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EAN : 9782335050028

©Ligaran 2015À Anatole France
Mon vieil Ami,
Dans la Préface que vous m’avez fait l’honneur très grand de composer, pour en enrichir l’un
de mes plus récents ouvrages, vous écriviez ceci :
Au vu de ces lignes je vous ai, pour la première fois, confié que, déjà cédant à diverses
incitations, souvent très anciennes et souvent répétées, j’avais rédigé, et en grande partie, ces
mêmes Mémoires dont vous souhaitiez la publication.
Jusqu’alors je n’étais guère désireux d’en poursuivre l’achèvement et n’avais nulle envie de les
remettre à l’imprimerie.
Depuis lors, j’ai résolu de mener à bonne fin ce travail dont, dans une certaine mesure, vous
vous êtes rendu complice.
Vous en êtes, tant soit peu, responsable devant le public, et c’est la raison pourquoi je vous
prie d’en accepter la dédicace.
Je vous l’offre comme un témoignage de mon admiration pour votre œuvre et de mon affection
pour votre personne.
M. D.

Mai 1912.Chapitre premier
PRÉSENTATION
À l’heure où paraîtront ces lignes, j’aurai atteint ma soixante-dixième année. Je me croirai
donc en droit d’être le vieux monsieur au masque brun, aux cheveux blancs et à la barbe
blanche, qu’on voit chaque jour appuyé sur le parapet du pont des Arts, gravement et
longuement occupé à contempler les pêcheurs à la ligne, s’intéressant à tout ce qui les
intéresse.
Parfois son attention est distraite par la venue d’un bachot à fond plat évoluant au milieu de
la rivière et du haut duquel des mariniers privilégiés, accomplissant des miracles d’équilibre,
lancent leur épervier. À chacun de leurs gestes, l’esquif pique du nez et semble prêt à les
lancer à leur tour au fond de la Seine. Le filet ayant fouillé l’eau claire ou l’eau trouble, remonte,
tantôt plein, souvent vide, et le vieux monsieur demeure pensif en face de ces gens qui, sans
souci de la chute, s’acharnent à jeter dans la gueule du hasard ce filet, qui est tout à la fois et le
symbole et le dispensateur de leur vie.
Parfois las d’observer, entraîné par la rêverie qui toujours – chez lui du moins – suit l’effort de
l’observation, il lève la tête pour regarder en artiste son cher Paris.
Et, tel un capitaine allant et venant sur sa passerelle, il contemple pour la dix millième fois
sous ses divers angles, et toujours avec une admiration nouvelle, le panorama qui se déroule
devant ses yeux. Tout près de lui il voit le dôme solennel du Palais Mazarin et la silhouette
contournée de sa façade aux terrasses garnies de lourds pots à feu, qui semblent autant de
sentinelles montant la garde sur un rempart. Tout près de lui se dresse la bâtisse plate et
pompeuse de la Monnaie, et, au loin, apparaissent le Palais de Justice, la Sainte-Chapelle,
l’Hôtel-de-Ville, la tour Saint-Jacques, les clochers de dix églises. Les pignons bariolés de cent
maisons géantes donnent une vie plus intense à l’ensemble de la vision.
Aux jours où la brume ferme, comme d’un rideau gris clair, l’horizon qu’elle rapproche, toutes
ces merveilles semblent des silhouettes d’un gris très foncé découpées du bout d’un tranchet
dans une surface sans apparence d’épaisseur. Tout au contraire, dans les jours de soleil, elles
se développent en de vastes reliefs, et s’embellissent de la beauté des arbres qui leur servent
de broderie ; elles se profilent sur l’émail bleu du grand ciel qui leur verse sa lumière douce,
profonde et vibrante.
Et le vieux monsieur, encore qu’il jouisse chaque jour de ce même spectacle, embrasse une
fois de plus la ville sacrée, bonne et superbe où il est né, où il a vécu de tous temps, dont il a
partagé toutes les épreuves douces ou cruelles. Il la couve de ce regard qu’ont les petits
enfants, pour dire à leur mère qu’ils voient en elle l’œuvre la plus belle et la plus profondément
bonne de toute la création. Puis, sondant du regard l’horizon, il voit, et plus encore par la
pensée que par les yeux, la théorie sans fin des bateaux qui viennent de là-bas où la rivière est
encore jeune et la descendent d’une marche rapide et presque au fil de l’eau conduits par les
remorqueurs traînant impérieusement derrière eux la longue jupe de moire verte, aux mille
petits replis pailletés, de leur sillage.
Et lorsque vient le soir, il ne manque jamais d’aller s’appuyer de nouveau sur le parapet du
pont des Arts et de contempler de là-haut, aussi longtemps que dure l’effet du soleil couchant,
les vieux murs du vieux Louvre perdus dans la poussière d’or qui change en marbre rose les
reliefs merveilleux des chefs-d’œuvre qui brodent son manteau de pierres noircies par les
siècles, et les frondaisons puissantes des jardins des Tuileries et des Champs-Élysées qui
émergent d’une atmosphère qui n’est plus qu’une fournaise, cependant que là-bas, là-bas,
éclairés d’un jour pâle, qui bientôt se violace, puis tourne à l’orangé, puis à l’aigue-marine, les
clochetons, les coteaux et les verdures qui bordent l’horizon du cœur de Paris s’effacent petit à
petit sous le voile de la nuit qui monte.Dans ce vieux monsieur que je suis, pacifique, solitaire, et toujours vivant son rêve, je
retrouve l’image complète de ce que fut toute ma vie. Et c’est pourquoi je me présente ici au
lecteur, afin qu’il sache par avance, à qui il a affaire et ce que peuvent valoir les propos que je
lui offre d’entendre.
J’ai connu, j’ai pratiqué toutes les gloires que le soleil couchant du dix-neuvième siècle a
glorifiées, et sanctifiées avant qu’elles entrent dans l’Ombre éternelle et dans l’Immortalité. Je
les ai contemplées avec tendresse et avec respect. Leur regard me fut le plus souvent très
doux et la déférence que j’avais pour elles a facilité maintes fois le bonheur que j’ai eu de
mieux connaître les hommes en qui le sort les avait placées.
J’ai, de même, vu arriver du lointain, un à un, les hommes d’aujourd’hui et ceux de demain,
légers de bagage et chargés d’ambition. Ils ont couru au fil de la vie vers le succès, vers le
talent, vers ce grand horizon, où dans le soir des jours révolus, leurs anciens s’étaient effacés
dans la splendeur du couchant. Je les ai vus revenir à contre-courant, et je n’ai pu m’empêcher
de les comparer à ces bateaux que je voyais chaque jour de mon observatoire habituel,
attachés aux remorqueurs et tout chargés de butin, ainsi que des pirates remontant la rivière.
Le remorqueur, l’étrave dressée en fer de hache, pour fendre l’air, pour fendre l’eau, pour
défoncer tout ce qui lui ferait obstacle, traîne en haletant et en mugissant le chapelet des
péniches et de chalands reliés par des cordes, articulés en queue de cerf-volant. Je vois la
théorie des esquifs s’avancer en serpentant. Je vois chaque bateau mettant bas cheminée ou
mâture, s’engouffrer sous mes pieds dans le porche des arches, disparaître, reparaître. Et le
train continue d’une allure de bataille sa marche en avant.
J’ai vu tous ceux qui se sont arrêtés sur la berge, pour y jeter modestement quelque bout de
fil, et aussi tous ceux qui ont tenté les aléas du coup de filet dans l’eau, ceux qui sont arrivés,
ceux qui ont disparu traînés sur leurs barques de toutes les formes et de tous les tonnages.
Jamais, quant à moi, je ne suis descendu de ma passerelle ni pour jeter l’épervier, ni pour
monter sur quelque bateau que ce soit, ni pour chercher la renommée, ni pour rentrer en
triomphateur dans la cité qui n’a cure de moi. Jamais je n’ai pétri des boulettes de glaise farcies
de vermisseaux pour amorcer, comme tant d’autres, la pêche du lendemain.
Jamais je n’ai baissé ni le mât de ma péniche, ni la cheminée de mon remorqueur pour
passer sous aucun pont. Aussi n’ai-je jamais rien pris ni dans l’eau claire, ni dans l’eau trouble,
aussi n’ai-je jamais rien été qui soit en aucun monde ce qu’on y nomme bêtement quelque
chose. Et c’est ma coquetterie à moi, une coquetterie à très bon marché et plus enviable que
vous ne pensez, d’avoir commencé la vie avec tous les hommes qui ont été, depuis lors, ou la
gloire des Lettres, ou la gloire des Arts, ou les plus hauts personnages de la vie publique, et
d’être, jusque dans mes vieux jours, resté le camarade des survivants, sans avoir jamais
cherché à prendre place sur leur route. C’est ma coquetterie aussi d’avoir tendu la main, d’avoir
tendu parfois la perche aux hommes éminents de la génération nouvelle et d’avoir connu la
douce notion de quelques remerciements, et le plaisir d’oublier bien des ingratitudes. Parmi
mes vieux camarades, parmi les nouveaux venus qui ont été mes obligés, personne – vous
m’entendez – personne ne peut dire que je me suis servi ni de lui, ni de quiconque à côté de
lui, au profit d’une vanité quelconque, d’une ambition quelle qu’elle soit.
Je puis parler de ceci sans outrecuidance, n’ayant reçu de la nature aucun appétit de
paraître, sachant par trop de choses vues ce que valent les titres et les chamarres de tant de
gens dont la faiblesse a été de les rechercher et qui n’ont eu que trop souvent la bassesse
indispensable pour les obtenir.
Certes tout cela ne vaudrait point d’être dit ; il serait même ridicule de le dire si ce n’était
chose nécessaire pour affirmer, preuves en mains, que tout ce que j’ai connu, par la vue ou par
le verbe, je le relaterai sans un atome d’envie, car personne ne m’a causé le plus petit déboire
d’amour-propre.