Jacques Bergier

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Ingénieur chimiste, Jacques Bergier réalisa, entre autres, la première synthèse du polonium. Il fit partie du "groupe des Ingénieurs" qui espionna les avancées techniques des nazis et leur utilisation de l'énergie atomique. Après la guerre, il se consacra à la promotion de la science-fiction et de faits négligés par la science officielle. De son livre, Le Matin des magiciens, écrit avec L. Pauwels, naquit la revue Planète. Cet hommage collectif à Jacques Bergier témoigne de sa force de caractère et de son intelligence hors du commun, de son sens de l'honneur et de sa générosité qui ont fait de lui un héros de la Seconde Guerre mondiale, puis un "éveilleur de conscience".
Publié le : jeudi 1 juillet 2010
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EAN13 : 9782336260600
Nombre de pages : 162
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JACQUES BERGIER
Une légende… un mythe

Sous la direction de

Claudine Brelet

JACQUES BERGIER
Une légende… un mythe
– Hommages –

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12305-2 EAN : 9782296123052

Sommaire
Hélène Renard Préface.……………………………………………………. 7 Nicole Bamberger Jacques Bergier, l’une des voix fortes du XXème siècle.…………... 11 Claudine Brelet et Didier Paingris Jacques Bergier et l’Esprit de Résistance.…………………….… 13 Serge Caillet Jacques Bergier et l’alchimie.…………………………………. 29 Patrick Clot Jacques Bergier, une brève histoire dans le temps.……….……….. 47 François Darnaudet Jacques Bergier et les mathématiques.…………………………. 59 Jean-Pierre Desthuilliers Jacques Bergier, “scifique” et scientifique.………………………. 65 Georges H. Gallet Jacques Bergier et la science fiction.……………………………. 85 Jérôme Huck Jacques Bergier et l’innovation.….……………………………. 91 Marc-Antoine Lumia Jacques Bergier, cet homme très être ange.………………………. 107 Janine Modlinger Jacques Bergier, un maître de vie.………………….………….. 115 Jean-Pierre de Monza Jacques Bergier, un éveilleur de conscience.……………………… 119 Charles Moreau La science-fiction et la vision scientifique de Jacques Bergier.……… 123 Richard D. Nolane Du Matin des magiciens à la légende..……………………… 127 Marielle Pernin Jacques Bergier et la coévolution.……………………………… 135

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André Ruellan Promenade avec un scribe de miracles.…………………….…… 139 Claude Seignolle Petite Suite bergieresque.…………………….......…………… 143 Claude Thomas Jacques Bergier dans la fiction.………………………….……. 147 Jacques Vallée Jacques Bergier et les soucoupes volantes.………………………. 159

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PREFACE
Eternel et prodigieux Jacques Bergier
Hélène Renard Correspondant de l’Institut de France1 Il paraît que je suis un chaînon manquant. L’un des chaînons entre ceux qui nous ont quittés et qui nous manquent, les Bergier, Pauwels, Michel… et ceux qui les découvrent aujourd’hui, jeunes ou moins jeunes. C’est si vrai qu’ils nous manquent que nous ne saurions manquer à leur mémoire, nous qui les avons connus ! Et nous sommes encore nombreux, Dieu merci ! En témoignent les auteurs qui ont participé à cet ouvrage exceptionnel et qui fera date, initié par l’Association des amis de Jacques Bergier. Ils ont voulu lui rendre hommage, trente ans après sa disparition, pour exprimer tout à la fois leur amitié, leur admiration et leur reconnaissance. Parmi ces auteurs, quelques uns ont travaillé avec Bergier, plusieurs l’ont aimé et se sont honorés de son amitié, la plupart se sont nourris de sa pensée et de ses écrits : tous ont voulu porter témoignage. Chacun des lecteurs de ce livre collectif se doit donc de remercier sincèrement l’association « Les Amis de Jacques Bergier » et je me fais volontiers leur interprète. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas seulement de partager des souvenirs ni de relater en quelles circonstances, tel ou tel

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Hélène Renard est directrice de Canal Académie, la radio sur Internet qui donne la parole aux académiciens des cinq Académies de l’Institut de France : Académie française, des inscriptions et belles lettres, des sciences, des beaux-arts, des sciences morales et politiques. Des personnalités, des experts, des écrivains et des artistes s’expriment en toute liberté : 3000 émissions en libre téléchargement gratuit. Pour l’écouter ou recevoir les programmes : www.canalacademie.com

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a croisé, connu, voire découvert sans jamais le rencontrer, Jacques Bergier. Le ton n’est pas à l’anecdote nostalgique. Certes, on ressent toujours douloureusement son absence. Mais ce que chaque auteur veut ici faire partager, c’est la fécondité intellectuelle que Bergier a su faire naître en lui. Ce qu’il veut faire découvrir, c’est la profondeur surprenante de cette vie engagée dans la recherche et dans la Résistance. Les témoignages rassemblés dans cet ouvrage sont comme les diverses facettes d’un diamant qui, tour à tour, éclairent les multiples aspects de la personnalité attachante de Jacques Bergier. Vous croyiez le connaître ? Détrompez-vous ! Vous n’en aviez entraperçu jusqu’ici qu’un aspect ou un autre… En lisant chacun de ces témoignages, et ils sont tous très riches, il y a fort à parier que, comme moi, vous vous exclamerez : « je ne savais pas tout cela ! J’ignorais cet élément de sa vie ! » Admettons que je sois un chaînon manquant. Cela ne fait pas de moi le meilleur témoin pour évoquer Bergier. Durant cinq années, dans la maison d’édition Culture Arts Loisirs, au 114 des ChampsElysées, je l’ai croisé chaque matin, sa serviette en cuir craquelé bourrée de livres à la main, son indescriptible imperméable beige sur le dos. Il disposait, là, d’un petit bureau tout en longueur, où nul, hormis sa secrétaire et lui, ne pouvait pénétrer faute de place tant les livres encombraient l’espace. Pour ma part, rédactrice en chef de la revue Question de et chargée des collections de spiritualité et d’ésotérisme dirigées par Louis Pauwels, je ne travaillais pas directement avec Bergier mais j’étais aux premières loges pour observer la relation entre les deux hommes. Leur physique d’abord, l’un grand, attentif à son élégance vestimentaire, l’autre petit, totalement indifférent à son apparence. Mais le premier montrait de la déférence, accueillait son complice avec des égards tendres. Je sentais Pauwels toujours excité par l’étincelle que Bergier allait, à coup sûr, faire jaillir en lui. « Quoi de neuf, aujourd’hui, Jacques ? ». Il avait toujours une lecture, une trouvaille, une anecdote à partager. Pauwels jubilait. Bergier aussi. Ils formaient un tandem intellectuellement pétillant.

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Je n’en dirai pas plus, Pauwels a rédigé l’histoire de ce tandem dans Blumroch l’admirable ou Le déjeuner du surhomme. Quiconque veut connaître Jacques Bergier ne saurait se dispenser de lire cet éblouissant portrait. Tandis que j’écris cette préface – preuve, s’il en était besoin, que le hasard n’existe pas – me parviennent deux gros ouvrages d’Aimé Michel publiés par les Editions Aldane : La clarté au cœur du labyrinthe et L’apocalypse molle. Dans ce dernier, je lis : « Bergier, le vieux frère. J’ai un chagrin définitif. Plusieurs tiroirs sont fermés à jamais. Sur le moment, j’ai été tellement saisi par la beauté de sa mort (il a renvoyé tout le monde et a voulu mourir seul) que j’ai cru n’avoir pas de chagrin. Hélas, never more. Surtout que Bergier, c’est pas ses livres (dictés à toute allure pour se débarrasser des tapeurs en les neutralisant par les éditeurs, le fric passant directement des seconds aux premiers), c’était sa prodigieuse conversation, unique au monde, sa gentillesse, sa générosité, son courage. Bref… » Il a raison, Aimé Michel, de souligner les qualités humaines de Bergier. A force de ne s’intéresser qu’à sa pensée, à ses travaux ou à ses hypothèses, à son côté intellectuel, on finirait par oublier l’homme, son inaltérable bonne humeur, sa bonté profonde, son indéfectible courage mais aussi sa pudeur sur ses souffrances… Lisez, par Aimé Michel, vous ne le regretterez pas, l’« Adieu à Jacques Bergier » dans La clarté au cœur du labyrinthe. Le chapitre 28 s’ouvre sur l’admiration et l’affection qu’il lui portait. Un portrait chaleureux, servi par une magnifique écriture : aucun admirateur de Bergier ne saurait l’ignorer. Et Bergier, lui aussi, sur l’insistance, semble-t-il me souvenir, de l’éditeur François Richaudeau et de Louis Pauwels, avait rédigé sa biographie Je ne suis pas une légende, une énième autobiographie où luimême ne distinguait plus le réel de l’imaginaire, mais n’est-ce pas justement pour cette confusion-là qu’il nous fascinait ? Voilà trente ans que Bergier est reparti vers des sphères inconnues de nous (en novembre 1978), de même qu’Aimé Michel (en 1992) et plus de dix ans que Pauwels les a rejoints (en janvier 1997). Je crois en leur immortalité. Par la « forme », l’empreinte, la trace qu’ils ont laissée dans les esprits des générations suivantes. Chacun, à sa manière, n’a-t-il pas marqué nos capacités intellectuelles

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comme au fer rouge, comme il marque aujourd’hui celles des plus jeunes ? Plus jamais, après avoir lu Bergier, Pauwels ou Michel, nous ne verrons le monde avec les mêmes yeux… Nous sommes, à notre tour, atteints du même virus. Les auteurs de ce livre-ci l’affirment et nous en fournissent une preuve éclatante : Jacques Bergier nous a inoculé sa soif d’apprendre et de comprendre. Il demeure à jamais pour nous tous « l’homme éternel ». Et je me prends à rêver qu’il existe dans les cieux un (ou plusieurs) dieu qui se régale de la conversation des trois amis enfin réunis. Ils ont passé leur vie à se poser des questions sur les mystères du monde : ils n’auront pas trop de l’éternité pour en parler !

Paris, le 12 octobre 2008

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Jacques Bergier, l’une des voix fortes du XXème siècle
Nicole Bamberger Journaliste et auteur Jacques Bergier… ou l’une des voix fortes de la seconde moitié du XXème siècle, inoubliable, impossible à étouffer. Dès 1960, Le Matin des magiciens, son discours, ses récits s’imposent ; aucun auteur, autant que lui, ne sait convaincre, ouvrir les esprits, obliger ses lecteurs à faire table rase de tant de leurs idées reçues, les rappeler, dans le même mouvement intellectuel, à la crainte des fausses croyances, au danger des fanatismes. Clubs de lecture, réseaux de la revue Planète se multiplient autour de son nom, autour de ce qui devient et apparaît une manière de rassembler, une façon de relire l’Histoire, un désir de mieux appréhender et comprendre. Signe particulier de Jacques Bergier : un don de convaincre. Entre le public et lui, une connivence immédiate s’établit, qui va vite faire de ce philosophe polyglotte, de cet érudit rescapé des camps de la Mort, l’un des gourous reconnus par des assistances multiformes. On l’écoute, à défaut souvent de l’entendre... M’entendre annoncer, pour ma part, en 1973, que j’allais avoir à rencontrer – à l’occasion du mariage de Claudine Brelet dont nous serions l’un et l’autre témoins – ce Jacques Bergier qui me semblait venir d’un autre monde m’avait emplie d’étonnement. Je n’imaginais pas que mon chemin puisse croiser celui de cet inspiré, de ce puits de connaissance, totalement extérieur me semblait-il à notre réalité quotidienne... Je l’ai écouté parler, toute une soirée de printemps, dans un jardin de Saint-Mandé, parler très vite, très aisément, avec chaleur. Je l’ai entendu survoler les questions posées par son auditoire, dominer les problèmes, aplanir les différends. Serein, ou plutôt apparemment pressé de voir et savoir résolus les problèmes posés à lui. Trente années après la disparition de Jacques Bergier, alors que l’on ne parle plus de lui ou presque, mais que le monde explose, jour après jour, de phénomènes prévus et même annoncés par des

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prophètes tels (jugés non crédibles par le public comme par les scientifiques officiels), pas un mot de ses idées ne semble contredit par la réalité : « Nous vivons dans un monde du secret », écrivait-il en 1974, « où le pouvoir et le savoir s’occultent ». Quant à ces livres multiples, aujourd’hui transformés en cendres par la volonté de puissances successives, cette multitude d’ouvrages désignés comme « livres maudits », et volontairement brûlés, détruits, supprimés par les puissances de monde... comment les remplacer ? Aucune trace aujourd’hui, des manuscrits millénaires de la bibliothèque d’Alexandrie, anéantis par les flammes jusqu’à destruction totale, aucune trace de dizaines de manuscrits brûlés par ordre des autorités civiles ou religieuses, depuis les premières années de notre ère jusqu’au siècle dernier... Jacques Bergier était de ceux qui combattent les brûleurs de livres, qui soutiennent les vrais philosophes, qui militent en faveur de la pensée libre, dans le refus des censures et des interdictions. Il nous manque.

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Jacques Bergier et l’Esprit de Résistance
Claudine Brelet Anthropologue, ancien membre du personnel de l’OMS, écrivain et Didier Paingris Maître d’Arts martiaux et éducateur sportif Prendre la parole, écrite ou orale, à propos d’amis célèbres ou non, mais disparus, m’a toujours semblé incroyablement difficile, non que j’hésite entre l’œuvre et la vie, ou bien le parcours et la personnalité… mais peut-être parce que l’anthropologue que je suis devenue, stimulée par les écrits de Jacques Bergier, vit ses amitiés « à l’africaine ». En Afrique, comme d’ailleurs en Egypte antique, la mort, c’est-à-dire la disparition totale et radicale des proches, est inconcevable. Profonde sagesse, car ceux qui nous ont donné la chance de grandir ne disparaissent jamais vraiment de notre propre vie en continuant de nous nourrir intellectuellement, ou spirituellement. Me sentant incapable d’écrire un hommage à ce grand esprit et ami que Jacques Bergier fut pour moi, comme s’il fallait me confronter à son anéantissement alors qu’il reste toujours présent tel un « Maître de vie », comme l’écrit si joliment Janine Modlinger, j’ai demandé à Didier Paingris de m’aider à sortir d’un certain silence… Maître d’Arts martiaux et éducateur sportif, Didier apprécie particulièrement l’œuvre de Jacques Bergier dont nous parlons souvent. Partager des valeurs communes et s’interroger ensemble est plus créatif que de ruminer seul dans la tristesse et la nostalgie souvent au rendez-vous des hommages à ceux dont l’on ne veut jamais vraiment croire à la totale disparition... Evoquer la personnalité de Jacques Bergier, seule devant l’écran de mon ordinateur, me ramène à ce 23 novembre 1978 où je filai en trombe vers le petit appartement de Jacques, là où sa sœur Isabelle Vichniac (depuis Genève où elle était correspondante du journal Le Monde auprès de l’ONU) m’avait demandé de me rendre aux nouvelles. Seule au milieu des piles de livres entourant ce grand lecteur, reniflant des larmes de quasi orpheline au chevet de sa dépouille mortelle, je m’étais alors juré intérieurement de rester fidèle à ce que j’admirais le plus en lui, sa grande bonté, son humanisme critique, son humour pétillant et son Esprit de Résistance.

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« Résistance »… que signifie ce mot ? Ce terme vient du verbe latin resistere, insistant sur la posture de sto, stare « se tenir droit, debout » et son préfixe re- signifiant « retour, répétition ». Résister désigne donc le refus d’un changement imposé et une force d’opposition, mais aussi une unité de mesure de l’aptitude d’une matière à s’opposer au passage d’un courant (électrique – ou politique !), un conducteur d’électricité utilisé pour produire de la chaleur, ou encore la capacité à supporter des contraintes physiques ou morales. Ce terme définit parfaitement les capacités qui firent de Jacques Bergier un homme hors du commun. C’est en pensant à ses synonymes – endurance, refus, ténacité… désignant des postures physiques aussi bien que psychologiques, que me vint l’idée de faire appel à un Maître d’Arts martiaux pour débrouiller le fil d’Ariane conduisant à ce Maître en Esprit de Résistance que fut Jacques Bergier. Cl. B. * * * Didier Paingris : Où, quand et comment as-tu rencontré Jacques Bergier ? Claudine Brelet : Ma première rencontre avec Jacques Bergier eut lieu à Vallauris par le truchement du Matin des magiciens que m’offrirent, au printemps 1961, les céramistes Micheline et André Baud. M’ouvrant chaque année un peu plus au monde des arts, mes vacances chez eux prirent parfois le chemin de ce qui allait devenir le « réalisme fantastique ». Les décors typiques des œuvres d’André Baud2, s’inspiraient de mouvements cosmiques, d’ondoiements de particules, symbolisant le passage du noir primordial à la lumière, comme le Grand Œuvre alchimique progressant de la putréfaction à la résurrection. Le Matin des magiciens avait déclenché un enthousiasme quasi général dans ce village d’artistes dont certains, sans pour autant brûler leurs meubles afin d’alimenter leurs fours à l’instar de Bernard Palissy3, mariaient leur technique chimique des argiles et des émaux à

Pour plus d’informations sur cet artiste, voir : http://pagespersoorange.fr/andrebaud/ 3 PALISSY, B. (1580). Discours admirables, de la nature des Eaux et fonteines, tant naturelles qu’artificielles, des metaux, des sels & salines, des pierres, des terres, du feu & des emaux. Avec plusieurs autres excellens secrets des choses naturelles. Plus un traité de

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une approche philosophique de la nature que n’auraient pas reniée les anciens alchimistes. Picasso – dont l’alter ego le plus connu fut, diton, l’Arlequin classiquement associé au dieu Mercure et à l’alchimie – ne régnait-il pas alors en maître des lieux sur Vallauris ?… L’avantgarde artistique qui se retrouvait dans ce qui était encore un charmant petit village provençal, avait d’ores et déjà éliminé nombre de conceptions esthétiques et scientifiques périmées depuis le siècle d’Auguste Comte. Au début des années 1960, les plaies laissées par les atrocités nazies n’étaient pas vraiment cicatrisées, mais une nouvelle civilisation semblait possible, bien plus consciente et bien plus respectueuse de la vie dans toute sa diversité. Certes, « la menace d’une guerre totale planait sur l’humanité divisée en deux blocs »4, mais il semblait finalement que l’humour, la tendresse et l’espoir, à l’instar de ceux distillés par Jacques Prévert à l’heure de l’apéritif où se retrouvaient le soir tous ces artistes, finiraient par avoir raison du cynisme des fauteurs de guerre. Incarnant à sa façon un nouvel esprit de résistance, Le Matin des magiciens débarqua dans ce climat artistiquement fertile, donnant raison à ceux qui pensaient alors bien plus intéressant de « situer l’aventure humaine dans la totalité des temps » que de fomenter un suicide nucléaire collectif, et que « l’homme a sans doute la possibilité d’être en rapport avec la totalité de l’univers »5. Les artistes sont souvent quelque peu visionnaires et, à Vallauris, presque chacun d’eux imaginait que l’exploration spatiale finirait par transformer la concurrence entre l’URSS et les USA en un véritable partenariat, générateur de paix dans le monde. Didier Paingris : Tu me dis un jour que c’est la lecture du Matin des magiciens qui avait déclenché ta vocation d’anthropologue. Pourquoi ? Claudine Brelet : J’ai eu une sorte d’électrochoc lorsque j’ai lu, dans Le Matin des magiciens, que l’anthropologie promettait une compréhension moins biaisée de l’humanité que son histoire racontée par l’Homme Blanc. Le sort en fut jeté ! J’atterris quelque temps plus
la marne, fort utile et necessaire, pour ceux qui se mellent de l'agriculture... Paris, Martin le Jeune. 4 BERGIER, J. & PAUWELS, L. (1960). Le Matin des Magiciens. Paris, Gallimard : 13. 5 BERGIER, J. & PAUWELS, L. (1960) : 76.

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tard au Musée de l’Homme où André Leroi-Gourhan enseignait à l’Institut d’Ethnologie, et au Collège de France pour y suivre les cours de Claude Lévi-Strauss. Oui, comme Jacques Bergier l’avait fort bien vu, « une nouvelle école d’anthropologie était en train de naître et M. Lévi-Strauss n’hésitait pas à soulever l’indignation en déclarant que les Africains sont probablement plus forts que nous en matière de psychothérapie ». Avec tout l’enthousiasme de mes vingt ans, je décidai de suivre la piste indiquée par le Matin des magiciens, persuadée que « l’étude des civilisations anciennes et des peuples dits primitifs révélera peut-être des technologies véritables et des aspects essentiels de la connaissance. A un centralisme culturel succédera un relativisme qui nous fera apparaître l’histoire de l’humanité sous une lumière nouvelle et fantastique. Le progrès n’est pas de renforcer les parenthèses, mais de multiplier les traits d’union »6. Cette piste me conduisit quatre ans plus tard en Bulgarie. Stagiaire à l’Institut d’Ethnographie de Sofia, j’y eus pour mentor le Professeur Peter Petrov, grand spécialiste de la médecine populaire. Déjà en 1964, les Bulgares soumettaient à l’analyse scientifique les plantes et recettes de leur médecine ancestrale, pensant « qu’il pourrait s’agir d’autre chose que de touchantes superstitions ou de coutumes pittoresques »7. Apprenant qu’une voyante faisait, elle aussi, l’objet d’une recherche scientifique très poussée et m’en étonnant, un membre éminent du Parti me répondit : « Chez nous, tout phénomène – même apparemment irrationnel – doit être étudié selon les principes du matérialisme dialectique, car ce que l’on y découvrira pourrait servir au bonheur du peuple »8. La science pragmatique de la Bulgarie socialiste avait de quoi déranger la vision que nos rationalistes avaient du « matérialisme dialectique » : marcher sur le
BERGIER, J. & PAUWELS, L. (1960) : 181-182. BERGIER, J. & PAUWELS, L. (1960) : 176. 8 Cette voyante, Vanga Dimitrova, fut par la suite (en 1967) intégrée à double titre dans cette société communiste, d’une part, en tant qu’employée de la municipalité de Petricet, son village, et, d’autre part, en tant que « chercheur » à l’Institut de Suggestologie. de Sofia. Néanmoins, tout ce qui pourrait être qualifié d’orthodoxe, le clergé aussi bien que les athées purs et durs, prit parti contre la voyante... L’orthodoxie ne s’accommode guère de la diversité culturelle et, notamment, de ce qu’elle nommait non sans un certain mépris « la culture populaire ».
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