Massa Makan Diabate

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L'oralité ne se limite pas à un ensemble de techniques auquel l'écrivain aurait recours pour produire divers effets stylistiques. Elle n'est pas non plus un ensemble de caractéristiques auquel le critique pourrait se référer pour valider ou invalider certains styles d'écriture. L'oralité englobe, entre autres choses, la vision du monde, les institutions sociales, politiques, religieuses et spirituelles d'une société africaine donnée. Ce n'est qu'en l'envisageant sous cet angle que nous avons pu dépasser les généralisations habituelles. Cet ouvrage révèle la dynamique passionnante et passionnée du transfert d'un patrimoine familial, le jaliya ou l'art du griot mandingue, entre un père Kèlè Monson Diabaté, le grand conteur épique, et son fils, Massa Makan Diabaté, l'écrivain malien le plus productif de sa génération.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296296565
Nombre de pages : 158
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MASSA MAKAN DIABATÉ
Un Griot mandingue à la rencontre de l'écriture

Dans la collection Critiques littértlires dirigée par Gérard da Silva
Dernières parutions :

VENTRESQUE R.,Les Antilles de Saint-] ohn Perse.l tinéraire intellecnul trun poète. BLACHERE J.C., Négritures. Les écrivains d'Afrique noire et la langUi! fr~aise. SHELTON MD., /1JUJge la société dans le roman haïtien. de LECOMTE N., Le roman négro-africain des années 50 à 60, Temps et accwtlUatioll. MEMMES A.,AbrkIJœbir Khatibi, l'écriture de la dualité. DES PLANQUES F. et FUCHS A., (textes recueillis par), Écritures d'ailleurs, autres écritures (Afrique, Inde, Antilles). CHAULEr -ACHOUR C., (avec la collaboration de S. Rezzoug),JamelEddw Bencheikh. DEVÉSA lM., (sous la direction de), Magie et écriture au Congo. TOSO-RODINIS G., Fêtes et défaites d'Eros dans l'œuvre de Rachid Boudjedra. NGAL G., Création et rupture en littérature africaine. BEKRI T., Littératures de Tunisie et du Maghreb, suivi de RéfleIions et propos SUTla poésie et la linératUTe. KADIMA-NZUn M., (sous la coordination de) ,Jean Malonga écrivain congolais (1907-1985). SCHUERKENS U.,La colonisation dans la littérature africai~ (essai tU reconstruction d'une réalité sociale J. PAGEAUX, Les aües lks mots, 1994. BENARAB A., us voix de l'exil. BARDOLPH J., Création littéraire et maladie en Afriq~, 1994. BOUTET de MONGI M, Boudjedra l'insolé, 1994. NGANDU NAKASHAMA, Le livre littéraire, 1995. GOUNONGBÉ Ari, LA toile de soi, 1995.

(Q L'Harn1attan,

1995 ISBN: 2-7384- 2913-0

Cheick M. Chérif Keïta

MASSA MAKAN , DIABATE
Un Griot mandingue à la rencontre de l'écriture

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

REMERCIEMENTS

Nos sincères remerciements vont à Madame Anne-Marie Le Bot, grande amie de Massa Makan Diabaté, qui, ayant lu avec beaucoup d'intérêt notre premier article publié sur l'écrivain dans la revue Jamana, l'a porté à la connaissance de la famille Diabaté et nous a fortement recommandé auprès de celle-ci lors de notre séjour de l'été 1990 à Bamako(Mali). Nous remercions ensuite Messieurs Moulaye Diabaté et Tambaguè Baye Diabaté de Bamako, respectivement l'aîné et le cadet de Massa Makan Diabaté, pour la gentillesse et la générosité qu'ils nous ont témoignées en nous parlant abondamment de leur frère et de leur grande famille de Kita. Qu'ils acceptent cet ouvrage comme un signe de notre profond attachement à la mémoire de Massa Makan Diabaté. Nous remercions Maïmouna Touré, notre épouse, dont la lecture attentive et les critiques pertinentes nous ont permis d'éviter bien des écueils. Nous remercions également notre collègue, le Professeur Scott D. Carpenter, pour sa lecture du texte final et ses suggestions utiles. Et enfin nous remercions Madame Mary Tatge, la secrétaire du Département des Langues Romanes de Carleton College, pour avoir si méticuleusement élaboré le prêt-à-clicher.

A ma mère, Mariam Bagayogo, et à mon père, Namballa Keïta. A mon épouse, Maïmouna, et à nos enfants, Leïla, Madina et Walid. A Ahmed Saber, en souvenir de nos années de Georgie. A la mémoire d'Alf Heggoy et de Dominique Zahan.

CHAPITRE 1 FA~IYA: GÉNÉALOGIE L'ECRIVAIN. ET PERSONNALITÉ SOCIALE DE

Pour comprendre pleinement la nature de la relation qui existe entre l'écrivain africain et l'artiste oral, il est important de voir dans l'oralité autre chose qu'un ensemble de techniques narratives et rhétoriques que l'écrivain utiliserait plus ou mOIns délibérément dans le but de produire divers effets. En effet, l'oralité africaine est une réalité complexe qui englobe, entre autres éléments, la langue, la religion, la spiritualité et les institutions particulières d'une société donnée. Elle est cet environnement global qui conditionne tant la pensée et le comportement de l'artiste oral que ceux de l'écrivain formé sur les bancs de l'école européenne. Son action s'exerce principalement sur la façon dont s'articule la personnalité de tout Individu en général, et sur celle de l'artiste en particulier, et détermine l'image sociale à laquelle celui-ci essaiera de se conformer au cours de sa vie. Dans une société comme celle des Mandingues, où l'on est d'abord artiste de par sa naissance et son appartenance à une caste avant de le devenir par l'apprentissage, la personnalité et l'oeuvre d'un écrivain moderne sont plus déterminées que les critiques ne l'ont révélé jusqu'ici, par la famille et par l'éducation orale qu'elle dispense pendant les premières années de la vie. Telle est la perspective que nous allons adopter {Jour étudier la vie et l'oeuvre de l'écrivain malien, Massa Makan Dlabaté, et pour montrer la dette immense qu'il a contractée envers sa famille, sa caste et les modèles esthétiques fournis par son oncle, Kèlè Monson Diabaté. En effet, la chose qui frappe le critique qui s'intéresse à l'oeuvre abondante de Massa Makan Diabaté, c'est qu'elle renferme un dynamisme interne dont la source est à rechercher dans les condItions particulières de l'affirmation de la personnalité artistique chez les peuples mandingues. Comme tout artiste mandingue, Massa Diabaté a évolué à l'intersection de deux forces sociopsychologiques importantes. La première, lefasiya, détermine chez l'artiste l'attachement aux modèles en vigueur dans la société avant sa naissance. C'est l'axe de l'apprentissage et de l'intégration dans une caste et dans une famille, entités dont les fonctions sont définies d'avance par la société. Elle constitue en quelque sorte un héritage collectif dans lequel l'individu peut puiser selon ses capacités et ses dons innés. Lefasiya est une force centripète dans la mesure où elle mobilise l'artiste a oeuvrer dans le sens de la continuation d'une tradition en suivant, grosso modo, les canons incarnés par le père et 9

la lignée paternelle. La deuxième force est lefadenya, l'axe de la compétition avec les modèles du passé tels qu'ils sont incarnés par le père. Elle est ce désir ardent de l'individu de se distinguer de ses ancêtres et de dépasser leurs réalisations. Sur le plan artistique, le fadenya promeut l'ouverture à de nouvelles formes d'expression et la découverte individuelle de nouveaux seuils esthétiques. FASIYA OU LE PREMIER PERSONNALITE. DÉTERMINANT DE LA

Pour apprécier les réalisations d'un individu, les Malinké utilisent l'adage suivant: "la vie de l'être humain se compose de trois jours: le premier, il le trouve tout fait; le deuxième, il le fait avec l'aide d'autrui; le troisième, il le fait lui seul." Ces mots traduisent la part importante de responsabilité que les Mandingues attribuent à la société, et particulièrement à la famille, dans le succès ou dans l'échec de l'individu. A cet égard, les Mandingues disent que le comportement moral, social et intellectuel de l'individu dépend du lieu où il a été élevé et de la façon dont il a été élevé. En effet, c'est à la famille et à la société tout entière qu'il incombe de procurer à chaque enfant un capital de modèles et de défis auquel il pourrait se mesurer sa vie durant. C'est ainsi qu'un des buts les plus Importants de l'éducation traditionnelle mandingue est d'inculquer très tôt dans l'esprit de l'enfant la notion dufasiya, c'est-à-dire littéralement, la ra~e de son père ou en d'autres termes, l'héritage familial. Fixer l'individu sur la fonction de sa famille est une priorité dans une société où la spécialisation des tâches prend sa source dans les principes fondamentaux de la vie matérielle et spirituelle. Dans la tradition orale, nombreux sont les proverbes et les chants qui célèbrent l'individu conscient de sonfasiya et dont le comportement vise à honorer sa famille à travers l'exécution diligente des tâches et des fonctions définies par la société. Dans une chanson intitulée, I da ho nga kouma na[Tu n'as pas droit à la parole], la chanteuse malienne Kankou DembaI célèbre la notion dufasiya en ces termes: Ne te mêle pas de mes affaires, jeune Bambara qui ne [cultives pas, Ne te mêle pas de mes affaires car celui qui n'honore [pas les siens est pareil à un chien errant.
1. Kankou Demba, SS 34, MSAC/BMDA, Face b. C'est notre traduction. Zani Diabaté a une chanson intitulée "Facia", dont le refrain se traduit de la façon suivante: "Aidez-moi, vénérables vieillards du Mali, sinon je perdrai mon fasiya.l Aidez-moi, jeunes bambara qui ne cultivez plus la terre, sinon je perdrai mon fasiya.l Aidez-moi, jeunes peuls qui ne menez plus les boeufs au pâturage, aidez-moi, sinon je perdrai mon Jas iya " . 10

Ne te mêle pas de mes affaires, jeune forgeron qui [n'actives pas la forge, Ne te mêle pas de mes affaires car celui qui n'honore [pas sa patrie est pareil à un chien errant. Ne te mêle pas de mes affaires, jeune Sarakolé qui ne [fais pas le négoce, Ne te mêle pas de mes affaires car celui qui n'honore [pas les siens est pareil à un chien errant. Tu n'as pas droit à la parole, jeune Peul qui ne mènes [pas les boeufs au pâturage, Tu n'as pas droit à la parole car celui qUI n'honore [pas sa patrie est pareil à un chien errant. Tu n'as pas droit à la parole, jeune griot qui ne joues [pas de la guitare, Tu n'as pas droit à la parole car celui qui n'honore [pas les siens est parei I à un chien errant.

Ce thème de la fidélité à la fonction familiale est un des piliers de la notion de personne et de personnalité, mogoya ou maya, chez les peuples mandingues. Elle est un signe de la connaissance de soi, yèrè don, dont les Mandingues disent qu'elle est la meilleure des connaissances. Savoir s'identifier à sa famIlle et à sa caste est un signe du respect de soi et d'autrui et un acte de loyauté envers ses ancêtres. Si cette règle s'impose à tous les groupes de la société malinké, elle est encore plus impérieuse pour les gens de caste, les nyamakala, à savoir les numu ou forgerons, les jali ou gens de la parole et les garanké ou travailleurs du cuir, groupes qui, aux yeux de leurs compatriotes, sont dotés d'un pouvoir spécial qui leur permet de manipuler, sans conséquences néfastes ni pour euxmêmes ni pour les autres, la force délicate et parfois dangereuse qu'est le nyama contenu dans les choses en général, mais particulièrement dans les métaux, le bois, la parole et le cuir. L'endogamie que ces groupes de la société mandingue pratiquent relève tout autant du désir de ceux-ci de protéger un privilège qu'ils sont les seuls à posséder que du besoin de la société tout entière de conserver intacts un savoir et des fonctions indispensables à J'articulation de la personnalité de l'ensemble de la société. A l'intérieur de ces groupes, l'obligation de se situer dans la voie de ses parents est une valeur inculquée très tôt dans l'esprit de l'enfant. C'est ainsi que l'enfant jali apprendra très tôt à adopter les comportements que la société attend de lui et qui consiste à prendre une certaine liberté dans le maniement de la parole alors que pour Il

ses compagnons d'âge non-jali, savoir tenir sa langue et observer une certaine réserve dans leur langage sera de rigueur. Le processus d'éducation qui conduit l'individu mandingue à reconnaître et à célébrer sa place dans la société, conformément à l'héritage de sa famille, est une véritable initiation, comme l'indique l'expression bambara, ka den lado, c'est-à-dire, élever l'enfant en faisant de lui un être de l'intérieur, capable d'intérioriser les valeurs fondamentales de sa société et de les utiliser pour relever les défis qui s'imposent à son groupe social. Comme le dit la sagesse traditionnelle malinké, den mi ladona, 0 monè tè to douniya la,2 ce qui veut dire gue c'est l'enfant bien éduqué voire même initié qui relève tous les defis de la vie. Participer à la société en tant qu'acteur intérieur et conscient de sa vie intérieure est un des idéaux que le Malinké poursuit tout au long de sa vie. Cet idéal, tant matériel que moral, se conquiert progressivement au fil d'une adhésion, non seulement aux diverses socIétés initiatiques mais aussi à travers un effort personnel d'intégration de soi dans sa famille et dans la collectIvité tout entière. En tant qu'artiste moderne, Massa Makan Diabaté est un des rares qui aient présenté leur projet artistique comme une continuation de l'heritage familial. Aussi peut~on affirmer qu'il est en conformité avec la définition que la majorité de ses compatriotes ont de l'artiste, c'est-à-dire, un être déterminé d'abord par sa naissance. A la manière de l'artiste oral qui doit sa légitimite à son fasiya et dont la pratique quotidienne de son art est une célébration de cette valeur, il a chanté "dans son arbre généalogique", son fasiya, dès le premier jour où il a pris la plume. Mais contrairement à l'artiste oral, dont la vie et l'activité artistique se déroulaient dans un cadre homogène et stable, la carrière artistique de Massa Diabaté a commencé dans un contexte radicalement modifié par la colonisation européenne et les schèmes culturels qu'elle a introduits en Afrique. En effet, un des objectifs privilégiés de la politique de l'occupant colonial avait été l'invalidation des divisions en vIgueur dans la société précoloniale mandin~ue. Diverses mesures, tantôt militaires, tantôt économiques, tantot juridiques, ont tôt fait de brouiller l'essentiel des distinctions existant entre les horon ou nobles, les ion ou captifs et les nyamakala ou les gens de caste. En dépossédant les premiers du pouvoir politique qu'Ils avaient exercé peut-être depuis des temps immémoriaux et certainement depuis les heures de gloire de l'Empire du Mali et en plaçant l'appareil étatique hors d'atteinte des masses, les colonialistes ont semé, sinon les germes de la négation de soi, du moins ceux de la désintégration et du doute dans une des sociétés les plus policées et les plus
2. "Tiramagan", par Siramory Diabaté, Nancoman Kouyaté et Balla Diabaté. Première Anthologie de la musique malienne, VaLl, Face A. 12

prestigieuses d'Afrique. Les chan~ements radicaux qui ont découlé de cette rencontre avec l'OccIdent ont forcé les différentes composantes de la société à remettre en question certaines des tradItions qui avaient servi à donner une cohérence à la vie de leurs ancêtres. Par conséquent, la notion dufasiya, c'est-à-dire, l'accession à une activité quelconque par héritage familial, est une de celles qui ont été battues en brèche. Pour Massa Diabaté, l'affirmation de son fasiya ou de son droit généalogique se plaçait donc dès le départ, sous le signe d'un long combat, qu'il devait mener presque en solitaire, car l'intellectuel mandingue formé à l'école de l'OccIdent a fini par nourrir une aversion aussi profonde que le colonisateur pour les distinctions sociales traditionnelles, lesquelles constituent à ses yeux un frein à la justice sociale et au développement. L'école européenne qui se proposait de recréer Diabaté à son image lui proposait des modèles contraires à l'éducation qu'il recevait dans sa famille. Il n'est ]?asjusqu'au nom du quartier de Kita, où il est né, Liberté, qui niaIt la légitimité de son fasiya, une des fonctions essentielles des villages dits "de liberté" créés par le colonisateur étant de servir de cadre dans lequel s'abolirait la "servitude" des anciennes distinctions socio-professionnelles. Pourtant, fort heureusement pour Massa Makan Diabaté, il ne devait pas chercher très loin pour trouver les armes qui lui permettraient de combattre les effets de l'idéologie colonialiste et d'affirmer sonmogoya ou sa personnalité à l'intérIeur des canons de son identité familiale. Les traditions dont sa famille était dépositaire lui indiquaient la voie à suivre pour retrouver la cohérence indispensable à sa vie et à son oeuvre. Le souvenir du Mandé, c'est-à-dire le fonds commun aux cultures mandingues qui se sont dispersées à travers l'Afrique occidentale lui a fourni la conviction qui lui était nécessaire pour se donner une image d'artiste moderne tout en évitant la définitIon très étriquée et superficielle de l'artiste que l'Occident et sa rationalité scolaire ont introduite dans le monde mandingue. A travers la vie quotidienne de sa famille, Diabaté a compris que l'artiste malinké avait pour idéal premier d'éterniser le Mandé et de lui permettre de se continuer dans le temps et l'espace. En d'autres mots, pour lui, l'écrivain moderne devait se faire lui aussi l'écho de la certitude profonde qu'ont toujours eue les Malinké à propos de la pérennité de leur culture et qu'ils traduisent par le dicton sUIvant: "Le Mandé peut vaciller mais il ne s'écroulera jamais". Diabaté a compris dès le départ la responsabilité qui était la sienne dans la célébration de son jaliya, c'est-à-dire, son Identité de griot. Comme ses compatriotes dispersés à travers l'Afrique de l'ouest, l'écrivain qu'il est, a trouvé dans le vieux Mandé les mythes vivificateurs qui lui permettront de combattre l'aliénation coloniale et de trouver une justification profonde à son identité artistique. Pour lui, si le Mali a survécu à 13

l'expérience combien traumatisante du contact avec l'Occident, c'est parce que les ja/i, les dépositaires de la mémoire collective ont su rester fidèles à leur mIssion de maintenir vivants les modèles d'organisation sociale qui ont été à l'origine de l'expansion de la culture mandingue au fil des siècles. C'est ainsi que le brillant passé de cette culture mandingue forme aujourd'hui la base d'une vérItable conscience nationale, laquelle ne manque jamais de vibrer de fierté, de la Gambie au Niger et de la forêt tropicale aux portes du désert, à l'évocation des héros comme Soumangourou Kanté, le roi-forgeron, Soundiata Keïta, le fondateur de l'Empire du Mali et l'unificateur des peuples du Soudan occidental, Da Monzon du royaume bambara de Ségou et de bien d'autres grandes figures de l'hIstoire. On lit la déclaration suivante sous la plume du sociologue Jean Gallais: "Nul épisode n'était plus évocateur que celui de l'Empire du Mali pour les hommes dispersés sur les rives du Niger. Nous avons décrit le prestige détenu par les hommes du Mali ou Mandé, qu'ils soient Mandingues, MalInké ou Marka, le pouvoir d'assimilation ethnique que l'histoire révèle et qui continue de s'exercer de nos jours. "3 Dans une intervention faite au Centre Pompidou en mars 1987, peu de temps avant sa mort, Diabaté a réitéré cette profonde fierté nationale qui a frappé d'un sceau particulier autant sa personnalité sociale que sa démarche artistique. Il disait ceci: Aujourd'hui, qu'on le veuille ou pas, il y a des pays afrIcains, des états africains. MOI,je serais plus tenté de dire qu'il y a des nations africaines, à partir de la culture, le lieu où l'on se reconnaît par rapport à l'autre, où l'on se pose-je dis bien se poser et non pas s'oEPoser-et à partir de tout cela, Je me sens malien. Quand je dis malien, je me sens mandingue; il n'y a aucune différence entre Kourouma et moi, bien qu'il soit ivoirien, parce que nous appartenons à la même aire géographique, mais avec mon ami qui vient du Zaïre, il y a une reelle différence.4 Pour Massa Diabaté, la tradition du jaliya est un des fondements et des ciments les plus forts de l'identité mandingue. Il disait ceci lors d'une interview: "Etre griot, c'est appartenir à une caste, la caste des gens de la parole, ceux qui font l'effort de mémorisation pour essayer de conserver l'acquit(sic) culturel du Mandé. Je dis du Mandé parce que les griots appartiennent
3. Jean Gallais, "Signification du groupe ethnique au Mali", L'Homme, Vol. 2(2), mai-août 1962, pp. 106-29, p. 124. 4. "L'écrivain francophone et son public". Table ronde organisée dans le cadre de la Foire du Livre de Paris, en mars 1987. 14

essentiellement à l'Empire manding qui s'est étendu à toutes les terres autour du griot, comme nous le disons dans la tradition orale. "5 Il ressentaIt beaucoup de fierté envers la contribution de sa caste à cette belle oeuvre qu'est la culture mandingue, une des plus prestigieuses et des plus dynamiques de l'Afrique, si l'on en Juge d'après les brillantes réalisations aes peuples mandingues dans les domaines économique, artistique et autres. Les récits héroïques que Massa Diabaté a absorbés pendant son enfance et qu'il a analysés par la suite dans le cadre de son travail d'historien de formation moderne l'ont amené à ériger en un vrai idéal l'organisation sociale du temps de Soundiata, laquelle était marquée, selon lui, par une division équitable des tâches, des droits et obligations sociopolitiques. Selon lui, cette société était consciente de l'interdépendance profonde qui existait entre chacune de ses composantes et attribuait un respect égal à chacune d'entre elles. Massa Diabaté s'est opposé à l'idée selon laquelle Je griot était un être méprisé et considéré comme inférieur dans la société mandingue. Ses écrits présentent toujours le griot comme doté d'un rôJe essentiellement positif dans la dynamique sociale de son peuple. Son premier ouvrage intitulé à juste titre Si le Feu s'éleignait6 est une célébration dujaliya et la proclamation de son désir de voir continuer cette dimension fondamentale de l'identité mandingue. Chacun des courts récits situe le griot par rapport, à la fois, à la parole, kouma, et à l'identité de ses compatriotes, aussi bien dans le cadre du Vieux Mandé de Soundiata que dans celui des époques ultérieures. Le message qui ressort de l'oeuvre toute entière est une réaffirmation de l'humanisme mandingue qui fait résider l'essence de l'être humain dans la fidélité à ses origines, comme dans la sentence suivante: "J'avenir embarrasse celui qui oublie ses origines". Pour Massa Diabaté l'artiste moderne, célébrer dès son premier acte de création, sonjaliya, son enracinement physique et spirituel dans la parole et dans l'univers de l'oralité, c'est rester fidèle à soi-même, à sa famille et à tout le Mandé de ses ancêtres. En d'autres termes, il a accroché sa personnalité à une valeur sûre aux yeux de ses compatriotes et placé par la même occasion, tout sa création littéraire dans une filiation historiquement établie et dans un réseau complexe de références et de significations qui puisse lui assurer, à la fois, légitimité, profondeur et relief. A travers son attitude envers l'artiste oral, Massa Diabaté a prouvé que dans le monde mandingue, mogo yi logo le bolo, c'est-à-dire que la personne est

5. "Etre griot aujourd'hui: Entretien avec Massa Makan Diabaté",Notre Librairie: Littérature malienne, No. 75-76U~il-oct) 1984, p. 115. 6. Si le Feu s'éteignait, Bamako: Editions Populaires du Mali, 1967. 15

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