Terre noire et afritude :

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L'Afrique a été exploitée au point de s'appauvrir et de devenir un continent historiquement dépendant et une perception conséquente de cette histoire lui donne une image de la désolation. Jacques Fame Ndongo veut rompre avec cette pensée unique et restituer la vérité, en donnant à ce continent, "berceau de l'humanité", sa place réelle dans le monde.
Publié le : samedi 15 août 2015
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EAN13 : 9782336389059
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TERRE NOIRE ET AFRITUDE: Alice Delphine TANG
Marie-Rose ABOMO-MAURINJacques FAME NDONGO et l’écriture d’une poétique de la passion
L’Afrique a été exploitée au point de s’appauvrir et de devenir un continent
historiquement dépendant et une perception conséquente de cette histoire lui TERRE NOIRE donne une image de la désolation. Jacques Fame Ndongo veut rompre avec
cette pensée unique et restituer la vérité, en donnant à ce continent, « berceau
de l’humanité », sa place réelle dans le monde. ET AFRITUDE:
Des informations sur les origines de l’humanité et de l’ancêtre de l’homme
sont contenues dans cette œuvre. « Eve était Africaine », confe l’artiste à son Jacques FAME NDONGO
interlocuteur, rappelant aussi aux uns et aux autres que l’Egypte est l’Afrique.
Il démontre que depuis la nuit des temps, l’Africain maîtrise la science sous et l’écriture d’une poétique
toutes ses formes. Le génie africain est réel et vivant. Jacques Fame Ndongo
recourt ainsi à une rhétorique de la persuasion qui fait de la parole une action. de la passion
Alice Delphine TANG, Docteur d’Etat, est professeure titulaire des universités
camerounaises, enseignante à l’université de Yaoundé 1 et Secrétaire Générale
de l’Université de Douala. Elle est spécialiste de la littérature comparée et
membre de plusieurs sociétés savantes. Elle a publié dix ouvrages critiques et
une cinquantaine d’articles. Elle dirige les collections « Femmes et savoirs » et
« traversée des savoirs » aux Editions l’Harmattan.
Marie-Rose ABOMO-MAURIN, HDR, YDE 1, CELCFAAM-UEFS
(Brésil), collaboratrice extérieure au LLACAN (CNRS-Villejuif), fait
également partie de nombreuses autres sociétés savantes. Auteure d’ouvrages
critiques, mais aussi de poésie, de traduction et d’œuvres de fction dont
certaines ont été primées, elle dirige la collection « Littératures et cultures
afro-américaines » aux Editions L’Harmattan.
Couverture : Photo de Marie-Rose ABOMO-MAURIN Ouidah, Benin, décembre 2008.
LITTÉRATURES ISBN : 978-2-343-06957-9 ET CULTURES
AFRO-AMÉRICAINES29 e
LITTERATURE_CULTURE_AFRO_AMERICINE_GF_ABOMO.indd 1 15/07/2015 10:02
TERRE NOIRE ET AFRITUDE:
Alice Delphine TANG
Marie-Rose ABOMO-MAURIN
Jacques FAME NDONGO et l’écriture d’une poétique de la passion





TERRE NOIRE ET AFRITUDE :
JACQUES FAME NDONGO ET
L’ECRITURE D’UNE POÉTIQUE DE LA PASSION































Collection Littératures et Cultures afro-américaines, l’Harmattan
Dirigée par Marie-Rose Abomo-Maurin, Humberto Luiz Lima de Oliveira et
Maurice Amuri Mpala-Lutebele
De plus en plus, le travail sur les littératures et les cultures rapprochent des
chercheurs de différents continents, mais la volonté de confronter les savoirs, les études
et les productions se fait plus ardente. Si la culture est la somme de tout ce que
l’homme crée, de mental, de spirituel et de matériel, dans son processus d’intégration à
la nature et de la nature à lui, la littérature apparaît alors comme son lieu de
représentation, de conservation, de transmission et même de création, littérature
entendue comme englobant « une gamme de grands domaines d’activité
intellectuelle ». Devenant ainsi « une propriété spécifique des sciences humaines et
sociales », la littérature, dans cette Collection, élargit son sens aux sciences de la
nature, sociales, historiques, juridiques, économiques, politiques, etc. Par le choix de ce
sens large, Littératures et Cultures afro-américaines offre un cadre approprié à la
visibilité des études, des créations…, bref, des œuvres de l’esprit du monde
afroaméricain.

COMITE SCIENTIFIQUE
Marie-Rose ABOMO-MAURIN : UY1, CERPY-GIERRA (Cameroun), CELCFAAM
(Brésil), Collaboratrice extérieure du LLACAN/CNRS (France);
Humberto Luiz Lima DE OLIVEIRA : Université d’Etat de Feira de Santana,
CELCFAAM (Brésil);
Maurice AMURI Mpala-Lutebele : Université de Lubumbashi, CELTRAM
(RDCongo), CELCFAAM (Brésil) ;
Celinade Araujo SCHEINOVITZ :, CELCFAAM (Brésil);
Papa Samba DIOP : UPEC, GRELIF, LIS (France) ;
Alice Delphine TANG : Université de Yaoundé 1, Université de Douala (Cameroun) ;
Joseph NDINDA : Université de Douala, CERPY-GIERRA (Cameroun) ;
Christian MBARGA : Université St Thomas, New Brunswick, Canada ;
Julien KILANGA MUSINDE : Université d’Angers (France).
Alain VUILLEMIN : UPEC, LIS (France).
Françoise UGOCHUKWU : (UK), CNRS/LLACAN External collaborator (France);
Takiko NASCIMENTO, CELCFAAM, Université Fédérale de Bahia, (Brésil) ;
Mihaela CHAPELAN, Université Spiru Haret de Bucarest, (Roumanie).

COMITE DE RELECTURE
Pour les textes en français : Joseph NDINDA, Julien KILANGA MUSINDE,
MarieRose ABOMO-MAURIN.
Pour les textes en anglais : Christian MBARGA ; Alès VRABATA ; Françoise
UGOCHUKWU.
Pour les textes en portugais : Humberto Luiz Lima DE OLIVEIRA ; Évila DE
OLIVEIRA ; Antonio Gabriel Evangelista de SOUZA et Maria Conceição COSTA
CARVALHO.

Alice Delphine TANG
Marie-Rose ABOMO-MAURIN



TERRE NOIRE ET AFRITUDE :
JACQUES FAME NDONGO ET
L’ECRITURE D’UNE POÉTIQUE DE LA PASSION



































































© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06957-9
EAN : 9782343069579 PREFACE
Un remède à la lassitude et au désespoir : Jacques Fame Ndongo

Si, surtout à partir des années 1980, une mode s’est emparée des
écritures africaines migrantes, en en faisant des projectiles lancés contre
une Afrique passéiste et sans projet d’avenir, Jacques Fame Ndongo, par
une œuvre patiente et variée, rappelle les vertus et les richesses
spirituelles et humaines d’un continent auxquelles il croit, nous faisant
ainsi retrouver l’espoir et la confiance.
Alice Delphine Tang et Marie-Rose Abomo-Maurin, toutes deux
enseignantes de littérature africaine et francophone, et autorités
incontestées dans ce domaine, ont tenu, dans le présent ouvrage, à rendre
hommage à ce digne enfant d’Afrique, dont la vie et l’œuvre littéraire
témoignent d’une foi profonde d’abord en son pays, le Cameroun, ensuite
à ce que Léopold Sédar Senghor appelle le « rendez-vous du donner et du
recevoir », c’est-à-dire l’avenir des nations et des civilisations humaines.
De l’École de journalisme à Lille, au Ministère de l’Enseignement
supérieur au Cameroun, Jacques Fame Ndongo montre, par un tel
itinéraire prestigieux, dont une étape cruciale a été le professorat, et,
parallèlement à ce sacerdoce, de hautes fonctions administratives, que
l’on peut être scribe tout en restant prince, autrement dit, que l’écriture,
exercice solitaire par excellence, implique cependant de lourdes
responsabilités, dont une première, l’attachement sans réserve à une terre,
que les auteures du présent livre ont nommé la « passion », mot qui
figure dans le titre de l’ouvrage.
Sans « passion », rien de grand ne se conçoit bien, ni ne se réalise
brillamment, qu’il s’agisse d’invoquer les grands mythes africains, les
querelles intestines africaines, la femme africaine, cette « lionne du
troisième millénaire », l’anticolonialisme ou les héros de l’indépendance,
quand ce ne sont pas, comme ce fut le cas de Mongo Beti, les grands
écrivains du Cameroun, qui sont de grands écrivains dans le champ
littéraire mondial.
Si les termes ne sont pas antithétiques, chez Jacques Fame Ndongo,
« passion » et « lucidité » cohabitent. L’Afrique qu’il aime tant est aussi
l’Afrique qu’il redoute parfois, pour ses excès politiques ou l’incurie de certains de ses guides. Aussi le « mythe biblique de l’Eden », évoqué par
Delphine Tang, associé à l’image fantasmée d’une « Ève noire »,
constitue-t-il l’un des piliers de l’univers fictif de l’écrivain. Univers de
repli ou de projection, où l’Afrique, lavée de toutes les ignominies, sort
grandie de ses souffrances, pour se profiler comme la « terre des
commencements », ainsi que l’allégorie en est développée par
MarieRose Abomo-Maurin. Analysant Espaces de lumière (2000), Delphine
Tang, à son tour, fait remarquer cette sensibilité du créateur à
l’interculturel, et souligne que: « les lieux géographiques sont en majorité
ceux du Cameroun, le pays de naissance du poète, mais que celui-ci
tourne son regard vers le reste de l’Afrique ».
C’est dire que là où certains écrivains divisent, particularisent et
délimitent des territoires, en vue d’affirmer une identité close, Jacques
Fame Ndongo ouvre les fenêtres de sa culture vers l’extérieur du monde,
cette « recherche de proximité permanente se lisant tout d’abord au
niveau des régions climatiques et naturelles, puis entre le passé, le
présent et le futur, et le refus ferme d’une nouvelle balkanisation du
continent » (Marie-Rose Abomo-Maurin).
Pour nous autres, observateurs passionnés de l’évolution des
littératures francophones subsahariennes, il est éminemment plaisant de
noter, avec le présent ouvrage, que l’œuvre littéraire et idéologique des
pionniers que furent Senghor et Césaire, n’a pas été un prêche dans le
désert. Et qu’aujourd’hui, ce sont deux femmes africaines, universitaires
dans le sens le plus noble du mot, qui, célébrant un grand homme
africain, nous enseignent que, au-delà des difficultés économiques qui
entravent le développement du continent, la matière privilégiée de
l’écriture de Jacques Fame Ndongo demeure l’existence et la coexistence
de l’être africain.
Les écrivains qui font rêver d’amour et de fraternité sont un remède à
la lassitude et au désespoir. Jacques Fame Ndongo est de cette famille,
où, avec tambours et castagnettes, et une baguette de magicien à la main
droite, il anime un théâtre fabuleux, que la « baronne de Bafang et de
Dschang » et « l’initiée Fang », illuminent par la magie de leurs noms et
la proximité légendaire de leurs silhouettes.


Papa Samba Diop
8







PREMIERE PARTIE

STRATEGIE D’ECRITURE ET STRATEGIE
D’AUTEUR

Par Alice Delphine TANG
Dans son essai La sociologie de la littérature, Gisèle Sapiro distingue
bien la stratégie d’écriture de celle de l’auteur lorsqu’ elle affirme :
Il faut dans ce cadre distinguer les stratégies d’écritures au sens de la
visée intentionnelle du geste d’écrire, des stratégies d’auteurs. Ces
stratégies ne sont pas réductibles à un intérêt et à une rationalité orientés
vers le profil. Les stratégies d’écriture renvoient au travail d’anticipations
et aux objectifs auxquels il est plus ou moins subordonné (lesquels
peuvent se redéfinir à mesure que le travail progresse). Elles sont plus ou
1moins conscientes.
Gisèle Sapiro reconnaît le risque de confusion qui peut exister entre
l’intention sémantique et l’intention psychologique. Pour elle, le
processus d’écriture va au-delà de la stratégie consciente de l’auteur .En
outre, le sens que revêt l’œuvre est étroitement lié à son contexte de
réception, qui lui échappe en grande partie. Elle précise également,
parlant de l’habitus, que les stratégies sont conditionnées par les
dispositions de l’individu. La notion de stratégie permettant d’étudier les
univers de création d’une œuvre, elle tient donc compte de la position
d’un auteur dans le champ littéraire.
La production littéraire de Jacques Fame Ndongo recèle plusieurs
éléments qui concourent au décryptage des intentions
multidimensionnelles qui animent cet écrivain dans l’acte d’écrire.
En donnant au présent ouvrage un titre lié à la poétique de la terre
africaine, nous voulons faire ressortir la permanence, mieux l’obsession
de cette terre dans l’écriture de JFN, car l’auteur mène une réflexion
approfondie sur la situation de l’Afrique.
Dans un premier temps, il s’agit de l’expression d’un malaise. JFN,
dans son désir de voir l’Afrique émerger et tutoyer le reste du monde,
évalue le chemin à parcourir pour y parvenir. Une telle évaluation
consiste à voir sans état d’âme les maux qui minent ce continent. Son
roman L’A-fric fait largement écho à cette préoccupation.
Ainsi, malgré un travail remarquable dans l’élaboration d’une
rhétorique très pointue, il ne faudrait pas perdre de vue que celle-ci voile
l’emprise de ses déterminations sociales et de ses processus de
conditionnement. Dévoiler le sens de cette riche rhétorique permet de
mieux appréhender les contours de cette poétique de la terre africaine.

1 Gisèle Sapiro, La Sociologie de la littérature, Paris, La Découverte, 2014, p.82.
13 CHAPITRE I

LA RHETORIQUE DE PERSUATION
L’on a souvent eu à opposer deux types de rhétorique : celle de la
persuasion et la rhétorique littéraire. La rhétorique de la persuasion a
pour but d’enrichir les analyses et les démonstrations parce qu’elle
considère que le raisonnement doit s’appuyer sur l’argumentation. Son
2étude porte généralement sur les techniques discursives. Jakobson a
formulé dans ce sens ce qu’il a appelé la rhétoricité, comme étant des
structures additionnelles à la prose sur un plan qualitatif. Il s’agit d’une
linguistique qui s’intéresse davantage à l’énonciation et qui prend la
parole comme une action. Dans ce cas précis, la rhétorique s’énonce à
partir des figures classiques de la rhétorique et des connecteurs
argumentatifs.
I-1-1. Les figures de la rhétorique
Quelques figures reviennent de façon récurrente dans les textes de
fiction de l’auteur, aussi bien dans la poésie que le roman. L’on ne se
contentera pas ici de les recenser. Il s’agit de donner la pleine mesure des
arguments poétiques utilisés par l’artiste comme illustration d’une
passion qui l’habite.
-La comparaison et la métaphore
Ainsi que l’indiquent certains rhétoriciens à l’instar d’Henri Morier
dans son Dictionnaire de poétique et de rhétorique, la comparaison a
pour rôle d’établir un rapport de ressemblance entre deux éléments dont
l’un permet d’évoquer l’autre. La comparaison et la métaphore jouent ce
rôle dans un texte même si elles ont une différence de construction. En
réalité, la comparaison est à la base de la formation de plusieurs autres
figures, telles que le symbole, l’antithèse, la métaphore, l’oxymore. Tant
que dans une image (figure), nous sommes amenés à établir un lien de
comparabilité, indirectement ou directement, nous avons à faire à une
forme de comparaison.

2 Roman Jakobson en parle aussi bien dans Essai de linguistique générale(1963) que
dans Question de poétique(1975). L’essai sur l’œuvre fictionnelle de Jacques Fame Ndongo s’intéresse à
toutes les figures que cet auteur emploie pour donner une ou des images
de la terre africaine. Loin de nous l’idée de ravir la vedette aux linguistes.
En tant que littéraire, nous nous proposons de nous servir des notions de
base de certaines figures de la rhétorique pour rendre compte de
l’imaginaire de cet écrivain francophone vis-à-vis de la terre africaine,
par ailleurs sa terre d’origine.
-La macro-comparaison
En donnant pour titre à son roman L’A-fric, malgré la différence
d’orthographe avec le nom « Afrique », Jacques Fame Ndongo campe,
dès l’abord, l’attention de son lecteur sur la place accordée à la terre
africaine. Ainsi, est-il intéressant de parler ici de deux types de
comparaison : une macro-comparaison et une micro-comparaison. La
macro-comparaison renvoie aux images de l’Afrique en analogie avec
d’autres territoires ; tandis que la micro-comparaison est relative aux
objets simples.
Dans le roman L’A-fric, le continent noir, mieux l’Afrique, est
comparé au reste du monde. Dans cette comparaison, le narrateur, une
tortue, animal mythique en Afrique, se pose un certain nombre de
questions dont la plus importante concerne la taille, au propre comme au
figuré. L’Afrique peut-elle prétendre se mesurer au reste du monde ? Le
pessimisme de la tortue va se résumer dans cette sorte d’exclamation :
« Pauvre mouche. Je ne dis guère, comme vous l’insinuez, « pauvre
Afrique ». Encore moins « minable A-fric » ! Je n’aurai guère cette
outrecuidance. Nous parlons bien de la tortue, du buffle, d’Odimesosolo,
de la mouche et de ses quasi-microscopiques pattes ou de son cerveau
3hilluputois » .
Plusieurs éléments suggèrent une prise en compte des inégalités entre
l’Afrique et les autres continents. Parmi ceux-ci figure l’emploi des
qualificatifs comme « minable », « pauvre », « quasi-microscopique » qui
servent à caractériser l’Afrique, de même que des noms comme
« mouche » qui servent aussi à la représenter. Les noms de « buffle »,
Odimesosolo désignent les autres continents, les grands. Jacques Fame
Ndongo va illustrer cette petitesse de l’Afrique, question de susciter une
prise de conscience des Africains. Mais parfois aussi, il utilise un ton
ironique pour railler l’attitude des autres face à ce continent. Le talent du

3 Jacques Fame Ndongo, L’A-Fric, Puy, 2008, p. 10.
16 romancier se perçoit dans cette difficulté qu’il crée, dans l’esprit du
lecteur, pour démêler le ton réaliste et le ton ironique.
Il ressort de la lecture des œuvres de Jacques Fame Ndongo que cette
macro-comparaison pose un certain nombre de problèmes. C’est comme
si l’on comparait des choses incomparables. Pourquoi ? Pourrait-on se
demander ! Est-ce parce que l’Afrique est tellement « petite » face aux
autres continents qu’il serait ridicule d’établir une telle comparaison ? Ou
alors s’agit-il de dire que l’Afrique a sa spécificité qui n’a aucune mesure
commune avec les autres ? Quelle que soit la réponse qu’on donnerait
aux questions ci-dessus, l’incompatibilité, ou si l’on préfère, le non-sens
d’une telle comparaison est exprimé par le narrateur du roman par ces
quelques constats :
Alors pourquoi la tortue veut-elle se repaître de la chair animale ?
Chimère des chimères. Et que diantre le buffle est-il à la recherche des
champignons ? Qui pis est, pourquoi le champignon est-il aux trousses du
buffle et la chair animale en quête de la carapace de la tortue ? L’éléphant
marche-t-il sur la tête et le Nil coule-t-il désormais de la Tanzanie vers
4l’Egypte ? .
Ces questions veulent dire que la comparaison employée par le
narrateur ressemble à une construction d’un monde qui marche de
travers. Une telle démarcation entre l’Afrique et les autres continents
constitue en partie la philosophie de l’auteur Jacques Fame Ndongo, une
philosophie qui se lit aussi bien dans ses œuvres de fiction que dans ses
essais philosophiques. Après avoir comparé l’Afrique au reste du monde,
l’auteur l’assimile aussi à plusieurs images de la femme, tantôt celle des
origines, tantôt celle de la préhistoire.
Entre 35 000 – 10 000 avant Jésus-Christ, la femme en tant qu’homme
de Cro-Magnon, a remplacé l’homme de Neandertal. Cet homme vivait
de chasse, de pêche et de cueillette. Nous retrouvons là un aspect qui en
Afrique rappelle la race des pygmées vivant de la chasse, de la pêche et
de la cueillette. En effet, le pygmée rappelle tout simplement l’ancêtre
africain dans son mode de vie. À un moment de l’histoire, l’on a eu
l’impression que les autres, c’est-à-dire les occidentaux, n’avaient jamais
connu ce mode de vie propre aux autres êtres humains à l’état sauvage.
Ces derniers ont tendance à attribuer tout ce qui a un rapport avec la
sauvagerie à l’homme noir. Dans les livres, l’homme à l’état sauvage est
un noir, et plus précisément l’Africain. La comparaison implicite de la

4 L’A-Fric, p. 10.
17 femme africaine à la femme préhistorique par JFN amène à considérer le
mode de vie des Africains dans divers espaces, même à l’heure actuelle.
Entre 10 000 et 2000 avant Jésus-Christ, avec le réchauffement du
climat, nous voyons dans cette comparaison l’espace du Proche Orient où
les hommes sont des agriculteurs et des éleveurs. Ils élèvent les bœufs,
les moutons, les chèvres et les porcs. Les femmes inventent la poterie.
D’après leurs dents, ils sont végétariens, consomment les insectes et les
petits animaux.
eMême au 19 siècle, la femme est décrite comme un être craintif,
apeuré et dont l’unique mission est d’élever des enfants. Elle est brute et
a comme principal rôle la maternité.
Même si dans l’imaginaire collectif, cette image cadre surtout avec la
femme africaine, il n’en demeure pas moins que c’est l’image de la
femme universelle à cette époque. L’avènement des mouvements
féministes indique que partout dans le monde, la situation de la femme
était précaire.
Mais, les mouvements féministes ont une démarche qui diffère en
fonction des contextes. En Occident, la distinction tend à diviser le
mouvement féministe en vogue à travers les périodes allant du XIXe au
XXIe siècle. Ainsi, les premiers mouvements s’étaient focalisés sur le
vote, les conditions de travail et les droits à l’éducation. Aujourd’hui,
l’accent est mis sur les inégalités culturelles et sur le rôle de la femme
dans les différents pôles de pouvoir de la société.
La femme africaine n’aurait pas exactement les mêmes revendications
que ses consœurs de l’Occident. En réalité, le féminisme en Afrique fait
partie des concepts importés.
La femme africaine est ainsi décrite, non seulement comme la mère de
l’Humanité, mais comme ancêtre de l’homme, d’où cette apostrophe à
Gracile Lucy :
« Gracile Lucy, J’étreins
Tes bras nains
Et ton corps menu et fin
Et tes trois millions d’années,
Sur les rives de l’Omo bien aimée
5Je suis séduite par ton Ethiopie et non affamée »

5 -Espaces de lumière, p.27.
18 En note de bas de page, l’auteur informe son lecteur sur l’histoire de
Gracile Lucy. Lucy est le nom donné en 1974 par les paléontologues
Yves Coppens, Maurice Taieb et Donald Johanson au squelette d’un
australopithèque de 25 ans découvert en Ethiopie. Elle serait l’ancêtre de
l’homme.
En clair, la macro-comparaison chez Jacques Fame Ndongo a pour but
de donner une image grandiose du continent africain, de déconstruire les
préjugés dévalorisants sur ce continent. Mieux de reconstruire une
nouvelle image de ce continent. Et le faisant, il compare l’Afrique à la
femme, question de réhabiliter aussi cet être qui subit le rabaissement
dans l’histoire universelle. La macro-comparaison fonctionne aussi dans
cette œuvre comme une interpellation à l’endroit des Africains pour
qu’ils aient de grandes ambitions, considérées légitimes par l’auteur, pour
leur continent.
-La micro-comparaison
Dans la pièce de théâtre Ils ont mangé mon fils, nous retrouvons une
comparaison dans cette réplique d’Andreas : « Au contraire, vous récitez
6comme des perroquets » . Le vous renvoie aux intellectuels, considérés
dans ce contexte comme représentant le mode d’être des Blancs en
opposition à celui des Africains authentiques. Andreas reproche alors à
ceux-ci de copier les habitudes des autres sans toutefois comprendre leur
mode de fonctionnement. Mais que doivent-ils comprendre ? Pour
Andreas, les Blancs vivent en respectant la culture et le mode d’être de
leurs ancêtres : « Ce sont les ancêtres des Blancs qui leur ont laissé ces
écrits. Vous vous détournez de nos connaissances. Les Blancs ont inventé
des bateaux, des trains, des avions. Où sont les vôtres ? Serez-vous des
7éternels copieurs ? » .
L’indice qui amène le personnage Andreas à comparer les intellectuels
africains au perroquet est éloquent. Il est universellement connu que le
perroquet incarne le bavardage, l’absence d’analyse, l’inconscience du
sens des paroles prononcées, la sottise ou encore la connaissance
purement mémorielle. Dans l’œuvre fictionnelle de Jacques Fame
Ndongo, la plupart des comparaisons ont la valeur de métaphore ou de
symbole. La comparaison de l’intellectuel africain au perroquet est une
satire et un appel au changement. L’auteur tente de montrer à quel point

6 Jacques Fame Ndongo, Ils ont mangé mon fils, Yaoundé, P.U.Y, 23007, p. 35.
7 Ibid, p. 36.
19 l’Afrique s’est égarée parce que les Africains ont adopté maladroitement
le comportement des autres, abandonnant par la même occasion la
connaissance de leurs ancêtres. L’on verra tout au long de l’analyse de
cet ouvrage que toute la poétique liée à la terre africaine dans l’œuvre de
Jacques Fame Ndongo tourne autour de la problématique de la
connaissance occidentale face à la connaissance ancestrale africaine, de
même qu’est perçue une satire de l’école des Blancs, non comme étant
une mauvaise école, mais comme un danger face à la connaissance
ancestrale africaine. Il s’agit d’une opposition entre deux types d’école :
8Andreas l’illustre ainsi : « Nous avons aussi nos écoles » .
Contrairement au ton ironique qui se lit dans le roman, le théâtre qui
est un genre relevant de l’art dramatique emprunte un discours de
l’action. L’on a pu constater que le ton de comparaison entre l’Afrique et
les autres est, au début du roman L’A-fric, bien tragique. Le lecteur
perçoit au début du roman que la situation de l’Afrique est désespérante,
sans possibilité de réhabilitation ; bref un destin inéluctable. Jacques
Fame Ndongo n’a pas opté pour une tragédie, même pas au niveau du
genre théâtral. Au contraire, son théâtre a les allures d’une épopée. Le
dialogue entre les personnages présente deux groupes : celui des
représentants de l’Afrique et celui des représentants de l’école
occidentale. Il ressort de cette interaction verbale que l’Afrique n’est pas
minable, mais qu’elle peut tutoyer la connaissance des autres. L’école
africaine a ses modes de fonctionnement qui diffèrent de ceux de l’école
occidentale. Le personnage Félix, représentant de l’école occidentale, va
dévoiler cette différence : « Vos écoles sont cachées. Chez les Blancs,
9tout est dans les livres, les disquettes, les cassettes, Internet, etc. … » .
Toutefois, pour l’Africaniste Andréas, ce qui compte ce sont les
résultats. Par la bouche de son personnage, Jacques Fame Ndongo
adresse une réplique à ceux qui pensent que l’Afrique n’a rien inventé,
démontrant par là leur mauvaise foi. Mais certainement que les paroles
de Félix, représentant de l’école occidentale, mettent implicitement les
deux camps d’accord sur une vérité : « La science est universelle. Elle
10n’appartient à aucune race » . Pour preuve, Andreas va énumérer la
liste des inventions faites par les ancêtres africaines : « Nos ancêtres ont
inventé le balafon, le tam-tam, le mvet, la machette, la lance, la hache, la

8 Ils ont mangé mon fils, p. 36.
9 Idem
10 Ils ont mangé mon fils, p. 36.
20 11houe, le fusil ancien, l’arbalète, les ustensiles divers, les pièges, etc. » .
Cette liste montre ainsi que les Africains avaient tout le nécessaire dans
tous les domaines de la vie de l’homme, y compris des instruments de
communication. Jacques Fame Ndongo pose indirectement la question de
savoir si les livres, les disquettes, Internet ont apporté une réponse aux
vrais problèmes de l’Africain. Ce dernier communiquait d’une manière
essentielle puisque les messages étaient codés d’avance. Ces messages
devaient être décodés par des initiés tout comme les livres ne peuvent
être lus que par ceux qui ont appris à lire et à écrire. Internet est
également destiné à ceux qui sont initiés pour l’usage des nouvelles
technologies de la communication. Les modes de communication des
ancêtres africains ne donnaient aucune place à la perversion, c’est-à-dire
la diffusion des messages dangereux pour l’éducation des enfants et de
toute la société, l’immoralité et la destruction des êtres. Sinon, comment
expliquer qu’avec la modernisation de la communication et toutes les
inventions des occidentaux, le monde tende de plus en plus vers la
perversion ? Le terrorisme, la grande criminalité, la sexualité qui prend
les allures de la bestialité, sont autant de signaux qui amènent l’auteur
Jacques Fame Ndongo à s’interroger sur l’apport réel des inventions et de
l’école occidentale au point de négliger l’apport des savoirs ancestraux.
Bref, en comparant les intellectuels africains au perroquet, l’auteur
voudrait tout simplement dénoncer l’attitude de l’Africain qui consiste à
copier sans discernement tout ce que propose l’Occident et qui n’est pas
nécessairement favorable au bien être de l’Africain et à l’avancement de
son continent. Il ne s’agit cependant pas d’un rejet de la science
occidentale, mais l’auteur, qui utilise par ailleurs les outils de cette école
pour communiquer sa réflexion sur des sujets cruciaux portant sur
l’identité et l’avenir africains, voudrait amener les uns et les autres à
réfléchir profondément sur la nécessité de la prise en compte des valeurs
réelles de l’Afrique et du discernement de l’apport scientifique
occidental.
Il faut aussi dire que l’Africain est tenu dans une sorte d’engrenage où
il lui est presqu’impossible de faire un retour en arrière. Il s’agit en
réalité de ce nouveau monde de l’Africain, monde absurde, que voudrait
fuir le personnage Jean de la pièce de théâtre de l’auteur, ce personnage
ayant été déclaré fou par son entourage :

11 Idem
21 Je veux m’en aller. M’en aller loin, très loin d’ici. J’aurai des ailes,
comme les anges. Et j’irai là où il n’y a pas d’absurdité, c’est-à-dire loin
de ce monde. Je vous le laisse. Vous y êtes tellement agrippés, comme
12des charognards, des vampires ou des ogres accrochés à leurs victimes .
Le comparant de cette citation (l’objet de la comparaison) qui fait
image est triple. L’Africain acculturé ou l’intellectuel déraciné est
comparé tour à tour au charognard, au vampire et à l’ogre. Le décryptage
de ces trois images donne à voir une idée de destruction cruelle qui revêt
des formes différentes. Lâche chez le charognard, elle attaque sa victime
lorsque celle-ci est sans défense. Celle du vampire prend la forme
sadique tandis que celle de l’ogre est vorace. Cette dernière image illustre
même l’auto-destruction qui caractérise l’Africain. On se souvient du
conte du petit poucet qui a trompé l’ogre au point que ce dernier a avalé
ses propres filles. L’ogre symbolise ainsi une Afrique qui affiche l’image
défigurée et pervertie de ses ancêtres. Cette image défigurée se voit à
travers les conflits sanguinaires que d’autres écrivains comme Ahmadou
Kourouma et Léonora Miano dénoncent dans leurs œuvres. Jean qui a été
taxé de fou par ses compatriotes veut fuir cette Afrique qui ressemble à
un monstre avaleur et cracheur. À travers elle, il va d’ailleurs renforcer
cette comparaison pour construire des métaphores plus fortes : « Qui
êtes-vous ? Des fantômes, des hommes ? Des statues ? Des monstres ?
13Vous ne le savez pas ! » . L’image du fantôme est l’image de l’ombre. À
ce titre, le fantôme symbolisme la menace, le pressentiment,
14l’imperfection ou même la faute commise . Quant à la statue, il faut
noter que la culture africaine connaît beaucoup plus les statues de petite
taille, les statuettes, et celles-ci assurent la prospérité de la famille, même
si elles ont un rapport avec les restes des morts tels que les ossements. La
statuette est un objet inerte. Ces deux images associées à celle du monstre
que convoque le personnage Jean et que nous venons de décrypter plus
haut, atténuent l’idée d’autodestruction de l’Afrique. Et le personnage
lui-même reconnaît le flou qui entoure cette situation, un flou qui sera
illustré dans cette œuvre et dans tous les textes de l’auteur par une
exagération d’une autre figure : l’interrogation.

12 Ils ont mangé mon fils, p. 88.
13 Ils ont mang fils, p. 89.
14 Voir Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, PUF, 1989.
22 I-1-2. L’interrogation rhétorique
En tant que figure de style, l’interrogation qui est retenue par les
poéticiens est l’interrogation rhétorique, parce qu’elle suggère à
l’auditeur ou, dans le cas d’une œuvre, au lecteur une réponse mentale
évidente. Elle établit un dialogue presque unilatéral en ce sens que
l’interlocuteur est muet, mais en même temps ce dernier est interpellé. Le
faisant, l’auteur de l’œuvre, qui en est le locuteur, sait qu’il laisse libre
cours à la pensée du lecteur. Nous tentons donc ici de répondre à notre
manière à ce type d’interrogations rhétoriques formulées dans l’œuvre de
Jacques Fame Ndongo, et qui ont un rapport à la terre africaine. Nous
ciblons ainsi quelques-unes dans chaque œuvre.
La pièce théâtrale Ils ont mangé mon fils regorge de questions. Mais
notre attention peut être retenue par une question centrale se trouvant à la
page 86. Il s’agit d’une réplique du personnage Andréas qui non
seulement la pose, mais la rend plus explicite à travers une série de
questions secondaires :
Andréas – Euh ! Euh ! Mes frères. Pourquoi voulez-vous me tuer et
abattre mon fils ? Qui respecte encore, la tradition dans ce village ? Les
liens de parenté ne sont-ils pas bafoués chaque jour non seulement par
nos cadets mais encore et surtout par nous-mêmes ? Ne
consommonsnous pas des vipères chaque semaine dans les cuisines de nos frères ? Nos
enfants peuvent-ils encore jouer au clair de lune sans être
intempestivement interpellés par leurs parents, pour qu’ils rejoignent
immédiatement leurs cases respectives ? La parenté à plaisanterie
existe-telle encore entre notre clan et celui des Yahal. Les belles-sœurs
peuventelles comme il se doit sans que cela ne dégénère en sarcasmes voire en
scènes de violence ? Le neveu peut-il encore attraper un cabri
impunément chez ses oncles maternels ? Les femmes enceintes ne
mangent-elles pas déjà les petites antilopes à la bouche pâteuse et ne
donnent-elles pas ainsi naissance à des enfants épileptiques ? Les
mariages se font-ils encore dans le respect des règles strictes de la
généalogie ? Les épouses venant d’un même clan forment-elles encore
une association amicale comme cela se faisait dans ces temps anciens ?
15Alors, que me reproches-vous ?
Cet ensemble de questions a trait à la tradition africaine.
Lorsqu’Andréas demande à ses frères « Qui respecte encore la tradition
dans ce village ? », il attire l’attention de ces derniers sur le respect de
cette tradition telle qu’elle leur a été enseignée par les ancêtres africains.
En suivant les propos d’Andréas jusqu’à la fin de la pièce, l’on se rend

15 Ils ont mangé mon fils, p. 86 – 87.
23 compte qu’il reproche à ses « frères » le fait d’avoir perverti cette
tradition. Alors le lecteur à son tour se pose un certain nombre de
questions : à quel moment l’Africain a-t-il dérapé, dans le sens de
s’écarter du chemin tracé par les ancêtres ? À quel moment le terme
« tradition » a-t-il commencé à prendre une connotation négative voire
destructive ? Est-ce avant ou après la colonisation ?
De nombreux écrivains africains ont fustigé l’action coloniale comme
ayant eu un impact sur le déclin de la tradition africaine. La religion
occidentale qu’est le christianisme et qui a évolué en cohésion avec le
colonialisme reste perçue par beaucoup comme ayant été néfaste pour
cette tradition.
Mais, en suivant l’argumentaire d’Andréas dans cette pièce théâtrale,
l’on se rend compte que l’égoïsme de certains détenteurs de la tradition
les a amenés à utiliser le pouvoir traditionnel à des fins égoïstes. Les
hommes ont vite fait d’utiliser ces pouvoirs pour régler leurs propres
comptes. Ainsi, par jalousie, ils ont éliminé ceux qui évoluaient dans leur
entourage. Du coup, la tradition s’est confondue avec la sorcellerie
négative. Ceux qui s’initiaient à la tradition avaient pour mission d’être
au service du diable. Ainsi les jeunes ont fui les villages à cause de la
peur qu’ils éprouvaient envers les « sorciers ». L’on peut donc aisément
penser aussi que le Christianisme survient au moment où l’Africain
luimême pervertit sa tradition et ne retient d’elle que le pouvoir destructeur.
Le Christianisme qui prône l’amour du prochain, ne pouvait que voir
d’un mauvais œil cette science qui privilégie la haine au détriment de
l’amour. Lorsque les manœuvres secrètes de ces tueurs nocturnes sont
dévoilées. L’un d’entre eux, Yacob va reconnaître qu’ils ont perverti leur
pouvoir traditionnel.
Le roman L’A-fric contient un avant-texte que l’auteur a intitulé
« l’énigme des tortues silencieuses ». Le dit avant-propos est constitué
d’une question et d’une réponse : « L’Afrique est-elle un continent à fric
ou afric ? », « Réponse de la tortue : « Vous le saurez lorsque la tortue
pourra de déplacer sans sa carapace et le pangolin sans ses écailles ».
Comme l’on le constatera, et nous l’avons par ailleurs relevé dans
l’ouvrage critique de ce roman publié en 2010, l’auteur Jacques Fame
Ndongo privilégie la technique du jeu de mots et de sons dans ce roman.
Mais dans cet avant-texte aussi, nous voyons qu’en plus du jeu des mots
et des sons, il joue avec la cogitation du lecteur. Dans un premier temps,
il annonce qu’il s’agit d’une énigme. Puis, il formule successivement des
24 questions qu’il fait suivre de réponses, comme pour dire au lecteur que le
terme « énigme » n’est qu’une façon de parler puisque la tortue a déjà
donné la réponse à la question qui a été posée. Mais, la réponse de la
tortue renvoie son interlocuteur à la case départ. La conversation est alors
cyclique puisque le lecteur ne trouve pas dans l’intervention de la tortue
une réponse à cette énigme. Néanmoins, cette réponse à la tortue décline
la difficulté qu’il y a à répondre à une telle question. Le problème des
rapports entre l’Afrique et le fric est complexe. Il énonce en quelque
sorte une vérité cachée. La richesse de l’Afrique, avec son sous-sol et ses
hommes, est convertie en « fric », tout comme ces richesses peuvent
aussi être à la base de son appauvrissement.
I-1-3. L’ironie
Jacques Fame Ndongo est obsédé par la terre africaine. La plupart de
ses titres de poèmes, de roman ou des chapitres contenus dans ses œuvres
sont des lieux réels qu’on peut situer en Afrique. Commençons par le
roman L’A-fric. Malgré l’orthographe de ce titre, l’on sait que l’auteur
aime jouer avec les sons et les mots. Dans ce cas, il a voulu soulever la
problématique de l’argent dans le continent africain. Mais le titre du
roman est bien l’Afrique. L’illustration sur la couverture est une carte de
l’Afrique. Cette image à elle toute seule renseigne sur le contenu de
l’œuvre. L’avant-texte débute par ailleurs par le nom de l’Afrique :
« L’Afrique est-elle un contient à fric ou à fric ? ».
À l’intérieur de ce roman se trouvent des titres qui reviennent par un
jeu de sons au nom de l’Afrique. Ainsi le troisième gîte « Louis
l’affriqué », le septième « Intellectuels d’Afric ». Ces reprises sont une
forme d’insistance sur le nom de l’Afrique. Dans le recueil de poèmes Le
temps des titans, il est surtout question de focaliser l’attention sur
certains pays, certaines villes ou régions africaines. Le recueil est
subdivisé en quatre tableaux, mais le troisième tableau, le plus important
en termes d’occupation spatiale, est constitué de onze poèmes dont sept
des titres portent les noms des villes camerounaises. Le poète, comme
Aimé Césaire, fait la part belle à sa terre natale le Cameroun : Mfou,
Yingui, Bipindi, Mvengue, Kribi, Lolodorf, Yaoundé. Mfou lui rappelle
sa tendre enfance, certes, mais cette petite localité située dans la province
du Centre au Cameroun devient un prétexte pour évoquer l’histoire
sanglante de l’indépendance du Cameroun :
Déjà, les terroristes sillonnaient la contrée
Et de leurs slogans guerriers
25 Mettaient nos frêles cœurs en émoi
Et laissant les villageois pantois.
L’indépendance était en gestation
Et les félons étaient voués à la pendaison
Près de la capitale, Mfou exhalait
Le parfum champêtre, plein de mystère,
De la campagne qui bruissait
De mille rumeurs, révolutionnaires
Et téméraires
Comme buffle en colère
Ou forêt en jachère.
L’indépendance frappait à la porte mythique
Du Cameroun asymptotique
Que bâtissaient les héros
D’une Afrique aux retentissants héros,
D’une Afrique aux fringants hérauts
Du Kilimandjaro
Et de Gao
16Afrique chantée …
Le titre « Mfou » de ce poème permet à l’auteur de transcrire des faits
vécus. Au regard de l’âge de cet écrivain camerounais, il apparaît clair
qu’il a été témoin, pendant son enfance, de ces faits à partir de la localité
de Mfou où il vivait avec ses parents. Mfou est donc la porte que le poète
ouvre sur l’histoire du Cameron et par extension sur l’histoire générale de
l’indépendance des pays africains. Voilà pourquoi il va utiliser la
gradation, puisqu’il part de Mfou pour aboutir à l’Afrique.
Le ton ironique montre qu’il parle de terroristes pour railler
l’appellation que le colon a donnée aux nationalistes camerounais. La
pensée de l’auteur est alors claire dans ce vers : « D’une Afrique aux
retentissants héros ». Les héros africains ont été dévalorisés par les
colons. L’histoire de l’Afrique est à réécrire.
La réécriture de l’histoire de l’Afrique n’est pas l’exclusivité des
historiens. Les poètes et les romanciers peuvent contribuer à cette
réécriture de l’histoire de l’Afrique. Le poème « Yingui » relate la
résistance des Camerounais pendant cette guerre des indépendances.
Certaines zones ont été les lieux privilégiés de cette résistance, entre
autres le Littoral :
Adieu suave mélancolie
Adieu, déesse Babimbi
17Dansant, le cha cha cha

16 Le temps des titans, pp. 35-36.
26 Mvengue, Bipindi, Kribi, Lolodorf et Yaoundé sont des lieux
nostalgiques qui illustrent l’attachement de l’auteur à sa terre natale.
I-1-4. La répétition des mots ou d’idées
Comme on le sait, il existe deux types de répétition : celle des mots et
des idées et celle des sonorités. Plusieurs catégories de figures de
rhétorique que nous employons sont logées dans ces deux grands
groupes.
Les figures de style qui expriment la répétition des mots ou d’idées
sont entre autres, l’accumulation, l’anaphore, l’antimétabole,
l’épanalepse, l’épanaphore, l’épanode, l’épistrophe, l’épizeuxe, pour ne
citer que celles-là. Elles sont toutes des formes d’amplification et
consistent à « reprendre, dans une sorte de gradation spirituelle plus
encore que formelle, les éléments de la description, soit en
approfondissant la pensée, soit en l’enrichissant, en l’agrandissant, en
18l’ennoblissant. »
Des nuances peuvent apparaître au niveau du sens pratique de chacune
de ces figures dans un texte.
Ainsi, on retiendra par exemple que l’anaphore a la particularité de
faire répéter le même mot ou le même syntagme au début de plusieurs
vers, de plusieurs phrases ou membres de phrases. L’anaphore est
beaucoup plus utilisée en poésie. D’ailleurs elle est une figure poétique ;
ce qui fait que son emploi dans un énoncé romanesque ou prosaïque a
pour but de valoriser l’aspect poétique d’un texte. Nous retrouvons
plusieurs anaphores dans les textes de Jacques Fame NDONGO. Dans le
poème « Femmes Préhistoriques » ou « Eve l’Africaine » du recueil
Espaces de lumière, l’anaphore peut porter sur une particule comme
« de », ou une conjonction de coordination comme « et » ou « ni » :
Tu m’inities à la chasse au buffle
Et avec quel souffle !
Tu m’apprends la vie rustique
Et bucolique
Et naturelle
Et belle
Et pure
Sans sépulture.

17 Le temps des titans, p. 38.
18 ère Morier, Henri, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, PUF, 1989(1
édition, 1961), p.100.
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