Réflexions adressées par le comte de SAN*** à Messieurs les auteurs du Journal de Lausanne, sur les malheurs de la Maison Royale des STUARTS

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Journal de Lausanne, mars 1788Comte de SanoisRéflexions adressées par le comte de SAN*** à Messieurs les auteurs du Journalde Lausanne, sur les malheurs de la Maison Royale des STUARTSRéflexions adressées par le comte de SAN*** à Messieurs les auteurs du Journalde Lausanne, sur les malheurs de la Maison Royale des STUARTSJ’avais, Messieurs, entendu parler, quelquefois, des droits prétendus du roid’Angleterre sur les sels des îles de Ré et d’Oléron, du Pays d’Aunis et de laSaintonge, en France. J’étais inaccessible à l’opinion généralement répandue,dans cette partie du Royaume, que ce prince tenait ces droits de sesprédécesseurs et en percevait le produit même en temps de guerre ; époquenécessaire de la suspension de tout droit et de tout revenu, dépendant d’unepuissance ennemie, jusqu’à l’époque d’un traité de paix.Une curiosité très naturelle m’a porté à approfondir cette opinion si contraire à lanature des choses. Et ce que vous croirez difficilement, parmi tant de personnespréposées à la perception de ces droits imaginaires pour ce prince, je n’en aitrouvé qu’une seule (le subdélégué de l’île de Ré) qui, après bien des recherches,s’est trouvé en état de me fournir les détails qui remplissent cette Lettre.Il ne faut souvent qu’une anecdote, MM., pour caractériser un prince ou la périodede sa vie qui l’a vu naître. Celle que j’ai à mettre sous vos yeux est, à mon gré, trèspropre à peindre ces crises funestes où les Rois, même, ne peuvent pas exercer ...
Publié le : jeudi 19 mai 2011
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Journal de Lausanne, mars 1788 Comte de Sanois
Réflexions adressées par le comte de SAN*** à Messieurs les auteurs duJournal de Lausanne, sur les malheurs de la Maison Royale des STUARTS Réflexions adressées par le comte de SAN*** à Messieurs les auteurs du Journal de Lausanne, sur les malheurs de la Maison Royale des STUARTS
J’avais, Messieurs, entendu parler, quelquefois, des droits prétendus du roi d’Angleterre sur les sels des îles de Ré et d’Oléron, du Pays d’Aunis et de la Saintonge, en France. J’étais inaccessible à l’opinion généralement répandue, dans cette partie du Royaume, que ce prince tenait ces droits de ses prédécesseurs et en percevait le produit même en temps de guerre ; époque nécessaire de la suspension de tout droit et de tout revenu, dépendant d’une puissance ennemie, jusqu’à l’époque d’un traité de paix. Une curiosité très naturelle m’a porté à approfondir cette opinion si contraire à la nature des choses. Et ce que vous croirez difficilement, parmi tant de personnes préposées à la perception de ces droits imaginaires pour ce prince, je n’en ai trouvé qu’une seule (le subdélégué de l’île de Ré) qui, après bien des recherches, s’est trouvé en état de me fournir les détails qui remplissent cette Lettre. Il ne faut souvent qu’une anecdote, MM., pour caractériser un prince ou la période de sa vie qui l’a vu naître. Celle que j’ai à mettre sous vos yeux est, à mon gré, très propre à peindre ces crises funestes où les Rois, même, ne peuvent pas exercer, avec succès, les sentiments de la générosité et de l’amitié, ou si vous voulez, cette habitude du bonheur qui les rend souvent si froids sur l’abaissement et la misère de leurs semblables ; ce qui n’est point indigne de la majesté de l’Histoire et peut leur être utile ; car les traits qui présentent un spectacle à la politique et un exemple à la morale ont eu, dans tous les temps, sur les hommes, un ascendant qu’ils n’ont pas encore méconnu. En 1633, le cardinal de Richelieu ayant besoin d’argent fit créer onze offices de gardes et contrôleurs jurés, mesureurs de sel, dans l’étendue des ports, havres et gouvernements de Brouage, Oléron, Ile de Ré, Marennes et La Rochelle, avec attribution de huit sols par muid de sel, pour tenir lieu de gages à ces officiers. La finance de ces offices fut fixée à 403 531 livres. Ce ministre, qui a fait tant de bien aux rois de France et tant de mal à leurs sujets, prévit que cette opération produirait immanquablement un intérêt considérable aux titulaires de ces offices, et les fit acheter, pour lui, par un nommé Michel Masle, prieur des Roches, qui en a joui jusqu’à sa mort, et les a transmis aux héritiers de ce ministre. C’est actuellement M. le maréchal de Richelieu qui les possède. Le même besoin, sans cesse renaissant, dans un Etat agité au-dedans et au-dehors, fit faire en 1650 une augmentation considérable de ces offices ; on en créa de nouveaux sous le cardinal Mazarin qui, moins grand, moins cruel, mais plus avide que son prédécesseur, succomba aux mêmes appâts et les acheta sous un nom supposé. Il en donna quelques-uns en dot à sa nièce, Anne-Marie Martinosi, qui épousa le prince de Conti, et le reste demeura au duc de Nevers, qui s’en trouve aujourd’hui seul propriétaire, par la vente que lui en a faite, il y a quelques années, S. A. S. Mgr. le prince de Conti. En 1690, l’infortuné roi Jacques étant de retour d’Irlande sans espoir de rétablissement, Louis XIV, devenu moins généreux en vieillissant, ou plus pauvre en terminant la guerre, vit bien que ce nouvel hôte allait former une charge pour l’Etat, et il pensa à subvenir, d’une manière moins onéreuse, à la subsistance et à l’entretien de cet infortuné prince, en réunissant différentes parties éparses. On glana partout, et de quelques lambeaux rassemblés, on forma un fond suffisant pour sa dépense. On créa, entre autres choses, pour lui, une nouvelle charge de contrôleur mesureur de sel, dont il a joui jusqu’à sa mort. Le chevalier de Saint-George, son fils, l’a possédée après lui ; et ce n’est qu’après son séjour à Rome, qu’il l’a aliénée en faveur du comte de Dombao et de la comtesse d’Inverness qui en sont actuellement titulaires. C’est précisément le revenu de ce petit office qu’on appelle les droits du roi d’Angleterre. Après avoir lu, Messieurs, l’histoire de l’infortunée famille Stuart, après avoir vu les malheurs accumulés qui l’ont rendue célèbre, depuis qu’elle a paru sur la scène du monde, vous n’auriez pas cru qu’il eût été possible d’ajouter à ses disgrâces ; il lui manquait cependant encore de voir un de ses rois obligé de prendre, en France, une charge de mesureur de sel pour vivre. N’est-ce pas là le pendant de ce roi de Syracuse qui se fit maître d’école à Corinthe pour éviter la misère ? Adieu, Messieurs ; la nature et la fortune ont semé l’adversité sous les pas des rois comme sous ceux des sujets, et c’est un bonheur pour l’humanité quand ils ont vécu
à son école, comme l’immortel Henri IV.
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