L'écrit des dits perdus

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296351073
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L'ECRIT DES DITS PERDUS

L'INVENTION DES ORIGINES DANS LES IMMEMORIAUX DE VICTOR SEGALEN

Collection Critiques Littéraires dirigée par Maguy Albet

Dernières parutions

EZQUERRO Milagros, Aspects du récitfantastique rioplatense, 1997. De BURTON Richard, Le roman marron: études sur la littérature martinicaise contemporaine, 1997. SEGARRA Marta, "Leur pesant de poudre" : romancières francophones du Maghreb, 1997. SCHNYDER Peter, André Frenaud, vers uneplénitude non révélée, 1997. Sous la direction de Mukala KADIMA-NZUJI, Abel KOUVOUAMA, KIBANGOU Paul, Sony Labou Tansi ou la quête pennanente du sens, 1997. LEBOUTEILLER Anne, Michaux, les voix de l'être exilé, 1997. AVNI Ora, D'un passé l'autre. Aux portes de l'histoire avec Patrick Modiano, 1997. FIGUEROA Anton, GONZALEZ-MILLAN Xan, Communication littéraire en culture en Galice, 1997. COHEN Olivia, La représentation de l'espace dans l'œuvre poétique de O. V.de L. Milosz. Lointainsfanés et silencieux, 1997. THOMPSON C. W., Lamiel,fille du feu. Essai sur Stendhal et l'énergie, 1997. BOURJEA Serge, Paul Valéry,Le sujet de l'écriture, 1997. LOUALI-RAYNAL N., DECOURT N. et ELGHAMIS R., Littérature orale touarègue. Contes et proverbes, 1997. VOGEL Christina, Les "Cahiers" de Paul Valéry, 1997. KADIMA-NZUJI Mukala etBOKIBAAndré-Patient (sous la direction de), Sylvain Bemba, l'écrivain, le journaliste, le musicien, 1934-1945, 1997. GALLIMORE Rangira Béatrice, L'oeuvre romanesque de Calixthe Beyala. Le renouveau de l'écriture féminine en Afrique francophone subsaharienne, 1997. BOUELET Rémy Sylvestre, Narcisse et autobiographie dans le roman de Bernard Nanga, 1997. RASSON Luc, Ecrire contre la guerre: littérature et pacifismes 19161938, 1997. @ L'Harmattan, 1997

ISBN: 2-7384-5949-8

MARIE GLLIER

L'ECRIT DES DITS PERDUS

L'INVENTION DES ORIGINES DANS LES IMMEMORIAUX DE VICTOR SEGALEN

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc)-Canada H2Y

A mes troisfilles

et à la mémoire

de Rafenstein

Conventions Rappelons que dans tous les mots maoris u doit se prononcer ou : atua COl1llne"atoua", tatu, comme "tatou"; etc. Quant à l'orthographe des mots, elle peut varier, y compris chez Segalen. Nous avons choisi d'accorder l'adjectif ou le nom "maori", ainsi que les mots entrés dans le lexique français comme "vahiné". En revanche, des mots comme "Arioï" ou "Arii" restent invariables. Toutes les citations des Immémoriaux se réfèrent à l'édition Points/ Seuil de 1985. Le numéro des pages entre parenthèses renvoie aux éditions citées en note et en bibliographie.

AVANT-PROPOS

UN LIVRE DE SECONDE LECTURE

Longtemps méconnu, Victor Segalen n'occupe pas encore la place qui devrait être la sienne. Si l'oeuvre écrite de Chine a bénéficié en Occident d'un engouement de longue date pour l'Asie, les livres du cycle polynésien sont rarement commentés. Il existe peu d'ouvrages consacrés aux Immémoriaux, ce livre suscitant surtout l'intérêt de ceux qui aiment la Polynésie. Pourtant la singularité des Immémoriaux vaut d'être soulignée: ce livre qui échappe au domaine strictement littéraire sans pour autant appartenir à l'ethnographie, ne ressemble en effet à aucun autre, pas même à ceux que Segalen écrira ultérieurement, et pourtant, il contient comme en germe toute l'oeuvre à venir. C'est bien en Polynésie que Segalen, comme Gauguin avant lui, reçoit la révélation de sa maîtrise, et le choc qu'il y ressent décide de son esthétique. "Les Immémoriaux", ce sont ceux qui ont perdu la mémoire, les hommes maoris des temps oubliés, à qui est dédié le livre: leur mémoire a bel et bien été effacée, leur culture détruite. Or, l'écrivain, plus qu'en archéologue, se comporte en poète: il réinvente un monde disparu, lui redonne vie, mais c'est le moment même où ce monde s'engloutit qu'il choisit de faire renaître. Et c'est bien ce paradoxe-là qui nous paraît être chez Segalen au coeur de la création. Comme premier jalon, rappelons brièvement les circonstances

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dans lesquelles naît le livre: médecin de Marine, Victor Segalen est affecté, pour son premier poste, à Papeete, à bord de l'aviso la Durance. Il y accoste le 23 janvier 1903 et, à peine arrivé à Tahiti, doit partir en mission, car un cyclone a ravagé l'archipel des Paumotu une semaine auparavant. Le premier contact avec la Polynésie lui fait donc découvrir à la fois la séduction des îles et leur dévastation, le cataclysme naturel reflétant un cataclysme culturel autrement plus grave: la métaphore du naufrage parcourt le journal que tient Segalen durant son séjour et on en perçoit encore l'écho dans un texte bref longtemps inédit, Pensers païens, écrit peu de temps après Les Immémoriaux. Les naufrageurs de la culture polynésienne, ce sont les hommes du Livre, les missionnaires; ce sont eux aussi qui, paradoxalement, en ont "sauveté" les débris. Et c'est là que l'écrivain découvre ce qu'il appellera lui-même son "destin d'exotisme". Comme d'autres livres de Segalen, Les Immémoriaux seront le fruit à la fois de méditations, d'expériences sensibles, et d'un immense travail de recherche: le jeune homme interroge la mémoire des livres, lit quasiment tout ce qui a été écrit sur la Polynésie durant le XIXème siècle; sur cet ensemble souvent lacunaire, voire illisible, de sources, inscrit un nouveau texte, inventant du même coup ce mode particulier d'écriture qui le caractérise: il écrit "sur" Tahiti, et ce qu'il écrit se superpose aux livres antécédants, tout en empruntant à la littérature orale quelques-unes de ses grandes modulations. Et pourtant, comme le remarquera avec finesse Pierre Loti, le livre "ne rappelle rien de déjà connu". Il n'existe pas de modèle en effet pour Les Immémoriaux; Segalen prend grand soin de se distinguer des écrivains exotiques en vogue à son époque et, s'il avait sans doute déjà lu Stevenson, les livres de l'écrivain anglais, pour attachants qu'ils soient, sont d'une autre texture. Les Immémoriaux prennent par ailleurs le contre-pied du mythe tahitien installé dans la littérature française depuis le XVIIlème siècle, mythe dont Le Mariage de Lotiest un des derniers avatars. La vision que donne Segalen du Tahiti païen est beaucoup moins rassurante en définitive que la version idyllique des navigateurs et des romanciers, ce qui contribue sans doute à expliquer l'insuccès du livre: de nos jours encore, le paradis océanien sert de refuge à de nombreux rêves que vient déranger le récit de Segalen. Ce rapport éminemment paradoxal avec ce qui a précédé nous occupera beaucoup. Disons pour l'instant que ce livre, inaugural, rompt avec l'esthétique traditionnelle de l'époque et témoigne d'une 10

maîtrise exceptionnelle chez un aussi jeune écrivain: quand Segalen arrive à Tahiti, il a 25 ans, et l'ouvrage paraîtra quatre ans plus tard, le 24 septembre 1907, pour être précis. Le récit, en effet, est à la fois unique et pluriel: l'écrivain y raconte l'effondrement d'une culture, l'échec d'une initiation, la quête de l' écri ture, menée aussi bien par Paofaï, un des deux personnages principaux du livre, que par l'écrivain lui-même, toutes ces lignes convergeant vers la scène centrale, le récit des Origines. Dans ce récit multiple, retenons d'abord, puisqu'il faut bien en débrouiller les fils, celui de l'initiation: Terii, disciple de Paofaï et acteur principal, y échoue lamentablement. Au lieu de garder, comme ses maîtres, la mémoire de son peuple, il oublie les mots sur la Pierre-du-récitant et, ce qui est plus grave encore, s'endort au lieu de recueillir le Récit originel. Tout en racontant cet échec qui contient en germe la mort de la culture polynésienne, l'écrivain l'abolit, puisque c'est lui qui, désormais, sauvera de l'oubli la mémoire des Maoris. Et ses recherches lui feront découvrir une société bien plus complexe que ne le laissait supposer l'aimable mythe tahitien élaboré par les Européens; écrivant son premier livre, il s'initie, lui aussi, mais au métier d'écrivain. Et là, il s'agit d'une initiation réussie. Par chance, l'intérêt que Segalen a toujours montré pour ce support matériel qu'est d'abord un livre a préservé les étapes de cette initiation: toutes ses ébauches ont été soigneusement conservées, et le manuscrit des Immémoriaux a été confié à la Bibliothèque nationale de Paris par sa fille, madame Annie Joly-Segalen. Il se compose de deux dossiers: les notes préparatoires d'une part et, d'autre part, les deux versions du livre, ce qui permet de retrouver les documents ayant servi à l'élaboration de l'oeuvre, et tout à la fois d'apprécier la différence séparant les deux versions. Cette différence n'est pas, à première vue, considérable: l'architecture du livre n'est guère modifiée et de nombreux passages sont laissés sans retouches; toutefois, les choix qui se dessinent sont décisifs: c'est dans la deuxième version notamment que l'écrivain adopte de manière systématique le point de vue maori. Nous y reviendrons, bien sûr, mais insistons dès maintenant, car il s'agit là d'une caractéristique essentielle de la narration: tout est vu, raconté du côté tahitien et le lecteur, de ce fait, privé de ses repères habituels et immergé dans un monde qu'il ne connaît pas. C'est également en passant de l'une à l'autre version que Segaleninvente littéralement, par cisèlement et élagage, la langue des
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Immémoriaux, capable de restituer les chants de la mémoire polynésienne. Si bien que la première version, déjà très belle, apparaît comme datée dans son style et son ancrage ethnographique; la seconde, sévèrement corrigée, est bien meilleure. Ce travail très lucide, que Segalen aurait sans doute accompli pour tout ce qu'il a laissé inachevé, permet au livre, comme à toute grande oeuvre, à la fois d'appartenir à son époque et de lui échapper. En contrepartie, l'obscurcissement délibéré du texte oblige le lecteur à suivre, lui aussi, le chemin de l'initiation. Ecrivain exigeant, Segalen était du reste parfaitement conscient de l'effort qu'il demandait au public. Ille redira dans Peintures: "Le peintre seul et ceux qui savent voir ont accès dans l'espace magique", mais le prière d'insérer des Immémoriaux était déjà sans ambiguïté:
Ce livre d'une généralisation plus vaste que l'objet restreint qu'il enfenne, se réclame de sa sincérité d'exotisme et de ce fait que, ni dans son vocabulaire, ni dans ses pensers strictement Maori, il n'avoue aucune concession au lecteurI. Cet avertissement un peu provocateur aide à comprendre la destinée difficile du livre, qui vaut d'être rappelée. Les Immémoriauxparaissent en septembre 1907 au Mercure de France, à compte d'auteur. L'édition originale, tirée à 1700 exemplaires, porte, comme justification du tirage, un signe de l'écriture pictographique de l'île de Pâques qui, comme l'indique le manuscrit, symbolise "la terre et l'homme". Or, l'ouvrage, publié sous le pseudonyme de MaxAnély, va connaître, comme le peuple dont il évoque le destin, un long temps d'oubli. 11 est en effet accueilli dans l'indifférence générale: les critiques se disent déconcertés par le style de l'auteur et, pour certains comme l'abbé Delfour, choqués par l'immoralité d'un livre qui fait l'éloge du paganisme et met en cause l'action des missionnaires en Polynésie. Même chez les amis de Segalen, l'accueil est mitigé: Remy de Gourmont, qui avait pourtant introduit le jeune écrivain au Mercure de France, ne prend pas la peine de faire un compte-rendu et c'est Rachilde, critique influente il est vrai, qui consacre aux Immémoriaux un article élogieux. Claude Debussy est l'un des seuls à 1Prière d'insérer, dossier des Immémoriaux, Bibliothèque nationale, Paris, département des manuscrits.
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comprendre l'intérêt du livre et, en termes très justes, à en complimenter l'auteur. Claude Debussy, capable lui aussi de s'intéresser aux voix d'autres cultures, est incontestablement l'un des compositeurs les plus novateurs de son temps: il est à même de comprendre mieux qu'un autre le livre de Segalen, qu'il juge de "seconde lecture", ce que reconnaît bien volontiers son auteur. Victor Segalen présente son ouvrage pour le prix Goncourt, sans trop y croire; comme il le dit à Jules Renard, il souhaite par là pouvoir écrire plus facilement un deuxième livre, sans être à nouveau obligé d'emprunter de l'argent à ses parents: un prêt de mille francs, consenti contre reconnaissance de dette, avait été indispensable pour publier Les Immémoriaux. Le jeune écrivain n'est guère introduit dans les milieux littéraires et la mort de Huysmans, qu'il connaissait personnellement, le prive d'un appui sérieux. Au premier tour, aucune voix ne se porte sur Les Immémoriaux et le prix sera attribué à Emile Moselly pour un roman dont personne ne se souvient plus aujourd'hui, Terres lorraines. Le livre est donc méconnu: la première édition s'est si peu vendue que le Mercure de France possédait encore la moitié des exemplaires en 1927 ; et pourtant, Les Immémoriaux feront l'objet de plusieurs autres publications après la mort de l'écrivain, et l'ouvrage est disponible, de nos jours, en plusieurs éditions de poche. Pour méconnus qu'ils soient, Les Immémoriaux ne disparaissent toutefois jamais tout à fait de la scène littéraire : quelques études, comme cel1es de Jules de Gaultier en 1922, de Gilbert de Voisins en 1929, de Geo Norge en 1936 ponctuent, comme en pointil1és, leur trace. Mort en 1919 à 41 ans, Victor Segalen n'a publié de son vivant que trois livres: Les Immémoriaux, en 1907, Stèles en 1912 et Peintures en 1916. Laguerre, et une mort précoce qui laisse l'oeuvre inachevée, ont contribué à différer l'écho qu'elle aurait dû avoir. Toutefois, ces circonstances n'expliquent pas
tout. En fait, cette oeuvre très en avance sur son époque

- la

prose de

Peintures est d'une audace que peu d'oeuvres contemporaines égalent - ne pouvait être lue que bien plus tard Si des écrivains aussi prestigieux que Claudel ou Saint-John Perse ont contribué, par leur indifférence ou leur hostilité, au silence qui a longtemps entouré l'oeuvre, ce sont malgré tout d'autres écrivains, Geo Norge, Pierre Jean Jouve, Philippe Jaccottet, Edouard Glissant qui en reconnaissent les premiers l'importance: Jouve consacre plusieurs ]3

articles à Segalen en 1950 et préface, en 1955, Peintures et Equipée, dans l'édition du Club du Meilleur livre. Les titres des articles consacrés à Segalen révèlent bien le destin de l'auteur: en 1936, Geo Norge parle d' "un grand poète méconnu" et s'étonne du silence étrange qui entoure une oeuvre qu'aucune anthologie ne cite, pas même celle de Marcel Raymond, De Baudelaire au Surréalisme. En 1955, l'article de Gaétan Picon au Mercure de France s'intitule, de manière plus optimiste: "Découvrons Victor Segalen"; Jean Laude consacre un très long article, en 1956, à l'écrivain: le titre, "Présence et actualité de Victor Segalen" , met enfin le poète à sa juste place. C'est également à partir de 1955 que différentes revues commencent à publier de nombreux inédits. La redécouverte, grandement facilitée par le travail considérable et extrêmement intelligent de la fille de l'écrivain, est concrétisée par la publication, en 1956, des Immémoriaux dans la collection Terre humaine, dirigée par Jean Malaurie. Cette réédition a le mérite incontesté de faire resurgir, dans une collection prestigieuse, un livre méconnu. Toutefois, le texte est accompagné de dessins, souvent des reproductions d'oeuvres de Gauguin, de cartes, de photos d'objets océaniens, qui n'existaient pas dans la première édition: du même coup, c'est l'aspect ethnographique du livre qui est mis en valeur, justifiant sa présence dans la collection, mais rendant le texte curieusement illustratif. C'est pourquoi nous avons, dans nos références, donné la préférence à l'édition Points/Seuil, tout en regrettant qu'il n'existe pas encore, pour ce beau livre, une belle et fidèle édition critique. Il aura donc fallu à cette oeuvre novatrice des décennies pour trouver ses lecteurs. Ajoutons que le grand public l'ignore encore ; l'important travail que consacre Henry Bouillier à Segalen inaugure les travaux universitaires, de plus en plus nombreux aujourd'hui, consacrés à l'auteur: sa thèse, Victor Segalen, publiée en 1961 au Mercure de France, est le premier travail d'envergure qui lui est consacré; elle reste, de nos jours, une source irremplaçable d'informations et d'analyses et constitue un bel hommage à l'écrivain. La première biographie paraît en 1992. L'étude de Gilles Manceron, Segalen, est incontestablement très bien documentée; elle aide aussi à comprendre à quel point oeuvre et vie sont liées. Pour l'écrivain, en effet, vivre, voyager et écrire sont une même chose; les livres en projet le contraignent à vivre et on peut penser 14

que le retour sur les lieux de naissance, lié au projet d'un livre impossible à écrire, Les Immémoriaux bretons, a, autant que la maladie, scellé le destin du poète. Dès qu'il commence à écrire, Segalen procède comme il le fera toujours: travailleur infatigable, il met en chantier plusieurs livres à la fois. Les Immémoriaux sont ainsi le noyau d'une oeuvre à venir, d'un cycle inachevé qui s'ouvre et se ferme par le bel hommage rendu à Paul Gauguin, mort aux Marquises quelques mois avant l'arrivée de Segalen à Tahiti; le peintre est à la fois l'initiateur et le grand modèle: l'écrivain lui consacre d'abord un article court, mais essentiel, Gauguin dans son dernier décor, qui paraît au Mercure de France dans le numéro de juin 1904. Par la suite, la grande ombre du peintre ne cessera d'être présente: les couleurs de la terre de Chine remémoreront au voyageur sa palette et il écrira pour lui, quelques années avant de mourir, en 1916, l'Hommage à Gauguin. Toute sa vie, Segalen a pensé à un manuscrit qu'il n'a jamais achevé, Le Maître-du-jouir : ce récit, qui devait constituer une suite aux Immémoriaux, met en scène un personnage qui, par bien des côtés, ressemble au maître que l'écrivain s'était choisi. Par ailleurs, alors qu'il n'a pas encore achevé Les Immémoriaux, Segalen compose, en février 1906, un bref dialogue entre un Maori et un Européen, Pensers païens, qui devait, dans son esprit, servir peut-être de préface au Maître-du-jouir. En mars 1907, il écrit, pour Claude Debussy, un article sur la musique polynésienne, Voix mortes: musique maori, qui paraîtra dans le Mercure musical du 15 octobre 1907 . Enfin, en 1908, une nouvelle, La marche du Feu2, témoigne à son tour de la persistance du souvenir océanien dans son oeuvre. Gauguin dans son dernier décor, Les Immémoriaux, Pensers païens, Le Maître-du-jouir, Voix mortes: musique maori, La marche du Feu, Hommage à Gauguin: tel est le cycle polynésien où chacun des textes entretient avec les autres des rapports étroits. Il y a lieu bien sûr d'adjoindre à cet ensemble le journa13 de Segalen, qui est souvent le premier laboratoire où il essaie ses phrases. Tenu du 9 octobre 1902 au 2 février 1905, depuis le départ vers Tahiti jusqu'au retour à Toulon, ce journal accompagne la genèse et la rédaction du livre, et sa lecture est une excellente propédeutique à ce dernier, 2Gauguindans son dernier décor rassemble, en plus de l'article de 1904, Pensers païens, La marche du Feu, Hommageà Gauguin, Fontfroide, Fata Morgana, 1986.
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publié sous le titre Journal des îles, Fontfroide, Fata Morgana, 1989. 15

puisqu'on en voit l'idée germer dès l'arrivée de Segalen à Tahiti, tout ce qu'il observe, ressent et apprend permettant ensuite à ce germe de se développer. Comment donc rendre compte de l'ensemble de ces textes et des Immémoriaux en particulier? Une difficulté majeure consiste dans la nature même de la documentation et dans le statut ambigu que cette dernière confère au livre, la publication des Immémoriaux dans une collection d'ouvrages ethnographiques ayant bien sûr entretenu et aggravé l'équivoque. Les Immémoriaux sont-ils un roman ethnographique? Il n'est pas nécessaire de différer notre réponse: c'est non. Il ne s'agit pas d'un "roman", Segalen aurait sans aucun doute récusé le terme, et encore moins d'un roman ethnographique. Il n'en reste pas moins que cette documentation est immense, passionnante à étudier, et magnifiquement présente dans le livre: tous les commentateurs l'ont dit, il n'écrit rien qui ne soit rigoureusement exact, et sa reconstitution de Tahiti est, en tous points, remarquable. Etudier Les Immémoriaux, c'est donc forcément inventorier la mémoire du livre et le lecteur ne s'étonnera pas que nous y consacrions une partie de notre étude: même si le livre n'est pas un roman ethnographique, sa dimension ethnographique ne peut être niée, et il n'est pas étonnant que des ethnologues s' y soient intéressés, ce qui montre de surcroît à quel point l'auteur a su être convaincant. Par ailleurs, connaître l"'avant-texte" permet de comprendre comment Segalen utilise des sources très diverses, voire hétéroclites. Ensuite, découvrirles ouvrages qu'a lus l'auteur permet au lecteur de se forger, à son tour, une image de la Tahiti des anciens temps: même si elle ne peut être identique à la représentation de l'écrivain, cette image permet de définir ce qui diffère, dans le livre de Segalen, à la fois des observations effectuées sur la Polynésie pendant tout un siècle, et du mythe paradisiaque forgé par et pour les Occidentaux. Une dernière raison doit encore être invoquée, puisque notre étude se réfère à des travaux récents dont l'écrivain, évidemment, ne disposait pas: si l'on admet qu'un livre peut, dans une certaine mesure, échapper à son auteur, nous dirons alors que, par don de voyance ou d'intuition, Segalen a décrit, dans Les Immémoriaux, des phénomènes plus complexes qu'il ne le croyait. Rappelons, tout d'abord, que le récit se compose de trois parties: la première évoque la Tahiti des anciens temps, au moment 16

même où arrivent les missionnaires, en 1797 ; la deuxième, très brève, composée d'un seul chapitre, "Le parler ancien", engloutit vingt années; la troisième, enfin, montre Tahiti christianisée. Cette composition en miroir permet évidemment de mettre en lumière les désastres de l'évangélisation et l'intention déclarée de Segalen était de montrer comment une culture en efface une autre et la détruit trait pour trait. Or, le récit échappe en partie à cette intention et la troisième partie laisse également pressentir comment se forge par ressemblance, compromis et substitution, dans le palimpseste des cultures, ce qu'un ethnologue contemporain, Alain Babadzan, appelle une "nouvelle tradition", issue de la confrontation de deux mondes différents. Il nous a ainsi paru que les ouvrages les plus récents permettaient de mieux comprendre ce qu'écrivait Segalen il y a presqu'un siècle, ce qui prouve, s'il en était besoin, que son livre est un classique. Le lecteur l'aura compris: le statut du livre est équivoque et l'auteur entretient cette équivoque, qui est comme la raison d'être de son oeuvre. Il serait donc imprudent de vouloir la lever, et nous insisterons plutôt sur la nature paradoxale du projet d'écriture dans Les Immémoriaux. Ainsi, nous explorerons tout d'abord les voies qui ont été celles de l'initiation pour Segalen: un écrivain européen se trouve, par destin, recevoir l'héritage et la charge de la mémoire polynésienne; initié par un maître, Gauguin, il devient à son tour initiateur et cherche à retrouver la parole vivante des récitants, gravant ainsi par l'écriture les dits perdus. Nous verrons ensuite comment il constitue son livre en véritable mémorial: décrivant l'échec d'un peuple qui a perdu le souvenir de son origine et n'a pu conserver les mots qui faisaient sa force, il consigne cet échec, et par là même l'abolit, puisqu'il tire de l'oubli, grâce aux chants de mémoire, un monde perdu, ce "cinquième monde" des grands navigateurs, et lui redonne vie. Sans doute Segalen lie-t-il la recherche de l'écriture à celle de l'origine: une voix en recouvre une autre, la civilisation du Livre a submergé la mémoire vivante des récitants, mais c'est précisément en commémorant cette perte irréparable que l'écrivain trouve le fondement même de son écriture. L'origine est probablement à tout jamais hors de portée, recouverte par le palimpseste des écrits et des pratiques, et pourtant toute la dynamique de l'oeuvre cherche à approcher ce qui, là, ne peut s'atteindre, créant ainsi cet "espace magique" que les livres ultérieurs ouvriront tour à tour et dans lequel l'écrivain maintenant nous convie.
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Première partie

LES VOIES DE L'INITIATION

Esprit de la terre, que jadis on nourrissait de coeurs vivants, l'Etranger donne son oeuvre vive en aliment, pour Toi. (Le Maître-du-jouir)

CHAPITRE

I

LE DESTIN D'EXOTISME

"Le destin d'exotisme": telle est la belle expression que Segalen choisit lui-même pour expliquer rétrospectivement sa vie. Alors qu'il est occupé à rédiger son Hommage à Gauguin, durant l'automne 1916, l'écrivain demande à son ami Saint-Pal-Roux de lui céder pour un temps les bois sculptés qui décoraient la maison du peintre à Hiva-Ga, et dont il lui avait fait cadeau à son retour de Polynésie. Il ignore que ce dernier, qui connaît, à cause de la guerre, de graves difficultés financières, les a mis en vente; Segalen en effet songe à ce décor qui a été celui du peintre comme "au cadre digne et sûr" de l'oeuvre qu'il tente, voyant en lui:
la liaison, la charnière entre des blocs erratiques et lourds à porter isolés: Gauguin, Monfreid, Tahiti, les Maoris, mon oeuvre tahitienne donnée ou à venir; autant de fragments dont le destin d'exotisme m'a rendu le "Conservateur", le gardien, l'héritierl.

Chacun des mots de cette phrase a son importance, et nous aurons l'occasion de commenter les trois derniers. Pour l'instant,
1Lettre à Saint-Pal-Roux du 15 octobre 1906, Correspondance Saint-PolRoux- Victor Segalen, Mortemart, Rougerie, 1975, p.80. 21

examinons l'expression qui donne son titre à notre chapitre: que Segalen soit un exote, toute son oeuvre est là pour en témoigner; quant au terme de "destin", s'il est plus étonnant, il est aussi celui qui convient le mieux à l'existence de l'écrivain. Rappelons tout d'abord que la Polynésie n'est pas une destination que Segalen avait choisie. En tant que médecin de Marine, il devait partir, mais il aurait préféré une autre affectation. C'est pourtant à Tahiti qu'il va à la fois naître à une nouvelle existence, et découvrir l'oeuvre de Gauguin, cette rencontre déclenchant chez le jeune homme, non pas le désir d'écrire, il est déjà présent, mais son accomplissement. Car il n'est pas totalement néophyte en la matière: si Les Immémoriaux sont le premier livre que publie Segalen, il ne s'agit pas du premier texte qu'il ait écrit. Le récit le plus ancien qu'il ait gardé date de l'été 1899 et s'intitule A Dreuz an Arvor. Il est permis de voir dans ce texte inaugural les signes qui annoncent "le destin d'exotisme" : les mots qu'il choisit sont bretons, malaisés à traduire et l'orthographe bretonne Penmarc'h, Saint-Gwénolé, les dépayse. Le jeune homme y évoque curieusement la forêt du Huelgoat où il devait mourir vingt ans plus tard. Par ailleurs, bien avant d'écrire, il s'intéresse à la musique, compose et connaît les oeuvres de Debussy et de Wagner, pour ne citer que ceux dont l'influence est la plus visible: on sait qu'après la publication des Immémoriaux, Segalen entretiendra des relations suivies avec l'auteur de Pelléas et Mélisande, et qu'il écrira pour lui plusieurs livrets, lui proposant Siddharta, puis Orphée-roi. Il parle également de Wagner dans sa thèse pour le doctorat en médecine, publiée en 1902 sous le titre Les cliniciens ès lettres; il s'agit de son premier travail de longue haleine: son ambition est d'évaluer comment des écrivains ont su conduire leurs investigations sur le "document humain". Si cette thèse est un écrit de jeunesse, le sujet en est déjà littéraire: outre les écrivains naturalistes, Segalen s'intéresse à Flaubert, à Hector Malot, à Huysmans; comme le remarque Starobinski en préfaçant la réédition de l'ouvrage, le choix des thèmes est "exotique" puisqu'ils impliquent une ouverture sur un monde où le regard médical moderne interviendra en qualité d'étranger; le style est déjà très travaillé, si bien que son jury lui reprochera "son écriture artiste". L'influence de Huysmans, qu'il connaîtra personnellement, se fait déjà sentir, et sera encore bien plus nette dans la première grande oeuvre: on trouve, en effet, dans Les Immémoriaux, la même recherche de l'adjectif précis et rare, le même 22

goût de l'ellipse et du raccourci que chez l'auteur d'A rebours. On peut dire de Segalen ce qu'il dit de Huysmans, le louant "dans sa jalousie de précieux orfèvre et d'ouvrier d'art" de bannir le mot banal
et le cliché 2 .

Segalen a également écrit un article consacré aux "synesthésies" qui devait être primitivement un chapitre de sa thèse, et qui sera son premier texte publié au Mercure de France en avril 1902. Il y traite des "correspondances possibles des données sensorielles entre elles3" et développe des idées qui doivent beaucoup à Baudelaire, dont il cite "Les Correspondances", et aux Symbolistes. Même si l'écrivain préfère, dans sa maturité, percevoirla diversité du monde plutôt que son unité, l'intérêt pour la sensation restera une constante de l'oeuvre: Segalen assigne à l'artiste la tâche d'éveiller la "sensation-idée". Ainsi, après s'être attaché à l'audition colorée, il traitera bientôt d'un phénomène analogue: Dans un monde sonore, publié au Mercure de France le 15 Août 1907, est une nouvelle très curieuse qui rappelle à la fois Huysmans et Edgar Poe, mettant en scène un personnage qui s'est enfermé jusqu'à la folie dans un univers de sons d'un raffinement et d'une subtilité qui rappelle les inventions baroques et la sensibilité exacerbée de Des Esseintes. Les Immémoriaux témoigneront plus tard du même intérêt pour la sensation, et l' écri vain s'efforcera de donner du monde sensible un équivalent pro sodique, cherchant à retrouver ce qu'il nommera à plusieurs reprises dans son Essai sur l'exotisme la "saveur du divers" : il va ainsi créer, dès son premier livre, une langue qui soit capable d'évoquer tout à la fois les sons, les odeurs et les couleurs; Debussy, l'un des rares à en féliciter l'auteur, lui dira: "On voit le peuple que vous décrivez. On le touche. On le flaire", mettant ainsi en évidence une des grandes réussites du livre. Précédant Les Immémoriaux, un autre texte nous est encore parvenu: Segalen a conservé le brouillon d'un poème, daté de "NewYork, le 21 octobre 1902,2 heures du matin", et dont le titre est "La Tablature4". On peut juger ce texte comme le fait lucidement la voix féminine qu'il met en scène:
Vous possédez ce que l'on n'acquiert pas, mais vous avez tout le
2

Les cliniciens ès lettres, p.l13.

3

Les synesthésieset l'école symboliste,Montpellier,Fata Morgana, 1981.
1992, p.139.

4publié dans Segalen de G. Manceron, Paris, J.C.Lattès, 23

reste à acquérir.

En 1901, dans une lettre à sa mère datée du 19 novembre, Segalen écrivait qu'il songeait à devenir "médecin critique d'art", ce qui prouve à quel point le chemin pacouru est considérable: c'est incontestablement le départ hors de France et la découverte d'un nouveau continent qui auront donné à son destin une toute autre envergure.

1. Une nouvelle naissance

De fait, l'arrivée en Polynésie annonce une nouvelle vie pour Segalen: il a échappé à l'emprise de sa famille, est parti au bout du monde, a traversé l'Océan jusqu'à New York puis les Etats-Unis, et ce n'est qu'après "l'ennui de douze jours de mer", écrit-il dans son journal en date du 23 janier 1903, qu'il découvre "la silhouette triomphante et parfumée de Tahiti". Des années plus tard, il se répétera "comme un leitmotiv" que "l'arrivée à Tahiti reste "décidément incomparables". Le voyageur n'aime pas la mer:
Moi je trouve la mer peu emballante, nauséeuse et bête6 .

Sans doute éprouve-t-il, en arrivant, les sentiments qu'il prête à Paofaï croyant enfin aborder l'île promise: On embrassait d'un regard de convoitise la rive désirée: ainsi, disait Paofaï, ainsi fait un homme, privé de plaisirs pendant

5

lettre à sa femme du 16 mai 1909, in Lettres de Chine, Paris, U.G.E.,1993,

p.31. 6Journal, 12 avril 1903, op.cité, p.73 24

quatorze nuits, et qui va jouir enfin de ses épouses. Les odeurs palpitaient, plus vives pour les visages lassés du grand large fade, et les yeux, qui depuis si longtemps roulaient sous des formes mouvantes, se reposaient à discerner des contours solides (113).

Cette impression de renaissance est sans doute d'autant plus forte qu'elle vient après un épisode éprouvant: le jeune homme, hospitalisé à San-Francisco pour une fièvre typhoïde, a bien cru mourir et la convalescence lui a laissé, écrit-il dans son journal:
Sous le coup de fouet de la fièvre, tout un renouveau de désirs et de petites joies, de petites joies inconnues de la pleine santé.

Le voyage à Tahiti, par la longueur du trajet et le risque mortel de la maladie, prend une allure de voyage initiatique. Comme pour Michaux, mais avec moins de violence, il a fallu à Segalen accomplir ce "voyage d'expatriation" destiné à "expulser sa patrie, les attaches de toutes sortes?", pour ressentir le choc du Divers et découvrir un univers mental et physique différent qui va faire naître l'écrivain. Dans une lettre à sa femme du 8 août 1909, il écrira:
l'ai cette chance, un mois après mon arrivée dans un pays, de tenir mon livre: Tahiti: arrivée 23 janvier. I ° mars: Immémoriaux...Chine. 12 juin-l°août: Fils du Ciel - ou équivalent.

Le sujet du livre apparaît donc bien comme un don que l'étranger reçoit pour prix de son voyage et, si Segalen voyage, c'est, sans aucun doute, avant tout pour écrire. Cette renaissance est symbolisée par un changement de nom. Bien sûr, il est vrai que les réglements de la Marine interdisaient à un officier en exercice de publier sans autorisation préalable. Toutefois, comme le lui avait fait remarquer Claude Farrère, prendre un pseudonyme ne changeait rien à l'affaire. Ce n'est donc pas pour respecter un réglement que Segalen choisit de publier sous un autre nom, mais parce qu'il sait qu'au changement des êtres doit correspondre celui des noms. Il trouve son pseudonyme, Max-Anély, tout en écrivant son
7biographie sommaire rédigée par Henri Michaux, Cahier de l' Herne, p.I5. 25

premier livre: le nom apparaît sur une grande feuille qu'il garde dans le manuscrit de la première version du texte, quand il finit d'écrire ce qui est alors le chapitre VIII, et qui deviendra ensuite "Les baptisés". Ce pseudonyme est vraiment un nom d'emprunt puisqu'il se compose de deux prénoms: le premier est celui de l'ami de longue date, Max Prat, et le second un des prénoms de sa femme, légèrement modifié. Tel qu'il est, le nom de plume est un peu précieux et affecté, le trait d'union qui unit les deux prénoms donnant de surcroît à l'ensemble un caractère curieusement androgyne: l'écrivain emprunte aux êtres les plus chers un peu de leur identité, son nom devenant celui de sa femme à qui il écrira qu'elle est "tissée dans sa vie" ; le nom du père, dont Segalen portait, comme c'était l'usage, le prénom, disparaît définitivement, même si le patronyme que se choisit l'écrivain, pour publier Stèles, en 1912, semble être identique. En effet, comme le montre l'orthographe de l'acte d'achat des oeuvres de Gauguin à Papeete, intitulé "Adjudication M.Ségallin", la prononciation n'est pas la même. L'accent aigu figure sur tous les papiers administratifs de la famille, lui-même l'avait gardé pour signer ses premiers articles au Mercure de France. Avant de modifier l'orthographe, il prendra la précaution d'avertir son père et insistera sur la prononciation "lène" à la bretonne. Victor Ségalin - Max-Anély - Victor Segalen: le dernier nom est de loin le plus beau; c'est aussi le plus authentique, celui qui, débarrassé de l'orthographe et de la prononciation francisée, retrouve la consonance bretonne originelle. L'auteur y tient désormais au point de commenter ce nom dans un de ses livres, René Leys : le parler chinois le transforme en "Monsieur Siè", et le narrateur rappelle qu'il préfère à la traduction de son nom en chinois "Orchidée du pavillon des vierges", son "Epi de seigle" bretons. Ce qui frappe également, c'est que le parcours des noms réalise ce que l'auteur, mort trop jeune, n'a pas eu le temps d'achever: le retour à soi-même après le détour par un nom étranger, ce retour étant, en même temps, retour à la tradition celtique; de même, après Les Immémoriaux polynésiens et l'oeuvre chinoise, Segalen voulait écrire Les Immémoriaux bretons qui, adoptant le plan du premier livre, auraient fermé la boucle de l'oeuvre.

"René Leys, Paris, Gallimard, collection "L'Imaginaire", 1971, p.65. 26

2. Vers "les Sinistrés"

Le destin d'exotisme qui envoie le jeune médecin à Tahiti ne va pas l'épargner. Certes, Segalen subit, dès l'arrivée, le charme de l'île. Les lettres qu'il écrit à ses parents, à son ami Emile Mignard, son journal enfin permettent de deviner l'impression qu'il a eue en découvrant Tahiti. Il est sensible aux couleurs, décrit les "longues robes bleues ou roses des Tahitiennes" et "le flamboiement de toutes choses". Il se dit stupéfait du sens musical des indigènes et note dans son journal les caractéristiques de leur musique, surprenantes pour un Européen. Mais il constate aussi avec tristesse la dégradation du monde tahitien et l'affadissement de sa belle diversité. Dans son journal, en date du 31 janvier, il note que les femmes qui "jadis allaient nues font des mines effarouchées, ramènent leurs robes en gestes étriqués, stupides". Cette impression qu'il a en abordant Tahiti, Segalen va, encore une fois, la prêter à l'un de ses personnages, Terii en l'occurrence. Quand ce dernier revient sur l'île après vingt ans d'absence, il constate que "la rade et la rive semblaient, aussi bien que jadis, habitables et peuplées", mais une cruelle déconvenue l'attend: personne pour l'accueillir, des paroles et des coutumes auxquelles il ne comprend strictement rien. La scène est traitée sur un mode presque burlesque, Terii, qui ne connaît que le salut traditionnel, commence par se couvrir de ridicule:
Il voulut, en grande amitié, frotter son nez contre le sien. L'autre se déroba, le visage sévère. Les gens ricanaient à l'entour. Roométua, se levant, prit Terii dans ses bras et lui colla ses lèvres sur lajoue (124).

Un peu plus tard, il ne comprend pas davantage l'attitude des femmes surprises au bain par "les regards envieux" d'un étranger: elles cherchent, exactement comme le décrit Segalen dans son journal, à se cacher et Terii se demande: "en quoi l'oeil d'un homme de cette espèce peut-il nuire à la peau des femmes 7"; l'ébahissement de "l'ignorant", qui va même jusqu'à supposer que peut-être quelque partie du corps "est frappée de tapu", fait sourire le lecteur qui perçoit, à son tour, par retour de regard, ce qu'a d'affligeant et de
27

grotesque la pudeur apprise des Européens. Segalen constate également le métissage et le déplore. Les chants tahitiens, hybrides, en offrent un bon exemple:
Les himénés ont malheureusement une double origine. Les uns sont des adaptations de musique européenne d'ordre inférieur, musique de bas orphéons; les autres sont authentiques et d'une saveur exquise9.

D'un côté donc, une authenticité qui permet de goûter la saveur du Divers, de l'autre une dégradation avilissante, comme si les Tahitiens ne pouvaient imiter de l'Europe que ses pires productions. La coexistence de ces deux états dans la société maorie, comme superposés, revient sans cesse dans les descriptions de Segalen: la nature est restée intacte, les Tahitiens sont gais et hospitaliers, l'île exerce toujours sur les voyageurs la même séduction sensuelle, celle que Terii remarque avec mépris chez les "hommes à peau blême" :
Pour tous ces matelots coureurs de mers, pêcheurs de nacre ou chasseurs de baleines, les îles Tahiti recèlent d'inconcevables délices et de tels charmes singuliers qu'à les dire, les voix tremblotent en se faisant douces, pendant que les yeux clignent de plaisir (123).

L'attitude "touristique", qui traîne dans bien des récits de voyage et dans bien des romans, réduit souvent, en effet, les charmes de l'île à ceux des vahinés. Segalen, qui est poète, dira avec plus de retenue et d'élégance la séduction de l'île dans une lettre écrite des années après qu'il l'a quittée:
Je t'ai dit avoir été heureux sous les tropiques; c'est violemment vrai. Pendant deux ans en Polynésie, j'ai mal dormi de joie. J'ai eu des réveils à pleurer d'ivresse du jour qui montait. Les dieux-dujouir savent seuls combien ce réveil est annonciateur du jour et révélateur du bonheur continu que ne dose pas le jour. J'ai senti de l'allégresse couler dans mes muscles. J'ai pensé avec jouissance; j'ai découvert Nietzsche. Je tenais mon oeuvre, j'étais libre, convalescent, frais et sensuellement assez bien entraîné. J'avais de
9

Lettre à ses parents du 4 février 1903. 28

petits départs, de petits déchirements, de grandes retrouvées fondantes. Toute l'Île venait à moi comme une femmelO .

Pour le jeune homme qu'est Segalen, la révélation de l'île est tout ensemble celle des sens et de l'oeuvre, et le plaisir à vivre aide à deviner ce que devait être l'ancienne civilisation maorie où il était une évidence. Cette douceur de la vie contraste violemment avec l'épisode destructeur auquel le jeune médecin est confronté dès son arrivée; un cyclone s'abat le 7 janvier sur les îles Tuamotu: Segalen participe à bord de la Durance aux opérations de sauvetage et se trouve immédiatement confronté à un spectacle de mort et de désolation. L'article que le gouverneur Petit lui suggère d'écrire est le premier texte polynésien de Segalen, au titre évocateur: Vers les Sinistrés. Il Y décrit avec retenue et sympathie la misère qui s'est abattue sur les îles,"les débris mesquins et piteux qui mieux que des ruines, atteignent à une plus absolue navrance1l" ; il relate, aussi bien dans son journal que dans son article, les épisodes douloureux qu'on lui a racontés:
Les meilleurs plongeurs ont péri, car forts d'eux-mêmes, ils voulaient sauver leur femme, leurs enfants ou leurs piastres. L'un d'eux rejeté en mer à travers la passe, a nagé, des heures durant, entraînant ses deux enfants. Le plus jeune noyé, il le portait encore, et l'autre tenait bon jusqu'au moment où, près d'accoster, le poids du cadavre fit disparaître les deux survivants. Le style est sans pathos, précis dans sa description et d'un

travail littéraire sans commune mesure avec ce que devait être
l'ordinaire de la revue dans laquelle il est publié, Armée et Marine. Segalen n'hésite pas à prendre à parti "l'Europe casanière" qui, écritil, apprendra que "les îles Pomotu existent puisqu'elles viennent d'être dévastées" et à évoquer les "relents tristes d'une vie de sauvages en voie de perversion civilisée". Le passage du cyclone n'est en réalité que le révélateur d'une dévastation plus ancienne, plus redoutable, et la "jonchée funéraire" 10Lettre à Henry Manceron du 23 septembre 1911, Trahison fidèle, Paris, Seuil, 1985, p.106.
11

Vers les Sinistrés, publié à la suite du Journal des /les, op.cil., p.183.

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qui recouvre les choses mortes ne fait que signaler la mort de la race polynésienne. Le cataclysme naturel a pour effet de hâter un processus déjà engagé et sa violence, plus apparente, est peut-être moins forte que celle du cataclysme culturel qui a fait sombrer la culture maorie et que Les Immémoriaux vont mettre en scène. Il n'est donc pas indifférent que Vers les Sinistrés soit exactement contemporain du début des Immémoriaux: l'article date de fin février 1903, et Segalen date la première version du "Promeneur de nuit" qui deviendra "Le récitant" du 28 février. Le destin va encore proposer à l'écrivain un autre sauvetage, tout aussi pitoyable, quand il recueillera ce que lui-même appelle les "reliques" de Gauguin. En effet, alors que la Durance s'apprête à partir pour Nouméa, l'ordre lui parvient, le 29 juillet, d'aller chercher aux Marquises la succession de Paul Gauguin, mort environ trois mois plus tôt. La vente aux enchères des quelques objets et tableaux laissés par l'artiste était destinée à rembourser les créanciers, sans que personne ne se soucie de la famille ou des amis à qui il aurait pu souhaiter les léguer. Et encore l'administrateur François Picquenot parlait-il avec un mépris non dissimulé de ces "quelques tableaux du défunt, peintre décadent", qui avaient peu de chance de trouver un acquéreur. La découverte des tableaux et des écrits du peintre va être décisive pour Segalen. Même s'il ne lui consacre, à tout prendre, que deux articles et un manuscrit laissé inachevé, Le Maître-du-jouir, la grande figure de l'artiste va influer sur l'oeuvre entière et la parcourir dans son ensemble. Entre le premier article, Gauguin dans son dernier décor et le dernier Hommage, plus de dix ans ont passé; l'écrivain a appris à connaître la vie et l'oeuvre du peintre mais l'intuition qui lui faisait voir, au tout début de sa vie d'écrivain, la figure même du Poète chez Gauguin n'a pas changé. Toutefois, à la différence de l'article de 1904, l'Hommage mêle intimement, aux traces du peintre, celles de l' écri vain: quand il rédige sa préface, il sait qu'il s'est montré digne de celui qui l'a initié; il sait aussi qu'ayant subi l'influence de Gauguin,il a su s'en affranchir. Bien des lignes qui évoquent avec nostalgie la beauté des êtres et le charme des îles valent d'égale façon pour les deux hommes: sans condescendre à la confidence, Segalen, en retraçant la vie de celui qui lui a révélé le pays et ses habitants, rappelle, en se souvenant du maître, ce que luimême y a vécu.

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3. Le tombeau de Gauguin

Quand Segalen arrive à Tahiti, Gauguin n'est certainement pas un inconnu pour lui. Il en a très probablement entendu parler par le docteur Gouzer qu'il a eu pour maître à l'hôpital de Brest, par Remy de Gourmont, brièvement, et par Saint-Pol-Roux: dans une lettre du 15 octobre 1903, ce dernier évoque la mort de Gauguin qu'il croit "décédé à Papeete", et demande à son ami s'il l'a assisté, "sans doute n'est-ce pas? Car vous l'avez dû connaître". Le poète aimait confier à son ami de menues et fréquentes commissions. Ainsi, il le prie d'acheter à Port-Saïd "deux paires de cornes d'antilope pour des panoplies" et le charge d'envoyer des cartes postales à son fils qui en fait collection. Pour que sa femme puisse orner "une certaine pièce cosmopolite", il demande à Segalen de lui rapporter "quelques armes ou poteries ou bouclier ou n'importe quoi de Tahiti et d'ailleurs" et charge son correspondant de lui acheter à Papeete, "si pas trop cher", des toiles et des bois de Gauguin. Dans une lettre en date du 21 janvier 1904, il remercie Segalen d'avoir pensé à eux "pour du Gauguin", lui recommande de ne pas "abandonner aux sauvages de là-bas (il s'agit bien entendu des Français) les grands panneaux" et rappelle que sa demeure, le Boultous, "a de nombreux murs hospitaliers". C'est effectivement à lui que l'écrivain fera don des bois qui décoraient la maison de Gauguin à Hiva-Oa. A Tahiti, comme il le racontera plus tard dans l' Hommage à Gauguin et dans sa correspondance, Segalen avait bien essayé d'avoir des nouvelles du peintre mais sans grand succès. Ce dernier avait quitté l'île depuis deux ans, il s'était installé à Hiva-Oa , dans l'archipel des Marquises où il était mort le 8 mai 1903. Segalen arrive donc à Nuku-Hiva le 3 août à bord de la Durance, trois mois après sa mort. Cela dit, il n'est pas sûr que l'écrivain ait eu l'occasion de voir les tableaux du peintre avant de se rendre en Polynésie, la révélation qu'en constitue la découverte invite même à penser le contraire. Le dossier de la succession Paul Gauguin comprend un procès verbal d'inventaire daté du 27 mai 1903 permettant de connaître précisément le contenu de la caisse dont Segalen parle dans son journal en date du 31

4 août: il a ainsi pu lire, sur la Durance, en se rendant à Hiva-Oa, les cahiers de Gauguin, probablement au nombre de treize. Parmi eux, les Notes éparses dédiées à sa fille Aline, dont Segalen recopiera des passages dans son journal. Il lit également le manuscrit de Noa-Noa, dans la version "arrangée" par Charles Morice, sans doute aussi L'esprit moderne et le catholicisme, les manuscrits de Diverses choses et Réflexions sur l'art et la nature de l'homme. Gilles Manceron, dans la biographie qu'il consacre à Segalen, pense que l'écrivain a pu également trouver dans cette caisse les brouillons de Racontars de rapin, d'Ancien culte mahorie et d'Avant et après. La caisse contenait aussi un tableau et des carnets de dessin. Segalen a donc déjà pris connaissance des écrits du peintre quand il se rend à sa maison, le Il août:
J'ai pérégriné pieusement vers l'atelier de Gauguin, long fare quelconque maintenant tout nu, tout dépouillél2.

Les termes qu'emploie Segalen, sa "piété", l'hommage qu'il rendra au peintre, témoignent d'une admiration qui a sans doute été incitée par l'amitié de Saint-Pol-Roux, mais peut s'expliquer aussi par l'intérêt que Segalen a porté au Symbolisme, école à laquelle il rattache d'abord Gauguin, évoquant en effet dans son journal:
Des moments émus d'autrefois - les autrefois de mes pèlerinages au travers de l'école symboliste - revécus en ces îles lointaines grâce aux reliques Gauguin.

Voici donc Segalen rencontrant un artiste qu'il connaît d'abord par ses écrits, puis par quelques rares tableaux, et dont il va deviner la personnalité à travers un lieu: dans l'article déjà cité qu'il écrit pour le Mercure de France, à l'instigation de Saint-Pol-Roux, Gauguin dans son dernier décor, il donne, comme le titre l'indique, le premier rôle à l'endroit où est mort le peintre, reconstituant le décor qu'il n'a pu voir. Ces quelques pages datées des Iles Marquises-Tahiti, janvier 1904, sont, de l'avis général, les premières de l'écrivain à être tout à fait réussies. Le style est certes encore un peu maniéré, Segalen affectionne parfois le mot rare et la phrase obscure; toutefois, cet article est loin d'être un simple compte rendu destiné, comme l'y
12Journal, op.cit., p.93.

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