne comme « un phénomène
8 culturel.»

Ceci revient à dire que le genre épistolaire fait rejaillir le fin fond de la pensée de l'épistolier mettant ainsi à nu toutes ses conceptions, ses principes et ses attitudes dans tous les domaines de la vie. L'actualité d'une écrivaine

La littérature française est fortement marquée par la question de l'autre qu'il soit arabe, africain ou asiatique. D'une manière générale, la vision que se font la plupart des écrivains français de l'étranger provenant d'une autre culture et d'une autre civilisation reste compromise dans des stéréotypes colonialistes et exotiques. Le roman d'un spahI de
4 Gilles Deleuze et Félix Guattari: Kafka, Pour une littérature mineure, éd. :Minuit, Paris 1975. 5 Jacques Derrida, La carte postale: De Socrate à Freud et au-delà. Ed. Flammarion, Paris 1980. 6 Michel Foucault: Les techniquesde soi et l'écriturede soi. Paris Gallimard. 7 Greimas, Algirdas Julien. La lettre: approchessémiotiques,Fribourg Suisse: Editions universitaires Fribourg Suisse, 1988. 8 Op. cit. La lettre: approches sémiotiques. 9 Sur le roman de Loti, on lira les notes de Tzvetan Todorov dans son ouvrage Nous et les autres. La réflexionfrançaise sur la diversitéhumaine. Ed. Seuil.1989, pp.351-352.

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Pierre Loti, écrit pendant les années vingt, est le modèle exemplaire de cette représentation aseptisée et folklorique de l'étranger notamment arabe. Même des écrivains français illustres tels André Gide et Henri de Montherlant qui n'hésitent pas à critiquer les iniquités et les méfaits de l'administration coloniale, n'ont pas remis en cause le système colonial. V tryageau Congo et Retour du Tchad10 de Gide ne sont pas tendres à l'égard des administrateurs des colonies françaises, seulement il ne vient jamais à l'esprit du voyageur occidental de 1924 d'émettre des doutes sur le bien-fondé du système colonial. La Rose de sablellde Montherlant, écrit en 1938, est sans doute une œuvre majeure dans le corpus de ce qu'on appelle «la littérature coloniale », puisque le regard qu'elle projette sur l'Arabe est d'inspiration humaniste, mais l'auteur de cette œuvre qui a fait sensation lors de sa parution, ne critique pas la colonisation en tant que telle. Pourquoi la littérature française nous passionne t-elle tellement? C'est tout simplement parce qu'elle génère, dans sa mouvance, ses évolutions et ses mutations, des contrecourants, des antidotes et une critique interne de ses propres fondements. Des écrivains français de première importance, tels Jean Genet et Michel Tournier, ont essayé, chacun en fonction de sa sensibilité propre, de son imaginaire, de sa culture et de son histoire personnelle, de réhabiliter l'étranger et de lui conférer le statut d'un personnage à part entière. Genet, écrivant sur les Palestiniens en Jordanie et au
Liban, dans Quatre heures à Chattellal2 ou Un captif amoureux13,

c'est Genet poussant la littérature française à revoir ses paradigmes d'appréciation ethniques et culturels et à éprouver sa capacité à parcourir les différences. Si
10Coll. « la Pléiade ». Tome II. Ed. Gallimard, 1966. 11Ed. Gallimard.1968. 12 Ce texte est reproduit dans L'ennemi déclaré. Textes et entretiens. Œuvres Complètes, V.6. Ed. Gallimard, Paris 1991. Edition établie et annotée par Albert Dichy. 13Ed. Gallimard.1986, p. 456. 9

l'expérience de l'auteur du Journal du voleu,J4est singulière, c'est parce qu'elle installe, au cœur même d'une littérature française quelque peu ethnocentriste, l'aventure de l'altérité qui est nécessaire à toute littérature qui veut se dégager du nombrilisme. La Goutte d'o,J5 de Michel Tournier donne de l'Arabe l'image d'un indigène qui refuse de se soumettre à cette nouvelle forme de réappropriation par l'Occident de l'ancien colonisé, qui est assurée par l'image photographique assimilée à « un mauvais œil». Conscient du danger que représente une photo qu'avait prise de lui une Européenne dans son village et qui n'a pas tenu sa promesse de la lui envoyer, Idriss, le héros, part en France pour la récupérer. Isabelle Eberhardt fait partie justement de cette catégorie d'écrivains français qui ont essayé, à leurs risques et périls, de vivre l'expérience de l'altérité, en dehors des clichés du colonialisme. Même si son œuvre n'échappe pas à certains stéréotypes, elle reste, dans le fond, disponible à l'expérience de l'extranéité ((c'est-à-direau monde en tant que narration du
dehors, de l'étrange, de l'étranger, du barbare. )/6

L'expérience d'Isabelle Eberhardt est d'autant plus exemplaire et originale qu'elle n'a pas cherché seulement à connaître le monde arabe et les mystères de l'Orient, mais à s'y impliquer également en tant qu'être humain au risque d'y laisser la vie. Isabelle Eberhardt se travestit en homme arabe, se convertit à l'Islam, apprend l'arabe et notamment les perles de son argot. Qu'elle parle de ses relations érotiques avec des partenaires arabes ou évoque l'attirance qu'elle a pour l'Islam, la jeune slave apparaît comme une écrivaine entièrement possédée par le monde arabe.

14Genet Jean. Ed. Gallimard. Paris 1949. Coll.« Folio» tirage de 1988. 15Ed. Gallimard.1985. 16 Abdelkébir Khatibi, Figures de l'étrangerdans la littératurefrançaise. Ed. Denoël, Paris 1987, p. 11.

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Tous ses textes reflètent des choses vues et vécues. Il s'agit de notes de route, de bribes de vie et de voyages, de récits brefs qui rendent compte, la plupart du temps, de ce qu'elle voit et de ce qu'elle vit pendant ces années de nomadisme. Son œuvre est une série de récits faits de descriptions de paysages, de notations géographiques et ethnographiques précises à travers lesquels sont établis des portraits d'Arabes, de Berbères, de Juifs, d'esclaves noirs, de légionnaires et d'auxiliaires indigènes avec lesquels elle voyage ou d'officiers français qu'elle rencontre. Ce qui étonne dans ses textes, c'est l'acuité du regard d'Isabelle Eberhardt. Nourrie de littérature exotique, à une époque où les romans coloniaux sont en vogue, elle se conduit en ethnographe soucieuse de la réalité indigène. Proche d'un peuple qu'on méprise et qu'on ignore, elle ne cherche ni le folklore ni le pittoresque. C'est ce qui fait l'intérêt de ses notes et de ses récits. Il faut rappeler qu'elle est Isabelle, « l'Algérienne» convertie à l'Islam et qui signe Si Mahmoud. Comme de nombreux jeunes idéalistes, elle quitte une Europe qu'elle n'aime pas à la recherche d'un monde qui lui ressemble. Le Sud, le Sauf, l'Islam, certaines zawiyas, écoles de confréries musulmanes, vont lui donner l'illusion de cette terre idéale, habitée par des êtres d'exception. D'autres femmes, des européennes, épouses d'administrateurs, de juges, de médecins, expatriées ou nées en Algérie, ont au début du siècle écrit des témoignages et des romans sur l'Algérie. Aucune d'entre elles, même la féministe Hubertine Auclert qui écrit contre le racisme et le sexisme de la métropole et de la colonie, n'a cherché comme Isabelle Eberhardt à comprendre l'Autre, Arabe et berbère musulman. Ce qui nous a conduit principalement vers cet auteur, c'est évidemment la singularité d'une vie au contact du monde arabe, mais c'est aussi et surtout ce qui nous paraît être une énigme à savoir l'absence quasi-totale d'études et de réflexions sur l'œuvre multidimensionnelle de cet écrivain. 11

Certes, Edmonde-Charles Roux17 a consacré plusieurs années de sa vie à la rédaction d'un ouvrage volumineux et de première importance relatif à la biographie d'Isabelle Eberhardt. Quelques articles18, par-ci par-là, traitent aussi de cet écrivain, mais sans qu'il y ait, jusqu'à ce jour, une thèse entière ou un ouvrage exclusivement consacrés aux écrits de l'auteur de Yasmina. Si notre choix s'est fixé sur ses Ecrits Intimes, c'est surtout parce que les lettres qu'il contient ont été marginalisées. Seule Jelena Jovicic, dans sa thèse intitulée: L'intime épistolaire (1850-1900): du genreà la pratique culturellea consacré dans le troisième chapitre de son travail une partie à l'analyse des lettres d'Isabelle19. Carmen Boustani a aussi écrit un article
intitulé Les effets du travestissement sur l'écriture épistolaire d'Isabelle Eberhardt (1877-1904 jO où elle aborde les lettres d'Isabelle qu'elle limite au seul thème du travestissement. EdmondeCharles Roux, la plus illustre des biographes de la jeune slave, même si elle cite quelques fois les missives d'Isabelle, notamment celles adressées au Tunisien Ali Abdulwahab, reste très réservée voire muette sur le sens qu'elles dégagent et le rôle qu'elles jouent dans l'analyse de la nature des liens qu'avait l'épistolière tant avec la lettre elle-même qu'avec ses
17 Pour nous, la biographie romancée, Un désir d'orient, éd. Grasset et Fasquelle, 1988, faite par Edmonde Roux sera la référence de base de toutes nos analyses des lettres d'Isabelle. 18 Sur Isabelle Eberhardt, rares sont les articles qui abordent l'écrivaine ou son œuvre. De 1987 à 1997, Le magazine littéraire dont la parution est mensuelle n'aborde Isabelle Eberhardt que dans deux numéros: le magazJne littéraire N330 paru en mars 1995 où nous lisons un article intitulé Isabelle Eberhardt au-delà de la légende par Layla Sabbar p.p. 67, fait 68,69 et un autre dans le N 238 paru en février 1987 de la même auteur intitulé la vagabondedu désertp.p. 62, 63. 19 Cf. la thèse de Jelena Jovicic intitulée: L'intime épistolaire(1850-1900): du genre à la pratique culturelle.Chapitre 3, La figure du travesti. p.p. 112128 The University ofWestem Ontario. London.Ontario, August 2000. 20Cf. La lettreà la croisée l'individuelet du sociaLEd. Mireille Bossis. Paris de Kimé, 1994. p.171-76. 12

différents destinataires. La biographie faite par Roux, malgré son exhaustivité, a cherché principalement à reprendre, non sans l'approfondir, cette représentation mythique de la relation qu'a eue la jeune slave avec le monde arabe et selon laquelle, entre Isabelle et le Maghreb, tout est fondé sur le coup de foudre, l'amour, la disponibilité, la fascination et bien d'autres idées qui mythifient ce lien sans chercher vraiment à l'analyser. Ce sont ces lacunes bibliographiques et ces imperfections méthodologiques qui ont été vraiment à l'origine de cet essai. En lisant et relisant Ecrits Intimes d'Isabelle Eberhardt, nous n'avons pu nous empêcher de constater que les lettres sont investies par une vive sentimentalité souvent exagérée et peu conséquente qui touche aussi bien ses liens avec ses destinataires arabes qu'avec la « Terre d'Islam» où elle est morte et enterrée. Seulement, ce qui est évident aussi dans ces correspondances, c'est que pour elle, comme pour son frère, sa mère et son père, le Maghreb est aussi une destination de choix où il est possible de réaliser des rêves de bonheur associés à l'aisance matérielle voire même à l'enrichissement. Cet aspect lucratif de la relation ne risque til pas d'ôter aux les lettres d'Isabelle tout intérêt dialogique ou intellectuel? Il nous semble que l'écriture épistolaire d'Isabelle Eberhardt ne s'inscrit guère dans une perspective dialogique et intellectuelle complètement désintéressée comme le sont par exemple, les correspondances entre Alphonse Daudet et Edmonde de Goncourt (1874-1896) ou celles entre Flaubert et George Sand (1866-1876). La lettre, pour cette jeune slave qui a vécu dans d'interminables difficultés, est porteuse de multiples projets littéraires, financiers, religieux, sentimentaux, existentiels et intellectuels que l'épistolière n'a cessé de concevoir tant pour elle que pour son frère et son mati durant les sept avant-dernières années de sa vie. C'est à partir de ce constat que nous avons concentré notre travail sur Ecrits Intimes. La lettre, ce genre mineur est
13

un document de première importance qui peut nous renseigner amplement sur l'individu et sur son époque. Vécue dans l'urgence et dans l'immédiateté, elle révèle les contradictions de son auteur. Ecrit intime, la lettre tourne-telle, pour autant, le dos à l'idéologique? De quelle intimité s'agit-il? Y a-t-il une topologie de l'intime? Quelle est la fonction de l'intime dans les lettres?

L'approche thématique:
de la rhétorique

au point de convergence

et de la stylistique

Dans ses désordres, dans ses vides, dans ses postscriptum et dans ses soucis, la lettre d'Isabelle constitue un discours qui a sa propre cohérence. En dépit du relâchement du style ou d'un flux de pensées tout à fait spontanées et qui ne semble obéir à aucune stratégie, la lettre d'Isabelle Eberhardt mobilise un lexique bien déterminé et des moyens argumentatifs dont l'impact est manifeste. En tant que discours, la lettre d'Isabelle peut être analysée en fonction d'une triple approche à la fois thématique, rhétorique et

. 21 pragmatique. Le but de l'analyse thématique est d'établir les réseaux des thèmes et des motifs qui régissent les missives de la jeune slave. Ces thèmes réunis nous autoriseront de reconstruire la dynamique du processus d'arabité parcouru par l'épistolière durant les sept années que compte son livre. Ils nous aideront aussi à analyser la nature des liens de l'épistolière avec les hommes et la terre arabes. La récurrence thématique permettra de même de cerner la nature de certaines écritures épistolaires telles qu'elles se réalisent comme la lettreconfession et la lettre d'amour.

{(le terme discours est synonyme 21 Selon Marc Angenot, de genre. Chaque discours/genre se distingue par ses propriétés spécifiques, qui sont d'ordre thématique, rhétorique et pragmatique ». Un état du discours social, Longueil : Préambule.1989.

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Cette analyse thématique est nécessairement nourrie par une analyse rhétorique dont l'objectif sera double. Premièrement, il s'agira de questionner l'influence de la pluralité des codes linguistiques, des registres, des procédés stylistiques et des démarches analytiques et descriptives sur la qualité littéraire de l'écriture épistolaire d'Isabelle Eberhardt et aussi sur l'authenticité et la véracité de ses liens avec ses destinataires. Deuxièmement, l'analyse rhétorique examinera les clichés, les lieux communs et les stéréotypes qui sous-tendent l'expression de l'intime dans les textes et grâce auxquels le discours épistolaire s'intègre au discours social et culturel de son époque. L'analyse pragmatique désignera la fonction de la lettre comme forme de dialogue sur l'épistolier. Partant du principe foucaldien qui considère que « la missive, texte par dijinition destiné à autrui, donne lieu aussi à un exercicepersonnel (...J et agitpar le geste même de l'écriture sur celui qui l'adresse. »22 , on tentera de vérifier comment l'écriture épistolaire s'avère être un mode d'action qu'un individu exerce sur lui-même. Ecrire des lettres constitue parfois, comme c'est le cas pour Isabelle, un moyen d'esthétiser une existence souvent enlisée dans la médiocrité. C'est ainsi que l'acte épistolaire permet à Isabelle de mieux se connaître et de découvrir les limites de son individualité. Cet essai se fera en trois parties. La première partie sert à démontrer, par le biais des indices formels qui accompagnent le message écrit, comment les lettres de cette aventurière et bâtarde23 de vingt ans, incarnent le processus par lequel s'est faite la genèse de son moi et de son identité arabo-musulmans. D'abord, il s'agira d'examiner comment ses missives telles qu'elles sont datées, titrées et signées
22 Michel Foucault «L'écriture de soi» Dits et écrits 1954-1988 Paris: Gallimard 1994.IV : Op.cit., p. 423. 23 Isabelle Eberhardt n'est pas la fille du général de Moerder. Plusieurs versions ont été données par ses biographes sur l'identité de son père. La plus probable est celle qui considère Alexandre Trophimovsky, son tuteur, comme étant son père biologique. 15

actualisent le long et dur processus de métamorphoses et de changements d'identités. Ensuite, il sera question d'analyser les traits caractéristiques de chacune des trois fausses identités qui, successivement, ont fait couple avec elle. Le chapitre aboutira à illustrer comment l'arabité de l'épistolière est aussi bien un fait textuel visible par le lexique qui régit ses textes qu'un fait social qui détermine tous ses contacts et ses relations exclusivement arabes. Quel genre de lettres écrivait cette femme à ses destinataires majoritairement arabes? De quelle intimité s'agit-il? Quelle topique peut-on dégager de ses écrits intimes? De quelles valeurs mnémoniques peut-on parler dans ces correspondances? Telles sont les questions auxquelles nous essaierons d'apporter des réponses dans la deuxième partie. Dans la troisième partie, l'étude s'énonce comme une analyse discursive critique des véritables motivations de la relation d'Isabelle avec les hommes et la terre arabes et musulmans. Cette exploration formelle et discursive du texte épistolaire d'Isabelle Eberhardt permettra de souligner la complexité de ces liens qui sont aussi bien subtiles et désintéressés que prosaïques et utilitaires.

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