Le père adoptif - Le roi Sihanouk du Cambodge (Extraits)

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Journalistes, diplomates et historiens ont beaucoup écrit sur le roi Norodom Sihanouk du Cambodge. Mais aucun observateur n’a publiquement abordé certaines facettes pourtant essentielles de la personnalité de l’être humain.
Sous la carapace de l’homme d’Etat, quelles sont les caractéristiques de la psychologie de la personne privée ? Quels ressorts lui ont permis de survivre aux cruels tours du destin puis de combattre jusqu’à réussir à se remettre en selle, un exploit salué sans réserve par le concert des nations ?
C’est précisément ce que ce livre met en lumière. Il adopte un angle subjectif pour évoquer son enfance et son adolescence. Il éclaire d’une lumière non-conventionnelle ce que les experts en relations internationales n’ont pas décelé chez l’homme qui occupa le devant de la scène politique d’avril 1941 à octobre 2004.
John Gunther Dean, l’ambassadeur américain qui a dû fuir Phnom-Penh en 1975, est l’une des rares personnalités politiques à avoir saisi la vraie nature du roi Sihanouk. Il a souhaité préfacer le livre de Tipram Poivre.
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Publié le : mardi 23 avril 2013
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Tipram Poivre
LE PÈRE ADOPTIF
Portrait insolite du roi Sihanouk du Cambodge
À celui qui me donna plus que la vie.
SOMMAIRE
Dédicace
Préface
Chapitre 1 : Vers le ponant
Chapitre 2 : Le fruit de l’amour
Chapitre 3 : La chrysalide
Chapitre 4 : Les premiers rugissements
Chapitre 5 : La mâchoire du lion
Chapitre 6 : La raison du plus fort
Chapitre 7 : L’iniquité
Chapitre 8 : L’adieu
Index
Au sujet de l’auteur
Copyrights
*~*~*~*~*
Préface
Au moment où le roi Sihanouk quitte ce monde, je tiens à témoigner du rôle
essentiel et positif qu’il a joué sur la scène internationale durant la seconde partie du
XXe siècle.

Je l’ai connu en 1953, lorsque j'étais chef a.i. de la Mission d'Assistance
Économique à Phnom Penh. Je croyais comme lui à la nécessité du développement
économique et social. Je peux même affirmer qu’en 1953-54, par l'intermédiaire de la
France, les États-Unis finançaient la mise en place d'une armée cambodgienne destinée
à défendre le pays et à soutenir la marche vers l'indépendance khmère.

Sihanouk savait que le salut du Cambodge se trouvait dans la neutralité, et il a
toujours défendu les intérêts stratégiques de son pays. Il était nationaliste et s’est efforcé
de maintenir son pays hors de la guerre d'Indochine. Comme il avait raison !

Sihanouk était le genre d’homme que les Manichéens ne pouvaient pas comprendre.
Malheureusement, à cette époque, l'Occident, et les États-Unis les premiers,
partageaient le monde entre pro communistes et anti communistes. Les États-Unis
étaient tout à fait opposés au neutralisme. Sous Sihanouk, le Cambodge n'était ni pro ni
anti communiste. Il était un petit pays situé entre deux rivaux, la Thaïlande et le
Vietnam, et il n'avait qu'un seul défenseur dans la région, la Chine. En Europe, il
bénéficiait du soutien du Général Charles de Gaulle.

Le coup d'État du Général Lon Nol en 1970 a été perçu par Sihanouk comme une
trahison. Il s’exila à Beijing, non par amitié pour ce pays, mais parce qu'il était
convaincu que la lutte des trois pays d'Indochine pour l'indépendance ne pouvait être
arrêtée par l'intervention des États-Unis.
Sihanouk a été critiqué pour sa décision de se réfugier à Beijing et d’accepter le
soutien des Khmers Rouges. Peut-être voyait-il dans les Khmers Rouges de cette époque les défenseurs de l'indépendance cambodgienne, non soumis à aucune influence
étrangère.
Je crois qu'avec le temps, il est devenu plus critique des actions des Khmers
Rouges. Mais les féroces bombardements américains au Cambodge, qui faisaient
beaucoup de morts civils, l'ont persuadé de ne pas rompre avec les Khmers Rouges. Il
faut ajouter que Sihanouk avait de longue date souffert de la CIA et qu’il se méfiait du
rôle néfaste de cette organisation. Sihanouk a même écrit un livre sur ses mauvaises
relations avec la CIA.

Le devoir d'un chef d'État est de défendre les intérêts à long terme de son pays et de
son peuple. Dans ce sens, Sihanouk a été parmi les plus grandes figures de son temps, et
un visionnaire. Le rôle des petits pays est, si possible, de rester en dehors des conflits
que se livrent les grandes puissances.
Le roi Sihanouk fut un Neutraliste jusqu'à la fin de sa vie. Il voyait dans Bandung
puis dans le Mouvement des Non-alignés - dont il fut l'un des pères-fondateurs - la voie
à suivre pour échapper à un désastre militaire et rester indépendant.
Hélas, l'Occident, et surtout les États-Unis, n'appréciaient pas cette politique. Pour
ma part, j’approuve entièrement le roi Sihanouk, et suivant son exemple, je crie :
Que vive l'esprit de Bandung !

Je suis honoré d'écrire ce témoignage en faveur de mon ami Sihanouk, et j'espère
qu'avec le temps l'histoire lui donnera raison.
Paix à son âme.

Respectueusement,
John Gunther Dean
Ambassadeur des Etats-Unis d'Amérique au Cambodge (1974 à 1975) 1 – Vers le ponant
« Les nouvelles ne sont pas très bonnes aujourd'hui. »
Si la reine, sa mère d'adoption, commence son message par ces mots
précautionneux, c'est que la situation est sérieuse, pensa Ti avec effroi. Elle délaissa sa
tablette internet pour chercher dans un coffret rangé à l'abri de la lumière un petit flacon
d'huile essentielle de pruche aux vertus sédatives éprouvées, car elle devinait que la
situation exigerait sang-froid et discernement. Elle fit couler deux gouttes d'un liquide
pâle dans le creux de ses coudes et frictionna vigoureusement la peau de son poing
fermé. Elle ingéra à larges goulées les molécules odorantes, inspirant et expirant
bruyamment jusqu'à l'étourdissement, le regard rivé sur le croissant de lune qui se
découpait dans le ciel de Paris. Puisque cette virgule argentée a le pouvoir de soumettre
à ses caprices le phénomène des marées, pria-t-elle, elle saura aussi enrayer les périls
sur terre, si un cœur sincère le lui demande avec force.
Quand son pouls commença à s'assagir, Ti reprit la lecture du courrier reçu de
Beijing en épluchant chaque phrase pour déceler le danger peut-être tapi derrière la
banalité apparente. L'épée de Damoclès menaçait de se détacher, et la reine l’annonçait
sur la pointe des pieds pour ne pas créer d’affolement, ou pour endiguer son propre
sentiment de panique. Le roi Sihanouk, le père adoptif de Ti, approche de ses 90 ans et
doit affronter un quatrième ou cinquième cancer, elle ne sait plus trop, car elle n'en est
plus à les compter. L'issue maintes fois redoutée est-elle devenue inéluctable ?
S'apprête-t-on à mettre un point final à l'existence de l'homme à qui elle doit tant ? Cette
éventualité lui transperça l’abdomen même si, elle en avait conscience, ce n'était rien
d'autre que l'aboutissement naturel de toute vie terrestre.
Elle se força à visualiser ce qui se préparait. Dans la moiteur tropicale, le catafalque
aménagé sous un dais orné de longues tentures de brocart, les oriflammes immaculées,
les candélabres en bronze, les flammes tremblotantes des cierges reflétées par la
vaisselle en argent massif. Les gerbes de tubéreuses, de frangipaniers et de jasmin
dressées en haies aux effluves capiteux, les vasques d'eau lustrale, les vapeurs sucrées
de la cire en fusion, les bâtons d'encens incandescents versant leurs larmes de cendre.
Les rangées monotones de bonzes psalmodiant les invocations rituelles, le glissement des pieds nus sur les tapis, l'assemblée vêtue de blanc, les mines compassées, les
reniflements de circonstance. Dehors, de l'autre côté de la rue, le tintamarre des
charpentiers érigeant le soubassement du bûcher funéraire avec des marteaux, des
perceuses et des scies.
Ti décida qu'elle n’assisterait pas aux cérémonies de la crémation tant la perspective
de côtoyer certains princes et princesses de sang la révulsait. La cupidité de ces gens est
insatiable, leurs fantasmes sont à l’échelle de leur voracité, et leur suffisance les rend
insensibles à l'amoralité de leur conduite. Coupe illégale de bois précieux, détournement
de fonds destinés à la Croix-Rouge cambodgienne, passe-droits, népotisme, trafic
d'influence en tous genres, rien ne les choque. Tandis que le plus grand nombre se débat
pour survivre, les altesses royales mènent grand train. Elles rivalisent d'extravagances
pour aligner orgueilleuses villas, berlines haut de gamme, 4x4 toutes options, opérations
de chirurgie esthétique, maîtresses et gigolos. À moins qu’elles ne soient occupées à
gambader d'un bout à l'autre des fuseaux horaires pour s'acheter des avions, des bijoux
ou quelque nouvelle fantaisie dispendieuse.
Comme si des hommes, des femmes et des enfants n'avaient pas péri sous le feu
des B-52 américains, comme si la démence khmère rouge n'avait pas ensanglanté à
jamais l'histoire de l'humanité, les égocentriques se pavanent dans les meilleurs palaces
avec la vulgarité des parvenus. Le chatoiement de la soie et l'or des bijoux qui enserrent
leur corps gavé de concussion ne masquent pas leur vénalité. Ils n'en ont cure. Partout
où ils passent, lèvres pincées et torses bombés, ils arborent sur eux les flétrissures de
leur ignominie en exigeant mille courbettes. Il ne leur traverserait pas l'esprit que leur
seul droit est d’être des modèles de vertu et de panser les plaies de leur pays.
Il existe tout de même quelques exceptions, des êtres intègres que les sirènes de la
corruption laissent de marbre tels que la reine Monique et ses deux fils, le prince
Narindrapong qui dénonça très tôt l'inanité des classes aisées, et le roi Sihamoni qui fut
élu par le Conseil de la Couronne en 2004. La plupart des gredins qui ont occupé, ou
occupent, des charges élevées se vautrent à qui mieux mieux dans la forfaiture. Ils
s'enrichissent à grandes pelletées de pots-de-vin, sans commisération pour les drames de
leur peuple mutilé par les injustices, sans une pensée pour l'image avilissante qu'ils
donnent de l'élite cambodgienne. Ils aspirent à engranger toujours plus d'argent et, bardés des titres les plus ronflants, s'empressent de satisfaire les exigences de ceux qui
veulent bien enduire de graisse véreuse leurs princières mains.
Vendre leur honneur aux multinationales qui pillent le Cambodge ne rassasie pas
leur féroce appétit. Depuis la dégradation de la santé du roi Sihanouk, les vautours
affûtent leurs griffes pour arracher tout ce qu'ils pourront de l'héritage qu'ils croient
fabuleux. Ils ne peuvent se figurer que, hormis un maigre compte bancaire à Paris, rue
Saint-Lazare, le roi ne possède rien à l'étranger. Dès le début des années 80, il avait fait
don à l'Unicef de son modeste pavillon de Mougins situé en bordure de la Nationale 7.
Quant à la somptueuse demeure pékinoise, l'ancienne Légation française où le roi réside
quand il se rend en Chine, elle est mise à sa disposition par le gouvernement chinois
mais reste la propriété de la Chine.
À une époque où la presse dévoile au monde entier l'étendue scandaleuse des
richesses indûment amassées par certains chefs d'État et par ceux qui détiennent une
parcelle de pouvoir, Ti était fière de se dire que ni l'or ni aucune possession matérielle
n'ont jamais fait tressauter de désir le cœur du prince-roi Sihanouk, l'esprit de lucre lui
étant totalement étranger. Elle espérait que, le moment venu, il se trouverait des
personnes suffisamment impartiales et courageuses pour reconnaître l’exemplarité de
son père adoptif.

[…]
Les partisans du prince se félicitaient déjà de la générosité de la France, en
particulier Khek Vandy qui était en contact direct avec le palais de l'Élysée par le
truchement de Jean-David Levitte. Mais le prince raconta à ses supporters une anecdote
qui remontait aux années soixante, à l'époque bénie où le Cambodge était encore un îlot
de paix entouré de pays dévastés par la guerre. Le prince se trouvait dans un restaurant
gastronomique de la côte d'azur, probablement par une journée splendide baignée de la
lumière irisée propre à ce coin de paradis qui inspira tant de peintres et d'écrivains.
À une tablée voisine, des clients le prirent pour l'ancien empereur vietnamien Bao-Dai
et lui reprochèrent vertement de vivre sur un grand pied avec l'argent des contribuables
français. Il réagit à leur grossièreté avec une courtoisie suave en les informant qu'il était
Norodom Sihanouk du Cambodge, que la République française ne subvenait pas à ses besoins et qu'il payait lui-même ses factures avec son traitement de chef d'État versé par
le Royaume du Cambodge. Le souvenir de cet incident fut la principale raison pour
laquelle il renonça à s’établir en France puisque de toute évidence, même dans les
hypothèses les plus optimistes, la publication à venir de ses mémoires ne lui permettrait
pas de faire face au coût de la vie. Il refusa d’être une charge pour la France et regagna
Beijing. Une telle décision s'accorde mal avec le portrait du profiteur cynique parfois
brossé par ses détracteurs.
Contrairement au titre de Prince changeant décerné par la presse, il ne transigeait
jamais avec ses principes. Un exemple éclatant de sa constance était son parti pris de
transparence, qu’il poussa au paroxysme lorsque l'argent afflua à nouveau.
En 1982, la mort dans l’âme, il céda aux pressions conjuguées de l'ANASE (Brunei,
Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande), de la Chine et des États-Unis.
Il accepta la présidence d’un gouvernement de Coalition tripartite comprenant, outre la
composante sihanoukiste, celle du libéral Son Sann, soutenue par Washington, et celle
du Khmer rouge Khieu Samphan, soutenue par Beijing. Ses nouvelles responsabilités
s'accompagnaient d'un budget de fonctionnement dont il pouvait user à sa guise. Il mit
un point d'honneur à inscrire toutes ses dépenses, y compris les plus menues, dans des
cahiers qu'il faisait régulièrement remettre aux pays donateurs. Il va sans dire que
l'original des factures acquittées y était soigneusement agrafé. La curiosité inquisitrice
des journalistes italiens lui fournit une occasion inattendue de rendre publique cette
habitude érigée en règle draconienne.
Cela se produisit vers la fin de l’été 1985, lors d'un déplacement effectué à Rome
sur l’invitation du gouvernement de Bettino Craxi. Outre une émission en direct dans les
studios de Rai Uno, puis une conférence de presse au Grand Hotel où il était descendu,
le prince avait accepté de recevoir deux journalistes en tête-à-tête. Contre toute attente,
ils l’interrogèrent à peine sur son programme politique et sur l’audience privée avec le
pape Jean-Paul II qui aurait lieu le lendemain à Castel Gandolfo.
Ils étaient surtout intéressés par des sujets pécuniaires et firent des remarques
chargées de sous-entendus sur le palace où l'interview se déroulait. Le prince eut beau
expliquer que les activités du gouvernement de Coalition étaient financées par la Chine,
les États-Unis et la France, les reporters étaient dubitatifs et reposaient les mêmes
questions sur sa supposée fortune personnelle, d’un ton désobligeant. Finalement,

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