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M. Poincaré et la guerre de 14

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Histoire du XXe siècle

de editions-eyrolles

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CHAPITRE I
Objet de ce travail

Il est impossible d’admettre que la guerre pour le Droit, la Civilisation, la Liberté et tous les nobles idéaux que l’on a dit, ait comme substratum la tromperie et comme viatique le mensonge. Si je convaincs le gouvernement de Poincaré d’imposture et de supercherie organisée, j’aurai suffisamment discrédité son témoignage pour qu’on ne le croie plus sur parole, ni lui ni ses officieux, et pour justifier devant tout citoyen libre et conscient le besoin de rechercher la vérité en dehors de leurs assertions intéressées.

À l’heure où nous en sommes de la tragique histoire de notre temps, les esprits les moins informés ont le sentiment vague, et que d’ailleurs ils ne dissimulent plus guère, qu’ils ont été trompés en 1914. Malheureusement, ils ne vont guère plus outre. L’histoire des responsabilités de la guerre n’a pas encore été faite d’une façon méthodique et complète. La légitime curiosité populaire manque d’aliments précis et irréfragables ; et c’est de cette lacune que triomphent encore les malaxeurs et empoisonneurs de l’opinion : les menteurs de la grande presse, lesquels, prisonniers de leurs longues forgeries stipendiées, n’ont d’autre ressource que de s’y plonger plus aveuglément et d’y entraîner de plus en plus la masse journalisée.

Les citoyens qui se sont donnés la peine, d’abord de se tenir en dehors du réseau quotidiennement renforcé de l’unilatéralisme chauvin, ensuite de rechercher une base plus sérieuse et plus impartiale à la vérité, sont encore peu nombreux relativement. Ils ont pourtant dès maintenant le sentiment profond que la raison triomphera, même indépendamment d’eux. La façon fébrile dont se défend un Poincaré, sortant avec affectation des petits papiers insignifiants concernant des points sans importance, alors qu’il reste muet sur des actes formidables et décisifs, révèle assez l’enlisement implacable et fatal du système dont il a été, sinon l’inspirateur, du moins le pivot et le moyen.

La question des responsabilités de la guerre est d’importance fondamentale pour l’avenir humain. Il s’agit île savoir si les hommes dupes et sanglants auront la force, en se libérant de leurs dupeurs et bourreaux, de rouvrir les avenues de la civilisation vraie. Or, il y a à l’indifférence apparente des foules sur ce point essentiel, une autre raison que la tromperie organisée des grands journaux : c’est cette espèce de dilettantisme littéraire des écrivains libres les plus lus et les plus cotés. Oui, vingt ou trente ouvrages de premier ordre ont été publiés en France seulement (et je veux dire même contre la guerre et le détestable esprit de guerre), mais sans objectivité et sans précision. Dans tous, quelles vagues généralisations quant aux causes, et souvent, quelles erreurs ! Il y a dans ces œuvres de choix des tableaux magnifiques autant que suggestifs dans leur désolation, tout le monde le reconnaît. Mais trop d’art et pas assez de science. Leur effet sur l’esprit public se traduit par le contraire de l’action. Le besoin de justice immanent dans l’âme humaine et qu’il faillirait aider à se cristalliser en sanctions, se trouve au contraire, après ces lectures superbes mais fugaces, dissout dans des sentimentalités à forme entitaire. On en retire sans doute l’horreur de la guerre, mais de la guerre-abstraction. Quelle vanité. Tant qu’on se bornera à ne flétrir que le crime, les criminels auront beau jeu !

Eh bien, nous trouvons que nos grands esthètes nous ont assez, fait ce compérage subjectif. Il serait temps de passer à des exercices plus concrets. Nous avons assez de chefs-d’œuvre purs. La moindre précision d’ordre critique scientifique ferait mieux les affaires de l’espèce souffrante. Si nos littérateurs ne sont pas encore informés, ils n’ont qu’à prendre connaissance des documents que de plus obscurs se sont donnés la peine de chercher. D’ores et déjà, on en sait assez sur les origines et les volontés de l’immense massacre, pour qu’il soit intolérable de voir le talent se traîner dans l’ornière de l’ignorance. Nous convions les écrivains les plus consacrés à descendre dans l’arène des réalités, où d’aventure le moindre compagnon pourra les guider. Ce n’est pas d’affabulation verbale dont nous avons besoin, mais plutôt de caractère. Je ne sais si les vedettes en sont susceptibles. En tout cas, je leur dédie ce livre.

CHAPITRE II
Les mensonges

Lorsque, le 1er août 1914, le gouvernement de Poincaré accompagnait la mobilisation générale d’une proclamation – affichée dans toute la France et reproduite par tous les journaux – où il affirmait :

« La mobilisation n’est pas la guerre. Dans les circonstances présentes, elle apparaît, au contraire, comme le meilleur moyen d’assurer la paix dans l’honneur. »

Lorsqu’il proclamait cela, le gouvernement mentait sciemment.

Le Livre jaune sur l’alliance franco-russe (publié en 1918) établit péremptoirement (pièces N° 53 et 71) que depuis 1892, l’acte de mobilisation générale avait diplomatiquement et militairement le sens de déclaration de guerre. Le général de Boideffre, négociateur du traité, le stipule expressément en plusieurs passages : « Je lui ai fait remarquer (au tsar) que la mobilisation, c’était la déclaration de guerre ; que mobiliser, c’était obliger son voisin à en faire autant… » et encore : « l’agresseur sera la puissance qui mobilisera la première. » (D’autre part, il existe une ordonnance russe datant de 1912, stipulant que la mobilisation générale russe équivaudrait, le cas échéant, une déclaration de guerre à l’Allemagne.)

Le sens mobilisation-acte de guerre se confirme par maints documents révélés depuis. L’aveu en échappe à Paléologue en plusieurs endroits de ses récents Mémoires ; entre autres en celui-ci : « 2 août. Mobilisation générale de l’armée française… Le sort en est donc jeté, etc… » (Revue des Deux Mondes, 15 janv 1921). Mieux : ce sens était avoué par nos journaux français au moment même où le gouvernement disait le contraire, ainsi qu’on va le voir ci-après !

Le peuple français ignorait cela en 1914, puisque les traités étaient secrets pour lui. Mais le gouvernement qui, lui, n’ignorait pas ce sens irrémédiable, a profité de l’ignorance du peuple pour le tromper. On disait : « mobilisation n’est pas guerre, au contraire… » pour la faire plus aisément accepter. C’était le premier pas dans la filière implacable. Une fois mobilisé, on le tenait !…

La preuve que notre gouvernement savait bien qu’en mobilisant il faisait déjà acte de guerre, c’est que, dès la veille, Abel Ferry, sous-ministre de Viviani avait dit à la délégation socialiste : « Tout est fini ! » Et le soir même de la proclamation, le leader du Temps écrivait : « C’est la guerre, de quel cœur nous allons la faire ! », compère cynique bien assuré de ne la faire qu’en y poussant les autres. Et le lendemain, le diplomate Saint-Brice, dans Le Journal ; « L’irréparable est accompli, c’est la guerre », vendait la mèche, car l’irréparable c’était la mobilisation française suivant la russe, puisque la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France ne vint que deux jours plus tard ! Mais il fallait que l’irréparable fut créé, – quitte à l’envelopper d’un mensonge odieux pour le faire passer. Voilà par quelle sorte d’artifices on mène contre son gré un peuple aux hécatombes !

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Autre mensonge. Lorsque, le 31 juillet, Viviani répond à l’ambassadeur d’Allemagne qu’il n’est « nullement informé sur une prétendue mobilisation de l’armée et de la flotte russes », il mentait effrontément, puisque le Conseil des ministres, dont lui, Viviani, était président, en avait délibéré le matin même, ainsi qu’il résulte du discours de Malvy au Sénat, le 23 juillet 1917 ; – et le ministre de la guerre, Messimy, avait déjà signé l’ordre d’arrestation des inscrits du carnet B, « mesure qui devait précéder notre propre mobilisation ».

Ce point spécial du mensonge du gouvernement Poincaré-Viviani, relatif à la mobilisation générale russe, est confirmé d’autre part par les pièces 6 et 17 du Livre bleu anglais, 17 du second Livre belge et 35 et 58 du Livre russe. (Voir à l’Appendice la seconde Lettre de M. Morhardt à la Ligue).

Paléologue rapporte que lorsqu’il alla porter à Sazonow la dépêche de Viviani du 30 : « La France est résolue à remplir toutes les obligations de l’Alliance », Sazonow lui répondit simplement : « J’étais sûr de la France ». C’est un aveu de la partie liée quelques jours avant. Le même jour Viviani donne l’ordre à son ambassadeur à Londres d’informer Ed. Grey que « la France, pas plus que la Russie, n’a la responsabilité de l’attaque », c’en est la confirmation. Nous la retrouverons ailleurs.

Sur ce point, il semble bien qu’il y ait eu tout un enchevêtrement de mensonges pour agir sur l’Angleterre et la décider. Lorsque dans sa fameuse Lettre au roi George V, datée du 31 juillet, Poincaré écrivait à son « Cher et grand ami » :

« Nous avons nous-mêmes, dès le début de la crise, recommandé à nos alliés une modération dont ils ne se sont pas départis », il mentait, puisqu’il avait poussé au contraire la Russie à mobiliser : (Livre russe, n° 55 : « entière résolution du gouvernement français d’agir d’accord », et n° 58 : « la Russie peut compter entièrement sur l’appui de son alliée, la France. ») Et il mentait sciemment, puisqu’il avait par une dépêche de Paléologue du 30 au soir (que l’on a supprimée au Livre jaune) la certitude de cette mobilisation, à telles enseignes que son gouvernement en avait délibéré le matin même du 31, ainsi qu’il a été dit ci-dessus.

N’est-ce pas cette machination que lord Lansdowne a appelé « le complot sinistre pour forcer à la guerre à tout prix » ?

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Le fameux discours de Viviani du 4 août, qu’il appela « un récit véridique des évènements », est comme l’apothéose de la machination dont l’objet était de mener les peuples à la guerre par artifice, forgerie, dissimulation et mensonge. Par exemple, Viviani ne soufflait pas un mot de l’alliance avec la Russie et des conséquences où elle nous entraînait « automatiquement », scion le mot de Saint-Brice. – De même, pour la mobilisation générale russe, il n’en parla pas, bien qu’il ne pût l’ignorer, puisqu’il en avait délibéré en Conseil cinq jours avant ! Le souci de tromper l’opinion pour lui faire accepter la guerre est encore évident ici. La tromperie était aisée : à ce moment, la France et son Parlement ne savaient rien de ce que l’on a appris depuis par la publication du Livre jaune sur l’alliance franco-russe d’une part ; par la déclaration du gouvernement russe du 15 septembre 1917, d’autre part. – Dans sa réponse récente à Gouttenoire de Toury, Poincaré avoue dans Le Matin du 20 décembre 1920, l’une des clauses du traité :

« Si la Russie est attaquée par l’Allemagne, ou par l’Autriche soutenue par l’Allemagne, la France emploiera toutes ses forces, disponibles pour combattre l’Allemagne. »

Mais il s’est bien gardé d’avouer cela dans sa Proclamation du 1er août 1914, comme Viviani s’est bien gardé d’y faire allusion le 4. Ils eussent eu trop peur de n’être pas suivis dans leur guerre. – Pour mener le bœuf ombrageux à l’abattoir, on lui met un sac sur les yeux. Ainsi fit-on du peuple « souverain ».

Non, l’essentiel, le fond des choses fut alors dissimulé avec soin, et Viviani ne donna comme cause à la guerre que « l’agression odieuse et d’une soudaineté calculée » de l’Allemagne. Au même moment, déjà l’Histoire enregistrait un démenti. Mais il nous fut caché ou nous ne le connûmes qu’après coup. La veille, le 3 août, Ed. Grey avait déclaré à la Chambre des Communes :

« Je puis l’affirmer avec la certitude la plus absolue. Si la France est engagée dans la guerre, c’est à cause de son alliance formelle avec la Russie. »

Nos grands tirages du lendemain 4 prétendaient rapporter le discours de Grey ; mais en vain y chercheriez-vous trace de la révélation importante ci-dessus. La censure avouée ne fonctionnant pas encore, il faut donc que ce soit le gouvernement de Viviani qui ait tronqué les communications venant de Londres. L’affreuse machination du mensonge pour la guerre est encore flagrante ici… À la vérité, Le Temps du 4 au tantôt reproduisait la dite révélation, mais trop tard : nos représentants ne purent en prendre connaissance qu’en sortant de la séance où ils venaient d’accorder d’enthousiasme un blanc-seing au gouvernement de guerre ; – à ce gouvernement dont les deux chefs étaient à Pétersbourg dix jours avant pour préparer cela ! – Si les parlementaires socialistes avaient connu à temps l’état de choses révélé par Grey, peut-être ne se seraient-ils pas aussi allègrement laissés rouler par les impostures de Viviani. – Du moins aujourd’hui devraient-ils avoir le courage tonique d’avouer ceci : « Oui, c’est vrai, nous nous sommes laissés tromper !… »

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Sur ce point du déclenchement de la catastrophe, il convient de rappeler ce qu’en a dit M. G. De-martial (Humanité, 26 avril 1920). On ne peut condenser davantage et mieux – et plus modérément – une vérité désormais irréfragable :

« Le 25 juillet, l’ambassadeur d’Allemagne avait dit au ministre des Affaires étrangères de Russie que si la Russie mobilisait, l’Allemagne lui déclarerait la guerre sans délai. M. Sazonoff répondit : Si la Russie se sent sûre de l’appui de la France, elle courra les risques de la guerre. » (Livre anglais, n° 17.)

« Le lendemain, le gouvernement allemand avait déclaré au gouvernement russe : Des mesures militaires de la Russie contre l’Allemagne nous forceront à prendre des mesures analogues, consistant dans la mobilisation de notre armée. Mais la mobilisation signifie la guerre. Comme les obligations de la France envers la Russie nous sont connues, cette mobilisation se ferait à la fois contre la Russie et contre la France. Nous ne pouvons supposer que la Russie veuille déchaîner une guerre européenne semblable. (Documents Kautsky, n° 219.) – Le 30, la France promit à la Russie de remplir toutes les obligations de l’alliance (Livre jaune, n° 101.) Le soir même, l’ordre de la mobilisation russe était lancé. – En promettant son appui si la Russie et en la laissant mobiliser, M. Viviani a permis la guerre européenne, tout simplement. »

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Continuons à montrer ce qu’était cet impudent discours, qui trompa le Parlement et la France pour les faire entrer dans la guerre.

M. Viviani tirait argument de certaines dispositions intérieures prises par l’Allemagne depuis quelques jours, pour établir la préméditation de son « agression que rien n’excuse ». Il disait :