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Faire de l'art avec un souvenir

De
250 pages
Fanny Lévy, jeune enseignante, rencontre l'écrivain Louis Nucera au hasard d'une dédicace à Angoulême. Elle lui propose de lire son premier manuscrit, Le je du miroir, qu'il qualifiera plus tard de chef d'œuvre. S'ensuit une correspondance passionnante entre deux amoureux de la littérature. Une amitié pure, malgré des caractères dissemblables. Seule les relie leur passion de l'écriture autobiographique. Louis Nucera y évoque Kessel, Brochier, Moretti... Il devient l'ami, le parrain.
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Louis Nucera et Fanny Lévy Louis Nucera et Fanny Lévy
Correspondance Correspondance
Faire de l’art avec un souvenir
Fanny Lévy, jeune enseignante, a rencontré l’écrivain Louis
Nucera au hasard d’une dédicace à Angoulême. Elle lui a Faire de l’art
proposé de lire son premier manuscrit, Le je du miroir, qu’il
qualifera plus tard de chef d’œuvre. avec un souvenirS’ensuit une correspondance passionnante entre deux
amoureux de la littérature. Une amitié pure, malgré des carac-
tères dissemblables. Seule les relie leur passion de l’écriture
autobiographique. Louis Nucera y évoque Joseph Kessel,
Jean-Jacques Brochier, Moretti, Georges Walter, Georges
Brassens ou Georges Madarasz.
Il devient l’ami, le parrain. Il invitera Fanny Lévy à Nice,
dans sa famille, puis à Averne, la maison de Joseph Kessel,
où elle relit, à sa demande, son manuscrit, L’ami, et où elle lui
confe un volume de son journal intime.
Louis Nucera écrira vingt-et-un ouvrages et obtiendra la
gloire littéraire (prix Interallié en 1981 pour Chemin de la
lanterne et Grand prix de l’Académie française en 1993 pour
l’ensemble de son œuvre).
Fanny Lévy, discrète Alice au pays des mots, a publié
plusieurs ouvrages.
Orizons
13, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
Maquette de la couverture et logo : Andy Pockett
ISBN : 978-2-336-29879-5 2 3 €
Témoins / Témoignages
Levy_Temoins_155x240_040814.indd 1-3 06/08/2014 15:56:34
Photos de couverture et photo L.N. : DR Succession Louis Nucera
Louis Nucera et Fanny Lévy
Faire de l’art avec un souvenir
Correspondance07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 1 26/09/2014 12:52:18Daniel Cohen éditeur
www.editionsorizons.com
Témoins / Témoignages
Témoins, chez Orizons, s’ouvre au récit d’une expérience
personnelle lorsqu’elle libère, au-delà de l’engagement moral
et psychologique du sujet, des perspectives plus larges. S’il
est vrai que chaque individu est un maillon indispensable
à tel ensemble, les faits qu’il relate recouvrent tantôt un réel
sociologique ou historique, tantôt une somme de détails grâce
auxquels un document naît — en somme un acte personnel
profitable au plus grand nombre. Ladite expérience renseigne
et conduit, par ce qu’elle implique, à la réflexion. Biographie
d’untel ou récit contracté d’un événement qui a dynamisé, voire
transformé la vie de tel autre, geste d’une initiation collective
parfois, sinon même miroir des nations prises sous le flash d’un
oeil par essence subjectif, Témoins dit et dira les hommes de
toutes obédiences.
meL'éditeur et Fanny Lévy remercient M Suzanne Nucera de leur avoir permis de
publier les lettres et autres documents de Louis Nucera.
ISBN : 978-2-336-29879-5
© Orizons, Paris, 2014
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 2 26/09/2014 12:52:18Faire de l’art
avec un souvenir
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 3 26/09/2014 12:52:18Dans la même collection
Maurice Couturier, Chronique de l’oubli, 2008.
Josy Adida-Goldberg, Les Deux pères, 2008.
Chochana Meyer, Un juif chrétien ?, 2008.
David Mendelsohn, Millau, terre d’accueil des Juifs, 2010.
François Wolff, Si venait au monde un homme, 2010.
Olivier Larizza, Couleur Mirabelle, 2011.
Michel Arouimi, Françoise Hardy : pour un public majeur, 2012.
Paul Heutching, Le bourreau a tué trois fois, réflexions sur des
siècles de traites négrières, 2012.
Olivier Larizza, Le Tour de France dans tous ses états !, 2013.
Ittamar Ben-Avi, L’Enclave, 2014.
Laurent Bayart, Chroniques du tour de France, 2014.
Hassna Aalouach-Belkanichi, Les fruits de la Hogra, la première
marche de la Révolution tunisienne 2010-11 2014.
Françoise Maffre Castellani, Marta Hillers. Un scandale, 2014.
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 4 26/09/2014 12:52:18Louis Nucera-Fanny Lévy
Correspondance
Faire de l’art
avec un souvenir
Texte préfacé, annoté et commenté
par Fanny Lévy
2014
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 5 26/09/2014 12:52:18Œuvres de Fanny Lévy
Le Royaume des chimères, Lattès, Paris, 1980 ;
Dans le silence de Mila, L’Harmattan, Paris, 1998 ;
La Blessure invisible du commencement, L’Harmattan, Paris,
2003.
Le Jeu du miroir, L’Harmattan, Paris, 2008.
Les œuvres de Louis Nucera figurent en fin de volume.
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 6 26/09/2014 12:52:18À Suzanne Nucera
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 7 26/09/2014 12:52:18Je remercie Georges Madarasz d’avoir accepté
de figurer dans cet ouvrage.
Je remercie particulièrement Daniel Cohen,
mon éditeur, pour sa patience et sa générosité.
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 8 26/09/2014 12:52:18Je me suis refusé pendant des
années, à faire de l’art avec le
souvenir de Louis
Bernard Morlino
Peut-être que le véritable roman
ce sont les lettres que je t’envoie
W Burroughs à Ginsberg
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 9 26/09/2014 12:52:1807a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 10 26/09/2014 12:52:18Préface
e 9 août 2000, l’inévitable a frappé. Tel l’ange de la mort, Lun assassin de la route a fauché Louis Nucera et l’a réduit
1 2« à la condition atroce de cadavre » , tuant un monde entier .
« Précédant une voiture, raconte Bernard Morlino, Louis, sur
le qui-vive, se préparait à tourner sur sa gauche, dès que la
circulation le lui permettrait… Survint le vibrion maintenant
sa Clio à 120 km/h pour dépasser tout le monde, sans un regard
pour Louis, soudain déchiqueté…»
Le roi Louis est mort sur ses deux roues, dans cet arrière-
pays niçois qu’il aimait tant, vivant sa passion pour la petite
reine jusqu’au bout.
Ce jour-là, j’étudiais à l’université de Jérusalem. Un ami ne
m’a annoncé la disparition de Louis que des mois après. Je
ne veux pas parler de ma peine. L’océan de la mort, écrivait
Anaïs Nin, emporte un petit fragment de l’île de notre âme
avec chaque être pour lequel nous éprouvions de l’amour ou
1. L’obstiné, p. 166
2. Qui tue un homme, tue un monde entier, dit le Talmud.
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 11 26/09/2014 12:52:1812 Louis Nucera-FaNNy Lévy ― correspoNdaNce
3de l’admiration. J’ai imaginé l’indicible souffrance de Suzanne ,
son épouse. Sa solitude face à un mal absolu : la perte de l’être
4aimé. La perte d’un organe vital. Suzanne frappée à bout por-
tant, clouée. J’ai commencé une lettre pour elle. J’ai le grand
regret de n’avoir pas réussi à la terminer. Mais que lui écrire :
une revenante t’envoie ses sincères condoléances ? Personne ne
peut consoler la disparition d’un être cher. Alors : Que Dieu te
console ? Je ne trouvais pas les mots. Ils sont si dérisoires aux
moments cruciaux ! Dans le deuil, tout mot est en trop.
Surtout, je voulais Louis toujours en vie. J’étais dans le déni
de la réalité de sa mort. Comme je le lui avais écrit un jour, je
ne pouvais l’imaginer qu’en train d’écrire.
Je me suis refusé pendant des années, à faire, comme l’écrit
5son ami Bernard Morlino , « de l’art avec le souvenir de Louis ».
À présent, cette nécessité s’impose. Comme si ce serviteur de
la langue m’avait fait signe, de là-haut, qu’il était temps de
retrouver le lien avec lui. Les portes s’ouvrent, écrit Liliane
Atlan, lorsque les mots transforment la douleur en louange.
J’ai les lettres de Louis Nucera sous les yeux. J’ai mis de lon-
gues années avant de pouvoir les ressortir du classeur où elles
étaient rangées. J’en ouvre une au hasard et je vois Louis, caché
en-deçà de chaque page, derrière chaque mot. Que vais-je bien
pouvoir faire quand je serai grand ? demandait-il. Je me pose
la même question. Comme lui, un des buts de ma vie est de
m’améliorer moi-même. Comme lui, j’écris parce que personne
ne m’écoute. Comme Henri Calet et lui, je pourrais dire : « Ne
me secouez pas, je suis plein de larmes. » Je partage avec lui la
6même difficulté d’écriture . Comme moi, Louis avait peur de
3. Suzanne a continué. Elle s’est beaucoup impliquée dans la diffusion de
l’œuvre de Louis. Une bibliothèque porte son nom.
4. Suzanne m’a dit récemment que Louis la portait, que son cœur est parti
avec lui.
5. Bernard Morlino a écrit un bel hymne à son ami, Louis Nucera, achevé
d’imprimer au Castor Astral. Son livre si émouvant est un comprimé
d’intelligence, comme il l’écrit de Cocteau.
6. «Un écrivain, dit Hugo Von Hofmannsthal, est celui pour qui écrire est
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 12 26/09/2014 12:52:18Faire de l’art avec un souvenir 13
ne plus pouvoir écrire parce qu’il attachait plus d’importance à
la forme qu’au fond. Comme lui, j’ai la manie de tout noter, je
place la littérature au-dessus de tout et je suis tellement imbibée
d’écriture que j’en oublie de m’intéresser à la vie extérieure. J’ai
aussi le même enthousiasme que lui face aux chats.
Tout en relisant les missives de Louis à l’écriture au gra-
phisme serré, les mots dansent et les souvenirs remontent. Je
revois Louis à Nice, arrêtant soudain la voiture, en sortant
et revenant les bras chargés de pâtes de fruits et d’amandes,
Louis me serrant la main avec approbation en apprenant que
je suis végétarienne, Louis nous taquinant (À Suzanne : « Si tu
continues à manger comme cela, tu ne pourras plus être man-
nequin chez Dior mais chez Olida. » Et à moi : « Tu es devenue
ronde comme une caille »), Louis défendant avec véhémence au
téléphone une secrétaire menacée d’être renvoyée parce qu’elle
n’avait pas d’assez bonnes manières, Louis tour à tour poignant
et ironique, sérieux et gai, impatient et angoissé, trop lucide
pour être tout à fait heureux, toujours passionné et haïssant l’à
peu près, ne voulant jamais avoir plus d’esprit que ceux à qui il
parle. Louis qui, malgré la cruauté impersonnelle d’un monde
malade, écrivait pour renverser ce qui pue et lutter contre la
mort. Je me souviens d’un appel téléphonique du grand écrivain
à la petite fille qui vivait encore chez ses parents : il me disait
être allé avec Georges Madarasz chez le patron des éditions
Calmann-Lévy pour lui affirmer que je valais Anaïs Nin et que
c’était un scandale que je ne fusse pas publiée. Comme je restais
muette de stupéfaction, Louis me taquina : « Tu es fâchée avec
moi ? » J’entends le rire aux éclats et la voix aux inflexions
7méridionales de mon inoubliable « pessimiste hilare » et je
revois son sourire malicieux et sa main tendue. Tant d’élans de
générosité ! Il donnait sans compter. Même s’il n’y a pas réussi,
8il a bataillé ferme pour que mon manuscrit, « Le Je du miroir » ,
plus difficile qu’aux autres.»
7. Comme le dit Raymond Devos, «du moment qu’on rit des choses, elles
ne sont plus dangereuses.»
8. Le je du miroir n’a jamais été publié. J’ai publié chez L’Harmattan, en
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 13 26/09/2014 12:52:1814 Louis Nucera-FaNNy Lévy ― correspoNdaNce
soit publié, il m’a recommandée à Roger Garaudy pour qu’il
devienne mon directeur de thèse, il m’a prodigué conseils et
mises en garde et m’a valorisée. Quand on dit à quelqu’un qu’il
est bon, il devient meilleur. Les paroles positives de Louis à
mon égard m’ont permis d’inverser les injonctions négatives
de mon enfance, d’accomplir sur moi un renforcement positif
et de ne pas incorporer tout à fait les paroles critiques de
mes maris successifs. Louis m’a fait réaliser mon désir le plus
9cher : être publiée. Il m’a prouvé que, pour lui, le mot amitié
n’était pas un vain mot. Sincère, fidèle et dévoué, il était de
ces hommes couronnés de bonté « qui rendent l’atmosphère
10respirable ». Un humaniste. Un Mentsch , comme on dit en
yiddish. Il avait l’éthique de l’altérité. Connaissait-il Levinas ?
11Le judaïsme pose le problème de la confrontation avec
l’autre. Un souci pour l’autre de façon absolue. La vie est liée
au respect, à la prise en compte de l’autre. Louis qui glorifiait
la vie aurait pu dire, comme la mère de Wassili Grossman dans
sa dernière lettre : « Vis ! Vis ! Vis ! » La vie reprend toujours
le dessus. Des possibilités immenses nous sont données pour
comprendre et ainsi transformer le monde. L’éthique de Louis,
à qui Joseph Kessel demandait s’il était sûr de n’être pas juif,
était la même. Il aurait pu dire, comme Etty Hillesum le lundi
20 juillet 1942, « J’aimerais tant survivre pour transmettre à
cette nouvelle époque toute l’humanité que j’ai préservée en
moi malgré les faits dont je suis témoin chaque jour. C’est aussi
2008, Le jeu du miroir, qui n’a aucun rapport avec ce premier texte que
Louis admirait tant.
9. Est-ce en pensant à lui que je suis devenue écoutante à S.O.S. Amitié ? Il
ne le sut jamais.
10. Un Mentsh, c’est-à-dire un être humain accompli, comme beaucoup de
Juifs pauvres et persécutés d’Europe de l’est.
11. Qu’est-ce qu’un Juif ? Esther, enseigne Jean Zacklad, rapporté par
Monique-Lise Cohen, détient en secret le pouvoir de « nommer juste. »
C’est ce que faisait Louis. Et ne peut-on pas lui appliquer cette définition
du Juif véritable rapportée par Martin Buber au nom de rabbi Menahem
Mendel de Worji : « Trois choses nous conviennent : un agenouillement
debout, un cri sans voix, une danse immobile. » ?
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 14 26/09/2014 12:52:18Faire de l’art avec un souvenir 15
notre seul moyen de préparer les temps nouveaux : les préparer
déjà en nous. »
Je n’ai qu’un seul Dieu mais je n’y crois pas, aurait pu dire
Louis, comme certains Juifs athées. L’art d’écrire est, selon
Kafka, « une forme de prière » ou, selon Flaubert, la mystique
de qui ne croit à rien. Je pense que la prière, comme l’écriture,
vient d’un état où l’on doute, où l’on n’est pas sûr. La prière
comme l’écriture sont le vis-à-vis du silence. Un dialogue avec
le silence. » Le sens caché se révèle aux amants de l’écriture »,
dit le Zohar.
Un homme de plus a quitté la scène. Mais pas n’importe
quel homme. Un homme en majesté, comme le disait Suzanne,
sa muse. Un amant de l’écriture qui craignait de consacrer plus
de temps au travail, à sa névrose d’écrire qu’à ses proches,
qui avait peur de ne pas avoir le temps de dire à sa femme-fée
l’amour qu’il lui portait, qui écrivait avec urgence avant le terme
inéluctable, pour ne pas être vaincu par l’échéance funèbre. Un
homme qui disait venir de la colère et pensait mourir en colère.
Colère en particulier contre une « société anthropophage »,
contre les mœurs littéraires, contre « l’envahissant guignol
cathodique, les détenteurs de certitudes ».Un homme révolté
contre l’inexorable, qui prônait « le refus de la loi du Saint des
Saints » et pour qui la mort, ce détournement de mineurs, était
le seul grand problème.
« Le bonheur sur terre, ça serait de mourir avec plaisir, dans
du plaisir, » écrivait Céline. La mort a-t-elle employé une ficelle
romanesque ou a-t-elle inventé une mauvaise farce en projetant
brutalement Louis en l’air vers elle, tel Icare volant trop près
de la lumière ? Camus assurait dans une interview que « nous
périrons tous de morts violentes. » Je souhaite que Louis n’ait
pas eu le temps, lors de cette ultime promenade vélocipédique,
d’éprouver la peur panique qui a fait fuir Tolstoï à l’heure de
la sienne. « Pas de sourire à la Mona Lisa pour grimer le fiasco,
écrivait-il. Ma dernière coquetterie avant l’ultime suffocation ».
Tout est bien qui finit mal, comme aimait à le répéter la
grand-mère de Louis. Jusqu’à la fin des temps. Louis qui
ne croyait en aucun paradis est en sécurité dans le cœur de
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 15 26/09/2014 12:52:1816 Louis Nucera-FaNNy Lévy ― correspoNdaNce
12Suzanne . Il est des tombes qui ne se referment pas, dit Nucera
à propos de Kessel. Il y a maintenant des années que le sang de
Louis s’est tari, comme il le disait du grand Jeff mais la sienne
ne se refermera pas pour moi. Quarante-deux ans ont passé
depuis que je suis entrée dans cette librairie d’Angoulême où
j’ai vu Louis pour la première fois. Une rencontre qui a été un
rai de lumière dans ma vie. Dans moins de dix ans, j’aurai l’âge
auquel sa vie lui a été volée. Nous sommes tous condamnés
mais les paroles de Louis m’ont toujours portée et je continue
à m’envelopper d’elles : « Vous êtes un écrivain-né. On y arri-
vera.» L’illusion de l’espoir, même si la mort est le seul point de
repère. Et j’ai envie de demander, comme Katherine Mansfield
de Tchekhov : Ah, Louis, pourquoi es-tu mort ?
Une mort que je voudrais, même si, comme Louis l’écrivait,
les choses essentielles ne sont jamais dites, transformer en miel
13par la relation de notre courte histoire d’amourtié .
« La nuit est là, assurément, écrivait Joseph Kessel dans sa
préface à L’Ami. Mais elle n’éteint pas les étoiles. »
Fanny Lévy, juillet 1914
12. Lors du festival du livre de Nice en 2012, Suzanne se trouvait avec André
Asseo (il fut le producteur de l’émission Cinéfilms diffusée sur France
Inter. Il créa le festival du cinéma italien à Nice et publia des ouvrages
sur Jean-Louis Trintignant, Claude Chabrol et Joseph Kessel. Avec Louis
Nucera, il écrivit la matière du film Jeanne, Marie et les autres) qui pré-
sentait son ouvrage : Louis Nucera, l’homme passion. « J’espère que de
là-haut Louis nous entend et qu’il est content » a-t-elle dit. Je l’espère
content aussi de la rédaction de notre correspondance.
13. Amourtié : mot inventé par Bernard Morlino, dont Louis lui enviait la
paternité.
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 16 26/09/2014 12:52:18Première partie
Le Je du miroir
1972-1974
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 17 26/09/2014 12:52:1807a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 18 26/09/2014 12:52:19n jour de novembre 1971 à Angoulême, la jeune enseignante Urepliée sur elle-même que j’étais, ose un coup d’audace. À
la Maison de la presse, en haut de la rue Marengo, j’ai devant
moi Louis Nucera qui dédicace son dernier ouvrage, L’obstiné.
Je me dégage de la file de ses admirateurs pour aller vers lui.
Je lui demande si les problèmes de l’écriture le préoccupent
particulièrement. Est-ce pour me faire remarquer de lui, pour
l’intéresser que cet accès de courage m’est venu ? C’était comme
si je devinais ce qu’il fallait dire, comme si je connaissais l’écri-
vain depuis toujours. Je lui dis que moi aussi j’écris, que j’ai
achevé mon premier livre, que j’aimerais tant qu’il le lise. Il me
regarde avec étonnement, me dédicace son livre en ces termes :
Pour Fanny d’Angoulême qui retrouvera là des préoccupations
communes et en espérant la lire un jour. Amitiés. Louis Nucera.
Je lui demande de m’attendre. Je cours chez moi, prends mon
manuscrit (je n’en ai qu’un exemplaire, écrit à la main), reviens
à la librairie juste avant la fermeture. Essoufflée, émue, je lui
tends le cahier. Puis, comme une voleuse, je m’enfuis.
Une semaine après, je reçois la première lettre de lui.
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 19 26/09/2014 12:52:1920 Louis Nucera-FaNNy Lévy ― correspoNdaNce
Mercredi 17 novembre 1971,
Chère Mademoiselle,
J’ai rapporté d’Angoulême le souvenir de votre
visage à la fois déterminé et fragile. J’ai com-
mencé la lecture de votre manuscrit. J’avoue
ma surprise devant tant d’érudition. Il faut
dire que je n’ai aucun point de comparaison
personnel puisqu’à votre âge je travaillais (Au
fait, je travaillais à 15 ans). Bref, que dois-je
faire ? Parler à l’éditeur de votre texte ? Vous
le retourner dès lecture achevée ? Pouvez-vous
me dire ? J’attends votre réponse avant de vous
retourner le cahier.
Bien à vous,
Louis Nucera
Mardi 16 novembre 1971,
Monsieur,
J’ai lu Le greffier. Je l’aime énormément. J’aime
votre style vivant, coloré, presque célinien.
J’aime votre effort de sincérité et de précision.
J’aime votre façon de concevoir la littérature
comme un risque, un engagement, une tauro-
machie. Vous ne vous contentez pas d’être un
greffier impassible des actes humains, un pho-
tographe anonyme du réel. Vous avez acquis ce
coup d’œil médical de la vie dont parle Flau-
bert, « cette vue du vrai qui est le seul moyen
d’arriver à de grands effets d’émotion. » Je
pense comme vous qu’ « écrire, c’est une com-
pensation à ce que la vie nous refuse » mais je
pense aussi, comme Gérard Tilleu, que écrire,
c’est dire son impuissance à agir sur le monde et
qu’il y a trop de vanité dans la fonction d’écrire ;
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 20 26/09/2014 12:52:19Faire de l’art avec un souvenir 21
moi aussi, je doute, moi aussi, je pense que voici
venir le temps des hommes doubles, moi aussi
je voudrais montrer l’autre côté de mon visage.
Oui, le personnage de Gérard Tilleu me fascine
et j’aurais aimé qu’il lise mon manuscrit. Seu-
lement, il est mort. Heureusement, vous avez
fait de sa vie un destin. Vous avez également
réalisé le but de Michel Leiris, à savoir « dire
tout et le dire en faisant fi de toute emphase…
mettre en lumière certaines choses pour soi en
même temps qu’on les rend communicables à
autrui... »
On ne peut, dites-vous, clore un livre,
boucler la boucle. N’est-ce pas pourtant ce
que Proust a réussi et ce que vous avez tenté
de faire ? La fin ne rejoint-elle pas le com-
mencement chez lui comme chez vous ? Chez
Proust, en effet, le roman se confond avec la
vie et se termine « au moment où le narrateur,
ayant retrouvé le temps, peut commencer son
livre, le long serpent se retournant ainsi sur
lui-même et bouclant une boucle. » (Oh, que je
suis pédante ! Une vraie prof.)
Mais je ne voudrais pas vous ennuyer avec
une longue lettre. Je voudrais seulement vous
dire encore qu’en vous lisant, j’avais l’impres-
sion de communiquer avec vous (qui êtes si
lucide), avec votre fils (si sympathique), avec
Gérard Tilleu (si fascinant). C’était comme si
vous réalisiez ce qui n’est encore en moi que
projet, rêve, comme si je me lisais en vous…
Peut-être, tandis que je lisais Le greffier,
avez-vous pris la peine de commencer mon
manuscrit. Peut-être vous moquez-vous de Sté-
phanie, c’est-à-dire de moi. Sûrement trouvez-
vous mon manuscrit artificiel. Je sais bien qu’il
n’est pas divertissant, qu’il ne flatte pas le public
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 21 26/09/2014 12:52:1922 Louis Nucera-FaNNy Lévy ― correspoNdaNce
et donc n’est pas commercial, qu’il n’est qu’un
soliloque, une confession, un fragment de vie.
Je n’ai pas cherché à raconter une histoire mais
à exprimer l’incohérence d’une pensée, des
fantasmes et des hantises, ma préoccupation de
l’écriture. Comme vous, j’ai souhaité que celle-
ci « comptabilise et note les mille morceaux
d’une pensée en plein chaos », mais j’ai essayé
de composer, organiser ce chaos.
La nuit dernière, tandis que je luttais avec
la peur (comme la petite chèvre de Monsieur
Seguin avec le grand méchant loup, pensais-je
en me dédoublant), tandis que j’essayais vai-
nement d’arracher ce masque de sueur froide
que la peur me colle sur le visage, l’obsédée
maniaque d’écrire que je suis (ne va-t-elle pas
devenir folle, comme Stéphanie ?) voyait Le je
du miroir grossir, grossir, grossir : cela devenait
un volume gigantesque, un monde dans lequel
mon manuscrit n’était que le livre de jeunesse
écrit par l’héroïne. Je l’intitulais : l’absente
ou celle qui ne veut pas devenir grande et il
comprenait deux grandes parties : La première,
Miroirs (le moi, le je, Stéphénix), la deuxième,
masques (les autres, la danse du bison). Et, en
même temps, j’assistais à une fantastique tra-
gédie-ballet dans laquelle les danseurs étaient
mes personnages : Stéphanie et son double, la
peur, la mort, le sommeil ce danseur léger. Ce
dernier a fini par m’emporter dans sa danse.
Vous le voyez, toujours les miroirs, les
masques. (J’ai terminé une thèse sur Molière
et l’art du mime dans laquelle la dernière
partie s’intitulait mime et miroir et, à présent,
je travaille sur masque, miroir et mime dans le
théâtre de l’absurde).
Mais je crois que je rêve tout haut et que je
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 22 26/09/2014 12:52:19Faire de l’art avec un souvenir 23
vous parle de moi avec trop de prétention. Une
vraie précieuse ridicule, n’est-ce pas ?
J’espère que vous ne m’en voudrez pas si
je vous dis encore que j’ai retrouvé beaucoup
de points communs entre votre univers tel que
vous le décrivez et le mien. Je connais aussi la
saveur d’une chambre à l’atmosphère ouatée
« rendue plus douillette par la magie des gestes
et les silences des chats. » Mon univers est un
univers de miroirs, de marionnettes, de mimes
(J’ai une passion pour Charlot, ce reflet de
nous-mêmes), un royaume de petits chats, un
château hanté par l’imaginaire, l’irréel et le
rêve, un refuge baigné de silence et envahi d’un
désordre protecteur de livres et feuillets. J’es-
saie en effet de créer autour de moi un univers à
l’image de mon univers intérieur ; je rêve d’une
chambre lumineuse, une chambre de rêve, la
chambre des miroirs. (La chambre des miroirs,
c’est le titre d’une pièce de théâtre que je viens
d’écrire. Elle a deux actes et deux personnages
féminins qui représentent les deux aspects de
moi-même : Marie-Anne et Anne-Marie (jume-
lage en miroir de leurs prénoms doubles). Moi
aussi, j’aime et observe les chats. Je me sens
proche d’eux, apprécie leur silence, voudrais,
comme eux, ne parler qu’avec les yeux ; comme
eux, j’ai besoin d’être apprivoisée, rassurée.
J’envie leur sérénité, leur impassibilité de yogi,
j’admire leur grâce, leur démarche souple de
mime. Je connais toutes leurs réactions et, si
je les aime tant, c’est peut-être que j’aspire à
une beauté, une perfection, LA PERFECTION,
cette perfection que je cherche dans l’écriture
et grâce à la baguette magique de l’art. Mal-
heureusement, et vous le verrez dans Le je du
miroir, cette perfection, je ne l’ai pas atteinte.
07a_Levy_Bk-finVers_260914.indd 23 26/09/2014 12:52:1924 Louis Nucera-FaNNy Lévy ― correspoNdaNce
Comme vous le dites si bien, le livre achevé
n’est jamais vraiment celui que l’on souhaite
écrire et « ce qui n’est pas exprimé est peut-être
aussi essentiel à l’auteur que ce qui est dit. »
Je ne voulais pas vous ennuyer avec une
longue lettre et je l’ai fait. Je termine donc bien
vite et vous prie de bien vouloir excuser
Fanny Lévy
Mercredi 17 novembre,
Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre et je vous
remercie de votre gentillesse, votre indulgence
et de m’avoir fait exister en me lisant. Parler
à votre éditeur de mon texte ? Lorsque j’ai lu
cette phrase, mon imagination s’est mise en
marche. J’entendais une sonnerie de téléphone,
une voix. Et cette voix me disait : « J’ai tenu à
vous prévenir, votre manuscrit est accepté ». Et
j’avais envie de sauter de joie dans ma chambre,
de danser toute seule, de rire aux éclats devant
l’ai ahuri et réprobateur des petits chats.
Mais les rêves sont-ils faits pour être réalisés ?
Je n’ose pas y croire. Je pense plutôt que l’édi-
teur me fera savoir que mon manuscrit n’entre
pas dans la ligne des collections existantes. De
toute façon, je voudrais vous dire que je vous
fais absolument confiance. Si vous le jugez bon
et possible, je suis tout à fait d’accord pour que
vous en parliez à l’éditeur.
Dans votre lettre, vous parlez de mon
érudition ( ?) et me dites qu’à mon âge, vous
travailliez (est-ce un reproche à mon égard ? De
l’amertume ?). D’abord, je crois être plus vieille
que vous devez le penser. Et puis, je travaille.
J’enseigne en ce moment en tant que prof de
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