Fruits de la terre

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Fruits de la Terre. Du produit exotique au symbole patriotique est à la fois la production d'une collaboration scientifique durable et celle de la fructueuse maturation d'une réflexion interdisciplinaire. Ce livre a germé de la plaisante allégorie de Contrapunteo cubano del tabaco y el azúcar, où Fernando Ortiz faisait de don Tabac et de don Sucre les protagonistes les plus importants du ballet de la société cubaine. En les incarnant, il les caractérisait tant du point de vue social, qu'économique et symbolique. « Le café - ajoutait-il - étranger mais créolisé, dansait entre eux deux ».
Publié le : samedi 1 mars 2014
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EAN13 : 9782336342238
Nombre de pages : 313
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FRUITS DE LA TERRE Du produit exotique au symbole patriotique
e e Cuba XVIII -XXI
Ouvrage publié avec le concours de HAH-bis (associée au GRIAHAL-CICC)
En application des articles L. 122-10 à L. 122-12 du code de la propriété intellectuelle, toute reproduction à usage collectif par photocopie, intégralement ou partiellement, du présent ouvrage est interdite sans autorisation du Centre français d'exploitation du droit de copie (CFC, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris). Toute autre forme de reproduction, intégrale ou partielle, est également interdite sans autorisation de l’éditeur.
© INDIGO & Côté-femmes éditions 55 rue des Petites Écuries 75010 Paris editions.indigo@gmail.com http://www.indigo-cf.com ème Dépôt légal : 3 trimestre 2013 ISBN 2-35260-097-9
FRUITS DE LA TERRE Du produit exotique au symbole patriotique
e e Cuba XVIII -XXI
Sylvie Bouffartigue (Ed.)
Avec la contribution de Paul ESTRADE(Université de Paris VIII), Vicent SANZ ROZALÉN(Universitat Jaume I, Castellón), Leida FERNÁNDEZ PRIETO(Instituto de Historia-CCHS del CSIC), Salim LAMRANI (Université de La Réunion), Mélanie MOREAU(Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3), Jean LAMORE (Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3), Silvia CASTILLO-WINTER(Université de Paris Sorbonne-Paris IV), Dolorés GONZÁLEZ RIPOLL(Instituto de Historia-CCHS del CSIC), Sylvie BOUFFARTIGUEde Savoie) (Université , Consuelo NARANJO OROVIO(Instituto de Historia-CCHS del CSIC), Josef OPATRNÝ(Univerzita Karlova, Prague), Inés GARCIA ABAD (Université de Dijon), Françoise MOULIN-CIVIL(Université de Cergy-Pontoise), Sandra HERNÁNDEZ(Université de Lyon II), Dominique DIARD(Université de Caen Basse-Normandie), Sylvie MÉGEVAND (Université de Toulouse II-Le Mirail), Renée CLÉMENTINE LUCIEN (Université de Paris Sorbonne-Paris IV),María Elena OROZCO-LAMORE (Université de Bordeaux III).
INDIGO
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos.........................................................................7 Produits coloniaux et Fruits exotiques.......................................13 «Hoja dichosa, maldita vega».................................................................15 Paul Estrade Tabac et discours identitaire...................................................................25  Vicent Sanz Rozalén La domestication de la canne à sucre.....................................................43 Leida Fernández Prieto Azúcar y cubanidad................................................................................57 Josef Opatrný Eisenhower, la CIA et le quota sucrier...................................................73 Salim Lamrani Le café : troisième personnage de l’économie.......................................83 Jean Lamore Symboles culturels et Fruits patriotiques.................................99 De la Libéralité au libéralisme..............................................................101 María Dolores Ginzález Ripoll Cultura patriótica y prácticas asociativas..............................................113 Inés Garcia Abad Représentations du «jardin» cubain......................................................125 Sylvie Mégevand La petite entreprise du Cuba libre.........................................................137 Sylvie Bouffartigue La Ciénaga de Zapata, un fruit empoisonné.........................................165 Mélanie Moreau Arroz amargo en la Cuba batistiana......................................................179 Silvia Castillo-Winter Emblèmes nationaux et Fruits identitaires.............................189 Patries créoles, romans de la terre........................................................191 Consuelo Naranjo Orovio Fruits, humour et traditions populaires ................................................211 Sandra Hernández «Corona de las frutas» de Severo Sarduy.............................................231 Françoise Moulin Civil Paradigmes de «l'identité fruit»............................................................243 Dominique Diard Les Vanités cubaines de Ramón Alejandro ..........................................257 Renée Clémentine Lucien Voces de tierra adentro: Santiago y sus creadores................................271 María Elena Orozco-Lamore Index des tableaux et illustrations............................................299 Index lexical................................................................................301 Les auteurs..................................................................................307
Avant-propos
Fruits de la Terre. Du produit exotique au symbole patriotique est à la fois la production d'une collaboration scientifique durable et celle de la fructueuse maturation d'une réflexion interdisciplinaire. L'idée de ce projet a germé de la belle allégorie de Fernando Ortiz, dans Contrapunteo cubano del tabaco y el azúcar.Ortiz faisait de don Tabac et de don Sucre les protagonistes les plus importants du ballet de la société cubaine. En les incarnant, il les caractérisait tant du point de vue social, qu'économique et symbolique. «Le café –ajoutait-il– étranger mais créolisé, dansait entre eux deux». Comment résister à creuser le sillon de cette allégorie ? Plusieurs des collaborateurs du présent ouvrage l'ont eue présente à l'esprit au cours de leur réflexion. Se limiter à ces trois produits coloniaux – des trois, le tabac seul est autochtone – nous aurait toutefois cloisonnés de manière peu féconde. Dans les Caraïbes hispaniques, à Cuba en particulier, littérature et arts sont riches de cette symbolique du fruit. C'est pourquoi nous avons joué sur la polysémie de la formulation. «Fruit de la Terre» est à prendre dans son sens littéral et premier, à l'instar des poètes cubains chantant la nature et les fruits endémiques de leur terre natale. Mais elle désigne tout autant les produits de l'activité agricole, interprétation liée au sens figuré de bénéfice lucratif. Enfin, elle se réfère aux fruits culturels, métaphores des modes divers de production de sens, de pensée et d'art. De façon concomitante, nous ajouterons que l’assimilation de la Terre à la Patrie renforce une symbolique très présente, où l'image du «fruit de la Terre» est utilisée par synecdoque pour évoquer la Nation dans les successives étapes de sa formalisation idéologique. L'organisation de cet ouvrage en trois pans dérive de cette analyse lexicale qui rend compte du processus de fabrique d'un imaginaire. «Produits coloniaux et fruits exotiques» rassemble des études consacrées à ces produits de l'île et à l'impact de leur exploitation dans le système économique, dans l'organisation des rapports sociaux, dans l'évolution des mentalités et des idées. Estimés essentiels, ils furent investis d'une portée symbolique, conditionnée par le jeu des identités de classe, des politiques nationalistes et par la structuration de l'imaginaire national, comme il est analysé dans «Symboles culturels et fruits patriotiques». Enfin, le troisième volet «Emblèmes identitaires et fruits nationaux» rassemble les études de représentations littéraires et iconographiques de ces fruits, utilisées à la fois
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comme emblèmes ou symboles de l'identité, objets de transferts métonymiques et comme figures artistiques d'un patrimoine intellectuel et culturel, sujet à perpétuel et créatif renouvellement. Partir des produits, élaborés en symboles, investis de sens et dotés de significations, au cours des aléas de la formation d'une culture référentielle, et retrouver les ancrages réels et les traces concrètes de la fabrication de leur fonction identitaire. Or ce référent identitaire est associé à un modèle sociétal que les élites ont contribué à façonner, à leur image et à l'image de leur compréhension du monde. A cet égard, nous n'ignorons pas que ces questions relatives au choix des symboles et aux valeurs dont on les investit, n'ont pas été laissées en friche par les littéraires ou les historiens de la représentation, notamment dans le cas des produits coloniaux. Le paradoxe apparent de la canne à sucre, dont l'exploitation a structuré la société coloniale esclavagiste et occupé les pensées des intellectuels créoles, mais qui est justement un symbole non-investi, est déjà identifié. On lui préféra le tabac, autochtone, libéré de toute connotation avec le système esclavagiste, en vertu d'une volonté délibérée d'exclure du champ symbolique la population de couleur. Nous nous sommes inscrits logiquement dans la continuité de ces apports et notre contribution est de considérer ces phénomènes dans leurs diverses manifestations, en nous concentrant sur le cas de Cuba, éclairé par l'île-sœur de Porto-Rico, sur le long terme. Mais alors, la culture identitaire, produit idéologique du génie humain, avec ses symboles et des dénis révélateurs, ne peut-elle à son tour être interrogée en ces mêmes termes ? Il y a, entrelacée à la fonction singularisante et identitaire du fruit endémique, caractérisé depuis le poète Zequeira dès le XVIIIe siècle – tropical, sensuel, érotique, différent (du fruit européen) – une autre lecture. Elle est double : le fruit nourrit et le fruit est consommé. L'on pourrait à juste titre s'interroger sur la permanence de la figure du «fruit», forcément exotique, se demander en quoi et de quoi sa symbolique est porteuse, se demander dans quelle mesure l'aune coloniale est conservée dans la fabrique de l'identité dominante, créole avant d'être nationale, ou dans celle des identités sociales et communautaires. Le goût pour le fruit traduirait-il symboliquement l'ambivalence du positionnement des élites locales dans le cadre du pacte colonial ou néo-colonial ? Comme si, du point de vue de ceux qui dominèrent la fabrique de cet imaginaire jusqu'au vingtième siècle, Cuba – la terre, les gens, la société – était sublimée ou poétisée sans pour autant que soient remises en question l'image et la fonction d'une Terre et de ses produits qui sont considérés, en
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dernière analyse, comme exotiques, substantiels, appréciables, accessoires, consommables, depuis l'imaginaire européen. La racine est ancienne : la plus grande des Antilles est connue et désirable pour ses fruits depuis qu'elle est entrée dans la représentation du monde des Européens, un 28 octobre au matin. Ce fut Colomb qui consigna dans son journal de bord la première vision de l'île, futur seuil de l'Amérique coloniale. L'Amiral n'avait pas encore mis pied à terre qu'il écrivait n'avoir jamais rien vu d'aussi beau que cette île, sa végétation et ses fruits. Puis il répétait : «Une fois à terre, nous vîmes des arbres très verts et de l'eau, et des fruits de toutes sortes». Ce fut d'ailleurs à terre que, quelques jours plus tard, ses marins apprirent des Indiens à fumer le tabac ! Le regard de l'Occident sur ce «monde nouveau», cet «eden», cet «eldorado», se figeait, intéressé, sur une terre dont on convoite les produits. Les maigres ressources en or menèrent les colons à se tourner vers les produits de la terre caraïbe, aussi nouveaux que précieux : ignames, tabac, quinine, cochenille, indigo... Après avoir intensivement produit de l'igname destiné au marché antillais naissant, on acclimata le café et la canne à sucre. Le commerce transatlantique se développa, les produits exotiques s'immiscèrent dans les marchés du vieux continent, leur consommation modifia les comportements et les imaginaires, reconfigura le fonctionnement des sociétés du Vieux Monde. Ainsi à ces négoces, s'ajouta bientôt le lucratif commerce du «Bois d'ébène», jugé indispensable au développement de la plantation tropicale, fruit empoisonné de l'union des intérêts de la Métropole et des Créoles. Quant à la société de Cuba coloniale, elle était modelée en fonction de ce qui la faisait prospérer (Consuelo Naranjo Orovio, «Patries créoles, romans de la terre»). Enrichis par les fruits de leur Terre, les Créoles modifièrent leur regard sur leur monde (Dolorés González Ripoll,«De la Libéralité au libéralisme»). Du sentiment de reconnaissance envers une terre uniquement productive, l'on glissa vers la reconnaissance et l'amour pour la Terre où l'on était né et où vivaient les siens, disséminant désormais des discours techniques, scientifiques (Leida Fernández Prieto, «La domestication de la canne à sucre»), littéraires mais aussi des pratiques associées aux thèmes de la nature, de ses produits, de leur culture (Ines Garcia Abad, «Cultura patriótica y prácticas asociativas»). La valeur symbolique des «Fruits de la Terre», au cours du XIXe siècle, alla croissant (Jean Lamore, «Le café : troisième personnage de l’économie»). Ils permettaient de mettre en valeur la Petite Patrie, sans pour autant rompre avec la conception eurocentrée de l'exotique colonie, révélatrice de contradictions mais profondément enracinée dans l'idéologie
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créole. Académique et conventionnelle, elle permit d'échapper en partie aux réalités de la production agricole, et de l'économie de plantation (Sylvie Megevand, «Représentations du «jardin» cubain»). Les fruits de la terre accompagnèrent la transition vers le discours patriotique et fournirent des attributs à la nation qu'on imaginait, avec ses refoulés, ses étoiles, ses palmiers. Les vers de Marti, évoquant «el país donde crece la palma», n'ont-ils pas fait, en deux siècles, le tour du monde ? Si la production de certains de ces fruits, capitaux pour l'économie a contribué à déterminer l'organisation de la société et la hiérarchisation des rapports en son sein, imprimant la réalité et l’imaginaire d'une trace continue et durable – le sucre en est un parfait exemple (Josef Optrany, «Azúcar y cubanidad») –, d'autres, «moins investis» par l'économie coloniale – comme le tabac – n'en capitalisèrent pas moins une grande valeur symbolique (Vicent Sanz, «Tabac et discours identitaire cubain»). Dans le cadre d'une République indépendante mais pas souveraine, et d'une économie périphérique pour le grand bénéfice des élites nationales, l'on protégea, l'on promut, l'on vendit fruits et produits, tout en continuant à cultiver la dimension symbolique de «l'or blanc» créole. Ainsi, certains produits devenus emblématiques ont percé bien récemment et leur connotation a été délibérément redéfinie et fabriquée par nécessité politique ou commerciale – nous pensons à la réussite du rhum (Sylvie Bouffartigue, «La petite entreprise du Cuba libre»). Alors que d'autres, de consommation pourtant courante n'ont jamais eu droit d'accès au cénacle (Silvia Castillo, «Arroz amargo en la Cuba batistiana»). Révélant les contradictions, les antagonismes, les rapports de force sociaux et idéologiques, ces figures ne furent ni figées ni univoques, en dépit de la prégnance du discours dominant. La subversion possible du symbole, sa reconfiguration, son appropriation par d'autres acteurs que ceux de l'élite, émanent d'une logique qui a pris racine dans la mémoire de la révolte (Paul Estrade, «Hoja dichosa, maldita vega»). Aussi, en marge du discours dominant de l'élite au pouvoir, la symbolique nationale des fruits de la Patrie se chargea des revendications portées par les travailleurs des secteurs du sucre, du tabac, du café. La symbolique demeurait nationale mais se greffait à un discours d'affirmation sociale et de remise en cause du régime de la République médiatisée. Elle portait la contestation politique et la revendication anti-impérialiste : la canne à sucre, le rhum, devinrent symbole de la rébellion des travailleurs précaires de la néo-colonie sous la plume de Poveda ou de Guillén. Plus tard, dans le contexte de la polarisation de la Guerre froide, le sucre fut encore enjeu et moyen de pression, à l'instar de l'île, entre les États-Unis et l'URSS (Salim Lamrani,
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