Discours littéraires et scientifiques fin-de-sicle

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De 1886 1914 paraissent les Archives d'anthropologie criminelle qui veulent révolutionner la notion de criminalité. Les débats sur l'homosexualité y sont particulièrement importants ; ils mettent en avant la personnalité toute littéraire de Marc-Andr Raffalovich qui tenta de devenir le Magnus Hirshfeld français.
Publié le : samedi 1 mars 2008
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EAN13 : 9782296179028
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DISCOURS LITTÉRAIRE ET SCIENTIFIQUE FIN-DE-SIÈCLE

Daniel Cohen éditeur

Homosexualités, une collection dirigée par Patrick Cardon
La collection « homosexualités » répond à un besoin d’accessibilité rapide aux documents et études nécessaires à l’élaboration actuelle de l’histoire culturelle — pluridisciplinaire — dite LGBTQI (lesbienne, gay, bisexuelle, transgenre, queer et intersexe). Ce sera la continuation de la bibliothèque tentée par Michel Foucault. Et dans son esprit. Pour les textes littéraires, cette collection aura une variante « Arcen-ciel »

Dans la même collection (à paraître) : Triboulet, La Farce de maître Pathelin, trad. bilingue de Thierry Martin Albert, Nicole (dir.), Renée Vivien (à rebours) Raffalovich, Marc-André, Uranisme et unisexualité. Études sur différentes manifestations de l'instinct sexuel, 1895

ISBN 978-2-296-03819-6 © Orizons, chez L’Harmattan, Paris, 2008

Patrick Cardon

Discours littéraires et scientifiques fin-de-siècle
La discussion sur les homosexualités dans la revue Archives d’anthropologie criminelle du Dr Lacassagne (1886-1914)

autour de Marc-André RAFFALOVITCH

2008

Du même auteur
Edition scientifique de plusieurs ouvrages aux éditions QuestionDeGenre/GKC (GayKitschCamp) dont : Magnus HIRSCHFELD, Les Homosexuels de Berlin, 1903. ANONYME, Les Enfans de Sodome à l’Assemblée Nationale, [1790] ANONYME, Le Bordel apostolique [1790] (catalogue sur www.gaykitschcamp.com)

Cette politesse ne signifie rien, me dit-il d'un ton dur. Il n'y a rien de plus agréable que de se donner de l'ennui pour une personne qui en vaille la peine. Pour les meilleurs d'entre nous l'étude des arts, le goût de la brocante, les collections, les jardins, ne sont que des ersatz, des succédanés, des alibis. Dans le fond du tonneau, comme Diogène, nous demandons un homme. Nous cultivons les bégonias, nous taillons les ifs, par pis-aller, parce que les ifs et les bégonias se laissent faire. Mais nous aimerions mieux donner notre temps à l'arbuste humain, si nous étions sûr qu'il en valût la peine. Toute la question est là ; vous devez vous connaître un peu. En valez-vous la peine ou non ? Proust, Du Côté de Guermantes

Présentation
e travail présenté ici est fondé sur la thèse que j’ai présentée à l’Université de Provence, en 1984, alors que j’occupais un poste de professeur de français dans un lycée marocain à Oujda. À cette époque, on ne parlait pas de gay & lesbian studies, et encore moins de queer studies. Le concept de genre — gender, en affirmant le caractère de construction sociale des corps et des identités, fut, un moment, porteur d’espoir, mais s’il donnait une nouvelle force au féminisme des femmes et des hommes, non seulement il ne dépassa pas ce cadre, mais le bétonna. Cela se vérifie encore aujourd’hui1. Les militants gays en étaient encore à se poser des questions sur l’opportunité de se reconnaître une identité et une culture et l’Université n’accordait aucune place à ce genre de recherches. À ce propos, il faut que je raconte quelques étapes de mes péripéties. Armé d’un diplôme de l’Institut d’Études politiques d’Aix-en-Provence où j’étais entré naïvement dans l’espoir d’apprendre le monde pour le changer, je pensais pouvoir entreprendre un DEA de géographie urbaine auprès de M. Wolkowitch. Je lui proposai mon sujet qui portait sur les migrations volontaires et forcées des homosexuelLEs. Le sujet fut écarté d’un coup de main intempestif. On me conseilla par ailleurs de m’inscrire en sexologie. Je ne voyais pas le rapport avec mon mémoire de Sciences politiques qui portait sur la possibilité de mesurer le degré de démocratie d’un pays au sort qu’il réservait aux femmes et aux homosexuelLEs. Je trouvai donc ailleurs l’occasion de professionnaliser mon engagement homosexuel en créant le premier centre culturel camp2 et en me présentant en tant qu’homosexuel aux élections législatives de 1981 où j’obtins presque un pour cent des voix.
1. 2. Cf. Patrick Cardon, « Les difficultés de présenter les études LGBT en France », in Christa Dumas (dir.), Genre et transgression. Par-delà les injonctions… un défi ?, 2008 (à paraître) et Mendès-Leite, 1998. Ce centre, baptisé L’Éventail en souvenir de l’Éventail de lady Windermere d’Oscar Wilde, était situé rue du Petit-Saint-Jean à Aix-en-Provence.

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Je consignai mon expérience dans un DEA de lettres modernes qu’a bien voulu m’accorder l’écrivain et professeur M. Raymond Jean, ce qui me permit de briguer et d’obtenir un poste d’enseignant de français à Oujda, au Maroc. Je décidai d’y continuer mes travaux sous la forme d’une inscription en doctorat de troisième cycle tout en livrant mes impressions marocaines à Gai Pied Hebdo dirigé alors par le regretté Franck Arnal. Mon éloignement m’avait fait privilégier une revue française repérée dans une bibliographie que m’avait laissée Franck et qu’il avait copiée de celle du Jahrbuch de Magnus Hirschfeld3, trouvé chez son ami Gert Hekma, aujourd’hui professeur de sociologie en gay studies à l’Université d’Amsterdam. Cette revue était intitulée Archives d’Anthropologie criminelle 4. La faculté de droit d’Aix-en-Provence en possédait une collection amputée des tomes 16 et 27. La Bibliothèque nationale en possédait une complète, mais je me rendis plutôt à la bibliothèque municipale de Lyon qui détenait le fonds laissé par le directeur de cette revue, le Dr Alexandre Lacassagne 5. J’en ai prélevé tout ce qui concernait de près ou de loin l’homosexualité. Je me suis rendu compte que l’ensemble formait une véritable encyclopédie du savoir de l’époque, ses hésitations, ses certitudes, ses tensions sur le sujet. Cet ensemble correspondait à une époque qui m’était chère, 1886-1914, et qui était à « revisiter» d’une manière gay, c’est-à-dire à «queeriser» comme disent les Anglo-saxons, bien à l’avance sur nous dans ce domaine. Pourquoi cette période m’était-elle chère ? C’est que j’étais las des rhétoriques révolutionnaires et réformistes qui tournaient en rond. Elles s’étaient révélées peu efficaces et surtout aboutissaient à la construction d’une identité gay à dominante masculine (viriloïde), culturellement pauvre, ce qui lui donnait un profil commercialement correct. Les revues porte-parole s’étaient établies à la manière syndicale avec la revue du CUARH (Comité d’Urgence Anti Répression Homosexuelle), Homophonies (1980-1987), journalistique (Gai Pied, 1979-1992), culturelle
3. 4. 5. Magnus Hirschfeld (Kolberg, 1868 - Nice, 1935). Médecin et sexologue allemand, militant homosexuel. Tous les exemplaires sont mis en ligne depuis 2005 sur le site Criminocorpus [http://www.criminocorpus.cnrs.fr]. Le fonds Lacassagne est consultable au département ancien de la Bibliothèque municipale de Lyon, La Part-Dieu, 30 bd Vivier-Merle, 69431 Lyon Cedex 03. web : www.bm-lyon.fr.

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(Masques, 1978-1986). L’avenir s’étant rapproché du présent, c’était l’histoire qui devenait attrayante pour ceux qui avaient entendu des discours innombrables dont certains se donnant pour neufs se révélaient être de simples résurgences d’un passé occulté. C’est dans ce passé qu’on retrouvait à la fois la lassitude devant l’impossibilité de transformer le monde et d’autre part cette provocation à vouloir maintenir cette attitude e devenue une pose. Cet état d’esprit, je le retrouvai à la fin du XIX siècle, sous le sobriquet de décadentisme et pour les mêmes raisons : le déclin du politique accompagné de celui du mâle hétérosexuel. C’était Jean Lorrain, Oscar Wilde, Joséphin Péladan, Robert de Montesquiou, l’Art Nouveau6... Depuis, beaucoup de choses ont changé. Plus de dix ans de focalisation sur le sida ont détourné les premiers efforts d’historiographie des homosexuel/les vers l’étude des pratiques sexuelles contemporaines et donc la socio-anthropologie7. Ces années ont aussi été marquées par l’hégémonie des sciences de l’économie et de la gestion. Aujourd’hui, un héritage est à reprendre. Le politique revient pour une nouvelle définition de la citoyenneté à laquelle les homosexuels sont invités à participer. Les féministes qui avaient dégagé le genre du sexe se voient débordées par les analyses queer qui séparent définitivement les deux notions. Il nous a fallu largement pratiquer la langue anglaise pour nous tenir au courant de ce qui apparaît ici comme une relative inflation d’images et de littérature anglo-saxonne sur le sujet des homosexualités. L’accélération de la construction de l’Europe va permettre de retracer une histoire européenne des homosexualités8 jusqu’ici importée des USA. C’est avec la langue allemande qu’il nous faudra nous familiariser pour retrouver des racines dispersées par le clivage devenu caduc entre l’Est et l’Ouest hérité de la Seconde Guerre Mondiale. Enfin, l’estompement de la mauvaise conscience que nous ont donnée les origines coloniales de notre savoir extracontinental, conjugué avec la reconnaissance de l’installation définitive de populations d’origine étrangère va enfin nous permettre d’approfondir et d’actualiser nos informations, de réformer nos mœurs et de reprendre ainsi un travail immense qu’avaient commencé d’entreprendre les scientifiques dont il est question ici. Il nous faudra néanmoins naviguer entre l’expression du politiquement correct du passé et celle du politiquement correct d’aujourd’hui. La tâche
6. 7. 8. Pour la Grande-Bretagne, cf. Bristow, Joseph, 1995. Cf. les travaux de Rommel Mendès-Leite. Tamagne, 1999.

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est immense: presque cent ans de mutisme à rattraper. Les Anglo-saxons l’ont déjà commencé au sein d’études post-coloniales. Aussi, dès 1989, je décidais de publier des textes devenus introuvables comme Les Enfans de Sodome à l’Assemblée Nationale9 pour marquer de manière gay et lesbienne le bicentenaire de la Révolution. Depuis, au sein de l’association GayKitschCamp, plus de soixante Cahiers QuestionDeGenre/GKC ont été édités et je viens de clore la quinzième et dernière édition du Festival Question de Genre plutôt consacré au cinéma. Ces activités ont abouti en 2000 à la création à Lille du premier Centre de Recherches, d’Études et de Documentation sur les Sexualités Plurielles et les Interculturalités jamais ouvert au public. Ce centre, ayant épuisé la manne des emplois-jeunes dévolue aux associations, dut fermer fin 2006. Dans l’attente d’une possibilité de réouverture, l’association continue à faire redécouvrir des textes trop longtemps délaissés ; et en particulier, à revoir des textes dits scientifiques. Ces textes ont été maintes fois décriés et avec raison. Maintenant qu’ils ont relativement perdu de leur autorité, nous pouvons cesser de les démoniser et les prendre en meilleure considération. Il est en effet encore d’usage de dénoncer le discours scientifique comme un discours d’emprise par nomination, classification et surveillance. Nous ne voulons pas nier cette dimension ni non plus le réduire à celle-ci10.

Les Archives d’anthropologie criminelle de médecine légale et de psychologie normale et pathologique.
J’entends par progrès la diminution progressive de l’âme et la domination progressive de la matière. Baudelaire, Curiosités esthétiques

Les Archives d’anthropologie criminelle de médecine légale et de psychologie normale et pathologique parurent pour la première fois en 1886 sous la direction d’Alexandre Lacassagne, professeur titulaire de la chaire de mé9. Les Enfans de Sodome à l’Assemblée Nationale, [1790], Lille : QuestionDeGenre/GKC (1989), 2005. 10. Cf. les concepts d’épistémocentrisme définis par Pierre Verdrager, 2007.

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decine légale de Lyon. Ces Archives sont les publications mensuelles «d’au moins quatre-vingt pages» de ce qu’on appellera l’École lyonnaise et pour ainsi dire l’École française d’anthropologie criminelle. Celle-ci s’inscrit contre l’École italienne de Lombroso11, attachée à développer les théories e physiognomoniques du XVIII s. L’École du milieu social, comme on dit aussi, défend la théorie culturelle de la naissance du criminel. Elle adopte les aphorismes de Lacassagne selon lesquels : « La société a les criminels qu’elle mérite» et «Le milieu social est le bouillon de culture de la criminalité, le microbe c’est le criminel, un élément qui n’a d’importance que le jour où il trouve le bouillon qui le fait fermenter». Les Archives d’anthropologie criminelle permirent à Marc-André Raffalovich d’introduire, pour la première fois, en France, les mots «homosexualité» et « hétérosexualité». Celui-ci contrebalancera des auteurs comme E. Marandon de Montyel qui dans « De la criminalité et de la dégénérescence» (tome 7, p. 264) pratique les amalgames trop courants : « Or l’humanité a marché dans la voie du progrès et de la fécondité, tandis que la folie morale et l’épilepsie engendrent la décadence et la stérilité». L’homosexuel est-il une monstruosité pour les rédacteurs des Archives d’anthropologie criminelle ? Il semble bien que plus qu’au corps (auquel s’étaient attachés policiers et scientifiques du second Empire), c’est à la débauche qu’on réserve ce vocable. On attache plus d’importance à l’action qu’à l’état. Puisque c’est le milieu qui détermine le passage à l’acte. Le discours des Archives d’anthropologie criminelle est un discours encore littéraire : il cherche ses mots et balbutie des classifications toujours révisables. Les Archives d’anthropologie criminelle font appel aux littéraires, ou s’occupent de littérature. Marc-André Raffalovich n’est pas médecin et l’affirme bien haut. Il a pris au vol la proposition du Dr Saint-Paul (Laupts) et s’engage comme observateur ; Émile Zola lui-même prône une littérature commune, scientifique et artistique en donnant la priorité au document (cf. Le Roman expérimental). Il est l’ami du Dr Laupts qui lui écrira un «hommage ». Claude Bernard, le maître à penser d’Émile Zola, est l’ami de la mère de Marc-André Raffalovich qui prendra tant d’importance dans les Archives d’anthropologie criminelle.

11 Lombroso, Cesare (1835-1909), fondateur de la revue Archivio di psychiatria e scienze penali (1880-1917).

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Marc-André Raffalovich12
On connaît Wilde et son ami Lord Douglas : un couple légendaire et fatal. On connaît moins un couple qui fut tout aussi actif dans le mouvement esthétique et homosexuel : Marc-André Raffalovich et John Gray. C’est surtout le premier que je retiendrai ici, mais le second n’a pas un nom qui peut nous laisser indifférents. Il est en effet le modèle du célèbre Portrait de Dorian Gray. John s’en défendit13 et intenta un procès au journal qui l’affirmait. Il le gagna, mais une lettre autographe de Gray à Wilde, découverte en 1961 dans une première édition du Portrait, ne laisse aucun doute. Elle commence par «Mon cher Oscar» et finit ainsi : « À vous pour toujours, Dorian ». Marc-André Raffalovich est né à Paris le 11 septembre 1864, premier fils de Herman et de Marie Raffalovich, tous deux natifs d’Odessa. Fuyant les pogroms dont furent victimes les Juifs de Russie à partir de 1881, Herman se réfugie à Paris où il se bâtit une belle position dans les milieux banquiers. Sa femme Marie, beaucoup plus jeune que lui, était sa nièce et lui avait été promise dès le berceau pour raisons financières. Elle lui survécut un bon nombre d’années, mais déjà à la naissance de son troisième enfant, elle informa son mari qu’elle voulait dorénavant vivre pour ellemême, et se plongea aussitôt dans l’étude de l’arabe. Elle parlait huit langues et recevait beaucoup dans une maison dont la salle à manger seule était vaste comme une chapelle. Elle recevait parfois tellement de gens que les enfants devaient dormir dans les escaliers. Elle était l’amie et la confidente du médecin et savant Claude Bernard qui lui adressa les Lettres beaujolaises. Madame Raffalovich avait deux sœurs, l’une mariée à un érudit italien, spécialiste de la littérature finlandaise, et l’autre à un noble français, le comte Chapal. Un fils de cette dernière, le vicomte Anatole Chapal fut évêque auxiliaire du diocèse de Paris. Marc-André en fut très fier. Herman et Marie Raffalovich virent leurs aînés atteindre des positions enviées. Arthur, le premier fils est encore célèbre pour des livres à sujets économiques. Il fut responsable financier du Journal des Débats, le conseiller privé et l’attaché commercial de l’Ambassade impériale de Russie à
12 Nous devons l’essentiel de ces éléments biographiques à Sewell, 1963, 1968. 13. Il écrivit aussi un roman, Park, où il répond au Portrait de Dorian Gray en présentant le testament d’un double, la réplique du miroir au dandy. Rééd. Lieu commun, Paris, 1987.

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Paris. À l’époque des emprunts russes, c’était une place en or ! Le troisième enfant, Sophie, se maria catholiquement au leader nationaliste irlandais, membre du Parlement, William O’Brien. Ils vécurent en Irlande où Madame Raffalovich devenue veuve les rejoignit. C’est à la naissance de Marc-André que sa mère décida de reprendre son indépendance et, bien qu’elle le fît élever à Paris, elle l’encouragea à s’établir en Angleterre où il débarqua, accompagné d’une gouvernante, à 18 ans, en 1884. Pour des raisons de santé, il quitta rapidement l’Université d’Oxford et il s’installa à Londres où il commença à fréquenter les cercles littéraires et artistiques. Comme il était loin d’être démuni, il reçut beaucoup dans l’espoir de créer un salon littéraire. Son aspect extérieur de riche étranger prévint quelques personnes contre lui dont Oscar Wilde et Irène Paget (Vernon Lee). Ses espoirs ne se réalisèrent pas. La boutade de Wilde est restée fameuse : «Pauvre André ! Il est venu à Londres dans l’intention de lancer un salon et il n’a réussi qu’à ouvrir un restaurant». John Gray était d’origine beaucoup plus modeste. Son père, écossais, était maître-charpentier au chantier Woolwich et eut de sa femme neuf enfants. À vingt-deux ans, John Gray travaille au Foreign Office. Un séjour en Bretagne chez un ami le sensibilise à la foi catholique. Dès le début de sa carrière, John Gray commence à être connu comme poète et fashionable man. Il devient assidu des premières et fréquente les clubs d’amateurs de théâtre et de poésie. Il devient l’intime d’Oscar Wilde, d’Audrey Beardsley et d’autres écrivains et artistes en vue. Un de ses amis le plus proche fut le poète Pierre Louÿs qui, le premier, lui rendit visite aux Plowden Buildings, le 17 juin 1892. C’est dans les appartements d’Arthur Symonds, au Fountain Court dans le Temple, que Gray allait rencontrer le jeune homme qui deviendra le plus cher de ses amis : MarcAndré Raffalovich. Cette amitié allait durer quarante ans. Gray devint très vite un habitué de la maison Raffalovich à Paris. Il y rencontra Mallarmé et les autres écrivains symbolistes dont il traduisit des poèmes en anglais. Il contribua occasionnellement à des périodiques parisiens du moment, surtout à l’Ermitage, et à La Revue blanche14.
14. Avant la rencontre de son ami, Marc-André Raffalovich avait publié en 1884 Cyril and Lionel, « volume d’études sentimentales », et, en 1885, Tuberose and Meadowstreet, à propos duquel Oscar Wilde le taquina gentiment. John Gray ne sortit son premier volume qu’en 1892 : Silverpoints. Ce joli petit recueil fut dessiné par Charles Ricketts. Sa grande originalité : une marge tellement vaste qu’elle ne laissait couler du texte qu’un étroit filet. Jalouse, une amie conseilla à Oscar Wilde de

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Tout en écrivant individuellement leurs livres, John Gray et MarcAndré Raffalovich collaboraient désormais pour le théâtre. Le premier livre commun des deux amis, The Blackmailers fut donnée en matinée au Théâtre du prince de Galles le 17 juin 1894. Ce fut un triomphe. Le sujet en était l’influence sinistre qu’exerçait un certain Claude Price sur un jeune imbécile. C’était le portrait sordide et repoussant du chantage qui sévissait dans le «monde». Beardsley devait illustrer un dialogue dramatique, The Northern Aspect, mais le projet n’eut pas de suite. En 1895, Gray prenait une nouvelle orientation spirituelle et préféra composer des calendriers liturgiques. Marc-André Raffalovich l’accompagna. De plus, cette année-là, les conséquences du procès Queensberry, l’arrestation et la condamnation d’Oscar Wilde, brisèrent les cercles littéraires et mondains de Londres. Quelqu’un aurait dit, avec une exagération pardonnable: « À Londres, toutes les valises sont prêtes en cas de départ précipité ». Cette même année, Marc-André Raffalovich publiait à Paris un petit livre intitulé L’Affaire Oscar Wilde. John Gray et Marc-André Raffalovich connaissaient Wilde ; Gray en particulier. Dans son Epistola : In Carcere et Vinculi mieux connu comme De Profundis, Wilde, s’adressant à Lord Alfred Douglas, dit : «Je commencerai à vous dire que je me blâme fort... Je me blâme d’avoir permis une amitié inintellectuelle, une amitié dont le but principal n’était pas la création et la contemplation des belles choses et qui domina toute ma vie. Tout d’abord, le trop grand... Quand je compare mon amitié avec vous et celle d’hommes plus jeunes encore, comme John Gray et Pierre Louÿs, j’ai honte. Ma vraie vie, ma vie supérieure était avec eux et leurs semblables». En 1896, Marc-André Raffalovich réimprima L’Affaire Oscar Wilde dans un livre plus ambitieux intitulé Uranisme et unisexualité qui fut publié dans une importante série de travaux scientifiques éditée par le fameux médecin-légiste, le docteur Lacassagne. C’est un travail remarquable, et il n’est pas surprenant que son auteur soit parfois répertorié dans les bibliographies comme Docteur Marc-André Raffalovich, alors qu’il n’a jamais fait d’études ni en médecine ni en aucune autre discipline universitaire. Pour le lecteur ordinaire, la partie la plus intéressante de ce livre est le chapitre sur l’affaire Oscar Wilde. Dans ces quarante-sept pages, Marc-André Raffalovich rassemble ses souvenirs de Wilde et
faire mieux et plus en faisant publier un livre toute-marge, plein de belles pensées inexprimées, relié en peau parsemée d’attrayants nénuphars, décoré à l’or par Ricketts ou Shannon et imprimé sur papier japon.

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d’Alfred Douglas, alors qu’il les voyait au Palais Royal, aux premières et en d’autres occasions. Bien sûr, comme le dit Montgomery Hyde, MarcAndré Raffalovich ne marque pas une grande sympathie pour Oscar Wilde ; il n’en avait aucune raison. Mais dans cet essai, il stigmatise l’hypocrisie fondamentale du code moral britannique contemporain et ses professions de foi chrétienne toute extérieures ; et il proteste fort contre l’anomalie et l’injustice de la section II de l’amendement du Code Pénal de 1886, la «charte des maîtres chanteurs ». D’autre part, et depuis 1894, Marc-André Raffalovich envoyait régulièrement des articles érudits et passionnés sur l’homosexualité à la revue française des Archives d’anthropologie criminelle dont le directeur était le Dr Lacassagne. Et ce jusqu’en 1913. Il n’en fut pas de même pour Gray qui reçut la prêtrise. Il n’oublia pas pour autant ses amis et en particulier Beardsley dont il rendit les derniers jours aussi heureux et paisibles que possible. Il fit paraître de lui des Lettres qu’il préfaça. Marc-André Raffalovich vint habiter Édimbourg et fit construire pour son ami, l’église SaintPierre. À Édimbourg, Marc-André Raffalovich tint le salon qu’il n’avait pu créer à Londres: « Il y régnait une ambiance très fin-de-siècle. Seule la beauté attirait André, si elle était de quelque façon bizarre ou exotique, ou du moins étrange. Il y avait toujours quelque volume relié, magnifique et inattendu, sur une table, près de fleurs qui avaient été choisies spécialement pour relever sa couleur». Marc-André Raffalovich fut admis au tiers ordre dominicain en mai 1898 et prit le nom de frère Sébastien (sic) ; un Sébastien qui renvoyait les flèches du martyr dans les Archives d’anthropologie criminelle.

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Les Archives d’anthropologie criminelle
C’est dans cette revue que Marc-André Raffalovich va s’opposer aux prétentions des scientifiques à s’approprier le domaine de l’inversion, terme auquel il préféra ceux d’uranisme et d’unisexualité et, plus tard, celui d’homosexualité. Il expose que les décadents «dégénérés» tels que les désignent Max Nordau15 et Émile Laurent pourraient en savoir bien plus sur ce sujet que des «pseudo-scientifiques» et des médecins qui ne peuvent observer qu’une clientèle de malades. Si la vie peut être un laboratoire, le laboratoire ne peut remplacer la vie. Ses interventions peuvent se regrouper en deux séries presque successives. D’abord l’élaboration théorique où il avance l’idée d’une éducation androgyne qui éviterait les débauches névrotiques aussi bien hétérosexuelles qu’homosexuelles. Il y définit ce qu’il entend par l’uranisme supérieur. Il démolit les classifications pédantes en multipliant les nuances. Il renvoie les jugements des hétérosexuels à eux-mêmes. S’il jalouse les réalisations de Magnus Hirschfeld en Allemagne (il n’en aime pas le côté syndical et revendicatif), il assemble de son côté une énorme documentation. Celle-ci est nettement marquée par une lecture anthropologique des textes, qu’ils soient des témoignages sans prétention, ou des créations littéraires. C’est le deuxième volet de ses interventions. Seront prétextes à développer ses théories, des auteurs aussi différents que l’historien John Addington Symonds, l’explorateur Burton, le poète Verlaine, le chanteur Otto de Joux, le romancier Adolph Wilbrand, Maurice Barrès, à propos Du Sang, de la volupté et de la mort, Rachilde, pour ses Hors-nature, et Shakespeare et Bacon, à propos de l’attribution des fameux Sonnets. e Marc-André Raffalovich, nous présente un texte allemand du XIII siècle, une page du Journal de Montaigne sur les mariages entre hommes au Portugal, un article des Salons de Baudelaire sur « L’Amour allemand », des coupures de journaux sur le scandale de l’enterrement de Walt Whitman et d’autres affaires qui défrayèrent les chroniques du temps. Marc-André Raffalovich apparaît comme un des premiers militants culturels homo-

15 Nordau (médecin et sociologue sioniste, Pest, 1892-Paris, 1923), 1892.

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sexuels français. En effet, la première revue homosexuelle française n’apparaîtra qu’en 190916. Les interventions de Marc-André Raffalovich, théoricien en diable, militant dissident et individualiste sont d’une grande habileté. Nous avons voulu nous limiter à son rôle dans les Archives d’anthropologie criminelle, ses premières armes, ses manières de s’imposer, sa remise en question au sein même des Archives d’anthropologie criminelle, enfin sa succession, un trajet exemplaire semé d’embûches, les préjugés préscientifiques et scientifiques. Ses armes préférées : la littérature, la philosophie, l’ethnologie. Sa tactique : être plus scientifique que les scientifiques, plus naturaliste que les naturalistes ; sa stratégie : s’avancer, combattre de front, prendre la retraite, revenir à la charge avec plus d’humour et d’ironie, toujours plus de documents, toujours plus proches de l’actualité et surtout, placer ses pions ; la partie gagnée, se retirer dans l’assurance du devoir accompli pendant vingt ans. Avec Marc-André Raffalovich, nous avons côtoyé un sujet qui nous tenait à cœur : le partage des tendances littéraires par orientation sexuelle., La dissidence de Marc-André Raffalovich était due entre autres à ce qu’il se sentait mal à l’aise dans un naturalisme farouchement hétérosexuel ainsi que dans un milieu décadent ou esthète, par trop voyant et débauché (les thèmes vue et débauche, vue et reconnaissance sont récurrents). Ses affects, spontanément tournés vers les mâles virils, ne pouvaient s’investir dans une décadence définie par Jean-Jacques Le Rider 17 comme la décadence du masculin, que dans la stricte limite de la remise en cause du mâle hétérosexuel. e Pour reprendre les métaphores végétales du XIX siècle, chères aussi bien aux scientifiques naturalistes qu’aux décadents, nous dirons que se dégageant des scories religieuses et morales, et alimentés par le terreau16. Jacques Adelswärd-Fersen dirigera Akadémos, « revue mensuelle d’art libre et de critique » (1909), qui comporte un article engagé de Guy Delbrouze, « Le préjugé contre les mœurs », 15 juillet 1909. Cf. Cardon, 1993 et Lucien, 2000. D’autres revues lui succèderont, peu nombreuses: Inversions, quatre numéros de 1924 à 1925 ; Futur, quinze numéros de 1952 à 1955 ; Arcadie, trois-cent-douze numéros de 1954 à 1982. Cette dernière, de loin la plus importante mais aussi la plus modérée, s’est inspirée de la revue suisse bilingue (allemand-français) Der Kreis (19321967) ; Gioventù, deux numéros en 1956 ; Juventus, six numéros en 1959, Le Fléau social, quatre numéros en 1972 et L’Antinorm de 1972 à 1974. Pour Arcadie, cf. Hervé Caldo, 1996. 17. Jacques Le Rider, Art Press spécial Vienne fin-de-siècle, décembre 1983.

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alibi de la science, la plupart des discours ultérieurs des homosexuels et sur l’homosexualité sont en germe dans les Archives d’anthropologie criminelle. Les graines sont vitaminées : on craint un «Panama unisexuel», on parle de « bourbier hétérosexuel », de «douche hétérosexuelle ». La lutte des sexualités n’est pas nouvelle ; la différence est revendiquée sous un autre nom, plus musical: la variation, la variété. Bien sûr, Marc-André Raffalovich hait les efféminés en qui il voit surtout des débauchés et des corrupteurs, mais il décèle parfois chez eux des dons comme ceux de plume d’Arthur W. dit la Comtesse. Lorsqu’ils s’accordent avec leurs homologues masculins (comme Arthur avec Prosper), il n’hésite pas à leur accorder un statut supérieur à ceux des dits hétérosexuels qui ne sont pas loin de devenir à leur tour des caricatures… de couples homosexuels. Le génie de Marc-André Raffalovich est d’avoir traité l’opinion de ses collègues concernant l’inversion en les retournant, traitant ainsi l’inversion par l’inversion. Pour situer Marc-André Raffalovich et procurer aux lecteurs les éléments du milieu où il (se) (dé) battait, nous avons voulu, au prix d’une certaine lourdeur, nous en sommes conscients, au prix aussi d’une priorité du document sur l’idée que nous aurions pu en avoir, nous avons voulu être exhaustif et répertorier et utiliser la quasi-totalité des textes relatifs à l’homosexualité et au genre. Le propos des Archives d’anthropologie criminelle est de mesurer la responsabilité du hors-la-loi et de calculer les peines qu’il mérite. C’est pourquoi affleure constamment le thème de l’homosexualité acquise ou originaire. Et c’est pourquoi le dernier texte de notre étude porte sur cette question, en guise de conclusion. Ce thème porte en lui les critères du vrai ou du faux homosexuel. Le vrai se dégagera des classifications où apparaissent les pseudos c’est-à-dire ceux qui veulent échapper au chancre de l’époque : l’ennui. La résolution du nanti sera la recherche des plaisirs nouveaux et leurs abus, celle du démuni sera la recherche du palliatif à ses privations de liberté (cf. « enfermements »). Ainsi naît l’homosexualité criminelle, de la demande de ceux qui abusent de leur liberté, et de l’offre de ceux qui en sont privés (cf. « Silence, on classe»). Marc-André Raffalovich proposera aux invertis supérieurs une morale et une éducation qui leur permettra de faire fi des lois. On donnera aux folles la parole, fécondante (cf. « Le roman d’un inverti») par ses exagérations mêmes, une parole qui décrispe et dénoue. Il s’agira de celle de l’inverti-né présenté par Laupts et Émile Zola et celle d’Arthur W. présenté par Legludic et MarcAndré Raffalovich.

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Les discours se décrispent, s’opposent, se posent. Marc-André Raffalovich tiendra le sien dans des «Annales» puis des «Chroni-ques» après plusieurs interventions pilotes afférentes au Roman d’un inverti ou centrées sur des thèmes littéraires ou encore autour du procès d’Oscar Wilde. Les «Annales» et «Chroniques» sont les fleurons homosexuels des Archives d’anthropologie criminelle. Les premières préfigurent celles de Magnus Hirschfeld : théories et documents toujours plus nombreux et proches de l’actualité. Auraient pu les concurrencer sans les contrer idéologiquement les «chroniques allemandes» de Ladame dont quelques-unes sont consacrées à l’homosexualité. Nous les avons jointes dans la partie consacrée à l’affaire Paris-Berlin à laquelle elle est une bonne introduction pour ce qui fut un déchirement interne aux Archives d’anthropologie criminelle : qui de Paris ou de Berlin est la capitale de Sodome? Affaire qui se fait l’écho des tensions internationales, à la dimension de l’homosexualité considérée comme la question de l’avenir, mais qui fut aussi un enjeu conflictuel entre l’Allemagne et la France lors de l’affaire du Maroc. La guerre, après tout n’est-elle pas une affaire d’hommes, une homosexualité-catastrophe répondant à la faillite du système hétérosexuel-familial18 ? Nous pouvons extrapoler les propos des Archives d’anthropologie criminelle ainsi et interpréter de cette façon cette fuite massive des femmes par les hommes qu’est l’ordre de mobilisation. Cet affrontement prémonitoire franco-allemand met définitivement en place deux protagonistes essentiels : Naecke, du C.H.S.B. (Comité Humanitaire et Scientifique de Berlin) et Marc-André Raffalovich, blessant mortellement Laupts sous l’indifférence de Lacassagne. Marc-André Raffalovich n’en sort pas non plus indemne. Après s’être amusé contre les «boches» avec Huysmans et avoir liquidé Laupts, ami d’Émile Zola (on retrouve ici, transposée par alliance, la rupture de Médan dans les Archives d’anthropologie criminelle), MarcAndré Raffalovich s’efface devant ses fidèles successeurs Simac et Westermarck (cf. succession) après les avoir présentés comme lui-même avait été introduit par Laupts. Une dernière partie («altérité, exotisme et enfermements») traite de sujets plus particuliers et moins théoriques — sauf les points de droit soulevés par l’hermaphrodite — mais qui s’inscrivent dans ce que Magnus Hirschfeld appelle les sexualités intermédiaires (Zwischenstufen) et les préoccupations de l’époque (l’exotisme cérébral et géographique: l’inconscient).
18 Interprétaion reprise in Rouquet, 2007.

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Aussi bien, l’ensemble de l’étude traite les textes dans l’ordre chronologique. Les sous-ensembles thématiques sont également des sous-ensembles chronologiques puisque nous avons voulu montrer et retrouver l’évolution d’un homme et d’un mot. Marc-André Raffalovich lui-même ne s’accrocha pas au mot «uraniste» qu’Ulrichs lui avait inspiré. Non seulement, il fut un des premiers à employer le mot «homosexuel », mais il l’établit fermement à côté de celui d’ «hétérosexuel », à rang égal. Celui-ci, créé par un homosexuel lui-même, arrache ainsi à ceux qui sont regroupés sous ce générique le monopole de l’assignation.

PREMIÈRE PARTIE
Abus et privations

Chapitre 1
La première fois
Il est sympa et attirant, mais méfiez-vous : c’est un truand
Jacques Dutronc, Le Dragueur des supermarchés

a première mention de l’amour entre garçons dans les Archives d’anthropologie criminelle est signée du Dr Laurent. Il s’agit de la onzième observation de son étude sur les «dégénérés dans les prisons» (tome 3, 1888). C’est la seule observation qui décrive presque poétiquement — et avec références! — le corps éphébique du cas, non compris la description des organes génitaux qui n’est ici présente que pour confirmer l’éventualité d’une normalité physique d’individus pour lesquels la tendance est de croire à des malformations congénitales — l’étonnement étant ici que, malgré une configuration vénérienne normale, le sujet ne se comporte pas normalement à savoir qu’il n’a pas pour objet sexuel la femme. Observation XI. — K..., 19 ans, saltimbanque, né à Paris, a perdu jeune ses parents sur lesquels il ne peut donner que peu de renseignements. Son père était ivrogne, il est mort tuberculeux. Sa mère était une coureuse d’hommes. Jeune encore, il s’engage dans une troupe de saltimbanques où il faisait le clown. Toute son existence s’est passée au milieu de ce monde corrompu ou en prison. C’est un garçon à la figure douce et sympathique, aux belles formes d’adolescent, aux cuisses arrondies comme celles d’une femme, à la peau blanche et presque sans poils, au corps d’Apollon Musagète. Bien qu’il ait des organes génitaux parfaitement développés (sa verge mesure à l’état flasque 9 centimètres de longueur et 11 centimètres de circonférence) il
Dr Émile Laurent, « Les dégénérés dans les prisons », Archives d’anthropologie criminelle, 1888, tome 3, p. 564-588. – Gabriel Tarde, « L’amour morbide » Archives d’anthropologie criminelle, 1890, tome 5, pp. 585-587.

L

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n’a que de la répugnance pour la femme et n’éprouve du plaisir qu’avec un être de son sexe. Il préfère le rôle passif. Paresseux, ivrogne et hâbleur, il se déclare prêt à commettre n’importe quelle action, pourvu qu’elle lui rapporte. Il a déjà subi plusieurs condamnations pour ivrognerie. Ce texte, écrit par un ancien interne à l’infirmerie centrale des prisons de Paris, nous révèle déjà les préoccupations centrales des auteurs des Archives d’anthropologie criminelle : L’influence du milieu (ici familial : orphelin de père ivrogne et de mère «coureuse d’hommes» et professionnel : le « monde corrompu » du cirque, enfin la prison). Déterminer l’influence du milieu est en effet essentiel dans les Archives, ce qui permettra à ce premier auteur d’aller à l’encontre de quelques amalgames entre pédérastie, efféminement, passivité et dégénérescence et de s’intéresser déjà aux «audaces d’outre-Rhin» décrites par l’allemand Heinrich Marx dans son livre Urningsliebe1 (1875). En effet, le rapport pédérastie/féminin (cuisses arrondies, adoucissement dans les formes) ne semble pas aller forcément de pair, selon cet auteur, puisqu’il note dans son court commentaire : «et chez lui l’inversion sexuelle est alliée à une sorte d’adoucissement dans les formes, à une sorte d’efféminisation»; le rapport pédérastie/passivité ne semble pas non plus automatique, toujours selon Laurent «puisqu’on retrouve en lui un de ces rares cas de pédérastie passive » ni le rapport pédérastie/dégénérescence (la première est ici tout au plus un indice parmi d’autres) ; la notion même de pédérastie est ici comprise comme pratique sexuelle ; l’expression «inversion sexuelle » se rattache plutôt à l’orientation du désir inversée par rapport à la loi dite naturelle de l’attraction des contraires. C’est pourquoi nous rencontrerons parfois «interversion» qui se conjuguera très bien d’ailleurs avec les notions de «substitut» et de «méprise». Deux ans plus tard, Laurent publiera son volume sur Les Habitués des Prisons de Paris. Pierre Hahn en livre un beau passage : «J’ai étudié à la Santé un singulier individu, inverti passif, présentant en outre une aberration génésique que, faute d’un autre mot, je désignerai par celui de spermatophagie [...] Il recherche surtout les jeunes gens pour pratiquer sur eux l’onanisme buccal, et il assure que, pour lui, le summum de la volupté, c’est d’avaler le sperme chaud et parfumé au moment de l’éjaculation».

1.

Le terme d’Urning est à l’origine de celui d’uraniste.

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En 1896, Laurent publie un ouvrage plus spécialisé encore, préfacé par Lacassagne, La Pédérastie en prison. Nous retrouverons cet intérêt de Laurent pour la pédérastie dans un article posthume de 1911 sur des mœurs malgaches. Mais c’est sur son livre intitulé L’Amour morbide (1891) que Gabriel Tarde va jeter son dévolu.

Cette qualité de discernement dont fait preuve Émile Laurent se développera au sein des Archives d’anthropologie criminelle2. Elle est loin d’être partagée par Gabriel Tarde. Cet auteur, en effet, s’étonne, de ne pas voir figurer dans le nouveau livre d’Émile Laurent, L’Amour morbide 3, ni les pédérastes, ni l’amour grec, ni le saphisme, qu’il regroupe sous le vocable commun de méprise sexuelle. Il y voit trois explications: l’auteur s’en serait laissé imposer par la mode, caractéristique de toutes les sociétés vieillies ; il en aurait «conclu qu’il pourrait bien y avoir au fond de ces choses dites contre nature, quelque chose de trop naturel au contraire et que seule la morale peut extirper du cœur civilisé» ; enfin peut-être a-t-il jugé « que ce sont là des cas de tératologie et non de pathologie mentale». Pourtant, « la froideur habituelle du pédéraste pour les femmes ou de la lesbienne pour les hommes dénote assurément l’atrophie maladive d’un sens indispensable ». N’en doutons pas : Tarde fait rentrer la pédérastie dans les manifestations de l’amour morbide, c’est-à-dire de celui qui «n’a rien de conforme aux besoin de l’organisme et aux fins de l’espèce». C’est une extraordinaire aberration qui n’a rien à voir avec l’amour ordinaire au même titre que les amours interclasses (ce rapprochement est intéressant car il place d’emblée, et explicitement, la question des rapports de sexe en termes de construction sociale) : «Je ne range point parmi ces anomalies amoureuses, la passion exagérée d’un étudiant naïf pour une prostituée de
Gabriel Tarde, « L’amour morbide », Archives d’anthropologie criminelle, 1890, tome 5, pp. 585-587. 3 . Laurent, 1891. 2.

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bas étage... Mais, quand des officiers supérieurs de notre armée s’éprennent d’une vieille proxénète du demi-monde...» Si c’est une monstruosité, une infirmité, le nombre de personnes qui en sont atteintes ne peut influer notre jugement : «Et, alors même que dans un pays presque tout le monde serait boiteux ou bossu, la bosse ou la claudication ne laisseraient pas d’y être des déviations du type humain». Nous le voyons donc, le concept de milieu social pourtant adopté par Tarde, compagnon d’armes de Lacassagne, rencontre des résistances. Car, si d’après celui-ci la différence entre l’homme normal et le criminel réside plus dans une différence de degré que de nature, Tarde est singulièrement en contradiction avec lui-même qui déclare : «Cependant, en quoi consiste au juste la différence entre l’amour normal et l’amour morbide ? Y a-t-il seulement une différence de degré ? Non». Les prochaines livraisons des Archives d’anthropologie criminelle préparent un bilan des exposés sur l’homosexualité sous la forme de comptesrendus des nouveaux classements scientifiques, de nouveaux mots épinglant les différents comportements et les différentes conformations qu’on s’attelle alors à définir.

Chapitre 2
Silence, on classe (tableaux)
Que ne puis-je, s’écriait Fodéré, éviter de salir ma plume de l’infâme turpitude des pédérastes ! Comme lui, j’ai longtemps hésité à faire entrer dans cette étude le tableau repoussant de la pédérastie,
Ambroise Tardieu, 1857

’est muni de ces précautions encore nécessaires en 1890 que Julien Chevalier donne pour la première fois en France ce qu’il entend par « L’inversion sexuelle, aux points de vue clinique, anthropologique et médico-légal» dans le dernier numéro des Archives d’anthropologie criminelle de 1890 et le premier des Archives d’anthropologie criminelle de e 1891. Fodéré devait donc, pour l’ensemble du XIX siècle, se porter garant de la chasteté de ses successeurs. La plupart s’assurent, en effet, que «quelqu’un en a[vait] parlé avant eux 1 ». Mais c’est décidé, il faut s’y
. Julien Chevalier, « De l’inversion sexuelle aux points de vue clinique, anthropologique et médico-légal », Archives d’anthropologie criminelle, 1890, t. 5, « Revue critique », pp. 314-336, et t. 6, 1891, pp. 50-69. ; – Henry Joly, « Carlier, La prostitution antiphysique », Archives d’anthropologie criminelle, 1888, tome 3, «Revue critique », pp. 280-288..

C

1.

La science comme la littérature hésite à passer du salon à la cuisine : Claude Bernard, Introduction à la médecine expérimentale (1865) cité par Émile Zola in Le Roman expérimental (1879-80) : « Le terrain fétide et palpitant de la vie [...] S’il fallait donner une comparaison qui exprimât mon sentiment sur la science de la vie, je dirais que c’est un salon superbe tout resplendissant de lumière, dans lequel on ne peut parvenir qu’en passant par une longue et affreuse cuisine » ; Flaubert, dans une lettre à Maxime du Camp : « J’ai eu tout un pressentiment complet de la vie, c’était comme une odeur de cuisine nauséabonde, qui s’échappe par un soupirail. On n’a pas besoin d’en goûter pour savoir qu’elle est à vomir » ; Patrick Waldberg, Éros Modern Style, Pauvert, p. 16 : « Les deux pôles : le naturalisme aux odeurs de cuisine et de misère et le symbolisme aux doigts chargés de bagues, se partagent la fin du siècle ».

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mettre. Lacassagne a donné le ton dans une conférence : « Il est temps de se dégager enfin de ce vieux préjugé qui veut qu’on se salisse les mains en touchant aux faits de cette nature ». Chevalier sait que la bibliographie du sujet est déjà longue. Il en donne un aperçu. Mais, à son goût, ces ouvrages sont trop spécialisés. Il prétend les mettre à la portée des magistrats : « Il faut à tout prix des définitions adéquates, claires, admises et comprises par tous pour que s’en dégage le degré de responsabilité que l’inversion sexuelle laisse à l’individu qui la présente ». Pour cela, il entreprend une « longue analyse » (il s’agit en fait, d’une énumération des caractéristiques spécifiques de l’homme et de la femme) et en conclut que « la sexualité résulte de la conformation anatomique des organes de la génération [...] Toute altération de la personnalité biologique retentit puissamment sur l’organisme [...] L’androgynisme moral est une conséquence à peu près immanquable du dimorphisme sexuel. Les eunuques en témoignent par l’ambiguïté tant de leur aspect extérieur que de leur indigence intellectuelle et aussi par la nullité génitale». Trois lois, d’après lui, régissent l’instinct sexuel : 1) C’est la constitution anatomique de l’individu qui fait le sexe et c’est l’organe qui fait la fonction. C’est la loi de la différenciation des sexes ; 2) Génésiquement, les sexes de noms contraires s’attirent, les sexes de même nom se repoussent. C’est la loi générale de l’attraction des sexes ; 3) Dans ces conditions, on peut dire sous une forme paradoxale que le testicule et l’ovaire sont des sortes de cerveaux : «Il arrive souvent qu’un individu se trouve sous le rapport des organes appartenir à un sexe et sous le rapport des impulsions au sexe opposé; un être morphologiquement mâle est psychiquement femelle : l’homme est attiré vers l’homme ; un être morphologiquement femelle est psychiquement mâle : la femme est attirée par la femme ». Il y a donc, veut-il résumer «d’un mot», «insertion vicieuse» et, plus exactement, «renversement de l’instinct sexuel ». En étudiant l’étiologie de l’inversion, Chevalier affirme élargir sa définition jusqu’ici admise : «désordre consistant dans l’amour d’un individu pour son propre sexe, indépendant de sa volonté, congénital et subi, inné et imposé par l’hérédité ». Il est dit aussi que c’est un «symptôme d’un état psychopathique ou neuropathique anormal et rare, se montrant seulement dans cette catégorie de malades qu’on nomme les dégénérés » (souligné par l’auteur). Il veut y inclure l’intention, ce qui aura forcément des répercussions au niveau juridique et, ainsi comprise, écrit-il, l’inversion possédera un historique propre: « L’inversion consiste dans l’amour plus ou moins exclusif et invincible d’un individu pour un individu du même sexe que celui dont il

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fait morphologiquement partie ; avec indifférence, antipathie ou répulsion profonde pour un individu du sexe opposé au sien, quelle que soit d’ailleurs la cause de cet état et l’âge du sujet». Cet historique, Chevalier se refuse à le développer, mais il ouvre ainsi la voie aux auteurs ultérieurs. En revanche, il dresse un tableau des classifications jusqu’ici proposées : celle du docteur Magnan 2 — qui place les «intervertis» dans le groupe des « spinaux cérébraux antérieurs» à côté des malades présentant des perversions telles que «le penchant pour un enfant en bas-âge, pour un tablier blanc, les clous de la semelle d’une bottine de femme etc.» ; celle du Dr Lacassagne 3 (qui place l’inversion dans les « formes portant sur la qualité, à côté de la nécrophilie, de la bestialité etc.» ; celle de M. Ball in « la folie érotique 4 » ; celle de Krafft-Ebing, qui la classe dans les névroses d’origine cérébrale à côté des mêmes que le précédent ; celle enfin de Chevalier luimême qui nous permet de mieux concevoir les définitions de l’époque sans les repousser en leur donnant une valeur actuelle comme le fait trop facilement Dominique Fernandez dans sa préface aux textes de Carlier et Tardieu 5. Mais il fallait un mot scientifique et celui d’homosexuel, bien que dit inventé par l’écrivain hongrois Benkert (1869) ne s’était pas imposé. Aussi Chevalier utilise-t-il, d’après la définition qu’il a donnée plus haut, le terme d’« interverti», qu’il ne précise pas plus avant, mais qui semble provenir également des diverses traductions qu’on a données de l’expression allemande : « die Kontraere sexual Empfindung », littéralement «sens sexuel contraire », mais qui a donné aussi « interversion du sens génital, impulsions sexuelles inverses, attraction des sexes semblables, sensation croisée de l’individualité sexuelle, sexualité contraire », etc. Puis Charcot et Magnan avancent l’ « inversion génitale ». La pédérastie proprement dite, pour Chevalier, est l’inversion sexuelle acquise : elle ne se montre « guère
2. 3. 4. 5. Magnan, 1885. Lacassagne, 1884-5. Ball, 1887. Carlier, 1885. À propos du mot pédéraste (encore utilisé par Malaparte, dans La Peau, et par Sartre), il s’écrie en effet : « Lui aussi, encore ce mot impropre ! » (p. IV), indignation d’autant moins saine que, plus qu’un réflexe linguistique, il s’agit plutôt de ne pas mélanger les torchons et les serviettes, c’est-à-dire ce qui est défendable et ce qui ne l’est pas (à la manière du Corydon de Gide) ou encore les amoureux des hommes et les amoureux des garçons, ces derniers répondant effectivement à la définition grecque (de pais, paidos, enfant, garçon et de erastès, amoureux). De ce mot, est dérivé — sans en garder le sens — cette insulte si généralisée : pédé (= enculé).

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qu’à un âge avancé chez les individus dont les impulsions sexuelles ont d’abord été normales ; elle tient du vice et de la perversité ». Ainsi ont pris forme deux équations importantes pour les débats ultérieurs : inversion congénitale = invertis ; inversion acquise = pédérastes. (Ces derniers deviendront cinq ans plus tard chez Laupts, dans son ouvrage de 1896 qui reprendra ces dispositions, « invertis » et « homosexuels »). La nouveauté dans la classification de Julien Chevalier est de banaliser une notion neuve en l’élargissant. Et c’est surtout l’inversion acquise : le vice-pédérastie qui donne une allure toute décadente à cette forme d’amour, un « résultat de la luxure et de la dépravation », une recherche de l’original à tout prix, de jouissances nouvelles et notre docteur de dresser lentement mais habilement le tableau d’une descente aux enfers ponctuée « des raffinements jusqu’ici inconnus ». Cette progression débute au coït normal à la recherche de ce qui n’est pas encore la « garçonne », recherche qui familiarise avec les actes contre nature. Ce choix semble, en revanche, perdre tout intérêt pour notre éminent savant lorsque le bout de l’enfer est atteint, c’est-à-dire lorsque la pédérastie d’active devient passive et enfin se transforme en goût pour « l’onanisme buccal, dernier terme à la dépravation, fin de toute puissance génésique ». Cette « fin de toute puissance génésique », cette « fin de tout » déjà synonyme de « fin-de-siècle », cette impuissance devient le lieu privilégié des revendications contre le jumelage de la nature et du progrès, contre l’assimilation de la nature à la femme 6.
6. Examinons quelques mots : Contre-nature : au XVI siècle le crime ou péché contre-nature comprenait d’après Damhoudere (1555) « trois espèces, savoir avec soi-même, avec hommes et avec bêtes ». Le traité de Soulatges (1762) le réduit au « commerce impudique avec quelque personne de son sexe » ; Antiphysique, son synonyme, utilisé par Voltaire dans L’Anti-giton de 1720, écrit antiphysitique par Canler dans ses Mémoires. Antiphysique et hérésie (comme bougrerie) signifiaient révolte contre la nature, c’est-à-dire aussi contre Dieu (qui la créa) et ses lois. Le même (Voltaire) voulut minimiser les conséquences de cet acte et inventa plus conformément à l’esprit de son temps l’expression de péché philosophique, péché commis sans intention d’offenser Dieu, par opposition au péché théologique. Ainsi rapporte-t-il ce quatrain (1726) : Lorsque De Chauffour on brûla/Pour le péché philosophique/Une étincelle sympathique/S’étendit jusqu’à Loyola C’est bien à ce « crime [...], l’un des plus grands qui puisse affliger la société » (Dictionnaire des Sciences médicales, 1819) que devait être dévolu ce balancement régulier des sens particuliers (l’acte sexuel même) et universels (acte de révolte). En effet, on utilisait aussi le terme de non conformiste, donné comme équivalent de bougre par Ménage en 1694. Trévoux dit en 1704, « dans un sens obscène qu’en amour les Italiens sont non conformistes ». Voltaire l’emploie également dans ce sens lorse

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Aussi retrouvons-nous le même discours à la fois chez Chevalier qui dans le résumé qu’il fait de la première partie de son article nous dresse assez correctement le portrait du décadent fin-de-siècle, du dandy et de ses imitateurs les snobs : «Habitudes et abus des plaisirs sexuels, satiété et neurasthénie consécutive, impuissance vis-à-vis de la femme (sic), dégoût des relations naturelles, pédérastie, telle est en résumé la filière que suivent ordinairement ceux que Casper 7 et Tardieu regardaient comme de vieux libertins à bout de ressources. Ajoutons-y encore comme condition de genèse souvent concomitante, l’esprit d’imitation, cette marque du peu de personnalité chez les individus, la curiosité malsaine de l’inéprouvé, l’amour de l’extraordinaire, le désir d’étonner, une certaine fanfaronnade du vice». Et chez Anatole Baju qui, pour la rédaction, écrit dans Le Décadent Littéraire et Artistique qu’il dirige, le 10 avril 1886 : «Se dissimuler l’état de décadence où nous sommes arrivés serait le comble de l’insenséisme... La société se désagrège sous l’action corrosive d’une civilisation déliquescente. L’homme moderne est un blasé. Affinements d’appétits, de sensations, de goût de luxe, de jouissances... À des besoins nouveaux correspondent des idées nouvelles, subtiles et avancées à l’infini. De là, nécessité de créer des vocables inouïs pour exprimer une telle complexité de sentiments et de sensations physiologiques ». Quels sont ces vocables inouïs ? Baju pense aux inventions littéraires mais nous assistons ici aux néologismes «d’impollués vocables » (la chasteté de la plume est à l’honneur) mais la création de mots peut naître de leur déplacement. Avec les revendications sociales, l’argot obtient le droit de cité en cité comme en science : Larchey découvre que « sur ce terrain honteux [de la pédérastie], les synonymes pullulent». Pour lui, «ils prouvent la persistance d’un vice qui semble éprouver, dans les deux sexes, le besoin de se cacher à chaque instant derrière un mot nouveau» (1878), mais n’est-ce pas aussi comme le fait remarquer Pascal Bruckner que «le premier plaisir de l’écart est celui de la nomination : on entre en terre étrangère d’abord par un néologisme,
qu’il conseille en 1770 de « condamner messieurs les non-conformistes à présenter tous les ans à la police un enfant de leur façon ». À Rebours que fait paraître Huysmans en 1884, ne peut-il être (il l’a été) pris au sens strict comme un manifeste d’une certaine pédérastie qu’on nommerait décadente autant que comme un manifeste anti-naturaliste ? L’un et l’autre ne recouvrent-ils pas les mêmes aspirations ? Casper, Johann Ludwig (1796-1846), médecin allemand, professeur à l’université de Berlin, médecin des tribunaux et directeur de l’école pratique de médecine.

7.

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la déviance est aussi et avant tout un fait de langage8 ». C’est ce qu’indiquait déjà Claude Courouve 9 en 1978 : « Les questions de langage ont une importance particulière dans les relations entre la société et ses tabous» 10. L’encanaillement des corps et des langages, avant d’aboutir aux enlacements définitifs de la première Guerre Mondiale va fasciner nos amateurs de pédérastie (et pourquoi ne pas utiliser le mot « amateur » dans le sens qu’en donne Chevalier, en désignant nos docteurs ?) : d’un côté on nous décrira les «pédérastes par goût» et de l’autre les prostitués. Ce n’est pas la classe au sens économique qui les distingue mais plutôt la classe au sens de distinction et d’instruction: « Les pédérastes par goût se rencontrent dans toutes les classes de la société, en haut comme en bas. Souvent ce sont des hommes instruits, distingués, délicats même, occupant dans le monde une place en vue, une belle situation, jouissant de toutes leurs facultés et d’une raison parfaite ». C’est effectivement, comme l’avait annoncé Chevalier, l’intention qui les oppose et les rapproche à la fois comme deux armées qui s’affrontent et dont l’une (l’armée du goût) court plus démunie que l’autre (celle de l’intérêt) car : «la passion les domine à ce point qu’ils ne reculent devant aucune compromission, devant aucun danger pour la satisfaire ; ils s’exposent délibérément à l’escroquerie, au chantage, au vol et même à l’assassinat» — Aussi Rémy de Gourmont conseillera-t-il aux jeunes écrivains de préférer poser au pédéraste plutôt que de l’être. Ces individus, continue Chevalier, véritables coureurs de petits garçons, se désignent sous le nom d’ «amateurs» ou de «rivettes11 ». De ce n° 27 au n° 31 des Archives, nous passons à l’année suivante (1891) et Chevalier livre un texte sur la pédérastie professionnelle (Tableau II de l’inversion acquise ; il l’avait introduite dans le premier en parlant des clients : rivettes et amateurs). Il admet avoir beaucoup puisé aux travaux de Tardieu, Casper, Brouardel et surtout à Carlier. Ce monde de la prostitution masculine lui apparaît comme un continent solidement agencé et ésotérique : « Le monde de la pédérastie constitue au milieu de la
.

8. 9. 10. 11.

Bruckner, 1981. Courouve, 1978. Repris in Courouve, 1986. e Ces dénominations datent au moins du XVIII siècle. « Amateur », comme « rivette », est celui qui aime (sous-entendu : les jeunes garçons). Voici des vers d’un anonyme publiés en 1793 : Bougre en même temps et rivette/Le ci-devant marquis Vilette/Pour les femmes et pour le con/Sent la plus vive aversion./Sans être natif de Sodome,/ À la femme, il préfère l’hom-me/Quand il est jeune et neuf surtout/Pourquoi pas ? Chacun a son goût.

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