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Avec du Bleu, au Fond

De
236 pages
Bulldozers. Cadavres. Cadavres ; par monceaux empilés.
Photos. Photos, jetées sur mon pupitre : Buchenwald 1945.
"Tiens, vois ce que les boches ont fait ! Et ton père en était."
Je ris. Ils me regardent. J'ai peur.
Qu'étais-je ?... Je bascule.
Chez nous, notre pain quotidien, c'était ses torgnoles !
Mère... en silence... "sublimait" !
De mes sapins au Harrar, jamais ne suis allé jusqu'au bout des chemins...
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Avec du Bleu, au Fond Jean Michel Chavin
Bulldozers. Cadavres. Cadavres ; par monceaux empilés.
Photos. Photos, jetées sur mon pupitre :
Buchenwald 1945
« Tiens, vois ce que les boches ont fait ! Et ton père en était. »
Je ris. Ils me regardent. J’ai peur.
Qu’étais-je ? … Je bascule -
Chez nous, notre pain quotidien, c’était ses torgnoles !
Mère… en silence… « sublimait » !
De mes sapins au Harrar, jamais ne suis allé jusqu’au bout des Avec du Bleu,chemins... »
au Fond
Récit
Voyageur du Monde entier, Jean Michel Chavin
a enseigné la langue et la culture françaises. Sur
les pistes de Rimbaud... il a vécu dans l’éthiopie
du Roi des Rois, Dans les Antilles anglophones, il
a épousé Bethsabée. Des années durant, il a milité
dans les rangs de la Cause du Peuple. Nombre de
ses ouvrages ont été publiés aux éditions L’âge
d’Homme. Le Prix Comtois lui a été attribué pour son
premier recueil, Transpoétique 57 (Travers, 1997).

ISBN : 978-2-343-04416-3
20,50 euros
Jean Michel Chavin
Avec du Bleu, au Fond





Avec du Bleu,
au Fond
Jean Michel CHAVIN


Avec du Bleu,
au Fond

Récit

















DU MEME AUTEUR

Comme une Pierre sur le Ciel, Erti / Le Noroît, 1995
Prix Comtois 1997

L’Année Dernière en Allemagne, La Bartavelle, 1997

Transpoétique 57, Travers, 1997

S’en va plaider le vent, La Bartavelle, 1999

« Entre deux Rives », avril 2002
Performance donnée au CDN de Franche-Comté,

Nuit, le Jour, L’Âge d’Homme, 2001

Les Langues du Soleil, L’Âge d’Homme, 2006

Noires Couleurs, L’Âge d’Homme, 2008

Les Grands Commencements, Jets d’Encre, 2013



































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04416-3
EAN : 9782343044163
A
Walt Whitman
ces
Variations pour un Sujet.

Walt Whitman, père tutélaire de Kerouac, William Carlos
Williams, Allen Ginsberg, est considéré par ses pairs, comme
l’un des poètes américains les plus éminents. Voyageur perpétuel,
il construisit un livre unique « Feuilles d’Herbe ». Son œuvre
reflète ses contradictions, ses tâtonnements pour atteindre, dans
la conjonction du Microcosme et de l’Univers, cette
Connaissance qui toujours se dérobe. Cette recherche de l’absolu
explique le dynamisme de cette poésie qui entraîne le lecteur
dans sa quête et l’invite, si possible, à la dépasser. De livre en
livre, tel a été notre périple.

A l’instar du Poète, avec lui nous pouvons dire :
« Qui touche ce livre, touche un Homme »

LES GRANDS COMMENCEMENTS
Du Maroc à la Tanzanie… mais d’abord, ça a débuté comme
ça, par la Corne de l’Afrique, dans ce pays où, deux années
durant, j’ai côtoyé un petit homme bien droit, aux yeux de
braise sous son casque colonial. Comme dans la chanson,
j’avais pour voisin l’Empereur ; c’était à Addis-Abeba, et
j’habitais entre l’ancien et le nouveau palais. Quand on
rencontrait le cortège de Sa Majesté, il fallait s’extraire de nos
voitures, se mettre au garde-à-vous. Je me souviens… 1970 !
La piste, les nomades, les minarets, les lettres de Rimbaud
que je suivais sur le terrain, l’explorateur de l’Ogaden…
J’aurai surtout aimé le Harar !
Plus tard, l’Amérique : premier matin sur rivage caraïbe,
petite mort des vagues, les fleurs, les cigales du feu. Du
Québec au Guatemala, j’ai couru et j’ai aimé : New York,
Philadelphie… Mexico… – Galway, Séville, Petersburg... j’ai
égrené… toutes les portes de l’Europe ! Plus loin que toutes
nos péninsules…

Les langues du soleil flamboient sur nos voyages.

Et cependant,
à tous les horizons…
nos sapins sont plantés sur les monts du Jura.
Au « Pont du Diable », sur la route vers Saint-Claude, dans
nos premières années encore, nous découvrions l’horreur de
leurs brumes hivernales. Sous le tourbillon des aiguilles,
torrents et chaussées disparaissaient ; aux mûriers de la neige,
le jour n’était que crépuscule !
Avec mon oncle et quelques ouvriers, mon père passait ses
journées à l’atelier – sur le chemin d’Alep à Damas, il avait
parcouru le Djebel druze, les pieds dans les cailloux, tirant
par la bride son cheval. Neiges ! Neiges ! – Sur le trottoir.
Aux affiches du cinéma, faisant la queue (à quelques pas
devant nous, je le voyais qui prenait les billets), entre mon
père et Gabin, je retrouvais la même tristesse, c’était comme
le reflet des aurores qui ont mal tourné ; une blessure secrète,
que l’on voit et qui fait mal… Neiges ! Le soir, père montait
au café de La Perle pour des tournées de cadrans sur les
tarots. Le dimanche, nous écoutions « Le Grenier de
Montmartre », Père détestait le monde parisien – peintres et
poètes – charlatans, Juifs : tous pédérastes – Maman
acquiesçait. Moi, je sentais bien que j’étais différent ;
seulement, je ne savais pas dans quel sens je l’étais. Était-ce
cela, le péché originel ? C’était un mystère qui m’inquiétait,
comme les mystères dont le prêtre nous parlait.
Jésus dit à l’apôtre : « Laisse tout, et suis-moi ! » Sa parole,
douce et impérieuse, m’a saisi. Dans le fond de mon être, j’ai
reconnu l’évidence de l’amour. Et comme je n’abandonnais
pas tout, je le trahissais, et moi-même avec lui. – Saisir
l’instant ! Passée l’occasion, l’on est fourvoyé. Alors, la vie est
une suite d’occasions manquées, de malentendus… – Le
Christ est beau… Sur sa croix, il est presque nu… Beauté
troublante, en Vérité. Dans l’écho des vitraux, le linge
immaculé qui le vêt… est orné d’une boucle. Sacrilèges ! Ô
10 délices !… Là, à genoux, au pied de sa croix, le ceindre de
mes bras… le dévoiler… le toucher !

Mon père était des pays de Bienne, aux confins des monts du
Jura et de la Plaine. Dans ses phrases, dans ses mots,
l’intonation traînait, et l’accent s’aggravait, en mélodie
chantante. Allez-y voir. Dans les langues du Soleil, je sais
bien que c’est là. Une langue n’est pas, comme on pourrait
l’imaginer quand on feuillette des dictionnaires, l’invention
des académiciens ou des philologues. Non, ceux qui l’ont
élaborée, ce sont les paysans, les chasseurs, les pêcheurs, les
cavaliers. Notre langue n’est pas venue des bibliothèques,
mais des champs, de la mer, des rivières, de la nuit et de
l’aube des temps. Tracent – Dans la saison du frai – Les
grands gestes de l’eau – Avant le saule en fleur – Mon père –
Par l’orage des gorges – tisse vers des soleils !… Monte la
truite – et plonge ! Dans le crible des étoiles…
* * *
Un jour, j’ai vu un ch’val, dans un pré. Vous m’entraîniez
sur vos sentiers, vos genoux à mes mains, Mozère, aux
barbelés de vos allées ! Le thé, le pain d’épices – vous, le
rouge aux joues, comme deux amants, après les bois et les
sentiers. Ce viens ! murmuré à l’oreille animale – avec son
œil télescopique, son nœud arqué de coudrier ! Pénétré, le
magma, et toute la douleur, les foudres de l’étalon à coups
de : « Han ! » – À faire au fond jaillir les ciels ; parmi les
houilles !
* * *
Morez, capitale de la lunette. Tournent les meules de feutre.
Je revois les mouvements calculés de mon père, sur les
11 machines que mon oncle perfectionne. Morez : une ville
toute petite, léchée de brume, d’ennui et de ragots. Morez :
au fond d’une vallée, dans la partie basse du bourg, et sans
soleil, j’ai grandi sous l’arche d’un viaduc. Je n’ai jamais eu
de tambour, je ne m’appelle pas Oskar Matzerath, ni même
Oskar tout court. J’avais un frère, nommé Guillou. Mon
frère était fou, ça se disait, et contre les voyous, je devais le
défendre. J’étais l’aîné ! Ma mère disait que nous étions du
même âge ; elle nous déguisait en jumeaux. Le rectangle
d’une baie… Des façades en triangle… Une femme dans
l’embrasure s’appuie à son balcon… Odeur d’azur comme
des narcisses… Cette sombre patience au rebord d’un été
avec… au fond, du bleu… comme un toujours qui pèse.
Deux chaussons écarlates, cheveux platine, belle : « Phantom
of the Paradise » ! Entre le coke et l’encaustique, son chiffon à
la main, Mère dans les frimas est restée, laissant le Rhône de
son enfance ! La guerre finie, fini l’uniforme ; vinrent les
brouillards de l’exil… Elle avait, comme le fleuve dans ses
méandres, ses dépressions… et ses sables mouvants dans les
saulaies…

(Le versant de la lampe au tungstène de la nuit… Il y a, hors
champ : mon père. Bondissant soudain, il attrape Guillou, il
cogne, de toute sa hauteur, à tour de bras il cogne. Et à
chaque occasion pleuvaient les torgnoles : « Tiens ! T’as vu
l’avion ? ». – Mère, en silence… « sublimait ». Moi, à ma
chaise, de mes dix doigts soudé, j’aurais voulu bondir,
prendre mon père à revers, l’agripper au colback, lui hurler à
la tête : « Salaud ! Salaud ! » Des cris, des trépignements !
Lui, à grands coups de fourchette, sur la tête de Guillou !
Quelle est ma place ? Pour finir, plaisir et honte me
submergent…)
12 Neiges ! neiges ! Et l’on ne sait plus ni l’avant, ni l’après, sauf
la misère et la honte, âcres et noires, plus vastes et plus
profondes dans la mémoire des siens. Tandis que de
l’estrade, le maître marquait, la cadence, nous chantions,
avec entrain, le cœur tout en joie :

« Une Négre – sseu /qui bu – vait – du lait… »

Neiges ! Je me souviens des tirailleurs sénégalais de leurs
« couper cabèches » ! Je me souviens : la peur des Boches – et
ma peur, donc ! – les maîtres nous racontaient.

– Des neiges aux noires crochées, les cinéraires écorchent, le
jour défait la brume… La cheville foule l’espadrille, Herr
Lehrer sous la brosse, nu-torse nous entraîne ! – « Zââ aïn
knaap aïn reuz-laïnne chtééne » : un garçon vit une rose…
Lande de Lunebourg… Sur les velours de l’orgue, c’est une
conjuration au sein du Graal ! Avec la lueur d’âme du pistil,
l’étamine au désert des cieux, la couronne rouge du mot pourpre
que nous chantions, ô, que nous chantions, au-dessus de
l’épine… un hiver diligente ses corbeaux sur des plaines…
* * *
Mais le ciel n’est si noir, que n’ait jailli l’éclair
Sur la falaise des lanciers et sur les tourbes du Shéol
L’orage accouche dans la douleur.
Toi, tel un flagellant,
Bardé de pointes et d’épines,
Tu fais face, mains à la poutre, au silence du Père.
Quelle lueur dure et froide entre vivre et pourrir !
Parmi les voies lactées, abreuve-toi d’automnes,
Dans les eaux mères du fleuve – Et vers l’adoration
Des jonquilles sur l’abîme.
13 * * *
Grands massifs résineux, tout parsemés de hêtres, d’érables,
de sorbiers et de buissons ! L’insuffisance de l’humus sur la
roche calcaire par places se révèle à la densité médiocre des
arbres. L’étagement inégal des frondaisons dispense l’ombre
fraîche et la lumière sur un terrain en creux et en bosses,
compliqués de dolines, de crêts, de combes, de moraines, de
lapiaz crevassés… Çà et là, les vieux sapins s’écartent autour
d’une dépression tourbeuse, d’une cuvette garnie de hautes
plantes drues, de fougères et de ronces ; partout se foulent
des tapis de myrtilles et de mousse. À tout moment se
rencontre le dôme brun d’une fourmilière, des troncs morts
qui pourrissent, de vénérables géants dont les branches
traînent jusqu’à terre.

L’homme n’est pas loin, entre les chaînons boisés, les
pâturages ouvrent de longues trouées désertes jusqu’en juin,
où les troupeaux s’installent en été dans les chalets trapus.

Globules juteux du sorbier, airelles et framboises !
Hyménoptères déglutis ! Dans les brouillards et la pluie, les
frimas et le givre, bon marcheur, il se faufile dans le
sousbois, rafle les dernières baies desséchées. Quand, profond, la
neige vient recouvrir le sol, il se confine dans un arbre ; pour
ne plus en bouger !
* * *
Odeurs – Quel était le temps du temps de ma naissance ?
Sur la route de mon sang, dans l’aube où mon regard
émerge ? Une stèle – Un ruban –Trois couleurs – Des pierres
fument. Des toits se dressent : maisons si lourdes. Murs
14 inchangés. Et le vent plonge dans un rythme plus ample.
Dans un temps plus profond que celui de mes jours –
Je convoque la forêt. Je cite la falaise.
Je vois : sur elle-même penchée, une vieille (peut-être
avaitelle un fichu, un cabas, quelques méchantes provisions). Sur
le point de mire un soldat l’avait couchée. Un paysan vers le
tard l’avait découverte. Sous la grisaille de l’existence, sous les
sapins mouillés.
Cela avait surgi. – Où étaient les témoins ?
Bleu sur gris le parc aux daims. Je porte un manteau beige de
châtaigne. À mon père photographe, moi, petit soldat, je
rends le salut.
Piétons passent et se croisent sur les arches d’un pont. La
coiffure de ma mère… File par-dessus l’eau le convoi des
wagons.
Sous l’abat-jour le soir grésille – puis il s’éteint (passe une
sirène).

Reflets sombres de l’acier. Des casques vers des épaules
s’élargissent. Obliques des bottes noires sur le champ de la
neige. Voix rauques. Cliquetis de culasses… Là-haut – sur la
place de La Doye, les Résistants ont été fusillés. De l’École
des Frères, je sors quand, traversant la Bienne, la rumeur me
traverse : à même la ville, parmi les congères encombrant les
trottoirs, la messe est dite – Viaduc. Rouge tramway. Gestes
cadrés. Dans les rues de l’ennui, la foule reconnaît des
acteurs. – Le viseur remonte l’histoire.
Odeurs ! Quel était le temps du temps de ma naissance, sur
la route de mon sang, dans l’aube où mon regard émerge ?
* * *
15 Au début des longs automnes, les chaudières sont réveillées
dans les étages. Les fourneaux ronflent dans les fabriques.
Prise d’activité, La VILLE. – d’un bout à l’autre, Se TORD
entre deux Murs ! – Les cheminées de toutes leurs branches
filent leurs flots à longs bouillons. – Rouge ! Ce sont des
ailes ! Des entrepôts elles sortent, elles passent sur la vallée. –
Rouge ! Ce sont des Ailes ! Une Angoisse circule, d’une
fenêtre à l’autre– « Sachant que la litorne navigue de gauche à
droite, que le sang quitte l’oreillette pour se charger d’ombelles,
au contact de l’air, quelles écluses devra-t-on remonter, pour
toucher au Dombief, et rejoindre La Chaille ? »…
À des brasses sous le jet de dix atmosphères, l’Innocent était
frappé de stupeur ! La réponse empruntait des travées. Des
1yeux, cerclés de fer, fixaient des nues dans les décombres .
Poudrait, immatériel, un silence… puis… la neige !…
Giration, lent vertige ! Glissant en avalanches, l’hiver édifiait
par les toitures ses ombres molles ; sur le torrent qui fume,
ses flocons estompaient les terrasses : à la rencontre de la
terre… ses voiles confondaient les chaussées et les rues. Des
voitures se perdaient. Aux glaçons de Carême, les fils, chargés
de frimas, relâchaient, sur des trottoirs ; par suite, la
communication se rompait avec les anges – comme les fils de
la vierge dans le bleu de l’été – interdisant, dans la cité des
brumes, commandes des commerçants, ordres industriels ;
sans parler de messages… érotiques, ou filiaux.
Raclements sur les perrons – Toutes les pelles à l’action – Les
routes étaient alors salées !

1 Buffard – Lacroix – Chevassus – Emile Girod – Marius Morel –
BaillySalin – Grenier Frères – Chavin – Grand-Chavin – Aimé-Lamy –
LamyRousseau – Lamy Main-d’Argent : ...des montagnes de pince-nez, des
pyramides de lunettes, des avalanches de lorgnons : Ville Dessus et Basse
Ville : c’est Morez du Jura ! – la capitale des opticiens.
16 * * *
Les brouillards se débardent, des nuées s’effilochent. Courent
des traînées de brume le long des hautes crêtes – Moi, je
poursuis des yeux ma vallée qui s’efface – Sur l’encolure
court la Savine : elle se noue – hermine froide – entre les
seins des monts. Épicéas. Croisées d’ogives – Anges ou
papillons des ailes passent lamées d’azur.
« Jolis oiseaux, vaisseaux des cieux… » :
La chanson de la neige me parle encore de toi – Plus le
mouillé des routes sous l’arche des soupirs, mais des flocons
en gerbes, comme corolles vives ! comme un orage en ses
ombelles, fusées au givre illuminées ! Se font des noces sous
les frimas, à poignées pleines, graminées folles. S’en vient un
air d’harmonica, comme les églises point n’en chantèrent.
Cœurs volés ! Ô brins coupés ! Tant de blancheurs dans les
muguets – Et tout n’était que manne sous des ciels
d’abondance – par les forêts de la colère – en plein cœur de
l’hiver –
De ces pays où les fils des montagnes cardent les nuées de la
neige plein les doigts, reçois ce froid parmi l’espace, entends
ce point sur tous les toits, d’un bourdon qui travaille –
monotone – et s’éloigne… dans la nuit sans chemin – La
Nuit immense et une.
* * *
Neige ! Il était un pays, la grand-route, l’école et son credo…
Quatre hauts murs ; des platanes dépouillés, leur écorce
écaillée…
Des douches vers la cité, puis… du stade au surgé, le même
chemin toujours j'ai répété, en rangs par deux tracé, dans des
sapins mouillés, des marches longues sous des brouillards.
17 Les murailles resteraient closes, pour nous, internes,
jusqu’aux lointaines « sorties ».
Des douches vers les cités, puis du stade au surgé…
Passé le col sur les sorbiers : neiges ! neiges ! NEIGES !
– Un soir, sur mon pupitre, des photos ont giclé ;
Au premier plan, une fosse. Au fond, il y a un camion, avec
des lames, comme un chasse-neige. Point de trottoirs. Point
de chaussées. Espaces ouverts aux quatre vents. En stères, en
cordes bien alignées, dans une trame – tendue, crochetée,
toute nue – orbites vides, par dizaines, des visages qui
montent… « Tiens, regarde ce qu’ils ont fait, tes Boches, et
ton père était avec eux ! ». Au revers des clichés, il est
écrit : « Buchenwald. 1945 ».– Un rire me prend, un rire de
fou, et ils me regardent, et j’ai peur… Inconcevable moi.
Que suis-je ? je bascule.

Ce n’est pas la lumière : elle l’indiffère !
Étoile, ou bien lichen ?
Il tourne sa tête ronde.
Son point de mire
Gravite dans la nuit de ses yeux.
* * *
Plus haut que la chevêche… Ou la chouette de Tengmalm…
Génies chenus aux cris perdus… Le Grand Corbeau en son
lignage… Le Grand Corbeau en son sillage… Au-dessus des
moraines et des pesses glaciaires… Dans l’éclosion du jour…
Le soleil sur son aire fut.
Hautes familles sous la neige… Vinrent les équipages, les
scieurs de long… les Grandvalliers et leurs charrois – Vents
plus âpres que le sang… Plus âcres que la sorbe au gosier de
la grive… Comme un araire sur une Crau… Toutes pointes
18 dehors… Croissez ! Multipliez ! Hardes noires… Charpies
de nuit, griffez le bleu !… Aux arêtes de nos masures…
Veillez les temps immémoriaux.
* * *
Les « Âbeilles » de la neige, sur les routes du vent.
L’hiver, chaussé de jaune, prend l’eau.
Ce vieillard vire au noir –
L’encre de la marguerite, aux pollens du pupitre.
Aux chevrons des parquets, des arbres penchent pour dormir –
Ni dehors ni dedans,
Le mort coiffé, dans l’escalier du temps !
* * *
Valise ou bien armoire– Mortaises ou bien tenons – Des
planches dégingandées – Bancales et de guingois – Hors des
gonds déjetées.
L’œil est dans le bois – Sous le nœud des hivers – Oreilles
écartelées-Leurs pavillons cloués – Sur deux battants offertes
– C’est un versant qui s’ouvre – Et c’est une source vive –
Dans le vif de lèvres – Aux violets de fanons – Par l’entre-pli
des jambes – Quatre membres coupés – Par le plancher des
herbes – Au fin fond des ormeaux !
* * *
Dans la marge. Sept jours sur sept. Dans sa veste de velours
le temps étire des chuchotis à l’infini. Devant un bulldozer, à
flanc d’abîme, la trouée des latrines ; un remous. Un
crachat !
Dans les mornes du fond, empilés comme du bois, le crâne
rasé des morts – Sapins – Sapins – Sapins – Cônes d’ombres
19 verticales, jetées dans la lumière : ce sont des enjambées, des
empans de viaducs. Dans la lumière usée comme nos blouses
grises, il pleut dans nos mémoires. Une lampe vacille. Sur la
lande, l’est une fleur : « E-ri-ka ! » qu’ils l’appellent ! À
grands coups de timbales !
* * *
– Hors-jeu !

1-2-3 : Soleil ! – Claque une semelle –
Du Blanc du Rouge – Fauchés de Noir –
Tracent sur le gazon – Heurtent la terre
qu’ils ébranlent –
Du Blanc du Rouge – Barrés de Noir –
« Jôôô-liii ! » – Marque le but
en masse sur un cuir ! –
Il y a sur la falaise – Un ciel qui tarde – Un froid qui pèse
Du Blanc du Rouge – Avec du gris… – Couleurs du bois
l’hiver –
Un ruisseau dribble – A deux pas de la touche –
Via le chiendent – Le Vert de la voix de l’herbe – Deux
équipes se bousculent. Aux vestiaires d’un dimanche.
* * *
Tracent dans la saison du frai… les grands gestes de l’eau…
Avant le saule en fleurs… le Père par l’orage des gorges…
tisse vers des soleils… Les chagrins de la neige… Des
machines à la Perle, le grand jeu des miroirs… Noir et
Rouge : les tarots sur le marbre… Le printemps pisse sous les
brouillards… Par l’écume des vagues, l’entends-tu revenir ?
– Les murmures de la moire aux pelages du cristal.
L’échappement des moellons sur l’horloge des eaux. Aux
20 dévidoirs de la démence un soleil qui turbine. Monte la
truite – et plonge – dans le crible des étoiles !
* * *
Fumées au poing – dépenaillé
Le printemps fut d’abord… une odeur
Rousse par ma fenêtre
De ces foins arrachés à l’obscur de la neige
Le soleil rissolait aux lambeaux des jardins
Fusait l’enclume de la fauvette –
L’esprit tonnant de la vallée remontant les viaducs
Parurent par les hachures du bois
Les rouges masques de carême
* * *
Sur les sentiers des montagnes violettes,
par les combes fluant vers le large, entre la herse des crêts (Et
ce sont aux gentianes de noirs sapins qui brûlent !),ils
poursuivent les orages –
Une bâtisse, volets fermés, pesant son lent sommeil, comme
une lampe reposée sur les gorges de la Bienne, où remontent
les brouillards.
Récompense ! Sous la houle d’un été, la ferveur des narcisses,
Étoiles immaculées aux amers d’une enfance. – Et c’est
l’espace entre deux versants, qui tinte, au rythme des
troupeaux, selon l’appel lointain du clocher –
Un monde était alors. Dans l’azur aux pommiers. Sur le
foyer qui danse. Dans le frémissement rouge, des ailes d’un
papillon
– À genoux… Parmi le sainfoin et les avoines folles !
21 Montagnons s’échinaient, les yeux vers la rivière,
bûcheronnaient, édifiaient leurs moulins, soufflaient leurs
feux de forge–
Bataille se relevant dans le crépitement des crécelles, et
l’appel des tambours ! – Poussaient la Lourde Roue. La
faisaient avancer. –
Ô l’effet du soleil, l’or des douze ans filtrant par la claie du Bois !
il était un pays, la grand-route… l’École et son credo…
Un cri… par-dessus l’arche !
* * *
Mais la lumière toujours rencontre l’obscurité, brûlante de
quel désir – à la rencontre de quelle lumière ? Abysses.
Temps stratifiés. Penchent ces hautes silhouettes, toutes
cloutées d’étoiles. Dans le déroulement d’un moteur qui
débraye et qui peine, il y a le bleu du ciel bleu du regard de
mon père – Palimpseste. Il y a (hors champ) une femme qui
se balance, belle sur son fil, et tout en bas, la voie, deux
Chaussons Écarlates, vers – des sables et la mer. –
Palimpseste. La géographie sous la peau. Entre mon père et
moi, il y a sur la tablette un rouleau compresseur qui
asphalte la nuit – Reflets de Sahara : ces stratocumulus. – Un
tacot siffle sur un viaduc… une chanson d’enfant…
* * *
Bouffés de lierre et de mésanges, vertige… des
« Présidents » !
… la lune glisse sur les vallées du monde.
Au chemin tors entre des mats, Septembre fait son miel.
C’est un Automne de framboises.
Honteux peut-être de quelque amour, heureux peut-être de
quelque joie,
22