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IDDN.FR.010.0120260.000.R.P.2015.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2015


À la mémoire de Seán Ó Ríordáin,
écrivain irlandais.


Saoirse

Is atuirseach an intinn
A thit in iomar doimhin na saoirse,
Ní mhaireann cnoc dar chruthaigh Dia ann,
Ach cnoic theibi, sainchnoic shamhlaíochta.
Is bíonn gach cnoc díobh lán de mhianta
Ag dreapadóireacht gan chomhlíonadh,
Nil teora leis an saoirse
Ná le cnoca na samhlaíochta,
Ná níl teora leis na mianta,
Ná faoiseamh
Le fail.


Note de l’auteur



Ce livre est en partie basé sur des faits médiatiques et
politiques réels pendant l’année 2010 et l’élection présidentielle. Le
livre est aussi basé, géographiquement, sur la région Provence –
Marseille, où l’auteur vécut une courte période en colocation à
Marseille en 2010 et a suivi de près l’élection présidentielle
pendant cette année-là. Toutefois, aucun personnage ne
correspond à une personne réelle. Ce roman est une totale œuvre de
fiction.
11


Chapitre premier.
À la forge



« Marx avait raison », répondit le vieux maréchal-ferrant, un
large sourire plein de grâce et d’assurance aux lèvres, en faisant
claquer avec son marteau le fer rouge sur l’enclume et ensuite,
tenant le fer refroidi avec la tenaille, il le replaça dans le feu
avant de déléguer le travail assourdissant à son fils. Puis, il
s’assit sur son tabouret et s’occupa en soufflant le feu. Derrière
lui et au-dessus de sa tête, la toile de Marx barbu, effilochée et
noircie par la fumée de la forge avec les années, était suspendue
au clou protégé par un vieux fer à cheval. Un jour où des jeunes
gens jouaient aux fléchettes, une ou deux flèches s’étaient
égarées sur Marx dans la frustration de leur jeu. C’était vendredi, le
jour du travail à la forge où tous les fers étaient préparés pour la
semaine suivante. C’était un jour où tous les voisins venaient à
1la forge pour voir ce qui se passait, pour le craic . C’était le
cirque !

De la route du Curragh, on pouvait entendre grincer le
soufflet de la forge et le fracas du maréchal-ferrant martelant le fer
rouge sur l’enclume. La forge pouvait être vue des plaines du
Curragh. En quittant la route de la périphérie du Curragh et de
la ville de Kildare, une étroite route de gravier menait jusqu’à la
cour où se trouvait la forge du maréchal-ferrant entourée des
deux côtés, à gauche et à droite, par les box des chevaux de
course. Quelques mètres derrière la forge, une passerelle
d’accès menait à la maison du maréchal-ferrant et de sa femme,
Katie. Des deux portes battantes de la forge, on pouvait voir

1 Craic = un mot irlandais/anglais qui signifie qu’on partage un bon moment,
en conversation avec des amis, dans un pub, par exemple, autour de quelques
Guinness et en racontant des blagues, en passant du bon temps.
13 aisément les plaines du Curragh, l’hippodrome à la périphérie
de la ville au-dessous, entourée et parsemée par des écuries et
des haras, le cœur de l’industrie hippique et équestre en Irlande.

À l’intérieur de la forge, le vieux maréchal-ferrant, Mick,
s’assit sur un tabouret, la main en l’air à la chaîne, en soufflant
le feu pendant que son fils Pad, également un maréchal-ferrant
accompli malgré son jeune âge – il n’avait en effet pas vingt et
un ans – laissait tomber, à petits coups pesants et clairs, son
marteau sur l’enclume. Le père avait les yeux fixés sur le fer
rouge et gris et personne ne disait rien au cours de ce travail
sourd et bruyant. Le vieux Mick en fait n’était pas aussi vieux
que ça, à plus de soixante-dix ans. Il semblait plus jeune que
son âge, c’est seulement quand il était plus jeune qu’il reçut une
fois un coup de sabot d’un cheval fougueux et sauvage qui le
laissa un peu immobilisé. Avec sa grande apparence
dégingandée, son pas boiteux et légèrement traînant son pied gauche qui
exacerbait son âge, il n’était pas étonnant qu’il eût acquis le
surnom « vieux Mick ». Son fils, Patrick Alphonsus Dunphy, ou
comme on l’appelait communément par son petit nom « Pad »,
l’aidait occasionnellement à la forge, surtout en ferrant les cent
soixante ou cent soixante-dix chevaux de course autour du
Curragh, chevaux qui étaient ferrés généralement dans leurs box, à
cause de la pluie. Le vieux Mick était plus que fier de son jeune
fils, la chair de sa chair, fils digne de son père, et
particulièrement parce que le vieux Mick et Katie s’étaient mariés tard,
alors qu’il avait la cinquantaine quand Pad, leur unique enfant,
était né.

Le vieux Mick disait de temps en temps que ça n’était pas un
emploi pour un jeune garçon. Il savait bien que le travail était
dur et difficile. Mais comme un vrai optimiste, il y avait
toujours du temps pendant les heures de travail, dans la forge, pour
des îlots de répit, de craic, des plaisanteries, des blagues, du
temps pour rire dans la forge qui était un lieu de rencontres, une
boutique ouverte à tous les voisins qui passaient pour s’amuser,
pour le craic, pour le plaisir de goûter ce qui arrivait, et aux
écoliers pour jouer aux fléchettes, pour voir le tournant des fers
rouges ou écouter les coups du marteau sur l’enclume, ou
simplement même pour se réchauffer devant le feu de la forge un
14 jour froid d’hiver. Mais plus particulièrement, les voisins et les
plus vieux écoliers venaient tous les vendredis pour écouter
consciencieusement le vieux Mick et sa philosophie exaltée,
écouter sa langue fleurie ou simplement le provoquer à réagir,
surtout quand il jurait. Chaque vendredi après-midi, à
l’approche du week-end, pendant que le vieux Mick et son fils
préparaient les fers dans la forge pour la semaine suivante, il y
avait des îlots de répit. C’était le temps pour le craic. C’était le
cirque !

De temps à autre des vieilles femmes, passant dans la rue en
face de la forge, souriaient à elles-mêmes en écoutant le son du
marteau sur le fer, les gros mots et la philosophie du vieux
Mick, entouré par ses admirateurs et ses fans.

— Ah, oui, Marx avait raison, bien sûr ! répondit le vieux
Mick, le gouvernement est seulement un comité qui administre
les affaires des banquiers – les banquiers jouent à la roulette – et
quand ils sont fauchés, le gouvernement nous force à payer plus
d’impôts pour leurs factures – des milliards et des milliards
2d’euros – et une femme est traînée devant la circuit court pour
cause de retard dans ses paiements, incapable de payer cinq
cents euros. C’est de la merde, raisonna le vieux Mick.
— Ils devraient mettre tout le monde contre un mur, dit le
vieux Ned, un vieux voisin qui visitait la forge régulièrement le
vendredi, pour le craic et pour écouter la harangue du vieux
Mick, – et pour le provoquer à répliquer, bien sûr.
— Si j’avais les banquiers et le reste de cette cabale – tout le
toutim – je prendrais leurs couilles – je les mettrais dans le feu,
pour les rougir et je les mettrais sur l’enclume pour les aplanir
avant de les jeter aux chiens – pour aiguiser leurs dents, pérora
le vieux Mick, les yeux fixés sur les charbons rouges.

Tous les convives éclatèrent de rire, pas pour le contenu de
ce qu’il avait dit, ni pour l’indignation du vieux Mick, mais
pour sa manière tranchante et débridée de dire les choses.


2 Circuit court = la cour en Irlande identique à la cour d’assises en France.
15 William, un des convives qui venait presque tous les
vendredis dans l’après-midi pour s’amuser et pour le craic, ne dit
rien cette fois-ci, content simplement d’écouter le vieux Mick,
sa langue fleurie et ses gros mots. En fait, William, comme un
professeur de géographie en retraite, un lecteur avide et au
courant de tous les événements internationaux, était un admirateur
de ce qu’il avait appelé lui-même « la force supérieure
d’efficacité capitaliste » et l’idée de considérer qu’elle allait
disparaître dans la nuit, ou dans l’avenir prévisible, était
impondérable ou comme il le disait lui-même : « L’idée est
3fairieesque. »
Mais, pour une raison ou une autre, cette fois-ci, il ne dit rien
sauf pour taquiner le vieux Mick ;
— Ils sont le dos au mur, mais en revanche – ils ne sont pas
partis !
— Comment ils vont nous sortir de ce trou, quand c’est eux
qui nous ont mis dedans, en premier lieu ! hurla le vieux Mick.
Et ils sont toujours au pouvoir, avec les mêmes banquiers !
Branleurs ! Comment pourraient-ils assumer la charge de la
responsabilité ? Responsabilité pour une démarche nouvelle,
une nouvelle voie, un comité d’administration pour les
ouvriers ! Pour le bon service ! Pas pour l’argent en soi !
argumenta le vieux Mick. Se consacrer au pognon et pas être au
service de son pays – pas le bien-être de tous mais le bien-être
de soi-même, c’est la règle, chacun pour soi et au diable les
autres. Un pour tous, tous pourris ! cria le vieux Mick, les yeux
toujours fixés sur les charbons rouges.
— Pourquoi devraient-ils recevoir six cent mille euros et
plus ? Leurs retraites chapeaux et leurs bonus ? Les footballeurs
inclus, se plaignit le vieux Ned. C’est leur Dieu, l’argent !
grogna-t-il en donnant au vieux Mick du temps pour réfléchir.

Alors que le vieux Mick regardait fixement le feu,
réfléchissant à la crise, le vieux Ned, Liam, Michael O’Morchu et le
reste de l’audience ne disaient rien, dans l’attente de ses mots
philosophiques :

3 Fairieesque = (F)farfelu, (a)abracadabrantesque, (i)inimaginable,
(r)rocambolesque, (i)impondérable, (eesque)extravagantesque.
16 — La même bande, toujours au pouvoir, et aucun
changement, aucune responsabilité, sauf le même résultat, leur profit !
C’est de la merde ! C’est de la connerie ! cria le vieux Mick
avec un œil sévère et le regard au loin.
— Racontez-nous une de vos blagues, demanda Liam, un
homme silencieux qui ne posait normalement aucune question.
— C’est trop sérieux pour que je raconte des blagues,
répondit le vieux Mick, pendant qu’ils nous arnaquent aveuglément.

Après une pause, il poussa un léger soupir de soulagement
comme son fils prit le fer chaud et rouge du feu avec une
tenaille et, après l’avoir battu sur l’enclume, il le replaça dans le
feu. En attendant que le fer réchauffe de nouveau, le vieux Mick
continua avec sa philosophie et sa rationalité titubantes,
trébuchant de temps en temps dans sa logique lors des interruptions
de son audience hypnotisée, ou à tout le moins insensible au
ronronnement, au bruit infernal et au travail assourdissant de la
forge.

— La violence de la Révolution française a fait qu’il n’y
aura aucun retour en arrière – une démarche nouvelle, complète !
Oui, complète ! assura le vieux Mick, maintenant un pôle
d’attraction pour tous, un vantard hypnotisant son audience
avec sa connaissance et sa compréhension de l’histoire française
et de la Révolution.
Autrement, continua-t-il d’un geste de la main, sans la
violence, il n’y aurait pas eu la nuit du 4 août, et l’église aurait
toujours sa dîme et ses propriétés, et les évêques seraient
toujours seigneuriaux, regardant de haut les citoyens.
— Le problème est qu’il n’y a aucune religion, aucun Dieu,
non plus, répondit William en taquinant le vieux
maréchalferrant.
— Vous savez, mon cher, rétorqua le vieux Mick en
montrant l’audience du doigt, ici, nous ne croyons pas à n’importe
quel dieu. Il n’y a aucun dieu – personne – c’est une illusion
pour les aveugles.
— L’opium du peuple ! cria un autre.
— Oui, certainement, nous avons des gens de talent, des
gens intelligents, des gens honnêtes, mais aussi des coquins, des
malfrats, des connards et surtout des salauds – qui parlent de
17 merde – qui foutent la merde dans les yeux. Ils sont partout –
mais rare est l’homme honnête qui dit la vérité ! Partout !
répondit le vieux Mick.
— Mais celui qui dit des mensonges – les menteurs, les
salauds, même en politique ? répliqua William, en provoquant le
vieux Mick.
— Particulièrement en politique, partout ! Il y a le mal et le
bien, mais aucun dieu, ça, c’est pour l’aveugle, s’entêta le vieux
Mick.
— C’est au pays des aveugles que les borgnes sont rois –
tous plus aveuglés que les autres, constata William.
Leur voisin, le vieux Ned, son ami de longue date, taquina
Mick un peu plus :
— Mais, comment connaît ou reconnaît-on un homme
honnête du voleur, le droit du tordu, l’homme qui dit la vérité du
menteur, le tricheur qui parle la langue de bois, le salaud ?
questionna le vieux Ned qui, évidemment, comprit donc où cette
conversation allait, comme il avait déjà entendu tout cela
auparavant. En tant que petit commerçant retraité, il appréciait la
controverse dans la philosophie et les mots sages et les gros
mots du vieux Mick. Au moins, il appréciait la farce et
continuait à participer à la polémique :
— C’est simple, répondit le vieux Mick avec sang-froid et
un petit scintillement dans les yeux. Prenez les chevaux que
nous ferrons chaque jour. Ils le savent, ils ont le sens du cheval,
le sixième sens, le sens de l’animal – ils savent qui est le
maître ! Qui est le boss ! dit le vieux Mick avec l’œil sévère.
Quand il hésite un peu, je lui donne un coup de coude pour
soulever le pied arrière, il ne sait pas jouer avec moi. C’est le
bon sens, le sens de l’animal, le sixième sens, continua le vieux
Mick.
— C’est la langue de l’animal. Comme les hommes, c’est
pareil !

Le fils, Pad, et les voisins écoutèrent attentivement le vieux
Mick et un vieux garçon de l’école locale, adossé à la porte
battante de la forge, poussa la question plus loin.
— Comment reconnaissez-vous le bon animal du mauvais ?
Quelle langue utilisez-vous ?
18 — Une bonne question, répondit le vieux maréchal. C’est
une bonne question, répéta-t-il en donnant un regard particulier
à l’élève qui s’était senti encouragé par l’attention du vieux
Mick.

Le fils commença de nouveau à travailler sur le fer rouge, en
le battant à la soumission et à la forme, et après, quand il
replaça le fer dans le feu avec l’aide de la tenaille aux bouts aplatis,
le manipula en place, et il en sortit un autre, un fer brûlant et il
le plaça sur l’enclume pour la dernière adaptation parfaite du fer
à la morphologie de l’animal.

Le travail lourd et assourdissant donna au vieux Mick le
temps de réfléchir et de recueillir ses pensées en attendant les
fers rougissant dans le feu, et ensuite la conversation reprit :
— Dans le sens de l’animal, pérora le vieux Mick, l’animal
sait d’instinct qui est le maître – le boss, et quoi faire. Vous
devez respecter l’animal et il vous respectera.
— C’est le propriétaire qui est en tort – pas l’animal,
remarqua William, vous ne pouvez pas connaître l’animal sans
connaître son propriétaire.
— C’est vrai, répondit le vieux Mick, dans le respect de
l’opinion de son ami érudit de longue date.
— Un bon maréchal-ferrant regardera l’animal dans le
visage, dans l’œil et quand il pousse l’animal avec son coude,
pour soulever son sabot, celui-là sait bien – il sait bien quel
comportement est exigé. Il sait qui est le maître ! Comme les
hommes, – c’est pareil ! Le citoyen sait qui est le maître ! assura
le vieux Mick.
Les vieux voisins du maréchal-ferrant savaient quand rester
silencieux, seul le jeune gars adossé à la porte alla plus loin :
— Et si le cheval refuse de soulever son sabot ou vous
donne un coup de pied ?
Tous restèrent silencieux parce qu’ils savaient que le vieux
Mick n’était pas quelqu’un qui reculerait devant une telle
situation. Ils connaissaient le vieux Mick et son expérience amère
dans une situation à peu près pareille.
— Un cheval de course, un cheval entraîné sait ce qui est
exigé, dit le vieux Mick assis sur son tabouret, la main en l’air à
la chaîne du soufflet et occupé à souffler le feu.
19 — Il faut respecter l’animal et il vous respectera,
continua-til. Mais une bête fougueuse et sauvage ou folle, sans formation,
n’a aucun sens du respect.
— Eh oui ! refléta le vieux Mick avec un sentiment de
nostalgie.
— La force brute est la seule façon d’arriver à la raison et
pour qu’il sache qui est le maître. C’est la langue de l’animal !
Le sens de l’animal ! Il sait quand il y a un drapeau blanc ou
quand vous êtes sérieux, affirma le vieux Mick, son visage
tendu et ses yeux regardant les charbons rouges.
Le vieux Mick alimenta un peu le feu et après une pause
pendant que le fer rougissait encore dans le feu : S’il ne le sait
pas, il n’y a plus qu’une solution, dit-il tout en regardant le feu
et les charbons rouges.
Son regard fixement au loin, son coude reposant sur son
genou, il prit une pause et après un léger soupir de soulagement, il
dit : La force brute, c’est la seule chose qu’il comprend. La
seule chose qu’il comprend, répéta-t-il. Eh oui, la force brute !
Le feu rougeoyant se reflétait sur son visage. Tous les
convives éclatèrent de rire, plutôt par étonnement que pour les mots
eux-mêmes, ou plutôt dû au comportement du vieux Mick et à
la manière tranchante de son discours. Ou peut-être qu’ils
savaient que le vieux Mick ne reculerait jamais devant un défi,
quel qu’il soit, même s’il s’agissait d’un cheval sauvage.
Jamais ! Jamais !
C’était sa nature, son âme, en son for intérieur !
— Regardez cette râpe, s’exclama-t-il, je la prends dans ma
main et avec un coup de coude, je dis à l’animal de lever son
sabot ! L’animal fougueux et sauvage, sans formation, n’est pas
toujours coopératif – pas de respect – et il donne un coup de
pied vers l’arrière. Je recommence au début, et debout devant
lui, la râpe dans ma main, je le regarde, directement dans l’œil
et il sait ce que je veux dire.
Le vieux Mick alimenta le feu avec le tisonnier et avec son
coude encore reposant sur son genou, le tisonnier dans son
grand poing, il donna son opinion : Je soulève son pied arrière
et si la bête donne un coup de pied, la frapper avec la râpe, sur
son chanfrein avec force – quand sa tête se voûte avec la force,
elle sait, alors, qui est le maître ! – et lève son pied avec respect,
dit-il au silence et à la consternation de tous.
20
En regardant fixement le feu, après une pause, il continua : Il
n’y aura aucun drapeau blanc ici, répondit le vieux Mick
comme la lumière rouge et chaude du feu resplendissait sur son
visage tendu et ses yeux fixés au loin, droit devant lui.

Les voisins commencèrent à rire encore, par étonnement ou
en raison du comportement fou du vieux Mick, pendant que le
travail assourdissant de la forge recommençait à nouveau.

Le fils, avec la pince à feu aux bouts aplatis, sortit un fer
rouge et fumant et il le plaça sur l’enclume pour le battre, et
après, quand il le replaça dans le feu avec l’aide de la pince, il
manipula le fer en place et en sortit un autre, brûlant, et le plaça
sur l’enclume pour la dernière adaptation parfaite. Ensuite, il
mit le fer brûlant dans un seau d’eau froide à côté de lui, ceci
évidemment pour le refroidir. Le son grésillant s’étouffait et
après le travail lourd et tout le bruit, le silence s’installa et le
cirque recommença une fois de plus.

William interrompit le silence en taquinant le vieux Mick :
— C’est le propriétaire qui est en tort, pas l’animal. Tu ne
peux pas connaître l’animal sans connaître son propriétaire,
remarqua-t-il.
— C’est vrai, répondit le vieux Mick d’un hochement de la
tête, c’est vrai.
— Mais, il est relativement facile de reconnaître un animal
sauvage d’un cheval de course entraîné, dit William.
— Mais, qu’est-ce qu’il fait avec l’homme honnête et le
tordu, le menteur et le tricheur ? L’homme qui dit la vérité et le
salaud, le menteur, le tricheur ou celui qui dit de la merde ?
Celui qui dit et remue la merde, et la politique ?
— C’est la langue des animaux ! répondit le vieux Mick en
regardant le feu.
— Mais, comment ? Par quelle langue ? Comment, avec les
êtres humains, savoir qui est un fraudeur, un arnaqueur, un
homme honnête ? balbutia le jeune en prenant tout cela trop au
sérieux.
21 Après un moment de silence et une pause le vieux Mick,
assis sur son tabouret, immobile, se passant un doigt en travers du
menton et sûr de lui-même, répondit :
— Sans aucun doute. Vous devez utiliser la communication
animale – la langue des animaux – la langue de la rue, la langue
sur le visage, vulgaire. Les mots vulgaires, si vous voulez, les
gros mots.
Les vieux voisins savaient où cela allait, comme ils avaient
entendu tout cela auparavant et ils étaient prêts pour le craic, à
le taquiner, à le manipuler et à le provoquer un peu plus. Et
pour soulager le jeune type de la tension, le vieux Ned intervint
une fois de plus :
— Alors, Mick, donne-nous un exemple de cette langue de
la rue, de ces mots vulgaires ! De l’action ! Des gros mots !

À ce moment-là, les portes battantes furent ouvertes et le
jeune écolier fut forcé de quitter la porte et se bouger au centre
de la forge, et devant l’enclume.
— Bonjour Mick, bonjour à tous.
C’était la mère du garçon.
Je savais qu’il était ici – quand j’ai reconnu ses jambes sous
la porte.
— C’est un bon gars, Marie, vous devriez être fière de lui,
dit le vieux Mick.
— Ah oui, c’est vrai, mais il a ses moments.
— Ils en ont tous. Peut-être pourrions-nous faire de lui un
maréchal-ferrant… dit le vieux Mick, un large sourire plein
d’assurance aux lèvres.
— Pas mal comme carrière. Il s’intéresse aux chevaux,
peutêtre qu’il pourrait apprendre quelque chose ici !
s’exclama-telle.
— Je l’espère. C’est un jeune gars intelligent, comme son
père, mais nous savons d’où vient sa force d’esprit et sa beauté !
remarqua le vieux Mick.
Elle sourit de fierté, d’une joie secrète.
— Il y a un bon avenir pour lui, quelque part, intervint
William.
— Je l’espère aussi. Au revoir Mick, au revoir à tous,
William, Ned, Pad – au revoir Pad, dit-elle.
22 — Au revoir, Marie ! répondirent-ils et la mère et le fils
partirent avec le claquement des portes battantes derrière eux, et ils
marchèrent en bas de l’étroite route de gravier vers la route du
Curragh et leur maison, avoisinante de la forge, les derniers
rayons du soleil de l’après-midi brillant sur les petites jambes
maigrichonnes du jeune homme.

La visite de Marie avait interrompu le rythme de la forge,
mais après une légère pause et après du travail sur l’enclume, la
conversation et le craic recommencèrent encore.
À sa propre manière, quelquefois disproportionnée, le vieux
Mick répondait philosophiquement à leurs questions et parfois
il tergiversait un peu. Il avait l’habitude de dévier de son propre
style quand ça lui convenait :
— Vous savez Ned, il y a seulement deux principes
fondamentaux dans la nature – la force brute et le sexe. Dans notre
soi-disant société civilisée, on a remplacé la force brute par la
loi et le sexe par l’argent, ou presque.
Du moins, c’est ce que les philosophes, les sociologues et les
intellos nous disent.
Aujourd’hui Ned, continua le vieux Mick, avec toutes les
disputes domestiques et avec toute la violence qu’on observe, il
y a seulement deux problèmes, seulement deux, sexe et argent,
ou un mélange des deux.
Il y a quelques années un ami, un avocat, m’a raconté une
histoire : un client est venu pour lui demander des conseils pour
un problème avec sa femme.
Mon ami – l’avocat – lui a demandé : « C’est un problème
d’argent ? Non, a-t-il répondu. C’est un problème de sexe ?
Non, a-t-il répondu. Alors, mon bon monsieur ! Allez chez
vous, vous n’avez aucun problème », raconta le vieux Mick.
Le vieux Mick alimenta le feu avec le tisonnier et ensuite, il
trancha : Eh alors, c’est la même chose dans la rue, dans les
banlieues, où il n’y a pas de travail, où il n’y a pas les règles de
la loi et de l’argent, la question de la force brute, de la violence
y reste encore très primitive, c’est la nature, la force inconnue.
Il y a les gens qui essaient de camoufler et de cacher leurs
mensonges – leurs ruses et leurs menaces, et d’autres fois ils ne
le cachent pas du tout. Ils se bagarrent – sexe ou argent ou un
mélange des deux – et ensuite, par conséquent, nous avons la
23 force brute ouvertement. C’est la violence. La violence, c’est la
nature. Le mal vient de la nature, de plus loin, de notre ancêtre
sauvage qui est toujours présent, mais contrôlé par notre vie
communale, par la société. C’est la fêlure héréditaire. Ces
genslà sont comme docteur Jekyll et Mr. Hyde.
William intervint pour pousser davantage le vieux Mick ;
— Mais, Marx avait dit que c’est par la société qu’on
produit des arnaqueurs et des malfrats.
— C’est vrai, répondit le vieux Mick. C’est aussi vrai que
c’est par la société et par la formation qu’on maîtrise la nature
de l’animal. Au fond, nous sommes tous des animaux, des bêtes
humaines si vous voulez.
À ces mots, William répliqua brusquement ;
— Ça, c’est la prise de position chrétienne, n’est-ce pas ? Le
péché originel !
Le vieux Mick ne répliqua pas, mais il réfléchit à sa
proposition.
C’est la même chose aujourd’hui – la lutte du bien contre le
mal – la lutte de la morale – rien n’a changé, continua William.
Quel vantard ! Le vieux Mick répondit en commençant à
chanter un refrain de son chanteur favori : Qu’il me pardonne
ou non. D’ailleurs, je m’en fous. J’ai déjà mon âme en peine. Je
suis un voyou.
Comme tous les convives avaient déjà entendu ce refrain
auparavant, il n’y avait aucune surprise. Les mots célèbres de
Georges Brassens enrichirent la discussion :
— On dit qu’il était un matérialiste, un athée et surtout que
c’était un homme moral et exemplaire, continua William en
provoquant le vieux Mick à répondre.
— C’est vrai ! Il était un homme moral-exemplaire ! dit le
vieux Mick.
Après un silence court, il ajouta : Ils disent aussi qu’il n’a
pas cru ni en Dieu, ni en l’église.
— Mais, c’était un homme moral, continua William, et
comme le vieux Mick ne répondait pas, il le provoqua un peu
plus : Mais, d’où provenait sa conscience morale ? Était-il un
chrétien ? Au fond !
Le vieux Mick ne bougea pas.
24 Selon la parole d’Évangile – il est plus facile pour un
chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer
dans le Royaume de Dieu.
Le vieux Mick ne répliqua pas. Il alimenta le feu avec le
tisonnier et ensuite il affirma d’un hochement de tête :
— Oui – à juste titre.
William ne démordait pas du tout et il continua ;
— Mais, était-il un chrétien ? Au fond ?
Le vieux Mick resta silencieux et ne dit rien.
— On dit que Brassens a répondu : « Mon meilleur ami ! Ce
Jésus. »

Le dialogue fut interrompu, de manière inattendue par Pad
battant le fer rouge et chaud sur l’enclume.
Après le travail assourdissant, il y eut un moment de silence.
Pad ne dit rien, il écoutait ses voisins et son père. À la
différence de son père, il était plus avisé dans son discours, plus
mesuré dans sa langue et c’était un très bon auditeur. Il parlait
pour aiguillonner son père et ses voisins dans la bouffonnerie de
chaque vendredi et de la farce – le craic.
À cette occasion il intervint, comme d’habitude, de manière
calculée :
— Je suppose que tu vas nous raconter qu’en France, ferrant
pour les frères Jacques, à Aix-en-Provence – tu dis qu’il y a des
gens qui disent la vérité – et de l’autre côté, qu’il y a ceux qui
parlent faussement, qui étendent la vérité ! Les salauds qui
contournent la vérité, qui disent deux vérités ! Une à vous et une
autre à eux-mêmes ! Qui jouent avec la vérité !
Tous les convives écoutaient Pad et ils ne l’interrompaient
pas, car il exprimait rarement ses opinions :
— Il y a des arnaqueurs, des menteurs et des tricheurs un
peu partout dans le monde, pas seulement en France, dit le
vieux Mick.
— Il y a ceux qui vous disent la vérité et les autres qui
parlent la langue de bois, même des mensonges, qui rusent, ceux
qui remuent la merde, pérora Pad.
Pad savait comment pousser son père doucement, et avec
joie, et délectation secrète et anticipation pour le craic, il
continua : Mais, comment reconnaissez-vous l’un de l’autre ? Mais
comment connaît ou reconnaît-on un homme honnête du voleur,
25 le salaud, les yeux dans les yeux, qui dit des mensonges ou qui
nie la vérité ?
— C’est une bonne question, martela son père en récupérant
le fer rouge du feu avec la tenaille et en le plaçant sur l’enclume
pour le tourner soigneusement.

C’était un lieu de rencontre, une boutique ouverte à tous les
voisins qui passaient pour s’amuser, le travail lourd de la forge
alternant avec les petits îlots de conversation et de craic, et
comme d’habitude chaque vendredi, après le travail
assourdissant de la forge, quand les fers furent formés, tournés et ajustés
et remis dans le feu pour la dernière adaptation, la conversation
et le craic dans la forge recommencèrent encore. Le vieux Mick
leva son bras pour attiser le feu quand son fils s’assit sur un
banc, attendant encore que le feu rougeoie. Après un silence, le
vieux Mick réfléchit à la question de son fils et il prépara sa
réponse.

Tous les convives, le vieux Ned, Jack de la boucherie,
William – un professeur de géographie à la retraite, le vieux Liam,
Michael O’Morchu, le coupeur de haies, une poignée d’autres, y
compris les plus vieux élèves de l’école voisine, un ou deux
fermiers du voisinage visitaient la forge régulièrement pour
entendre le vieux Mick chaque vendredi pour partager le craic,
pour entendre les jurons fleuris du vieux Mick, sa philosophie,
son parler débridé, ou même pour se réchauffer devant le feu,
ou regarder ou contempler le ronronnement constant du feu
ouvert, ou se laisser hypnotiser par l’odeur chaude des fers
rouges sur l’enclume, plutôt que par la philosophie du vieux Mick.

— Vous savez, continua le vieux Mick, bien sûr il y a des
gens qui disent la vérité – en France et partout – les gens avec
un talent réel, en musique, dans les arts, même dans la
philosophie et la politique. C’est à peu près pareil à Dublin, dans
l’Hexagone, à Aix, partout, dit-il d’un geste de sa main en l’air.
Bien sûr, il y a des arnaqueurs partout, et quand vous
rencontrez un arnaqueur, un connard ou un tricheur, un accro, un
enfoiré, vous devez faire face à l’animal, sans formation,
sauvage, qui ne sait pas sa place ou le comportement approprié en
société. Il n’y a pas de langue de bois ou de mensonges.
26 — Mais, quelle langue proposez-vous ? interrogea William,
son menton sur le dos de ses mains agrippées à son parapluie en
regardant fixement le vieux Mick comme s’il attendait un mot
de bon sens de sa bouche.
— Vous en finissez avec leur langue de bois, leur fausse
langue et leurs ruses et vous recommencez avec la langue de la
rue, la langue de la vérité.
La main en l’air à la chaîne du soufflet, le vieux Mick
continua : En un mot - la langue des animaux, c’est la langue qu’ils
connaissent. Un connard est un connard, c’est tout. Si vous
rencontrez un connard, vous dites « connard ». Si vous rencontrez
un accro, une bite, un enfoiré - vous le dites, tout net - poliment,
mais avec sincérité, sans agression.
Et d’une voix plus forte, les yeux écarquillés avec
détermination et les mains en l’air, il hurla : Connard, enfoiré, bite,
accro !
Tous les convives éclatèrent de rire et ils essayaient
d’intervenir dans la conversation, pour exprimer leurs propres
points de vue et leurs opinions.
— Si j’ose m’exprimer ainsi, remarqua le vieux Ned, un
connard est un connard. Il n’y a pas de politesse, pas question
d’être poli. Une bite c’est une bite, c’est tout.
— Mais, comment reconnaît-on un tricheur d’un connard ou
d’un enfoiré, d’une salope, d’une merde, d’une petite ordure ?
demanda Michael O’Morchu, aiguillonnant le vieux Mick, avec
amusement.
Celui-ci, la main en l’air à la chaîne du soufflet, attisait le
feu pendant que son fils laissait tomber des petits coups pesants
et clairs de son marteau sur le fer rougeoyant et brûlant. Le père
regardait le fer rouge et gris, et personne ne dit rien pendant le
travail sourd et bruyant. Durant ce travail hypnotique, ces
claquements, le bruit et le ronronnement du feu, tout le monde
resta silencieux.
Avant que Pad ne remplace les fers dans le feu, en se
moquant un peu de son père, il répéta d’une voix claire et forte
« Connard, enfoiré, bite, accro » en donnant un coup lourd et
clair de son marteau sur l’enclume - à chaque mot.
Ensuite, la foire recommença.
— C’est simple, répondit le vieux maréchal-ferrant, quand
quelqu’un vous appelle une bite, comment réagissez-vous ?
27 Vous êtes choqués, parce que ce n’est pas vrai. Dans une
société de loi et d’argent ! Vous vous levez tout de suite pour
demander une explication ou vous traînez le coupable devant la
4district court – ce sont les règles de la loi et de l’argent.
Dans la rue, c’est différent, dit-il d’un geste de la main et en
agitant son doigt.
— Par exemple, quand quelqu’un, avec justification, appelle
un politicien un connard, comment réagit-il ? demanda John
Corcoran, un fermier avoisinant.
— Mais un connard est un connard, un politicien est un
connard, rétorqua Ned.
— Pas tous. Bien sûr, certains le sont et certains ne le sont
pas. La vertu n’est pas la valeur prioritaire ni cardinale de la
politique ! constata le vieux Mick d’un œil averti.
— Mais quand quelqu’un appelle un politicien un connard,
comment réagit-il ? demanda-t-il.
— C’est la politique du sourire. Dans sa tergiversation, il
tombe dans le rire, parce qu’il n’a aucune défense, sauf rigoler.
C’est une autre façon de dire « D’accord, je l’accepte », c’est sa
façon de fuir, d’éviter la vérité. Quand l’étiquette ou la boue se
colle, elle se colle. C’est vrai, un connard rigole beaucoup,
assura le vieux Mick.

Après un moment de silence, le vieux Mick continua avec sa
logique. Dans son tortillement, il rit et il essaya d’influencer et
d’amuser la galerie – en raillant – « c’est de la merde », son mot
favori, « la merde », en écarquillant les yeux et le sourire aux
lèvres.
Tous les convives le trouvaient amusant et ils essayaient de
partager la conversation, de donner leur opinion et de faire
basculer le vieux Mick de sa chaise philosophique.
Le vieux Ned intervint :
— Par exemple, si je vous traite de merde ou si je vous dis
« Vous me cassez les couilles », comment réagiriez-vous ? Un
connard rigolerait, c’est vrai, mais comment reconnaître ou
distinguer un homme honnête du voleur, d’un connard ou quel-

4 District court = tribunal, pareil à la juridiction de proximité en France.
28 qu’un qui parle la langue de bois, qui ruse ou de quelqu’un qui
remue la merde ? Du salaud ?
Il y eut un long moment de silence. Le vieux Mick
réfléchissait longuement. Il réfléchit à la question et après une pause,
immobile et d’une voix sévère, il dit :
— Je ne rirais pas – je serais très ennuyé – au moins, je
chercherais une explication, rétorqua-t-il.
— Si quelqu’un vous traite de bite, de salope, de bâtard,
quelqu’un qui remue la merde, comment réagiriez-vous ?
taquina Ned, en regardant le feu crépiter.
— Je ne rirais pas, pas du tout, répondit le vieux Mick, un
peu gêné par la question. C’est simple, si l’étiquette est vraie,
alors dans le monde réel et des animaux il n’y a aucune fuite. Il
faut appeler une bêche une bêche, un connard est un connard,
une bite est une bite, un salaud est un salaud, sans ambages –
direct, en regardant directement dans les yeux – de sang-froid et
avec politesse, mais avec sincérité, dit le vieux Mick avec son
œil sévère. Un salaud est un salaud, c’est tout, dit-il.
Le fils ne dit rien, mais il écoutait attentivement. Il ne posait
jamais de questions sérieuses à son père. Mais à cette occasion,
il posa la question – d’une façon détournée, pas par indignation,
mais avec un besoin de connaître la réponse, d’en savoir plus :
— Je suppose que tu ne dirais pas que Marx et les
communistes sont des connards qui foutent la merde ? Qu’ils n’arrêtent
pas de parler de leur alternative qui n’existe pas ? Qu’ils
mentent comme ils respirent !
Surpris par la prise de position de son fils, et un peu piégé, le
père était réticent à donner des conseils, au moins réticent à
donner de pauvres ou faux conseils à son fils, sa propre chair et
son sang, sur cette question épineuse. Au fond il se regardait
toujours comme un communiste, plus communiste que les
soidisant communistes qu’il avait rencontrés, même en France.
Pourtant, il ne l’admettrait jamais à personne, ni à sa femme
Katie et ni à ses bons amis dans la forge un vendredi après-midi
bien qu’ils en aient pris conscience. Toutefois, à propos de sa
propre chair et de son sang, il esquivait afin d’éviter d’envoyer
son fils sur une voie sans issue. Et avec un soupir de
soulagement et un geste de sa main sur la chaîne du soufflet du feu, il
répondit brusquement :
— Il n’y a aucun communiste en Irlande !
29 Un peu impatient avec son père, le fils répondit avec une
grimace :
— Quelle réponse ! Tout ce que je voulais savoir était :
sontils des connards ou pas ?
Sa langue était maintenant plus volubile, et hésitant, le père
reprit son souffle en essayant d’échapper à la question.

L’atmosphère conviviale dans la forge, remplie de voix, de
parfums et de bruits, et les mots sages et la philosophie du vieux
Mick, alternant avec le travail de la forge, la formation et le
5façonnage des barres d’acier et d’aluminium en chaussures sur
l’enclume fut interrompue brusquement, et scandée par la
cloche d’église qui annonça qu’il était cinq heures ce vendredi soir
et que le travail était fini. Hâtivement et en pleine débandade,
tous les convives se déversèrent sur l’étroite route de gravier
vers le Curragh et leurs propres foyers, laissant Mick et Pad
nettoyer la forge après la préparation des chaussures pour le
lundi de la semaine suivante. Pour Pad, ça signifiait qu’il était
temps d’aller se laver, se raser et d’endosser son costume du
dimanche afin d’aller en ville et y boire ses dix pintes
habituelles de Guinness, ou plus, à l’hôtel « The Forge », l’hôtel local
sur le Curragh.

Le vieux Mick et Pad se bousculèrent quand le fils, à la hâte,
disparut à l’arrière de la forge et prit le couloir intérieur vers le
foyer familial, laissant le vieux Mick arranger toutes les
chaussures et les deux boîtes d’outils pour le lundi matin suivant.

Chez le vieux Mick, le temps était régulé par la cloche de
l’église qui scandait et résonnait dans le village entier et sur le
Curragh, et par habitude au cours des années, même le
weekend, le vendredi soir il restait à la maison avec sa femme Katie
quand son fils allait en ville afin d’y boire des Guinness et le
samedi soir, c’était le tour du vieux Mick de se diriger vers le
pub local et d’y boire plusieurs pintes de Guinness. Le
dimanche, ils allaient à la messe. Katie portait sur la tête et ses épaules

5 Chaussure(s) = un mot communément utilisé dans l’industrie équestre en
Irlande et qui correspond aux fers qu’on met sous les pieds du cheval.
30 un grand fichu de laine noire comme une marque de respect à
Dieu et à l’église. Mais si le vieux Mick naquit et fut élevé
comme un catholique et que tous ses amis et relations étaient
des catholiques, toutefois, au sujet de la messe dominicale,
d’ailleurs, il n’avait pas d’arrière-pensées parce que Katie était
une catholique dévote et par force d’habitude, le vieux Mick y
allait volontairement sans faire d’histoires et sans aucun mot ou
geste d’indignation.
Et le dimanche soir, le vieux Mick buvait silencieusement
des Guinness et Katie goûtait un verre de vin rouge dans le pub
local et parfois ils rencontraient leur fils et certains de leurs
voisins, particulièrement ses amis de la forge, William, le vieux
Ned, peut-être Michael O’Morchu, le coupeur de haies. Ils
jouaient aux cartes et le craic commençait à nouveau.

Comparé au vieux Mick, Katie était beaucoup plus
silencieuse, plus calme et mesurée. Elle se limitait à un verre de vin.
Si le vieux Mick ne manquait ni d’audace, ni de hardiesse, ni de
force brutale, ni même d’effronterie dans son comportement et
qu’il était intarissable, Katie, en revanche, était toujours sobre et
taciturne. Docteur ès lettres et professeur de français à l’école
primaire, Katie était plus tempérée que le vieux Mick.

Le fils était un vrai mélange de ses deux parents. D’un point
de vue physique, il était l’image de son père. À plus d’un mètre
quatre-vingt, il était grand, fin et dégingandé, large d’épaules et
cintré à la taille, les bras musculeux avec au bout une paire de
grandes mains fortes de maréchal-ferrant. Quand il se tenait
debout, droit comme un soldat, il semblait plus grand que sa
hauteur réelle, identique à un officier de l’armée plutôt qu’à un
maréchal-ferrant. Mais comme sa mère, il était plus tempéré
tant dans son comportement et dans sa force physique que dans
son langage. Il était certainement un meilleur auditeur que son
père et plus curieux du monde autour de lui, au-delà du monde
des chevaux et du travail de maréchal-ferrant. C’est ça qui
inquiétait et qui était une source de soucis pour le vieux Mick et
par conséquent, ses réticences à la question de son fils, sur
Marx et les communistes, c’était pour ne pas l’influencer
négativement, ou ne pas l’envoyer sur une voie sans issue.
31 « C’était une question pour laquelle il devrait découvrir la
réponse par lui-même », pensait-il.

Le vieux Mick se souvenait bel et bien d’avoir ferré trente à
quarante chevaux de course dans leur box un jour mouillé d’été
sur le Curragh, travaillant pendant de longs moments en
position genoux fléchis et le dos courbé sous un cheval, des gouttes
de sueur perlant sur son front ridé, la sueur dégoulinant de son
visage, en bas de son nez, et tombant comme des gouttelettes
sur le sabot levé sous lui, ayant à peine le temps de prendre une
pause ou de s’essuyer le crâne avec son mouchoir, dans sa
poche arrière.
Et donc, il savait bel et bien que c’était un métier dur. Mais,
d’autre part, il aimait son emploi, passionnément, et le craic
chaque vendredi dans la forge était un court répit du travail dur
du reste de la semaine, et bien gagné, bien mérité ; pour son fils,
c’était pareil.

Quand le vieux maréchal-ferrant avait décidé qu’il ne
reculerait pas à propos de quelque chose – jamais, même des chevaux
sauvages ne le feraient pas reculer. Le fils était fabriqué du
même métal, mais Dieu seul savait s’il serait à la mesure des
défis faisant face à un jeune gars de son âge, particulièrement
un maréchal-ferrant, sans aucun syndicat derrière lui et ayant
besoin de dépendre de lui-même uniquement. Seul le cours du
temps et les défis divulgueraient s’il était du même métal que
son père.

Le week-end fini, le lundi matin à six heures, le vieux Mick
revint à la forge pour recommencer le travail. Plus tard, Katie
l’appellerait sur la communication intérieure entre la forge et la
maison : « Les œufs au lard sont prêts », et il dirait au téléphone
qu’il était sur le point d’arriver avec Pad comme d’habitude à
environ huit heures pour le petit déjeuner. Le travail du jour
serait discuté pendant le petit déjeuner entre tous les trois. Ce
lundi matin, le vieux Mick resterait à la forge et s’occuperait de
n’importe quel cheval de trait, poney ou bête qui aurait besoin
de chaussures ou de soins particuliers. Le fils visiterait l’écurie
de Brownsburn, sur le Curragh, pour ferrer quatorze ou quinze
chevaux et après il visiterait l’écurie de O’Breun, à côté de
32 Brownbarn, toujours sur le Curragh, pour ferrer plus de quinze
chevaux de course, de nouveau avec des chaussures
d’aluminium. Lundi comme les autres jours de la semaine, pour
un maréchal-ferrant, le travail était dur et difficile. Le vieux
Mick n’avait pas la tâche la plus difficile ce jour-là, dans le cas
où il devait rester à la forge et avait à s’occuper de n’importe
quelle bête qui serait menée là pour recevoir des soins.

C’était un lundi matin normal, le soleil brillait à l’aube du
jour et la rosée du matin avait disparu rapidement du Curragh.
Le soleil rayonnait partout et vers onze heures trente, des
nuages gris commencèrent à pousser à l’horizon pour annoncer un
après-midi gris et mouillé puis d’une manière caractéristique
irlandaise, ce lundi, comme toujours, le soleil était toujours
entrecoupé d’averses. Le vieux Mick s’occupa d’organiser la
forge en attendant l’arrivée de deux chevaux de trait pour les
ferrer. Il prit une pause et comme d’habitude, il se mit à fumer
un demi-cigare. Il réfléchit à son fils, ferrant des chevaux dans
les écuries sur le Curragh. Mais, pour quelque raison que ce fût,
il s’inquiétait un peu. Il prit une bouffée de son cigare en
réfléchissant. Et ensuite, il haussa les épaules, reprit son travail et
n’y pensa plus.

Quelques minutes plus tard, vers midi, le téléphone intérieur
entre la maison et la forge sonna. C’était Katie :
— Oui Katie, ça va ! Tout va bien ?
— Oui Mick, c’est juste que Jacques d’Aix était au bout du
fil.
— C’était Jacques ou Martin ? demanda Mick.
— C’ques.
— Il cherche toujours quelque chose, il se plaint toujours.
Que cherche-t-il maintenant ?
— Martin a eu un accident et il veut que Pad aille à Aix pour
aider à la forge.
— Quelle sorte d’accident ? demanda le vieux Mick.
— Il ne l’a pas dit. Je te dirai tout quand t’arrives.
— Merci Katie. Tu l’as dit à Pad ? Tu as eu un mot de lui ?
Je suis sûr qu’il sera surpris de ces nouvelles.
— Non, pas encore, il a appelé plus tôt et a dit qu’il nous
verra ce soir.
33 — Ah bon, et le menu aujourd’hui, Katie ?
— C’est ton préféré, lard fumé et chou avec pommes de
terre.
— Superbe, à tout à l’heure !
— OK, alors.

Vers une heure, Mick garda les portes battantes de la forge
ouvertes avec une petite échelle, en les tenant entrouvertes,
permettant à l’air frais de circuler dans la forge, et ensuite il se
dirigea vers la maison, boitant d’un côté. Katie pouvait
l’entendre traînant la jambe gauche et elle posa vite les pommes
de terre au centre de la table et mit le chou bouillant sur sa
plaque. Quand Mick entra, il prit conscience de la chaleur de la
cuisine et de l’odeur chaude de lard fumé et de chou.
— Hhmmmm. C’est merveilleux, Katie, lui dit-il avant de
l’embrasser sur les deux joues. « La voie au cœur d’un homme,
c’est par son estomac », disait Napoléon, dit-il en rigolant de
bonheur. Ah, Katie ! Ma chérie ! Tu es le sel de la terre.
Katie savait qu’il l’adorait et, le sentiment étant mutuel, elle
lui suggéra :
— Vas-y, sers-toi pendant que le chou est chaud,
réponditelle, souriant tranquillement.
Pendant le repas, la conversation tourna inévitablement sur
le message des « frères Bouvier », comme ils étaient
surnommés localement. Jacques et Martin Bouvier étaient venus à
maintes reprises les visiter sur le Curragh et en échange, le
vieux Mick et Katie s’étaient rendus au « Charron des Trois
Pigeons » à Aix-en-Provence, pour les aider dans leur travail.
Katie y était seulement allée quatre fois, parce qu’elle n’aimait
pas prendre l’avion. Leur fils, Pad, les accompagna une fois, il y
a trois ans.
— Martin est un bon gars, un peu comme nous, il a les pieds
sur terre, remarqua le vieux Mick. Mais Jacques, il est différent,
un peu douteux, il se plaint toujours en donnant des ordres aux
gens, pareil à un juge au tribunal.
Tu sais, Katie, je crois qu’il était maçon autrefois, mais
quelque chose est arrivé.

— Il y a eu quelque chose avec la sonnerie de la cloche
d’église, dit Katie avec une petite grimace. Elle se plaignait un
34 peu ayant entendu le vieux Mick parler de tout cela maintes fois
auparavant. Tu l’as répété tant de fois maintenant. Je devrais le
savoir par cœur, lui assura-t-elle. Tu sais bien qu’il est encore
maçon, dit-elle.
Le vieux Mick ne dit rien – épluchant les pommes de terre et
coupant chacune en quatre, le beurre fondant sur les pommes de
terre, avec le chou et le lard fumant, tout menacés d’être
poussés au bord de l’assiette.
— Ah, c’est du bonheur, dit le vieux Mick, des pommes de
terre à l’eau, du lard fumé et du chou, qu’est-ce qu’on peut
demander de plus ?
Après une pause, le vieux Mick posa une question à Katie :
Veux-tu que Pad aille là-bas ?
— Sais pas.
— Mais, Martin a eu un accident.
— Quelle sorte d’accident ?
— J’sais pas. Il a juste dit qu’il rappellerait plus tard – après
une heure – et qu’il voulait que Pad vienne l’aider à la forge.
— C’est un grand ordre ? grogna le vieux Mick.
— Mais, Pad n’est pas libre en ce moment. Comment peut-il
aller là-bas ? répondit Katie, ne voulant pas que Pad quitte
l’Irlande tout seul.
— Peut-être que tu as raison, mais il est allé là-bas une fois
auparavant et il travaillait à la forge avec Martin. Il connaît les
frères – attendons d’entendre ce que Jacques va dire, peut-être
que Martin est mort et qu’il veut un bon directeur pour la forge.
— Ce n’est pas une chose agréable à dire sur un ami. Martin
est un bon gars, prions Dieu qu’il soit bien.
Et Mick, après l’exemple de Katie, se bénit.
Eh bien Katie, peut-être que tu as raison, tu as toujours
raison de toute façon. Attendons et nous verrons ce qu’il va dire.

Katie et le vieux Mick s’assirent à la table, en buvant du
café, après le lard fumé et le chou, en attendant que le téléphone
se mette à sonner.
Le téléphone sonna après une heure et demie, c’était Jacques
Bouvier :
— Bonjour, c’est Mick !
— Ici Jacques Bouvier, d’Aix-en-Provence, comment vas-tu
Mick ?
35 — Ah, Jacques ! Enfoiré, ça va ? répondit Mick d’une forte
voix moqueuse et tous les deux éclatèrent de rire.
— Je suis en pleine forme mais Martin, malheureusement, a
eu un accident en haut d’un arbre.
— Alors, il se tapait une pignole ! rit le vieux Mick en
taquinant son ami.
« Foutus irlandais, on peut dépendre d’eux pour foutre la
merde » et tous les deux éclatèrent de rire à nouveau. Ils se
comprenaient bien. C’était l’instinct de l’animal, des gros mots
et surtout leur franc-parler – à l’un et à l’autre – malgré leurs
cultures et leurs personnalités différentes.
Comment ça s’est passé avec le pauvre con ? demanda Mick.
— Malheureusement, en haut d’un arbre, avec une corde
pour le maintenir en place, il coupait les branches d’un chêne
avec une tronçonneuse, quand une lourde branche est tombée –
la mauvaise route malheureusement pour Martin – en prenant la
corde et aussi Martin, enfin ses deux jambes. La jambe gauche a
été cassée au-dessous du genou et pour l’autre, c’est une entorse
à la cheville.
— Le pauvre con. Désolé d’entendre de telles mauvaises
nouvelles. Où est-il maintenant ? À l’hôpital ?
— Oui, les deux jambes dans le plâtre et va rester comme ça
quelques mois.
— Le pauvre bâtard. Eh alors, il ne sera pas en mesure de
travailler pendant quelques mois ? demanda le vieux Mick.
— Il reste à l’hôpital pour quelques jours et ensuite, il sera
chez lui, alité, se rétablissant dans son lit, bien sûr avec les
pieds en l’air.
— Quel malheureux ! Quelle malchance ! remarqua le vieux
Mick maintenant d’un air sobre. Jacques ! Dis-lui que nous
prierons pour lui, Katie, Pad et les voisins, nous prierons pour
qu’il se rétablisse bientôt.
— Merci, vous êtes tous très gentils, merci beaucoup.
— Y a-t-il quelque chose, n’importe quoi, que nous pouvons
faire pour Martin et toi ?
— En fait, c’est pour ça que je vous passe un coup de fil.
Martin me demandait si votre fils, Pad, pourrait venir nous aider
à la forge pendant qu’il se rétablit.
Martin l’a rencontré quand il était ici. Il travaillait avec lui
dans la forge et il avait beaucoup d’estime pour lui, expliqua
36 Jacques. Martin a été hautement impressionné par lui, et après
un moment de silence, il continua : Ce sera seulement pour trois
ou quatre mois.
— Je lui en parlerai ce soir. Je suppose que tu veux savoir
rapidement notre réponse, dit le vieux Mick.
— Ben oui, demain si c’est possible…
— Toujours exigeant, connard ! dit le vieux Mick, en
taquinant Jacques.
— Les Irlandais sont fous ! rigola Jacques.
— Eh alors ! Bien, aujourd’hui, c’est lundi, je le verrai ce
soir et nous en discuterons entre nous avec Katie. Nous vous
téléphonerons après-demain, mercredi. Je suis sûr qu’il ne sera
pas en mesure d’y aller tout de suite, ou avant lundi prochain,
comme il a du travail à faire sur le Curragh cette semaine.
— Merci, Mick. Je savais que nous pourrions compter sur
vous. Si vous acceptez que Pad vienne ici, nous arrangerons
tout. Il restera avec notre sœur Béatrice – ou Bébé – et Maman,
Esther. Vous connaissez Béatrice et Maman, vous les avez
rencontrées plusieurs fois quand vous étiez ici dans notre vieille
maison familiale à côté de la forge. Il n’y aura pas beaucoup à
faire à la forge et Ahmed sera présent pour l’aider. Vous
connaissez Ahmed ? Vous l’avez déjà rencontré ?
— Oui, bien sûr ! Jacques, c’est parfait ! Je te donnerai un
coup de fil avant le week-end.
— D’accord, Mick. Une dernière chose, si Pad vient, on le
paiera au taux de directeur de la forge, le taux courant.
— D’accord Jacques, mais ce n’est pas une question
d’argent, c’est seulement s’il a fini son travail sur le Curragh. Je
vous téléphonerai plus tard. En attendant, nos prières à Martin
et dis-lui que nous lui souhaitons une récupération rapide et une
bonne santé – et bien sûr, un petit grog pour son esprit ! dit le
vieux Mick en rigolant un peu.
— Merci beaucoup Mick, meilleures salutations à Katie, à
Pad et à tout le monde. À bientôt.
— Au revoir, Jacques.

Ce soir-là, quand Pad revint à la maison, Katie lui donna les
nouvelles :
— Les frères Jacques et Martin d’Aix ont téléphoné. Le
pauvre Martin s’est cassé les deux jambes.
37 — Pas vrai !
— Si, c’est vrai ! Il était en haut d’un arbre, un vieux chêne,
et en taillant l’arbre, une lourde branche est tombée sur lui et lui
a cassé la jambe et fracturé la cheville.
— Quelle horreur !
— Il veut que tu ailles à Aix pour aider à la forge.
— En as-tu parlé au vieillard ?
— Oui ! Il pense que si tu es libre, ce serait une bonne idée.
— Et toi, qu’en penses-tu ?
— Eh bien, je ne suis pas si sûr ! C’est un pays étranger et le
sud de la France, Marseille, ça ne ressemble pas à l’Irlande, pas
du tout.
Sur ces mots, le vieux Mick entra.
— Salut Katie, Pad ! Ah, Pad ! As-tu entendu les dernières
nouvelles ? demanda-t-il en accrochant son chapeau à l’arrière
de la porte de la cuisine.
— Oui, pauvre vieux Martin, pauvre bâtard !
— Oui, il veut que tu ailles là-bas pour le remplacer.
Tous les trois s’assirent pour le repas du soir et il était
inévitable que le sujet soit discuté longuement. Vers la fin du repas,
le sujet de Pad allant aux « Trois Pigeons », à Aix-en-Provence,
fut tranché :
— Comment tu le sens ? demanda le vieux Mick au jeune
homme.
— Au moins, il fera plus chaud là-bas. Ce sera mieux que la
pluie déprimante d’ici, remarqua Pad.
— Marseille est un peu trop chaud et il y a trop de violence,
trop d’Algériens, s’inquiéta Katie.
— Tu te souviens Katie, dit le vieux Mick, le dimanche où
nous étions à la messe à la cathédrale Saint-Vincent-de-Paul, la
promenade le long de la Canebière, vers Belsunce et autour du
marché des Capucins, à Marseille sous le beau soleil et la
chaleur. C’était magnifique, Katie, les vieux gens d’Algérie étaient
si gentils et obligeants – le sel de la terre.
Après une pause et un petit soupir de soulagement, le vieux
Mick continua : Bien sûr, à Dublin, il y a du vandalisme, des
drogues et des meurtres. Tu seras plus en sécurité à Marseille
que dans certains quartiers de Dublin après la fermeture des
pubs. Tu prends ta vie entre tes mains, dit le vieux Mick avec
un geste de la main en l’air.
38 Katie ne dit rien.
— Mais il travaillera à Aix-en-Provence, pas à Marseille,
ajouta le vieux Mick.
— Peut-être que dans l’enceinte d’Aix, dans la localité des
« Quatre Pigeons », il est plus facile d’aller à Marseille qu’à
Aix. C’est plus direct avec l’autoroute.
— Peut-être que tu as raison, Katie, peut-être.
— S’il veut sortir le soir, aller en boîte, boire une Guinness,
où ira-t-il ? À Marseille ! Au pub « O’Reillys » sur la
Canebière ! Pas à Aix !
— Que Dieu te bénisse Katie, tu as une excellente mémoire.
Après une pause et un soupir de soulagement, le vieux Mick
continua :
— Il a déjà été là-bas autrefois, dit-il, toujours avec un geste
de la main, s’il travaille et reste seulement à la forge et ne
voyage pas autour des différentes écuries, ça sera plus facile
pour lui.
— Oui ! Il a été là-bas une fois, mais seulement pour deux
semaines, il y a trois ans, pérora Katie.
— S’il travaille et reste seulement dans la forge et ne va pas
dans toutes les écuries, ça sera plus facile pour lui, répéta le
vieux Mick.
— Je ne suis pas si sûre ! Oh, je ne sais pas ! répondit Katie,
encore un peu inquiète.
— Eh bien, Ahmed sera là pour l’aider. C’est un bon
travailleur et une personne avec un bon cœur, il peut aussi boire une
pinte de Guinness avec Pad !
— C’est ça qui m’inquiète, répondit Katie en regardant le
vieux Mick, ses lunettes restant au bout de son nez.
— Jacques a dit qu’il te paiera au tarif du gestionnaire d’une
forge. Ce sera une bonne expérience pour Pad, n’est-ce pas ? Il
peut même obtenir un emploi avec la célèbre garde
républicaine, comme maréchal-ferrant, avec un grand syndicat et un
bon salaire, supplia le vieux Mick, un petit sourire aux lèvres.
— Pas possible ! s’exclama Pad. Ce serait comme gagner au
loto.
— A-t-il ses papiers pour le travail de maréchal-ferrant en
France ? lança Katie, pas encore convaincue.
39 — Oui, certainement, les papiers en Irlande sont reconnus
partout en Europe et surtout en France, comme un diplôme de
maréchalerie, lui répondit Pad.
— Oui, absolument ! grogna le vieux Mick. Il y a du travail
là-bas, à Aix, et ce sera facile pour lui. Il y a beaucoup d’écuries
à Aix-en-Provence et dans les Bouches-du-Rhône, à Tholonet,
Meyreuil, à Gardanne, Luynes, Bouc-Bel-Air, Peypin,
Septèmes-les-Vallons, ou près de Lyon où vit Jacques.
Et aussi à Allauch, et certainement à Marseille. « Les Trois
Pigeons », c’est un peu comme dans le Curragh, à la campagne,
entouré par les chevaux et leur fraternité. J’ai été là-bas maintes
fois, c’est vraiment joli la Provence en été, constata le vieux
Mick en lorgnant Katie d’un geste d’apaisement.
Il se sentira chez lui, là-bas, je t’assure ! Oui, Katie ! Tu
connais bien Martin, Bébé et Esther ! Il se sentira chez lui,
làbas, je t’assure, raisonna le vieux Mick.
— N’y a-t-il pas du travail à faire encore sur le Curragh ?
demanda Katie.
— Il y a beaucoup de maréchaux-ferrants sur le Curragh,
trop pour le travail qui est disponible, intervint Pad, trop. Bon,
je vais essayer. Je vais y aller.
J’avais rencontré Ahmed quand j’étais là-bas, c’est un bon
gars. En tout cas, nous ne pouvons pas décevoir Martin, le
pauvre con, trancha Pad.
— Bien, je suppose que c’est seulement pour un court
séjour, répondit Katie. Tu ne seras pas là pour toujours et le temps
est beau là-bas. Tu peux profiter du soleil. Nous avons besoin
d’un peu de soleil après le gel et la neige que nous avons eu cet
hiver. C’était un hiver long. Certainement, nous avons besoin
d’un peu de soleil dans nos vies, sans aucun doute,
raisonna-telle.
Avec ces mots, la question fut décidée, mais Katie avait
toujours quelques réserves.

Quand même, il fut décidé que le vieux Mick donnerait un
coup de fil à Jacques et lui dirait que Pad allait prendre la
direction du sud de la France, mais une à condition – que Pad reste à
la forge et n’aille pas dans toutes les écuries autour d’Aix et
dans le Sud. Cela décidé, le reste du soir toute la conversation
40 se focalisa sur la Provence et la question épineuse de savoir s’il
y avait un, trois ou quatre pigeons…
— Tu as « Le Petit Pigeon » à la lisière du hameau, à la
jonction de la forêt avec le vieux chemin romain, dont
l’arrièregrand-mère Esther, la « grand-mère » comme on l’appelle
affectueusement, s’occupe pendant l’été, se souvint Katie. Et ensuite,
tu as « Le Charron des Trois Pigeons » et le « carrefour des
Quatre Pigeons ». Et sûrement « la mairie des Quatre Pigeons »
avec sa grande cour devant, de l’autre côté du hameau et en son
centre, le long de la route montante, étroite et sinueuse vers
Gardanne, presque au sein de la forêt. Tu te souviens ? Les
perrons de granit jusqu’à la vieille porte de chêne et le drapeau
s’agitant fièrement au-dessus de la porte, et le vieux maire,
monsieur Jean-Pierre Durand, « Huston » !
— Et « L’Hôtel des Six Pigeons », vers Gardanne ! Pourquoi
un pigeon, ou trois pigeons, ou quatre pigeons, pourquoi pas
deux ou sept ? demanda Katie un peu exaspérée et en taquinant
un peu le vieux Mick.
— C’est très simple, écoutez le scénario, dit le vieux Mick
tout en tenant la lanière de ses bretelles avec ses grandes mains :
Tu as la forêt donnant sur le domaine vaste et étendu de la
Provence. Quand les pigeons font leurs nids haut dans les arbres de
la forêt, leur garde-manger est constitué des terrains situés en
dessous. Ils volent en bas par trois ou quatre. C’est aussi simple
que cela.
— Mais, pourquoi trois ou six et pas deux ou cinq pigeons ?
demanda Katie.
— On appelle la forge « Le Charron des Trois Pigeons » et
on appelle le carrefour à la fin du hameau à côté de la forêt, en
se dirigeant vers Gardanne, « le carrefour des Quatre Pigeons »,
ou « la mairie des Quatre Pigeons » – en face du carrefour – en
n’oubliant pas le café « Le Petit Pigeon » en face de l’arche de
la forêt, ou « L’Hôtel des Six Pigeons », vers Gardanne mais
pourquoi donc pas deux pigeons ou sept pigeons ?
Le vieux Mick était atterré par ses arguments et ne sachant
pas quoi dire, comme d’habitude, il tergiversa :
— Prenez par exemple la forêt, aujourd’hui beaucoup de
clubs de poney l’utilisent. Il y a même la grande randonnée qui
passe par la forêt du Bois Communal de Bouc, au sud vers
Septèmes-les-Vallons et vers Marseille. Ou l’inverse, de Marseille,
41 par la forêt, sous l’Arc et à travers le vieux chemin romain –
cette route ici – vers Aix-en-Provence, et même Avignon, ou
plus loin.
Jadis des chariots tirés par des chevaux avaient pris le
chemin de la forêt, sous l’Arche, à côté de la forge de Jacques et de
Martin. Leur arrière-grand-père était charron. C’est à cause de
cela que vous pouvez voir les roues de charrettes abandonnées
de chaque côté de la forge, et maintenant elles sont seulement
des ornements qui embellissent le voisinage. C’est pour ça
qu’on l’appelle « Le Charron des Trois Pigeons », dit le vieux
Mick à Katie.
Katie ne dit plus rien au sujet de la forge ou du « Charron
des Trois Pigeons » comme elle savait que cela avait une
signification pour le vieux Mick. Mick et Martin avaient beaucoup
en commun, en plus des affaires de roues de charron. Mick
travailla comme maréchal-ferrant dans l’armée irlandaise après la
guerre, et Martin, également, travailla comme maréchal-ferrant
dans l’armée française en Algérie. Tous les deux avaient des
mémoires semblables. Donc, Katie décida de ne pas dire un mot
de plus sur le sujet du travail, et par conséquent, la conversation
continua sur les marchés de fermiers à Luynes et à Gardanne,
les grandes randonnées à bicyclette et les merveilles de la
Provence.
Le vieux Mick s’empara d’une bouteille de whisky irlandais
et se versa un grog. Pour les occasions spéciales, Katie buvait
un peu de vin rouge.
— Tu te souviens, Katie ! Le maire de ce village, le village
s’appelle Clony ou quoi ?
— Non, Cluny-sur-Bois, répondit Katie. C’était en mars 98,
à une semaine de ton soixantième anniversaire.
— Que Dieu bénisse ta mémoire Katie, c’était un type
semblable à un badger, un petit blaireau résistant, un drôle d’oiseau,
contrôlant sa femme. Elle était très attirante. Il ne lui permettait
pas de sortir la nuit – le bâtard jaloux, remarqua le vieux Mick,
en riant et allongé sur sa chaise tout en buvant son grog de
whisky.
— C’était une mauvaise pomme, répondit Katie. N’était-il
pas communiste ? demanda-t-elle, avec un peu de méchanceté.
— Sais pas, peut-être ! Il l’avait dit, mais je ne le pense pas,
non !
42 — Tu te souviens, le soleil brillait, à environ onze heures du
matin et ce gars, Bernard, il s’appelait comment ?
— Robert Bernard, dit Katie.
— Oui, c’est vrai. Robert Bernard, répondit le vieux Mick
avec un geste de la main et un large sourire. Il avait crié : « Je
dois voir cet homme irlandais ! » Je me souviens de lui. Il était
petit, rond, avec le dos voûté et il se dandinait comme un
badger. Ensuite, il avait demandé un whisky irlandais.
« Nous devons célébrer ça avec un whisky irlandais »,
avaitil dit. Et tout de suite il avait pris deux grands verres, à fond
plat, et il avait rempli son propre verre jusqu’au bord avec du
whisky, du Jameson. J’avais pris mon verre et je remplis, deux
tiers de limonade rouge, des glaçons et un tiers de whisky.
À onze heures du matin, comment peut-on boire un grand
whisky pur, non dilué ? demanda le vieux Mick à Katie en
rigolant aux éclats.
— En tout cas, il avait dit : « Oh non, vous ne devez rien
rajouter au whisky pur ! Rien ! C’est comme du vin ! Ce serait un
sacrilège, une hérésie », avait-il dit. Et il avait bu le verre d’un
seul coup et ensuite, il l’avait rempli de nouveau à ras bord et il
avait fait la même chose – cul sec, dit le vieux Mick en éclatant
de rire. Il était soûl, ivre mort – avant midi – pauvre con. Nous
avions dû le transporter jusqu’à sa voiture et appeler son fils
pour le ramener chez lui. Pauvre bâtard !
Le vieux Mick prit une autre petite gorgée de son grog.
— Que dieu bénisse son épouse ! répondit Katie et la
conversation continua dans la nuit jusqu’au petit matin quand Katie
accompagna le vieux Mick en haut des escaliers, vers leur lit, en
chantant :

All for me grog, me jolly jolly grog
It’s all for me beer and tobacco

Where are me boots, me noggin’, noggin’ boots ?
They’re all gone for beer and tobacco

Where is me shirt, my noggin’, noggin’ shirt ?
It’s all gone for beer and tobacco

43 Where is me bed, me noggin’ noggin bed
It’s all gone for beer and tobacco

Where is me wench, me noggin’ noggin’ wench
She’s all gone for beer and tobacco.

Au lit, le vieux Mick demanda :
— Katie, tu te souviens des petits pigeons de Jacques
Prévert ?
— Oui. Et Katie commença à chanter :
« Dormez, dormez les petits pigeons,
La cloche,
Ding, dong… »
Avant qu’elle ait chanté la moitié de la chanson, le vieux
Mick ronflait comme une toupie.

Le lundi suivant, quand on dit à Jacques que Pad était ravi de
faire le voyage, il répondit qu’il arrangerait le vol pour le jeudi
suivant et que Pad aurait le week-end suivant pour s’acclimater
avant le travail qui commencerait le lundi suivant.
Jacques dit qu’il s’occuperait aussi du taxi de l’aéroport de
Marseille à Aix, etc.

Pendant le reste de la semaine, Pad se mit à préparer son
voyage à Aix. Le vendredi après-midi à la forge, l’atmosphère
un peu exceptionnellement sombre n’était pas habituelle. Les
voisins, le vieux Ned, William, John Corcoran, John Byrne,
Michael O’Morchu et d’autres étaient rassemblés dans la forge.
— Il vaut mieux que tu apportes ta propre boîte à outils,
insista le vieux Ned.
— Ne regarde pas les pouliches françaises, rigola William.
Tous s’esclaffaient devant le feu de la forge comme il faisait
froid et qu’il pleuvait dehors. Et comme prévu, quand la cloche
de l’église sonna 17 heures, chacun lui souhaita le meilleur
avant de partir :
— Prends soin de toi, là-bas ! Bonne chance et fais attention
au soleil ! Il brûle à Marseille, dit le vieux Ned.
— Je suppose que la prochaine fois que nous nous
rencontrerons, tu auras une demoiselle à ton bras, le taquina
William, mais pas à la plus grande joie du vieux Mick.
44
Le week-end et les jours suivants passèrent vite et le jeudi
arriva, l’heure du départ de Pad. Au petit déjeuner pendant une
conversation intime et en cachant son angoisse, Katie chuchota
dans l’oreille du vieux Mick :
— Il peut même rencontrer une fille, là-bas, une
Algérienne !
— Ne t’inquiète pas ma petite chérie, il sera là-bas
seulement pour l’été – pour quelques semaines.
Puis, tous les deux s’embrassèrent. Mais Katie s’inquiétait,
et le vieux Mick, même s’il ne montrait aucune émotion, avait
des réserves sur le voyage de son fils.

Malgré la pluie et les nuages gris, quand le taxi arriva, Pad
était habillé dans ses plus beaux habits, pareil à l’Américain
John Wayne dans le film L’Homme silencieux, dans sa chemise
blanche et son gilet noir, les manches relevées dans un style
rétro, son chapeau irlandais noir couvrant sa tête, et quand il
l’enleva, ses cheveux blonds brossés d’une raie nette sur le côté
retombèrent en une mèche sur le front. Il était grand, fort et
dégingandé comme son père.
« Quelle femme ne tomberait pas amoureuse de lui ? » pensa
le vieux Mick.
Katie prit un petit bijou, un collier qui était coincé dans sa
main gauche, un collier d’or avec un pendentif – la croix de
Clonmacnoise – une vieille croix irlandaise traditionnelle, et
elle le mit autour du cou de son fils. La chaîne en or et la croix
rayonnaient autour de son col et de la chemise blanche ouverte :
— Garde-le autour de ton cou et aucun mal ne t’arrivera,
ditelle avec assurance et fierté, la larme à l’œil. Ensuite, elle donna
ses derniers mots de bon conseil : N’oublie pas d’aller à la
messe dominicale, évite la Guinness et les demoiselles, dit-elle
en l’embrassant et lui donnant un baiser sur sa joue.
— Fais exactement ce que ta mère te dit, dit le vieux Mick
en l’embrassant.
Quand le taxi partit et disparut à l’horizon, sous la pluie, le
vieux Mick calma Katie, sachant qu’il était temps pour leur fils
de s’envoler du nid familial.
45 — Bien sûr, il part seulement pendant les vacances d’été. Il
aura un beau séjour et après il reviendra chez nous, avant que
personne n’ait le temps de dire « Où est donc Pad ? »

Mais, Katie avait toujours des soucis. Elle réfléchissait : « Il
peut même rencontrer une fille là-bas - ou peut-être que quelque
chose pourrait lui arriver, un accident. Dieu seul sait, que Dieu
le protège du mal ! »
Et elle bénit son fils qui était toujours gravé dans son esprit
et dans son âme.
46


Chapitre II.
« Le Charron des Trois Pigeons »



L’avion d’Aer Lingus venait d’atterrir à 23 heures à
l’aéroport de Marseille et Jacques avait, comme prévu, envoyer
un taxi à l’aéroport pour qu’il ramène Pad et ses bagages à sa
destination, « le Charron des Trois Pigeons », à
Aix-enProvence.
À la sortie, il vit un homme avec une pancarte sur laquelle
était écrit Patrick Alphonsus Dunphy et immédiatement, il se
rendit compte que c’était son taxi.
— Je suis Hakim. Vous êtes Patrick ?
— Enchanté, dit Pad timidement. Mon nom, c’est Pad.
— C’est bon, Pad ! Mon ami Martin m’a demandé de venir
ici et de vous amener aux « Trois Pigeons » dit Hakim. Et vite,
il mit ses bagages dans la soute du minibus.
— Vous êtes Pad ! dit Hakim en rigolant.
— Oui, c’est moi, répondit Pad, lui aussi rigolant.
Ils se serrèrent la main avant d’entrer dans le taxi.
— Eh bien, vous avez une poigne de fer, dit-il avec
étonnement. Est-ce que vous faites de la boxe ?
— Non, pas du tout.
— Martin avait bien raison quand il disait que vous étiez fort
comme un cheval.
— Je suis maréchal-ferrant.
— Eh oui ! Cela explique tout, évidemment ! répondit
Hakim en rigolant.
Le minibus quitta l’aéroport et se dirigea vers l’avenue
Clément Ader, vers l’A7 et les Pennes-Mirabeau. Hakim lui
expliqua :
— Martin m’appelle généralement quand il a besoin d’un
minibus.
47 Pad ne dit rien, pas parce qu’il était fatigué ou parce qu’il
était tard le soir, mais c’était l’avenir incertain devant lui,
l’inconnu, qui le faisait réfléchir. Dans un état d’esprit pensif et
sombre, il ne dit rien de plus.
— Vous aimez le sport ? Le rugby ?
— Non, pas vraiment, répondit Pad.
— Le vieux Martin, le rugby est sa passion. Il est un
membre honoraire du club local de Gardanne. Quoi que vous vous
dites à Martin, ne discutez ni de politique ni de rugby, il devient
intarissable, un vrai moulin à paroles.
Pad ne dit rien.
— Aimez-vous d’autres sports, le tennis, le foot ?
— Non, seulement le golf.
— Eh oui ! J’ai aperçu le sac de clubs.
— Il y a beaucoup de clubs de golf en Provence,
Bouchesdu-Rhône.
— Ah, avez-vous un handicap ? continua Hakim.
— Oui, c’est quatorze.
— Pas mal, répondit Hakim et en remarquant que Pad
n’avait pas envie de parler, il se concentra sur sa conduite.
Bientôt, un panneau de circulation apparut dans les phares
du minibus : « Les Pennes-Mirabeau – 5 km. »
— Vous savez que vous resterez avec Béatrice, la sœur de
Martin, et Esther, la grand-mère ?
— Oui.
— Elle est folle, Béatrice. Si vous ne pouvez pas parler de
rugby avec Martin, vous ne pouvez pas discuter de politique
avec elle. Elle est folle. Les Bouvier sont tous fous, remarqua
Hakim en rigolant. Bastion de droite traditionnelle, du RPR,
maintenant de l’UMP, continua Hakim.
Quoi que vous fassiez, ne vous embrouillez pas avec à ce
propos, c’est un sujet douloureux pour eux, ils peuvent être
entêtés, même Bébé, plaisanta-t-il en rigolant de bon cœur.
— Mais Martin, lui, c’est vraiment le boss, dit Hakim ses
mains en haut du volant. S’il dit qu’il vous payera la quantité de
x euros, il vous payera x euros. Le vieux Martin est un gars
solide avec bon caractère, toujours de bonne humeur. Vous
pouvez compter sur lui si vous êtes dans le pétrin.
Pad, un sourire au visage, pensa à son père et à la forge et ne
dit rien.
48
Sur l’A7 le minibus vira vers la droite, vers
Septèmes-lesVallons/Gardanne et à un moment donné, il sortit vers
BoucBel-Air. Après environ dix minutes, le minibus serra à gauche,
à Gardanne, pour les trois kilomètres vers « le carrefour des
Quatre Pigeons ». Prenant à gauche et serrant lentement du côté
de la montagne avec les arbres de la grande forêt surplombant la
route, le minibus passa près de « la mairie des Quatre Pigeons »,
de l’autre côté de la route, en face de la forêt et au centre du
« hameau des Quatre Pigeons ».
— C’est la mairie, dit Hakim en montrant le drapeau du
doigt, le drapeau au-dessus de la grande porte de chêne. Je suis
sûr que vous rencontrerez bientôt le maire, Huston, et ses
conseillers municipaux.
Quand le minibus passa la mairie, Hakim devint un peu plus
loquace : Le vieux Huston – un grand caractère – nous
l’appelons Huston parce qu’il ressemble à John Huston, le
réalisateur américain ! Voix profonde, large sourire au visage et
manières tape-à-l’œil. Mais, il peut parler de merde de temps à
autre ! s’esclaffa Hakim.
En fait, son nom réel est Jean-Pierre Durand – mais quand
nous l’appelons Huston, il est ravi. Il a travaillé aux États-Unis
pendant des années, un très bon maire, un maire catholique,
continua Hakim.

Le minibus arriva à l’arche à l’entrée principale de la forêt.
Quelques mètres avant l’entrée, Hakim quitta la route principale
et vira à gauche, le long d’une route étroite et goudronnée qui
amenait vers une alcôve encaissée en bordure de la forêt et une
très grande cour ouverte. Et voilà, sous les phares du minibus
apparut « Le Charron des Trois Pigeons », bien illuminé. Le
vieux panneau « Le Charron des Trois Pigeons » était accroché
au-dessus d’un grand passage voûté de la forge sous les
quartiers résidentiels situés au-dessus. Des deux côtés, des pots de
fleurs cassés sous les roues de charrettes abandonnées nous
disaient bien que nous étions arrivés.
Le minibus passa devant la forge, devant la maison de la
famille Bouvier, une vieille maison de pierre de granit
ressemblant à un vieux château et qui était partiellement cachée
par la forêt. Un petit chemin goudronné séparait la maison d’un
49 grand jardin à légumes et d’un certain nombre d’arbres fruitiers
plus loin, près de la route principale que nous venions de passer.
— C’est ici que Béatrice et sa mère vivent, assura Hakim,
vous resterez ici, avec Esther, la grand-mère et sa fille, Béatrice
– ou Bébé, comme elle est surnommée par ses proches, constata
Hakim qui fit reculer le minibus et l’arrêta brusquement devant
la maison.
Martin est en haut au lit, au-dessus de la forge –
probablement dormant à poings fermés à cause du whisky, dit-il. Il n’y a
aucune raison de lui rendre visite à cette heure-ci. En tout cas,
Bébé nous attend, insista Hakim.
Avant que Pad ne soit descendu du minibus, Bébé sortit sur
le porche, un large sourire aux lèvres. Elle s’approcha de lui et
elle l’embrassa sur les deux joues.
— Eh Bien, vous avez grandi, depuis la dernière fois où je
vous ai vu, il y a trois ans ! s’exclama-t-elle avec un fort accent
du Sud, marseillais. Grand et beau aussi, dit-elle et elle guida
Pad dans le vestibule pendant que Hakim s’affairait avec les
bagages, le sac de clubs et le reste.
Sachant que le jeune homme était fatigué et affamé, elle lui
avait préparé un casse-croûte avec un assortiment de petits
biscuits salés, certains d’entre eux décorés d’un morceau de
saumon cru et les autres de pâté de terrine ou de fromage. La
mère de Pad, Katie, avait mis une boîte de sachets de Lyons tea
– du thé irlandais - dans sa valise, et avec de l’eau chaude et du
lait, Pad goûta son premier repas dans la maison de la famille
Bouvier avant d’aller s’étendre sur son lit et de se coucher.
— C’était superbe, madame Bouvier, merci beaucoup, dit
Pad, toujours un peu modeste.
— De rien, tu peux m’appeler Bébé. Tout le monde
m’appelle comme ça, dit-elle avec un grand sourire.
Le casse-croûte bien fini, Bébé l’accompagna en haut des
vieux escaliers en bois vers une grande chambre à coucher, avec
un énorme lit de chêne.
— C’est un grand lit Louis XIV et tu as certainement besoin
d’un grand lit, dit-elle, souriant d’une façon amicale et
maternelle. Je ne peux pas y croire que tu sois devenu si grand et si
beau, remarqua-t-elle en rigolant.
Tu peux ouvrir cette fenêtre si tu veux, dit-elle en poussant
la demi-fenêtre en haut et l’autre partie en bas.
50 Ne vous inquiétez pas, la grille de fer à l’extérieur, c’est
pour empêcher les corbeaux d’entrer, rigola-t-elle. Si vous
voulez n’importe quoi pendant la nuit, je suis dans la chambre de
devant, dit-elle avec un geste de la main en montrant le bout du
hall, au-devant de la maison,
— Merci Bébé.
— Bonne nuit, mon petit pigeon ! Et elle lui donna un baiser
sur la joue. Dors bien mon petit pigeon.
— Merci beaucoup ! Bonne nuit, Bébé.

Coincé dans les draps du lit Louis XIV, il pensait à ses
parents, au vieux Mick et à Katie. Calme et sobre, il s’endormit et
son séjour en France commençait et ses aventures qui le
mettraient à l’épreuve, épreuve de vérité, jusqu’à la limite, tant
physiquement que psychologiquement et qui déciderait, et Dieu
seul savait - s’il reviendrait à la maison familiale et à son nid en
Irlande, ou s’il resterait en France, s’il serait assez fort pour
faire face à des défis difficiles auxquels il serait nécessairement
confronté.

Le matin suivant, il fit la grasse matinée jusqu’à midi et, à
moitié endormi dans son lit, il fut réveillé brusquement par deux
ou trois coups de feu. C’était Daniel Bouvier, le fils de Jacques
Bouvier, qui contrôlait les corbeaux envahissant la forêt.
Quand Pad eut avalé ses céréales et but son thé, il sortit de la
maison par la porte arrière, presque dans la forêt, quand Daniel
Bouvier s’approcha dans ses bottes de caoutchouc et avec son
fusil de chasse sous le bras. Avec un large sourire, il serra les
mains de Pad :
— J’espère que les coups de feu ne vous ont pas dérangé.
Ces corbeaux sont embêtants. J’ai fait tomber deux d’entre eux
et je les ai laissés pour les chats qui se promènent autour de
l’arrière des écuries et de la forge. Il faut les contrôler, les tenir
à distance, dit-il avec hardiesse.
Eh bien, comment ça va ? demanda Daniel tout en regardant
Pad. Tu as grandi !
Pad acquiesça de la tête, mais ne dit rien.
— As-tu vu Martin ?
— Non, pas encore.
51 — Il est probablement endormi dans son lit. Allons dans le
jardin à légumes, Bébé s’occupe des plants et des petits
buissons. C’est beau, la Provence, n’est-ce pas ? demanda Daniel.
— Pas mal du tout. Bien sûr, l’air est beaucoup plus chaud et
sec qu’en Irlande.
Dans le jardin à légumes, devant la maison, Bébé ramassait
des choux, des asperges, des concombres, des oignons et du
persil. Et quand elle vit les deux s’approcher, elle fut distraite
de son travail et se dirigea vers eux. Pieds d’argile, habillée
dans une vieille jupe bleu marine, ses jarretières tirées
jusqu’aux genoux et visibles au-dessus de ses bottes de
caoutchouc, son écharpe était enroulée autour de ses cheveux
comme un turban pour protéger ses cheveux des mouches
quand elle se penchait. Tout de suite, elle enleva ses gants
comme elle se redressait :
— As-tu rencontré Béatrice, ou Bébé comme nous
l’appelons ?
— Oui, oui !
Après une courte conversation, Bébé suggéra à Daniel de
mener Pad à la forge et aux écuries à l’arrière, à l’entrée de la
forêt. Pad avait été là pendant deux semaines en vacances il y a
trois ans, mais étant poli de nature, il répondit sans hésitation :
Ah oui, avec plaisir !

Ils se promenèrent devant la vieille maison en pierre, devant
la cour de la forge et ensuite sur un petit sentier court, dont le
sol argileux était couvert de petites racines d’arbres de la forêt.
Tous les deux entrèrent dans la forêt, sous l’Arc, et se dirigèrent
vers le croisement d’où le vieux chemin romain qui menait à
Aix-en-Provence partait. Debout, sur la route goudronnée, au
centre du croisement et admirant la grande forêt, Daniel
commença à raconter l’histoire de cette forêt, du « Charron des
Trois Pigeons » et de la famille Bouvier.
Le soleil de midi frappait fort quand Pad enleva son gilet et
enroula ses manches révélant ses grandes mains blanches et ses
bras longs – légèrement musclés – son chapeau protégeant
toujours sa tête du soleil.
— Ah, c’est merveilleux, exactement ce que le médecin
avait ordonné ! dit Pad avec bonheur et un grand sourire aux
lèvres.
52 — Eh ! C’est beau d’être jeune et nonchalant, raisonna
Daniel.
— Jeune, oui, mais nonchalant… pas du tout ! pensa-t-il, et
pendant le reste de leur promenade, il ne dit rien et resta pensif.
— Vous savez, une brigade de l’armée du Rhin, quelques
fédérés et des volontaires révolutionnaires avaient campé dans
cette forêt avant de marcher vers Aix-en-Provence, en passant
par cette même entrée de la forêt, sous l’arche, et par le vieux
chemin romain vers le Châteauneuf-du-Pape en Avignon où les
troupes révolutionnaires s’étaient installées, remarqua Daniel
avec fierté.
Évidemment, « le Petit Pigeon », le café à la jonction de la
forêt avec le chemin romain et à la lisière du hameau des «
Quatre Pigeons » n’était pas là en ce temps-là, continua-t-il.
En chantant La Marseillaise, le chant de guerre de l’armée
du Rhin, qui avait été écrit par Claude Joseph Rouget de Lisle ;
il avait été chanté, d’abord, dans les rues de Marseille par
François Mireur qui l’avait chanté à une réunion patriote. Ces
mêmes troupes, déclara Daniel, un peu débordant de fierté,
pendant qu’ils campaient là, ils avaient fait réparer leurs chariots
aux « Trois Pigeons ».
Les Gaulois sont des Celtes – lien du sang – au temps de
Vercingétorix, et en regardant Pad dans les yeux, « comme en
Irlande et en ce temps-là » – tous les endroits étaient nommés
selon les caractéristiques du paysage.
— Oui, c’est pareil en Irlande, on appelle les endroits par la
vallée, et la colline de, au sommet de, le fleuve, le bois de, le
pont de, et le ruisseau, selon la tradition celtique, et maintenant
c’est l’église, le monastère, la chapelle, etc.
— Oui, c’est vrai. C’est la même chose ici et par
conséquent, nous avons « le carrefour des Quatre Pigeons » et
évidemment « la mairie des Quatre Pigeons » et « le Charron
des Trois Pigeons » à cause du nombre de pigeons volant de la
forêt jusqu’au terrain d’en dessous où il y a une abondance de
graines et d’aliments.
Tous les deux pouffèrent de rire.
C’est drôle, dit Daniel, les pigeons normalement volent tout
seuls mais avec tant d’aliments pour eux, tant de graines, de
baies, ici en Provence et avec tant de pigeons ici, ils volent par
trois ou quatre.
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