Ceux de la fort

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Un jeune Français dyslexique découvre qu'il appartient une tribu de la fort primaire malgache ; il retrouve son fil d'Ariane en suivant une scolopendre entre les pierres... L'homme se rencontre lui-même travers les autres. Fuites, quêtées, bredouilles, découvertes. Rencontre avec le sacré jusque dans la jungle des villes. Histoires de voyages la fois cocasses et tragiques.
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782296246706
Nombre de pages : 175
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cg L'Harmattan, Paris, 2009.

Ceux de la forêt

Du même auteur

Essais
Tir à l'arc instinctzj, chasse à l'arc et arts martiaux, Editions Kaeshi, Rognes, 2003.

Romans
Une vie métisse, Editions Kaeshi , Rognes, 2007.

Armand Mamy-Rahaga

Ceux de la forêt

Nouvelles

L'Harmattan

cg L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @Wanadoo.fr harmattan1@Wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-10888-2 EAN : 9782296108882

A mes enfants

« Ceux de la forêt»

ann se souvient très bien de ce jour de printemps. Tout était indécemment vert, un vert sensuel et charnu, propice aux portées de perdreaux. L'abondance du cours de la Concernade, le ruisseau à truites qui coule au contrebas de la maison, promettait de belles journées d'insouciance au fil de l'eau. Yann avait neuf ans et quand il n'était pas à l'école, il passait le plus clair de son temps, armé de son lance-pierre, à écumer les vignes et les haies. «Maman ne sera plus jamais la même. Il lui arrive de me reconnaître de temps en temps dans la journée sinon elle est assise dans son fauteuil, le regard dans le vide. Régulièrement l'ambulance rouge des pompiers vient la chercher, la sirène à fond, pour l'amener à l'hôpital. Des messieurs vêtus de bleu avec de grosses bottes de cuir noir aux pieds me disent des choses que je ne comprends pas. Papa ne me dit pas plus, il se contente de me serrer plus fort et plus longtemps dans ses bras, ce qui me rassure

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encore moins. Heureusement qu'Oncle Thomas est là. Il a une façon de s'y prendre différente des autres pour tout, et ça me fait du bien. Il sait faire couler le temps avec facilité, loin du chagrin et de la peur. Il se contente par exemple de me dire: « Laissons les grands entre eux. Viens Y ann! On va faire un p'tit combat de brins d'herbe! ». On va dans le jardin. Chacun se choisit un brin d'herbe. On les entrecroise en les pliant en deux et chacun tire de son côté jusqu'à ce qu'un des deux brins se casse. » « C'est ainsi que les brins d'herbe sont devenus mon refuge... Oncle Thomas avait le don de rendre ce jeu simpliste extrêmement passionnant. Il trouvait toujours le gros costaud contre lequel aucun brin d'herbe au monde ne pouvait résister ou encore le petit teigneux sur lequel les gros malabars se couperaient en deux lamentablement. Le jeu pouvait durer longtemps, des brins d'herbe il y en avait partout. Le but c'était de trouver la perle rare et ce n'était pas une mince affaire d'autant plus que les sujets de digression étaient foison; sujets qui étaient à l'origine de dérives parfois drôles et parfois énigmatiques de la part d'Oncle Thomas. C'était la saison des coquelicots et bien sûr je ne résistai pas à l'envie d'en cueillir mais, aussitôt cueillies, les délicates fleurs rouges se fanèrent. En voyant ma tristesse monter devant ma poignée de fleurs toute ramollie, Oncle Thomas se lança dans une leçon de botanique adaptée au petit garçon que j'étais. Elle vaut la peine que j'essaie de la

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reconstituer.

Il commença, comme d'habitude par un de

ces hors sujets dont il avait le secret. Oncle Thomas aimait parler. En l'occurrence il s'agissait de l'histoire du premier homme et de la première femme. Qu'est-ce que ça pouvait bien avoir de commun avec les coquelicots fanés?

C'était au commencement. Dieu leur aurait demandé s'ils voulaient durer à la façon du bananier qui meurt après avoir donné ses fruits, afin que des rejetons poussent, ou comme la lune qui meurt tous les mois pour revenir, toujours la même. Les humains choisirent la condition du bananier. Sans transition, Oncle Thomas passa à la leçon de choses dont voici ce que j'ai retenu. Les coquelicots sont des plantes vivaces de la famille des mauvaises herbes, qui poussent habituellement en bande mais qu'on peut aussi trouver, se démenant parfois à brandir leur frêle corolle aux couleurs des corrections de la maîtresse sur mon cahier d'école, seuls au sommet d'un remblai. Les coquelicots sont des cousins du pavot, le délinquant de la famille, celui dont on tire deux méchantes drogues: l'opium et l'héroïne. Mais si notre coquelicot ne donne pas de drogues, il a cependant autre chose. Il a un pouvoir qu'il tient de sa couleur rouge rubis, ce rouge couleur de sang, couleur de vie, couleur des rois et qu'il sème en abondance dans les friches autour des champs de blé bien domestiques, avant de les envahir. Il est magique. C'est à cause de cette magie, de ce charme, qu'on est irrésistiblement tenté de cueillir les coquelicots; c'est une erreur mais pourtant tout le monde le fait. A peine cueillis, les coquelicots se sacrifient. Indiens Peaux-Rouges du

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monde floral, ils ne supportent pas d'être appréhendés; ils s'évadent donc en mourant pour renaître ailleurs, un peu comme les premiers humains qui, comme les bananiers, mouraient pour renaître dans leur descendance. C'est une manière de mourir mais c'est aussi une manière de ne pas mourir. Cette histoire est une histoire vraie. La preuve, comme tout le monde de tout temps, tu es en train de baisser les yeux sur ta poignée de fleurs mortes. Tu es triste, tu es déçu, tu ne comprends pas mais vient forcément le moment où tu lèves les yeux et qu'est-ce que tu vois? Un champ de coquelicots tout autour de toi, devant, derrière et sur les côtés, des coquelicots bien vivants. Les coquelicots utilisent la même astuce que les bananiers. Ils meurent pour mieux survivre. Les mains ne peuvent cueillir la beauté et la vie. Elles n'ont le pouvoir ni de les tenir ni de les retenir. Ce qui est mort dans ta main est retourné vivre dans les champs, tu n'y peux rien. Il y a un passage souterrain entre tes mains et les champs mais tu ne le sais pas. Le coquelicot s'évade par ce passage. La vie sauvage s'échappe entre tes doigts quand tu veux l'emprisonner, alors mettons nos mains dans les poches et entendons le chant silencieux des coquelicots: «Nous sommes les coquelicots mais ne nous touchez pas,

Regardez-nous C'est tabou.

Nous ne poussons pas très haut Regardez-nous C'est tout. » sans nous prendre!

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Je ne me souviens pas si c'était Oncle Thomas qui chantait cette chanson bizarre que je n'ai pas oubliée ou si c'était moi qui croyais entendre un chant dans les remous du vent. En tout cas c'était le message secret du peuple des coquelicots et il me faisait penser à la robe rouge de Maman.. .

C'est bien plus tard, une fois adulte, bien loin des verts paradis de mon enfance, que je comprendrais la profondeur de la leçon des coquelicots. Je comprendrais aussi que ce qui était important pendant nos recherches du super brin d'herbe, c'était les digressions. Décidément j'étais bien dupe, dupe au point de tout comprendre à l'envers. Mais j'avais une excuse, j'étais un enfant et je n'avais pas encore compris le jeu entre l'envers et l'endroit. Oncle Thomas voulait certainement utiliser les coquelicots pour faire mon éducation. Il semait des graines de pavot pour plus tard. Mais je suis à peu près sûr aujourd'hui qu'il m'avait dit plus que ce qu'il voulait dire. Ses extravagantes leçons de science naturelle étaient de beaux contes, des contes profonds. Les beaux contes en disent toujours plus long que ce que veut raconter le conteur.
Oncle Thomas savait aussi susciter des moments insolites et hors du temps, comme ce jour où, en fin de bataille, alors que nous longions le bord de la plate-bande de fraisiers, je vis, insolite, toute seule dressée au milieu de la verdure rampante des fraisiers, une sorte d'iris miniature,

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pâle derrière et mauve et violette devant. «Tonton, c'est quoi cette fleur?» Après un court temps de réflexion Oncle Thomas me répondit, passant de l'étonnement à la malice: «C'est peut-être la pensée unique ». Il semblait chercher et rectifia:« l'unique pensée, la pensée sauvage» et trouva enfin dans un éclat de rire: «les trois à la fois, mon petit! ». J'eus le sentiment de comprendre clairement ce que venait de dire Oncle Thomas alors que, bien évidemment, je n'y pipais mot. Ce que je prenais pour de la compréhension c'était tout simplement une complicité que je ressentais au-delà des mots, c'était ma profonde parenté avec Oncle Thomas... J'encaissai donc la réponse de mon Oncle, l'air satisfait et complice, histoire de faire bonne figure mais troublé en dedans par ce nom bizarre de fleur : « Les trois à la fois ». Oncle Thomas m'avait toujours traité en grand, je ne voulais à aucun prix le décevoir. Bien plus tard, Oncle Thomas m'a offert «La pensée sauvage» de Claude Lévi-Strauss mais ceci est une autre histoire.
Nos vagabondages botaniques pouvaient aussi finir plus prosaïquement par une récolte de pissenlits en vue d'une salade aux lardons et aux œufs pochés. Oncle Thomas recherchait particulièrement ceux qui poussaient dans les taupinières. C'étaient les plus tendres et les plus goûteux... Nous prospections ainsi chaque coin du jardin, échangeant des propos savants et vérifiant par l'expérience nos théories sur la résistance des brins d'herbe. De retour à la maison nos doigts étaient verts et nous tentions de les nettoyer, sans grand succès. Nous nous amusions bien de nos mains sales, très fiers de ne pas les avoir propres

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comme celles qui sont restées à la maison ou plutôt, fiers de ne pas les avoir de la même couleur; preuve indélébile de nos escapades... Je ne m'en rendais pas compte mais l'odeur entêtante du foin m'ensemençait alors la mémoire comme cette sève verte et pénétrante qui nous teintait la peau jusqu'à la chair.

Depuis, quand je pense à Maman, l'odeur de l'herbe verte fraîchement cueillie me revient où que je sois et, inversement, à l'odeur du foin la pensée de Maman m'envahit comme la douce chaleur d'une couette qui me protège de la nuit et du froid. C'est bien grâce à Oncle Thomas qu'au milieu de l'exubérante tristesse de la verdure printanière j'arrive à trouver aujourd'hui des courants de joie tranquille qui me font remonter le temps. Maman est morte trop tôt, au printemps, en pleine explosion végétale - qui peut dire à quel âge le départ d'une mère cesse d'être prématuré - faisant de moi un petit faon triste et désemparé, mais les brins d'herbe ont su me protéger des misères du temps; ils avaient le vert qu'il fallait pour me relier à Maman sans aller jusqu'à réveiller ma tristesse. C'est comme cela que, de brin d'herbe en brin d'herbe, j'avais fait mon chemin de vie, passant de l'enfance à l'âge adulte. J'étais un Petit Poucet des brins d'herbe et comme par hasard je suis resté de petite taille. La bonne taille pour se cacher derrière les petites choses? » y ann avait développé à la suite de la mort de sa mère une dyslexie qui s'aggravait sans que personne s'en

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rendit compte. Finalement il fut suivi par Madame Blanchard, l'orthophoniste du village. Il faisait alors des progrès si rapides et si brusques qu'elle se prit même à croire qu'elle avait inconsciemment inventé une méthode pédagogique qui n'avait plus besoin que d'être formalisée. En quelques séances, tous les symptômes disparaissaient de façon inexplicable. Yann cessait presque tout d'un coup d'inverser les syllabes et les lettres. Il cessait de lire les mots en commençant par la fin. Cela mettait aussi brusquement un terme au traitement mais il suffisait que trois mois passent pour que Yann se retrouve de nouveau au point de départ: une dyslexie intacte, identique. C'était parti pour un autre traitement éclair, et cela dura ainsi jusqu'au Bac. C'était comme si l'orthophoniste tirait sur un élastique pour le mettre en place et le lâchait pour le voir aussitôt revenir à son point de départ... Madame Blanchard passa successivement par le désappointement, l'incompréhension, la remise en question et finalement il lui fallut accepter les faits comme ils étaient; c'était même devenu un jeu entre eux. Ils appelaient cela « pincer la guitare », elle pinçait la corde et lui produisait le son... De récidive en récidive, entre deux «pincements de guitare », le mal incurable de y ann finit par le porter au bout de ses études sans encombre. Malgré sa dyslexie, Y ann s'en sortait assez bien à l'école. Quand il en eut l'âge, il s'inscrivit en faculté de géographie et ensuite d'ethnologie. « Aussi loin que je me souvienne, le vert endémique des pays tropicaux m'avait toujours attiré malgré la tristesse qu'il réveillait en moi. C'est peut-être la raison cachée pour

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laquelle, adulte, je décidai de suivre la piste de l'anthropologue Claude Levi -Strauss en entrant en ethnologie après mes études de géographie. Le titre de son livre «Tristes tropiques» trouvait en moi un écho complexe, profond et indélébile, une sorte de signe de prédestination. Il fut certainement pour beaucoup dans le déclic. A la réflexion, je suis persuadé que mon attirance mêlée de répulsion pour les «tristes tropiques» pourrait aussi dater de bien avant. Papa avait un excellent chien de chasse, un labrador noir nommé Lost. Nous jouions ensemble comme deux frères, aussi infatigable l'un que l'autre. Lost aimait ramener les bouts de bois que je lui lançais. L'astuce consistait à essayer de lui compliquer la tâche par des feintes et autres lancers tordus. Peine perdue car Lost était tout aussi entêté que doué. Un jour, sans raison, il refusa de chercher mon bout de bois. Une fois, deux fois, trois fois. Sa mauvaise grâce me mit dans une rage soudaine comme cela arrive aux enfants. En un clin d' ceil, je me trouvai à le frapper, lui, mon camarade de jeu. C'est alors que Lost me montra les dents. Cela ne fit que décupler ma fureur. Je l'attachai, pris un bâton plus gros et m'acharnai sur lui comme un fou. Je frappais sans plus de justification, je me trouvais à frapper pour frapper. Ses cris firent sortir Papa sur le perron: «Mais que fais-tu à ce chien, Y ann? ». Le ton de sa voix fit l'effet d'un seau d'eau froide sur ma colère. J'étais penaud et je ne savais plus où j'étais. Entre deux sanglots je tentai de justifier l'injustifiable. J'éprouvais une honte à me cacher dans un trou de souris. Coupant

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