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Henry Bauchau, une écriture en résistance

De
172 pages
Parler d'une "écriture en résistance" à propos d'Henry Bauchau revient à mettre au jour deux éléments qui constituent le ressort intime de son travail de créateur : d'une part, la résistance intérieure à l'écriture dont a toujours souffert l'écrivain, et d'autre part, l'émergence de personnages inscrits dans l'ordre d'une "poétique du non", par quoi ils refusent toute compromission, ainsi que d'autres figurations littéraires de la force réfractaire.
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HENRY BAUCHAU, UNE ÉCRITURE EN RÉSISTANCE

COLLECTION « STRUCTURES

ET POUVOIRS DES IMAGINAIRES»

Dirigée par Myriam Watthee-Delmotte et Paul-Augustin Deproost

Les sciences humaines soulignent aujourd'hui l'importance des imaginaires, c'est-à-dire du réseau interactif des représentations mentales nourri par I'héritage mythique, religieux et historique et par l'expérience vécue. Constamment réactivé dans les productions culturelles, ce réseau constitue un système dynamique qui se superpose au réel pour lui octroyer des structures signifiantes au niveau de l'interprétation individuelle et collective. Ces structures sont souvent cryptées et leur pouvoir de mobilisation est d'autant plus fort qu'elles restent en deçà du niveau de conscience; leur analyse permet de comprendre la force de conviction des images utilisées dans les stratégies politiques, commerciales, etc. Contrairement aux représentations fixes, les imaginaires visent un réseau sémantique interactif: l'adaptabilité des structures de l'imaginaire à différents contextes explique sa puissance de façonnage du réel. L'objectif de cette collection est de rendre compte des travaux développés dans le Centre de Recherche sur l'Imaginaire de l'Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve), qui a pour spécificité d'aborder cette problématique dans une perspective systémique: il rapproche à cet égard les champs de l'antiquité (qui interroge les sources, notamment mythiques, et en propose une typologie) et de la modernité (qui porte la trace des permanences et des mutations des imaginaires), et fait se croiser les domaines de la littérature et des arts (lieux d'ancrage prioritaires des imaginaires dans des structures décodables) avec l'histoire (qui témoigne des formes d'efficacité des imaginaires dans le réel). Ce champ d'investigation se trouve renforcé par les travaux de chercheurs en théologie, psychologie de la religion et philosophie. Les auteurs qui publient dans la collection sont responsables de leurs textes et des droits de reproduction y afférents.

Olivier AMMOUR-MA YEUR

HENRY BAUCHAU, UNE ÉCRITURE EN RÉSISTANCE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI
Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino
ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

- RDC

www.librairieharmattan.com diffusion .harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo. fr (Ç)L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-02466-1 EAN: 978-2-296-02466-3 9782296024663

REMERCIEMENTS

Ce livre n'aurait jamais vu le jour sans Myriam Watthee-Delmotte qui en a sollicité la rédaction et m'a permis de travailler dans des conditions idéales lors de mon séjour à l'Université de Louvain-IaNeuve. Qu'elle en soit chaleureusement remerciée, de même que pour sa confiance sans faille. Merci aussi aux membres de l'équipe de l'Action de Recherche Concertée « Héroïsation et questionnements identitaires en Occident », dont l'accueil fut si dynamisant. Surtout, qu'Henry Bauchau trouve ici une marque supplémentaire de mon amitié, pour l'accueil sans réserve qu'il a bien voulu accorder à mon travail depuis le début, ainsi que pour le dessin de couverture de cet ouvrage. Cet ouvrage est publié grâce au financement accordé pour les « Actions de Recherches Concertées (ARC) » par la Direction générale de l'Enseignement non obligatoire, Direction de la Recherche scientifique,de la Communauté française de Belgique.

Pierre [...J est sans armes etje le suis avec lui. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais j'en ressens la honte. Les mots, l'armée des mots va son petit chemin de larmes. Ici le coeur tombe en arrêt: Ce n'est pas moi, c'est Pierre qui est sans armes. Je peux me défendre et même attaquer par l'écriture.
Henry BA UCHAU

Et si l'on me demande ce que j'ai "voulu dire", je réponds que je n'ai pas voulu dire mais voulu faire, et que c'est cette intention de faire qui a voulu ce que j'ai dit. Paul VALÉRY Le monde n'est qu'une tablette d'argile sur laquelle le poète grave l'ombre de son dédale intérieur.
Geneviève HENROT

ÉCRIRE / ADVENIR

"Il a dit oui à la création" (J. AMROUCHE). Cette parole n'est pas de celles qu'on accepte ou refuse sans combat.
Hemy BAUCHAU

La mythographie positiviste du XIXèmesiècle a imposé l'idée que la pensée occidentale s'est fondée dès l'Antiquité tardive, et de façon systématique, sur un jeu opposant muthos et logos. Les liens entre les deux pôles s'appuyant sur une vision dichotomique des relations des êtres aux choses, il est resté peu de place pour que du tiers s'immisce dans l'entre-deux, jusqu'à ce que l'ère dite de la post-modernité dans l'après Seconde Guerre mondiale redistribue la donne. La perception du monde est fortement transformée dès le tournant de la Première Guerre et remet en jeu tout ce qui a jusqu'alors permis de concevoir l'être humain inscrit dans l'esprit «évolutionniste» 1 de la modernité du siècle précédent. La métamorphose du regard que porte l'Occident sur sa culture devient radicale avec la fin du second conflit mondial et l'expérience des camps de la mort. Ces modifications profondes se répercutent alors sur les Sciences Humaines et la littérature. Les moyens de guerre étant aussi profondément renouvelés, ils entraînent une remise en cause radicale de la conception du « héros» : Du point de vue des modalités, les catégories descriptives sont anéanties par les traumatismes de guerre: le poilu de 14-18 comme le résistant de 40-45 sont des hommes qui se terrent et dont l'action n'est jamais que défensive; les martyrs ne sont plus transpercés par le fer d'un ennemi courageux qui fait face mais déchiquetés par les obus ou réduits à la déshumanisation dans les camps de la mort. Dans ce contexte, si grandeur il y a, ce ne peut
1 L'esprit positiviste d'Auguste Comte et les théories évolutionnistes de Darwin ont s tous deux ancré pour longtemps dans les pensées européennes du XIXèmeiècle ce que le siècle des Lumières a lui-même tendu à accepter comme une évidence: I'Homme s'inscrirait dans un continUUn'ltemporel partant d'une genèse embryonnaire pour progresser vers un avenir forcément meilleur et surtout asseoir une domination humaine qui tendrait de même vers toujours plus d'humanité, où le terme est alors compris au sens de sagesse et de respect de l'autre. Les deux guerres mondiales ont littéralement fait éclater ce fantasme.

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UNE ÉCRITURE EN RÉSISTANCE

être que celle de la lucidité à l'égard de la faiblesse humaine et celle de la ténacité: il s'agit seulement de "tenir", de survivre malgré l'absurdité et I'horreur2. Henry Bauchau, né en 1913 mais écrivain tardif dont l' œuvre proprement dite émerge au milieu du XXèmesiècle, est singulièrement représentatif d'un travail d'écrivain se situant dans ce mouvement de remise en cause. Opposant et nouant tout à la fois muthos et logos, « écriture d'une aventure» de la modernité littéraire et « aventure d'une écriture »3 de la post-modemité, cet écrivain francophone est l'un de ceux dont le travail relance à nouveaux frais une interrogation sur le monde autant que sur les enjeux de l'écriture. Articulant les deux registres narratifs à la fois, son travail scripturaire n'appartient véritablement ni à l'un ni à l'autre et parvient ainsi à (se) jouer des deux. Ce qui, du même geste, provoque un déplacement de leurs principes constituants, devenus canoniques dans les deux cas. La force du corpus bauchalien réside là, dans le travail des interstices narratifs. Mais c'est sans doute aussi ce qui a pu brouiller la lecture de l' œuvre, empêchant, pour un temps, qu'elle ne soit étudiée à sa juste mesure. En effet, il a fallu laisser le temps faire son œuvre, afin que l'écrivain commence à recevoir une attention accrue et non plus cantonnée à de petits cercles d'estime, comme il l'a lui-même souligné à diverses occasions. Aujourd'hui, il semble possible, par lecture rétroactive, de mieux saisir pourquoi son travail n'a émergé que lentement sur la scène littéraire. D'une part, l'œuvre, qui débute par la poésie mais surtout avec la pièce Gengis Khan puis le récit d'auto-

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Laurence

v AN YPERSELE,

Myriam

W ATTHEE-DELMOTTE,

Paul-Augustin

DEPROOST,

« Héros et héroïsation : approches théoriques », Cahiers électroniques de l'Imaginaire n02, Louvain-la-Neuve, www.e-montaigne.com. p. 27. 3 La formule qui fait la distinction entre ces deux conceptions de l'écriture appartient à Jean Ricardou, dont le propos était d'exhausser la radicale incompatibilité instaurée entre les écrivains «traditionnels» et ceux qu'il classait sous les auspices du «Nouveau Roman ». Depuis les années 80, les positions sont moins tranchées et il est possible de dire qu'Henry Bauchau se rattache avec d'autres, comme Pierre Jean Jouve ou Hélène Cixous par exemple, à une nébuleuse d'écrivains capables d'écrire « l'aventure de l'écriture d'une aventure ». Pour plus de détails, voir Jean RICARDOU, Problèmes du nouveau roman, Paris, Seuil, « Tel Quel », 1967 ; Pour une théorie du nouveau roman, Paris, Seuil, «Tel Quel », 1971 ; Le Nouveau Roman, Paris, Seuil, «Écrivains de toujours », 1973, rééd. « Points-Essais », 1990.

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fiction La Déchirure, ne correspond pas aux « critères» novateurs qui commencent à se faire j our au sortir de la Seconde Guerre mondiale et qui contribuent à mettre sur le devant de la scène littéraire des « groupes »4 comme ceux du Nouveau Roman et de l'Oulipo (pour ne citer que les deux plus marquants des années 45-80) ; d'autre part, elle cultive une voix différente des romans traditionnels à visée téléologique, elle n'est donc pas davantage reconnue par le cénacle des romanciers plus conventionnels. Pour suivre, en la déplaçant, la métaphore du tissage textuel, employée par Myriam Watthee-Delmotte, à propos de l'œuvre d'Henry Bauchau5, on peut affirmer que ses ouvrages se construisent sur les intrications entre fils de chaîne d'un récit qui se veut conteur, au sens habituel du terme, et fils de trame d'un phrasé déconstructeur qui, subrepticement mais résolument, ménage des discontinuités textuelles à caractère disruptif et provoque ainsi des aberrations narratives vis-à-vis de la chaîne du récit. L'alliance ainsi nouée, entre récits conteurs, parfois à caractère épique6, et enjeux scripturaires relevant d'une voix aux accents post-modemes7, rappelle à sa façon la pensée du métissage,
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Il est important de cerner ce terme de guillemets, car si la critique s'est longtemps complu à parler de « groupe », en fait dans le cas du Nouveau Roman, aucun écrivain concerné par cette étiquette ne s'y est véritablement senti attaché (l'appellation est même récusée depuis une quinzaine d ' année), de même que, pour les deux mouvements cette fois, la catégorisation en «groupe» ou «école» a toujours été à géométrie variable et donc sans ancrage définitionnel stable. 5 Myriam WATTHEE-DELMOTTE: «Henry Bauchau, qui dit être devenu écrivain "par

espérance", tisse une œuvre dont les fils de chaine sont les épreuves rencontrées, mais les fils de trame, son élan de confiance toujours maintenu dans I'humain [...] », in Parcours d'Henry Bauchau, Paris, L'Harmattan, «Espaces littéraires », 2001, p. 10, guille-mets dans le texte. 6 Se rattachent au genre épique pour leur caractère guerrier explicite, mais pour partie seulement, la pièce de théâtre Gengis Khan, Paris, Mermod, 1960, rééd. in Théâtre complet, Arles, Actes Sud-Papiers, 2001; les romans Le Régiment noir, Paris, Gallimard, 1972, éd. revue et corrigée Arles, Actes Sud, «Babel », 2001 et d'une façon autre Antigone, Arles, Actes Sud, 1997, rééd. «Babel », 1999. Le premier chapitre de cet essai analyse en quoi ces œuvres sont cependant tenues à distance de la notion d'épique en son sens strict. 7 Postmoderne est à entendre au sens de Jean-François Lyotard : « En simplifiant à l'extrême, on tient pour "postmoderne" l'incrédulité à l'égard des métarécits. Celle-ci est sans doute un effet du progrès des sciences; mais ce progrès à son tour la suppose. À la désuétude du dispositif métanarratif de légitimation correspond notamment la crise de la philosophie métaphysique et celle de l'institution universitaire qui dépendait d'el-

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où des éléments hétérogènes mis en rapport ouvrent sur des interrelations + n à l'infini. Pour reprendre la définition de François Laplantine et Alexis Nouss, le métissage, sorti des carcans de la pensée binaire, ouvre la réflexion au multiple mais aussi, d'une certaine façon, à la question de la «bâtardise» : [Le métissage] n'existe que dans l'extériorité et l'altérité, c'est-àdire autrement, jamais à l'état pur, intact et équivalent à ce qu'il était autrefois. [Il est] identité et altérité entremêlées, y compris avec ce qui refuse le mélange et cherche à démêler [...]. Il est le sens et le non-sens entrelacés 8. Le métis qui n'existe «j amais à l'état pur » se rapproche du bâtard9 du fait que l'un comme l'autre sont issus d'une origine impure, dont la lignée ne s'inscrit pas dans le sillon d'une continuité sans mélange des milieux auxquels ils se rattachent de façon accidentelle voire, davantage, équivoque. Chacun à sa façon, selon des perspectives proches, bouleverse l'ordre des choses et celui du monde dans lequel il vient perturber les hiérarchies sociales et les généalogies dans lesquelles il ne parvient jamais à trouver une place adéquate. Or, c'est d'une hybridité semblable que peut se prévaloir l'écriture bauchalienne, indissociablement dans les formes de l'énonciation et l'imaginaire qu'elles mettent au jour. Pour ce qui est du contenu narratif, il faut remarquer que tous les personnages importants chez Henry Bauchau peuvent se rapporter à l'idée du «renégat parfait qui boule-

le [...] », in Jean-François LVOTARD, La Condition postmoderne, Paris, Minuit, «Critique », 1979, pp. 7-8, guillemets dans le texte. 8 François LAPLANTINE et Alexis Nauss, Le Métissage, Paris, Flammarion, «Dominos », 1997, p. 82. Voir aussi Métissages - De Arcimboldo à Zombi (François LAPLANTINE et Alexis Nauss dir.), Paris, Pauvert, 2001.
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Dans son essai Roman des origines et origines du roman, Marthe Robert s'intéresse

de près à la figure du « Bâtard» par opposition à celle de « l'Enfant trouvé» qui sont, selon elle, les deux principes, ressortissants de l'inconscient de l'écrivain, régisseurs de la création littéraire. L'essayiste travaille sur l'inconscient créateur des auteurs dont elle étudie les registres narratifs à l'aune de la distinction qu'elle opère. Mon propos ne participe pas du même point de vue, cependant les notions de « Bâtard» et d'« Enfant trouvé» peuvent éclairer d'un certain jour les analyses qui suivent selon l'axe du métissage. Cf. Marthe ROBERT,Roman des origines et origines du roman, Paris, Grasset, 1972, rééd. Gallimard, « Tel », 1977.

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verse le monde» 10, cependant, a contrario des dispositions que leur prête Marthe Robert, ces personnages ne cherchent pas à devenir des « inspirateur[s] », des «maître[s] » et encore moins des «idole[s] »11. Travaillant à s'enfoncer toujours davantage en eux et à cerner ce qui vient des profondeurs, ils tentent plutôt de s'extraire des pulsions de démesure et d'éclatante grandeur. Ceux qui en restent à ce plan sont immanquablement voués à l'échec: Gengis Khan le premier, mais il est rejoint par Polynice et Étéocle dont la lutte fratricide dévoile leur attachement aux prérogatives royales qui les caractérisent de façon innée, alors qu'ils cherchent à se parer des signes extérieurs de cette majesté comme si ces derniers devenaient pour eux plus qualifiants que leur hérédité. Dans cette perspective, j'ai tenté ici, à travers une analyse du geste scriptural propre à Henry Bauchau, de mettre en lumière comment s'instaure l'esprit de révolte des personnages et comment s'élabore au niveau narratif leur devenir« a-généalogique »12. Ces partis pris d'écriture impliquent que les protagonistes, en prise sur leur temps, se trouvent non moins mis à distance de la notion de «héros» que ceux des œuvres dites post-modernes, au sens où l'entend Jean-François Lyotard : «La fonction narrative perd ses foncteurs, le grand héros, les grands périls, les grands périples et le grand but» 13. En d'autres termes si les personnages bauchaliens répondent à la définition du «héros» en tant que protagonistes principaux des récits qui leur donnent voix, ils s'inscrivent dans le même temps sous les auspices de la perte des « foncteurs » de la « fonction narrative ». Dès lors, «l'incrédulité» qui fonde leur émergence par l'écriture entraîne ces derniers vers ce que Maurice Blanchot appelle « la fin du héros ». Publié en 1969 dans L'Entretien infini, l'article du critique sur le sujet met en lumière qu'aucun des personnages mis en scène par Henry Bauchau ne peut se rapporter à la position héroïque traditionnelle. Même Œdipe, pour prendre l'exemple d'une figure pourtant séculaire et dont la narration est tenue de nous acheminer vers sa fin inéluctable, se métamorphose sous la prose de l'écrivain pour laisser place à un être bi-

Ibid., p. 238. Il Ibidem, pour les trois termes. 12Je m'attarde plus particulièrement du temps )}. 13Jean-François

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sur cette question dans le chapitre « Les déchirures op. cit., p. 8, je souligne.

LYOTARD,La Condition postmoderne,

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front qui ne peut plus s'en tenir à ce que la tragédie antique nous en a transmis. Dans l'ouvrage que lui consacre l'écrivain, si Œdipe semble répondre, dans un premier temps, à la définition que donne Blanchot, il s'en éloigne au fil du récit toujours davantage: Le héros combat et conquiert. Cette virilité conquérante, d'où vient-elle? De lui-même. Mais lui-même, d'où vient-il? Voilà le début de ses difficultés. Il a un nom qui lui est propre, qu'il s'est même souvent approprié - un surnom, comme on dit un surmoi. TIa un nom, il est un nom. Mais s'il a un nom, il a une généalogie ; l'ascendant qu'il exerce et qu'il doit à ses hauts faits est en même temps le signe de son ascendance, cela qu'il doit à son origine et qui le fait venir naturellement de haut.14 Si l'origine est d'importance pour la figure héroïque, puisque c'est en revendiquant son ascendance divine qu'il peut être reconnu en tant que héros à part entière, pour ce qui concerne les récits post-modernes, en revanche, détachés d'une vision transcendantale des «êtres de papiers» (selon le mot de Paul Valéry), comme c'est le cas chez Henry Bauchau, c'est sur le versant d'une forme d'illégitimité «bâtarde» intrinsèque qu'ils doivent se construire. Ce que fait Œdipe, lorsque, entamant un nouveau départ sous la plume de l'écrivain, il s'engage sur la voie d'un re-commencement, d'une naissance nouvelle. Au cours des deux parties qui constituent ce livre, le propos est de s'attacher à ces mouvements et d'en mettre au jour les enjeux, articulés au principe qui sous-tend l'écriture s'Henry Bauchau: le combat, la résistance. TIs'agira d'analyser en quoi les textes, plus particulièrement ceux jouant à l'interface entre la fiction et 1'Histoire15, déterritorialisent littéralement ce dernier concept pour confier la narration aux coordonnées d'un u-topos, c'est-à-dire un hors lieu et un hors temps, afin de faire advenir le récit à une dimension paradoxale de l'écriture.

14Maurice BLANCHOT, La Fin du héros », in L'Entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, « p.541. 15 Par commodité, le terme Histoire (avec majuscule) est employé tout au long de cette étude au sens historiciste, tandis que sans majuscule, il s'agit du terme narratologique faisant référence aux événements contés dans la fiction.

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Un élément décisif emporte l'esprit apparemment contradictoire et dichotomique de ces notions: Henry Bauchau a toujours été attentif aux pensées extrême-orientales qui ne connaissent pas, ou du moins pas dans les mêmes dimensions, les réifications dialectiques propres aux

conditionnements intellectuels occidentaux16. Dès lors, imprégné des
notions du Dao et du yin-yang symbolisés par le motif pictural noir et blanc du Dai Ghi Du, l'écrivain a pu laisser émerger des personnages, empreints d'attributs antagonistes en apparence, mais pourtant fortement unis par une problématique: résister par tous les moyens aux injustices dont ils sont l'objet et qui se reflètent dans celles subies par d'autres. À partir de quoi, l'écriture fondée sur ce principe narratif enrichit les protagonistes des différents métissages qui les composent et leur confère un supplément d'existence pour le lecteur pris aux rets du jeu narratif ainsi tramé. Il a semblé important d'observer le déploiement de diverses questions appartenant à la sphère de la résistance et aux déclinaisons que la notion offre dans l'imaginaire des textes bauchaliens. Ainsi, une fois abordée la question de la violence de l'écriture et du sublime dans la première partie, les thèmes majeurs et récurrents de l'œuvre sont développés dans la seconde partie. Ainsi la notion de traîtrise, plus apparente dans le registre théâtral, dans ses liens ambigus à la résistance (la notion de traîtrise est aussi poreuse que celle du «Bâtard» et entraîne la possibilité que l'acte de trahison ne se situe pas forcément là où on l'attendrait) ; ou l'acte de résistance d'Antigone et la «poétique du non» que celui-ci permet d'élaborer dans l'ensemble du corpus; mais encore la valeur symbolique des flots résistants à la dureté de la pierre, fondamentale dans l'énergétique scripturaire d'Henry Bauchau, que cette valeur prenne corps du côté des résistants ou de ce contre quoi il faut résister; et enfin, la figure paradoxale, parce que toujours à double facette, de la symbolique animale interrogeant I'humanité de qui s'y affronte. Pour conclure, la notion de « pouvoir de la parole» sera explorée dans ses interactions avec le pouvoir de la fiction, les deux se relançant l'une l'autre à travers les torsions qu'elles imposent à la langue dont elles usent dans leur faire créateur. En effet,
16Voir à ce sujet notre étude Les Imaginaires métisses - Passages d'Extrême-Orient et d'Occident chez Henry Bauchau et Marguerite Duras, Paris, L'Harmattan, «Structures et Pouvoirs des Imaginaires », 2004.