Jean Echenoz et la distance intérieure

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Cet ouvrage tente une approche interdisciplinaire de la littérature que Jean Echenoz a publiée dans les années 1980-1990, et jusqu'au début des années 2000 aux Editions de Minuit. Née sous le signe du jeu avec les genres littéraires figés, sous le signe d'une pratique littéraire à inscrire résolument dans le sillage du Nouveau Roman, la littérature de Jean Echenoz rejoint, ce qu'on pourrait appeler d'ores et déjà le tournant éthique de la culture française, manifesté en littérature autant qu'en théorie (le regain d'intérêt pour Lévinas, Blanchot, Barthes en témoigne).
Publié le : mercredi 1 février 2012
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EAN13 : 9782296483316
Nombre de pages : 290
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JEAN ECHENOZ
ET LA DISTANCE INTERIEURE
Critiques Littéraires Collection dirigée par Maguy Albet
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Alexandru MATEI
JEAN ECHENOZ ET LA DISTANCE INTERIEURE
L’Harmattan
Du même auteur
Les dernières journées de la vie de la Littérature. Enorme et insignifiant dans la littérature française contemporaine, Editions Cartea Romanesca de Bucarest, 2008.
Le Tombeau du communisme roumain. « Romantisme révolutionnaire » avant et après 1989, Editions IBU Publishing de Bucarest, 2011.
Contribution àL’œuvre romanesque de Gérard Etienne. Ecrits d’un révolutionnaire, Najib Redouane, Yvette Benayoun-Szmidt (dir.) L’Harmattan, 2011.
© L’HARMATTAN, 2012 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56591-3 EAN : 9782296565913
Remerciements 2002-2010
L’histoire de ce livre est trop longue pour que je m’autorise à en retracer tous les moments. Mais je dois tant à tant de professeurs, amis, éditeurs qui ont contribué de façon décisive à l’existence de ce livre ! Aussi vais-je procéder à l’expression de ma gratitude envers eux. Je considérerais certainement différemment la littérature française contempo-raine sans Radu TOMA, mon professeur de littérature, qui m’a fait découvrir, entre autres, les romans de Jean Echenoz. Je n’aurais commencé la thèse d’où ce livre est issu sans les encouragements et le soutien de Dolores TOMA, dont les suggestions méthodologiques m’ont été d’un secours inestimable dans l’économie de cet ouvrage. La bienveillance souriante et la vaste culture dont elle drape de Jacques LEENHARDT ont rendu mes séjours parisiens plus instructifs et plus habitables(pour quelqu’un qui s’intéresse àl’habiter, ce n’est pas peu). Certes, ces séjours auraient été difficilement concevables sans le soutien offert par la bourse du Gouvernement français. Découvrir les travaux de Ciprian MIHALI sur le quotidien urbain et sur le sens commun de la vie fait partie de la genèse de cet ouvrage. C’est chez lui que j’ai puisé tout d’abord une bibliographie que les études littéraires ignoraient en Roumanie ; je sais, aujourd’hui, que les sciences humaines offrent, de fait, à l’étude de la littérature une légitimité que la théorie littéraire traditionnelle ne peut plus lui dispenser. Les quelques recommandations venues de la part de l’éminent spécialiste en littérature contemporaine française qu’est Bruno BLANCKEMAN ont pour moi la plus-value du coup de main désintéressé, dont les occurrences au cours d’une vie se font de plus en plus rares. Les correspondances que j’ai eues avec Sophie DERAMOND et Petr DYTRT ont pu replacer certaines des allégations que vous pourrez lire. Qu’ils en soient remerciés. Et encore : ce livre ne serait ce qu’il est, pour ce qu’on pourrait y trouver de bon, sans les précieux conseils de Gérard AUGUSTIN, sans le travail plein d’acribie de relecture d’Agnès BIREBENT et Faustine VEGA. Puisque mes remerciements s’adressent ici publiquement, j’en passe sous silences d’autres, pour des soutiens ponctuels mais peut-être essentiels à des moments clé. Ceux et celles qui liront ces paragraphes sauront s’y reconnaître.
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Le recours à l’espace
Par Jacques Leenhardt
Le thème de l’espace que traite Alexandru Matei dans cet essai extrêmement suggestif s’appuie sur l’analyse de l’œuvre de Jean Echenoz. Là, tout est lieu, espace, maison, et les personnages sont marqués par ce que je pourrais appeler le syndrome spatial. Toute pensée, chez eux, prend valeur d’espace, tout mouvement de la sensibilité ou de l’esprit se traduit en demeures ou en fuites. Aussi l’analyse d’Alexandru Matei concerne-t-elle aussi bien la mise en texte de l’espace que la manière dont les personnages romanesque se construisent dans leur rapport à l’espace.
La littérature se développe chez Echenoz comme une phénoménologie de l’espace figuré où chaque lieu et toute manière de le pratiquer ou de s’en détourner est l’occasion pour les personnages de manifester la nécessité qui leur est consubstantielle de donner un sens à leur existence. En approfondissant sa lecture, Monsieur Matei découvre ce qu’il appelle uneparenté discursive,entre les mises en espace des personnages d’Echenoz et le sujet philosophique décrit par Michel Foucault dans son exposé du concept d’herméneutique de soi.
Reprenant alors la tradition de Husserl à Merleau-Ponty et Foucault, Alexandru Matei construit un appareil descriptif qui lui permet de mettre en évidence les procédures textuelles et les dispositifs de production du sens qui, dans les romans de Jean Echenoz, tressent ensemble un sujet humain et un espace où celui-ci parvient à inscrire son expérience. Il y a dans cette approche qui convoque Merleau-Ponty une source très féconde de rapprochements avec l’œuvre d’Echenoz, mieux, l’évidence que s’y trouve un principe d’intelligibilité essentiel. En travaillant sur la manière dont se constituent dans le texte littéraire les lieux et les espaces, comment s’y arriment les flux et les fuites, Matei explicite pour le lecteur la raison d’être des variations échenoziennes à travers lesquelles le sujet romanesque s’imbrique dans la grande diversité des espaces. Cette articulation narrative met en jeu toute une série d’embrayeurs, tels que l’angoisse, l’orientation et la solidarité, qui permettent au processus narratif de se développer.
Par delà l’énorme travail de description qui nous aide à entrer dans une œuvre parfois difficile, l’essai d’Alexandru Matei entreprend, dans sa troisième partie, de construire une éthique de l’espace à partir de la catégorie d’échelle. Celle-ci lui sert à penser la manière dont chaque figure romanesque établit des distances et dans quelle mesure ces jeux de proximité et d’éloignement informent chaque
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regard. Il ne s’agit alors plus seulement de décrire des procédures littéraires mais, dans un projet plus ambitieux qui implique le partage de certaines valeurs avec l’écrivain, de construire un discours critique à l’endroit du monde contemporain de la technique. L’auteur sonde ici la fonction de ce qu’il appelle « l’identité précaire » si caractéristique des personnages d’Echenoz, afin de montrer dans les dispositifs d’écriture du romancier l’affirmation d’une stratégie de moraliste. La fiction échenozienne se révèle dès lors empreinte d’un stoïcisme bien tempéré, une manière de donner corps dans la pratique littéraire à ce que Peter Sloterdijk appelle le « perdre décemment ».
Cet essai épouse avec une grande force de conviction les méandres de la pensée littéraire de Jean Echenoz, mais n’en reste pas là. La générosité que l’auteur a mise dans sa lecture fait que celle-ci l’inspire autant qu’elle guide ses pas. Alexandru Matei fournit dans ce texte une contribution personnelle et critique, dans le beau sens du mot, et ouvre des perspectives de réflexion très suggestives sur la prévalence de la représentation de l’espace et la prégnance des catégories spatiales dans la littérature contemporaine. On sent bien que cet effort de pensée conduit bien au-delà des seuls textes analysés.
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Préambule. S’en Aller
Commençons par la fin : l’œuvre de Jean Echenoz avait à peine dépassé l’âge de l’enfance – les dix premières années – lorsque Jean-Claude Lebrun lui 1 consacrait, aux éditions du Rocher, un premier livre critique . Nous sommes en 1992 et l’université française ouvrait déjà larges ses portes aux écrivains contemporains. Aujourd’hui, ce qu’on appelle « les écrivains contemporains » représentent à la fois, mais dans des manières quelque peu concurrentes, des valeurs cotées à la bourse universitaire et individus apparemment vivants, contents évidemment d’assister à des colloques sur leur œuvre encore très loin du terminus. Cette année-là, Jean Echenoz n’a pas encore 50 ans. Il a remporté un seul prix, important il est vrai, le Médicis, en 1983. Il descend, il est vrai encore, du haut lignage des éditions de Minuit, éditeur indéfectiblement consacré par les lettres de noblesses que les nouveaux romanciers ont écrites à son adresse tout au long de la dernière moitié du siècle. 2 Si l’engouement de la critique pour l’œuvre littéraire de Jean Echenoz s’explique d’abord par ses indéniables qualités littéraires, il faut néanmoins considérer le moment littéraire qu’est la fin des années 1970 : l’essoufflement du mythe littéraire qu’incarnait à l’époque le nouveau roman appelait un renouvellement esthétique et éthique que Jean Echenoz est l’un des premiers à 3 apporter à la littérature française : retour au monde naturel de tous les jours, à une “légèreté“ tant convoitée et, conjointement, à la reprise lointaine, diffuse mais saisissante de l’existentialisme version Baudrillard. 1 Jean-Claude Lebrun,Jean Echenoz, Paris, Rocher, 1992. En 1990 déjà une première étude paraît sur Jean Echenoz, insérée dans Claude Prevost, Jean-Claude Lebrun, « Jean Echenoz, accélérateur de particules »,Nouveaux territoires romanesques, Paris, Messidor. À titre de comparatif, les premières études sur Roland Barthes, auteur d’une œuvre dont les points de convergence avec l’œuvre echenozienne commencent à poindre, surtout entre le dernier Barthes et ce qu’on pourrait appeler peut-être le « second » Echenoz, remontent au début des années 1970, vingt ans après ses débuts (le cas de la consécration critique d’Alain Robbe-Grillet est similaire). C’est le signe d’un faim encore inassouvie de la nouvelle critique universitaire française (Pour les convergences Barthes-Echenoz, voir la dernière étude que Christine Jérusalem consacre à la littérature de Jean Echenoz à laquelle nous nous reporterons tout à l’heure). 2 Nous écrivons « œuvre » en dépit des réserves irréductibles que nous avons vis-à-vis du potentiel heuristique de cette notion. 3 C’est une allusion au livre de Jan Patočka,Le Monde naturel comme problème philosophique, La Haye, Martinus Nijhoff, 1976.
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On ne peut pourtant pas nier le fait que, à partir des années 1990, l’intérêt de la critique universitaire pour Jean Echenoz et pour les écrivains de l’extrême 4 contemporain – l’expression est forgée en 1989 – n’ait été encouragé par un besoin croissant de domaines et d’objets d’études : les spécialistes aujourd’hui reconnus de ces littératures se sont lancés précisément sur ce nouveau domaine d’études, et ce sont leurs livres qui inaugurent ce qu’on pourrait appeler une « présentification » de la critique universitaire, sans précédent en France. La première étude importante sur l’œuvre de Jean Echenoz paraît cinq ans plus 5 tard , l’année où l’écrivain fête son jubilé, et c’est comme un signal : les thèses et les livres sur Jean Echenoz ou sur les nouveaux nouveaux romanciers (héritiers des Nouveaux) des éditions de Minuit se multiplient, et des noms de critiques s’affirment : le « méta-discours Echenoz », qui accrédite l’idée d’une littérature se caractérisant par un réalisme décalé, un post-formalisme ressuscitant les noyaux vitaux de la littérature tels que le rythme, l’adjectivation saugrenue ou / et le rôle de 6 l’intrigue , bat son plein au début des années 2000. Une dizaine d’années auparavant, une remarque qui s’avérerait décisive de Pierre Lepape avait adoubé l’auteur deJe 7 m’en vaisau rang de « romancier le plus marquant des années 1980 » . 8 Christine Jérusalem, Olivier Bessard-Banquy , Bruno Blanckeman, mais aussi 4 Voir Murielle Lucie-Clément,http://muriellelucieclement.blog.lemonde.fr/2010/12/11/la-litterature-de-lextreme-contemporain/, cité le 12 mars 2011. 5 Le Hir-Léal Jocelyne,L’Ironie dans les romans de Jean Echenoz, Paris, José Corti, 1997. 6 Nous employons une appellation qui pourrait paraître irrévérencieuse, alors que nous voulons dire seulement qu’il y a déjà un canon critique Echenoz en passe de se constituer, puisque l’interprétation de son œuvre fonctionne déjà en champ littéraire. Écoutons donc Dominique Viart dans un texte récemment paru et sur lequel nous reviendrons tout à l’heure : « Son écriture circule en permanence et l’on ne saurait, comme tel ou tel a cru bon parfois d’en tenter le discours, en faire un parangon du minimalisme romanesque, quand la virtuosité de ses textes, la prolifération des références, clins d’œil, pistes suivies et avortées tiennent plutôt de l’excès (…) ». Le grief se porte contre Fieke Schoots, dont la thèse «Passer en douce à la douane».L’écriture minimaliste de Minuit (Deville, Echenoz, Redonnet et Toussaint), publiée chez Rodopi (Amsterdam) en 1997, a fait date. Nous pensons pour notre part que la littérature de Jean Echenoz ne peut pas, en effet, être réduite au label « minimaliste », qu’il est par ailleurs dangereux de la rapprocher de celle de Marie Redonnet par exemple, ce qui n‘empêche pas le livre de Fieke Schoots d’avoir été, à son époque, l’étude la plus complète et ayant une perspective plausible sur les quatres romanciers français. Jean Echenoz lui-même semble valider en partie le label minimaliste, du moment qu’il reconnaît son « souci d’économie » le faisant rechercher la condensation « en deux mots (de) toute une phrase possible » (ces deux citations sont empruntées au dossier Echenoz de la revueSiècle 21. Littérature et société, no 17, 2010, p. 134 et p. 120). 7 Pierre Lepape, « Pour raconter cette époque »in Le Monde, 24 mars 1990. 8 Lui-aussi présent au colloque Echenoz organisé par les « Rencontres de Chaminadour », – nous y revenons tout de suite, [ – ] avec une étude intituléeLes tropismes asiatiques de Jean Echenoz, http://www.chaminadour.com/09bio.html.
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