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Souvenirs d'un combattant

De
674 pages
Mémoires d’un combattant de la guerre de 1914-18, Roger Cadot, mobilisé comme sergent, sillonnant le front avec une responsabilité écrasante, et l’angoisse omniprésente de la mort. Ce témoignage unique d’un homme pris dans les tourments de la guerre, rend palpable la réalité historique d’un conflit qui a profondément marqué l’imaginaire collectif. Pendant ses années de guerre, Roger Cadot noircit ses carnets de notes et de croquis dont il commence la retranscription entre 1920 et son retour de captivité en 1941. Michel, le dernier fils de Roger Cadot, se propose de nous faire découvrir ce chef-d’œuvre qui décrit, avec justesse et sensibilité, le quotidien de cette guerre qu’on appelait “la der des der”...
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Souvenirs
d’un combattant Roger Cadot










Souvenirs
d’un combattant



















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IDDN.FR.010.0114638.000.R.P.2009.030.40000




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2010


Par un de ces beaux soirs dont nous rêvons encor,
Nous savourions la paix dans la nuit survenue,
Quand un grand coup de foudre, illuminant la nue,
Fit du calme horizon un tragique décor.

« Il faudra bien », Chants dans la tempête, Roger Cadot, 1942.
7


Amours errants, laissez-nous seuls
Tisser lentement les linceuls
De nos jeunesses condamnées.

« Avril », Chants dans la tempête, Roger Cadot, 1942.



Avant-propos



Ces souvenirs ont été écrits pour une très petite part au
lendemain de la guerre de 1914-1918 et pour le reste entre 1940
et 1945, c’est-à-dire vingt-cinq ans et plus après les événements
qu’ils relatent.
Les risques d’erreurs augmentent évidemment avec le laps
de temps qui s’écoule ainsi entre les faits et leur narration. Mais
j’ai eu pour les éviter, dans toute la mesure du possible, quatre
excellents points de repère : mes carnets qui ont noté
quotidiennement les événements dont j’ai été témoin pendant la guerre,
toute la correspondance échangée à l’époque entre mes proches,
mes amis et moi-même, que j’ai conservée entière, de
nombreux documents relatifs aux opérations militaires, et enfin mon
excellente mémoire.
J’ai écrit aussi objectivement que j’ai pu. J’ai été souvent
sévère dans mes appréciations, mais je me suis efforcé de l’être
autant vis-à-vis de moi-même qu’à l’égard des autres. Devant le
grand drame de la guerre, les petites roueries destinées à
montrer tel ou tel épisode sous un jour avantageux ou à dissimuler
certaines faiblesses, outre qu’elles sont malhonnêtes, me
paraissent puériles.
Il m’est arrivé de reconstituer des conversations, des
dialogues, en serrant d’aussi près que possible le souvenir que j’en
avais gardé, quand je ne les avais pas notés aussitôt. Il ne
saurait s’agir, en de tels cas, d’une reproduction rigoureuse des
propos qui ont été tenus, mais surtout d’en restituer
l’atmosphère aussi fidèlement que possible. Je m’y suis efforcé
en toute bonne foi, comme aussi de retracer sans les déformer
les caractères des hommes qu’il m’a été donné de connaître de
près, ou du moins de les dépeindre comme je les voyais.
J’ajoute que, ces souvenirs n’étant pas destinés à être
publiés, je n’ai eu à garder dans mes jugements, aucun des
ménagements qui gênent les auteurs de mémoires et de
souve11 nirs, tenus ou désireux de les faire connaître rapidement. Tel
quel, cet ouvrage donne, je crois, une image exacte de la vie
d’un régiment français pendant la Première Guerre mondiale.

Roger Cadot.
12





Neufchâteau – départ
erLe samedi 1 août 1914, en rentrant de mon bureau pour
déjeuner, je trouvai ma femme en pleurs, qui me tendit un papier
arrivé dans la matinée. C’était un petit carton imprimé, orné à
gauche de deux drapeaux tricolores, identique à ceux qui
m’avaient, à plusieurs reprises, convoqué pour des périodes
d’instruction militaire. Mais les mentions manuscrites
différaient des précédentes, sur deux points importants : au lieu de
fixer une date d’arrivée précise et éloignée, le carton
m’enjoignait de partir « immédiatement et sans délai » pour
Neufchâteau (Vosges). Et la ligne où devait être marquée la
durée de la période était restée en blanc.
L’événement ne me surprenait pas. Dans la matinée, j’avais
su qu’une grande partie du personnel des banques et des
journaux avec lesquels j’étais en relation avait reçu des
convocations semblables. Des coups de téléphone, venus de
gens renseignés, ne laissaient aucun doute sur l’imminence de
la mobilisation. « Ce n’est pas encore la guerre », disait-on pour
se rassurer. Mais rapidement les illusions se dissipaient.
L’espoir, jusqu’au dernier moment, avait été tenace. J’avais
er reçu dans cette matinée du 1 août, la visite d’un camarade de
Bordeaux avec qui j’avais passé à Toul plusieurs périodes
d’instruction et qui venait me souhaiter le bonjour en passant
par Paris pour se rendre en Champagne, où habitaient ses
parents. Il fut fort surpris quand je lui dis que je craignais bien
qu’il ne pût poursuivre son voyage jusqu’au bout. Il ne se
doutait de rien et c’est tout juste s’il ne trouva pas mon
avertissement ridicule. Je le quittai en l’assurant que je
souhaitais fort me tromper, mais que je ne serais guère surpris si nous
nous retrouvions sous peu à la caserne de Neufchâteau, où son
fascicule de mobilisation l’invitait aussi à se rendre.
Le carton que me tendait ma pauvre Madeleine ne m’étonna
donc point. Mais j’étais pris un peu de court, car le fascicule
13 rouge encarté dans mon livret militaire ne prévoyait mon
eme barquement que le 2 jour de la mobilisation. Or, la mobilisation
n’était pas encore décrétée, et j’étais convoqué «
immédiatement et sans délai ».
Mon parti fut vite pris : j’emploierais l’après-midi du samedi
à régler mes affaires les plus urgentes et je partirais le
lendemain matin dimanche à la première heure.
Je passai donc le restant du samedi à Paris, où je fis avec ma
femme plusieurs courses nécessaires, et pris congé de quelques
intimes. Je vins serrer la main à mon ami l’architecte Ladmiral,
qui tomba des nues quand je lui annonçai que je partais et que la
guerre semblait maintenant inévitable. Il brandissait
L’Humanité dont les articles, tout frémissants encore de
l’assassinat de Jaurès, s’évertuaient à masquer l’approche de la
catastrophe. La guerre ! Mais ce n’est pas vrai, mais personne
ne voudra se lancer dans cette horreur ! Les socialistes…
Ah oui ! Les socialistes ! Quand je sortis de chez Ladmiral,
qui voulut m’accompagner un bout de chemin, déjà les colleurs
d’affiches apposaient sur les murs de l’avenue d’Orléans les
placards de la mobilisation, dont le premier jour était fixé au
dimanche 2 août, c’est-à-dire au lendemain même. Mon ami dut
se rendre à l’évidence, et soudain lui apparut que lui aussi allait
partir, qu’il avait des dispositions à prendre… Nous nous
quittâmes le cœur serré.
Le soir, un autre ami, journaliste comme moi, le fin et
caustique Alfred Maugé, m’apporta une nouvelle preuve de cet
entêtement qu’on mettait en France à espérer contre tout espoir :
« Vous partez », me dit-il, « mais vous reviendrez bientôt. Les
gouvernements bluffent de part et d’autre pour s’intimider, mais
au fond personne ne veut la guerre, personne n’a intérêt à la
faire. Je me refuse à croire que tout ne finira pas par s’arranger,
ce serait par trop absurde. L’Allemagne, la France, la Russie,
l’Autriche, peut-être l’Angleterre, s’entre-dévorant pour la
question serbe ! Allons donc ! Si bêtes que soient les hommes,
ils ne le sont tout de même pas à ce point !… »
Ainsi pensaient beaucoup de gens, non seulement en France,
mais dans le monde entier, au moment où l’Europe roulait vers
l’abîme, entraînée par une force d’heure en heure plus
irrésistible.
14 Le dimanche au matin, après une nuit à peu près blanche, je
revêtis mes plus vieux habits, me coiffai d’une casquette et,
ayant embrassé une dernière fois ma femme éplorée, je partis,
emportant pour tout bien quelques pièces d’or et un sac où elle
avait mis, avec un peu de linge, de menues provisions de route.
Au bruit de la porte se refermant derrière moi, il me sembla
qu’un rideau tombait sur le premier acte de ma vie, qu’allaient
suivre des jours autrement tragiques. Je pensai aussi au déclic
de la guillotine.
Ma carte de convocation ne m’indiquait aucun lieu
d’embarquement. Mais comme sur mon fascicule de
mobilisation, il était dit que pour gagner Neufchâteau je devais prendre
un train à Charenton, à la rue de l’Embarcadère, je m’engouffrai
dans le métro à la gare St Lazare, pour tâcher d’y parvenir. Les
voitures étaient moins encombrées que je ne l’aurais cru. Des
marchandes des Halles y discutaient avec animation, parlant du
départ de leur mari ou de leurs fils.
« C’est-y Dieu possible », gémissait une grosse matrone
blonde et mafflue, « une chose pareille ! Mon homme qui disait
toujours que ça n’arriverait pas, le v’la qu’est su l’cas d’partir.
Il est d’la territoriale, heureusement ! »
« Y veulent la guerre, ya pas », dit une autre plus haineuse,
sans spécifier de qui elle parlait. « La sueur du pauv’monde leur
suffit pas, leur faut maintenant la peau. »
« C’est tout comme en 70 », disait une petite vieille toute
sèche et menue, « vla déjà les denrées qui raugmentent, le beurre
est à trois cinquante. Que ça dure un peu, vous verrez le prix du
pain. »
« On ne connaissait pas son bonheur jusqu’à présent »,
soupira la grosse blonde. « C’est maintenant que la misère va
commencer ! »
Ces jérémiades m’agaçaient, et c’est avec satisfaction que je
quittai les catacombes du métro pour chercher, à la Bastille, un
véhicule en partance pour Charenton. Les tramways venaient de
suspendre leur trafic, mais j’eus la chance de pouvoir sauter
dans un des derniers qui rentraient. Vers 9 heures du matin,
j’arrivai à la gare de l’Embarcadère, devant laquelle se tenait un
adjudant morne et désœuvré. Il voulut bien regarder mes
papiers, mais quand il eut compris que je venais prendre le train
dans sa gare, et que je n’étais que sergent, il me déclara tout net
15 que je ne comprenais rien à rien, que j’aurais dû prendre le train
à la gare de l’Est et m’engagea à m’y rendre au plus vite sous
peine d’encourir les plus graves sanctions. Un train longtemps
attendu me ramena à la gare de Lyon.
Là, c’était la cohue. Une foule de plusieurs milliers
d’hommes se pressait aux portes, aux guichets, sur les quais.
Les employés débordés, affolés, essayaient d’endiguer le flot
qui envahissait tout. La foule était si compacte que j’hésitai à
m’y engager pour sortir de la gare et, saisissant au passage un
employé à casquette ceinturée de blanc, je lui demandai si pour
aller à Neufchâteau je ne pourrais pas passer par la ligne de
Lyon.
« Si fait », me répondit-il, « voilà un train qui part dans une
demi-heure. Vous changerez à Dijon ! Faites vite et tâchez de
trouver de la place ! »
Le train était plein jusqu’aux filets. Je pus cependant
m’introduire dans le couloir d’un wagon où l’on s’écrasait déjà.
Manœuvrant habilement, je réussis à poser mon sac sur le
plancher, entre quatre paires de jambes et en gagnant centimètre par
centimètre l’espace nécessaire à l’exécution de ma manœuvre,
je parvins, au bout de quelques minutes, à me trouver assis, près
d’une paroi qui me servait de dossier. Satisfait d’être assuré,
pour la durée indéterminée du voyage, d’un confort relatif, je
sortis de ma poche la pipe de bruyère que j’avais pris la
précaution d’acheter la veille, et je m’enveloppai de nuages de fumée
en méditant sur les incroyables événements qui bouleversaient
le monde.
Ainsi, cette chose qui à tant de bons esprits paraissait il y a
seulement huit jours archaïque, impossible tellement elle était
monstrueuse, la guerre, était imminente. Qu’elle pût encore être
évitée, l’espoir m’en avait quitté dès le jeudi, jour où
l’empereur d’Allemagne avait ordonné la mobilisation
allemande.
J’étais ce jour-là sur les boulevards, poussé, comme tous, par
cette soif de nouvelles que tout le monde éprouvait, ce besoin
d’être dehors, de se mêler aux groupes, de se sentir plus près
des autres. La menace du péril commun resserrait la solidarité
nationale. J’avais vu, alors, le Paris des grands jours, si différent
du Paris des manifestations et de la politique : un Paris
silencieux, grave, recueilli, résolu. Des groupes qui emplissaient les
16 rues, pas un cri ne sortait. Une inhibition soudaine avait fait
taire les rires, la gouaillerie, les propos frondeurs, tout ce
brouhaha d’insouciance, de gaieté légère, de critiques frivoles, qui
donnait à Paris sa physionomie habituelle. J’avais vu, devant les
transparents des journaux, miroirs où se reflétaient les
pourparlers des chancelleries, les visages assombris des hommes, les
yeux rouges des femmes, j’avais entendu des réflexions brèves,
concentrées : « Cette fois, ça y est ! Tant pis !… On ira. Il fallait
que ça finisse… »
Il fallait bien en effet que cela finît. On ne pouvait pas
continuer à vivre dans cette atmosphère à haute pression, où la
politique européenne se trouvait depuis huit jours. Seulement,
maintenant c’était le saut dans un inconnu effrayant, comme si
un abîme s’était ouvert tout d’un coup devant nos pas. La
guerre ? Qui pouvait dire ce qu’elle serait ? Pour la première
fois, je sentis profondément que je n’y avais pas assez pensé,
que je m’étais endormi dans une fausse et égoïste sécurité, que
je ne méritais pas les galons de sergent que j’allais porter.
J’aurais à commander des hommes, peut-être une section.
Saurais-je le faire ? Il ne suffit pas d’être décidé à faire son devoir,
il faut en être capable. La conscience ne supplée pas la science.
D’avoir envisagé légèrement le devoir militaire me parut grave.
Je résolus d’apprendre tout ce que j’ignorais et qui m’était
nécessaire pour remplir convenablement mes fonctions nouvelles.
Mais n’était-il pas trop tard ?
Déjà, l’imminence du danger de mort accusait les
différences de caractère. Les hommes chantaient, buvaient, criaient,
d’autres restaient silencieux et mornes. Devant moi, un petit
employé en casquette, qui venait de quitter sa femme,
sanglotait, la figure cachée dans son mouchoir. Quelques-uns
causaient entre eux des événements, avec une apparence de
calme.
La principale raison d’espérer qui s’affirmait dans les propos
était que la guerre serait courte. On s’attendait à un choc
formidable. « Mon frère a de la veine », disait une voix, « il ne part
que le douzième jour de la mobilisation. D’ici qu’il arrive dans
la bagarre, tout sera peut-être fini ! »
Vers onze heures, notre train démarra lentement,
accompagné par les acclamations des braillards, emportant lui-même des
fusées de cris d’adieux, de chansons, d’éclats de rire, qui
mas17 quaient les sourdes inquiétudes. On passa les banlieues, les
coteaux ensoleillés de l’Ile de France et de la Champagne. La
chaleur était étouffante. Les conversations s’étaient peu à peu
éteintes. Le train emportait vers l’Est son lourd chargement
d’hommes tassés, accablés, tenaillés secrètement par
l’appréhension du lendemain menaçant.

A six heures et demie, j’arrivai à Dijon, heureux d’échapper
à cette lourde somnolence et de me dégourdir les jambes. Mon
train, en direction de Neufchâteau, ne repartait qu’à neuf heures.
J’en accueillis la nouvelle avec plaisir. Il me semblait que ces
trois heures d’attente prolongeraient d’autant mon existence, car
je ne doutais pas qu’aussitôt arrivé à Neufchâteau je marcherais
au canon, et alors il était possible que mes moments fussent
comptés. Trois heures de répit m’apparaissaient comme une
grâce inespérée, et c’est en goûtant la jouissance de me sentir
bien vivant que je parcourus les rues de la vieille cité
universitaire.
La quiétude provinciale en avait disparu. Des gens
emplissaient les carrefours, des groupes discutaient, la place de la gare
présentait un aspect de forum. On collait des affiches aux murs,
un tambour de ville lisait des proclamations qui se propageaient
en rumeurs, de bouche en bouche.
J’entrai chez un papetier et fis l’emplette d’un calepin où je
projetais de noter mes faits et gestes au jour le jour. Je pensai
que si je ne revenais pas de la guerre, ce calepin peut-être ne
disparaîtrait pas avec moi et que les miens y trouveraient une
consolation. C’est dans cette pensée qu’assis sur un banc,
j’écrivis sur la première page les lignes suivantes :
« J’ai l’intention de tenir ce carnet de route jour par jour. S’il
est interrompu brusquement, c’est que j’aurai été tué, blessé
grièvement ou fait prisonnier le lendemain de la date du dernier
feuillet.
Si on trouve ce carnet sur moi, je prie qu’on l’envoie à
Madame Cadot, 9 Villa Chanoine, rue Pasteur à Bois-Colombes,
Seine ».
En relisant ces deux phrases, je leur trouvai un ton
mélodramatique. Il m’apparut que si rien de ce que je prévoyais là ne
m’arrivait, ce qui, après tout, était possible, elles seraient tout
bonnement ridicules. Mais je cherchais vainement le moyen
18 d’exprimer autrement ce que je voulais dire. Dans la banale
existence quotidienne, le ton tragique semble déplacé,
conventionnel, emprunté au théâtre, et on s’habitue à le considérer sous
cet angle. La grande tragédie qui commençait nous obligeait à
parler de mort ou de blessures comme de choses normales, il
fallait s’y accoutumer, comme à chasser les sensibleries, les
affections, les règles morales qu’avait entretenues en nous notre
vie de civilisés. Chacun partait, délié de toute attache avec son
passé, désormais seul avec sa chance et n’ayant pour guides que
sa conscience et la contrainte militaire. Règle d’une austérité
toute simple, et à laquelle une fois calmée la douleur du premier
arrachement, il me semblait qu’un cœur solide devait trouver
une âpre joie à se plier… Et puis il y avait l’attrait des
aventures, la curiosité de sensations fortes et nouvelles…

Un gros homme à la face rougeaude mi-citadin,
micampagnard, s’était assis sur le banc à côté de moi. Il me
regardait de guingois et me parla :
« Je vois à vot’sac que vous êtes sur vot’départ. Ah !
maudite guerre ! Qui aurait dit ça, tout d’même ! J’vous r’garde et je
me dis : V’la un bon jeune homme qui n’demandait rien à
personne et à qui on dit tout d’un coup, faut partir et tu
n’reviendras p’tête pas, c’est la guerre ! Et vous êtes comm’ça
des millions ! Ça d’vrait-il ête’possible encore au jour
d’aujourd’hui, des histoires comme celles-là ? Voyons, mon
pauv’jeune homme. Les gens qu’on condamne à mort, c’est des
traîtres ou des assassins. Et voilà qu’on vous traite ni plus ni
moins comme eux, parce que vous êtes en âge ! Ni plus ni
moins, mon pauv’jeune homme ! Ni plus ni moins qu’un traître
ou un assassin ! »
Pas martial, le Dijonnais ! Je laissai ce gros homme à ses
gémissements superflus, et après un dîner frugal pris à la
terrasse d’un restaurant, je regagnai la gare, où la machine du train
soufflait déjà. Très peu de voyageurs. Je m’étendis dans un
coin, allumai ma pipe, ruminai encore quelque temps de vagues
pensées que je m’efforçais d’incliner vers le stoïcisme, et
m’endormis au rythme régulier des roues du wagon roulant sur
les rails.
19 A la caserne Rébeval
Après un transbordement de nuit à Culmont, j’arrivai le
lundi vers huit heures du matin, assez dispos, car à Neufchâteau les
trains de la ligne transversale de Dijon étaient presque vides, et
j’avais pu disposer d’une banquette pendant une partie de la
nuit. Nous ne descendîmes guère qu’une dizaine sur le quai et
nous nous disposions à sortir quand un adjudant de planton
nous commanda d’attendre. D’autres trains allaient arriver, on
formerait un détachement qui se rendrait en bloc à la caserne.
Pendant deux heures, nous fîmes donc les cent pas, attendant
nos compagnons inconnus. Enfin, des trains de réservistes
arrivèrent, les gradés rassemblèrent tout le monde tant bien que mal
en colonnes par quatre et, après une traversée hâtive de
Neufchâteau, dont les pavés bossués retentissaient partout sous les
pas des souliers ferrés, nous pénétrâmes dans la caserne
Rébeval, où je devais selon les ordres de mon fascicule rouge,
e ie e rejoindre la 29 C du 160 régiment d’infanterie de ligne.
Dans l’immense cour du quartier, c’était, sous le soleil
d’août, un grouillement de fourmilière. Des milliers d’hommes
circulaient, étrangement accoutrés, mi-civils, mi-soldats, en
capote, en veste, en vareuse, les uns coiffés de képis, d’autres
de casquettes ou de chapeaux. De vieux sous-officiers de
territoriale avaient ressorti de leur armoire la tunique bleu-noir à
collet jaune serin de leur temps d’active et l’ancien képi « pot
de fleurs ». Sur les bas-côtés du cours, entre les platanes et les
marronniers poussiéreux, s’amoncelaient des tas d’uniformes,
de godillots, d’équipements, de harnachements, autour desquels
s’agitaient des attroupements désordonnés, indociles aux
vociférations des sergents-distributeurs. A toute heure, de nouvelles
colonnes de réservistes et de territoriaux arrivaient, se
disloquaient, se répartissaient en flots dans les cours. Les hommes,
suant, soufflant, assiégeaient les cantines depuis longtemps
vidées de toute boisson, juraient, maudissaient la chaleur torride
et le cantinier, et finalement s’affalaient au long des murs, au
pied des arbres, vaincus par le soleil, par la poussière, par le
sommeil, et résignés à attendre passivement qu’on leur révélât
leur destin.
Dans certains coins pourtant, des groupes s’affirmaient
moins disparates. Un commencement de cohésion assemblait
déjà, par affinité d’uniformes, des hommes venus de toutes les
20 provinces et de toutes les classes. Derrière une aile de bâtiment,
des dragons sellaient leurs chevaux. Plus loin, vers le fond du
quartier, toute une compagnie de chasseurs cyclistes formait
une masse basse et sombre. Des garde-magasins passaient,
ployés sous la charge de piles d’effets. On apercevait, au-delà
des murs d’enceinte, des trains remplis de troupes qui roulaient
vers l’Est.
J’errai quelque temps parmi cette agitation, et j’entrai au
hae sard dans un des bâtiments pour m’enquérir du 160 régiment.
La réponse fut vague. « Le 160 ? Il n’est pas ici. C’est son
régiment de réserve, le 360, qui y était. Il avait son cantonnement
à Rouceux. Mais il est parti aussi, depuis hier. Il n’y a plus ici
que le dépôt. Voyez le dépôt. Il est par là, dans un de ces
bâtiments… »
e ie La 29 C , à laquelle j’étais affecté, était en effet une
compagnie de dépôt. Mais, renseignements pris à grand-peine, les
compagnies de dépôt n’étaient pas encore formées, elles ne le
seraient que dans quelques jours.
Quelques jours ! Ainsi, le délai s’allongeait encore. J’avais
devant moi plusieurs fois vingt-quatre heures de vie assurée.
C’était beaucoup plus que je ne pensais lorsque j’avais quitté
Paris. Il me semble que ce délai était rassurant quant à l’issue de
la guerre. Du moment qu’on laissait oisifs des gens prêts à se
battre, c’est qu’il n’y avait pas péril en la demeure. De vagues
notions sur les troupes de couverture me revenaient à la
mémoire. Elles étaient parties dès le début de la mobilisation, et
nous, jusqu’à nouvel ordre, nous étions en réserve. C’est ainsi
que j’interprétai la nouvelle de ce délai inespéré. Tranquillisé à
cette idée, je m’assurai d’un coin de chambre où passer la nuit,
je me délestai de mon sac et redescendis dans la cour, cherchant
si d’aventure je ne retrouverai pas quelque physionomie
familière entrevue au cours des périodes.
Le hasard me servit. Je n’avais pas fait cent pas que, d’un
groupe, deux figures jeunes et gaies m’adressaient un sourire de
connaissance. C’étaient deux sergents que j’avais connus au
153, lors des manœuvres de 1912. Ils étaient tout pleins
d’ardeur : « Ça va chauffer, hein ? » me crièrent-ils. « Ça
chauffe déjà, il paraît. Il y a eu des engagements à la frontière
entre uhlans et chasseurs. On aura du fil à retordre, mais il
faudra bien que ces cochons de Boches aient le dessous. Tous les
21 75 sont déjà partis. » « Et notre aviation ! » dit quelqu’un. « Ce
n’est pas avec leurs Zeppelins qu’ils en viendront à bout. On
annonce ce matin que Garros, avec son avion, s’est jeté sur l’un
d’eux près de la frontière suisse. Tout s’est écroulé ensemble,
avion et dirigeable. C’est crâne, tout de même ! »
Déjà, de groupe en groupe, des bribes de nouvelles volaient,
venues on ne sait d’où. Presque toutes traduisaient une
confiance naïve et on les acceptait avec une crédulité sans borne.
D’autres, pourtant, heurtaient le courant général, « Les Boches
sont déjà entrés en Lorraine », « La révolution gronde à Paris »,
« Viviani vient d’être assassiné ». Tout cela se croisait,
surexcitant les têtes, déliant les langues. Le soleil pesait sur cette
effervescence.
e ie Dans l’après-midi, j’appris que la 29 C prenait corps. On
m’indiqua le bureau, où un lieutenant venait de faire son
apparition. Des hommes encombraient le couloir, passant à tour de
rôle leur livret à un sergent qui noircissait du papier. Je me fis
inscrire, au bout d’une heure d’attente, et me remis à errer dans
la cour en quête d’un peu d’air. La chaleur était étouffante. Pour
comble, pas une goutte d’eau ne coulait du robinet, et
l’interdiction de sortir était formelle. Des hommes arrivaient par
centaines, augmentant toujours davantage la densité de la masse
humaine entassée entre les murs de la caserne. Dehors les trains
continuaient de rouler des armées vers l’Est.
Enfin, la clarté du jour faiblit, le soir estompa les groupes
dans les cours. Je regagnai mon coin de chambrée, m’étendis
sur le ciment et sortis quelque mangeaille de ma musette. A
côté de moi, assis sur un matelas qu’il avait déniché je ne sais
où, un gars solide, à la bonne figure de chien fidèle, en faisait
autant. Il posa sur moi deux yeux fraternels et me dit d’un ton
tranquille : « Mon matelas est large. Tiens, mon vieux ! Part à
deux. On a le temps de coucher sur la dure ». Ce fut la première
manifestation, pour moi, de cette solidarité des pauvres diables,
de cette camaraderie militaire qui devait, au cours de la longue
épreuve, aider à supporter tant de misères, en ressuscitant parmi
les combattants la charité oubliée des époques naïves. J’acceptai
l’offre simple du camarade. « Comment t’appelles-tu ?
— Cadot. Et toi ?
— Varoquier. »
22 Je partageai avec lui une boîte de conserve et nous nous
étendîmes côte à côte, dans l’atmosphère moite et lourde de la
chambrée surpeuplée.
Longtemps, je pensai à ceux qui, en cet instant même,
marchaient sur les routes à la rencontre de l’ennemi ou
l’attendaient, aux aguets dans les champs, ou peut-être déjà se
battaient. Je songeai, le cœur serré, à mon jeune frère Albert,
e qui tirait son temps d’active au 8 d’artillerie et était déjà là-bas.
Les images des êtres chers flottèrent encore devant mes yeux,
puis tout s’ensevelit dans le sommeil.
Le lendemain se passa dans la même attente énervante. Les
chasseurs cyclistes, les dragons étaient partis, mais des flots de
réservistes arrivaient toujours. Parmi eux se trouva le grand
Goutal, ce camarade qui m’avait laissé à Paris pour aller
prendre quelques jours de vacances en Champagne. Il arrivait
moulu, abruti par cinquante heures de chemin de fer. « Vous
aviez raison », me dit-il, « après vous avoir vu, j’étais ébranlé,
mais je n’y croyais pas encore. Il a fallu que, dans le train,
j’entende les roulements de tambour, pour être convaincu. J’ai
eu juste le temps d’embrasser les vieux et de remonter dans un
wagon. Un sale voyage que j’ai fait là, et ce n’est pas le pire de
ceux que nous avons à faire. Je suis bien content de vous
retrouver, parce que, vous savez, j’ai un rude cafard, c’est comme
si une locomotive m’était tombée sur la tête… »
Goutal, mécanicien en machines à écrire devenu
contremaître puis vendeur et courtier, était un de ces hommes du peuple
intelligents et débrouillards auxquels l’instruction primaire et
leur curiosité personnelle ont entrouvert quelques perspectives.
Féru d’esprit critique comme tout Français, préoccupé de n’être
point dupe, ayant vu de près les ouvriers et les commerçants, il
avait des sympathies pour le syndicalisme, encore qu’il parlât
sans admiration des gens de la C.G.T. Il était peu tendre pour la
classe bourgeoise, vers laquelle cependant ses efforts l’avaient
porté, et moins encore pour « la caste militaire », sous les ordres
de qui les événements se précipitaient. Mais les vieilles
habitudes de penser, contractées à l’atelier et dans les meetings,
s’accordaient mal aux circonstances nouvelles. Il s’en rendait
compte, cherchant une issue, mâchonnant son antimilitarisme
impuissant, dénonçant la sottise humaine, mais malgré tout, en
vrai Parisien qu’il était, faisant contre fortune bon cœur, raillant
23 ses déceptions et noyant son amertume sous la verve de ses
boutades.
« Vous rappelez-vous ? » disait-il. « En 1912, on se
chamaillait déjà à cause des Balkans. Il y avait là-dedans une question
de cochons. Tout le monde disait : on ne va tout de même pas se
taper dessus pour les cochons serbes. Eh bien ! Nous y voilà. Le
cochon est remplacé par un archiduc, je ne trouve pas cela
beaucoup plus emballant ! »
Nous passâmes la seconde journée à bavarder ensemble,
désœuvrés, attendant d’être « habillés », toujours confinés entre
les murs liberticides de la caserne ; le soleil ne désarmait pas.
Ce n’est que le lendemain que je pus revêtir mon uniforme de
sergent, et que j’eus la sensation d’entrer dans la peau de mon
nouveau rôle. Un tel changement de défroque ne laisse pas
indifférent. Je suppose que tous les mobilisés ont eu, en enfilant le
pantalon rouge et en endossant les capotes, l’idée qui me vint
alors : « C’est peut-être ma dernière tenue ! »
Le hasard fit que, ce même jour, l’image de la mort se
présenta à nous sous une forme hideusement précise. Dans
l’aprèsmidi, au milieu du tohu-bohu des distributions, un coup de
pistolet retentit dans la caserne, du côté de la poudrière. Grande
émotion. On se précipita. Quand j’arrivai, une foule déjà se
pressait. On parlait d’espions, d’Allemands qui avaient voulu
faire sauter la poudrière. La réalité était moins romanesque : un
réserviste en ribotte avait eu l’idée saugrenue de monter sur le
toit de la poudrière. La sentinelle l’avait vu, avait fait les
sommations réglementaires pour l’arrêter, et comme l’autre
marchait sans entendre, avait tiré. Au pied du mur, l’homme
gisait maintenant, la tempe fracassée, d’où sortaient l’œil et la
cervelle, et la foule, tout autour, grouillait, comme avide de voir
le sang qui coulait de ce premier cadavre. Je n’eus pas la
curiosité de jouer des coudes pour voir, moi aussi… Je me fiais à
l’avenir pour m’offrir d’autres occasions.
La présence de la sardine dorée sur ma manche me désigna,
selon les tempéraments, à la déférence ou à la méfiance des
caporaux et « deuxième classe » que je coudoyais depuis deux
jours. L’antimilitarisme théorique de Goutal ne s’en offusquait
pas. Varoquier, caporal, continua de m’accorder en frère la
moitié de sa couche.
24 Plusieurs jours passèrent ainsi, dans une attente pesante que
trompaient des rumeurs vagues, invérifiables, aucun journal
n’arrivant. Les compagnies cependant s’organisaient peu à peu,
et les rassemblements quotidiens fournirent aux officiers la
possibilité de nous donner quelques nouvelles, transmises par
l’autorité militaire. Puis les réservistes habillés eurent la faculté
de sortir le soir après cinq heures, et nous pûmes aller lire, sur
les murs de la préfecture, les dépêches officielles. C’est ainsi
que nous apprîmes avec enthousiasme que l’Angleterre avait
déclaré la guerre à l’Allemagne, à la suite de l’entrée des
Allemands en Belgique ; que les troupes allemandes avaient été
repoussées du côté de Liège ; que quelques engagements
avaient eu lieu à la frontière, où l’ennemi avait commis des
atrocités ; que notre mobilisation s’effectuait rapidement ; enfin,
que les Chambres avaient voté les crédits à l’unanimité. La
prise de Colmar par nos troupes, annoncée un jour, resta sans
confirmation.
L’annonce de la violation de la neutralité belge avait été
pour moi une douche d’eau froide. Mon père habitait Bruxelles.
Deux jours avant la mobilisation, de passage à Paris, il avait
insisté pour que je lui confiasse ma femme et mes deux enfants,
alléguant la sécurité d’un pays neutre, la proximité des régions
où l’on se battrait, l’avantage pour une femme de ne pas être
seule pendant ces durs moments. Je m’étais laissé convaincre et
il avait emmené nos deux petits. Ma femme devait les rejoindre
quelques jours après, et je la pensais partie. On devine
l’inquiétude où me jetèrent la nouvelle et les reproches
d’imprévoyance dont je m’accablai en songeant que j’avais jeté
moi-même les miens dans la gueule du loup. Je m’accrochai à
l’espoir que les Allemands se borneraient à traverser les
Ardennes belges et ne pousseraient pas jusqu’à Bruxelles. Ne
s’agissait-il pas d’ailleurs d’une feinte destinée à tromper notre
commandement et à disperser notre résistance ? Je pensais au
moins que ma femme aurait la sagesse de rentrer en France avec
ses deux enfants, au cas où Bruxelles serait menacée. Toutes ces
bonnes raisons ne me rassuraient qu’à moitié, et mon optimisme
naturel ne suffisait point à calmer mes appréhensions.

A la fin de la semaine, les huit compagnies – numérotées de
25 à 32, qui formaient le dépôt – étaient définitivement
recons25 tituées et encadrées. C’étaient des compagnies monstrueuses,
de 1 600 à 1 800 hommes chacune, car on y faisait entrer tous
les réservistes qui arrivaient. Il en résultait une confusion
exe trême, qui ne disparut que progressivement. La 29 fut placée
sous le commandement du lieutenant de réserve Richard, un
grand beau gaillard, qui semblait de complexion vigoureuse,
mais que sa vue mauvaise obligeait à porter des lunettes noires.
Il était doux, affable et au bout de ces quelques jours que les
hommes emploient à juger leur chef, l’opinion générale lui était
favorable. Un bureau s’était improvisé sous la direction du
sergent Bardy, ci-devant employé au Louvre, et qui, aidé de
scribes pêchés au petit bonheur dans la multitude, inscrivait,
étiquetait, habillait, distribuait, remplissait des fiches, dressait
des états et des inventaires, avec une activité et une aisance de
Parisien débrouillard.
Quand le flot des arrivants fut à peu près étale et que les
efe fectifs purent être contrôlés, il se trouva que la 29 comptait plus
de cinquante sous-officiers, dont un adjudant. On affecta à leur
logement un certain nombre de petites pièces, utilisées
jusqu’alors comme magasins d’habillement et dont les casiers de
bois furent transformés en couchettes par l’apport de paillasses
et de matelas. C’est un de ces dortoirs improvisés, dont l’aspect
rappelait, en moins luxueux, celui des cabines de paquebots,
que nous nous répartîmes en groupes de cinq ou six, au hasard
des sympathies naissantes.
J’arrivai le dernier dans la cabine, ce qui me valut de loger à
l’étage supérieur du casier, juste sous le plafond. Des rapports
cordiaux s’étaient déjà établis entre les occupants des différents
étages. Il y avait là des figures bigarrées : l’adjudant Marquis,
pour commencer par le plus haut gradé, retraité depuis 1912
après vingt-cinq ans de loyaux services qu’il avait passés en
partie à monter la garde au palais du Luxembourg ; alors il
apprenait aux jeunes recrues ce qu’il savait, cet homme : il les
faisait disposer dans la cour, et leur montrait comment la garde
montante relevait la garde descendante ; le sergent Foucard,
vieux colonial, également à la retraite depuis quelque temps, qui
ne cachait pas sa satisfaction de rendosser l’uniforme ; cet
hurluberlu d’Arnault, un rengagé qui avait lâché le métier militaire
pour devenir employé de commerce et camelot du Roy, et qui
parlait de pourfendre les Boches, en faisant de grands gestes ;
26 un courtier en joaillerie de pacotille, le brave petit Joubert ; le
menuisier Mathieu ; enfin, secouant, déridant tous les autres par
sa verve bon enfant, le jovial Varnier, qui se disait licencié en
droit, réserviste libéré depuis moins d’un an, qui trouvait tout
naturel de redevenir soldat, alors qu’il était à peine redevenu
civil, car il avait passé ces derniers mois à hésiter entre la
culture, le commerce et l’industrie automobile : la guerre avait
tranché ses hésitations et c’est avec une bonne humeur
exubérante, qui s’épanouissait sur sa grosse figure joufflue de bébé
anglais, qu’il acceptait l’aventure imprévue de la guerre.
Nous décidâmes, puisque le hasard nous avait réunis dans la
même chambre, de faire popote ensemble, et le premier repas
fut assaisonné de nouvelles excellentes : les Allemands avaient
été contraints d’évacuer Liège. Les troupes anglaises
commençaient à débarquer dans le Nord de la France. Les Russes
seraient à Berlin avant un mois.
Les dépêches officielles que nous lisions le soir à la
préfecture étaient faites pour renforcer cet optimisme. Le 9, elles nous
apprirent l’entrée à Mulhouse des troupes du général d’Amade,
après un violent combat à Altkirch : 15 000 Français avaient été
tués ou blessés, mais 33 000 Allemands étaient restés sur le
carreau, et 11 000 prisonniers avaient été évacués sur Poitiers !
Au rapport, on nous lisait un ordre du général de Castelnau
recommandant de respecter les prisonniers. Des notes de
l’EtatMajor disaient que les premières rencontres avaient démontré
que les fantassins allemands ne résistaient pas à nos charges à la
baïonnette.
Toutes ces nouvelles étaient accueillies avec joie. On sentait
que ce n’était encore que le prélude, mais un prélude heureux,
qui faisait bien augurer des grandes opérations auxquelles nous
étions appelés à prendre part. Le 10, nous vîmes arriver au
quartier 400 Alsaciens-Lorrains qui venaient s’engager, et qui
confirmaient l’avance des Français en pays annexés. Quelle fête
on leur fit, à ces frères retrouvés ! L’enthousiasme était général.
Une curiosité nous aiguillonnait. C’était de savoir de quel
côté s’étaient dirigés nos compagnons du 160 et du 360, nos
cadets par l’âge, nos devanciers au feu. On se battait déjà en
bien des endroits, des rencontres sanglantes avaient eu lieu. S’y
trouvaient-ils ? Que faisaient-ils en ce moment ? Ceux qui ont
été incorporés dans un régiment, qui ont cousu au col de leur
27 capote les numéros de son écusson, savent ce que c’est que cette
solidarité du chiffre qui rapproche et lie plus qu’une longue
connaissance. Ces lignards du 160 et du 360, qui étaient partis
de Neufchâteau avant notre arrivée, que nous n’avions jamais
vus, dont la plupart nous resteraient à jamais inconnus, c’était
sur eux pourtant, parmi les multitudes massées en ordre de
bataille, qu’allaient se poser notre pensée fraternelle et notre
sollicitude. Etaient-ils de ceux-là dont parlaient les dépêches et
qui goûtaient aujourd’hui dans Mulhouse reconquise l’âpre joie
e de la victoire ? Mon frère Albert, artilleur d’active au 8
d’artillerie de Nancy, parti dès la fin juillet pour la frontière,
était-il avec eux ? Aucun indice ne permettait de répondre,
même approximativement à ces questions et les
AlsaciensLorrains n’y apportaient nul éclaircissement. Déjà, le
commandement veillait à ce que fût strictement gardé le secret des
mouvements de troupe, des emplacements des états-majors, et
l’on disait qu’un secrétaire venait d’être mis en cellule pour
s’être fait envoyer une lettre à une adresse qui révélait
l’existence à Neufchâteau d’un état-major important.
Les jours qui suivirent jetèrent un peu d’ombre sur la joie
qu’avaient provoquée les premières nouvelles. Le 11, le bruit se
répandit que les Français avaient subi un échec à Manonvillers.
Le démenti officiel ne suffit point à effacer la fâcheuse
impression qui en résulta, car il ajoutait que les Français avaient dû se
replier au sud de Mulhouse. Des gens venus de Toul et de
Nancy racontaient qu’ils avaient entendu le canon gronder pendant
plusieurs jours. Que se passait-il ? Jusqu’au 15, les dépêches
officielles restèrent évasives, parlant d’engagements
d’avantpostes sans importance. C’était la vérité, mais les esprits étaient
encore peu préparés à cette idée que l’ampleur des opérations et
l’importance sans précédent des effectifs rendaient nécessaires
des concentrations forcément lentes. On s’énervait de ne rien
faire et de ne rien savoir, et les curiosités inassouvies dévoraient
avidement, au mépris des avertissements comminatoires du
commandement, les racontars fantaisistes qu’engendraient des
imaginations inconnues. Les histoires d’espions surtout
fleurissaient.
C’est dans cette période trouble que je reçus, par une
dépêche laconique d’un voisin, l’annonce que ma femme était partie
pour la Belgique. Que n’aurais-je pas donné alors pour savoir
28 qu’elle n’était partie que pour reprendre les enfants, et qu’elle
était déjà rentrée en lieu sûr ! Mais la dépêche ne parlait point
de retour prochain, et l’arrêt complet des correspondances ne
me laissait guère d’espoir d’être bientôt rassuré. Je me résignai
à ronger mon frein, en attendant les jours d’action qui tardaient
tant à venir.
Les dépêches du 16 août apportèrent un message vibrant du
président Viviani, qu’on nous lut au rapport, et qui secoua cette
torpeur. L’annonce de la publication du Bulletin Officiel des
Armées de la République fut accueillie avec plaisir. Nous étions
sevrés de journaux et nous pensions trouver dans le Bulletin les
récits et nouvelles de la guerre dont nous avions soif (espérance
qui fut bien cruellement déçue). Enfin, les télégrammes officiels
nous faisaient connaître que la grande bataille qui allait mettre
aux prises plusieurs millions d’hommes sur 400 km de front
était imminente. Et nous, qu’allions-nous faire ? Que
faisionsnous, entassés dans cette caserne, par cette chaleur étouffante
qui nous rendait notre oisiveté encore plus pesante ? Le
sentiment de notre inutilité s’exaspérait, en ces jours où nous
devinions qu’ailleurs se jouaient des parties peut-être décisives.
Le soir, nous promenions notre désœuvrement par la petite
ville, en quête de nouvelles, arpentant dans les deux sens les
éternelles mêmes rues, échouant en désespoir de cause dans les
salles enfumées, dans les bosquets souillés des gargotes à bon
marché où se distribuaient la blonde bière de l’Est et le petit vin
aigre de la Moselle, au son nasillard d’horribles boites à
musique. Et puis, un peu avant l’appel, nous rentrions pour dormir
encore. Dans la case-dortoir, on échangeait des bribes
d’informations recueillies à droite et à gauche. Arnault et
Mathieu ressuscitaient les viielles blagues de chambrée, Varnier
contait joyeusement les potins de la ville, jusqu’à ce que le
vieux colonial, Foucard, donnât le signal du sommeil en
soufflant la bougie.
Dans la nuit du 16 au 17, nous fûmes éveillés en sursaut par
un bruit insolite ; des portes claquaient, il me sembla entendre
la voix du lieutenant Richard. Alerte ? Oui, alerte. Ordre était
arrivé d’expédier des renforts. Tout le monde fut sur pied en un
instant, on se pressait à la porte du bureau. Combien partaient ?
Qui partait ? Le fourrier Bardy calma nos impatiences : « On
prend quarante hommes par compagnie et un sergent seulement.
29 Chez nous, c’est Fauconnier ; allez vous repieuter. Ils ne partent
que demain matin. »
Le lendemain dès l’aube, dans la cour du quartier, nous
allâmes serrer les mains et remplir les bidons de ceux que leur
classe avait désignés pour le départ. Les huit compagnies du
dépôt avaient donné leurs quarante hommes, cela faisait une
troupe de 320 recrues, plus quelques sergents et un
souslieutenant. Les réservistes de vingt-cinq, vingt-six ans dont les
uns semblaient des gosses, et les autres, ceux des champs,
étaient déjà mûrs et ridés. Autour du groupe des partants se
pressaient les camarades, pour la dernière poignée de mains,
pour le denier mot de réconfort : « A la revoyure, vieux ! Et
bonne chance !
— A bientôt ! On se retrouvera là-bas !
— Ça, on ne sait pas, c’est la destinée ».
On glissait une boîte de conserves dans la musette, on
changeait une courroie de sac douteuse. Chacun dressait l’inventaire
de son bien, qui tenait tout dans ce qu’il emportait. Quelques
voix pâteuses essayaient des chants vite éteints.
Puis un ordre domina le tumulte : « Garde à vous ! Rompez
les faisceaux… En avant par quatre, marche ! » La colonne
s’ébranle l’arme sur l’épaule, et emporte vers l’inconnu son lot
encore incertain de vertus latentes, que rien pour l’instant ne
révèle à ceux qui, le cœur serré, les regardaient partir.
Les nouvelles des jours suivants nous laissèrent à nos
incertitudes. Dans l’Est, cela ne paraissait pas aller mal : nous avions
pénétré en Alsace et en Lorraine, nous tenions la ligne Marsal –
Azoudange – Lorquin – Abreschwiller – Schirmeck-Villlé –
Sainte-Croix-aux-Mines – Thann – Cernay. Puis, d’après la
dépêche du 21, nous occupions Guebwiller ; nous réoccupions
Mulhouse… Mais, ajoutait le document, en Lorraine, « la
journée d’hier a été moins heureuse que les précédentes, et plus au
Nord, un mouvement inattendu se dessinait » : un télégramme
officiel nous annonçait le 21 que « la cavalerie allemande »
avait occupé Bruxelles ! Et puis, le 22, des rumeurs alarmantes
se propageaient. Une grande bataille était engagée au-delà de
Nancy, les Français avaient battu en retraite du côté du canal de
la Marne au Rhin et les Allemands étaient entrés à Lunéville.
On disait que plusieurs régiments du Midi avaient été décimés.
Le passage de trains entiers de blessés, que nous vîmes défiler
30 dans la journée du 23, revenant de l’Est, nous confirmait dans
l’idée que la grande bataille était engagée.





La prise de Lunéville, cela nous paraissait étrange, et
beaucoup n’y croyaient pas. Que les Allemands eussent avancé en
Belgique, cela n’avait rien d’étonnant, car c’était l’effet d’une
surprise et de leur manquement à la parole donnée ; bientôt, ils
trouveraient à qui parler. Mais que nous fussions refoulés dans
l’Est, alors que depuis trois semaines filaient vers la frontière
des trains et des trains de troupes, allons donc !
« Ça marche », nous dit Arnault le soir avec son ton habituel
de frivole exubérance. « J’ai vu un lieutenant blessé qui revient
de la ligne de feu. Il m’a affirmé que deux corps d’armée
alle31 mands ont été anéantis à Lunéville. On les a laissés entrer pour
les cerner ensuite. Les unités qui n’ont pas voulu se rendre ont
été écrasées.
— Bien joué ! dit l’adjudant Marquis.
— Si on a reculé en Lorraine, c’est sûrement une manœuvre,
continua Arnault. J’entendais encore tout à l’heure un
commandant qui le disait. D’ailleurs, nous avançons en Alsace. Et puis,
attendez que les Russes s’y mettent. C’est là qu’on va rire !
— On dit qu’ils ne sont qu’à 150 km de Berlin, dit Mathieu,
qui avait pu voir un numéro du Matin.
— Ils sont capables d’y arriver avant nous ! »
Foucard mordillait sa moustache grise sans rien dire.
Soudain, il éclata avec violence :
— Taisez-vous, tenez, vous me faites mal ! Vous trouvez
que ça va bien, vous ? Eh bien, vous n’êtes pas difficiles. »
On le regarda. Il poursuivit, l’air dur et concentré :
« Je vous dis que vous n’êtes pas difficiles. Depuis quinze
jours que je suis ici, j’observe et j’écoute, puisque je n’ai rien
d’autre à faire. Mais ce que je vois et entends ne me plaît pas.
J’ai mené des soldats, à Madagascar et ailleurs. Je sais comment
il faut les tenir pour que ça marche, et le feu aux colonies n’est
pas le feu que nous verrons en face des Boches. Eh bien, je vous
le dis, moi, que nos gars ne partent pas avec l’esprit qu’il faut.
Vous avez vu le détachement s’en aller avant-hier ? C’était une
cohue, et les gradés avaient toutes les peines du monde à se
faire obéir. De la discipline, ça ? Ils avaient des fleurs à leurs
fusils ! Qu’ils attendent donc d’avoir refoulé les Boches, avant
de se fleurir. Vous vous emballez parce que les premières
rencontres se sont bien passées. Mais attendez donc la suite, avant
de chanter victoire ! Je n’aime pas qu’on parle de tout cela à la
légère ! »
Il se tut après cette algarade, et pas un de nous ne pensa que
Foucard avait tort de parler ainsi. Son passé militaire, sa rude
franchise, la droiture et le sérieux de son esprit lui donnaient
une autorité que sentaient tous les apprentis soldats que nous
étions. Et l’adjudant Marquis eut beau bafouiller quelque vague
réplique, les paroles du vieux soldat nous restèrent gravées dans
l’esprit.
Le 24, alors que tout le monde parlait de la « défaite » des
Allemands à Lunéville, les dépêches officielles annoncèrent
32 sèchement que cette ville était occupée par l’ennemi, sans
donner aucun détail. Ainsi c’était vrai ! La nouvelle jeta la
consternation. Un second appel de renforts, de 120 hommes par
compagnie cette fois, survenant moins d’une semaine après le
précédent, accrut encore le sentiment que décidément les
affaires n’allaient pas toutes seules.
Je fus arraché à mes réflexions par un service de garde que
je dus prendre inopinément, ce jour-là à onze heures du matin,
au carrefour des routes de Nancy et de Vaucouleurs, à Rouceux.
Le poste, que j’occupai avec une douzaine d’hommes, était
établi dans une maisonnette située juste à l’angle et entourée
d’un petit jardin. Les hôtes du logis étant absents, nous nous
installâmes assez à l’aise, heureux d’échapper pour quelques
heures à la caserne. La fonction de chef de poste n’était pas une
sinécure, j’en fus vite convaincu. La consigne était d’arrêter, de
jour et de nuit, toutes les automobiles et, de nuit, toutes les
voitures, pour examiner les laissez-passer. Or c’est par centaines
que passèrent les autos pendant les deux jours que dura ma
faction. A chaque instant, arrivaient à toute vitesse des camions,
des voitures de tourisme, des motocyclettes des limousines
d’état-major auxquelles il me fallait barrer la route. Heureux
encore quand je ne me faisais pas agonir d’injures, comme par
ce général qui, dédaigneux des ordres donnés, faillit me passer
dessus à quatre-vingt à l’heure, et à qui j’aurais fort bien pu
loger quelques grammes de plomb dans le corps, si j’avais
rigoureusement exécuté ma consigne. Une voiture portait son
laissez-passer, mais le suivait à cinq cents mètres au lieu de le
précéder.
Parmi les innombrables véhicules que j’eus à arrêter, venant
de Nancy, se trouva l’auto du chef de bataillon Nicloud, qui
commandait notre dépôt. Elle était conduite par le sergent
Lamontagne, libraire à Neufchâteau, un fils de famille dont les
aptitudes s’accommodaient de cet emploi de chauffeur. Je lui
demandai naturellement des nouvelles. Il me confirma
e l’écrasement du 7 corps bavarois dans Lunéville. Mais après ?
« Après ? On ne sait pas trop. Mais on dit que ça marche… » Il
ne savait rien de plus que nous, qui ne savions rien.
Derrière lui, je vis venir sur la route un vieillard digne et
solennel, à la respectable barbe blanche. C’était le maire de
Rouceux. Il s’arrêta à la hauteur du poste, me posa quelques
33 questions. Dans la conversation, je lui demandai s’il avait des
renseignements, à quoi il me répondit qu’il allait précisément en
quérir à la préfecture. « N’attachons pas grande importance »,
me dit-il, « aux nouvelles de ces jours derniers, qui ne sont pas
aussi favorables que nous l’espérions. L’Allemagne, prise entre
les Russes et nous, n’en a pas pour longtemps. Ce sont les
derniers sursauts de la bête à l’agonie. » Et il s’éloigna de son pas
tranquille et sûr de lui.
Je le vis repasser quelques jours après. Mais il ne s’arrêta
pas, et son air soucieux m’empêcha de lui adresser de nouveau
la parole. Ce qu’il avait entendu à la préfecture, et que j’appris
e bientôt par d’autres bouches, était que le 15 corps avait lâché
pied, qu’une grande bataille avait été perdue et que l’armée
française battait en retraite sur tout le front d’Alsace-Lorraine.
Déménagement
Relevé de garde et rentré à la caserne, je m’étendis sur ma
paillasse, au haut de notre perchoir, n’ayant pas fermé l’œil de
la nuit et tombant de sommeil. Le jour déclinait, les autres
sousofficiers étaient partis « en ville » pour quêter les nouvelles, la
caserne était à moitié vide. Je fus vite enseveli dans un profond
sommeil.
Un éclat de voix me réveilla en sursaut, tandis que la porte
de notre dortoir s’ouvrait brusquement. « Tous les
sousofficiers, à moi ! » C’était le lieutenant Richard. Je me dressai
en me frottant les yeux. Les autres n’étaient pas encore rentrés.
A tâtons, je me laissai glisser le long du bâti où s’échafaudaient
nos couchettes, me chaussai en hâte et courus prendre les
ordres.
« Réunissez immédiatement tous les hommes présents. Tous,
vous entendez ? Et emmenez-les à la Concentration. Il s’agit
d’une corvée de déménagement. Tenue en veste, sans
équipement. Partez tout de suite. Les autres sergents nous rejoindront
avec le reste de la compagnie quand ils seront rentrés. »
Sans chercher ce que pouvait signifier cet ordre, je fis le tour
de la chambrée où logeait la compagnie.
« Vingt-neuvième, rassemblement ! Et au trot ! »
Plus de la moitié des hommes baguenaudaient encore
dehors. Ceux qui étaient présents dormaient, étendus sur la paille.
34 Je mis plus d’une demi-heure à les secouer, à les réunir dans la
cour, à les former par quatre. Mal réveillés, exhalant une
mauvaise humeur de bêtes arrachées brusquement au sommeil,
grognant, flairant la sale corvée, ils montraient fort peu
d’empressement. Il me fallut revoir les chambres une à une,
bougie en main, pour tirer de leurs coins les tireurs au flanc qui
s’y dissimulaient. Nous partîmes enfin dans la nuit.
« La Concentration » était un ancien couvent désaffecté,
immense bâtiment qui dressait près de la gare de marchandises
de grandes murailles grises, percées de fenêtres toutes pareilles,
et que l’administration militaire avait transformé en magasin où
étaient réunis tous les uniformes, vêtements, équipements,
armes et vivres du dépôt, richesses sur lesquelles veillait
jalousement le capitaine Pataa, officier d’habillement inapte à
faire campagne en raison d’une surdité presque complète.
Quand j’arrivai à la Concentration, ma troupe dans la nuit
avait diminué de moitié. L’ombre était d’un noir d’encre, trouée
seulement par les taches de lumière sourde qui décelaient à tous
les étages les fenêtres du vieux couvent. On eût dit que le mur
percé faisait écran devant un grand brasier. Autour du bâtiment
une multitude indistincte s’agitait et braillait. Des centaines
d’hommes avaient été amenés là, ignorants de ce qu’ils avaient
à faire, peu désireux de l’apprendre, grouillant, maugréant,
s’amusant de l’impuissance des sous-offs à les réunir, ou
dormant simplement dans le fossé de la route. Les miens se
mêlèrent aux autres. La plupart des hommes n’avaient pas
encore reçu leurs uniformes, ce qui rendait le contrôle impossible.
En un clin d’œil, ma corvée disparut, fondue dans la foule
anonyme. Sous un porche, le capitaine Pataa catéchisait des
gradés :
— T’insensé ! Où sont vos hommes, hein ? Il faut que
demain tout soit déménagé. Je prendrai des sanctions. Vous, je
vous charge d’enlever les effets de drap, hein !
— Bien, mon capitaine. Où sont-ils ?
— Je vous dis que vous aurez affaire à moi s’ils ne sont pas
enlevés. Vous, l’atelier des cordonniers, hein !
— Combien faut-il d’hommes, mon cap’taine ?
— Et plus vite que ça, hein ? Vous devriez déjà être partis.
Les gradés disparaissaient, plongeaient dans la foule,
essayaient des appels infructueux. Des remous invisibles faisaient
35 le vide devant eux. On entendait des grognements, des
ricanements, des éclats de rire.
— Vise le piston, s’y fume !
— Pourquoi qu’y veut qu’on y déménage ses frusques ?
Estce qu’il a pas des scribouillards pour coltiner les ballots ?
— Penses-tu ! Ça leur abîmerait les mains !
— Total, c’est toi qui t’y colles !
— Toujours les mêmes, quoi !
— Hé là ! Vous deux, venez avec moi.
— De quoi ! Moi j’suis de la 27 !
— Moi, j’suis de corvée pour les grolles !…
Cela dura une partie de la nuit. Le capitaine Pataa, en
désespoir de cause, s’était mis lui-même au recrutement des corvées.
Il s’approchait des groupes, saisissait aux épaules les deux
premiers hommes qui lui tombaient sous la main, leur demandait
leur nom qu’il n’entendait pas et les entraînait en leur disant :
« Vous êtes de bons Français, je sais que vous êtes de bons
Français. C’est un coup de collier à donner. Venez enlever mes
pantalons ».
Enfin, quelques groupes, las de leur oisiveté, se laissèrent
embrigader. On put former des équipes et pendant des heures,
les ballots de vêtements voltigèrent par les fenêtres, les fusils et
les équipements s’empilèrent, le vieux bâtiment se vida du
contenu qu’y avaient entassé d’obscurs prédécesseurs du capitaine
Pataa. Tout cela était chargé vaille que vaille sur des trucks dont
une longue file encombrait la voie prochaine. Au jour, la
besogne était encore bien loin de sa fin.
Le déménagement de la Concentration provoqua
naturellement d’innombrables commentaires Si on déplaçait le magasin
du dépôt, c’est donc que Neufchâteau était menacé ? J’entends
encore Varnier, qui connaissait toujours les derniers bruits de
l’état-major, me glisser dans le tuyau de l’oreille : « Nous avons
pris une purge épouvantable. Le dépôt fout le camp ! » Les
officiers, au rapport, nous annoncèrent que des peines très
sévères seraient appliquées à ceux qui propageraient des nouvelles
inquiétantes, qu’il fallait s’attendre à quitter sous peu
Neufchâteau, mais qu’il s’agissait de mesures de précaution sans
relation avec les événements militaires, que nous étions, au
surplus, parfaitement libres de penser là-dessus ce que nous
voulions, mais non libres de dire ce que nous pensions. En
an36 nexe à ces objurgations, on nous faisait savoir qu’un nouveau
renfort de cinquante hommes par compagnie partirait dans
l’après-midi.
L’ordre de se tenir prêts à partir arriva dans la soirée. Nous
quittâmes la caserne à la tombée de la nuit, avec une
précipitation qui donnait à tous l’impression de l’imminence d’une
catastrophe.
Boulleret. Au peloton des chefs de section
Le train qui emmenait, avec tout son attirail, le dépôt des
e e 160 et 360 , déjà bien allégé par trois prélèvements de renforts,
chemina tout le jour à une allure de tortue. Les noms de
Chalindrey et Is-sur-Tille, aperçus au passage, nous apprirent que nous
nous dirigions vers le sud. De fait, des indiscrétions nous
avaient peu à peu fixés, assignant la région de Cosne comme
terme à notre voyage. C’est effectivement dans la petite cité
nivernaise que, dans la nuit du 27 eu 28 août, après vingt heures
de brimbalement en wagons à bestiaux – hommes 40, chevaux
en long 8 – nous débarquâmes, moulus et effarés.
Selon les ordres reçus, les huit compagnies étaient réparties
e entre plusieurs hameaux des environs. La 29 , avec une autre,
devait se rendre à Boulleret, où serait installé le commandement
du dépôt. Aussi partîmes-nous sous la conduite du commandant
Nicloud en personne, qu’on renseigna de telle sorte que nous
tournâmes à gauche au lieu de tourner à droite, et après avoir
passé les grands ponts suspendus de la Loire, ce qui nous valut
de mettre plus de quatre heures à faire les huit kilomètres qui
séparent Cosne de Boulleret. La municipalité et les habitants
avaient passé une partie de la nuit à nous attendre pour nous
recevoir dignement, mais de guerre lasse, s’étaient couchés
depuis longtemps lorsque nous arrivâmes.
Ce fut dommage, car j’imagine que la réception eût été
chaleureuse. Les Berrichons – Cosne est dans la Nièvre, mais
Boulleret aux confins du Cher – sont gens avenants et cordiaux,
et nous le firent voir dès le lendemain de notre arrivée. J’ai
conservé, de mon séjour de deux mois dans leur pays, une
impression fraîche et riante, malgré toutes les raisons que nous
avions alors de remuer des idées noires. Est-ce la gaieté
proprette et archaïque des villages aux maisons enguirlandées de
37 treillis, est-ce la saveur de ses fruits, le piquant de son vin
clairet, la gaieté simple et hospitalière de ses habitants, la douceur
exquise de ses horizons bleus, étagés au long du val de Loire ?
Nous éprouvions, au sortir de l’étouffante caserne Rébeval, le
délice d’une grande lampée d’air pur, chez le père Guénault,
cafetier et violoneux du village. C’était un vieux célibataire, un
peu pingre, horriblement crasseux, et dont quarante ans de petits
verres avaient amené le cerveau à un état de ramollissement.
Brave homme tout de même, bien qu’il fût bigle et peu solide
sur ses jambes.
La guerre, enlevant toute la jeunesse mâle des alentours,
l’avait plongé dans l’hypocondrie. Il avait remisé dans son
grenier fusil et violon, fermé son café, où les couples de danseurs
ne viendraient plus le dimanche, et il passait ses journées à
ranger ses bouteilles vides, en ruminant des souvenirs de sa
jeunesse, du temps de l’autre guerre où les Prussiens étaient
arrivés à quelques kilomètres de Boulleret, semant la terreur et
la désolation.
Il nous reçut honnêtement, nous donna de la paille, des
matelas, voire un lit, et nous abandonna toute sa maison, sauf une
chambre, où il entassa un mobilier branlant et poussiéreux de
vieux garçon. On ne pouvait mieux faire et la popote des
sousoffs lui rendit la politesse, comme c’est l’usage, en l’invitant à
partager son ordinaire. En un tournemain, Varrnier s’était mis
dans les bonnes grâces de la mère Pointard, charcutière de
l’endroit, et pourvoyant avec son concours à
l’approvisionnement de notre popote. L’accueil fut partout
cordial, comme il arrive dans tous les pays que la troupe ne
fréquente pas d’ordinaire, et bientôt tout le dépôt fut installé
dans ses nouveaux pénates. Il s’accrut sur ces entrefaites de la
classe 1914, dont les recrues arrivèrent dans les premiers jours
de septembre, et l’on commença de dresser des programmes
d’instruction. Quels programmes, et quelle instruction ! Après
quatre ans de dure expérience sur les champs de bataille, je ne
peux me rappeler sans un certain effarement que le
commandant Nicloud nous apprenait à nous orienter avec une montre et
que l’adjudant Marquis enseignait aux bleus comment se faisait
la relève de la garde au Palais du Luxembourg. Pauvres petits
gars de la classe 14 ! Ils arrivaient tout jeunets, tout frais, pleins
de bonne volonté, et je suis sûr que la plupart de ceux que j’ai
38 connus ont fait vaillamment leur devoir. Mais comment les
a-ton employés ? Ils ont été de ceux qui ont payé de leur vie
l’incurie de leurs aînés.
Je sentais cruellement mon insuffisance, moi qu’on chargeait
d’enseigner quelques-uns de ces nouveaux venus, et loin de
trouver une excuse ou un semblant de consolation dans
l’ignorance de ceux qui partageaient avec moi une si lourde
responsabilité, j’éprouvais à la constater une secrète épouvante.
Rapidement, une à une, les illusions que nous pouvions avoir
sur la facilité de la victoire s’évanouissaient. Les dépêches, les
journaux, nous mettaient au fait d’une situation que les moins
confiants d’entre nous n’auraient osé prévoir La retraite de
Belgique, la chute de Longwy, cette révélation soudaine qu’avait
été le communiqué du 19 août : « La situation, de la Somme
aux Vosges… », le recul sur La Fère, sur Compiègne, le départ
du gouvernement pour Bordeaux. Sur ces terribles nouvelles se
greffaient toutes sortes de racontars. Nous étions trahis. Le
général Percier avait été fusillé pour avoir laissé écraser les
Anglais sans leur porter aide, le général d’Amade était en
prévention de Conseil de guerre… « C’est 70 qui recommence »,
disions-nous atterrés. Et nous sentions bien que pour se remettre
à flot, le pays n’aurait jamais trop de compétences et de
volontés à son service.
Aussi fut-ce pour moi un soulagement d’apprendre qu’un
cours d’élèves chefs de section allait s’ouvrir. Je m’y fis inscrire
aussitôt, avide d’acquérir tout ce que je sentais qui me
manquait, et souhaitant d’être enseigné par un chef instruit des
choses de la guerre.
Ce souhait fut exaucé au-delà de tout espoir. Un heureux
hasard voulut qu’à ce moment revînt au dépôt un jeune lieutenant
d’active, blessé d’un éclat d’obus à la bataille de Morhange,
qu’on chargea d’organiser le cours. C’était le lieutenant
Blasselle, du 160. Elégant et mince, presque frêle, la taille bien prise
dans sa vareuse sortie de chez le bon faiseur, le lieutenant
Blasselle avait un maintien un peu distant, ce port un peu austère,
cette « tenue », qui n’est ni la raideur britannique, ni la morgue
prussienne, mais qui est bien éloignée aussi du débraillé
faubourien, de la familiarité méridionale, et qu’on trouve souvent
chez les gens de l’Est, d’où je serais bien étonné qu’il ne fût
pas. Une figure irrégulière, presque laide, mais d’une grande
39 distinction, où deux yeux clairvoyants mettaient leur flamme
perçante et précise.
C’est un don singulier que celui de l’autorité, et qu’il est
malaisé de définir dans son caractère, car il peut provenir de
simples avantages physiques comme de profondes qualités
morales, ou d’une combinaison des deux. Dans l’autorité du
lieutenant Blasselle, cette « tenue » dont je viens de parler avait
peut-être une part. Mais ce qui frappait surtout, c’étaient une
netteté de pensée, une concision de parole que j’ai rarement
rencontrées aussi accusées. On sentait chez lui un cœur chaud et
une tête froide, ces deux pôles du talent militaire. La discipline
qu’il entendait nous imposer de prime abord, il nous en apparut
soudain comme l’incarnation même, par sa précision et sa
fermeté, par la rigueur de son enseignement et la conscience qu’il
y apporta. Dès les premières phrases qu’il nous adressa, nous
nous sentions « dans sa main », et pourtant le peloton
d’instruction était fort composite. Il y avait là, à côté de
réservistes inexpérimentés, comme moi, et qui avaient hâte de
s’instruire, de vieux sous-officiers coloniaux qui se sentaient
assez peu disposés à se plier au rôle d’élèves. Le lieutenant
Blasselle sut forcer l’attention de tous, et dans les appréciations
que nous échangions sur lui, je n’ai pas souvenir d’une seule
dissonance.
Je relate ici la forte impression que j’ai éprouvée à cette
époque, en m’efforçant d’oublier les raisons ultérieures qui
distinguèrent celui qui devait par la suite devenir le général
Blasselle. Il a été pendant la guerre « une des gloires » du 160,
et quand la guerre fut finie, il semblait déjà appelé à une
brillante carrière. Mais à cette époque, il n’était qu’un jeune
lieutenant parmi beaucoup d’autres, et c’est pour moi une petite
satisfaction d’amour-propre d’avoir, au premier contact, démêlé
ce que cet officier contenait de force morale et de qualités
militaires. Le peu de connaissances que j’ai acquises pendant la trop
courte période où il dirigea le peloton, c’est à lui que je les dois.
Le cours commença le six. A cette occasion, le colonel
Noury, qui commandait quelque subdivision militaire dont nous
faisions partie, éprouva le besoin de réunir tous les élèves et de
leur trousser une harangue de sa façon : « Vous voulez être
chefs de section, nous dit-il sans ambages. C’est très bien !
Vous savez ce qu’est un chef de section ? Dans l’armée
alle40 mande, c’est un homme qui marche derrière les autres, le
revolver au poing, pour les obliger à avancer. Dans l’armée
française, c’est un homme qui marche devant, sabre au clair,
pour entraîner. Vous comprenez ? La conséquence c’est que
nous avons un déchet énorme de chefs de section. Il en faut
donc beaucoup pour remplacer ceux qui tombent. Voilà votre
rôle. Vous en serez dignes. Je vous félicite ! » Et il nous quitta
en nous laissant à nos réflexions.
Les leçons du lieutenant Blasselle furent heureusement
différentes de cette théorie si parfaitement simple. Certes, on en était
encore à la guerre de mouvement, et bien peu de gens se
doutaient à cette époque de la forme si particulière qu’allaient
prendre les opérations. Le lieutenant Blasselle nous enseigna
pourtant l’importance du terrassement et de l’outil individuel. Il
nous montra comment on construit une tranchée, sujet qui
n’avait pas même été effleuré pendant mon année de service.
Malheureusement, nous n’avions aucun matériel qui nous
permît de transformer en exercices pratiques ces données
générales.
On a peine à imaginer dans quel dénuement étaient alors les
dépôts. Les levées de renfort avaient en quelques jours épuisé
l’armement, les cuirs et les effets. On faisait manœuvrer les
recrues avec de vieux fusils Gras et l’on était obligé d’établir un
roulement des Lebel pour les exercices de tir. On manquait
d’équipements, de sacs, de jambières, et les renforts partaient
démunis de l’indispensable fourniment. « Vous prendrez des
sacs de blessés », disait-on aux partants. La consommation
d’hommes des premières rencontres dépassait toutes les
prévisions, bouleversait tous les calculs. Le 8 septembre, le dépôt
envoyait 160 hommes ; le 10, on lui en demandait 400 et il ne
pouvait plus en fournir que 240, parmi lesquels des hernieux,
des borgnes, toutes sortes de déchets que les commissions de
réforme s’étaient abstenues d’arrêter au passage. Après ce
départ il fut vidé, sauf de sous-officiers, qui restaient encore en
surnombre, et de la classe 14, qui n’était pas instruite. Un mois
avait suffi pour épuiser les réserves de toute cette multitude qui
s’entassait dans la caserne de Neufchâteau. Le 16, une nouvelle
demande de 400 hommes encadrés destinés au 360, ne put être
satisfaite. En raclant les dernières miettes, en mettant la main
41 sur les premiers blessés légers qui commençaient de rejoindre,
on trouva en tout 130 hommes !
Ils revenaient ces premiers blessés, dont le nombre crût
rapidement, tout abasourdis encore de ce qui leur était arrivé. On
pense avec quelle fièvre nous les pressions de questions pour
essayer de leur arracher le mot de la terrible énigme, que les
communiqués sibyllins enveloppaient d’un brouillard opaque.
Mais leurs récits nous satisfaisaient peu. C’était surtout
l’artillerie lourde allemande, les gros obus broyeurs d’hommes,
qui leur avaient fait impression. Ils nous décrivaient
intarissablement des massacres de sections entières, des étripements, des
écartèlements, des décapitations. Mais quand on leur demandait
s’ils avaient l’impression, que tout de même « ça marchait », ils
nous regardaient d’un air étonné et ne savaient que répondre.
J’ai compris plus tard que c’est nous qui étions fous de leur
poser une pareille question.
Tous les blessés du 160 revenaient de Morhange, tous ceux
du 360, de Courbessault-Réméréville. C’est par cette double
persistance que nous apprîmes l’échec brutal de notre offensive
e en Lorraine, à laquelle avait pris part le 20 corps, (celui du
160), et les premières batailles du Couronné de Nancy, où le
360 joua un rôle.
Mais tout cela, c’était déjà du passé, et depuis quelques
jours, la marche des Allemands sur Paris, c’était aussi du passé.
C’est le lieutenant Blasselle qui, de sa voix calme et sûre, nous
annonça la victoire qui devait porter le nom de bataille de la
Marne. On ne sera pas surpris si je dis que toute forte que fût la
joie avec laquelle nous accueillîmes cette grande nouvelle, nous
n’en mesurâmes point sur l’heure la portée. La confiance
aveugle et insensée du début était trop fraîche, elle n’avait pas
encore subi d’assez longs assauts pour que ne nous parût pas
normale l’annonce d’un succès qui nous semblait assuré
quelques semaines auparavant. Rien ne fut plus étranger à notre
sentiment d’alors que l’espèce de stupéfaction qu’on éprouve
aujourd’hui et qu’éprouveront les historiens futurs en étudiant
ce qu’on a appelé le « miracle » de septembre 1914. Ce fut
surtout un soulagement à l’inquiétude sourde qui nous oppressait.
La confiance un moment altérée revint, l’espoir que désormais
l’ennemi battu ne tiendrait pas longtemps, que la poursuite
aurait tôt fait de le reconduire à la frontière.
42 Je sentis s’aviver en moi un regret qui ne m’avait qu’effleuré
jusque-là, une sorte de dépit un peu égoïste, celui d’avoir
« manqué » la guerre, d’avoir attendu passivement que mon
tour vînt de partir et de voir la tragédie s’achever sans que j’y
eusse joué d’autre rôle que celui d’obscur et ignare instructeur
dans un dépôt. J’étais parti, le 2 août, résolu « à faire tout mon
devoir », mais décidé aussi, étant chargé de famille, à ne pas
devancer le danger. C’est pourquoi je ne m’étais pas inscrit
quand on demandait des volontaires, comme peut-être,
célibataire, je l’eusse fait, par curiosité et par amour-propre plus que
par bravoure ou passion de la gloire. Mais une telle règle est
plus facile à poser qu’à observer. Ce n’est pas sans trouble
qu’on serre les mains de ceux qui partent pour le danger quand
on est soi-même à l’abri. On a beau se dire qu’on a femme et
enfants et qu’il est naturel que les jeunes garçons s’exposent
d’abord, cette logique n’efface pas le souvenir insidieux du
malaise qu’on a éprouvé, et qui grandit à chaque occasion
nouvelle. Je l’avais ressenti quand notre camarade Mathieu, le
charpentier, nous avait quittés pour rejoindre le 360 au départ
du 10 ; je le ressentis encore plus profondément le 16, quand la
nouvelle levée de renfort nous prit Varnier, notre joyeux et si
vivant compagnon, auquel je souhaitai bonne chance avec les
larmes aux yeux. Goutal, le mécanicien de Bordeaux, était parti
depuis une quinzaine. Tous les camarades s’en allaient l’un près
l’autre, et plus nombreux étaient ceux qui m’avaient quitté, plus
croissait mon désir d’aller les rejoindre. Les manœuvres de
ceux qui s’arrangeaient pour ne pas partir m’écœuraient. Je
tenais à ne pas être confondu avec eux, et le meilleur moyen
pour cela était évidemment de partir. L’illusion, renforcée par la
victoire de la Marne, que la guerre ne serait pas de longue
durée, ne fit donc en somme qu’accentuer en moi un désir latent,
mais ne voulant pas manquer à la promesse que j’avais
mentalement donnée aux miens, je me contentai de souhaiter que mon
tour de départ arrivât bientôt.
Quelques silhouettes du dépôt
Une raison cependant venait tempérer ce besoin d’action : je
ne me sentais pas encore prêt, j’aurais voulu être moins
ignorant, moi qui aurais bientôt à mener des hommes au feu. Ce
43 cours du lieutenant Blasselle, je le buvais littéralement.
Malheureusement, dès le 19, le lieutenant, guéri, repartait pour le 160,
le lieutenant Finel le remplaçait et je n’appris plus rien.
Celuici, qui revenait aussi de la bataille, nous fit savoir que les
régiments commençaient à y manquer de sous-officiers, que nous
ne tarderions pas à partir.
Parmi toute cette ardente jeunesse qui constituait le peloton,
je revois, se détachant de la foule, la narquoise et bonne figure
du caporal Chazot, la longue et svelte silhouette de Baudet, le
sourire pincé et revêche de de Tuiseau, la terrible moustache du
lieutenant Jacob, et la tête malicieuse, ridée comme une pomme
de reinette, du lieutenant Marquis, qui chantait :

« Le Cent soixante, à Morhange,
N’a pas reçu qu’des oranges. »

De tous ceux-là, de bien d’autres encore dont j’ai perdu le
souvenir, il ne devait rester bientôt que quelques survivants,
comme la harangue du colonel Noury le faisait trop prévoir.
Mais à ce moment, où la victoire de la Marne ouvrait tous les
espoirs, le peloton de Boulleret était un milieu tout frémissant
d’entrain, de confiance et de désir d’action. Le lieutenant
Blasselle reparti, nous attendîmes, en occupant le temps avec le
lieutenant Finel, que notre tour vînt de partir.
En dehors du peloton, qui ne nous prenait que quelques
matinées par semaine, nous étions mêlés à la vie de nos
compagnies respectives et faisions manœuvrer, comme je l’ai
dit, les bleus de la classe 14. Chaque commandant de
compagnie arrangeait l’instruction à sa guise, selon ses méthodes du
temps de paix ou l’inspiration du moment.
La mobilisation avait ses fantaisies cocasses.
L’administration, considérant que les étrangers naturalisés
français, qui naturellement n’avaient pas reçu leur instruction
militaire française, devaient être assimilés aux recrues qui
avaient eu vingt ans l’année de leur naturalisation. En vertu de
cette disposition étonnante, nous avions reçu au dépôt un
cidevant Autrichien, nommé Berger, et un Hindou du nom de
Mahta. Tous deux approchaient de la cinquantaine ; si Berger,
qui était cuisinier, avait tout de suite trouvé un emploi conforme
à ses talents, Mahta, qui était marchand de perles dans la rue
44 Boissy d’Anglas, était inutilisable. Aussi était-il astreint aux
marches d’entraînement des petits gars de vingt ans, auxquelles
il se soumettait d’ailleurs avec la meilleure volonté du monde.
J’eus l’occasion de causer plusieurs fois avec lui, et pus me
convaincre qu’il détestait cordialement les Anglais. Ces deux
phénomènes furent d’ailleurs libérés un peu plus tard.
Le lieutenant Richard étant parti conduire un renfort, nous
fûmes quelque temps sous la coupe d’un sous-lieutenant de
réserve, dont je mesurai la compétence le jour où je m’aperçus
qu’il croyait que les obus de 75 étaient des obus de 75
centimètres de long. On parlait des 420 autrichiens, une des surprises du
début de la guerre, et le lieutenant en question nous dit en
haussant les épaules : « Vous y croyez, vous, à ces obus de 4 m 20
de long ? Moi, je n’y crois pas. C’est trop grand ! » Tels
n’étaient pas, je m’empresse de le dire, tous les « instructeurs »
du dépôt, mais qu’il y en eût de ce calibre-là est déjà incroyable.
Les officiers d’active que j’ai vus là, s’ils avaient plus de
métier, avaient aussi plus de manies. Notre compagnie passa à
ce moment sous le commandement du capitaine Bernard, un
grand diable coléreux et mal embouché qui fut rapidement la
terreur de toute la compagnie. Sa grande marotte était l’escrime
à la baïonnette, à laquelle il était de première force. Il passait les
heures d’exercice à nous appeler à tour de rôle en combat
singulier, et à nous décocher ses pointes les plus savantes, furieux
quand nous ne savions pas les parer, plus furieux encore quand
nous les esquivions, et surtout quand nous arrivions à le toucher
au mépris des principes.
D’autres officiers d’active ou anciens officiers retraités
commandaient les compagnies. Tout le monde connaissait le
capitaine Kremer, qui n’avait pas hésité à s’arracher aux
douceurs de la retraite à cinquante-cinq ans pour reprendre du
service. Vieux routier des règlements militaires, il apportait à
l’exercice de son métier l’esprit méticuleux et retors d’un juge
d’instruction et son œil soupçonneux derrière le lorgnon vous
examinait comme fait un fonctionnaire à travers un guichet.
Mais il rachetait sa méfiance professionnelle par une espèce
d’humour sentencieux et bon enfant, par une familiarité de
vieux grognard qu’accentuait un képi crânement penché sur
l’oreille, comme le portaient les capitaines de 70. Il devait
45 d’ailleurs, pendant le temps qu’il fut au front, rester toujours un
officier de l’autre guerre.
Sur la compagnie d’à côté régnait en maître le capitaine
Brucker, Alsacien, vieux colonial, également retraité au début
de la guerre, et dans le civil « rat de cave » à Lille, bien qu’il
s’intitulât percepteur. Il était arrivé au dépôt en tenue, chamarré
de décorations coloniales, flanqué de réservistes qu’il avait
recrutés pour sa compagnie, déjà pourvu d’une ordonnance et,
e je crois bien, d’un cheval. Mon ami Chazot, alors soldat de 2
classe, et qui était en temps de paix son voisin à Lille, lui devait
d’avoir été incorporé sans formalités paperassières au dépôt du
160, alors qu’il s’en allait docilement rejoindre le régiment
territorial où son âge l’avait fait affecter. Brucker, qui se trouvait
dans le même compartiment, lui avait dit impérieusement :
« Il ne faut pas aller là. Il n’y a rien à faire tans un réchiment
territorial. Fenez afec moi, tans un réchiment actif. C’est là
qu’on fait tes choes int’ressantes et qu’y a tes calons à cagner.
— Je veux bien, avait dit le brave Chazot. Mais je ne sais
pas comment m’y prendre. Il faut portant que j’aille là où je suis
convoqué.
— Tonnez-moi fotre lifret. Ch’en fais mon affaire. »
L’autre lui avait confié son livret. Et le jour même de leur
arrivée à Neufchâteau, Brucker le lui avait rendu en disant :
« C’est arranché ! Fous fenez avec moi ».
C’était arrangé en effet. Brucker avait, sur le fascicule de
mobilisation, rayé le numéro du régiment territorial et inscrit à
la place : 160. C’était simple, mais il fallait y songer. Chazot fut
porté insoumis au régiment territorial et ne s’en porta pas plus
mal.
Les harangues du capitaine Brucker à sa compagnie étaient
célèbres. Elles consistaient essentiellement en un certain
nombre de formules et d’aphorismes, toujours les mêmes, qu’il
enfilait les uns au bout des autres sans qu’il fût possible d’y
trouver un enchaînement d’idées quelconque, mais auxquels le
ton et l’accent qu’il y mettait donnait une sorte d’allure
martiale.
« Ch’irai au feu afant fous, disait-il aux jeunes. Quand fous
irez à fotre tour, si on fous laisse le choix, fenez à ma
compagnie. Si on ne fous le laisse pas fenez-y tout de même. On se
téprouille. A la querre, ya que le tébrouillache qui compte, et
46 quand on ne met pas ses teux pieds tans le même soulier, on a
tans son sac son pâton te maréchal. Ch’ai été soltat avant fous et
ce n’est pas aux fieux sinches qu’on apprend à faire la crimace.
Ch’ai administré Matagascar en soltes et en fifres, aussi che
fous dis : la compagnie Brucker trouvera à mancher là où les
autres s’attacheront la corte… Et rappelez-fous ce que che fais
fous dire : que le capitaine soit à la tête te sa compagnie, le
lieutenant à la tête te son peloton, le serchant à la tête te sa section,
le caporal à la tête te son escouate, et ainsi nous serons tous
chastes et purs ! » Cette étonnante péroraison terminait tous ses
discours, qu’il multipliait sans mesure et qui lui valaient la
réputation d’un vieux dur à cuire plein de ressources.
Il y avait encore le commandant Gerthoffer, maigre, sec, tout
en nerfs, dont les deux fils, jouvenceaux imberbes, suivaient
avec nous le peloton des élèves chefs de section. L’un d’aux,
sans attendre son brevet, partit malgré son père et se fit tuer
presque aussitôt en allant chercher un camarade blessé ; le cadet
partit peu après et eut le même sort. Le père partit à son tour,
pour ne plus revenir lui non plus.
Dans le roulement des arrivées de blessés guéris et de départ
des renforts, les cadres changeaient constamment, et les
silhouettes se suivaient, différentes comme les figurants d’un
défilé. Le commandant Nicloud était parti pour le 160, remplacé
au dépôt par le commandant Roger. Puis nous vîmes arriver un
chef de bataillon tout pimpant et alerte, le commandant
Bouffard, qui venait de faire avec le 160 la première campagne de la
Somme. Il avait une figure fine et avenante, relevée d’une
blonde moustache en croc, une taille bien prise, quoique petite,
une certaine façon un peu affectée de porter le képi et de jouer
avec sa cravache, et une voix frêle, insuffisante pour
commander l’école de bataillon, mais qui perçait pourtant. Les rudes
réalités de la guerre ne lui avaient pas enlevé la superstition du
panache, et un certain dédain du « civil » qui en était comme le
corollaire. Nous prîmes notre premier contact à l’occasion d’un
exercice de tir près du piton de Sancerre. Les compagnies de
Boulleret étaient réunies sur la place, prêtes à partir, au
garde-àvous. Les villageois et leurs épouses, du pas de leur porte ou du
haut de leurs croisées, contemplaient le spectacle toujours un
peu étonnant d’un grand nombre d’hommes immobiles et
silencieux.
47 Le commandant arriva caracolant sur son alezan qu’il
éperonnait sans besoin, à seule fin de montrer qu’il était bon
cavalier, jeta un rapide coup d’œil sur les compagnies, dont la
rigide immobilité lui fit faire un signe d’assentiment,
commanda : « Repos ! » pour se donner l’occasion de nous commander
aussitôt : « Garde à vous ! » et de sa voix fluette et perçante,
nous cria :
« Pour aller au champ de tir, nous allons traverser la ville de
Cosne, clairons sonnants et baïonnettes au canon ! Nous allons
tâcher de relever la tête et de tendre le jarret ! Que le bataillon
montre aux habitants qu’il a du poil… »
La phrase s’acheva par une expression d’une énergie toute
« militaire » qui fit pousser un cri d’effroi aux dames de
Boulleret peu familiarisées avec l’éloquence des casernes.
Nous défilâmes dans Cosne clairons sonnants et baïonnette
au canon, et le commandant voulut bien, à notre retour, nous
témoigner sa satisfaction de la façon dont nous avions relevé la
tête dans la grand-rue de la ville.
eHélas ! Peu de jours après, le 360 , débarqué en toute hâte à
Lens pour barrer la route aux Allemands qui, gagnant vers le
Nord, essayaient de tourner l’aile gauche des armées françaises,
se faisait écharper dans le village d’Oppy, mené par des chefs
qui ne soupçonnaient même pas que l’ennemi pût s’y trouver.
Peut-être avaient-ils, eux aussi, l’intention d’y faire défiler leurs
troupes, clairons sonnants et baïonnettes au canon.
Mais cela se passait bien loin et à Boulleret n’arrivaient que
des échos fort affaiblis de combats. On respirait, dans les dépôts
si éloignés des champs de bataille, un air qui n’était pas du tout
celui du front. Les officiers et les sous-officiers d’active que
leur âge ou leurs infirmités avaient empêchés de partir, y
continuaient leur paisible existence du temps de paix, y perpétuaient
leurs traditions de caserne. L’adjudant Marquis, sûr de ne pas
partir avant longtemps en raison de son âge, avait fait venir
madame Marquis, imité bientôt par le sergent Foucart et par
Arnault, qu’encadraient maintenant madame Arnault et les
petits Arnault. La maison du père Guénault était devenue une
sorte de pension de famille où ces dames, se cloîtrant pour ne
pas éveiller la susceptibilité du commandant du dépôt, faisaient
salon en ravaudant les chaussettes de leurs maris et en se
racontant des histoires de garnisons d’avant-guerre. Le petit
48 Joubert, marié depuis quelques semaines, avait aussi fait venir
sa jeune femme, mais les deux amoureux se trouvaient mal à
l’aise parmi le tran tran « pot-au-feu » des matrones, que
traversaient les criailleries de la tribu Arnault, et faisaient bande à
part, cachant leur bonheur traversé d’appréhensions, car Joubert
était des premiers à partir.
Depuis le milieu de septembre, il n’y avait plus, à
proprement parler, de départs de renforts, puisque le dépôt était vide.
Mais comme les demandes des régiments étaient pressantes en
raison de l’énormité des pertes, dès que les blessés guéris
étaient en nombre qu’on jugeait suffisant, on en formait un
détachement, qu’on encadrait de sous-officiers, dont il y avait
encore abondance, et on l’envoyait en toute hâte rejoindre,
tantôt le 160, tantôt le 360.
Joubert partit le 17 octobre avec un de ces détachements,
ayant heureusement renvoyé sa femme deux jours auparavant.
Plusieurs sergents partaient en même temps que lui. Dès cet
instant, j’attendis mon propre départ d’un jour à l’autre, étant le
deuxième sur la liste.
La publication du Bulletin des Armées de la République qui,
à des fins de propagande plus que dans un souci d’information,
que le gouvernement avait décidé de faire paraître, passa à peu
près inaperçu et les poilus y restèrent indifférents. Comment
aurait-il pu en être autrement ? On avait vraisemblablement
désigné pour le rédiger des petits amis à caser dans un filon
confortable, car aucun journaliste professionnel n’aurait accepté
de publier un tel tissu de pauvretés, qui dénotait une absence
totale d’imagination et de fantaisie. Le texte ne s’améliora par
la suite que par la collaboration des poilus, qui envoyaient
parfois des récits ou des poèmes intéressants.
Je devais encore rester deux semaines à Boulleret, dans
l’énervement de l’attente, le cœur vide, las du spectacle de ceux
que je voyais « s’installer dans la guerre » à trois cents
kilomètres des lieux où l’on se battait, anxieux de ce qui se passait
« là-bas », impatient de retrouver les camarades que j’avais vu
partir, Mathieu, Varnier, Joubert. Les raisons qui m’avaient
retenu jusque-là avaient perdu de leur force. J’avais appris
l’indispensable de mon métier de chef de section, ou plutôt
j’avais acquis le bien faible bagage qui me permettrait,
pensaisje, de n’être pas trop inférieur à la terrible fonction qui
49 m’incombait ; j’avais obtenu mon brevet à la suite d’un examen
puéril où l’on me demanda, carte d’état-major en main,
d’expliquer ce que c’était que la « loi du quart », qui n’est pas
une loi, mais une règle d’après laquelle on trace des hachures
figurant les reliefs. Passons.
D’autres sentiments me faisaient supporter impatiemment le
poids de mon inaction. Si j’avais eu, vers le milieu d’octobre, la
joie de recevoir des nouvelles de mes Bruxellois bien portants,
la guerre m’avait déjà touché dans mes affections. J’avais appris
par les journaux la mort d’un ami de jeunesse à qui
m’unissaient des sentiments profonds, Jules Désorges, blessé
mortellement à la bataille de l’Ourcq, puis celle de Charles
Péguy, le fondateur des Cahiers de la Quinzaine, que je n’ai pas
connu autrement que par ses écrits si passionnément
prophétiques, mais que je considérais aussi comme un ami très cher et
dont la mort héroïque, sur le champ de bataille de Villeroy,
m’atterra. Par quel odieux et inacceptable privilège restais-je à
Boulleret, quand les meilleurs tombaient à la peine ?
er L’ordre de départ, qui arriva le 1 novembre, me trouva prêt
et résolu.
Notre-Dame de Lorette. En route pour le front.
Le détachement de renfort dont je faisais partie s’embarqua
le 2 novembre en gare de Cosne, à deux heures de l’après-midi.
Deux sergents du bataillon, Bastien et Séclier, partaient en
même temps que moi, ainsi qu’une trentaine de convalescents et
de récupérés. Nous avions passé toute la matinée à compléter
tant bien que mal nos équipements. Le sergent-major Bardy
nous avait distribué quelques sacs – il n’y en avait pas pour tout
le monde – des jambières, qu’il avait dû en partie retirer aux
jeunes de la classe 14, des bretelles et cartouchières disparates,
les unes en cuir noir ou jaune, les autres en une espèce
d’horrible toile grise qu’on essayait alors et qui ne durait pas
quinze jours, des chaussures, dont il venait heureusement
d’arriver un lot, et enfin, dernière innovation, les manchons et
les « salopettes » de toile bleue destinés à cacher le rouge de
l’uniforme traditionnel, discuté depuis dix ans, mais qu’il avait
fallu trois mois d’hécatombes pour condamner.
50 Quelques lettres et cartes pour annoncer mon départ ; un
dernier déjeuner sous la « présidence » de l’adjudant Marquis,
dont la digne épouse me considérait avec une compassion
horripilante ; une poignée de main au père Guénault, aux voisins,
aux petits de la classe 14 que j’avais commandés, une dernière
emplette, un dernier quart de vin, et je rejoignis le groupe des
partants qui se rassemblaient sur la place de Boulleret. Il faisait
une belle journée d’arrière-saison, et le soleil mettait des taches
de lumière sur les gamelles au haut des havresacs, sur les
plaques des ceinturons, sur les poignées des baïonnettes. Nous
avions encore à apprendre les précautions nécessaires pour nous
rendre invisibles de loin.
Un peu avant l’heure du départ, le commandant Bouffard,
qui nous regardait nous rassembler, m’appela et, me montrant
deux gros ballots enveloppés de laine grise, me dit : « Je vous
confie une mission. Voici deux sacs de lainages, tricots,
cachenez, passe-montagnes que madame de Vogüé et d’autres dames
du pays ont tricotés pour les soldats du front. C’est vous que je
charge de les faire parvenir au 360 (car vous allez au 360).
Vous les remettrez au colonel Piazza en même temps que cette
lettre. Vous lui transmettrez par la même occasion les respects
du commandant Bouffard. Compris ? »
Les derniers adieux s’échangeaient. Le commandant
Gerthoffer, à cheval, s’apprêtait à nous emmener. Sac au dos, les
partants rectifiaient un alignement rendu difficile par
l’encombrement des musettes pleines à craquer ; un dernier
appel nominal recensait les vagues individualités marquées pour
le grand saut dans l’inconnu.
« Garde à vous ! En avant par quatre. »
La petite colonne s’ébranla. Je fis prendre par les quatre
derniers hommes les deux sacs de lainages, et nous partîmes par la
route de Cosne, toute blanche sous le soleil.
Aux carrefours des chemins qui menaient aux différents
cantonnements du dépôt, aux Fouchards, des groupes nous
attendaient, venant des autres compagnies, et c’est une colonne
de près de quatre-vingts hommes, qui bientôt fit voler la
poussière de la route. Il faisait chaud comme au mois d’août, et les
hommes étaient chargés de tout ce que peut emporter un soldat
qui part en guerre. Le soleil tapait sur les crânes, échauffant les
cerveaux déjà excités par les innombrables « coups de l’étrier »
51 bus depuis le matin. Dès le troisième kilomètre, des hommes
traînaient la jambe, suant, pestant contre la chaleur, contre la
vitesse de la marche, contre l’heure du départ.
Nerveux, le commandant Gerthoffer, tel un chien de berger
surveillant son troupeau, longeait la colonne de la tête à la
queue et de la queue à la tête, imposant silence aux grondeurs.
Soudain il éclata. Quelques hommes avaient relevé les manches
de leurs capotes et dégrafé leurs cols. Un ordre sec du
commandant fit rectifier la tenue, et je l’entendis qui maugréait dans sa
moustache : « S’ils ne sont même pas capables de supporter un
peu de chaleur, comment se tiendront-ils au feu ? » Nous autres
sous-officiers ne nous sentions pas non plus très rassurés sur la
qualité des troupes confiées à nos soins.
L’embarquement en chemin de fer, à Cosne, se fit
néanmoins sans incident. Le commandement du détachement avait
été donné au lieutenant Thomas, que je ne connaissais pas, mais
qui, peu amateur de solitude, nous fit monter dans son
compartiment, le sergent Bastien à titre de « pays », et moi à titre de
camarade de Bastien. Ce Thomas était un ancien sous-officier
d’active, grossier et ivrogne, qui avait déjà arrosé
généreusement le départ et qui, après quelques nouvelles rasades tirées de
son bidon, se mit à ronfler dans son coin.
Le train démarra à deux heures de l’après-midi et nous
emmena par Clamecy et Auxerre jusqu’à La Roche, où nous
changeâmes pour prendre la ligne de Paris. A Villeneuve St
Georges, nouveau changement. Enfin, nous débarquâmes le
matin vers 8 h 30 au Bourget, quelque peu harassés par une nuit
où il n’avait pas été facile de dormir. Pour ma part, je n’en avais
guère éprouvé le besoin. Trop de sentiments mélangés
m’assaillaient. J’essayais de me figurer la vie des combattants
que nous ne connaissions que par les récits suspects des
journaux ou par des bribes de renseignements que nous avaient
rapportés les blessés et les malades repassés par le dépôt après
les batailles de Lorraine. Ces rescapés nous avaient surtout
parlé des gros obus allemand de 105 et des 210 dont ils avaient
gardé une impression d’épouvante, et des effets extrêmement
meurtriers du tir des mitrailleuses, qui avaient décimé des unités
entières du 160 à Morhange. C’étaient là des impressions de
bataille. Mais la guerre durait déjà depuis trois mois : se
battaiton constamment, et sinon que faisait-on entre tant ? Comment
52 pouvait-on se reposer, se laver ? Disposait-on de quelques
loisirs ? Je ne savais que répondre à ces questions et il me tardait
de vivre par moi-même une existence si différente de celle que
j’avais menée jusque-là.
Je m’inquiétais surtout des rapports qui pouvaient s’être
établis entre les « hommes », ainsi qu’on désigne dans l’armée les
simples soldats et ceux qui les commandaient. J’ai dit que la
tenue de ces renforts que nous emmenions vers les périls de la
guerre ne m’apparaissait pas très rassurante. Tout en tenant
compte de la surexcitation causée par le départ et les libations
qui l’avaient célébré, je pensais aux paroles de Foucard, qui ne
me semblaient que trop fondées. Bastien, à qui j’en dis quelques
mots, partageait mon sentiment. A l’un des changements de
train, une scène pénible, où un groupe de soldats ivres avait
injurié un chef de bataillon, nous avait indignés. Nous nous
demandions comment ces hommes arrachés à leurs foyers,
précipités dans une guerre qui s’annonçait terrible, accepteraient
une discipline rigide, supporteraient les dures privations de la
vie de soldat et l’épreuve suprême du feu. Ce qui se passa au
Bourget ne fut pas pour calmer nos inquiétudes.
Au débarqué du train, le lieutenant Thomas alla prendre les
instructions. On lui dit que nous ne repartirions pas avant
sept heures du soir et qu’il trouverait à la ferme du Bourget des
locaux où le détachement pourrait passer la journée. La ferme
du Bourget était située, autant que je pus en juger, à l’extrémité
du pays opposée à la gare, ce qui nous obligea à traverser
l’agglomération pour nous y rendre. Il y avait là des hangars,
des terrains vagues, mais de bâtiments disponibles, point. A
peine étions-nous sur place que Thomas donna « campo » à tout
le monde, en fixant l’heure du rassemblement pour le soir à
6 heures, et s’éclipsa. Tous ceux qui avaient quelque famille ou
des connaissances à Paris en firent autant, et nous restâmes
seulement quelques-uns qui n’avions pas cette chance. Il faisait
un temps gris et humide, comme il est naturel en novembre
dans la région parisienne, et le froid de la bruine qui nous
mouillait la peau ajoutait à la tristesse de cette halte sous la bise.
On occupa le temps en cassant la croûte, en sifflant quelques
bouteilles de vin, en allant visiter le monument aux morts de
1870 et les tranchées que le général Galliéni avait fait creuser
quelque temps auparavant pour la défense de Paris.
53 Parmi les sous-officiers du détachement qui étaient restés là,
s’agitait un personnage assez singulier avec qui j’avais eu
l’occasion d’échanger quelques mots à Boulleret. Il s’appelait
Clarinval. C’était un garçon de quelque vingt-cinq ans, long et
maigre, mais bien découplé, et à qui sa face entièrement rasée
donnait un faux air anglais ou américain, qu’il s’efforçait
d’augmenter par un flegme affecté, et une pointe d’accent, car il
avait effectivement vécu aux Etats-Unis. Il était de naturel
fantasque et emporté, et avait eu à Boulleret quelques algarades
retentissantes, mais à l’état calme, sa conversation n’était pas
sans intérêt. Il rapportait avec une vigueur très particulière des
traits de la vie aux Etats-Unis, où il s’était fixé quelques mois
auparavant, à la suite d’une fâcheuse affaire du temps de paix.
Sergent rengagé par coup de tête, il s’était enfui par un coup de
tête en sens inverse et avait été porté déserteur. Faute de
jeunesse sur laquelle l’administration militaire avait passé
l’éponge, lorsqu’à la mobilisation le versatile sous-officier eut,
en homme d’honneur, rallié la mère-patrie par le premier
paquebot. Homme de précaution, il avait emporté une
« pharmacie » soigneusement étudiée, dont il me montrait avec
force explications sur leur usage, chacune des pièces,
distribuées méthodiquement dans les cartouchières. L’arrivée de
membres de sa famille qu’il avait pu faire prévenir de son
passage, avait mis fin à cette démonstration.
La journée finit de s’écouler dans un désœuvrement lugubre,
et c’est avec soulagement que, la nuit tombée, nous vîmes
approcher l’heure du départ. Ce ne fut pas une petite affaire que
de battre le rappel des hommes disséminés chez les bistros du
voisinage. Le lieutenant Thomas ne réapparaissait pas. Plusieurs
hommes manquèrent au rassemblement. En désespoir de cause,
Séclier, qui était le sergent le plus ancien, donna le signal du
départ, et nous retraversâmes Le Bourget, toujours sous la
même petite bruine pénétrante.
Nous nous réembarquâmes dans la nuit, empilés dans des
wagons de troisième avec d’autres détachements venus je ne
sais d’où. Le train s’ébranla à 19 h 20. A peine avait-il démarré
que je m’aperçus qu’un des deux sacs de lainages que le
commandant Bouffard m’avait confiés et dont j’avais surveillé, avec
bien du mal, le transport au cours de nos changements de train,
était resté sur le quai du Bourget. Le premier moment de colère
54 passé, je me consolai en pensant que les cache-nez, tricots et
passe-montagne ainsi abandonnés trouveraient aisément
preneurs, et que vraisemblablement ce seraient encore des soldats,
bien qu’autres que les destinataires prévus, qui en profiteraient.
Le train roula toute la nuit, et stoppa vers neuf heures du
matin, dans une gare qui portait le nom de Ligny-Saint-Flochel. A
défaut de connaissances géographiques précises, la seule
consonance de ce toponyme m’eût averti que nous nous étions
déplacés en direction du Nord. Les employés de la gare nous
apprirent que nous étions dans le Pas-de-Calais, à trente
kilomètres du front à vol d’oiseau. Des territoriaux gardaient la gare, et
se racontaient, en mangeant la soupe, des histoires déjà
anciennes sur l’entrée des Allemands à Lille, où d’autres territoriaux
s’étaient trouvés face à face avec l’ennemi. Visiblement, ils
pensaient qu’une marge de trente kilomètres n’était pas un
garant à toute épreuve de leur tranquillité, mais que, somme toute,
ils n’avaient pas trop à se plaindre en comparaison de la vie
qu’on menait aux tranchées.
Après plusieurs heures d’attente, nous entendîmes un grand
bruit de charroi sur la route. Un convoi de fourgons et de
fourragères, qui s’en allait à Aubigny ravitailler les troupes du front,
était chargé de nous prendre au passage. Nous apprîmes la
nouvelle avec d’autant plus de plaisir que la pluie s’était mise à
tomber. Le chef de convoi, un vieux lieutenant pacifique et
bedonnant, épicier en gros dans le civil, nous fit charger nos
fourniments, sacs, fusils et musettes, sur les voitures, et nous
nous hissâmes sur les attelages. Bientôt, le convoi s’ébranla
dans la direction du Sud-Est, en délaissant la grand-route
d’Arras, trop aisément repérable, pour prendre la route
transversale d’Averdoingt, que l’aigre vent du Nord balayait de
furieuses rafales de pluie. Entre les coups de bourrasque, un
roulement lointain, nouveau à nos oreilles, se fit soudain
entendre sur notre gauche, et cette sensation directe, plus que toutes
les affirmations de notre raison, nous convainquit que, pour
nous, la guerre allait commencer.
Les haridelles du convoi ne menaient pas grand train, et ce
n’est qu’à la nuit tombante que nous arrivâmes dans un petit
pays assez misérable d’aspect, qui s’appelle Villers-Sir-Simon,
où nous passâmes la nuit. Cette halte au cantonnement après
l’étape éveillait des souvenirs de grandes manœuvres, et je me
55 souviens de l’air interloqué d’une paysanne à qui l’un des
sergents avait naïvement demandé s’il n’y avait pas dans le pays
des « chambres pour sous-officiers ». La paille des granges, qui
ne manquait pas, nous permit de dormir douillettement et de
reprendre notre route à l’aube, reposés et séchés. Les voitures
du ravitaillement du lieutenant-épicier continuaient d’ailleurs à
nous prêter leurs bons offices.
Nous traversâmes des villages. A mesure que nous
avancions, leur caractère militaire s’accusait. Il y avait partout des
artilleurs, avec tout l’arroi qui les accompagne, des caissons,
des chevaux, des pièces de 75, d’autres plus massives. Il ne me
fallut pas regarder longtemps les numéros des écussons pour
e reconnaître qu’il s’agissait de régiments d’artillerie du 20
corps, celui où servait mon frère Albert, dont une brève carte,
dans les derniers jours d’octobre, m’avait avisé qu’il était dans
les environs d’Arras. A Aubigny, où nous arrivâmes vers
10 heures, et qui marquait le terme d’étape du convoi de
ravie taillement, j’avisai un artilleur du 8 , le propre régiment de mon
frère, et lui demandai si, par hasard, il le connaissait, et, sur sa
réponse négative, griffonnai un bout de papier qu’il me promit
de s’arranger pour lui faire tenir, si c’était positif.
Le convoi nous avait déposés au bout d’un champ où
stationnaient d’innombrables véhicules, fourgons d’infanterie
réglementaires ou voitures de réquisition. Les chevaux étaient
parqués un peu plus loin. Autour des équipages s’affairaient des
sous-officiers et des soldats du 160. C’étaient en effet le train de
combat et le train régimentaire de notre régiment, dont la
mission était d’assurer la liaison et les transports de munitions et de
vivres entre Aubigny, point extrême où s’aventuraient le
chemin de fer et les bataillons du 360. Le maréchal des logis Rossi,
hâbleur et crâneur, régnait sur le train de combat. Ayant pris
langue avec lui, je profitai de l’occasion pour lui remettre mon
fameux ballot de lainages et la lettre qui l’accompagnait, en le
priant de les faire parvenir au colonel Piazza, dont je me
souciais peu d’entendre les demandes d’explications au sujet du
ballot manquant, au cas où la lettre contiendrait un inventaire.
Les « respects » du commandant Bouffard pouvaient bien
attendre une occasion meilleure.
Nous partîmes au début de l’après-midi, après une
indispensable grand’halte, et nous engageâmes sur la route de
56 Cambligneul, en direction du nord-est. Les roulements du canon
se faisaient plus proches, plus serrés, plus rageurs. La pluie
voulut bien nous épargner, et même, par moments, le voile gris
du ciel se déchirait pour laisser voir quelques fragments de ciel
bleu pâle. Tout à coup, un cri parcourut notre petite colonne :
« Un avion ! » Toutes les têtes s’étaient levées : « Regarde ! Ils
l’encadrent ! » A force de m’écarquiller les yeux, j’aperçus
entre deux blocs de nuages, un point noir à peine perceptible,
entouré de petites taches blanches qui s’élargissaient. Bientôt,
une autre prenait naissance, puis une autre, puis une autre
encore, se détachaient sur le fond bleu, s’épanouissaient d’abord
denses, ensuite plus diaphanes, et s’effilochaient sous l’action
du vent, pour finir par se confondre avec les nuages voisins.
Cela se passait trop haut pour que nous puissions entendre les
éclatements, mais nous vivions intensément cette bataille
muette entre des éléments presque invisibles.
Le temps était mou, humide et fatigant. Chargés à l’excès de
tout ce qu’ils avaient cru nécessaire d’emporter, les hommes
commencèrent, passé Cambligneul, à geindre sous le barda,
bien que nous n’eussions encore fait que dix kilomètres à peine.
Des traînards restaient en arrière, et nous dûmes user d’autorité
et de persuasion pour les faire suivre, tout en ralentissant
l’allure et en nous partageant, entre gradés, la surveillance de
ceux auxquels l’usage immodéré du bidon avait troublé la
cervelle. Cahin-caha, nous traversâmes Grand-Servins et arrivâmes
à Petit-Servins, où nous devions coucher. Mais là, une mauvaise
surprise nous attendait. Nous avions formé les faisceaux à
l’entrée du village, en attendant que Séclier eût terminé ses
négociations avec le chef du cantonnement. Celles-ci
s’éternisaient et la nuit arriva avant que nous fussions fixés sur
notre sort. Les hommes, accroupis ou étendus, commençaient à
somnoler, quand surgit l’ombre d’un grand diable de capitaine,
qui échangeait avec Séclier de bruyantes explications, dont le
résultat fut qu’il nous intimait l’ordre de « foutre le camp » sans
retard, parce qu’il n’avait aucune place pour nous, que notre
régiment était en ligne et que nous n’avions qu’à aller le
rejoindre. Il nous donnerait un guide pour cela !
Il fallut mettre sac au dos et suivre le guide dans la nuit.
Cette fin d’étape nous parut interminable. Le chemin que nous
suivions était une mauvaise sente de terre, boueuse et montante,
57 et la pluie qui s’était remise à tomber, alourdissait les
chargements. Nous pénétrâmes dans un bois, où la boue s’épaississait
encore. Le guide entra alors dans le taillis, où se mouvaient des
formes confuses, et nous confia aux soins d’un sergent-major
qui se trouvait là avec quelques soldats. C’étaient des membres
de la SHR, la Section hors rang du 360. Le sergent-major nous
déclara à notre grande satisfaction que nous n’irions pas plus
loin, et que nous n’avions qu’à nous arranger pour passer la nuit
le moins mal possible. Nous nous arrangeâmes dans la boue,
sous des sortes de huttes de sauvages, faites de quelques
branchages qui, maintenant que la pluie ne tombait plus, y
suppléaient par toutes les gouttes d’eau qu’ils avaient retenues.
Quelques audacieux tentèrent d’allumer un feu de bois. Ils y
réussirent après beaucoup d’efforts. Mais à peine une flamme
avait-elle jailli d’un fagot pétillant qu’un officier paraissant
inopinément se précipita sur le foyer qu’il éparpilla d’un coup
de pied. « Non, mais vous n’êtes pas complètement dingos ? »
cria-t-il aux auditeurs invisibles qui l’entouraient. « Vous
voulez nous attirer des marmites ! Vous faites du feu, alors qu’il est
même défendu d’allumer une cigarette ! »
Nous passâmes le restant de la nuit accroupis sur nos sacs.
De temps en temps, une détonation formidable déchirait l’air,
ébranlant le bois et le sol. Qu’était-ce ? Des éclatements d’obus
ou des coups de départ ? Notre inexpérience des bruits de la
guerre nous rendit bien incapables de répondre. Puis nous
entendîmes une lointaine fusillade, par rafales qui se
déclenchaient d’un coup. Nous vîmes se lever le jour, hésitant
et blafard, sans avoir pu fermer l’œil. Un quart de café, servi par
les habitués du lieu, fut le bienvenu et, trempant nos tartines
dans le jus réparateur, nous pûmes apprendre d’eux sur ce qui
se passait quelques premiers renseignements.
Première vision du 360
Nous étions dans le bois de Bouvigny, à côté de la maison
forestière qui servait de poste de commandement au colonel
Piazza, commandant le 360.
Le bois de Bouvigny couvrait la partie occidentale d’un
plateau étroit, allongé du nord-ouest au sud-est, qui formait comme
une énorme échine, s’abaissant au nord par une dénivellation
58 brusque et presque rectiligne sur la plaine d’Aix-Noulette, au
sud par des renflements très escarpés, qu’on appela plus tard les
Eperons, sur le village d’Ablain-Saint-Nazaire. La partie
orientale du plateau, où s’élevait, au point culminant, la chapelle
de Notre-Dame de Lorette, était nue.
Les Français occupaient tout le bois de Bouvigny, propriété
de la compagnie de Béthune, et la partie découverte du plateau
jusqu’à la Chapelle, qui avait changé de main et qui venait
d’être le théâtre de combats très vifs ; au nord, Aix-Noulette
était à nous. Au sud, Ablain-Saint-Nazaire était aux Allemands,
sauf une maison isolée à l’ouest du village, la maison Rateau,
où nous avions un poste. Plus au sud encore, Carency était tenu
par l’ennemi, mais immédiatement bordé à l’ouest par nos
troupes. Le front n’était pas encore continu, il y avait un mois qu’il
s’était stabilisé, mais se composait d’éléments de tranchées
qu’on travaillait de part et d’autre à relier entre eux, et qui
dessinaient sensiblement une ligne nord-est/sud-ouest, pour
s’infléchir fortement vers l’est après Carency, en direction de la
Targette et de Neuville Saint-Vaast.
Je donne ces détails avec précision, une carte sous les yeux.
Mais au moment où on nous les donnait pour la première fois,
sans aucun ordre, au hasard de la conversation, ils n’évoquaient
en nous que des impressions confuses, nous fournissant
seulement quelques points de repère pour l’intelligence des
événements inconnus auxquels nous allions être mêlés.

e 33 C.A. (général Pétain)

e e 70 D.I. (général Fayolle) 77 D.I. (général Barbot)

e e 139B.I. 140B.I. B.I. B.I.
226 R.I., 269 R.I., 237 R.I.
e e 42 BCP, 44 BCP 179 R.I., 360 R.I.

Nous apprîmes aussi que le 360 formait, avec le 237 et le
e e 279, la 140 brigade ; que celle-ci formait avec la 139 brigade,
e ela 70 division (division Fayolle), qui, avec la 77 division,
e constituait l’ensemble du 33 corps d’armée, constitué par les
classes de réserve qui avaient fait leur temps d’active dans le
e 20 corps, dans la division de fer et la division d’acier, ces
unités de l’Est célèbres autant par leur entraînement et leur
59 discipline que par leur prestigieux passé. Nous apprîmes aussi
que le 360 et le 237, qui se relevaient l’un l’autre, et alternaient
souvent dans la garde du même secteur, étaient provisoirement
e détachés du 33 corps. Celui-ci qui occupait la partie du front
située dans la plaine au sud du plateau, face à
Ablain-Sainte Nazaire et à Carency, les avait « prêtés » au 21 corps, placé à sa
gauche, pour garder le plateau de Lorette. Notre régiment tenait
e donc, alternativement avec le 237 ou des troupes du 21 corps,
le secteur qui coupait le plateau en avant du bois de Bouvigny.
Cette nuit du 5 au 6 novembre que nous venions de passer
sous les huttes dégouttantes de pluie, disséminées près de la
maison forestière, était précisément une nuit de relève. Le 360
allait redescendre des tranchées, où le remplaçait le 149. Aussi,
peu de temps après le lever du jour, une troupe débouchait sur
la laie centrale du bois au bord de laquelle nous nous pressions
pour la voir.
Le spectacle qui s’offrit alors à mes regards me stupéfia. Les
hommes qui s’avançaient vers nous n’avaient aucunement, sauf
les fusils, l’aspect d’une troupe militaire. Ils n’avaient plus
d’uniformes, ou du moins ceux-ci étaient invisibles. Recouverts
de la tête aux pieds d’un enduit blanchâtre qui laissait à peine
distinguer leurs visages et leurs mains de leurs vêtements, ils
évoquaient l’aspect de ces « hommes de plâtre », qui, à la
devanture des cafés parisiens, s’exhibaient autrefois en « poses
plastiques » Les barbes, les peaux, les étoffes, tout disparaissait
sous ce même mastic glaireux, qui détachait les statures en
blanc sur les fonds sombres du bois, mais qui, au-dessous des
genoux et sur les pans des capotes, se dégradait en fonçant de
plus en plus, teignant les jambes et les chaussures de la couleur
noirâtre qui était celle de la boue du chemin.
Les hommes avançaient lentement, d’une démarche pesante,
et pour ainsi dire solennelle. Appuyant leurs pas sur de longs
bâtons avec lesquels ils fouillaient la bourbe, ils courbaient les
épaules pour diminuer le poids du havresac énorme, surchargé
de couvertures, de toile de tente, d’outils et d’ustensiles de
campement qui formaient au-dessus d’eux un monstrueux
édifice. Ils paraissaient affreusement fatigués, au point de ne pas
répondre aux plaisanteries et aux questions que leur lançaient
les spectateurs entre lesquels ils défilaient.
60 A une certaine hauteur de la colonne, la tonalité changeait :
du blanc mastic, l’enduit passait au rouge brique, couleur d’une
terre qu’ils rapportaient d’un autre endroit du secteur. J’en étais
là de mes observations quand, parmi les arrivants, je reconnus
avec joie Varnier, le bon vivant de la popote de Boulleret. On
l’avait dit tué, il n’était que maigri, et avait laissé pousser sa
barbe, ce qui avait transformé sa tête de bébé anglais en une
face de Silène. « Mon vieux », me dit-il, « tu as eu le nez creux
de ne pas venir huit jours plus tôt. Nous venons d’en voir de
cruelles. Je te raconterai ça tantôt. Il faut que tu viennes à ma
ecompagnie, la 24 . C’est le père Kremer qui la commande, et
j’en fais ce que je veux. Il m’a fait nommer sergent-major. Un
demi-filon. » La colonne s’éloignait. Il me quitta en me disant
qu’il allait prévenir le capitaine Kremer que je demandais à être
eaffecté à la 24 .
Bientôt, ordre nous était donné de suivre les compagnies
relevées et de regagner Petit-Servins. Nous remîmes sac au dos
avec l’espoir que nous ne le déposerions que pour goûter un
repos dont nous commencions à éprouver le besoin, sans oser
nous l’avouer après ce que nous venions de voir.
e A la 18 compagnie
Arrivés au village, il nous fallut former les faisceaux en
attendant qu’on nous répartît dans les diverses compagnies. Le
capitaine Kremer, qui faisait la répartition, se tenait au
carrefour, un calepin et un crayon à la main, appelant des noms et
des numéros Il était enveloppé dans un ciré noir à capuchon sur
lequel l’argile n’avait pas aussi bien pris que sur la laine des
capotes, mais avait dessiné des arborescences et des marbrures
gluantes. Contrastant avec ses traits tirés, que vieillissait une
barbe de plusieurs jours, son œil derrière les verres d’un
lorgnon, n’avait rien perdu de sa vivacité, ni de son expression
méfiante.
Lorsqu’il eut appelé mon nom et que je fus sorti du rang, il
me lança un regard observateur par-dessus son lorgnon, et me
e.demanda si c’était bien moi qui désirais venir à la 24 . A ma
réponse affirmative, il se borna à répliquer qu’il m’affectait à la
e 18 . « Et vous savez, nous n’avons pas besoin de fuyards ! »
Bien que le propos ne me visât pas, je le ressentis
désagréable61 ment et me consolai facilement de ne pas entrer sous les ordres
de cette vieille culotte de peau, bien que je regrettasse la
camaraderie de Varnier.
e La 18 compagnie, capitaine Guy Lhommedieu, à laquelle
j’étais affecté, était cantonnée ce jour-là à Grand-Servins (les
trois agglomérations de Grand-Srvins, de Petit-Servins et de
Gouy-Servins, qu’on appelle aussi Gouy-en-Gohelle, sont
distinctes, mais toutes voisines ; il n’y a entre leurs lisières que
quelques centaines de mètres de distance). Je me rendis donc à
Grand-Servins pour me présenter au capitaine et me mettre à sa
disposition. Au bureau de la compagnie, le sergent-major
Coevoët me dit qu’il était absent et ne serait pas de retour avant le
soir, que Rossi, son lieutenant, était malade, et que je n’avais
e qu’à m’installer à la 4 section, dont j’aurais probablement le
commandement, en attendant que mes fonctions fussent
officiellement précisées.
M’étant ainsi acquitté de mes devoirs, je n’avais plus qu’à
flâner dans le cantonnement, en quête de figures de
connaissance. Je savais que Joubert et Bénel, mes camarades de
e e Boulleret, commandaient la 2 et la 3 sections. Je ne tardai pas
à retrouver le petit Joubert. Je l’aperçus dans une cour de ferme,
adonné à une occupation qui était alors celle d’à peu près tout le
bataillon. Rentré des tranchées dans la nuit, il avait accroché sa
capote à un battant de barrière et, armé de son couteau, il en
raclait de longues épaisseurs de boue, à la façon dont on décape
un morceau de camembert. C’était un travail indispensable dont
il fallait s’acquitter avant de mettre les vêtements à sécher, car
une fois sèche, la couche d’argile formait une carapace
impossible à enlever.
Tout en procédant à ces soins de garde-robe, Joubert, hôte
du front depuis une quinzaine de jours, me mit au courant de la
vie du régiment. Le colonel, on ne le voyait qu’au
cantonnement, où il n’était à craindre que quand on montait la garde, car
il passait régulièrement en revue le poste de police, et exigeait
qu’on rendît les honneurs correctement. Le chef de bataillon, le
commandant Beurier, était beaucoup plus « empoisonnant »
parce qu’il tombait à l’improviste dans les cantonnements et
entrait en fureur quand les choses n’étaient pas à son idée. Au
demeurant, estimé autant que craint, parce qu’il avait prouvé, en
Lorraine et à Oppy, qu’il avait du « cran ». Le capitaine
Lhom62 medieu était, lui aussi un homme assez irascible, mais qui savait
laisser sa compagnie tranquille au cantonnement, qualité
inappréciable. Brave d’ailleurs aussi. La preuve en était faite depuis
la bataille de la sucrerie de Bailleul, le 4 octobre, où il avait,
eavec la 18 , résisté toute la journée, dans des circonstances
critiques. Quant au lieutenant Rossi, c’était un malade, un
« cinglé », dont il valait mieux ne pas parler.
Depuis que Joubert était arrivé au régiment, il avait déjà
vécu deux périodes bien distinctes : celle où le 360 tenait position
dans la plaine, d’abord en réserve à Mont-Saint-Eloi, puis en
première ligne au Bois-sans-nom et à la ferme de Berthonval,
face à la ferme de La Targette occupée par les Allemands,
période de calme relatif et des derniers beaux jours, occupée par
de travaux de terrassement plus que par de vagues attaques sur
la ferme, qui, faute de préparatifs suffisants, s’étaient limitées à
des velléités vite réprimées ; ensuite, à partir du début de
novembre, celle où le 360 avait pris le secteur de Lorette, et, pour
entrée de jeu, avait reçu pour mission d’attaquer La Chapelle.
« Nous nous plaignions quand nous couchions dans le
Boissans-nom », disait Joubert, « mais maintenant nous le
regrettons. A la Chapelle, ça n’a pas été une attaque pour rire comme
e celles de La Targette. » C’était la 18 qui avait été chargée de
l’opération. Malgré les difficultés du terrain glissant, les
assaillants étaient arrivés à l’improviste sur les Allemands qui,
surpris, avaient décampé sans demander leur reste. Mais alors
qu’il eût fallu consolider ce succès en faisant occuper très
fortement les ruines de la Chapelle, qu’il était bien à penser que les
Allemands chercheraient à reprendre, le capitaine Kremer, qui
e commandait alors le 5 bataillon, par intérim (le commandant
Beurier ayant été indisposé), s’était borné à remplacer le groupe
e e d’attaque de la 17 par une demi-section de la 24 , ignorant le
terrain, séparée des éléments de soutien par un champ nu, sans
voie de communication, avec l’arrière sans fils de fer. Ce qu’il
eût fallu prévoir était arrivé : les Allemands dès la nuit suivante
contre-attaquèrent en force, obligeant la malheureuse
demisection à se replier pour éviter d’être faits prisonniers. Les
Allemands avaient profité de son recul pour pousser plus avant,
sur des tranchées de soutien, dont les occupants avaient été
gênés dans leur tir par ce passage des Français en retraite devant
eux, de telle sorte que non seulement nous avions reperdu la
63 Chapelle, ou tout au moins le tas de briques que l’on continuait
à appeler de ce nom, mais encore un élément de tranchée faisant
partie de notre système de défense du plateau. Des
contreattaques hâtivement ordonnées avaient été arrêtées net par les
mitrailleuses de l’ennemi, et les hommes conservaient un
souvenir atroce des heures pendant lesquelles ils avaient dû ramper
dans un champ de betteraves sous les rafales des machines à
semer la mort. Quelques dizaines de malheureux avaient payé
ces fausses manœuvres de leur vie.
Mais la guerre se vit au jour le jour, et pour le moment on
était au repos. Au temps où il faisait encore beau, le régiment
passait quatre jours en première ligne et deux jours en réserve
ou au repos, mais maintenant, vu les intempéries et la nature du
nouveau secteur, il était question de faire deux jours de
tranchées et deux jours de repos. « Nous verrons bientôt ce qu’il en
est ! » conclut Joubert avec une résignation sereine, en
s’attaquant au décrottage de ses godillots. « En attendant, j’ai
commandé pour tout à l’heure, à notre intention, deux côtelettes
de porc dans une maison où j’ai déjà mes assises. Tu m’en diras
des nouvelles ».
Ce que je venais d’apprendre apporta des raisons sérieuses à
mon optimisme naturel. Les propos de Joubert n’ajoutaient rien
qui surpassât dans l’horrible ce que j’avais pu imaginer de la
guerre. Au contraire, le fait que les combattants s’étaient
soustraits deux ou trois jours sur six au combat m’apparaissait
comme une faveur gratuite, un don magnifique du haut
commandement qui, en nous faisant bénévolement une telle remise,
abrégeait de moitié pour nous la durée de la guerre. Il ne me
venait pas encore à l’idée que de tels ménagements répondaient
à l’idée que la guerre serait longue, et qu’il convenait de
prendre ses précautions en vue de retarder l’usure le plus possible.
C’est sur cette impression de détente éphémère, mais
bienfaisante, que je fis honneur, dans la salle à manger d’une
maison paysanne, à la côtelette de porc de Joubert, agrémentée
d’une salade du cru et arrosée du pinard réglementaire, après
quoi j’allai m’étendre voluptueusement sur la paille d’une
grange, d’autant plus libre d’esprit que je n’exerçais encore
aucun commandement et n’avais donc pas à m’occuper de mes
« hommes ».
64 Eveillé à la nuit tombante, je me dirigeai vers la maison où
l’on m’avait dit que je joindrais le capitaine Lhommedieu. Je le
trouvai à table, en train de dîner avec le capitaine Rossi, me
présentai, précisai que j’avais mon brevet de chef de section, et
attendis les instructions, figé dans un garde-à-vous impeccable
qui symbolise l’absence naturelle ou volontaire de tout esprit
critique.
— Vous allez prendre le commandement de la quatrième
section, pour lequel je n’ai pas de sous-officier actuellement,
me dit le capitaine. Je vous recommande de prendre tout de
suite de l’autorité sur vos hommes, et cela dès le début. Ne ratez
pas les salopards, il y en a partout, et c’est dès les premiers
jours qu’il faut savoir se faire craindre. Vous aurez d’ailleurs
avec vous deux chefs de demi-sections, excellents, les caporaux
Savary et Briolat, qui sont des gaillards à poigne, que j’ai
proposés pour le grade de sergent. Profitez des deux jours que nous
avons à passer ici pour faire la connaissance de vos hommes.
Voilà. Je n’ai pas autre chose à vous dire.
e — Mais n’y a-t-il pas à la 4 section un autre sergent, plus
ancien que moi au front ? demandai-je, car j’avais appris ce
détail important pour moi. Et ne craignez-vous pas qu’il puisse
en résulter quelques difficultés ?
— Aucune, grommela le capitaine Lhommedieu. Des
difficultés ! Ah ! Je voudrais bien voir cela par exemple !
Pendant qu’il parlait, j’observais, à l’abri de mon
garde-àvous, les deux personnages sous les ordres de qui les hasards de
la guerre me plaçaient.
Le capitaine Guy Lhommedieu était un homme de
trentedeux ans environ, au visage énergique, presque brutal. Son nez
fin, qui manquait de hauteur et qui n’arrêtait pas la ligne à peine
visible des cheveux blonds, presque blancs, et coupés à la
tondeuse. Il était entièrement rasé, ce qui soulignait la minceur de
ses lèvres de procureur et la saillie de maxillaires
disproportionnés. Les yeux bleu pâle exprimaient la ruse. Bref, un
physique qui tenait à la fois de l’homme de procédure et du
e sportif. Il se disait avocat, et même « secrétaire de M Labory ».
Son partenaire, le lieutenant Rossi, avait une figure plâtreuse
et chiffonnée de Pierrot malade. Il n’avait pas desserré les dents
pendant les quelques minutes qu’avait duré ma présence, mais
je sentais que cette attitude ne lui était pas naturelle. Ce que
65 j’appris par la suite me convainquit, en effet, que ce méridional,
car il était de Marseille, se fût répandu en propos multiples et
superflus, si quelque gêne relative aux récents combats livrés
autour de la Chapelle, ne lui eût imposé un mutisme contraire à
son tempérament.
Au sortir de l’entrevue, je retournai vers le cantonnement de
e la 4 section, sur lequel allait s’exercer mon autorité. L’obscurité
était totale, mais des feux dansants, placés sous des auvents ou
des hangars, à cause des avions, parsemaient le village,
trouaient les ténèbres de grands pans roussâtres où des ombres
projetées ondulaient en une sorte de danse fantastique. Autour
du feu de la section s’affairaient Cottin, un vieil engagé
volontaire, et Painparé, dit Poincarré, qui terminaient leur besogne.
Autour des foyers se pressaient des faces broussailleuses
durcies par l’opposition crue de l’ombre et de la lumière ; des
hommes se chauffaient à croppetons, surveillaient les
lessiveuses où cuisait la soupe, ou commençaient à manger, leur
gamelle entre les genoux. Les vêtements, encore mouillés,
fumaient.
Au bureau de la compagnie, le personnel de la « liaison »
était au grand complet, empilé dans une petite pièce au centre
de laquelle, assis à une table, le sergent-major et son fourrier
expédiaient des pièces journalières. Je fis connaître mon
affectation en présentant mon livret, dont, avec une indifférence
dédaigneuse, le sergent-major voulut bien se saisir. Pendant
qu’il en extrayait les données abstraites et précises qui
em’identifieraient sur les « états » de la 18 – nom, prénom, date
et lieu de naissance, grade, numéro matricule, etc. – j’observai
la petite troupe qui, de son côté, dévisageait le nouveau venu.
Le sergent-major Coévoet, chétif et rabougri, un gamin de
dixhuit ans, bien qu’il en eût en réalité vingt-cinq et fût
sousofficier rengagé d’active. Il s’efforçait visiblement de suppléer à
son insuffisance physique par un air de supériorité autoritaire,
d’autant plus déplaisant qu’il avait vraiment l’air convaincu de
l’importance extrême de ses fonctions de doublard, que j’étais
porté au contraire à considérer comme celles d’une « utilité »
plutôt que d’un soldat de carrière, voué par son choix, me
semblait-il, aux risques les plus dangereux de la guerre.
A côté de Coévoet se tenait un grand gaillard, à la figure
plus avenante. C’était Thuillier, le fourrier, ci-devant antiquaire
66 boulevard Beaumarchais, et qui n’avait pas les mêmes raisons
que Coévoet d’être infatué de ses galons. Le reste de la «
liaison » était composé d’un cycliste, Houllier, vulgaire, à la voix
grasseyante, de l’ordonnance du capitaine Varin, un nommé
Bonjean dit Bébert, qui semblait sortir en droite ligne du «
milieu », et du coiffeur Orville, une basse tête de crapule qui suait
le vice et la paresse. En dehors de Thuillier, le milieu était
franchement antipathique. Je me retrouvai avec plaisir à l’air libre,
et me mis en quête de mes deux chefs de demi-sections, les
caporaux Savary et Briolat.
Je les découvris dans une salle de ferme, en train de faire
honneur à la soupe. Avec eux, je fus tout de suite à l’aise. Ils
s’étaient levés respectueusement à mon arrivée, et je dus insister
pour les faire rasseoir, en les priant de continuer leur repas
pendant que je bavarderais avec eux.
Savary était un grand garçon, solide et musclé, gauche dans
ses gestes comme dans sa façon de parler. Sur sa figure
imberbe, taillée à coups de serpe, dans une tête trop petite pour les
dimensions de son corps, régnait une expression de candeur
enfantine, de loyauté et de timidité, mais le pli des deux sourcils
presque constamment froncés, révélait un entêtement buté et de
la peine à démêler les idées. Il parlait lentement, pesamment, en
cherchant ses mots et en commençant des phrases qu’il était
généralement impuissant à terminer autrement que par un bon
sourire. Il n’avait quitté le service actif que depuis quelques
mois et était employé dans une grande banque à Paris quand la
mobilisation était venue le surprendre. Caporal, il suivait
actuellement, les jours de repos, un cours de sous-officiers qui
touchait à sa fin, et comptait bien être nommé sergent avant
peu.
Tout autre était son compagnon Briolat, artisan campagnard
de la Haute-Marne, rustique et débrouillard, plein d’activité et
abondant en paroles, homme de ressource qui semblait apte à
toutes les besognes. Noiraud et trapu, il était aussi vif et alerte
que Savary était lent et embarrassé. Il terminait par des gestes,
des mimiques et des mots d’argot les phrases que l’autre
n’arrivait pas à finir. Tous deux semblaient heureux de trouver
un nouvel arrivant à qui confier leurs impressions.
Celles-ci étaient très réconfortantes. En dépit de la dure vie
qu’ils menaient depuis leur arrivée au régiment – je crois bien
67 qu’ils y étaient depuis le début – ils se montraient pleins de
confiance dans la tournure que prenaient les événements. Les
poilus étaient entraînés, rompus à la discipline et aux fatigues,
on pouvait compter sur eux. Il y avait eu des coups durs, très
durs, dans la forêt de Champenoux, à Oppy, et tout récemment
à Lorette, mais ceux qui en étaient revenus étaient blindés. Et il
n’y avait pas de différence à faire entre les régiments de réserve
comme le 360 et les régiments d’active pour la façon de se
conduire au feu.
Ces déclarations étaient faites sans la moindre jactance,
comme une mise au point de « gens de la partie » qui savent de
quoi ils parlent. On pense avec quel plaisir je les entendais. Je
trouvais là une atmosphère tout autre que celle du dépôt, une
ambiance de stoïcisme tranquille, aussi éloigné de l’héroïsme
théâtral, dont les journaux emplissaient leurs colonnes, que de
la bassesse dont certaines des recrues que j’avais amenées
m’avaient donné le spectacle et dont nous avions, Bastien et
moi, eu le tort d’exagérer la portée.
Quand j’eus tiré des deux caporaux tout ce qu’ils avaient à
me dire à ce sujet, je fis une allusion discrète au sergent dont
e j’avais appris l’existence à la 4 section, et qui s’appelait,
m’avait-on dit, Degaël ou de Gaël. A ce nom, les deux caporaux
échangèrent un coup d’œil en éclatant de rire : « Ah ! le baron,
c’est un numéro, celui-là ! Vous pouvez dire, sergent, que vous
n’avez pas encore vu son pareil ! »
Il s’agissait, en effet, d’un authentique baron de Gaël,
patronyme d’une vieille famille alsacienne. Depuis qu’il allait au
régiment, on ne se souvenait pas qu’il eût jamais donné un
ordre à un homme. Il se bornait à s’occuper de lui-même. Dès
qu’on était arrivé au cantonnement, on le voyait, deux musettes
en bandoulière, s’affairer à son ravitaillement, en vieux
célibataire qu’il était, quêtant de maison en maison tout ce qu’il
pouvait trouver à acheter d’œufs, de fromage, de saucisson, de
conserves, jusqu’à ce qu’enfin pourvu il rentrât dans son coin
de grange où il faisait alterner le plaisir du sommeil et celui de
la mangeaille. Aux tranchées, il prenait son tour de garde
comme les deuxième classe, maintenant son fusil propre,
travaillant au terrassement et aux clayonnages, et quand il s’était
agi d’aller à l’attaque, il était parti crânement. Mais pour ce qui
était du commandement, bernique ! Ç’aurait été un soldat
mo68 dèle. On ne pouvait lui reprocher que d’être sergent, rôle à quoi
rien ne le destinait.
Ces détails, qui m’amusaient, m’expliquaient les raisons
pour lesquelles le capitaine Lhommedieu, sans me connaître,
m’avait confié le commandement de la section. Il s’était dit
qu’a priori il ne courait aucun risque à me prendre à l’essai, car
je ne pourrais pas être inférieur à un gradé qui, pour cet emploi
particulier, était de valeur nulle. Mais il me restait à savoir
comment « le baron » accepterait ce croc-en-jambe aux usages
militaires. La règle qui fait passer automatiquement le
commandement d’un chef, quand celui-ci disparaît, au plus ancien
du même grade, ou, à défaut, au grade immédiatement inférieur,
est absolue au combat, en présence de l’ennemi. Mais en dehors
de ce cas d’urgence, elle n’est qu’un usage, auquel le
commandement peut déroger quand il y est amené par une raison
sérieuse. De Gaël admettrait-il cette raison ?
La question s’éclaircit le lendemain, quand, après une nuit
réparatrice, je pus prendre contact avec toute la section et en
particulier avec le baron. Celui-ci, un petit homme barbu, à la
figure calme et douce de capucin, se montra plein d’aménité et
de déférence. Il ne fit pas la moindre allusion à la situation un
peu fausse où le mettait ma désignation à un emploi qui eût dû
normalement lui revenir. Il semblait trouver cela tout naturel et
je ne perçus pas la moindre amertume dans ses propos. Les
variétés de la nature humaine sont innombrables.
L’affaire de La Chapelle
Le lendemain, samedi 7 novembre, le commandant Beurier
avait convoqué tous les officiers et sous-officiers du bataillon à
la salle d’école de Petit-Servins, où nous nous trouvions réunis
dans la matinée, les quatre commandants de compagnie, quatre
ou cinq officiers de peloton, et une douzaine de sous-officiers.
Le commandant Beurier siégeait sur l’estrade devant la table du
maître d’école qu’on eût bien étonné, quelques mois plus tôt, en
lui précisant que sa classe de galopins du village serait
remplacée par cette assemblée galonnée.
Le bataillon Beurier dont les cadres étaient réunis dans cette
salle d’école était l’un des deux bataillons dont se composait
alors, comme tous les régiments de réserve, le 360.
69
e Cadres du 360 R.I.

Lieutenant-colonel Piazza
Capitaine adjoint Arnoult

e e 5Bataillon 6 Bataillon
Commandant Beurier Commandant Foessel

e ie e ie 17 C Lieutenant Naquet 20 C Capitaine Brucker
e ie e ie 18 C : Capitaine Lhommedieu 21 C Capitaine Lucchini
e ie e ie 19 C : Capitaine Joba 22 C Lieutenant Petitjean
e ie e ie 24 C : Capitaine Kremer 23 C Capitaine Mouillot

e Le bataillon Beurier étant le 5 bataillon, aurait dû
normalement comprendre les compagnies portant les numéros 17 à 20,
e et le bataillon Foessel, qui était le 6 , les compagnies
numérotées de 21 à 24. Il en avait bien été ainsi au début de la
e campagne. Mais la 20 compagnie avait été complètement
anéantie à la surprise d’Oppy, au début d’octobre, et dans le
e regroupement qu’on avait fait alors, la 24 était venue la
reme eplacer dans le 5 bataillon. La 20 , qu’on avait reconstituée par
e la suite, avait été incorporée au 6 bataillon, et les choses étaient
restées dans cet état.
Le commandant Beurier, qui nous dominait du haut de sa
chaire de magister, était un homme de belle prestance, grand,
élancé, à la taille bien prise et au sourcil autoritaire. Son nez
busqué au bec d’aigle surplombait une moustache dorée,
tombant de chaque côté d’un menton anguleux et volontaire. Son
visage, ce matin-là, exprimait une rigueur hautaine :
« J’aurais voulu », prononça-t-il d’un ton glacial, « vous
réunir aujourd’hui pour vous adresser des compliments, et non
pas le contraire. Mais vous n’ignorez pas la gravité des faits.
Après une attaque réussie vers la chapelle de Lorette, les
occupants l’ont abandonnée au cours d’une contre-attaque
ennemie. Non seulement nous l’avons reperdue, ce qui était
déjà extrêmement regrettable – je ne veux pas exagérer
l’importance militaire de cette position – mais, fait infiniment
plus grave, nous avons laissé l’ennemi prendre pied dans une
tranchée qui faisait partie de nos lignes de défense. Cela, c’est
e inadmissible. Les éléments de la 24 – et il se tournait vers les
70 sous-officiers de cette compagnie – doivent s’attendre à des
sanctions, qui seront sans doute sévères. »
Ces paroles tombaient dans le silence comme un verdict de
tribunal et produisaient un effet tragique. Tous les regards
e s’étaient tournés vers un sergent de la 24 , un grand beau gars
qui se tenait impassible à son banc, les bras croisés. Quand le
commandant Beurier eut fini de parler, le sous-officier tourna
légèrement la tête, attendant visiblement que le commandant lui
donnât la parole pour s’expliquer. Mais celui-ci fit signe au
ecapitaine Kremer, le capitaine de la 24 , de venir à côté de lui.
« Venez, Kremer, puisque c’est vous qui commandiez le
bataillon en mon absence. Vous allez dessiner la tranchée du secteur
au tableau et préciser ce qui s’est passé. » Le capitaine Kremer
se mit en devoir, un bout de craie à la main, de s’exécuter. Le
tracé des tranchées parut flottant dans son esprit. Il hésita à
plusieurs reprises, et le commandant dut intervenir pour lui faire
rectifier la direction d’une tranchée qu’il avait tracée de travers.
Son exposé de l’affaire n’éclairait guère la question. Il se
plaignit que certaines tranchées n’eussent pas été reliées entre elles
comme elles auraient dû l’être, se lança dans des explications
fumeuses sur les raisons qui lui avaient fait estimer largement
suffisante une demi-section pour garder la Chapelle. Au sujet de
la contre-attaque et de ses conséquences, il ne pouvait que s’en
remettre aux comptes rendus des occupants, puisque lui était au
P.C. de bataillon. Il bafouillait d’ailleurs un peu en parlant, et sa
presbytie l’obligeait à retirer et à remettre constamment son
lorgnon, suivant qu’il regardait son croquis ou le commandant.
Celui-ci s’impatientait visiblement et mit fin d’un geste bref à
l’exposé et lança d’une voix sèche : « Les sous-officiers, vous
êtes libres ! » Nous laissâmes les officiers débrouiller leurs
affaires entre eux.
A la sortie, Varnier me prit sous le bras : « Pas eu moyen de
ete faire venir à la 24 », me dit-il. « Cette vieille tête de pioche
de père Kremer, il suffit qu’on lui demande quelque chose pour
qu’il décide le contraire. Je le regrette pour moi et pour toi »,
ajouta-t-il, « car au fond c’est un très bon bonhomme, avec qui
on peut s’entendre, mais tu ne seras peut-être pas mal non plus
avec Lhommedieu. Au fond, on s’accorde assez bien entre
troupiers et officiers de compagnie, à condition que chacun fasse
son boulot. » Sur ce propos rassurant, il m’invita à venir
déjeu71 ner à sa popote, puisque nous cantonnions tous deux à
PetitServins.
Varnier avait été à Boulleret un popotier étonnamment
astucieux. Il remplissait les mêmes fonctions, mais pour une
assemblée réduite, car seul le fourrier Aubertin, les sergents
Legris et Houguerrade faisaient table commune avec lui. Le
repas, dans la cuisine assez avenante d’une maison du village,
fut très gai. Le fourrier Aubertin, instituteur dans le civil, ne
répondait pas au type courant du pédagogue sûr de sa science.
Ses yeux bridés d’Oriental, dont les angles se prolongeaient
dans les branches de ses lunettes, pétillaient de malice, tandis
que de sa bouche sinueuse et un peu de guingois, s’échappaient,
comme trompant son attention, des cocasseries d’atelier ou de
salle de garde. « Nous avons aujourd’hui l’honneur », me dit-il
en me serrant la main, « de déjeuner avec un inculpé ». Et il me
désignait du coin de l’œil le sergent Legris, le sous-officier de
e la 24 qui avait perdu la tranchée. Celui-ci, solide et tranquille,
ne semblait nullement troublé. Il avait une figure sérieuse,
réfléchie, presque grave, mais éclairée d’un beau regard lucide
qui regardait bien en face, exprimait la volonté et la précision.
Quand je sus qu’il était ingénieur dans une entreprise de
mécanique, j’eus tout de suite l’impression qu’il devait exceller dans
ce rôle, et que celui de chef de section ne lui convenait pas
moins. Au moment où nous entrâmes, il était en train de causer
avec des hommes et des gradés de sa section qui étaient venus
aux nouvelles : « Ne vous en faites pas », leur disait-il, « je sais
ce qu’il en est et je vous couvre, vous m’entendez ? Allez
tranquillement casser la croûte ! » Il revint vers nous, souriant et la
main tendue, et nous prîmes place autour de la table. Tandis que
nous réglions le sort d’une boîte de pâté, il nous expliqua avec
une grande simplicité ce qui s’était passé. La mission de ses
hommes, terrés dans un bout de tranchée, en deçà des ruines de
La Chapelle, occupées par une demi-section, était, en cas de
besoin, de se porter en renfort de celle-ci, si elle était attaquée.
Mais pour que cette mission eût pu être remplie, il eût fallu que
l’élément de tranchée fût beaucoup plus près de la Chapelle. Il
eût fallu aussi que les occupants de celle-ci fussent en nombre
pour tenir assez longtemps et connussent bien le terrain.
Aucune de ces conditions n’était remplie. Les occupants, qui
n’avaient pas fait l’attaque, n’étaient qu’une vingtaine, et la
72 tranchée de soutien était à plus de cent mètres en arrière, sans
aucun moyen de communication. Les Allemands devaient
connaître cette situation et avaient travaillé d’arrache-pied pour en
profiter. Ils s’étaient avancés à la sape sur un côté de la
Chapelle, pour pouvoir y bondir à l’improviste, et avaient même
poussé un boyau plus avant, dans la direction de la tranchée de
soutien. « On entendait travailler les Boches », soulignait Legris
de sa voix mesurée, « comme si on avait été à côté d’eux. Je l’ai
signalé, j’ai demandé des outils pour pouvoir, moi aussi, creuser
une sape en direction de La Chapelle, et je n’ai rien reçu. Quand
les Boches ont attaqué, ils l’ont fait à la fois par-devant et par
les côtés, et La Chapelle était intenable. Nous, quand nous
avons entendu crépiter la fusillade, nous sommes sortis de la
tranchée pour nous porter en renfort, puisque c’était notre rôle.
Mais nous n’avions pas fait vingt mètres que nous nous sommes
heurtés aux autres qui refluaient, avec des rafales de
mitrailleuse au derrière. Il en est tombé plusieurs sur le terrain. Des
Boches aussi, d’ailleurs, mais il n’y avait plus rien à faire pour
La Chapelle, et il ne nous restait plus qu’à essayer de regagner
notre bout de tranchée. Ah bien ouiche ! Quand nous y sommes
arrivés, il y avait déjà des Boches dedans, qui nous ont
accueillis à coups de pétoire. Alors ç’a été le grand exercice de
reptation dans la boue à travers le champ de betteraves. Le
pauvre Taton, un sergent arrivé de quelques jours, y est resté, et
d’autres avec lui… Oh ! » ajouta-t-il comme pour lui-même,
« je sais bien que dans des affaires comme celles-là, il faut des
responsables. Mais j’attends qu’on m’interroge. Je n’ai à rougir
de rien.
— Bah ! dit Varnier d’un ton arrangeant, tout ça se tassera.
A Oppy, on a reculé de deux kilomètres, on a perdu deux
compagnies, et personne n’a été inquiété. »
J’écoutais avec une curiosité passionnée ces propos si
nouveaux pour moi. Cette vie dans l’obscurité, ces combats de
tranchées, ces drames obscurs auxquels le communiqué ne
faisait – et encore pas toujours – que de brèves et dédaigneuses
allusions, j’en avais pour la première fois un écho immédiat.
Ces hommes que j’avais devant moi, c’étaient ces « héros »
dont les journaux parlaient tous les jours comme de surhommes
sans aucune mesure avec le reste de l’humanité. Si prévenu que
je fusse contre le verbiage de la presse, je n’arrivais pas à faire
73 coïncider les personnages que j’avais devant les yeux et ceux
que, même avec de fortes corrections aux récits de propagande,
j’étais parvenu à m’imaginer.
Le restant du déjeuner fut rempli par les cancans du
bataillon, les « percos » des cuisines et la relation des derniers propos
du capitaine Kremer, qui faisaient la joie de Varnier et
d’Aubertin.
— A le voir, disait Aubertin, on dirait un chef de bureau qui
joue au militaire. Mais il ne faut pas s’y fier. Il est de l’est, et il
mangerait du Boche en salade. Dès la mobilisation, il a repris
du service Il nous a dit qu’il vivait les plus beaux jours de sa
vie, et il le pense !
— Il a des mots féroces, dit Varnier, et je me demande
toujours s’il blague ou s’il parle sérieusement. L’autre jour, après
avoir interrogé un brave péquenot qui ne comprenait rien à rien,
il s’est tourné vers moi d’un air découragé, en s’exclamant : “Et
dire que c’est appelé à se reproduire !” Et une fois le poilu sorti,
il m’a lancé de derrière son lorgnon un coup d’œil plein de
bonhomie, en ajoutant : “A faire tuer à la première occasion !”
— Il a son plan, dit gravement Aubertin. Les gens d’élite
comme nous, il les réserve pour les occasions qui en valent la
peine.
On parla d’autres officiers du bataillon. Au nom de Rossi,
que je jetai dans la conversation, Varnier se mit à rire en me
disant qu’il était parti à l’attaque de La Chapelle en tenant sa
pelle-bêche devant sa figure, qu’après la contre-attaque on
l’avait retrouvé dans les corons de Marquefles, à 3 km en arrière
de La Chapelle. C’est pour cela qu’il était « malade ». Le «
perco » qui circulait depuis la ville est que nous allions nous
embarquer pour une destination inconnue. La nouvelle
réjouissait tout le monde, car on s’accordait pour déclarer l’Artois un
« sale bled », bien que les gens y fussent hospitaliers et plus
avenants que les Lorrains. Aubertin déclara cependant qu’il lui
était à peu près indifférent de dresser des états à tel endroit
plutôt qu’à tel autre, du moment que ce n’était pas à Paris.
Avant de partir, j’eus l’occasion encore de faire la
connaisesance d’un autre sous-officier de la 24 , le sergent Raymond
e, qui, apprenant que j’allais commander une section de la 18
s’offrit aimablement, étant un de ceux qui devaient, à la
première relève, prendre la première ligne à côté de nous, de me
74 donner quelques explications sur le terrain. Je quittai mes
nouveaux amis restauré et détendu, pour regagner le cantonnement
de la section, guidé par Savary. Les hommes étaient déjà
reposés et avaient perdu un peu de leur aspect farouche de la veille.
Ils me regardaient avec attention, cherchant sans doute à
deviner sur ma physionomie, quel genre de gradé je serais pour eux.
Beaucoup avaient de bonnes figures de gars des champs, doux
et timides, et m’adressaient un cordial sourire. « Ce sont en
général de très braves types », me dit Savary, « à part trois ou
quatre mauvais drôles que je te ferai connaître. Mais ceux-là
n’ont qu’à filer doux. Ce sont les autres qui donnent le ton. »
Je pus vérifier ces indications le lendemain, en passant en
revue la section que j’avais fait réunir dans une cour de ferme,
en tenue de campagne. Après une autre nuit de repos complet,
les hommes avaient retrouvé leur équilibre, et je fus
agréablee ment surpris de les revoir presque propres et dispos. La 13
escouade, en particulier, se distinguait par une tenue
impeccable, des capotes soigneusement lavées et brossées, des cuirs
presque brillants, des fusils sans un point de rouille. La tenue
des autres, sans être aussi irréprochable, était digne d’éloges.
Seuls faisaient tache de-ci de-là quelques silhouettes douteuses,
dans lesquelles je n’eus pas de peine à identifier les brebis
galeuses signalées par Savary.
Dans la journée, les ordres arrivèrent. En dépit des «
percos » sensationnels, nous remontions après la soupe dans le
secteur de Lorette.
Le rassemblement se fit avant la tombée de la nuit, dans une
brume glaciale. Le capitaine Lhommedieu, à cheval, prit la tête
de la compagnie. Monté sur une grande rosse, il n’avait pour
tout équipement, en dehors de son revolver d’ordonnance dans
son ceinturon, qu’un plat en fer-blanc suspendu dans son dos
par une ficelle et qui brimbalait à chaque pas du cheval comme
le balancier d’une horloge. Le lieutenant Rossi se plaça entre les
deux pelotons, les chefs de section derrière leurs hommes. Je
me trouvai ainsi en queue, pouvant embrasser du regard toute la
colonne.
75 Dans la tranchée
La colonne partit, à une allure qui me parut extrêmement
lente, mais qu’imposaient les difficultés de la marche que je ne
soupçonnais pas encore. Nous nous engageâmes sur le petit
chemin montant que j’avais pris trois jours auparavant, pour
conduire le détachement de renfort à la maison forestière. Il me
parut encore plus qu’alors boueux et dur à la marche. L’aigreur
pénétrante du brouillard n’était pas ce froid revigorant qui vous
fait tendre le jarret et frapper le sol du pied avec entrain. Elle
s’insinuait dans l’intérieur des capotes, mordait les joues et les
mains, rendait les moindres mouvements pénibles. Après trois
quarts d’heure de montée, nous arrivâmes à l’arête du plateau,
dominée par une sorte de grosse tour grise qui était un moulin
ruiné. Là nous fîmes cinq minutes de halte. Nous étions sur le
chemin qui suit le haut du plateau et nous apercevions, sur la
droite, l’orée du bois. Il me semblait, d’après mes souvenirs de
l’autre nuit, que la maison forestière ne devait pas être loin.
Elle était effectivement à 1 500 mètres de là. Quand nous en
approchâmes, je m’aperçus qu’entre elle et nous s’étendait un
marécage, creusé de profondes vasières remplies d’eau, qui
tenait toute la largeur de la route et que nous avions dû
contourner lors de notre première arrivée, par un petit sentier qui le
bordait contre le taillis. Mais ce sentier avait disparu sous les
pas des troupes qui l’avaient malaxé depuis trois jours, et il n’y
avait plus d’autre ressource que d’entrer dans la fondrière. La
colonne s’y engagea, les hommes pataugeant jusqu’aux mollets
dans la boue noire. La nuit tombait. C’est à peine si, devant la
masse carrée que la maison forestière détachait sur le ciel bleu,
j’aperçus un petit groupe qui nous regardait passer. C’était le
colonel Piazza, son adjoint le capitaine Arnoult, celui-là même
qui avait éteint notre feu la nuit de notre arrivée, et la «
liaison », qui étaient arrivés, eux, à destination. Nous étions encore
loin d’atteindre la nôtre. La laie centrale qui s’enfonçait dans le
bois était elle-même un canal de boue, que nous suivîmes
péniblement pendant trois quarts d’heure encore. Les sacs pesants
tiraient sur le cou et alourdissaient la marche, dont chaque pas
ancrait le pied dans l’argile gluante. On ne s’en dégageait
qu’avec un effort constamment renouvelé, deux kilos de glaise
à chaque soulier. Nous étions en sueur.
76 Sur la gauche, se profila soudain un bâtiment, dont les portes
et les fenêtres étaient dessinées en rais lumineux qui filtraient
par les jointures des volets. C’était la « Faisanderie », où se
tenaient quelques services de bataillons et d’artillerie. Nous
prîmes un petit layon oblique qui pénétrait dans le bois sur la
gauche. L’obscurité était totale. L’étroitesse du chemin avait
obligé à prendre la formation en « colonne par un », au prix
d’une attente interminable au carrefour, et pour ne pas perdre le
contact chaque homme tenait un pan de la capote de celui qui
était devant lui. A tout instant, des incidents interrompaient la
marche, des clameurs étouffées parcouraient la colonne : « Pas
si vite en tête ! » – « Halte ! La deuxième section ne suit pas ! »
– « Arrêtez ! Un homme est touché ! » On entendait des jurons,
des gémissements, des bruits de chute. Placé en queue de la
longue file, je relevais des hommes épuisés, gisant dans la boue,
pleurant ou sacrant. Je compris alors ce que c’était qu’une
relève, et de quel prix il fallait payer les quelques heures de repos
qu’on nous accordait dans les cantonnements de l’arrière. A un
moment donné, le sentier disparut. Nous avancions dans le bois,
où des arbres de haute futaie avaient succédé au taillis, et
suivions le versant nord du plateau, longeant la pente. A chaque
pas il fallait se retenir de glisser sur l’argile épaisse. Les chutes
se multipliaient, bien que les hommes étayassent leurs pas avec
leurs gourdins, et l’on ne progressait plus qu’avec une extrême
lenteur. Moi qui n’avais pas de canne, je tombai à plusieurs
reprises dans la boue visqueuse.
Je ne saurais dire combien de temps dura cette marche
harassante. La nuit était déjà bien avancée quand la colonne
s’arrêta. Etait-on arrivé ? Autour de nous, autant que j’en
pouvais juger dans l’obscurité, s’étendaient des terrassements
éboulés. Sur la droite, le bois semblait s’interrompre et faire
place à une vaste clairière. Des guides emmenaient les sections.
Nous attendîmes longtemps que vînt notre tour de partir. Peu à
peu la froidure ambiante chassait la chaleur que nous avait
value la marche sous bois. La sueur dont nous étions couverts se
transforma en une enveloppe glacée, et je sentis des frissons me
parcourir le corps. Ainsi, grelottants, nous restâmes sur place
une heure, deux heures peut-être, rehaussant de temps en temps
d’un coup de reins le havresac dont les bretelles nous sciaient
les épaules. De-ci de-là, des balles claquaient dans la nuit.
Au77 près de nous, en longs monômes silencieux, passaient les
home mes du 149 qui venaient d’être relevés par les nôtres. Enfin, sur
un signal venu de l’avant, la section s’ébranla. Nous pénétrâmes
alors dans un dédale de boyaux étroits, où nous croisions des
troupes venant en sens inverse. Creusés par les pas
innombrables, les boyaux se rétrécissaient dans le bas au point de n’avoir
plus que la largeur de la chaussure, de sorte que de maintenir
l’équilibre était un problème constamment remis en question.
On n’arrivait à se croiser qu’en se plaquant contre la paroi
gluante, les sacs s’accrochaient, se bloquaient, et ce n’était que
par une violente bourrade qu’on forçait le passage. En de
certains points, ces tentatives restaient infructueuses, et il fallait
que, de guerre lasse, un des deux compétiteurs se hissât hors du
boyau pour tourner l’obstacle, quitte à se laisser retomber un
peu plus loin dans la profondeur boueuse, qui le recevait avec
un « floc ! » de pâte remuée. Bien du temps passa encore à ces
étranges exercices. Enfin, la section s’immobilisa dans une
tranchée perpendiculaire au boyau d’arrivée, dont les occupants
nous cédèrent la place avec empressement. C’était la tranchée
de première ligne, « Salut, les potes ! Bonne chance ! Les
Boches n’ont pas été trop vaches, cette fois-ci. Pourvu que ça
dure ! » Leur départ prit encore un long délai, puis le brouhaha
cessa. Nous étions en position.
Il nous fallut un certain temps pour reprendre haleine. Le
premier soin fut de se débarrasser des sacs, de vérifier les fusils
et de les mettre aux créneaux. Encore une fois trempés de sueur
en arrivant, nous sentîmes de nouveau le froid de la nuit
s’abattre sur nos épaules, remonter de la boue dans nos jambes,
gagner le dos, les mains et les bras, et nous nous remîmes à
grelotter. Imitant les camarades, j’atteignis dans ma musette un
quignon de pain et un morceau de chocolat, que j’arrosai d’un
demi-quart de pinard, et m’efforçai de reconnaître à tâtons les
quelques pieds carrés où je pouvais me mouvoir. A ma droite, la
tranchée s’interrompait, barrée par une paroi abrupte. En face
de moi, le parapet s’échancrait pour former une sorte de créneau
rudimentaire où j’avais placé mon fusil. A ma gauche était le
dernier homme de la section. Du côté du « parados », la pente
de la paroi avait été entaillée à la pelle-bêche, pour former un
petit ressaut sur lequel on pouvait s’asseoir et déposer son sac.
Mes pieds plongeaient dans la boue.
78 Je n’avais aucune consigne, aucune donnée sur la
topographie, aucune indication sur ce que j’aurais à faire en cas
d’attaque. Il me sembla que je devais « provoquer des ordres »,
tout d’abord me faire une idée de l’emplacement qu’occupait
ma section. Ayant emprunté la canne de mon voisin, j’escaladai
le « parados » et me trouvai debout derrière la tranchée. Un
coup d’œil du côté des tranchées allemandes me convainquit
que l’obscurité impénétrable me masquait aux vues d’une façon
parfaite.
Tâtant le terrain avec ma canne, je longeai la tranchée, me
penchant de place en place pour demander à voix basse si j’étais
toujours derrière la quatrième section, jusqu’à l’endroit où se
efaisait la jonction avec la 3 . Je m’enquis du sergent Bénel, qui
la commandait, et le découvris assez rapidement. Nous
échangeâmes quelques paroles en chuchotant. « C’est toi, Cadot ?
Qu’est-ce que tu fais là-haut ?
— Je reconnais l’emplacement de ma section, et je viens
faire la liaison avec toi. Où est le lieutenant Rossi ?
— Quelque part par là, je ne sais pas au juste.
— Mais quelles sont les consignes ?
— Les consignes ? Il n’y a pas de consignes, mon vieux. Si
les Boches viennent, on leur tire dessus, c’est tout. Il faut
surtout veiller aux fusils, dans la boue, ils s’enrayent souvent. Et
puis fais attention. Ce n’est pas très prudent de se promener
làhaut, même la nuit ».
Je rebroussai chemin, et décidai, faute d’instructions
précises, de me placer au centre de ma section, d’où il me semblait
que je pourrais mieux la commander, en cas de besoin. J’avais
compté cinquante pas en venant. J’en comptai vingt-cinq en
sens inverse, avertis les hommes qui étaient en contrebas de me
réserver une petite place, et résolus, autant par ignorance des
nécessités réelles que par désir de montrer aux hommes de la
section que leur sergent exigeait autant de lui-même qu’il ferait
d’eux, de passer la nuit sur le terrain, hors de la tranchée, à
guetter dans la direction des Allemands. C’était – je m’en rendis
compte par la suite – un excès de zèle bien inutile, mais qui,
outre la raison que je viens de dire, m’apparaissait comme un
exercice de volonté auquel je me devais de m’astreindre. Il me
valut de passer l’esprit tendu, le corps à plat ventre dans la
boue, quelques heures exténuantes, pendant lesquelles il
79 n’arriva rien. Toute ma tâche consista à faire étendre devant la
tranchée quelques fils de fer que nous avaient légués nos
prédécesseurs.
J’étais depuis un temps indéterminé dans cette position
incommode, quand l’immensité opaque qui s’étendait autour de
moi sembla perdre un peu de sa densité. Cet allégement de
l’ombre, à peine sensible d’abord, ne paraissait pas provenir
d’un point de l’horizon plutôt que de l’autre. C’était comme un
affaiblissement général des ténèbres, auxquelles se substituait
peu à peu une ambiance cotonneuse, d’où n’émergeait aucune
ligne distincte. Je me rendis compte, après quelque temps,
qu’un épais brouillard régnait sur le plateau et tamisait la clarté
naissante du jour comme un immense écran de verre dépoli. A
peine distinguais-je la tranchée qui était à un mètre de moi et les
képis des fantassins qui s’y trouvaient.
Tout à coup, un bruit chuintant de pas sur l’humus détrempé
me fit lever comme un ressort. Une silhouette confuse, à peine
plus foncée que l’océan de grisaille dans lequel elle se mouvait,
s’approchait de moi.
Je reconnus la haute silhouette du sergent Raymond, ce
e sous-officier de la 24 qui s’était offert à me donner quelques
indications sur le secteur que nous occupions. Ce sergent
Raymond, qui s’appelait en réalité le comte de Raymond,
appartenait à une riche famille de banquiers parisiens et, en
dépit du masque démocratique sous lequel il se dissimulait,
exerçait ses fonctions avec une aisance, un « chic » qui
trahissait son éducation aristocratique. Il me salua avec bonne grâce,
et nous nous mîmes à longer la tranchée. « On peut se promener
à sa guise aujourd’hui », me dit-il d’une belle voix tranquille.
« Le brouillard est un écran sûr. Mais il est peu probable qu’on
puisse en faire autant dans une heure d’ici. » A ce moment, une
détonation brève et franche, un « clac » net comme un coup de
fouet, tel que j’en avais entendu quelques-uns dans le courant
de la nuit, sembla faire aux propos de mon compagnon une
réplique ironique. « Evidemment », dit-il sans le moindre
trouble, « on peut toujours recevoir une balle perdue. Mais ce serait
une malchance comme celle d’un homme qui, dans la nuit,
reçoit une tuile sur la tête. Le seul tir dangereux est le tir bien
ajusté ». Je lui demandai à quelle distance étaient les tranchées
allemandes. « Ici, à soixante mètres. C’est assez drôle »,
ajouta80 t-il en souriant, « de penser qu’à quelques dizaines de mètres, il
y a probablement en ce moment même des Boches qui se
promènent comme nous. » Et, face à la direction des lignes
ennemies, il m’expliqua les particularités du secteur. Nous
foulions le champ de betteraves où l’on s’était battu peu de jours
auparavant, et seul le brouillard, me dit mon interlocuteur, nous
empêchait de voir les cadavres des victimes des derniers
combats, qui le parsemaient.
Il occupait, avec sa section, une tranchée distante de
quelques pas de la mienne, et il s’agissait, au cours de la nuit
suivante, de faire disparaître la solution de continuité, tout en
garnissant le front de fils de fer, travaux en vue desquels nous
arrêtâmes quelques dispositions communes.
Le jour était complètement levé, et le brouillard commençait
à s’éclaircir. « Descendons », me dit Raymond, « le moment est
venu de se cacher. Et surtout ne vous avisez pas de montrer
votre tête. »
Je regagnai ma place au milieu de ma tranchée, me fis passer
mon sac, que j’avais laissé au-devant de la section, et fis comme
mes compagnons de droite et de gauche, qui se confectionnaient
des tartines de beurre ou de pâté. Sur les conseils de Joubert et
de Varnier, je m’étais muni de ces suppléments nécessaires, car
le ravitaillement était irrégulier et à peine suffisant. Mais il me
manquait encore tous ces petits ustensiles dont la nécessité
seule enseigne la pratique et qui, à peu de frais, permettaient
d’améliorer dans une mesure appréciable la vie des tranchées.
C’est ainsi que je vis un de mes voisins sortir de sa musette une
petite boîte métallique garnie à l’intérieur d’une sorte de pâte
violacée, qu’il enflamma avec une allumette. C’était de
l’« alcool solidifié », produit inconnu en temps de paix, et grâce
auquel on pouvait se faire chauffer instantanément du vin ou du
café. Le réchaud servit d’ailleurs successivement à tous les
voisins, car j’en profitai comme les autres.
L’aménagement d’une place « confortable » dans la tranchée
était aussi un problème qu’on ne devait résoudre correctement
qu’après un temps d’apprentissage et de nombreux échecs. Les
plus anciens de la section étaient passés maîtres dans cet art, et
m’apprirent comment il faut planter deux bâtonnets en oblique
dans le « parados », de façon à soutenir la toile de tente en lui
donnant une inclinaison qui fasse couler la pluie ailleurs que
81 dans le cou ou sur les genoux, comment il faut creuser la
banquette et lui donner juste la largeur et la hauteur voulues, pour
laisser aux jambes leur flexion la moins fatigante ; comment,
avec une planchette de dimensions convenables, on arrive à se
faire un plancher qui isole les pieds de la tranchée ; comment on
peut, dans le parapet, creuser des niches pour les ustensiles de
cuisine, et quelles précautions il faut prendre pour qu’elles ne
s’écroulent pas ; et bien d’autres choses encore. Tout cela, je ne
l’ai appris que peu à peu, après les mécomptes habituels aux
nouveaux arrivants, dont l’éducation avait, sur ces sujets divers,
été totalement négligée. D’ailleurs, je n’avais qu’une couverture
et point de toile de tente, de sorte qu’une partie de la leçon fut
perdue pour moi.
Mes affaires à peu près rangées, je m’avisai que mon
créneau laissait fort à désirer. Les trois sacs remplis de terre qui le
constituaient s’étaient écrasés l’un sur l’autre et ne laissaient
plus qu’un trou insuffisant, où le fusil ne pouvait pivoter
aisément. Risquant un regard par l’orifice, j’aperçus, l’atmosphère
s’étant décidément éclaircie, un morceau du champ de
betteraves avec, au milieu, un petit amas boueux que je compris être
un cadavre et, bornant l’horizon à une soixantaine de mètres,
des monticules de terre qui étaient les tranchées allemandes. Je
fis effort pour soulever un des sacs à terre, que l’argile
poisseuse collait aux autres. Mais à peine l’avais-je remué que deux
balles, coup sur coup, me claquèrent aux oreilles, si proches que
la vibration de mes tympans prolongea la détonation, comme si
une chanterelle de violon eût résonné à côté de moi. Il s’en était
fallu de peu que la guerre ne se terminât pour moi dès ce
moment.
Je compris alors, mais alors seulement, la pertinence des avis
de prudence qui m’avaient été prodigués, tant il est vrai que
l’attention et l’imagination, même excitées par l’idée du péril,
sont impuissantes à nous faire saisir une réalité que l’expérience
nous rend immédiatement tangible.
J’admirais, en la maudissant, la vigilance des guetteurs
boches, et, acquis à la sagesse, je remis à la nuit la réfection de
mon créneau. Moins heureux que moi, un soldat de la section
qui avait commis la même imprudence, devait être tué quelques
moments plus tard d’une balle dans la tête.
82 Le restant de la journée s’écoula sans incidents, ponctué
seulement par ces coups de feu isolés qui attestaient la continuité
de la guerre. Nos hommes ripostaient de temps en temps, soit
parce qu’ils avaient cru voir quelque chose remuer dans le
champ de betteraves ou sur le parapet ennemi, soit pour vérifier
le bon fonctionnement de leur fusil, ou simplement pour «
répondre ». Les coups de départ des Lebel faisaient un bruit
moins sec, plus fuyant que les détonations des Mauser, et je
crus pouvoir en tirer la déduction erronée que les deux armes
faisaient un bruit différent. En réalité, je m’en rendis compte
bien après, la différence était entre un coup de fusil qu’on tire et
un coup de fusil qu’on reçoit. Les Allemands entendaient nos
coups de feu exactement comme nous entendions les leurs, dans
un claquement sec où la déflagration de départ se confond avec
le bruit de la balle percutant dans le sol.
Après des heures d’immobilité dans la tranchée, je vis
tomber avec plaisir la nuit, à l’abri de laquelle nous allions pouvoir
remuer. Avant de nous mettre au travail, selon les instructions
du capitaine Lhommedieu qui m’étaient parvenues dans la
journée, l’arrivée de la soupe nous fit pousser des grognements de
satisfaction. Pauvre menu : une boule de pain pour trois, un peu
de riz, quelques pommes de terre, un quart de vin. Mais pour
des hommes transis et privés de tout, que ne valent pas ces
biens de la terre ? Lestés de calories et d’optimisme, les pipes
fumées, nous nous répartîmes le travail. Les uns travaillant au
eprolongement de la tranchée vers la 24 , les autres à la pose de
ces fils de fer qu’on déployait comme des ressorts à boudin et
qu’on appelait des « réseaux Brun ». Cela dura toute la nuit, les
travailleurs se relayant par équipes de deux heures en deux
heures.
Nous fûmes relevés à cinq heures du matin, avant le jour, par
une autre fraction du 360, pour aller prendre un emplacement de
réserve dans le bois de Bouvigny, sur une pente où était établi le
poste de commandement du chef de bataillon, entouré de
quelques abris sommaires. C’était là que les fractions de réserve
confectionnaient, avec des bois de taillis coupés aux alentours,
des piquets, des claies, des « défenses accessoires », hérissons,
gabions et chevaux de frise munis de barbelés, qu’on posait de
nuit devant les tranchées. La journée se passa en travaux de ce
genre, coupée à onze heures par la « soupe », euphémisme qui
83 désignait le maigre repas froid prélevé sur ce qu’on nous avait
apporté la veille au soir.
La nuit tombait, et l’on attendait la soupe du soir, quand
soudain tout le bois sembla trembler sous le souffle d’un
ouragan subit. Une violente détonation éclata dans le haut des
arbres, suivi d’un fracas de bois cassé. Puis, de nouveau, le
souffle angoissant, et une deuxième explosion, suivie de deux
autres à court intervalle. Les hommes qui travaillaient autour de
moi s’étaient précipités à terre, rampaient vers les abris,
enfilaient hâtivement les bretelles de leurs sacs. Je regardais cette
scène avec surprise, ne m’étant pas encore bien rendu compte
de ce qui se passait, et pris d’envie de rire à ce déclenchement
d’une peur qui ne m’avait pas effleuré. Ô grâce de l’ignorance !
Le bruit avait à peine cessé que je compris qu’il n’y avait pas
matière à rire. Un groupe, descendant du haut de la pente,
amenait avec précaution au poste de secours du bataillon, deux
hommes qui venaient d’être blessés par les éclats : « Blessures
légères », nous déclara peu après l’infirmier qui les avait
pansés. « Ces 77 ne sont pas trop méchants, heureusement. Une
bonne petite blessure comme ça, c’est un mois tiré à l’arrière ! »
Cet infirmier était le séminariste Razinat, attaché au poste de
secours du bataillon. Razinat s’était attaqué à une pieuse
besogne : il s’employait à identifier les cadavres épars qu’on
trouvait dans le bois et à les enterrer dans un petit cimetière
qu’il y avait fait aménager, en enterrant à côté de chaque croix
de bois une bouteille enfermant un papier portant le nom, le
matricule et l’unité du mort.

L’INCONNU

A l’infirmier Razinat.

Le bout de sape abandonnée
Tend sur la pente ravinée
Les bras d’une croix inclinée.

Sur le bois fruste et vermoulu,
Nulle trace qu’on ait voulu
Qu’un nom d’homme y soit jamais lu.

84 Tout n’est plus que vide et qu’absence,
Même l’invisible présence
Immobile sous ce silence.

Pas un rameau, pas une fleur
Qui prolonge, à défaut d’un pleur,
L’écho d’une humaine douleur.

Rien qu’une croix farouche et nue
Dont le mystère s’exténue
A garder une ombre inconnue.

La soupe, sur ces entrefaites, vint faire diversion. Les
« hommes de soupe » arrivaient en nage, le corps entouré de
« boules de son », trouées par le milieu et enfilées sur des
ficelles, comme des chapelets de marrons, les bidons en
bandoulière, une gourde de « gniaule » en sautoir. Le fusil
arrimé par-dessus le tout, et, à bout de bras, la marmite
norvégienne pleine de soupe, des plats de campement contenant
les portions de viande, des bouteillons de café. La distribution,
dans la nuit, se faisait au petit bonheur, non sans quelques
récriminations de principe. Mais la fatigue l’emportait sur le goût
de la chamaille.
Réchauffés par un repas qui faisait de nouveau circuler dans
nos corps une voluptueuse chaleur animale, nous nous
étendîmes dans les abris, misérables fossés creusés dans l’argile et
recouverts de quelques troncs d’arbres. Je goûtai là mon
premier sommeil du front, fait d’un écrasement total de toutes les
facultés, hébété par deux jours et deux nuits de fatigue
musculaire et de tension nerveuse. Ah ! le bon sommeil, comme on
n’en connaît pas dans les lits de plume !
Dès le lendemain matin, avant l’aube, le service de garde des
tranchées reprenait. Nous gagnâmes une autre partie du secteur,
un bout de tranchée tout neuf, tout propre, au prolongement
duquel travaillaient des sapeurs du génie. Nous étions face à La
Chapelle, à quelque quatre-vingts mètres des tranchées
allemandes. Nuit calme, mais où la pluie et le froid se chargeaient
de nous préserver de la somnolence. Je sentis alors cruellement
que le manque de toile de tente était une grave lacune.
Enveloppé dans ma couverture, je la sentais, sous les averses,
85 s’imprégner d’eau peu à peu et se transformer en une chape
humide dont le froid me pénétrait jusqu’aux moelles.
J’accueillis la relève à cinq heures, comme une délivrance.
C’était, après trois jours et quatre nuits de secteur, la vraie
relève, qui allait nous ramener à Petit-Servins. Nous refîmes en
sens inverse le dur trajet par le bois, la Faisanderie et la
Forestière. Mes vêtements trempés d’eau, ma couverture transformée
en éponge me paraissaient peser un poids terrible.
Heureusement je m’étais confectionné, dans le bois, une canne grâce à
laquelle les inévitables glissades dans la boue ne se
prolongeaient pas en chutes comme au trajet d’aller.
A un moment où mon sac me tirait sur le cou à m’étrangler,
je le sentis tout d’un coup s’alléger, comme tiré par le haut. Près
de moi, un grand gaillard venait, à bout de bras, d’en enlever la
couverture, et la lançait par-dessus l’édifice monumental qui
surmontait déjà ses épaules. « Z’avez eu tort ed’mouiller
vot’couverte, sergent », grasseya-t-il avec le plus pur accent
lillot, « vous faudra eun’toile ed tente ! Z’en faites pas, moi j’ai
l’habitute. J’vas vous l’porter jusqu’au villache ! ». Son énorme
barda ne semblait pas lui peser plus qu’une plume. Malgré mes
protestations, il se refusa obstinément à me rendre ma «
couverte ».
— T’es un ch’timi, lui dis-je, comment t’appelles-tu ?
— Delequeullerie, sergent, ed’Lille.
Et il éclata de rire en remontant sa charge d’un vigoureux
coup de rein.
Ainsi s’établirent entre Delequeullerie et moi des relations
de sous-off à « tampon », fonction qu’il avait dû ambitionner
dès mon arrivée, et à juste titre, car il possédait toutes les
qualités voulues pour ce rôle difficile. C’était le dévouement en
personne, sa bonne humeur n’était jamais en défaut et il était
d’une vigueur herculéenne. « T’es un brave gars », lui dis-je en
arrivant au village. « Si tu veux, tu t’occuperas de mon truc. Si
tu t’en tires bien, je m’arrangerai pour que tu n’aies pas à t’en
plaindre ».
La question du « tampon », pour le sous-officier, est
délicate. L’emploi n’est pas réglementaire, comme celui des
ordonnances pour les officiers, mais il est toléré, parce qu’on
admet qu’un sous-officier a besoin de se décharger de certaines
fatigues pour sauvegarder son autorité et ménager ses réserves
86 d’énergie. C’est au sous-officier à discerner de quelles corvées
il peut ou ne doit pas dispenser le « tampon » pour éviter de lui
valoir la réputation d’un embusqué, et à soi-même d’avoir des
favoris. Appréciation subtile, dont les difficultés se doublaient
pour moi de la gêne que j’ai toujours éprouvée à employer qui
que ce soit à mon service, ayant une de ces natures
profondément individualistes qui n’aiment pas plus commander
qu’obéir. L’offre spontanée de Delequeullerie m’épargnait bien
des hésitations et des scrupules. Le Lillois n’avait pas le
tempérament d’un embusqué, J’eus vite fait de m’en rendre compte. Il
ne considérait pas que son service de « tampon » le dispensât de
quoi que ce fût, et il mettait un point d’honneur à cumuler les
travaux les plus fatigants avec les attentions les plus empressées
à mon égard. Je ne lui demandais d’ailleurs que de nettoyer mes
vêtements au retour des tranchées – ce qui n’était pas une mince
besogne – et de quérir un peu de ravitaillement, quand c’était
possible. Dans cette fonction de ravitailleur, comme je lui
donnais sensiblement la moitié de ce qu’il trouvait à m’acheter, il
acquit rapidement un flair tel qu’il eût pu rendre des points à de
Gaël lui-même. Il accueillait d’ailleurs tous les événements
avec une philosophie sereine, déclarant : « Au front, t’es nourri,
logé, chauffé et marmité. Quoi demander d’plus ? » Et il
ajoutait magnifiquement : « J’ai du moral plein mon bidon. »
Délices de Petit-Servins
Nous revînmes donc, ce jeudi 12 novembre, à Petit-Servins,
qui était notre cantonement normal. On y arrivait le matin au
petit jour, traînant la jambe, en petits groupes effilochés le long
du chemin, selon le degré de fatigue des marcheurs, et chacun
se dirigeait vers la maison du village où il avait son
cantonnement et ses habitudes. Ma section était logée tout à l’extrémité,
dans la dernière maison à gauche sur la route de
MaisnilBouché. C’était une petite ferme qui n’avait alors pour
habitantes que deux femmes : la fermière, dont le mari était mobilisé,
et une vieille grand-mère. Quand on entrait par le porche qui
donnait sur la route, on passait entre une grande masure à
droite, qui servait de grange, et une file de petits bâtiments à
gauche, qui comprenaient une écurie, une remise et la maison
d’habitation. Dans le fond de la cour, des clapiers, des
poulail87 lers et des hangars, sous lesquels nos cuisiniers préparaient la
soupe. Les escouades s’étaient réparties entre la grange, l’écurie
et la remise, pauvres bâtisses ouvertes aux courants d’air, mais
où une bonne couche de paille, surtout dans la grange,
empêchait de trop sentir la dureté du sol battu. En arrivant, j’avais
posé mon barda dans un coin de l’écurie, et je m’apprêtais à me
e coucher sur la paille, avec la 13 escouade, celle que j’avais
trouvée la plus propre quand le petit Durand vint me dire sur un
ton de confidence qu’il était l’habitué de la maison d’en face,
dont les occupants étaient très hospitaliers et où je trouverais
certainement quelque chose de chaud à manger. Il s’offrait à
m’y introduire. Je ne me fis pas prier et bientôt après, je me
trouvai de l’autre côté de la route, dans la salle à manger de la
famille Demailly, où, sur un magnifique feu de bûches, fumait
une grande marmite de soupe pendue à la crémaillère.
Qui n’a pas, après des jours et des nuits d’hiver passés dans
les tranchées, étendu ses membres recrus de fatigue devant un
feu de bois pétillant, qui n’a pas, après avoir grelotté pendant
des heures et des heures dans la boue glaciale, senti la soupe
aux choux bien chaude couler dans son estomac, ignore une des
plus grandes félicités terrestres. Devant l’âtre flambant, nous
nous sentions renaître, mais en même temps un
engourdissement voluptueux s’emparait de nous, qu’il fallait rompre pour
ne pas s’abandonner au sommeil, et pour gagner l’écurie, la
grange, où on se laisserait tomber dans un anéantissement de
tout l’être.
Dès ce premier retour, je connus cette volupté. Je devais la
goûter plus intensément encore, quelque temps après, lorsque
des alertes nous firent prolonger au-delà de ce qu’on eût pensé
possible le séjour dans les tranchées boueuses et glaciales.
Pendant une bonne moitié de l’hiver, la maison Demailly fut mon
havre de salut.
Le père Demailly était le cantonnier du village. C’était un
paysan d’une soixantaine d’années, encore robuste, courtaud et
râblé, la face épaisse barrée d’une grosse moustache, son plaisir
était de bavarder intarissablement avec les gars qui revenaient
des tranchées, et de s’enquérir des moindres événements
survenus depuis la dernière relève, en lampant des verres de vin
rouge, pour lesquels il avait un faible regrettable, à la santé du
régiment auquel appartenaient ses hôtes. A côté de lui, la mère
88 Demailly, une petite vieille sèche, active et aussi bavarde que
lui, s’empressait à servir la soupe aux choux et à remplir les
verres en jacassant d’une voix criarde. Ils avaient avec eux leur
fille Clémentine, jeune femme rondelette et souriante, dont le
mari était mobilisé, et qui traînait dans ses jupes deux petits
enfants dont je vois encore les yeux naïfs, écarquillés devant les
intrus insolites qui remplissaient la maison.
Tout ce monde était encore sous l’impression de terreur
qu’avait causée, un mois auparavant, l’approche des Allemands.
Leur arrêt, à sept kilomètres de là, avait paru miraculeux, et les
villageois nous choyaient comme leurs sauveurs. Ils avaient, au
début, donné de la soupe et du vin sans compter. Mais les
troupiers avaient, avec dignité, exigé de payer et l’on était tombé
d’accord sur un prix de deux sous par assiettée de soupe et de
quelques sous par litre de vin, à peu près le prix coûtant. La
maison Demailly était, pour nous, la maison du bon Dieu. Elle
n’était pas, bien entendu, la seule de son espèce. Chaque
section, chaque escouade avait sa maison Demailly. C’était le
temps d’innocence de la vie du front.
Je remerciai le petit Durand de son précieux renseignement.
Réchauffés et réconfortés, il ne nous restait plus qu’à regagner
les arrérages de sommeil accumulés depuis quatre nuits. Je
rentrai dans mon écurie, m’enfouis dans la paille, et tout le monde
extérieur s’évanouit…
J’étais encore abîmé dans une inconscience totale, quand je
me sentis secoué brusquement. Le cerveau encore tout
embrumé, j’entendis un éclat de rire tout près de moi. Dressé sur mon
séant, je me frottais les yeux… C’était Albert, mon frère Albert
l’artilleur, qui était penché sur moi. Mon cœur bondit de joie, et
nous nous embrassâmes chaleureusement. J’aimais beaucoup
mon frère, mon cadet de six ans, qui, comme je l’ai dit,
terminait sa troisième année de service actif quand la guerre survint.
Je n’avais reçu que de très brèves nouvelles de lui depuis la
mobilisation : d’abord une vague indication fournie à
Neufchâe teau par un éclopé du 8 , d’après laquelle Albert avait été
envoyé au camp de Mailly, où se constituaient des formations
d’artillerie de réserve, puis une carte de lui, datée du 15 octobre,
me faisant savoir qu’il était dans les environs d’Arras. Mais il
avait reçu le billet que j’avais remis, à Aubigny, à un soldat de
son régiment, et avait profité de son jour de repos pour me
join89 dre. On devine avec quelle joie nous nous retrouvâmes, et avec
quelle curiosité passionnée j’écoutai le récit qu’il me fit de ses
aventures depuis le début de la guerre. Un hasard avait fait
qu’au lieu de partir, comme la plupart de ses camarades
e d’active, avec les régiments du 20 corps d’armée auquel
appare e tenait le 8 d’artillerie, il avait été affecté aux formations du 33
Corps, plus précisément au régiment formé avec les réservistes
e e du 8 , et qui devait par la suite s’appeler le 208 d’artillerie,
e e comme notre 360 était formé avec les réservistes du 160 corps,
il avait participé à la grande bataille du Couronné de Nancy, et
aux batailles d’Arras, où sa batterie de 75 avait échangé avec
l’artillerie allemande force projectiles, au grand dam des uns et
des autres. Sorti sauf de ces affaires, il était en excellente santé
et assurait dans le Bois des Alleux, derrière Mont-Saint-Eloi, la
protection du secteur de Carency et d’Ablain-Saint-Nazaire,
immédiatement au sud du plateau de Lorette. Nous étions ainsi
à quelques kilomètres l’un de l’autre.
Un litre de vin rouge, servi par la mère Demailly, fêta notre
revoir, écourté par les nécessités du service. Nous nous
quittâmes en souhaitant de nous retrouver bientôt, souhait que nous
échangeâmes avec ce rien de doute qui accompagne, en temps
de guerre, tout coup de sonde imprudemment jeté vers l’avenir.
Je comptais bien, et toute la compagnie avec moi, passer une
bonne nuit de sommeil dans la paille, et c’est pleins de ce
présomptueux espoir que les hommes, après la soupe, avaient
regagné leur grange. Hélas ! A deux heures du matin, nous
fûmes réveillés en sursaut par les agents de liaison, et nous nous
retrouvâmes grelottants dans la nuit glaciale, nous remettant à
tâtons en ordre de marche sur la route centrale du village. Le
e 149 qui occupait les tranchées, avait reçu un ordre de départ
inopiné, et il nous fallait le relever dans la nuit même. C’était
dur, mais je pus admirer en cette occasion la discipline qui
courbait tous les mécontentements, lesquels ne se manifestaient
que par des grognements traditionnels depuis des siècles de
fastes militaires. Les mal-pensants, dont les propos, lors de
notre voyage d’arrivée, m’avaient inquiété, étaient déjà absorbés
et assimilés par ce corps vivant qu’est un régiment d’infanterie.
Les esprits étaient amalgamés avec une rapidité incroyable par
ces unités de l’Est qui passaient à juste titre pour les plus
solides de l’armée française.
90 Nous reprîmes donc le chemin des tranchées, transis,
somnolents et les jambes raides. Ma compagnie était en réserve, mais
dans ces débuts de la guerre de positions, on se croyait obligé
de placer des fractions de section à quelques mètres de la
première ligne. Nous passâmes ainsi la journée et la nuit dans des
trous et des boyaux aussi fangeux que ceux de la première
ligne, où nous prîmes la garde le lendemain matin et où nous
restâmes encore toute une journée et toute une nuit, jusqu’à ce
que les chasseurs de l’autre brigade vinssent nous délivrer.
Nous rentrâmes enfin à Petit-Servins, où nous pûmes goûter
deux jours et deux nuits de repos complet, et où je pus m’initier
à la façon de s’y prendre pour dénicher un œuf, se concilier les
bons offices d’une blanchisseuse bénévole, nouer des
intelligences avec un sous-officier du train de combat en vue de se
ravitailler en briquets, en tabac, en rhum. Briolat, Savary,
Dellequeullerie, déjà instruits, mettaient à ma disposition les
ressources de leur expérience.
Une quinzaine se passa ainsi en alternatives de garde des
tranchées et de jours de repos, séparés par des relèves de plus en
plus dures. La température s’était abaissée brusquement, la
neige avait fait son apparition et les chemins du bois étaient
coupés de fondrières. Les morsures du froid, dans les tranchées,
devenaient terribles, et de temps à autre courait la nouvelle que
des hommes étaient morts de congestion ou avaient les pieds
gelés. L’alternance théorique de deux jours de tranchées et de
deux jours de repos se transformait dans la réalité en une nuit de
sommeil sur quatre, puisqu’on partait du village après la soupe
du soir pour y rentrer à l’aube qui suivait la troisième nuit. Avec
quelle avidité alors on reprenait vie autour du feu de la mère
Demailly, en avalant une assiettée de soupe chaude !
Encore, si l’on avait pu se délasser franchement, pendant le
temps qu’on passait au cantonnement ! Mais mille besognes s’y
disputaient les trop courtes heures de repos : nettoyage des
armes et des vêtements, corvées d’ordinaire, épluchage des
pommes de terre, service de garde, rapport, revues, service de
jour. Ce n’est qu’entre ces devoirs harcelants que nous
trouvions quelques moments pour nous détendre. Le capitaine
Lhommedieu avait le bon esprit de nous laisser tranquilles et de
réduire ses exigences au minimum. Mais le commandant
Beurier promenait à travers le cantonnement un œil investigateur,
91 qui ne laissait échapper ni un salut négligent, ni une « feuillée »
mal tenue, et ses observations se condensaient dans les
mandements qu’il fulminait du haut de la chaire de l’instituteur, aux
réunions des officiers et des sous-officiers du bataillon qu’il
ordonnait presque à chaque retour de tranchées. « J’ai retrouvé
dans votre cantonnement, Lhommedieu, l’os d’épaule de
mouton que je vous avais déjà signalé la semaine dernière. Que je
n’aie pas à vous le redire ! » Les « feuillées » étaient un
perpétuel objet de souci, non sans raison, car la négligence en pareille
matière, si j’ose dire, avait les plus effroyables effets. Or il était
d’autant plus difficile d’obtenir la discipline qu’exigeait leur
emploi exclusif, que la nuit favorisait l’impunité des
délinquants. « Si j’en prends un », grondaient les responsables, je lui
fous le cul dedans ! » Mais ces menaces elles-mêmes étaient
souvent inefficaces, et il ne fallut pas moins que l’institution
inhumaine et heureusement temporaire de rondes de nuit
spécialisées pour empêcher le dévergondage des ventres.
Dans cette vie de dénuement et de misère, les plus humbles
joies prenaient un relief extraordinaire. C’étaient les repas
auprès du feu, un moment de détente passé à causer avec un
camarade sympathique, le partage d’un colis envoyé par la
famille. C’était surtout l’arrivée des lettres, des chères lettres du
lointain arrière, qu’on arrachait avidement au vaguemestre et
qu’on lisait à l’écart, seul parmi la foule, enlevé pour un
moment à la lugubre ambiance, et dont on se répétait les phrases
pendant des jours. Ce plaisir m’était refusé, puisque les êtres
que je chérissais le plus au monde étaient séparés de moi par
l’infranchissable ligne de feu. De ma chère Madeleine, j’avais
juste reçu le 12 octobre, avec près de deux mois de retard, une
lettre du 10 août où elle m’annonçait son arrivée à Bruxelles
avec nos deux enfants. Puis plus rien qu’une brève dépêche de
mon beau-père, datée du 2 octobre, m’annonçant que les enfants
et toute la famille réunie à Bruxelles était en bonne santé. Mais
les Allemands occupaient la Belgique…
Du moins voyais-je souvent mon frère Albert, qui pouvait
facilement quitter son cantonnement de Cambligneul quand il
était au repos, et qui faisait un saut jusqu’à Petit-Servins aussi
souvent qu’il le pouvait. Sa bonne humeur et sa verve de
mécano me distrayaient des tristes réflexions où m’inclinait le
92 manque de nouvelles des miens, que je craignais bien de voir
durer autant que la guerre elle-même.
Je ne désespérais cependant pas d’arriver à correspondre
avec mes Bruxellois et j’avais envoyé des lettres par des
cheminements variés, un peu comme les marins en perdition mettent
une bouteille à la mer : une par la maison Gaumont, dans la
succursale belge de laquelle travaillait mon père, une par un
sieur Karensen qui voyageait pour cette maison et qui avait pu
venir à Paris, d’où il avait envoyé les nouvelles transmises par
mon beau-père, une autre encore par un certain Fernand Faure,
de Genève, toutes adresses qui m’avaient été indiquées par M.
Gaumont ou ses services. Mais aucune de ces lettres, je l’appris
par la suite, n’était parvenue à leurs destinataires.
Cette attente énervante dura jusqu’au 23 novembre. Ce
jourlà, nous gelions dans la boue des tranchées depuis le matin,
quand, dans la soirée, on me remit une lettre de Préaux, le pays
de mes beaux-parents. Ayant reconnu, à la louche lueur d’un
briquet d’amadou, l’écriture de ma belle-mère, je mis le pli dans
ma poche, avec le léger sentiment de dépit que j’éprouvais
depuis des mois en recevant des lettres dont la suscription n’était
pas de l’écriture que j’eusse souhaitée le plus. Nous devions, la
nuit tombée, passer en réserve dans les abris du Bois de
Bouvigny. La relève se fit attendre, et il était fort tard quand nous
parvînmes au bois, où de méchants abris nous offraient leur
paille pourrie. C’est dans un de ces antres que, ayant allumé un
bout de chandelle, et m’étant étendu aussi confortablement que
possible, je décachetai l’enveloppe venue de Normandie, prêt à
déchiffrer l’écriture sage et fioriturée de l’excellente madame
Beck. Mais mon cœur fit un bond quand, sur une carte qui
accompagnait la lettre, je reconnus l’écriture fine et serrée que
j’avais si souvent souhaité vainement de revoir. C’était bien une
carte de ma femme, transmise par la légation d’Espagne à La
Haye. Ignorant mon adresse, elle avait écrit à son père, pour lui
confirmer les bonnes nouvelles transmises par Karensen et en
recevoir des miennes, par le même canal. Nouvelles bien
succinctes, circonscrites par la crainte de la censure, mais qui
suffisaient pour changer en visions d’espoir toutes mes
appréhensions.
93 Le coup de main des Spahis
Divers événements vinrent sur ces entrefaites rompre la
monotonie de la vie de tranchées. Si le front était momentanément
immobilisé, si la bataille d’Ypres s’était terminée par un
sanglant échec pour les Allemands, les Russes donnaient, sur le
front oriental, de grands coups de boutoir, que les journaux
annonçaient avec fracas. Ils nous avaient appris, le
27 novembre, la « grande victoire de Lodz », et l’on parlait de
50 000 prisonniers autrichiens. Était-ce le début d’un
ébranlement général des fronts allemands ? Certains indices donnaient
à penser que le commandement français préparait quelque
chose.
Le 29 novembre, nous étions au repos à Petit-Servins, et
nous devions repartir pour les tranchées à treize heures. Dans la
matinée, Varnier, toujours au courant de tous les potins du
cantonnement, m’avait coulé dans le creux de l’oreille : « Mon
vieux, va y avoir du sport. On prépare une attaque de la
Chapelle. Des goumiers viennent d’arriver. Ce n’est pas pour gauler
des noix. » En effet, dans l’après-midi (un contre-ordre avait
remis notre départ au lendemain matin) je vis défiler dans
PetitServins, au grand ébahissement des villageois artésiens, sur
lesquels ils laissaient tomber des regards dédaigneux, une
centaine de spahis, montés sur de fins chevaux arabes brillamment
harnachés. Les suppositions les plus folles se propageaient sur
les intentions du commandement. Nous nous couchâmes dans la
fièvre de l’attente, pour nous relever au milieu de la nuit, vers
4 heures du matin et reprendre le sempiternel chemin de la
Forestière. Des fusillades crépiraient depuis plusieurs jours du côté
des lignes. Arrivés au bois, nous croisâmes la troupe des spahis
qui rentrait au village, devinée plutôt qu’entrevue dans l’ombre
épaisse des taillis. Un agent de liaison nous jeta, en passant,
quelques phrases étonnantes : « Ils ont fait un drôle de boulot,
les arbis ! Ils ont tué des poilus de chez nous, croyant avoir
affaire aux Boches, mais ils ont ramené une femme d’Ablain ! »
Ces propos ne rencontraient qu’incrédulité. Ils étaient cependant
exacts en grande partie. Voici ce qui s’était passé, d’après ce
que j’appris longtemps après, de diverses sources, et notamment
du colonel Piazza.
eUne note du général Fayolle, commandant la 70 division,
avait avisé le colonel du 360 que le commandement avait décidé
94 d’enlever une tranchée allemande située en face de l’extrême
gauche du secteur, tenue par un bataillon de notre régiment (le
e6 ). L’attaque était confiée à un détachement de cent cavaliers à
pied du régiment de marche de spahis volontaires, commandé
par le lieutenant Le Bihan. Un médecin-major, le Dr Drouard, et
trois sous-officiers complétaient l’encadrement. L’attaque
devait avoir lieu dans la nuit du 29 au 30 novembre, à 22 h 30. La
position allemande à enlever était située en face d’une tranchée
eoccupée par la 22 Cie du 360. Dans l’après-midi du 29, le
colonel Piazza, qui, à l’occasion de cette attaque, avait transporté
son poste dans le bois de Bouvigny, à la Faisanderie, avait vu
arriver d’abord le docteur Drouard, « médecin fantaisiste et
sportsman enragé », qui lui avait vanté le « cran » extraordinaire
du lieutenant Le Bihan, avec lequel il était heureux de participer
à une attaque qui rompait la monotonie de son service habituel.
Pendant ce temps, le lieutenant s’était fait conduire au poste du
e commandant Foessel, commandant le 6 bataillon, et de là à la
tranchée d’où devait partir l’attaque. Il avait trouvé près du
P.C., le capitaine Mouillot, commandant une compagnie de
eréserve du bataillon (la 23 ), qui s’était offert pour le conduire à
la tranchée. Mais quelques pas hors du P.C. avaient suffi à
convaincre le guide que le lieutenant Le Bihan, ayant sans doute
jugé nécessaire de soutenir matériellement son moral, était
complètement ivre. La reconnaissance du terrain d’attaque dut
en souffrir.
Le colonel Piazza avait convié à dîner le lieutenant de
spahis. Celui-ci, grâce au grand air, avait recouvré à peu près ses
esprits quand il se rendit à l’invitation, et put faire figure
honorable durant le repas, non sans manifester encore une excitation
quelque peu excessive. Il faut croire qu’après avoir pris congé
du colonel pour prendre le commandement de l’attaque, il
recourut encore aux vertus de la gourde, car, à l’heure fixée pour
l’attaque, il était ivre mort.
Les spahis formaient deux détachements, un à l’extrême
gauche qu’il devait conduire à l’assaut, le second vers le centre
r du secteur avec le D Drouard. Le premier, faute de chef, ne
sortit pas de la tranchée. Les spahis du deuxième, apprenant que
leurs camarades n’avaient pas bougé, refusaient de suivre le
docteur Drouard, malgré les objurgations de celui-ci. Que se
passa-t-il alors ? Peut-être un sous-officier énergique parvint-il
95 à entraîner quelques hommes, qui s’engagèrent sur le plateau, à
l’aventure. Mais mal guidés, ils s’égarèrent dans la nuit. Les
uns, ayant tourné en demi-cercle, allèrent se jeter sur une
trane e chée occupée par la 23 compagnie du 237 (capitaine
Didierjean) qui tenait un secteur à droite du 360. Une courte
mêlée s’ensuivit, des coups de feu partirent. Résultat : un spahi
et un homme du 237 tués. Les autres, au cours d’une randonnée
plus aberrante encore, remportèrent un succès imprévu. Ayant
obliqué à droite, ils avaient traversé tout le plateau, dévalé vers
le Sud la pente abrupte qui domine Ablain, pénétré dans le
château, tué des Allemands qui s’y trouvaient et ramené, plus
memorte que vive, une femme du village (M Rosa Lherbier, qui,
paraît-il, fournit à l’état-major d’intéressants renseignements, en
particulier sur la position des batteries allemandes).
L’événement nourrit longtemps les conversations des
popotes. Il démontrait que, du côté d’Ablain, les tranchées
allemandes (comme les nôtres d’ailleurs), n’étaient pas
continues, parce que les escarpements des éperons s’y opposaient. Il
démontrait aussi que, sur des emplacements bien choisis, on
pouvait rompre avec succès la passivité qu’imposait la guerre
de siège.
Menus incidents
Pendant les jours qui suivirent, la vie de secteur reprit son
tran-tran monotone. Mais l’alerte avait excité la vigilance de
part et d’autre, et les duels d’artillerie devenaient plus actifs. Le
lendemain du coup de main, les 77 allemands avaient réagi avec
e violence. Deux obus avaient éclaté sur la 2 section de notre
compagnie, blessant des hommes. Le soir, une fusillade intense
s’était déclenchée, sans qu’on sût trop pourquoi, et une balle
e avait tué le sergent Pouzenc, arrivé à la 18 depuis une semaine.
Le lendemain, un nouveau bombardement avait blessé des
ehommes de la 24 .
Mais ces « explications » étaient coupées de longs silences,
surtout la nuit, et lorsque le ciel voulait bien dépouiller son
capuchon de nuées, nous pouvions rêvasser sans fin, à l’abri des
parapets chaotiques auxquels les jeux de la lumière prêtaient
l’aspect d’un paysage infernal et grandiose.
96 Ma responsabilité de chef de section, que je prenais à cœur,
m’interdisait le sommeil pendant les heures de la nuit, où une
surprise était toujours possible. D’ailleurs, aucun des hommes
de la tranchée de première ligne ne devait dormir, et un des
moyens les plus sûrs de les en empêcher, en même temps que
de lutter soi-même contre la tentation, était de longer la
tranchée, d’un bout à l’autre de la section, ce qui n’était possible
qu’en écrasant des pieds, en pressant des jambes et des ventres,
en bousculant les toiles et les cordes tendues au travers du
passage. On provoquait bien ainsi quelques grognements et
gémissements, mais qui cédaient vite sous l’effet de quelques
paroles de bonhomie. Les hommes, au fond, aimaient que leurs
gradés fissent correctement leur service, et j’avais l’impression
que ma vigilance les rassurait. Savary et Briolat me
conduisaient d’ailleurs excellemment.
De Gaël, le sergent de Gaël, qui n’avait pris aucunement
ombrage de ma désignation au commandement de la section,
n’assumait nulle fonction d’autorité. Il se bornait à veiller sans
défaillance, enfoncé dans des méditations silencieuses. Bien
qu’il ne fût d’aucun secours comme gradé, je ne le traitais pas
tout à fait comme un simple soldat, et il paraissait sensible à
cette nuance. Je m’attardais parfois à causer avec lui, car sa
conversation était fine et châtiée. Il se tenait le plus souvent
assis, sa tête barbue légèrement inclinée, et ses mains se
joignaient sous les manches de sa capote. On eût dit un moine en
méditation : « Je crois », me disait-il, « que Dieu nous a envoyé
cette guerre pour la rémission de nos péchés. » Il comblait le
vide des heures nocturnes en se récitant des vers de
SullyPrudhomme. Le malheur est que ce penchant à la méditation
abolissait chez lui toute qualité militaire, si bien que le capitaine
Lhommedieu, quelque temps après mon arrivée au régiment, le
fit casser de son grade. Pour échapper à l’humiliation de ce
cruel désaveu, de Gaël saisit l’occasion d’un bobo à la jambe
pour se faire évacuer. Je regrettai, à certains égards, sa
disparition.
e J’aimais aussi m’attarder parmi les hommes de la 13
escouade, mon escouade modèle, dont la tenue à la tranchée était
aussi irréprochable qu’au cantonnement. Ce n’était pas le fait de
son chef, le caporal David, gradé médiocre, mais bien le résultat
de rencontres de hasard. Il y avait là le petit Durand,
ex97 employé au Bon Marché, Parisien, courageux et intelligent,
bavard comme une pie, et qu’on appelait la demoiselle à cause
de sa façon de parler précieuse et minaudière. Son inséparable
était un autre Parisien, silencieux, celui-là, le typographe Pierre,
qui avait cette distinction populaire qu’on trouvait encore
fréquemment parmi les artisans du commencement du siècle. Avec
eux faisait corps un troisième Parisien, du nom de Gueux, venu
de la Samaritaine, singulièrement dépaysé dans le métier des
armes, mais qui recevait, de la calme assurance des deux autres,
un surcroît de courage auquel il tenait, car il avait
l’amoure propre de ne leur être pas inférieur. A la 13 appartenaient
encore deux autres Parisiens, le représentant en dentelles Jeanbille
et le moulurier Dalmon, qui ne déparaient pas l’ensemble – sauf
peut-être, ce dernier, sous le rapport de la propreté – et un
étrange individu, du nom de Thomas, d’origine incertaine, qui
avait été trappeur au Canada et dont la vie des tranchées ne
semblait pas changer beaucoup les habitudes.
Les trois autres escouades de ma section étaient moins
hoemogènes que la 13 , mais contenaient d’excellents éléments,
originaires de Paris, de la Haute-Saône et des Vosges. Seul
faiesait tache un groupe de la 15 , auquel donnaient le ton deux
basses fripouilles, Malvaux et le coiffeur Orville, dont certains
propos m’avaient déjà édifié sur leur compte. Leurs habitudes
d’ivrognerie avaient séduit leur camarade Legouin, clerc de
notaire aboulique et crasseux, qui ne les quittait pas. Un
quatrième acolyte, le petit Cailly, rabougri, fielleux, avec un regard
en dessous complétait ce peu sympathique ensemble.
A la tranchée, la discipline rigide et le danger commun
effaçaient les différences de caractère, qui s’accusaient au contraire
au cantonnement. Là, on entendait parfois parler très haut des
gens qui, dans la tranchée, se faisaient tout petits. Les algarades
du sous-lieutenant Rossi, en particulier, m’y échauffaient les
oreilles, venant d’un homme dont beaucoup de témoins
m’avaient rapporté des traits peu glorieux lors des dernières
bagarres autour de la Chapelle. C’était un méridional fantasque,
malade, toujours les nerfs à fleur de peau, et dont les accès
d’humeur se manifestaient tantôt en diatribes contre le
commandement, la guerre, l’Artois, les embusqués, tantôt en scènes
absurdes contre quiconque lui tombait sous la patte, contre son
ordonnance, contre le vaguemestre, le sergent de jour, le soldat
98 qui passait sur la route. Le seul dérivatif qui, dans ses bons
jours, lui fît oublier sa hargne, était de tapoter un piano en
chantant des rengaines de café-concert.
J’étais bien décidé à ne pas supporter qu’il passât sur moi ses
humeurs. Un jour que, chez la mère Demailly, je m’apprêtais à
déjeuner avec mon frère qui était venu me surprendre, ce
névropathe fit irruption dans la salle, et à propos de je ne sais plus
quelle vétille de service, se mit à déblatérer contre « les
salopards qui n’en foutent pas une rame », déclarant qu’il se
chargerait de les dresser aux tranchées, et autres incongruités.
Blanc de colère, indigné de ces reproches injustes, je lui
déclarai tout net que je ne tolérerai pas, moi sous-officier qui avais la
prétention de faire convenablement mon service et qui n’avais
de leçon à recevoir de personne, qu’il me parlât sur ce ton et je
le priai de vouloir bien en changer sans retard, s’il ne tenait pas
à ce que cet incident allât beaucoup plus loin qu’il ne le désirait.
Il se le tint pour dit, et je pus prendre tranquillement mon repas
avec mon jeune frère, un peu abasourdi de cette scène. Mes
rapports avec Rossi furent, dès ce moment, infiniment plus
faciles.
J’avais aussi maille à partir avec le bureau, où le
sergentmajor Coévoet, le petit gringalet dont j’ai déjà parlé, essayait de
perpétuer des mœurs de caserne hors de raison. Lorsque j’avais
pris le commandement de ma section, j’avais composé mes
escouades à mon idée, m’aidant des conseils de Briolat et de
Savary, qui connaissait tous les hommes. Coévoet avait cru bon,
de son côté, de faire un reclassement différent. Quand je lui
portai ma liste, il me déclara d’un ton hargneux qu’il n’allait
pas recommencer ses états pour se plier à mes fantaisies. « On
voit bien, me jeta-t-il à la tête, que vous n’êtes pas dans les
écritures ! » Sur quoi j’éclatai de rire et lui fis savoir que, ayant le
commandement de la section, j’entendais y répartir les hommes
à ma manière et non à la sienne, que je ne pouvais évidemment
pas l’obliger à recommencer ses états, mais que je le prévenais
que ses états seraient faux, voilà tout. Il lui fallut bien les
remanier.
Ces accrochages individuels s’aggravaient parfois de
tracasseries venant de plus haut. C’est ainsi que, le lendemain de la
scène avec Rossi, une revue du régiment passée par le général
pour l’anniversaire d’Austerlitz lui avait laissé l’impression que
99 e la 18 compagnie avait moins bien défilé que les autres, ce qui
nous valut une sorte de blâme dont l’effet immédiat fut de faire
redoubler les corvées, les revues de détail et les algarades
subséquentes. Des hommes murmuraient parfois, forçant un peu
leur pensée : « Vivement qu’on remonte aux tranchées, du
moins là-haut on nous fout la paix ! » Ce qui n’était pas
toujours vrai, car les corvées empoisonnaient la vie des secteurs,
quand ce n’était pas en toute première ligne, au moins autant
que celle des cantonnements.
Bien entendu, un poste de police était chargé de monter la
garde dans le village entre les deux tours de tranchées. C’est un
jour que j’assumais ce service en qualité de chef de poste qu’il
me fut donné de faire la connaissance du colonel, que je n’avais
encore qu’entr’aperçu. Revenus des tranchées au petit jour,
nous avions pris immédiatement la garde, en nous installant
dans l’école communale qui servait de poste. Il n’y avait qu’une
sentinelle à fournir devant la porte, les sept ou huit autres
hommes et moi, nous étions mis en manches de chemise pour nous
nettoyer, ce qui n’était pas un luxe après des jours et des nuits
passés dans la boue. On savait que le colonel ne sortait
généralement pas de chez lui avant dix heures, ce qui laissait le temps
de se faire présentables. Mais il n’était pas encore neuf heures
que le cri « Aux armes ! » lancé par la sentinelle nous mit en
émoi. Tout le poste, à cet appel, devait s’aligner devant le
bâtiment, au garde-à-vous, prêt à présenter les armes sur mon ordre
quand le colonel – si tel était son bon plaisir venait à passer
devant nous. Tous les soins de toilette furent abandonnés en un
clin d’œil, on rendossa les capotes boueuses, on renfila les
godasses, on remit les équipements. Sorti avec les premiers, je
houspillais de la voix les retardataires, car je voyais, sur la
route, le groupe officiel qui se rapprochait de nous. En son
centre, une silhouette basse et large d’épaules se dandinait avec une
lenteur majestueuse. C’était le colonel Piazza, très petit, un gros
torse pesant sur des jambes courtes et grêles, écourtées encore
par la capote et par les leggings, il évoquait de loin l’image d’un
hanneton marchant sur ses pattes de derrière. Il cherchait à
rehausser sa petite taille en dressant tant qu’il pouvait sa tête
surmontée du képi à cinq galons dont le haut, malgré tous ses
efforts, n’arrivait guère qu’à l’épaule des officiers qui
l’accompagnaient. Je pris ma plus belle voix de commandement
100 pour faire présenter les armes, mouvement qui fut exécuté à peu
près correctement. Toujours majestueux, le colonel passa
devant le front des troupes, et je pus voir de près sa figure, qui
était fort laide. Son lorgnon masquait deux gros yeux de myope,
recouverts à moitié de lourdes paupières, et qui semblaient ceux
d’un poisson cuit au court-bouillon. Il était à peu près imberbe,
sauf une petite brosse coupée presque ras sous le nez trop court,
qui diluait sur elle une petite larme tremblotante. Une figure qui
tenait de la vieille femme et du curé de campagne, mais à
laquelle il s’efforçait de donner un air de solennité sévère. Il
promena d’un air dégoûté ses regards sur nos minables
uniformes. « Vos hommes sont bien sales, sergent ! » dit-il d’un ton
sec. Immobile, je lui déclarai que nous n’étions rentrés des
tranchées que depuis deux heures, que les hommes avaient
commencé à faire leur toilette, mais que le nettoyage des
vêtements couverts de boue et tout imprégnés d’eau demandait du
temps. Alors, il se fit bon prince : « Je sais », dit-il. « Je ne suis
pas de ceux qui méconnaissent les raisons valables. Mais veillez
à ce que tout soit en ordre le plus tôt possible. » Et il s’éloigna
de son pas de potentat, tandis que je faisais reposer les armes.
Tel fut mon premier contact avec un homme que je devais
beaucoup pratiquer par la suite.
Dans cette première quinzaine de décembre, le temps devint
affreux. Le village, noyé sous des cataractes d’eau, tombant
interminablement d’un ciel gris et bas, était lugubre. Les
chemins menant au secteur devenaient presque impraticables, les
boyaux et les tranchées étaient transformés en torrents. Mais les
tempêtes n’arrêtaient pas l’activité de l’artillerie, et l’on
entendait le canon tonner sans cesse du côté d’Arras. Cette ambiance
nous inclinait aux pensers sinistres, et je me sentais gagné par
une tristesse insurmontable quand survint le seul événement qui
pût m’en distraire, le 7 décembre, je reçus une longue lettre de
ma chère femme, datée de Bruxelles, qui me confirmait dans
l’assurance que tous les miens étaient en bonne santé. Au
moment où elle l’avait écrite, elle me croyait encore dans le
Centre, et elle me demandait de lui dire en détail ce que j’y
faisais, en utilisant l’intermédiaire d’un certain Ameye, dont
elle me donnait l’adresse, et qui avait fait passer cette lettre.
Enfin elle ajoutait qu’elle comptait regagner la France dès que
ce serait possible. La liaison était donc rétablie, et c’était plus
101 qu’il n’en fallait pour me faire accepter mes misères dans la
bonne humeur.
Les attaques des chasseurs
Le mardi 12 décembre, nous remontâmes aux tranchées.
Mon frère Albert devait venir déjeuner avec moi avant le
départ, qui était fixé à midi et demie. Mais je l’attendis en vain, ce
qui ne laissa pas de m’inquiéter un peu. L’heure du départ,
aussi, était insolite. Ne se préparait-il pas quelque chose ?
Nous reprîmes le chemin déjà bien des fois parcouru, et dont
l’état était plus affreux que jamais. Après avoir dépassé la
Forestière et la Faisanderie, et traversé le bois de Bouvigny dans
presque toute sa longueur, nous tournâmes à droite, à l’endroit
dit du gros arbre, pour prendre un boyau qui longeait une haie
sur le plateau. Ce boyau conduisait à la tranchée de première
ligne à l’endroit où elle faisait un rentrant pour s’enfoncer à
droite, vers le sud et les éperons. Nous prîmes le secteur à
gauche du boyau. Mon fidèle Delaquellerie déménageait, sur son
dos robuste, tout un assortiment de provisions, du pain, du lait,
du rhum, que sais-je ? Il se savait bénéficiaire de ces trésors
pour une large part.
Nous arrivâmes à la tranchée comme la nuit tombait, et sous
la pluie. De tous côtés, les talus s’éboulaient. Il fallait
constamment travailler à les relever, ce qui présentait des difficultés
qu’on n’imagine pas. La glaise mouillée formait une glu qui
collait tellement à la pelle qu’il fallait une deuxième pelle pour
l’en détacher. Elle adhérait aux fusils, aux vêtements, aux
mains, et une fois séchée elle formait sur la peau une croûte
dont les cassures provoquaient des gerçures douloureuses, par
où le froid mordait cruellement la chair. Pendant la nuit, la pluie
redoubla de violence, et ne cessa pas de toute la journée du
dimanche. De temps en temps, sous l’abri précaire d’une toile
de tente, les hommes faisaient chauffer un peu de café ou de lait
sur une petite lampe à alcool solidifié pour se réchauffer
pendant quelques minutes. Mais le froid reprenait bien vite. Quand
les bourrasques soufflaient au point de rendre les lampes
inutilisables, on revenait au rhum, suprême ressource qui vous
injectait dans les veines une coulée de feu vite éteint.
102 La seconde nuit fut un peu plus clémente, et je somnolais
dans l’obscurité, quand soudain deux violentes détonations me
firent tressauter. « La tranchée est minée ! » criait une voix
apeurée près de moi. En un instant, tout le monde fut sur pied,
l’œil et l’oreille aux aguets. Je fis mettre baïonnette au canon.
Devant nous l’ombre gardait son mystère. Etaient-ils prêts à
tomber sur notre tranchée ? Et allions-nous nous battre dans ces
hideuses ornières de boue, tirant au hasard, nous entretuant à
l’aveugle ? Ce moment d’angoisse fut de courte durée. Rien ne
se produisit. Mais l’énigme des deux détonations, qui
semblaient s’être produites tout contre la tranchée, sans aucun
sifflement d’obus avertisseur, restait entière et fit l’objet de
confabulations sans fin. Il s’agissait simplement, selon toute
vraisemblance, de grenades à main lancées par une patrouille,
ou peut-être tirées de la tranchée d’en face, mais nous ignorions
encore complètement ces engins, ce qui donnait libre cours aux
hypothèses les plus fantaisistes.
La relève s’effectua le lundi sans incident, mais une activité
inaccoutumée régnait au cantonnement et sur les routes
avoisinantes, que sillonnaient de longs convois d’artillerie. Varnier,
toujours renseigné, me dit qu’ils annonçaient l’arrivée de
territoriaux venus de Bordeaux pour nous renforcer. Les effectifs du
régiment étaient, en effet, en baisse régulière, tant par suite des
pertes que nous valait chaque séjour aux tranchées que par
l’effet des gelures, des pneumonies et des rhumatismes.
Les renseignements de Varnier étaient exacts. Un beau soir,
la rue de Petit-Servins fut envahie par une foule jacassante et
gesticulante, d’où s’échappaient des « Boun Diou ! » et des
« Hil de pute ! » proférés avec un accent de Gascogne dont les
échos d’Artois n’avaient sans doute pas retenti depuis bien
longtemps, si tant est qu’ils eussent jamais entendu pareils
vocables.
Le soir, après avoir dîné avec Joubert, je m’occupais à faire
mon trou dans la paille de la grange où je couchais avec une
partie de ma section, quand parmi le brouhaha causé par
l’arrivée des Gascons, j’entendis soudain une voix douce et
nuancée, nullement méridionale, autour de laquelle se fit le
silence. « Mes amis », disait la voix, « nous voici au terme du
voyage qui nous a permis de nous connaître, et le moment est
venu de nous séparer. Nous aurons sûrement des occasions de
103 nous revoir, et j’espère que ces quelques jours de vie en
commun n’auront pas été inutiles. Il nous reste à nous souhaiter
mutuellement bonne chance ! » Paroles banales, mais
prononcées sur un ton d’une telle distinction qu’elles en prenaient,
dans les ténèbres opaques de ce soir de décembre, un relief
saisissant.
La grange où nous logions était abondamment garnie de
paille, que la boue des godillots et les débris de mangeaille
transformaient peu à peu an un fumier fétide. J’avais eu quelque
peine, lors de mon arrivée, à m’y faire une place parmi les
occupants, parce que je mettais ma coquetterie à ne pas user
d’autorité dans ces questions personnelles, mais tout s’était
arrangé grâce au caporal Briolat, qui avait mis spontanément à
ma disposition ses vigoureuses cordes vocales et la
connaissance qu’il avait des hommes de sa demi-section. C’est elle qui
comptait les Malvaux, les Ségonin, les Cailly, qui lui donnaient
du tintouin, mais qu’il avait à l’œil, aidé d’ailleurs par le mépris
où leurs camarades les tenaient pour leur saleté, leurs
médisances et leur propension à se décharger des corvées sur les
copains.
L’arrivée des occupants s’échelonnait sur une bonne heure
de temps, pendant laquelle il était impossible de dormir, et
qu’on occupait à jaser, à la lueur fumeuse d’une chandelle de
fortune, confectionnée généralement avec une boîte à conserves
garnie de suif et munie d’un bout de ficelle. Ce soir-là, on
discutait sur les opérations auxquelles le régiment avait été mêlé.
« Nous sommes tranquilles depuis trop longtemps », disait
Briolat. « Depuis le début les coups durs sont venus tous les
mois. Ç’a été, au commencement de septembre, la grande
bagarre de Courbessault-Réméréville ; au commencement
d’octobre, Oppy ; au commencement de novembre, La
Chapelle. Tu es arrivé juste le lendemain, ajouta-t-il en se tournant
vers moi, (car Briolat m’avait tout de suite tutoyé), et tu peux
dire que t’as coupé à un sacré sale coup de chien ! Depuis, on
est tranquilles comme Baptiste, ça fait bientôt six semaines.
C’est pour ça que je dis que ça ne durera pas ! » Cette opinion
suscita quelques objections : « Je dirais comme toi », déclara
une voix dans l’ombre, « s’il n’y avait pas cette saloperie de
temps pourri. Mais qu’est-ce que tu veux qu’on foute dans une
pareille bouillasse ? C’est pas quand tu t’enfonces jusqu’au
104 mollet que tu peux essayer de prendre des tranchées. » Le clan
Malvaux renchérit : « D’abord », dit Malvaux, « moi j’dis qu’on
pourra jamais les prendre, les tranchées d’en face. T’as pas vu
ce que les Fritz ont collé comme fils de fer devant nous ? On les
délogera pas ! » Je crus alors utile de placer mon mot : «
Pourtant », dis-je, « il faudra bien qu’on essaye un jour. Ça peut se
démolir à coups de canon, des fils de fer, et si on part avec
l’idée que ça ne réussira pas, ce n’est pas un bon moyen de
réussir. On ne restera pas toujours dans les trous. » Des
ricanements se firent entendre dans le même coin. J’entendis
une voix qui chuchotait : « On voit bien qu’il ne sait pas ce que
c’est ! » Mais déjà Briolat approuvait bruyamment : « T’as
raison, sergent ! Mais sûr, ce n’est pas avec des enfoirés comme
vous », lança-t-il aux objecteurs, « qu’on peut reprendre des
tranchées, mais on ne pourra pas rester toujours à se regarder en
chiens de faïence. Faudra bien se recogner un jour ! » Cette
apostrophe mit fin à la discussion, et l’on souffla la camoufle.
Le lendemain 16, nous montions aux tranchées. Tout le long
de la route, nous découvrions des groupes d’artilleurs et des
batteries arrivés depuis la dernière relève. Le bois de Bouvigny
e était plein de fantassins et de chasseurs du 21 corps. Les
prévisions de Briolat se vérifiaient : un sérieux coup de torchon se
préparait. La relève se fit dans le fracas des pièces tirant à toute
volée.
« Alors, les gars, c’est pour aujourd’hui ?
— Les chasseurs attaquent ce soir.
— Ils ont déjà pris une tranchée ! »
De fait, les tirs d’artillerie avaient une intensité
inaccoutumée, surtout de notre côté. Les Allemands répondaient
faiblement. La nuit se passa dans l’attente des nouvelles.
Cellesci, venues on ne sait d’où, de bouche en bouche, par les agents
de liaison, par les porteurs de soupe, devenaient troublantes. Il
se confirmait que les chasseurs avaient pris une tranchée
allemande, mais qu’ils y avaient été broyés par notre propre
artillerie, prévenue trop tard. Au petit jour, nos tirs se firent plus
denses encore. Sur toute la partie du front allemand que
pouvaient embrasser nos regards, les explosions se succédaient sans
interruption, projetant en l’air des pierres, des gerbes de terre,
des fragments de piquets. Des obus, parfois, éclataient juste
105 devant nos parapets. Au loin, du côté de La Bassée, au Nord, du
côté de Neuville-Saint-Vaast au Sud, la canonnade était tout
aussi violente. Sans doute une attaque importante se préparait,
était peut-être en train. Mais nous essayions vainement de
comprendre ce qui se passait, et l’ignorance où nous étions des buts
de tout ce vacarme nous laissait une impression pénible.
Dans le courant de la journée, notre artillerie se mit à fouiller
les tranchées allemandes situées immédiatement en face de
notre droite. Les 75 percutants et fusants éclataient avec ce
fracas terrible dont je commençais à connaître la diversité, selon la
proximité des explosions et la direction du tir. Les hommes,
dans la tranchée souriaient à cette force déchaînée dont la
puissance les rassurait. Mais tout à coup nous eûmes l’impression
que la salve d’une batterie, tirée trop court, s’était abattue sur
notre tranchée, à notre droite, là où était la deuxième section, la
section de Joubert. Les sourires se figèrent et il y eut un
moment de stupeur.
Notre impression répondait malheureusement à la réalité.
Ayant fait, lorsque le tir se fut ralenti, quelques pas dans le
sece teur de la 2 section, j’y trouvai le sergent Rémy et le caporal
Lamoureux qui me dirent que Joubert était grièvement blessé.
Je poussai plus avant et, à quelques pas de là, je trouvai le corps
du malheureux couché sur le fond de la tranchée et baignant
dans son sang. Sa langue sanguinolente, lui pendait hors de la
bouche, et ses yeux vitreux reflétaient la mort. Je fus atterré.
Joubert était un gentil camarade, doux et serviable, et j’avais
encore dîné joyeusement avec lui deux jours avant. Je le
revoyais, à Boulleret, en compagnie de la jeune femme, avec qui
il s’était marié très peu de temps avant la guerre, et qui l’avait
vu partir au front avec angoisse… Je revins prendre ma place
parmi mes hommes, bouleversé par cette mort.
La canonnade se poursuivit toute la nuit et le lendemain. On
parlait d’attaques sur notre droite et sur notre gauche, exécutées
e e par le 21 et le 20 corps. La pluie s’était remise à tomber, et tout
le secteur n’était plus que boue. Que pouvaient bien espérer les
assaillants, englués dans la glaise, trébuchant dans les
fondrières sous le feu des mitrailleuses d’adversaires solidement
retranchés derrière d’épais réseaux de fils de fer barbelés que
106 notre artillerie, malgré tous ses efforts, n’avait qu’à peine
entamés ? Mais les états-majors en étaient encore à ce précepte du
règlement des troupes en campagne qu’une infanterie animée de
l’esprit d’offensive doit venir à bout de tous les obstacles, petite
phrase qui devait nous coûter des centaines de milliers
d’hommes. La transformation de la guerre de mouvements en
guerre de positions n’avait même pas encore suggéré à nos
chefs que, pour des attaques exécutées dans des conditions aussi
difficiles, les hommes devaient avoir la liberté de leurs
mouvements, avec laquelle le port d’un lourd havresac était
incompatible.
Je me souviens d’une de ces attaques, exécutées par une
compagnie de chasseurs dans des conditions atroces. Cela se
passait en pleine nuit, dans le secteur même que nous
occupions. Il pleuvait à seaux. Le capitaine commandant cette
compagnie était venu, quelques instants avant l’heure de
l’attaque, pour « reconnaître » le terrain à franchir. Il avait jeté
un rapide coup d’œil par un créneau, sans rien voir,
naturellement. Peu après, les malheureux chasseurs, après une marche
exténuante, étaient arrivés dans notre tranchée où quelques
échelles avaient été apportées de place en place. Ils s’étaient
affalés sur les banquettes de boue, écrasés sous leurs sacs,
attendant l’ordre de gravir les échelons. A l’un d’eux, un caporal
qui s’était assis à côté de moi, j’avais offert un peu de vin de
mon bidon pour se réconforter. Il avait une figure vive et
intelligente, et faisait preuve de courage. « J’ai déjà vu bien des
coups durs », m’expliquait-il, « j’ai été en Lorraine, à Arras, je
suis toujours passé à travers. Aujourd’hui, ça se présente assez
mal, mais bah ! on en sortira encore. » Je l’affermis dans sa
confiance, et au cours de nos propos rompus, j’appris qu’il se
nommait Courtois.

107 ATTENTE

A la mémoire du capitaine de Goncourt.

Par le boyau de l’Entonnoir
Sont arrivés, bidons en croupe
Et boules de son en sautoir,
Les hommes de soupe.
Ils ont dit : « Les gars, faut prévoir
Avant peu du sport pour la troupe :
Les chasseurs attaquent ce soir ! »

Pour brève que fût la harangue,
Nous en sommes demeurés courts
Et nos inutiles discours
Nous restent figés sur la langue.
En nous le ciel gris s’est fait noir
Devant qu’il le fût sur nos têtes,
Et dans nos âmes inquiètes
Où vaguent la crainte et l’espoir
Se font écho les résonances
Des cinq mots si lourds et si denses :
Les chasseurs attaquent ce soir.

L’heure de l’attaque était arrivée. La pluie ne cessait pas.
Les chasseurs s’étaient massés par petits groupes au pied des
« échelles de franchissement ». L’obscurité était toute sillonnée
de sifflements et déchirée d’explosions, et cependant on avait
l’impression d’un silence tout chargé d’attente. Le cœur serré,
je vis un chasseur gravir pesamment les échelons, sac au dos,
fusil à la main, un autre suivre, puis un autre… Et presque
aussitôt le crépitement de mitrailleuses innombrables, qui
semblaient se répondre et s’entrecroiser en un lacis
infranchissable, sur tout le front du secteur. Je vis les chasseurs restés au
fond de la tranchée, après un moment d’hésitation, reprendre
l’escalade. J’en vis un retomber dans la tranchée, le front percé
d’une balle, avant même d’avoir pu franchir le parapet, et les
suivants, passant sur son cadavre, reprendre cette ascension vers
la mort… des cris, des gémissements. Un instant encore, et un
petit chasseur déboula dans la tranchée, hors d’haleine et tout
108 frémissant de ce qu’il venait de voir. « Oh ! » hoquetait-il,
« c’est les mitrailleuses. A ma droite, à ma gauche, ils
tombaient les uns sur les autres. Pas moyen d’avancer. C’est plein
de fils de fer et de trous d’eau. Je ne sais pas comment j’en
reviens ! » D’un bout à l’autre de la tranchée, c’étaient des scènes
analogues. On voyait revenir des hommes transformés en
paquets de boue, blessés, hébétés. Ceux qui ne revenaient pas
avaient été couchés par les rafales sur le sol détrempé. Il ne
restait plus qu’à envoyer des brancardiers chercher, au péril de
leur vie, les blessés restés entre les lignes. A l’un des revenants,
je me hasardai à demander s’il savait ce qu’était devenu
Courtois. « Oui », fut la réponse, « il a été tué à côté de moi. Pauvre
type ! »
Tel est le souvenir, combien poignant, que m’ont laissé ces
attaques de décembre, qui faisaient partie, je l’ai appris depuis,
d’un vaste et ambitieux plan offensif, et dont un officier
d’étatmajor a écrit : « Sur le plateau de Lorette, l’insuccès de nos
efforts est dû non seulement à de nombreuses erreurs techniques
et à un manque de matériel, mais encore au mauvais temps. La
boue, la boue qui inondait les tranchées, recouvrait les
assaillants d’une véritable carapace de terre, lourde, rigide, qui
empêchait les armes de fonctionner, nous a fait perdre la
par1tie. » Comment pouvait-on penser que des attaques aussi
absurdement montées pouvaient réussir ?
Le 20 décembre, les ordres ne prévoyaient plus, déclare le
même auteur, que l’organisation du terrain. Nous fûmes relevés
ce jour-là à quatre heures du matin, après cinq jours et quatre
nuits de tranchées, et c’est le cœur plein d’amertume,
grelottants de froid et de fièvre sous la pluie glaciale que nous
regagnâmes notre cantonnement de Petit-Servins.


1.Les combats de Notre-Dame de Lorette, par le capitaine J.Joubert,
p.96.
109 FATIGUE

Au lieutenant Maurice Hugot.

Dans le brouillard et les frimas,
Nous remontons, mornes et las,
A nos tranchées.
La neige tombe du ciel bas
Et fond sur nos nuques penchées.

En moi retentit comme un glas
Le son d’une cloche, là-bas,
Qui carillonne,
Et danse autour de mon front las,
Dans la neige qui tourbillonne.

Pour quel mort sonne-t-on ce glas,
Messager d’un vague trépas
Dont la menace
Avive, à chacun de nos pas,
Une angoisse obscure et tenace…
Oh ! Je voudrais, sous le ciel bas,
Pouvoir étendre mon corps las
Et sans pensée,
Dans une hébétude glacée
Dont je ne m’éveillerais pas !

Bois de Bouvigny, janvier 1915
Dans les nuits de Lorette
Silence hallucinant des nuits de Lorette… Nous sommes
plongés dans une obscurité compacte, d’où rien n’émerge. Le
bois, la tranchée, le plateau n’existent plus que par le souvenir
que nous avons gardé de leur aspect aboli. Mes compagnons ne
sont plus que des visages au fond de moi. Dans cet
anéantissement de tout le monde sensible, la vie intérieure prend une
intensité extraordinaire, où se concentre tout l’univers. Les
vieux problèmes de la création, de l’être, de la destinée, de la
mort, soustraits à toutes les contingences qui les altéraient,
ap110 paraissent dans toute leur immensité obsédante et s’emparent
des âmes solitaires. Je me prends à mon tour à remuer les
vieilles idées qui hantaient le mystique de Gaël.
Dans ce monde irréel, la sensibilité, néanmoins, devient
suraiguë. Le moindre frôlement, le bruit mou d’une motte de terre
qui se détache, le claquement d’une balle isolée, pénètrent
comme une lame et font tressaillir. Parfois, l’obscurité est
déchirée par l’irradiation blafarde d’une fusée éclairante, qui plane
sur la tranchée, détachant pendant une minute des pans de
lumière crue, coupés d’ombres massives, communiquant au
paysage lugubre une vie éphémère et fantomale, puis tout
retombe au néant. La vue n’ayant plus d’objet sur quoi s’exercer,
c’est l’ouïe qui tend à la suppléer, redoublant de finesse.
Mais c’est par la peau, surtout, que le monde extérieur se
manifeste encore. Le froid insidieux se glisse par les manches,
par le col, traverse les capotes, les chandails, les gants et les
chaussures, engourdissant les membres, pénétrant jusqu’à la
moelle. Il faut lutter contre ses morsures mortelles, extraire les
jambes et les pieds douloureux de la gangue glaciale qui les
enserre. Impossible de battre la semelle dans ces fondrières. Le
froid gagne. La terre, dont nos mains sont couvertes, y colle
comme des écailles et se casse en y creusant des gerçures
douloureuses. Il faut lutter par le dedans, par la volonté, il faut se
raidir. De temps à autre, on tire de sa musette, en tâtonnant, un
quignon de pain, qu’on mastique mêlé à la boue, on se verse
une ration de vin ou de gnaule, qui brûle le gosier et réchauffe
pour un moment. Le brave Deleguellerie, quand le
ravitaillement a été fructueux et que la tranchée présente une
anfractuosité propice, allume la petite lampe à alcool solidifié et
fait chauffer une gamelle de thé ou de lait, dont profitent les
voisins…
Cette nuit-ci, depuis mon arrivée au front, je ne suis pas seul
avec mes pensées. Herbault me parle. Herbault est un sergent
arrivé avec le contingent de Gascons que nous a envoyé
Bordeaux. C’est lui dont la parole élégante m’a frappé lorsque, à la
porte de notre grange, il a pris congé de ses compagnons de
voyage. Il n’est pas Gascon, mais Vendéen. S’il est venu de
Bordeaux, c’est parce qu’il a été amené dans cette ville par un
paquebot parti de Dakar, où il exerce son métier d’avocat. Le
capitaine Lhommedieu l’a affecté à ma section. Quelques
phra111 ses échangées au cantonnement nous ont rapprochés bien vite,
et nous nous sommes installés dans la tranchée à côté l’un de
l’autre. J’écoute sa voix harmonieuse et mesurée, sa belle voix
d’avocat, qui résonne doucement dans la nuit.
Pierre Herbault a trente-neuf ans. Fils d’une vieille et riche
famille vendéenne, il a fait ses études de droit à Poitiers, pour
être avocat comme son père. Mais la médiocrité de la vie
provinciale lui a paru sans attraits. Fuyant les projets matrimoniaux
que des âmes compatissantes nourrissaient pour lui, il s’est fait
inscrire au barreau de Dakar, où il exerce depuis longtemps
déjà. La vie large et libre qu’on mène à la colonie lui agrée
parfaitement. S’étant assuré là-bas une clientèle de riches
compagnies, dont les procès lui assurent une situation aisée, il
occupe à Dakar une situation de premier plan. Il est président
du cercle qui groupe le gratin de la colonie, et son célibat ne lui
pèse nullement, car sa belle prestance, sa distinction
aristocratique (on s’étonne qu’il ne porte pas un nom de vieille noblesse)
lui valent maintes compensations. L’uniforme militaire dont il
est actuellement affublé n’arrive pas à lui donner un aspect
vulgaire. Sous le képi et la capote que lui a fournie le magasin
d’habillement de Bordeaux, il conserve grande allure, et les
hommes ont subi son ascendant au premier contact.
C’est, au demeurant, un fort plaisant compagnon, disert et
plein d’histoires, qui accepte avec une sérénité toute
philosophique l’aventure imprévue qui l’a amené sur le front d’Artois.
Il est parti de Dakar à la fin de juillet, pour venir passer six mois
de vacances en France, comme il a continué de faire tous les
deux ans, et c’est en haute mer que les passagers ont appris, par
le sans-filiste du bord, la déclaration de guerre. Il me conte
l’émoi des voyageurs, l’attente angoissante des nouvelles,
l’obligation où s’est trouvé le capitaine de louvoyer pendant des
semaines, la T.S.F. lui ayant enjoint d’attendre les ordres avant
d’entrer à Bordeaux, par crainte des sous-marins. « Il y avait à
bord », me dit-il, « un marchand qui amenait d’A.O.F. un
précieux stock d’ananas, denrée rapidement périssable, et qui se
désespérait de ce retard. Il cherchait à sauver le plus possible de
sa marchandise en nous faisant servir des ananas à tous les
repas et en essayant de nous en vendre à toute heure de la journée.
Une telle indiscrétion appelait une leçon. Un jour, à déjeuner, le
sans-filiste complice vient en grande cérémonie lui apporter une
112 dépêche personnelle. Le croquant n’en revenait pas. Ayant
décacheté le pli, et chaussé ses bésicles, il lut ce message effarant :
“Ai appris avez importante cargaison ananas. Les réquisitionne
pour la troupe. Joffre.” Éclat de rire général… Il était furieux et
ne nous a plus adressé la parole jusqu’à la fin de la traversée. »
Au lieu de six mois d’agréables loisirs à Paris ou sur la Côte
d’Azur, mon Herbault, aussitôt débarqué à Bordeaux, a été
dirigé sur une caserne, vêtu d’un pantalon garance et d’une capote
bleue, coiffé d’un képi et muni d’un Lebel. Au premier départ
de renforts, on l’a dirigé sur le 360, où il est arrivé sans
enthousiasme, mais plein du désir de se montrer à la hauteur des
circonstances et fort soucieux de montrer, à l’épreuve du feu,
les vertus militaires de toute âme bien née. « Ah ! » m’a-t-il dit
lors de notre montée aux tranchées, alors qu’il foulait pour la
première fois le chemin de claies du bois de Bouvigny, « je ne
donnerais pas très cher maintenant de cette vieille peau du
président du Cercle de Dakar ! » Néanmoins, cet épicurien ne tient
pas essentiellement à une mort, héroïque ou non.
Malgré mes recommandations, il a négligé de se munir, pour
son premier séjour aux tranchées, de quelques provisions dont
je lui disais le secours indispensable. Il a fait la grimace à la
soupe froide, au pinard de l’ordinaire. Il a même refusé le quart
de thé que je lui ai offert en toute simplicité, au milieu de la
nuit. Il n’est pas encore adapté, et ne se doute pas qu’il peinera
doublement au retour s’il ne s’est pas prémuni contre le froid
épuisant…
Le séjour est d’ailleurs agité. Les Allemands ont eu la
fantaisie de bombarder nos tranchées pendant la seconde partie de la
nuit, interrompant notre entretien. Herbault a fait très bonne
contenance sous le marmitage, et n’a rien perdu de son calme
olympien. La journée du lendemain n’a pas été plus tranquille.
Des rafales d’obus s’abattaient à tout instant sur notre secteur.
A un moment donné, un mugissement significatif m’a
clairement averti qu’un projectile arrivait droit sur nous. Je me suis
blotti contre une traverse, à côté de Delegueullerie. Une
détonation formidable nous a secoués, j’ai vu mon grand diable se
redresser en lançant un juron, agiter son bras droit ensanglanté,
et détaler à toute vitesse en criant : « Ça y est ! J’suis opéré ! »
Je n’ai même pas pu l’arrêter pour lui faire une ligature, et j’ai
peur que le nigaud ne perde tout son sang avant d’arriver au
113 poste de secours. Espérons qu’il s’en tirera. Egoïstement, je
2regrette ce « tampon » si dévoué .
Notre artillerie s’est mise à son tour de la partie et procède à
un bombardement en règle du côté de Carency. Va-t-on assister
à une nouvelle attaque ? Mais rien ne se passe et la nuit suivante
est plus calme.
A la relève, nouvel incident. Une section arrive par le boyau
de la Haie, perpendiculaire à notre tranchée. Mais le fond de ce
boyau est un cloaque de boue et la section, en file indienne, est
montée sur le bord, son chef en tête. C’est le sergent Clarinval,
venu de Boulleret en même temps que moi. Le boyau qu’il
longe est en pente assez forte et monte vers notre tranchée.
Jusqu’à quelques mètres de celle-ci, le terrain est en contrebas et
échappe à la vue des guetteurs ennemis. Mais à proximité de la
tranchée, le terrain se relève assez pour que les têtes d’hommes
debout dépassent la hauteur de notre parapet. C’est une grosse
imprudence que de s’y aventurer en plein jour. Clarinval n’a pas
l’air de s’en douter. Il marche droit, sans même se courber. Il
m’aperçoit et me tend la main. Je lui tends la mienne en lui
disant : « Baissez-vous, Clarinval, vous pouvez être vu ! » Juste
à ce moment, un petit bruit mat retentit, le front de Clarinval
s’étoile de rouge et le malheureux s’effondre sur le dos, entraîné
par son sac. Un cri de terreur nous fait nous retourner, Herbault
et moi : c’est le sergent-major Coévoet, en proie à une véritable
panique, qui cherche un trou où se fourrer, alors qu’aucun
danger ne le menace puisqu’il est dans la tranchée. Les hommes de
la section de relève n’ont pas été longs à sauter dans la boue du
boyau.
Etendu face au ciel, Clarinval est déjà mort, mais son corps
ne se résigne pas encore à l’immobilité. Ses yeux révulsés
roulent dans leurs orbites, ses mains se tournent et se retournent,
cependant que de l’arrière de sa tête jaillit un puissant jet rouge.
Il s’écoule bien un quart d’heure avant que le cadavre ne
devienne immobile. Herbault, pensif, regarde ce corps étendu.
« Ce sang frais d’homme jeune a quelque chose de fascinant »,
me dit-il. « Pauvre Clarinval ! La “pharmacie” qu’il m’avait

2 Delegueullerie s’en est tiré. J’ai reçu du brave garçon une carte qui
m’informait qu’il avait été soigné dans un hôpital, puis réformé.
114 montrée au Bourget et dont il me vantait la composition
méthodique ne lui aura pas servi !
Les accidents comme celui-là sont fréquents et il est bien
rare que les compagnies qui tiennent la ligne redescendent des
tranchées au complet. Les unités qui sont en réserve au bois de
Bouvigny ne sont pas non plus à l’abri des balles perdues et des
éclats d’obus, même quand le secteur est calme. De temps à
autre, on entend « les cinq coups de fouet du charretier »,
c’està-dire les cinq coups de feu d’un Fritz qui vide son chargeur. Le
29 décembre, nous étions en soutien dans les arbres du bois. Par
extraordinaire, il ne pleuvait pas et la douceur de la température
avait fait sortir des abris le capitaine Lhommedieu et les
hommes de la section de réserve. Clac ! Une balle vient se ficher
dans le sol aux pieds du caporal Josy, qui, assis sur une souche,
casse la croûte près de son gourbi. « Trop bas ! » fait le
capitaine en souriant. Clac ! Une seconde balle s’enfonce dans le
talus, au-dessus de sa tête. « Trop haut ! » continue à gouailler
le capitaine. Enfin une troisième balle arrive, qui ne se perd pas,
celle-là. Le caporal Josy s’affaisse. La balle lui a tranché la
carotide.
Ces pertes quasi quotidiennes finissent par composer, au
bout de chaque mois, une liste impressionnante.
Odyssée de Bruxelles à Pont-Audemer
Nous sommes rentrés au village, trop fourbus pour qu’il soit
question de réveillon et de messe de minuit. Mais le courrier
m’a apporté une grande nouvelle : une lettre de ma chère
Madeleine, expédiée des Préaux le 20 décembre, m’annonçant
inopinément son retour en France, avec les deux petits. Avec
quelle avidité je l’ai dévorée, cette lettre qui met fin à tant
d’inquiétudes !
« Me voici enfin arrivée ici, avec les mioches, car, mon
pauvre petit, j’avais si difficilement des nouvelles de toi, que je n’ai
pu y tenir plus longtemps. Une seule carte de Maman, envoyée
par la légation d’Espagne et reçue le 20 novembre, m’a
seulement appris que tu étais encore dans le Centre le 2, mais sans
aucun détail. J’ai été ravie d’apprendre ce sursis dont tu
bénéficiais, et ton papa avec son optimisme habituel a brodé sur ce
simple renseignement des tas de belles choses que je ne
deman115 dais qu’à croire ; il a prétendu que tu devais être instructeur ou
que ton allemand devait te servir pour un emploi quelconque.
Bref, en arrivant ici hier soir, j’ai été affreusement désappointée
en apprenant ton départ pour le front. J’ai dévoré tes lettres,
comme tu penses, et j’ai été stupéfaite en voyant comme tu
partageais de bon gré l’emballement public. Je t’en félicite, mon
cher petit, puisqu’il paraît que cet état d’esprit est celui qui vous
rend le moins malheureux, mais moi, j’y suis tout à fait
réfractaire et je me ronge d’impatience à mesure que le temps
passe… »
Suivaient quelques détails sur la vie en Belgique, auprès de
mon père et de ma belle-mère.
« Ton papa voulait, en somme, me garder jusqu’à ce que, les
Alliés ayant déblayé un passage, on puisse revenir par voie de
terre. Mais ayant attendu de semaine en semaine et craignant
que des difficultés nouvelles ne viennent rendre la chose encore
plus impossible, je me suis résolue à partir. En outre, quoique
l’occupation n’ait eu d’autre désagrément pour Bruxelles que de
raréfier le pain blanc, de hausser légèrement le prix des vivres et
de nous faire voir les officiers allemands se bourrer de gâteaux
et leurs hommes de charcuterie, on ne sait ce que l’avenir
réserve, et lors d’une retraite ils démoliront peut-être encore
quelques maisons de la capitale après toutes les autres. Je
n’aurais pour rien au monde voulu laisser les bébés et j’ai
préféré leur faire accomplir ce voyage que de les laisser, en somme,
en plein pays envahi. Profitant du départ de Bruxelles de M.
Ameye qui fait le seervice des lettres pour Amsterdam, et qui a
des relations d’affaires avec ton père, j’ai quitté Bruxelles lundi
matin avec mes deux petits dûment équipés, et nous avons
commencé notre exode de réfugiés, empruntant de Bruxelles à
la frontière hollandaise toutes sortes de moyens de
communications, carrioles, trams et voitures. En passant, j’ai pu voir le
triste aspect de la campagne belge, avec des champs criblés de
trous d’obus et les pauvres maisons écroulées ; Malines ne
pourra plus jamais retrouver la beauté que nous lui
connaissions. Si la tour Saint Rambaud a peu souffert, en revanche les
exquises maisons qui l’entouraient sont écroulées. Anvers ne
paraît pas abîmé ; nos difficultés ont commencé cinq kilomètres
avant Rosendaal, où ces messieurs, aussi malins que nous, se
sont parfaitement avisés que nos passeports étaient périmés (la
116 Kommandantur n’en délivrant plus) et nous ont fait rebrousser
chemin ; il nous a fallu faire semblant d’obéir, craignant d’être
fouillés, et aller leur brûler la politesse un peu plus loin. Nous
nous sommes fait guider par des contrebandiers et à pied, en
faisant le moins de bruit possible, nous avons accompli, à
travers les marécages de ce doux pays, les quinze kilomètres
nécessaires pour être en lieu sûr. Nos pauvres petits ont fait
vaillamment ce trajet si dur et j’en étais émerveillée. A minuit,
ils étaient dans un lit de fermier hollandais, et le lendemain, par
Bréda, nous avons gagné en chemin de fer Flessingue où nous
nous sommes embarqués pour Folkestone, neuf heures de
traversée avec mer épouvantable, et de là retraversée pour
Boulogne, Paris, et enfin Pont-Audemer ! Après ces cinq jours
de voyage, les petits étaient rompus, ayant eu terriblement le
mal de mer, et moi avec !… »
Une crâne femme que ma chère Madeleine. Je reconnaissais
dans la décision qu’elle avait prise et exécutée en dépit de
toutes les difficultés, sa vaillance et son inflexible volonté. Elle
n’avait pas hésité à braver les balles des patrouilles allemandes
qui gardaient la frontière hollandaise pour regagner la terre de
France où elle pourrait recevoir de mes nouvelles. Le sieur
Ameye, qui lui avait été fort utile pour la réussite de son
entreprise, était un de ces courriers clandestins qui, moyennant une
honnête rétribution, se chargeaient de faire passer les lettres de
Belgique en Hollande, et c’est à ce titre que mon père avait
recouru à ses services pour rester en liaison avec sa maison de
Paris. Grâce à lui, j’avais pu recevoir et faire parvenir quelques
nouvelles. A l’occasion, il faisait aussi passer les personnes, et
ma femme avait pu apprécier son savoir-faire au cours de son
équipée, qu’avait failli faire échouer la vigilance du poste de
garde allemand. C’est lui, en effet, qui l’avait conduite chez les
contrebandiers et les avait décidés, moyennant un bon prix, à
faire passer la frontière à la petite troupe à la faveur de la nuit.
Les relations internationales du sieur Ameye, sujet belge,
étaient d’ailleurs fort suspectes et devaient lui valoir, après la
guerre, une condamnation à mort qui l’obligea à quitter la
Belgique.
Cette nouvelle du retour de ma femme et de mes enfants en
Normandie m’enlevait un grand poids ; j’en fis part à Herbault,
qui s’en réjouit avec moi ; ce célibataire convaincu n’avait point
117 de pareils soucis, mais l’amitié qu’il avait déjà pour moi l’aidait
à les comprendre et à partager ma joie.
Autres délices de Petit-Servins
erLe 1 janvier, commencé dans les tranchées, nous ramena
dans la soirée à Petit-Servins, où la table de la mère Demailly
nous réunit, Herbault, le petit Durand, le sous-lieutenant Rossi
(avec lequel les rapports s’étaient détendus à la suite de notre
algarade), et quelques autres habitués. La parole élégante
d’Herbault, mise pour la circonstance au service de
rabelaisiennes histoires de commis voyageurs, dont il ponctuait le trait
final d’un large et communicatif éclat de rire, mettait tout le
monde en gaieté, et dissipait l’humeur chagrine du
souslieutenant, habituellement atrabilaire et porté à la neurasthénie.
Il suffit d’un homme à l’esprit enjoué, à la parole généreuse,
pour modifier heureusement l’état d’esprit de ceux qui vivent
près de lui.
Herbault avait appris avec un intérêt confraternel que le
cae pitaine Lhommedieu était avocat et ancien secrétaire de M
Labori. Je lui avais donné cette information en toute innocence,
comme je l’avais apprise moi-même. Il alla donc se présenter au
capitaine, et lui tourna un compliment de sa façon, pour lui dire
qu’il ne croyait pas manquer aux règles indispensables de la
discipline militaire en lui faisant savoir qu’ils appartenaient tous
deux au barreau, qu’il accomplissait ainsi un devoir de politesse
agréable, mais qu’il avait une trop nette notion de la hiérarchie
pour tirer d’une piquante coïncidence un autre sentiment que
celui d’un plaisir bien naturel, et que, la présentation faite, il
rentrait dans le rang avec le seul souci de remplir ses devoirs
militaires avec toute la conscience que les avocats mettent à
exercer leurs délicates fonctions. Le capitaine Lhommedieu
avait accueilli ce petit discours avec une satisfaction mêlée
d’embarras, et ne s’était pas hasardé à tenter de répondre sur le
même ton. Il s’était contenté de serrer la main de son
subordonné, en lui recommandant de veiller sur les « salopards » de sa
section. « J’ai peine à croire », me dit Herbault après cette
entrevue, « que Lhommedieu exerce vraiment la profession
d’avocat. Il paraît avoir l’éloquence bien courte… »
118 Ce n’était que trop certain. Dans les harangues qu’il nous
adressait de temps à autre, le capiraine Lhommedieu ne
s’élevait guère au-dessus du ton d’un adjudant de quartier ; la
vérité, que j’appris plus tard, était que notre commandant de
compagnie était « dans le civil » fonctionnaire de la police
parisienne. Peut-être était-il licencié en droit. Et comme lors d’une
e campagne électorale de M Labori, il lui avait servi de secrétaire
occasionnel, il pouvait à la rigueur s’attribuer cette qualité de
secrétaire d’un avocat célèbre, qui entretenait une avantageuse
confusion. Herbault avait tout de suite flairé l’équivoque. Mais
sa démarche avait flatté la vanité du capitaine, qui s’appliqua
dès ce moment, dans ses rapports avec lui, à justifier le préjugé
favorable dont l’astucieux chef de section l’avait adroitement
fait bénéficier.
Il faut reconnaître qu’au cantonnement, le capitaine
Lhommedieu ne nous harassait pas. En dehors des nécessités du
service, il faisait des fugues fréquentes du côté des corons de
Barlin ou d’Hersin, où il avait dû trouver chaussure à son pied.
Aux tranchées, il passait une bonne partie de son temps, parfois
avec d’autres officiers du bataillon, dans un abri qui servait de
P.C. et qui, à l’occasion, masquait les excès bachiques. Un jour,
après une de ces réjouissances, le capitaine dut, avant de nous
ramener au cantonnement, reprendre ses esprits, affalé dans la
boue. Herbault jugeait sans indulgence ces écarts d’un «
membre du barreau ».
L’intimité qui s’était établie entre Herbault et moi me permit
bien vite d’admirer la rapidité et la sûreté avec laquelle il
jugeait les hommes. Il avait l’expérience consommée d’un avocat
habitué à sonder les cœurs, à déceler les sentiments vrais sous
les masques de l’affectation ou de l’hypocrisie, et sa pénétration
psychologique s’exprimait en formules brèves d’une justesse
frappante.
Avec lui étaient arrivés d’autres sous-officiers, Gascons pour
la plupart, mais qui n’avaient de commun que leur accent natal.
Parmi eux, le sergent Castaing, sabotier-cafetier de Gradignan,
dont la trogne enluminée et rayonnante de bonne humeur était à
elle seule une enseigne. Herbault le comparait à Gnafron et le
tenait en haute estime pour l’énergie courageuse qu’il sentait en
lui. Moins adapté d’avance à la vie du front, le sergent
Casenave, dans le civil facteur des postes à Bordeaux, n’était
119 cependant pas moins digne de confiance. Il apportait à ses
nouvelles fonctions tout le sérieux qu’il mettait naguère à trier et à
distribuer son courrier, mais de temps en temps il poussait un
gros soupir en pensant à sa femme qu’il avait laissée éplorée à
Bordeaux, et ne cachait pas qu’il n’aspirait qu’à la retrouver au
plus tôt. Il avait été affecté, comme Herbault, à ma section où
fut bientôt versé un nouvel officier, fraîchement promu, le
souslieutenant Picou, précédemment sergent à une autre section de
la compagnie. C’était un Auvergnat doté d’un terrible accent,
d’autant plus insupportable que le personnage, sous-officier
rengagé, en jouait sans aucun ménagement, selon la tradition
des sous-offs de caserne. Avec cela, d’une incommensurable
fatuité. Il remplaçait Rossi, malade, sans que nous gagnions au
change. Par suite de sa nomination, je me trouvais dépossédé de
ma fonction de chef de section, qui lui revenait de droit. Mais il
n’assumait ce rôle qu’aux tranchées et s’en déchargeait sur moi
au cantonnement, me laissant en somme la partie la moins
intéressante du service.
e Ce Picou rendit à la 4 section le service de la débarrasser
edes quelques figures patibulaires que j’ai déjà esquissées. La 3
section (celle d’Herbault), ayant eu ses effectifs réduits par suite
de blessures ou de maladie, ordre fut donné de
rétablir l’équilibre en lui affectant quelques hommes des autres
sections, et Picou, usant sans vergogne d’un procédé
traditionnel, lui dépêcha les Orville, Ségonin, Malvaux et Cailly qui
efaisaient tache à la 4 . J’avisai Herbault qu’il avait à se méfier
de ces méchantes recrues. Mais celui-ci sut prendre le taureau
par les cornes. Quelques minutes d’entretien très calme en
têteà-tête avec les quatre indésirables suffirent pour convaincre
ceux-ci qu’ils avaient avantage à ne point se faire remarquer, et
de fait on n’en entendit plus parler. L’autorité savamment
exercée fait de ces miracles.
Il me faut aussi dire quelques mots d’un autre sous-officier
de la compagnie, le sergent Rémy, qui était venu avec moi du
dépôt. Celui-ci, bonnetier de Saint-Dizier, était un de ces
notables de petite ville qui prétendent transporter avec eux, où qu’ils
aillent, leur droit aux égards qu’ils ont accoutumé de recevoir
dans leur pays. Point sot, hors cette prétention, qui est pourtant
bien une forme de la sottise.
120 Toutefois, comme il est rare que des travers de ce genre, plus
acquis que naturels, gâtent entièrement un caractère, Rémy
laissait toute attitude quand il se retrouvait avec le caporal
Lamoureux, pâtissier à Joinville, homme rond et jovial avec qui
les grands airs ne prenaient pas. Ils faisaient popote avec un
autre « pays », le simple soldat Mantoue, Israélite assez détaché
de sa religion pour exercer la profession de charcutier, ce qui
mettait Herbault en joie. Tous trois s’étaient installés chez
l’hospitalière Madame Boulanger, dont le mari était prisonnier
des Allemands sans que ce fâcheux incident eût altéré sa gaieté.
Elle servait ses commensaux avec alacrité, coupant à chaque
instant leurs propos hardis d’un rire perlé qui découvrait deux
rangées de dents d’une éclatante blancheur.
Le village de Petit-Servins ne manquait pas d’ailleurs de
Clémentines, d’Augustines, de Delphines dont les grâces
relatives adoucissaient un peu la maussaderie des cantonnements.
Mais les beautés villageoises étaient éclipsées par madame
Vichery.
Madame Vichery n’était pas du pays. Elle s’y trouvait à la
suite de je ne sais quelles vicissitudes, et occupait une maison
où logeait le colonel Piazza. De son mari, on ne savait rien,
sinon qu’il était absent. Grande et bien faite, vêtue d’une robe
noire très simple, mais qui détaillait ses formes opulentes, on la
voyait de temps à autre promener dans la rue du village des airs
de reine déchue et dédaigneuse du qu’en dira-t-on. Inutile de
dire que les mauvaises langues propageaient toutes sortes de
commérages à son sujet. La majorité des voix désignait le
médecin aide-major Soulières comme l’heureux vainqueur des
obscurs tournois dont elle avait été l’enjeu.
Il y avait encore là un inénarrable adjudant du nom de
Champonnois, professeur d’histoire, que son amour immodéré
des petits verres avait, disait-on, fait chasser de l’université, et
qui professait en Belgique. En instance de réforme, vu le
délabrement physique où l’avait réduit son intempérance, il n’avait
qu’une préoccupation : se laisser ignorer jusqu’à ce que la
commission de réforme eût statué sur son cas. On ne savait trop
si, dans cette attente, il était tenu ou non aux obligations du
service, et dans le doute il se livrait à un jeu de cache-cache
perpétuel, disparaissant dans un abri quand on montait aux
tranchées, et ne reparaissant qu’au cantonnement, où il sirotait des
121 bistouilles en contant des anecdotes. Cela dura quelques
semaines, au bout desquelles il fut enfin réformé.
Deux mois de séjour dans le même secteur avaient suffi pour
nouer des relations familières entre les gens du village et les
compagnies qu’il abritait à tour de rôle – c’était généralement la
ecompagnie Lhommedieu, la mienne (18), et la compagnie
eKremer (24 ), les autres étant cantonnées à Grand-Servins. Le
colonel et son « état-major » logeaient avec nous à
PetitServins, ainsi que le commandant Beurier, chef du bataillon.
Celui-ci ne manquait pas, à chaque rentrée au cantonnement,
e de réunir dans la salle d’école, les officiers du 5 bataillon, et il
lui arrivait aussi de convoquer les sous-officiers à ces «
rapports ». J’ai déjà raconté la réunion qui avait suivi la perte de La
Chapelle, et qui m’avait fait une si forte impression, en ma
qualité de nouvel arrivant. Celles qui suivirent n’avaient pas toutes
ce caractère solennel. Mais le commandant Beurier, homme qui
ne badinait pas avec la discipline, y affirmait une autorité
tranchante, même à propos de détails de service infimes.
Il profitait aussi de ces réunions pour nous montrer les
événements de la guerre et les circulaires du haut commandement.
Il avait des vues de bon sens, quand, par exemple, il nous
répétait que la guerre serait longue et difficile, et que nous ne
devions pas nous reposer sur nos alliés du soin de la faire pour
nous, mais qu’il était sage de ne compter que sur nous-mêmes.
Au cours d’une de ces réunions, il nous lut une circulaire du
commandement faisant savoir qu’en certains points du front
avait été signalée la présence d’un espion allemand déguisé en
officier français. Cette information l’avait indigné. « Ces
genslà ont l’espionnage dans le sang », nous dit-il, « jamais nous
autres Français n’imaginerions chose pareille. Avec les
Allemands il faut s’attendre à tout ! » On était loin, en effet, de la
guerre « loyale » telle que la rêvaient les idéalistes de l’armée
française, et les Allemands devaient nous en apprendre bien
d’autres.
Nouveaux cantonnements
Le monotone va-et-vient des relèves, de Petit-Servins aux
tranchées et des tranchées à Petit-Servins, se poursuivit pendant
la première quinzaine de janvier, avec ou sans incidents, mais il
122 était rare qu’un séjour en secteur ne fût payé de quelques
existences. La rigueur de la température, la pluie incessante surtout,
qui rendaient le service de garde et les trajets exténuants
amenèrent le commandement à modifier le programme des relèves. Le
mercredi 6 janvier, nous apprîmes avec joie que nous étions au
repos pour six jours. Nous devions, en effet, pendant les
semaines suivantes, connaître un régime un peu moins harassant, où
le service normal deux jours de tranchées, deux jours de
cantonnement serait coupé périodiquement, tous les douze ou
quinze jours, d’un repos de cinq ou six jours. Cette mesure était
indispensable, car l’état sanitaire n’était pas brillant. Les cas de
bronchites et de rhumatismes se multipliaient, les gelures de
pieds étaient nombreuses. D’une façon générale, c’étaient les
très jeunes gens et les vieux territoriaux qui résistaient le moins
bien. Les hommes de mon âge, au contraire, ceux de vingt-cinq
à quarante ans, soutenaient l’épreuve, et même on voyait des
ouvriers parisiens, arrivés phtisiques ou anémiques, se refaire
une santé à ce dur régime, qui leur dispensait du moins le grand
air dont ils avaient été privés.
Nous utilisâmes le premier repos de six jours (en fait, cinq,
du 6 au 11 janvier) pour faire un tour aux douches des mines de
Nœux, situées à quelques kilomètres au Nord de Petit-Servins.
Ce fut un délice, bien que l’aller et le retour se fissent sous une
pluie battante. Au plaisir d’ablutions dont le besoin, si j’ose cet
affreux jeu de mots, se faisait sentir, se joignait le plaisir de voir
enfin de nouveaux paysages, si tristes et misérables fussent-ils.
Mais ce ne fut qu’une échappée fugitive.
La pluie, pendant cette période, redoubla de violence,
transformant les secteurs en cloaques. Il y avait un mètre d’eau dans
certains boyaux. Les malheureux qui nous avaient relevés
eurent à surmonter des difficultés inouïes. Quand nous
remontâmes aux tranchées, le temps était devenu un peu plus
clément, et les boyaux plus accessibles. Mais nous connûmes
d’autres contretemps. La longue file des compagnies de relève
était engagée dans le bois de Bouvigny et piétinait le chemin de
claies qui menait de la Faisanderie aux tranchées quand des
salves d’artillerie retentirent. J’étais en queue de ma section,
avec Herbault. Tout à coup, des explosions éclatèrent, devant
nous, en plein sur le chemin de claies. Nous vîmes la file se
débander et des hommes remonter à droite la pente du bois. De
123 nouveaux obus arrivèrent, fouillant les taillis. Des chutes, des
cris. Un Gascon du dernier renfort, un gros homme nommé
Duhenga, complètement affolé et les yeux hagards, avait fait
demi-tour et pris sa course qui ne s’arrêta que quand il fut
devant nous. « Eh bien, Duhenga, où va-t-on comme ça ? »
demanda Herbault de sa voix calme. « Eh ! Vous ne savez donc
pas que ça tue, ces machins-là ? Il y a des morts », bégaya le
poltron en guise de réponse. Non sans mal, nous lui fîmes
reprendre sa place. Le fait est qu’il y avait un peu de casse. Un de
nos sous-officiers, le sergent Nullet, avait été couché par la
rafale et gisait à terre, une jambe cassée. Une douzaine
d’hommes étaient blessés, que les brancardiers vinrent
promptement ramasser, et la relève s’acheva sans nouvel incident. Ces
pentes nord du bois de Bouvigny étaient battues par l’artillerie
ennemie et il ne faisait pas bon s’y attarder.
Nous prîmes les tranchées, à cette relève, dans la partie du
secteur où s’étaient produites les attaques des chasseurs du
17 décembre. On en voyait le résultat quand on risquait un œil
par-dessus les parapets ou à travers un créneau : plus de 600
cadavres à capote bleue couchés par files entières dans le chaos
des terres bouleversées, achevaient d’y pourrir dans la boue.
Malgré le mauvais temps, le front restait agité. Rentrés à
Petit-Servins dans la soirée du 13, nous fûmes réveillés dans la
nuit du 14 au 15 par une alerte qui nous tira de la paille à
4 heures du matin, les ordres étant de se tenir prêts à partir à
5 heures. Nous restâmes à grelotter dans l’obscurité, pestant
contre les Boches qui nous gâtaient notre sommeil. On parlait
de la prise d’une tranchée allemande et de craintes de
contreattaques. Toujours est-il que nous demeurâmes ainsi sous
pression pendant des heures, et que l’ordre de départ ne vint que
dans le courant de l’après-midi. Nous retrouvâmes le secteur
agité, encadré de fusillades à droite, du côté de Carency, et à
gauche, du côté d’Aix-Noulette. En face de nous, les Allemands
travaillaient à une sape dont la tête n’était plus qu’à vingt-six
mètres de notre ligne.
A la relève, un bruit qui courait depuis plusieurs jours fut,
par extraordinaire, confirmé par l’événement. Nous fûmes
relevés par des chasseurs, et le régiment fut dirigé sur la petite
localité d’Hersin, pays minier où nous trouvâmes les
témoignages d’une civilisation oubliée : des boutiques, des magasins, de
124 la lumière au gaz, des cafés, des restaurants… J’eus même la
fortune inespérée d’y jouir d’une chambre, d’un lit, d’une table
de toilette. Ce pauvre bourg d’Hersin était cependant bien
modeste. Petite cité du nord, pays de mineurs, de corons,
d’estaminets, de coqueleurs et de bistouille. Mais les gens nous
y accueillaient à bras ouverts, et nous y trouvions tous ces petits
riens dont peuvent avoir besoin des soldats en campagne.
Herbault se sentait renaître devant la table bien garnie du restaurant
où nous avions décidé, lui, moi, le lieutenant Rossi et quelques
autres, de prendre nos repas, qu’il égayait d’intarissables
histoires sur le tribunal de Dakar, sur sa cuisinière Fatima, son valet
de chambre Mamadou, l’huissier mulâtre Pécaroire et son
e concurrent M Vidal, qui devait profiter de son absence pour lui
subtiliser sa clientèle… Le soir, sur un vieil Érard poussif, le
lieutenant Rossi, en instance d’évacuation, berçait sa
neurasthénie en chantant de vieilles scies de café-concert qu’il
accompagnait adroitement, car l’animal était bon musicien, et
dont il ébahissait les vieux mineurs qui, aux tables voisines,
prenaient leur bistouille, silencieux et la pipe au bec (ces pipes
où l’on enfourne du tabac enveloppé dans un carré de papier).
Je l’entends encore entonner d’une voix de fausset : « Il
s’appelait Boubou-Badabou », « Elle est Marseillaise, ma petite
Thérèse ». Les sons musicaux lui servaient à exprimer des
sentiments antimilitaires avec une totale impudeur. Il improvisait
des « marches héroïques » pour le départ des autres aux
tranchées, et des « marches funèbres pour quand on y va soi-même ;
il avait aussi imaginé la « Sonate des huit jours de repos » et le
grand allegro final « La paix est signée ». Ses fantaisies
faisaient rire. Mais un jour qu’en paroles il avait donné libre cours
à sa hargne contre la guerre, contre les chefs, contre « les
embusqués qui se la coulent douce pendant que nous nous faisons
casser la gueule dans les tranchées », un adjudant, écœuré, lui
dit que quand on avait des opinions pareilles on n’avait pas le
droit de porter des galons. Ce fut une scène pénible.
Heureusement, elle ne devait pas se renouveler, car Rossi partit
définitivement bientôt après pour l’arrière. C’était tout ce qu’il
désirait.
Il y avait deux jours que nous étions à Hersin, et je venais y
prendre la garde avec une demi-section, quand une alerte vint,
un peu avant minuit, troubler le repos du régiment. Ordre de se
125 tenir prêts à partir. La canonnade au loin faisait rage, et on se
demandait avec inquiétude ce qui se passait sur le plateau.
Les renseignements parvinrent peu à peu. Dans la journée du
19, les Allemands avaient fait brusquement irruption dans une
e tranchée occupée par le 10 chasseurs et l’avaient occupée,
après un violent corps à corps. L’adjudant Limousin, de notre
section de mitrailleuses, qui était resté en ligne, avait reçu un
coup de poignard au bras. Les chasseurs avaient, dès le
lendemain, réussi une contre-attaque qui les avait fait rentrer en
possession de la tranchée perdue et 116 Allemands avaient été
faits prisonniers. L’opération n’avait pas nécessité l’emploi de
renforts, et notre alerte n’eut pas de suite. Nous achevâmes
tranquillement nos six jours de repos, bénissant le confort
d’Hersin et souhaitant d’y revenir.
Ce vœu ne devait pas être exaucé. Remontés le dimanche 24
aux tranchées, nous en redescendions le 26, après une garde
relativement tranquille, pour gagner un nouveau cantonnement,
celui de Verdrel. Le contact du régiment avec le pays minier
avait eu un résultat appréciable : des braseros à coke, des pelles
et des pioches de mineurs nous furent distribués. Nous pûmes,
au feu incandescent des braseros, nous chauffer, nous préparer
des boissons chaudes et des tartines grillées.
Le retour nous parut interminable. J’ai déjà dit combien la
distance des tranchées à Petit-Servins, qui n’atteignait pas cinq
kilomètres, nous semblait longue, en raison des difficultés de la
marche et de l’état de fatigue où nous étions. Or, des tranchées à
Verdrel, la distance est de près de huit kilomètres. Après avoir
traversé d’est en ouest le bois de Bouvigny, au lieu de tourner à
gauche à la hauteur du moulin ruiné, on continuait le chemin
vers l’ouest, sur le sommet du plateau morne et boueux, on
rattrapait par un crochet le chemin venant de Bouvigny et on
n’arrivait guère au cantonnement avant quatre heures de
marche.
Verdrel est un village tout en longueur, encore plus sale et
triste que Petit-Servins. La mare, qui dans tous ces pays sans
rivières, sert d’abreuvoir aux bestiaux, était un trou pourri dont
l’odeur infecte empuantissait toute l’agglomération. On nous
logea dans des granges sordides, pleines de rats et de vermine.
Mais nous étions faits à tout, et l’installation fut vite achevée. Je
126 crois que les hommes étaient si fatigués que le besoin de
sommeil était plus fort que tous les dégoûts.
Un sort enviable, dans ce dénuement, m’était d’ailleurs
réservé. Herbault, après être parvenu à se concilier les bonnes
grâces d’une habitante du pays, qui disposait d’une chambre
avec un lit à deux places, m’en offrit sans façon la moitié, que
j’acceptai avec empressement. C’est ainsi que nous fûmes
hébergés par la famille Duvauchel, qui présentait ceci de
particulier que le père et la mère étaient sourds-muets, ce qui
nous dispensait de nous mettre en frais de conversation. Le
mari, qui était cantonnier comme notre hôte de Petit-Servins,
était un petit vieux souriant, qui avait suivi des cours spéciaux
de langage, ce qui lui permettait de dire : « Boujou, missié » et
« Avoua, missié ». C’est à ces deux formules que se bornait à
peu près son usage de la parole, mais il lui donnait une
supériorité sur sa femme, qui ne savait pas en dire autant. L’unique
vocable dont elle pouvait se servir était le mot « homme »,
qu’elle prononçait avec une forte aspiration, et qu’elle utilisait,
avec des intonations et des mimiques véhémentes, chaque fois
qu’elle avait à se plaindre d’un de nos « hommes ». La guerre
devait d’ailleurs lui fournir un supplément de vocabulaire, car, à
la différence de son mari, elle n’était pas complètement sourde,
et parvenait à percevoir le grondement de la canonnade quand
elle était particulièrement violente. Elle roulait alors sur nous
des yeux horrifiés en disant : « Bououm ! » Ce pauvre couple
avait un enfant d’une douzaine d’années qui n’était pas muet et
qui profitait de la disgrâce de ses parents pour se conduire en
garnement.
A Verdrel aussi, nous connûmes des alertes inopinées qui
réduisaient souvent à néant les humbles projets que nous
essayions de faire tenir entre deux relèves. Elles nous menaient
généralement à l’intérieur du bois de Bouvigny, où se tenaient
les sections de réserve destinées à se porter au secours des
unités de première ligne en cas d’attaque, et bien qu’aucune
opération d’envergure ne semblât possible pendant la mauvaise
saison, les coups de main étaient assez fréquents pour nous tenir
constamment sur le qui-vive. C’est ainsi que dès le lendemain
de notre arrivée à Verdrel, il nous fallut partir à six heures du
matin pour la Faisanderie, d’où on nous renvoya une
demiheure après notre arrivée. Quinze kilomètres pour rien !
127 A ce régime, chaussures et jambières ne tenaient pas
longtemps et leur remplacement était un cauchemar pour les
commandants de compagnies. Des deux paires de brodequins
que j’avais emportées, il ne m’en restait plus qu’une qui
craquait déjà de partout. Si j’avais pu à Hersin me procurer une
paire de jambières neuves, les chaussures étaient introuvables
J’avais demandé à ma famille de m’en envoyer une paire, ce
qu’elle avait fait, mais le poids des paquets-poste était limité à
1 500 g, ce qui l’avait obligée à faire deux paquets, dont un seul
m’était arrivé. Un brodequin dépareillé ne m’avançait pas
beaucoup, et je me demandais si jamais je recevrais l’autre. Il ne
m’arriva que quinze jours après.
Ce qui était vrai des chaussures l’était de toutes les pièces
d’habillement. Les pantalons rouges, les capotes, les salopettes
dont on nous avait vêtus au dépôt demandaient grâce, et
l’intendance, devant l’épuisement de ses stocks, avait recouru à
des réquisitions de vêtements civils, que complétait la charité
des bonnes dames tricoteuses, de sorte que la tenue des
régiments commençait à se bigarrer étrangement. Nous avions des
pantalons à côtes de charpentier, des chandails, des peaux de
bique, des passe-montagnes, des cache-nez de toutes couleurs,
qui nous donnaient des aspects de trappeurs ou de bergers
d’Arcadie. D’ailleurs, en dehors de la garde des tranchées, les
travaux auxquels on nous occupait n’avaient rien de commun
avec les besognes traditionnelles de l’infanterie. Les sections de
réserve qui se tenaient dans le bois de Bouvigny occupaient
leurs loisirs à transporter du matériel et des munitions en
première ligne, à confectionner des clayonnages, à creuser des
boyaux, à construire des abris. Ceux qu’avaient aménagés dans
le bois les troupes qui nous y avaient précédés, en septembre et
octobre, n’étaient guère que des huttes à peine suffisantes pour
abriter de la pluie. « Un trompe-l’œil », disait le commandant
Beurier. Et il avait commandé de grands abatis d’arbres, en vue
de la construction d’abris à l’épreuve des 77. Ces travaux
n’étaient pas sans danger, mais ils étaient surtout pénibles à
cause de la pluie, qui rendait glissantes les pentes argileuses où
l’on s’y employait, sous l’œil vigilant du chef de bataillon, dont
le poste de commandement était situé au milieu de ces
emplacements de réserves.
128 Peu à peu, se dessinait un vaste réseau de boyaux qui,
traversant la zone battue par les mitrailleuses et l’artillerie, devait
permettre d’assurer les relèves à l’abri des vues de l’ennemi. Le
bois constituait bien un bon écran, mais il se clairsemait de plus
en plus, à mesure qu’on abattait des taillis pour les clayonnages
et des arbres pour les toits d’abris. La butte de Lorette est une
masse d’argile, où ne se trouve pas une pierre. On ne pouvait
donc consolider les chaussées qu’avec du bois et l’artillerie
avait dû garnir d’épaisses fascines, depuis la maison forestière
jusqu’à la lisière est du bois de Bouvigny, la grande laie
centrale qui lui permettait d’alimenter les pièces échelonnées dans
les fourrés. Quand ce travail fut fini, toute une partie du bois
était saignée à blanc.
Des boyaux de communication étaient de plus en plus
nécessaires, mais ceux-ci s’exécutaient sans méthode, sans une étude
du terrain qui seule aurait permis d’assurer l’écoulement de
l’eau. A peine étaient-ils creusés que la pluie s’accumulait dans
les parties basses, où le passage de milliers d’hommes,
malaxant l’eau et l’argile, avait tôt fait de transformer le fond en un
cloaque qui s’approfondissait à chaque relève. A certains
endroits, la boue montait à mi-mollet, en d’autres l’eau à
micuisse. Le génie essaya de creuser des puisards, qui
s’emplissaient et n’absorbaient rien. Il eut alors l’idée
démoniaque de poser sur des chevalets dans le milieu de chaque boyau
une pile de madriers de vingt-deux centimètres de large, qui
devait nous assurer le passage à pied sec. On imagine aisément
ce que pouvait être une marche de nuit, sous une charge de
25 kg, d’hommes chaussés de souliers englués d’argile, sur une
planche de 22 centimètres de large, elle-même tout enduite de
boue. Les résultats furent tels que les madriers furent retirés
après quelques jours, et que nous reprîmes avec soulagement le
pataugeage habituel dans les fondrières.
Beaucoup de nos travaux s’exécutaient la nuit, ce qui ne les
facilitait pas. Je me souviens qu’une nuit d’hiver, où ma section
était en réserve dans le bois, le capitaine Kremer siffla
inopinément le rassemblement des travailleurs pour je ne sais plus
quelle corvée : « Quatrième section, sergent Cadot. Allons, au
trot ! » Nous venions d’arriver et étions encore harassés de la
fatigue de l’étape. Les hommes s’étaient répartis dans les trous
et les cahutes, par affinités ou au petit bonheur. Il fallait les
129 rassembler d’urgence. Ayant frotté mes genoux et mes reins, je
déambulai à tâtons dans le bois, glissant à chaque pas sur
l’argile détrempée de la pente, heurtant des souches et des
racines, criant, hurlant pour arracher les « bonshommes » au
sommeil qui les avait déjà saisis. Quelques-uns, les plus
proches, furent bientôt près de moi, mais d’autres étaient égaillés
plus loin, dans une ombre impénétrable. Il fallait passer devant
chaque abri, secouer les dormeurs, appeler. Le rassemblement
traînait et j’entendais, plus loin, le capitaine Kremer qui
s’impatientait. « Eh bien ! Ces travailleurs, ça vient ? » A force
de crier et de harceler les caporaux, j’arrivai à réunir une
vingtaine d’hommes, sur trente qui auraient dû être là. Le capitaine
Kremer pestait. Remettant à plus tard le soin de trouver les
manquants, je fis ranger ma petite troupe, et me précipitai dans
la direction du capitaine pour la mettre à sa disposition. Je
n’étais pas à cinq mètres de lui que mes pieds se prirent dans
une racine et que je m’affalai de tout mon long dans la boue,
presque à ses pieds. L’effet fut désastreux, et j’entendis encore
le capitaine, se tournant vers un autre officier qui se tenait près
de lui formuler cette appréciation péremptoire : « Le sergent
Cadot m’a l’air de la moule parfaite ! » Ce n’était ni le temps ni
le lieu de relever le propos, et je me bornai sur le moment à me
remettre sur mes pieds, à prendre les ordres et à en assurer
l’exécution. Mais le lendemain, profitant de l’heure de la soupe
qui nous laissait un peu de loisir, je me présentai au capitaine
Kremer et lui dis que, si le médiocre incident de la veille avait
pu lui laisser l’impression que j’étais « une moule parfaite »,
j’espérais bien avoir l’occasion de le faire revenir sur ce
jugement sommaire. Il sourit, car il était brave homme, et me tendit
la main en me disant qu’il en serait enchanté et qu’il en était
déjà presque convaincu.
Les seuls rapports que j’ai eus avec le commandant Beurier
devaient être plus pénibles. Un jour que, sur l’ordre du capitaine
Lhommedieu, j’étais resté en réserve avec ma section, près du
P.C. de bataillon, alors que les trois autres sections de
campagne étaient en ligne, le commandant, s’étant aperçu de ma
présence, entra dans une fureur indescriptible, me demandant ce
que je faisais là et m’enjoignant de déguerpir incontinent. Je lui
répliquai que si j’étais resté près de lui, c’était sur ordre, ce qui
accrut encore sa colère, et quand je lui demandai si son ordre
130 me concernait seul ou concernait ma section, il entra dans une
véritable crise, me jetant à la tête les épithètes les plus
malsonnantes du vocabulaire militaire. Herbault, qui assistait à la
scène, était outré et me dit, en manière de consolation, que
c’était un beau cas d’hystérie militaire. Je n’eus pas l’occasion
de détromper le commandant comme j’avais pu le faire pour le
capitaine Kremer, car il fut évacué quelques semaines après
pour entérite, et ce détail explique dans une certaine mesure
pourquoi cet homme, qui passait pour distingué, s’était en
l’occurrence conduit comme un énergumène. Mais ces vétilles
de service ne parvenaient pas à entamer ma bonne humeur
naturelle, grande sauvegarde dans les mauvaises périodes.
Ces abris du bois, améliorés par nos soins, étaient devenus,
au cours de l’hiver, habitables, et l’on parvenait, quand les
corvées étaient terminées, à y vivre des heures relativement
paisibles, à y bavarder et même à y dormir. Je couchais
générae lement avec la première escouade de ma section, la 13 qui,
comme je l’ai dit, était la meilleure. Le petit Durand, très gentil
garçon, soldat modèle, mais jacasseur comme une pie, y
entretenait la conversation jusqu’au moment où le sommeil
commandait le silence. La grande question était la durée de la
guerre, et de savoir comment elle finirait, par quel moyen on
pourrait sortir des tranchées, s’il y aurait encore de grandes
batailles de mouvement. Les avis étaient partagés. On avait
arrêté les Allemands sur les premières hauteurs d’Artois, mais
c’était pour mieux repartir, aux beaux jours. On pourrait alors
déboucher dans la grande plaine de Lens, que le régiment
n’avait fait que traverser, aux jours d’Oppy et de Bailleul, et
qu’on apercevait du bois, quand le temps était clair. Et alors…
Mais d’autres étaient sceptiques. Puisqu’on s’était mis à creuser
des tranchées, il n’y avait pas de raison pour qu’on n’en creusât
pas partout, dans les plaines comme sur les hauteurs. Et s’il
fallait reconduire les Allemands à la frontière en les chassant de
tranchée en tranchée… Un seul point était hors de discussion :
c’est qu’un régiment de réserve comme le 360, qui avait déjà
fait largement sa part, ne serait certainement pas employé pour
les attaquer. Il y avait pour cela les régiments d’active, les
jeunes classes… D’ailleurs, on avait du temps devant soi, les
expériences faites ayant démontré que les attaques n’étaient pas
possibles pendant l’hiver. Jusqu’au printemps, il n’y aurait sans
131 doute pas de grandes bagarres. Quelques tués et blessés,
quelques prisonniers…
Un soir qu’on s’attardait ainsi à deviser, et que ce mot de
prisonnier était venu dans la conversation, suscitant des
réactions diverses, une voix retentit dans un coin de l’abri : « Moi,
vous m’entendez, les gars, eh bien ! J’aimerais mieux cent fois
être tué que d’être pris. Cela, jamais ! » Je fus frappé par le ton
d’énergie sauvage dont ces mots avaient été prononcés. La voix
était celle de Thomas, le trappeur du Canada, homme bâti à
chaux et à sable, qui dédaignait les Parisiens de son escouade, et
notamment le petit Durand, qu’il trouvait efféminé.
J’étais fort attentif à ces conversations de mes hommes, qui
révélaient leurs caractères. Il m’apparut dès ce soir-là que
Thomas pourrait même, le cas échéant, faire un caporal convenable,
bien que sa rudesse l’eût rendu assez antipathique à ses
camarades. Ce fut aussi l’avis du capitaine Lhommedieu, car Thomas
fut peu après, à l’occasion du départ du caporal David, tombé
e malade, nommé caporal de la 13 escouade.
Autres nuits de Lorette
Dans cette vie de tranchées que nous menons depuis trois
mois, la nuit tient une place immense. Durant le jour, la garde
est facile, nous somnolons, nous grignotons le contenu de nos
musettes, nous échangeons quelques mots, nous vivons au
ralenti ; au cantonnement, nous dormons, mangeons, buvons,
vaquons aux soins du service. Mais la nuit dans les tranchées !
La nuit infinie autour de nous, pleine de menaces vagues, le
silence que percent soudain les coups de feu, les explosions, les
crépitements de fusillades… L’inquiétude sourde, constante,
qu’avive soudain, comme une douleur aiguë, un bruit
inattendu…
Les citadins ne connaissent pas la nuit, ou ne la connaissent
que sous ses aspects dénaturés par la lumière artificielle. C’est à
Lorette que j’ai connu la majesté de la grande nuit naturelle,
l’horreur de ses ténèbres, la froide splendeur des paysages
lunaires, la sérénité des cieux étoilés, magnifiée encore par
l’imminence du danger, de la mort qui rôde ; c’est là que j’ai pu
longuement confronter la double exigence éternelle, celle du
monde et celle de notre univers intérieur, dans une solitude
132 totale, comme un croyant qui s’abîme dans la prière. Beaucoup
d’hommes, ainsi soustraits aux conditions habituelles de la vie,
ont trouvé ou retrouvé, dans ce tête-à-tête avec la mort, le
chemin de Dieu. Rien de tel ne s’est produit pour moi, élevé en
dehors de toute confession, mais animé de la plus entière bonne
foi et attiré par les problèmes métaphysiques, j’ai pu me
convaincre, à cette expérience, du peu d’aptitude que j’ai pour le
mysticisme, si ce n’est un certain goût pour l’austérité, pour la
propreté morale, et une confiance vague, mais très roborative,
dans l’utilité finale de la vie. Du moins, ces interrogations
muettes, auxquelles je ne trouvais aucune réponse qui me
satisfît, ces longues contemplations d’un livre que je ne sais pas lire,
me faisaient-elles sentir plus vivement le contraste entre le
profond désir de beauté et de pureté que je sentais en moi et les
laideurs que prodigue la guerre. Le seul moyen dont je disposais
pour satisfaire ce désir me semblait être de me guinder dans la
volonté d’accomplir une tâche militaire avec tout le dévouement
dont j’étais capable, et qui pourrait aller jusqu’au sacrifice de la
vie. Je peux dire sans vantardise qu’aucun soldat n’a été animé
à un plus profond degré que moi de la volonté de « servir » dans
toute l’acception du terme. Il y avait, dans la notion du devoir
militaire, une simplicité qui séduisait mon esprit épris de clarté,
en même temps qu’un appel au sens de la grandeur, ou plus
simplement à l’amour-propre, auquel je n’étais pas insensible.
Au cours d’une existence jusque-là calme et heureuse, aucune
occasion ne m’avait été donnée d’éprouver mon courage. Or,
mes premiers contacts avec la réalité de la guerre, mes réactions
aux premiers bombardements, aux morts dont j’avais été le
témoin, me donnaient confiance. Non que je n’eusse été ému,
que je n’eusse ressenti aucune crainte, mais j’avais pu maîtriser
facilement mes réflexes, et constater que beaucoup d’hommes
s’en tiraient moins bien que moi. Je pensais donc que je
pourrais, sans difficultés de mon fait, être à la hauteur de ma tâche
lorsqu’il s’agirait de me battre véritablement, et j’étais
fermement décidé à m’y donner entièrement, non sans conserver
l’intime espoir, dicté par mon robuste optimisme naturel, que
ma bonne étoile me ferait triompher des pires épreuves.
Les interminables nuits de tranchée me laissaient toute
latitude pour remuer les idées, les retourner sous toutes les faces
qui m’étaient accessibles. Elles alternaient parfois avec des
133 crises subites d’attendrissement quand je pensais à ma femme, à
mes enfants, à ce foyer d’amour et d’intimité que j’avais laissé
derrière moi et que je ne reverrais peut-être jamais. Cette
évocation, atteignant parfois une telle intensité que les larmes m’en
venaient aux yeux. Mais je m’efforçais de chasser ces images
amollissantes.
A d’autres moments, sous l’influence de la fatigue, je
subissais l’assaut des idées noires, d’habitude fort étrangères à ma
nature. Il arrivait même qu’elles se précisassent au point de me
donner l’impression d’un pressentiment. En trébuchant sur le
chemin de claies qui me conduisait aux tranchées, je pensai que
c’était peut-être pour la dernière fois. Je chassais cette idée
absurde qui revenait comme une mouche obsédante. Mais
l’expérience me démontrait vite que je n’avais aucunement le
don de double vue, et j’en revenais à ma bonne vieille confiance
en mon destin, qui n’avait pas plus de justification que mes
appréhensions, mais répondait mieux au fond de ma nature.
Quelquefois, malgré toute ma volonté de vigilance, la
fatigue, l’engourdissement du froid m’amenaient à cet état de
demi-sommeil où des idées prennent facilement la forme de
rêves, d’images à demi réelles sur lesquelles l’imagination
libérée brode des thèmes fantastiques. Des mots prenaient
vaguement corps, des rythmes se confondaient avec les
paysages imaginaires que mon esprit construisait dans les ténèbres,
puis se cristallisaient subitement en formules dont la précision
me réveillait. Et il m’apparut que, peut-être, avec ces rythmes,
je pourrais composer des vers. Cette idée ranimait en moi des
ambitions littéraires que j’avais complaisamment et
imprudemment caressées pendant mon adolescence (seule forme de
gloire qui m’ait jamais tenté) et qui, en dépit de la conscience
que j’avais prise de leur présomption, s’obstinaient à ne point
mourir. J’accueillis cette suggestion comme un moyen
d’occuper les longues heures nocturnes, de chasser les
tentations du sommeil, et avec le vague espoir de prendre ma
revanche d’une stérilité à laquelle il m’était très pénible de me
résigner.
Les ébauches de résultats que me donnèrent mes premiers
essais m’encouragèrent à continuer, parce que je me prenais au
jeu avec une ardeur qui, à tout le moins, atteignait pleinement
les buts utilitaires que je m’étais fixés. La recherche attentive
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