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Inconcevables destins

De
442 pages
François de Fabiol, auteur de Rêves de poèmes et de L'Ombre du beursault, nous offre ici son second roman. Une histoire dans laquelle tout lendemain est incertain, même l'impensable est possible. L'enchaînement des évènements est un incontournable couperet, ou bien une bonne fortune imposée aux hommes. Jean, médecin confronté à ses relations, cherche dans son passé amoureux les explications à la brutalité du présent...
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François de Fabiol
Tout lendemain est incertain, même l’impensable est possible…
L’enchaînement des événements est un incontournable
couperet, ou bien une bonne fortune imposée aux hommes. Inconcevables destins
Alors nos « Inconcevables destins » sont-ils le fruit du hasard
des rencontres ? Celles qui nous feront vraiment vivre ? Celles
Romanqui nous pousseront à la mort ?
Jean, médecin confronté à ses relations, cherche dans son
passé amoureux les explications à la brutalité du présent.
François de Fabiol est un médecin interniste, un scientifi que
expérimenté par 50 ans de vie hospitalière, un philosophe
ouvert à l’inconscient, à la poésie. Son essence cathare
s’épanouit dans le soufi sme et le cheminement zen.
Illustration de couverture : Gilles Grimoin
Les impliquésISBN : 978-2-343-04250-3
Éditeur22,40 €
François de Fabiol
Inconcevables destins
Les impliqués
É di teu rLes impliqués Éditeur
Structure éditoriale récente et dynamique fondée par les
éditions L’Harmattan, cette maison a pour ambition de
proposer au public des ouvrages de tous horizons,
essentiellement dans les domaines des sciences humaines et
de la création littéraire. Inconcevables destins© Les impliqués Éditeur, 2014
21 bis, rue des écoles, 75005 Paris
www.lesimpliques.fr
contact@lesimpliques.fr
ISBN : 978-2-343-04250-3
EAN : 9782343042503 François de Fabiol
Inconcevables destins
*
Roman
Les impliqués Éditeur Du même auteur
2013 Poésie : Rêves de poèmes
( Prix Lutèce 2014 )
2013 roman : L’ombre du beursault
( Prix Lutèce 2014 ) Cela avait continué comme ça.
Un fracas assourdissant venait de faire sursauter Jean Pailloux.
Déstabilisé, la tête relevée, aux aguets il guette la suite tout en palpant
l’abdomen de son client. Venant du boulevard une clameur horrifiée remplit
soudain son cabinet et le précipite à ouvrir la fenêtre, à scruter
l’environnement. Juste en bas, à vingt mètres, un attroupement s’est formé
sur la chaussée, autour d’un camion. Une collision, semble-t-il. Mais des cris
stridents de plus en plus poignants l’alertent.
– Rhabillez-vous, il faut que je descende.
Après avoir dévalé l’escalier pour porter un éventuel secours, Jean se
dirige vers l’attroupement. Le trottoir est recouvert de débris de verre et
entre les badauds il entrevoit un amoncellement de ferrailles. Des flaques
noirâtres s’étalent sur le sol. Rapidement il découvre qu’un moteur de
camion a enlacé un platane, mais surtout il voit sur le bitume une mare de
sang qui s’étend de plus en plus. Et sous une poutrelle de métal, un corps
d’adulte, féminin qui hoquette. Penché dessus, Jean reconnaît Valérie une
mère de famille qu’il a soignée.
Thorax écrasé, comateuse elle agonise.
À peine touche-t-il sa poitrine que de multiples craquements se font
entendre, toutes les côtes du thorax sont fracturées. Paniqué, il cherche les
deux filles jumelles. Elles sont immobiles sous les roues, quasiment coupées
en deux… Précipitamment Jean va de l’une à l’autre, elles sont mortes !
Incrédule, il renouvelle son examen. C’est bien fini. Inutile, les bras ballants
il contemple en ahuri ce destin. De son côté le conducteur a été projeté au
travers du pare-brise, son crâne s’est ouvert, fracassé contre l’arbre.
Un silence bizarre se cotonne autour du groupe. Des voitures freinent
pour jeter un coup d’œil pervers, embouteillage. La contre-allée est baignée
d’une lumière rousse. Déversée par la muraille de verre fumé d’un gratte-ciel
de La Défense à Courbevoie elle ajoute une connotation démoniaque à ce
tableau. Les vêtements en sont ambrés, aspects d’extraterrestres.
Jean se redresse, plus rien à faire, aucune aide possible.
Le petit groupe est silencieux, une femme pleure, les hommes sont
blafards.
Une sirène de police secours perce au loin, se fait de plus en plus forte.
Prise en charge et place nette vont être faites… Les services d’ordre servent
à cela.
– Circulez, il n’y a plus rien à voir. Allez, Messieurs Dames partez !
Jean s’est fait connaître, à lui de prévenir le mari, ses coordonnées sont
dans les dossiers médicaux. Tâche abominable d’être celui qui annonce au
chef de famille le verdict impitoyable des choses de la vie !
7 Incompréhensible ce coup de faucille, perfide cette sanction d’avoir
existé, d’être là au mauvais endroit au mauvais moment. Rien ne peut rendre
acceptable ce châtiment d’ingénus.
Un chauffard a écrasé dans l’abri d’un arrêt d’autobus une mère et ses
deux enfants assis sur le banc. Tous tués sur le coup, dira le journal télévisé
en dix secondes, puis un autre fait divers prendra la relève du sensationnel
nauséabond. Le matériel sera remis en état avec soin, dans huit jours tout
sera de nouveau fonctionnel. Peut-être quelques écorchures sur le tronc…
Le scandale est que cette tragédie n’affecte pas notre microcosme, n’a
aucune prise sur lui. Diaboliquement il reste inchangé.
Le soir, Robert est cet époux, ce père qui s’est effondré contre la poitrine
du médecin.
– Valérie m’avait dit qu’elles prendraient l’autobus. Sa voiture ne
démarrait pas : j’avais laissé les phares allumés hier !
Les murs du cabinet sont toujours blancs, leurs gravures sont impassibles,
rien n’a changé et pourtant cet homme ne fait plus partie de cette planète.
Ensuite plus rien n’est sorti de lui, le vide ne peut être prononcé. Ses larmes
livides n’enlèvent pas la douleur. Que lui dire sur cette atrocité ? Impuissant
à soulager cet homme, Jean l’a pris dans ses bras pour qu’il sanglote protégé
par l’empathie professionnelle médicale, et c’est entouré de la solidarité
humaine de tous qu’il est parti avec son beau-frère. Ce foudroyé de la vie se
sent responsable. Rançonné par cette disparition arbitraire, son horizon vient
de lui être arraché. Comment faire digérer ce coup du sort, franchir le
gouffre de cette destruction épouvantable ?
En embrumant par quelques drogues ses fonctions cérébrales, Dionysos
l’avait compris…
-Vous me téléphonerez tous les jours à midi, est l’injonction de Jean.
L’impensable a eu lieu, l’ordinaire si lisse a été dévié. En grippant le
déroulement habituel de la machinerie journalière, un oubli, une manœuvre,
une négligence ont ouvert la porte à une sanction terrible. La brutalité du réel
secoue nos édifices, impressionne toujours nos convictions. Ne
sommesnous que cela, des objets à souffrir ? De simples sujets exposés à n’importe
quelle catastrophe ?
Probable ! Qui s’inquiète quand un talon écrase sans les voir quelques
fourmis tout à leurs occupations innocentes ? Où est ce géant dont la
chaussure peut laminer les hommes ?
La perte brutale d’un être aimé est une fission dévastatrice de l’âme. Pour
Robert cette élimination sans retour a tranché ses amarres, à la dérive il est.
Un brouhaha venant de l’escalier tire Jean de ses amères constatations et
l’amène sur le palier. Des habitants de l’immeuble soulagent leurs peurs en
vociférant leurs angoisses dont le bruit remonte par la cage de l’ascenseur.
8 Leurs mondes quotidiens coexistent donc avec un éventuel impensable et
dangereux. Précipitées dans l’espace infini des possibles, leurs imaginaires
ont viré au lugubre. Peut-il y avoir un repos tranquille après ce qui est
arrivé ? Le malheur n’est pas que pour les autres…
Marlène, la voisine la plus proche, apporte sa conclusion :
– Comment peut-on vivre avec un tel inconnu devant soi ? Les camions
devraient être interdits en ville !
Toute la maisonnée lui donne raison et y va de sa larme.
Puis, rentrés dans les appartements, regroupant la famille ces alarmés se
recroquevillent appesantis.
Le destin peut accabler la solitude, alors pour certains l’appétit est coupé
ce soir, pour d’autres une fringale compulsive compense cette extraordinaire
incertitude.
Ces pertes terribles ne sont à souhaiter à personne. Tout le monde est à la
merci d’être tronqué un jour ou de subir une désillusion pathétique.
La disparition brutale de Valérie évoque à Jean celle de l’être aimé, de sa
Julia quand leur relation avait été rompue. Personnellement il avait
cruellement souffert de cette dislocation après avoir connu une fusion dans
un arc-en-ciel fait d’amour, de paix, de beauté, de joie… Comment occulter
ensuite cette lumière sublime ?
Jean Pailloux est médecin. Pendant un demi-siècle d’activités
hospitalières il a prêté l’oreille pour libérer le monde et tenté de mêler les
branches de l’arbre de vie à celui de la connaissance. Rendu plus fort il s’est
tourné vers l’Autre, pour le connaître. Pas pour le dévorer mais pour
l’accompagner dans sa différence. Par des milliers de paroles sa verve l’a
délié de lui. Le silence et le sourire lui ont dit qu’il était arrivé.
Depuis le début, tout évolue, le monde et nous tous. Les évènements ?
Jean les perçoit à sa manière et la fréquentation de ses patients ne lui montre
qu’une frange particulière de l’humanité.
Alors, prudence.
Évelyne, la secrétaire du cabinet s’en va. Elle aussi est sous le choc de
l’accident. Son veuvage est récent.
– Une mort si violente est un choc dont on ne se remet pas. Cette
secousse ne passe pas avec le temps. On en devient mécréant !
Qui n’a pas besoin de se libérer ? Raconter rend plus vivant, et ce que
l’on avoue dévoile une conception personnelle des choses, pas le vrai…
Mais cela fait du bien et décompresse la tension émotionnelle, aussi Jean
approuve, la laisse à sa conclusion. Pour sa part la suite logique des nombres
le rassure, cet infini évoque un ultérieur. En scientifique il s’accroche à la
chronologie des phénomènes, il rationalise la logique des causes et de leurs
effets. De ceux qui sont majeurs. Pas plus.
9 Les études ont fait de lui un savant limité à son époque, pas un
conducteur d’âmes. Chacun doit se trouver à la fois ailleurs et en soi. Et puis,
qui s’intéresse à qui ?
La sonnerie du téléphone enlève Jean de ses réflexions ambitieuses.
– Salut !
Cet appel n’est pas professionnel, son oreille vérifie aussitôt l’intonation
d’une demande, sans la reconnaître.
– Crois-tu qu’on va enfin obtenir le mariage pour tous ?
Sur tous les fronts nous exerçons des pressions, nous exigeons surtout les
promesses électorales ! Des gêneurs bloquent les députés incertains, rien
n’est encore décidé, déverse Monique.
À son habitude, sans dire bonjour ni demander si elle dérange, elle
impose sa masse, son bagout.
Une éternité qu’elle ne s’était manifestée ! Agacé, Jean lui répond :
– Le « pacs » n’était-il pas suffisant ? Depuis 1995 il facilite la vie de
beaucoup !
– Jean, je ne te sens pas bien concerné. Nous voulons une cérémonie
officielle reconnaissant tout couple désirant se marier. Quel que soit
l’accouplement des sexes, le mariage doit être accessible à tous. Ce sera un
pied de nez à tous ceux qui nous ont rejetés jusqu’ici ! Et puis, pour les
enfants, en cas de dislocation, les parents auront des droits de visite.
Cet aspect avait échappé à Jean.
Juridiquement cette union sous-tendrait évidemment un éventuel divorce,
donc partage des enfants.
Éternellement sous pression, Monique parle, parle, et leur seule zone
d’échange est le téléphone. Volubile à l’excès, son monologue ne permet pas
d’intervenir. Mais ils sont assez intimes pour se raconter leurs petits soucis,
pour se dire directement ce qu’ils pensent, peut-être parce qu’ils ne se voient
pas…
Leurs bilans affectifs ne sont pas fameux, alors ils s’entraident
épisodiquement. Elle lui avait raconté son divorce, sa préférence dorénavant
pour les femmes… Elle aussi avait dû se taire longtemps. Le plus simple
avec Monique est de la laisser dire, et conclure ! Dans sa logorrhée tout peut
survenir, elle a réponse à tout.
Jean réfléchit avant de polémiquer. Elle prend cela pour un accord.
Rassurée, elle veut conclure :
– Ton fils Arnaud a dû se remettre de sa peine de cœur, à son âge qu’il
regarde ailleurs ! À bientôt.
Voilà, c’est Monique. Jean la connaît depuis si longtemps qu’elle n’hésite
pas à être abrupte avec lui. Elle compte sur sa placidité et son recul sur les
contradictions. Depuis un demi-siècle ils se fréquentent !
10 Étudiant carabin, avec la foi de libérer l’individu incarcéré dans les
pathologies, de ne pas lui faire perdre une chance, Jean avait été motivé.
Somaticien, se voulant scientifique, il était néanmoins ouvert aux méandres
de l’inconscient.
Sa jeunesse militait pour la justice et devant l’indécence des femmes
prisonnières de leur fécondité, il s’était engagé très tôt au Planning Familial
où il avait connu Monique, une psychologue de son âge dont le dynamisme
rejoignait le sien.
Des corridas de vanités minaient déjà cette association militante où
participaient des femmes, des hommes, des médecins et des non-médecins.
Cette pluralité était une bonne chose, puisque le contrôle des naissances
concernait tout le monde. Mais des affrontements houleux survinrent, des
préséances déclenchèrent l’éclatement de ce groupe au début des années
1970. Le combat de la contraception et de l’avortement était gagné.
La maîtrise de la fertilité et la libre disposition du corps s’associaient à la
liberté d’expression dans les médias. Le port du pantalon pour toutes les
femmes se généralisait et le compte bancaire pouvait être ouvert au seul nom
de l’épouse.
Pour les gens du terrain les disputes au Planning Familial paraissaient des
querelles de clocher, de Marie-Chantal nanties. L’axe principal ‘il est interdit
d’interdire’ rendait tout possible à dire, et là, Monique excellait.
Période troublée où la recette du bonheur était encore d’avoir sa femme
au foyer, fée du logis que l’on maintenait soigneusement inculte. De rares
garçonnes luttaient pour une égalité des chances. L’émancipation féminine
ne déchargeait pas les épouses de la fécondité et du passage traumatisant de
l’accouchement. Mettre au monde un enfant sans douleur n’était l’apogée
que de quelques équipes de partisans engagés.
Que de murs ont été renversés !
Monique le rappelle :
– Jean, je viens de croiser Max, le sexologue, tu t’en souviens ? Quand tu
étais Jean-le-Jeune, tu t’étais orienté vers la sexologie parce que des données
précises, scientifiques, arrivaient des États-Unis. Tout était à faire dans ce
domaine. Le féminisme et la jouissance exigée bouleversaient les nouveaux
rapports amoureux, ils n’avaient plus de barrière depuis l’existence de la
contraception.
Jean reste coi.
– Il se souvient d’un Pailloux et de sa lecture du Rapport Kinsley !
Une onde de jeunesse ragaillardit l’ambiance.
– Effectivement ce document dépénalisait les activités sexuelles, bien que
brouillant la frontière entre militantisme et science. Une école de diffusions
était née.
11 Que tout cela est loin, et paraît dépassé par les pratiques actuelles !
À l’époque, ils avaient été dans la quasi-ignorance des cycles menstruels,
dans la hantise d’une grossesse. En plus, ils avaient trop vu de ces
adolescentes mortes d’avortements clandestins, de ces femmes désespérées
et de ces médecins compatissant rejetés par la société.
Effectivement Jean en avait été profondément marqué de toutes ces
misères et hypocrisies, dans la chair de son âme il avait conservé ces voix du
passé qui l’incitaient à poursuivre son action.
– Jean, te souviens-tu que la Sexologie n’était pas apprise à la faculté ?
Chacun se renseignait limité par son obscurantisme et brassait ce mélange
d’anatomie, de biologie, d’hormones, de comportements et de cultures.
– Oui ! La physiologie et l’origine de la jouissance étaient ignorées. Enfin
elles allaient être explorées !
De son côté, Monique marmonne en aparté :
– Mais les vœux, les interdits, les désirs n’étaient pas la vérité.
Sans y prêter garde, il poursuit :
– Pour le médecin, le plus important est de comprendre le mécanisme et
les réactions du corps, pour libérer de la peur de l’inconnu, cette base
essentielle de l’humanité.
– Jean, te souviens-tu ? Éberlués, nous découvrions les variances
sexuelles, leurs optiques différentes.
– Oui ! Quel privilège avait été cette joie de diffuser ces
informations vitales !
De son côté, Monique s’était lancée dans le Mouvement de Libération de
la Femme dont l’intransigeance paraissait souvent exagérée. Mais ils étaient
restés en relation proche, jusqu’à ce qu’une autre Monique, Wittig, affirmât
que les lesbiennes n’étaient pas des femmes puisque la femme n’existe que
par rapport à l’homme…
Combien ces combats d’avant-garde sont périmés !
Le sang de Jean sourit dans ses veines, son cœur en est joyeux mais reste
prudent : cette copine a le don de désarçonner son cerveau.
Tout compte fait, c’était du bon temps !
12Le lendemain
de l’accident, Robert attendait assis sur le paillasson du cabinet,
insomniaque il se culpabilise :
– Si je n’avais pas laissé les phares allumés, elles seraient vivantes !
Que lui répondre ?
Une heure après, avec l’adresse d’un soutien psychologique il est parti,
mais à tous il raconte son forfait, pour se persuader de son crime, pour se
faire honnir, pour se punir un peu plus. Toute épreuve est un défi, une
invention de l’existence.
Quand Jean descendit, au pied de l’immeuble Marlène était en grand
conciliabule avec le gardien.
Révoltée, elle les harangue tous deux :
– Invraisemblable ! Dans un monde qui se targue de sécurité et
d'exactitude, un insurmontable concours de circonstances a dévasté une
famille.
Le gardien s’adresse à Jean, lui demande son avis :
– C’est incompréhensible et pas croyable ! Tous les quatre tués nets !
Comment une petite bêtise, un dérangement banal peut démarrer une
catastrophe ?
Il pense à sa responsabilité sur les tuyauteries et circuits électriques de
l’immeuble, à la légèreté de sa surveillance. Cet enchaînement diabolique a
interpellé tous ceux qui construisent un foyer et les témoins de cet affolant
drame en sont laminés.
Jean se concentre. Est-ce suffisant de hausser les épaules et de leur
dire toute futilité peut dégénérer et ses conséquences fournir l’inéluctable ?
Nous avançons tous primesautiers et mal voyants sur la crête de
l’existence, en funambules d’un fil invisible nous pouvons verser plus
facilement dans la nuit que vers la lumière. L’homme est prisonnier d’un mal
encore plus grave, ce défi à la raison quand il supprime la pensée.
Acculé, le médecin reste muet, il les laisse papoter.
Serait-ce utile de leur évoquer la finitude, ce terminus chrono biologique
définitif avec cette mort sans appel ? Possible à chaque instant elle suffirait
aux calamités des hommes, mais ceux-ci ont créé un mal humain ingénieux
de diversité, cette vanité dont la perversion est incroyable quand il s’agit de
totalitarisme, de fascisme, d’intégrisme ; ces égoïsmes dont ils ne peuvent
sortir qu’au prix de guerres fratricides.
Et cela existe plus ou moins dans tous les quartiers !
Alors Jean a envie d’émettre un discours protecteur tirant la morale de ce
drame.
– Protégeons-nous tous des catastrophes à notre portée, évitons nos
mesquineries, la bêtise, la calomnie, et contrôlons ces désirs malsains qui
peuvent nous amener au meurtre en paroles et à l’anéantissement physique.
13 Le bonheur n’est que dans l’instant, tellement il est fugace, transitoire.
N’oublions pas que comme Robert, nous sommes tous sans exception
embarqués dans des aventures anecdotiques qui font notre destin !
Jean n’avait pas fini sa phrase que le gardien fermait la porte de sa loge et
sans dire au revoir Marlène remontait déjà lestement l’escalier. Ce n’est pas
cela qu’ils voulaient entendre. La vie souterraine de l’inconscient dirige nos
pas, commande nos actes et elle n’est pas immaculée.
Croire le lait désespérément blanc est un enfantillage. La nuit, cette
immaculée est noire et à chacun d’inventer pour découvrir le fond de cette
hypocrite noirceur.
Toutes proportions gardées, ce malheur de la perte de l’être aimé ramène
Jean aux affres qu’il avait connu jadis dans une séparation calculée. Le choix
de Julia l’avait fait basculer dans le versant obscur de la trajectoire de vie.
Avec les décennies sa douleur s’était dissipée…
Le travail raccourcit vite la journée, impalpables et indifférentes les
heures défilent.
Robert est au téléphone, il n’a pas pu dormir. Jean l’écoute pour partager
sa peine, pour l’accompagner dans ce drame. L’augmentation des doses de
somnifères sera la solution, transitoire. Mais après ?
Le soir, ce patient le rappelle tardivement, il veut encore doubler les
doses !
– Attendons demain, voyons comment se passera la nuit.
La tempérance est-elle une solution ?
Au déclin de la soirée, dans la quiétude de l’appartement déserté une
douleur vient de se réactiver. Au fond de Jean une voix féminine le rappelle
tendrement. Perplexe, il explore ses affaires personnelles pour retrouver
Julia.
Avec soin il fouille dans la fosse gobeuse d’un sous-main, et la
découverte d’une enveloppe bleu ciel avait été une commotion brutale.
Négligée, jadis destinée à elle, c’est le seul vestige qu’il ait de cette
femme…
Bien que vide, ce témoignage banal de faits anciens, ce message périmé
est un trait d’union avec Julia.
Une émotion le saisit dès sa vision.
Ce rappel d’une anecdote de sa jeunesse provoque un électrochoc, avec
une explosion soudaine de souvenirs ; retenus depuis des lustres ils lâchent
d’un coup. Le premier mot inscrit, Julia, frappe Jean de son évidence, ce
prénom autrichien à lui seul contient l’éternité.
Ce suppôt du destin conserve une poésie qui lui saute au visage et ce reste
d’un réel ancien en élément matériel est une garantie qui restaure des
échanges avec le passé.
14Cette irruption soudaine dérange l’insouciance et ce ‘’rien du tout’’ avec
son vide enclenche l’histoire.
Lui, l’adulte repu, se sent aussitôt bouillir. Dans son essence intime,
quelque chose redémarre. Un retour aux sources…
Mais de quoi ?
De l’assoupi est secoué, la torpeur d’une mémoire impotente est réveillée.
Une émotion apparaît violemment, à la vitesse d’une flèche elle est cuisante.
Des sentiments se réactivent, au fond de lui une voix féminine l’appelle
tendrement…
Brusquement, après plus d’un tiers de siècle d’oubli, ce fragment de
courrier avait fait sortir des images du passé et le monopolise pour faire la
fête. Julia s’appelait donc cette belle femme blonde venue d’Autriche, sa
rencontre avait été un feu d’artifice de joie et de beauté. Mariée, deux
enfants, une idylle avait tourné court. Un flash de paradis, les après-midi de
quelques mardis d’amour prodigieux !
Cet amour succinct avait été écrasé par le poids lourd des convenances et
sa disparition avait été injuste et atroce. En cela Jean partage la détresse de
tous les déshérités.
Bridé par ces réminiscences Jean laisse le parfum de Julia s’insinuer dans
la pièce.
Cette enveloppe est la guérite intacte de tous leurs instants de bonheur et
ce réel impassible de paperasse inchangée par les années enclenche des
visions. L’imaginaire interprète et fournit des images donnant corps à une
impossible jouissance, jadis. Une senteur languissante et un charme serein
soudain rajeunissent Jean. Une dame blonde nébuleuse lui tend la main…
Et le bureau en change d’époque !
Dépouillée de voix cette damoiselle l’accompagne dans ses réflexions,
s’impose en création familière, présente partout à la fois. L’odeur de sa peau
est indiscernable, le goût de sa langue dans la bouche est absent, les doigts
s’embrouillent à chercher en vain des cheveux blonds.
Attendrissant…
D’autant que Jean sait bien que cette femme est barrée de sa vie, qu’elle
n’a peut-être qu’un mandat nostalgique dans son esprit.
Pourtant une enceinte de vibrations chaleureuses le borde : cette tendre
amie est de retour. La solitude de Jean explique-t-elle le côté émouvant de
cette intrusion ? En songe, il lui parle :
– N’est-ce pas grave d’avoir eu, jadis, le sentiment de perdre ma vie
quand tu es partie ?
Pas de réponse.
– Comment ai-je su vivre avec notre déchirure ?
Inutile d’en reparler aux murs, ils ne savent jamais trop quoi dire. Des
préoccupations intimes n’en finissent pas de tarabuster Jean. Et s’il voulait
rester dans l’obscurité ?
15 Déborder de travail ne laisse pas le loisir de penser, donc facilite de vivre
en paix. Dans l’ambition de rendre service et d’être utile, il avait choisi de
devenir médecin dans cette période où il était Jean, le tout jeune.
Cela fait si longtemps qu’avec Monique il en parlait comme d’un
personnage autre…
Dans ce métier d’intégration dans les coulisses, on constate que trop de
personnages se déguisent en humains pour être quelque chose, pour être une
apparence…
Sinon ils ne sont rien.
Mais dans les pauvres réalités de chacun, n’y a-t-il pas une clé, un fil
pour saisir le sens de leur existence ?
16La vie se maintient.
Robert a retenu les conseils, il ne reste plus seul. Accompagné d’un
collègue de la Mairie il est là, tout en noir. Amaigri, son nez est rouge entre
de larges cernes sous orbitaires.
– C’est bien parce que je vous l’avais promis !
– Où je vis ? Chez mes parents, je ne peux plus retourner dans mon
appartement.
On peut le comprendre. Où aller quand sa place a été évidée de
l’essentiel ?
– Oui je prends vos médicaments, même plus que prévu.
– Le surdosage ne me fait pas peur, il faut que je dorme, le reste
m’importe peu.
– D’accord, je vous rappelle si cela ne va pas.
Le collègue a gardé la tête inclinée, le profil bas, celui des enterrements.
Pas facile pour ceux qui restent.
Et Jean voit repartir cet homme foudroyé. Dans un dénuement au drôle de
goût, il sombre avec cette colère viscérale, cet écœurement, cette
incompréhension qui pénètrent sourdement dans tous les rythmes de son
organisme.
Que peut faire le médecin ? Calmer, soulager et gagner du temps :
heureusement la raison (?) rapatrie rapidement ces hommes et les embrigade.
Savoir perdre pour ne pas se perdre est une bonne défense : nous n’avons pas
d’autre choix pour continuer !
Dorénavant une femme recouvrée attend Jean dans son bureau. Tous les
matins, une enveloppe bleu ciel bien en évidence sur la table lui fait signe.
Les timbres situent l’époque, ils portent une date remontant largement à
plus de vingt ans en arrière. Jean se remémore précisément l’instant où il
avait écrit ce prénom. Il avait chez lui Albert, un de ses malades dont le
bénéfice était de savoir tout faire. Plombier de formation, ayant tout appris
sur le tas, il l’aidait à bricoler dans tous les domaines. Albert avait ses ongles
éternellement bordés de noir et les plis grisâtres de ses phalanges attestaient
d’une activité volontaire sans réserve. Cela prouvait qu’il ne laissait pas ses
mains dans les poches et comme par ailleurs sa langue était bien pendue, ce
personnage avait beaucoup de choses à dire.
Ce jour-là, en tâcheron il était venu avec son grand sourire et le faciès
franc d’un homme du peuple. Débonnaire, il ne dramatisait jamais rien et il
affichait l’ironie tranquille de celui qui sait tout réparer. Bref une tête de
garagiste honnête dont le plaisir est de faire fonctionner la machine.
Dès le premier abord, Jean avait été pétrifié de lui découvrir une
tuméfaction ronde violacée, au-dessus de la lèvre.
Une tumeur de Kaposi !
17 Deux ans auparavant, Jean lui avait conseillé une opération cardiaque,
des transfusions sanguines avaient été nécessaires…
– Oui, oui j’ai cela depuis deux semaines. Alors cette fuite d’eau ?
Dans cette phrase on retrouve Albert. Le geste large, le rire gras, ses
mains toujours en virée n’arrêtent pas…
– Elles sont ma lampe baladeuse, pour voir dans les bas-fonds, dit-il en
souriant. Et avec un air égrillard, il complète :
– C’est comme ma langue, elle va partout ! Rajouta-t-il par deux fois,
avec un œil complice, pour que l’on perçoive bien le raffinement escompté
de cette caresse intime.
Jean avait été atterré et n’entendait plus ces polissonneries. Il fallait qu’il
s’occupe de lui en sachant qu’il n’aurait rien à proposer d’efficace.
– À 55 ans, on ne supporte pas les préservatifs, avait-il dit souvent ce
malade !
Homme actif, son efficacité le présentait comme un chaud lapin et
combien de fois ne lui avait-il pas dit :
– Dès qu’une femme me plaît, je lui fais des avances, et sur cent que
j’aborde ainsi, dix acceptent, cela me suffit.
Les joints du robinet changés, il était parti avec un bilan sanguin à faire et
toute une boîte de capotes avec l’obligation formelle de les utiliser et de
prévenir ses partenaires de cet impératif.
Plusieurs semaines étaient obligatoires à cette époque pour obtenir le
résultat et c’est le médecin qui recevait le résultat, quel qu’il soit. Cela pour
éviter les suicides ayant eu lieu à l’annonce par le laboratoire de cette
contamination à connotations honteuses. Celui d’Albert se révéla positif.
Un positif évolué et massif, là était le problème. Dans sa vie d’homme il
avait une femme officielle, et surtout de multiples maîtresses…
Par la suite, dans l’enquête de santé publique, Jean avait dû louvoyer
entre des épisodes à rebondissements surprenants et les menaces de meurtre
de la part d’anciennes partenaires. Quand il contactait tout ce monde
inconcevable de qui couche avec qui, il devait remonter la filière erratique
des rapports sexuels, et à cette arborisation sans fin proposer d’effectuer un
test sanguin de dépistage. Avec tact et doigté, il ménageait sa demande en la
présentant d’objet d’intérêt purement scientifique, sans pour cela éviter des
refus, des drames quiescents. Il fallait du courage pour s’exposer à la vérité,
pour dominer les susceptibilités, les peurs… et les conjoints. L’épouse
d’Albert était morte trois mois après lui d’un SIDA immérité.
Les moments de la bagatelle insouciante avaient disparu. L’esprit dévié
par toutes ces urgences stressantes, les préoccupations de Jean avaient été
obnubilées par cette prospection destinée à protéger les indemnes.
Ces obligations avaient dû retarder l’envoi des correspondances
amoureuses personnelles. Voilà l’explication du stage de la lettre dans le
sous mains.
18 Et puis paroles ou écrits, ne sont-ils pas inutiles ?
Incapables de traduire les émotions, peuvent-ils oser exprimer les
sentiments ? La musique d’un regard est tellement plus franche, souvent une
divine surprise…
Néanmoins une idée est troublante, ce soir retiré dans l’isolement qui
entoure Jean, par-dessus les années une mélodie est revenue, une douce
émotion émerge constamment de cette enveloppe bleu ciel. Recouvrée, elle
est très bavarde.
D’abord elle refuse de réduire son être à un simple bout de papier. Des
efforts inconscients l’ont conservée et son existence a pris toute sa valeur au
moment où son auteur l’a reconnue. Parce qu’elle est sienne dans le contexte
d’une entrevue cruciale où elle fut le fruit d’une germination personnelle.
La récupérer a réveillé les contours d’une aventure périmée, a ranimé des
tréfonds occultés et maintenant elle rappelle la notion d’un coup de tonnerre.
Symbole de cette jeune femme, cette enveloppe est devenue un entre-deux,
un arriéré de ce qu’ils avaient partagé…La mémoire s’était endormie sur
cette épopée, et dorénavant son œil s’entrouvre chaque jour un peu plus,
attend un signe.
Progressivement une tension étrange, placide, encore somnolente, a mis
l’organisme de Jean en alerte. Un souffle doux s’est levé, hésite à s’engager.
La nuit, et dans son atmosphère moite, des intuitions contradictoires
s’agitent, un monstre obscur se remue, pousse quelques gémissements,
semble-il…
Serait-ce de mauvais présages ?
Alors le cerveau de Jean fonctionne à plein, il n’accepte pas de sa
mémoire de simples rappels, en relents de plats éventés ou de vins
madérisés. Un travail sous-terrain s’effectue, des souvenirs s’en échappent,
desquament et ils laissent un vide qui aussitôt se comble par d’autres
réminiscences. Le plafond de la chambre s’est mué en planétarium. Une
étoile parlant un allemand flamboyant a bloqué sa trajectoire. En apothéose
elle se présente cette souveraine d’un feu d’artifice éphémère. Rapidement
coagulée, son ultime bombe avait laissé un éclairement permanent gracieux
et brillant.
Puis cette lumière devint un trou noir, un invisible impalpable. Jean la
perçoit malgré tout en satellite de ces dernières années.
Quelque chose de caché y demeure et il en prend conscience par le
recueillement qui l’entoure. De quoi se resituer de nouveau aux modalités de
cette tentative de courrier.
Penser à Julia c’est revenir à une triste époque épouvantable !
19 Les patients atteints du SIDA mouraient jeunes dans les bras effrayés de
leurs amis, avec des conseils médicaux trop tardifs. Aucun traitement à
proposer. Accompagner, aider, subir son ignorance…
L’inconcevable comme le prévisible font partie du quotidien.
Dans l’impuissance à agir efficacement, Jean avait été pris au dépourvu
par les maladies les plus diverses que ces martyrs présentaient.
Terrible apprentissage cette infection nouvelle au mécanisme complexe !
Elle sentait le soufre, la souffrance de l’humanité et elle nous avait ramenés
à la médecine démunie du Moyen-Âge.
À la place du sexe fallait-il mettre un panneau Danger de mort et prime à
la fidélité ?
À cette occasion l’homosexualité masculine avait dévoilé sa fréquence,
ses pratiques. Des insoupçonnables reconnaissaient publiquement s’adonner
à cette habitude favorite ; talonnés par le SIDA infection impitoyable, ce fut
leur chant du cygne.
Tout un monde inattendu sortait de l’ombre dans la détresse, avec sa
sensibilité, avec son courage, avec sa dignité. Là, les homosexuels ont gagné
droit de cité, droit au respect.
Ensuite, ensemble nous avons changé les normes telles qu’elles étaient
définies.
Tout cela est très loin.
Le temps a son billot, il décapite les souvenirs, élague les pensées…
Dans la fourmilière chacun poursuit son labeur, comme si rien n’était.
20Des ouvriers réparent l’abri bus.
Une distinction émane de leurs gestes, ou bien est-ce Jean qui leur dédie
les mouvements précis d’une cérémonie funéraires ? Du lugubre étouffe
leurs coups de marteau et ce soir une guérite identique, toute neuve, prendra
la suite… Robert pourra repasser par là et croire qu’il a rêvé !
Mais ce qui est perdu est perdu !
Oui ! Mais pas les sentiments occultés. L’enveloppe bleu ciel a fait
revenir en courant Jean à son escapade avec Julia. Désormais catapultée
brutalement dans ses journées, cette femme ancestrale est présente par
l’intermédiaire de cet emballage devenu un objet acteur. Elle le fait rêver, en
cela elle est une victoire sur le temps. Plusieurs fois Jean s’est sermonné.
Ces turbulences de jeune homme ne sont plus de son âge, son arthrose le
charrie loin de ces exploits. Pourtant quelque chose l’éperonne, un aiguillon
accélère son entrée dans cette cathédrale inachevée, dans ce qui avait été
remisé.
Une évocation insignifiante peut entraîner une surchauffe et faire basculer
dans la vérité d’autrefois.
Quand des évocations donnent des larmes spontanées les masques
tombent, les rôles de comédien sont révélés et à cette occasion notre lucidité
peut être visionnaire.
Jean en est là.
Ce qui n’avait pas été vécu, il l’imagine, le reconstitue à sa manière, lui
qui voulait que les choses soient belles malgré ce monde dur rempli
d’effrois. Avec Julia son cœur s’était mis enfin à battre, sinon à quoi
servirait-il ? Maintenant, la crête des mardis d’amour lui paraît inconcevable,
comment être monté si haut vers la lumière pour avoir choisi de dévaler un
versant sombre et maussade ?
Une surchauffe fait basculer dans la vérité d’autrefois. Des pleurs
dissimulés occasionnent une pluie douce, elle donne naissance à quelques
pages spontanées.
Le feu noir des rêves se dépose sur l’innocence blanche et vierge du
plafond, des réflexions sont si pertinentes que Jean les introduit en écritures
pour enfermer ce bel automne où sa rencontre avec Julia dans un square
s’était intriquée à sa pratique du tir à l’arc, dans un double mouvement
synchrone. Dans ces deux domaines il avait connu le lâcher prise et son éveil
avait été adoubé par un Maître japonais avec le legs d’un anneau de saphir,
confié en guise de reconnaissance.
Ces deux initiations avaient été sublimes, et même si ces entrevues
merveilleuses s’étaient limitées aux après-midi d’une dizaine de mardis,
cette époque est primordiale pour lui. Fébrilement il la retrouve dans les
cahiers de l’instant.
21 La résurgence de ces exploits coïncide au brutal chagrin d’amour que
traverse depuis une semaine son fils Arnaud, 19 ans. Le désarroi de ce
garçon est l’occasion de se replonger dans les louvoiements du rejet, de la
perte. Sous le prétexte de l’aider, Jean continue de noter ses méditations sur
sa propre désillusion passée.
Quelle futilité !
La lumière n’a pas besoin de texte pour rayonner. Socrate, le Christ,
Bouddha n’ont jamais eu besoin d’écrire. Seuls les hommes ont cette avidité
de manuscrits pour appuyer leurs croyances, pour rendre la fiction plus belle
qu’elle pourrait se dérouler !
Pas facile de savoir où est la vérité.
De mettre la sienne en mots indélébiles va-t-il concrétiser le réel d’un
passé tel qu’on l’a ressenti ?
Rien de plus traîtres que les faits !
En médecin Jean le sait, néanmoins il tente cette gageure. Les images
conservées par ses yeux sont peut-être des impostures, pas son texte qui sera
celui d’un sage. Alors il énonce une union de frivolités et de sujets graves, il
dévoile des drames (l’amour transi, la guerre esquivée) avec une
insignifiance d’expressions. La modicité affective de ses mots est une
terrible frustration pour son âme !
Tant pis, sur sa lancée Jean continue d’écrire. Parce qu’il n’y avait pas eu
de valse des adieux ou parce qu’il n’a pas mieux à faire ?
Mais qui a dit que le bonheur serait une existence menée sans histoires ?
Jean ne se sent pas malheureux d’avoir connu Julia, bien au contraire.
Quand il constate autour de lui platitudes, désastres et résignations, il se
sent un favorisé.
Dans ses moments de répit, il est heureux de cette équipée avec cette
femme quand il voit sous ses yeux, sur le papier, ses souvenances devenir
des phrases qui s’élancent en meute de chiens ayant senti une sortie du bois.
Alors, brusquement les décennies tournoient, Jean est emporté par des
remous incontrôlés très entreprenants, ils font virer journellement ses idées
vers ce lointain.
Ce survoltage fait interrompre les autres activités et il aime bien ces arrêts
sur images de son passé… L’émotion en persiste si vive, et l’attendrissement
est si profond, que surpris Jean ne sait s’il doit s’en irriter ou bazarder ce
remue-ménage.
Ne fait-il pas preuve de légèreté, de nombrilisme ?
Qui n’a pas connu une idylle tronquée ?
Et puis ne jouons-nous pas tous une comédie ?
22 Celle de l’apparence, dans le soft, pour une bonne cause, bien sûr !
Pour ne pas faire de vagues, ne pas être dérangeant pour soi et pour les
autres.
Des mensonges par omission, pour le bien commun de la planète des
singes !
Demain est programmable mais des inimaginables peuvent survenir.
Jean en est triste.
Une douloureuse amertume le mord encore, mais son destin n’est qu’une
péripétie quand il pense à Robert dont le vécu est gravissime !
Comment ce veuf va-t-il réagir ?
Quels saccages après ce séisme !
Cet homme est amputé, mutilé et si son intellect reste clair, dans son
cœur règne le chaos. Ses soleils ont disparu, et ce torturé poursuit sa route
dans une lumière tombante, furtive où persistent quelques chatoiements, sans
pouvoir dire jusqu’où iront leurs ombres. La grêle de la solitude et de la
perte va meurtrir ses souvenirs, les déchiqueter en haillons. Le magnifique
est derrière lui. Le malheur ne se partage pas, la douleur reste personnelle.
Chacun en a son échelle, son degré de blessure.
Ensuite, que va-t-il en conserver ?
Jean mesure en fonction de son expérience passée, il se remémore qu’il
avait laissé derrière lui, dos à dos, un amour éperdu et un tir à l’arc
exceptionnel, invraisemblable. Dans le domaine du Kyudo, c’était tout ou
rien : plonger dans la méditation contemplative, se déconnecter, ou bien
abandonner cette mouvance…
Par ailleurs il était censé ne plus revoir Julia. Obligé de renoncer à leur
symbiose, il avait décidé de ne plus tirer à l’arc…
La poignée, le ventre de l’arc, était devenue celui de sa maîtresse.
Stopper le tir à l’arc avait été un exil, la fatalité de perdre cette amante fut
un châtiment. Ce n’était pas un jugement de Dieu, ni des hommes, c’était
une sanction de la vie. Le miracle de la rencontre avait été brisé, par le
blizzard de la dérobade.
Cependant une collusion d’affidés n’aurait pas été suffisante pour tuer
cette inclination absolue : on ne fusille pas son âme.
Réduit à lui-même, éveillé par ces évènements, Jean avait tâtonné son
chemin pour être, et non pas pour avoir. La détermination du choix de sa
bien-aimée était venue du danger couru s’ils étaient restés voisins.
Au loin elle avait déménagé, pour se consacrer à son foyer, à ses enfants,
à son mari.
Peut-on modifier le sort d’Antigone ?
23 La passion a-t-elle la destinée des révolutions ?
Si on l’installe dans ses meubles, elle disparaît dans le train-train des
causeries, et si elle échoue on change les acteurs, et dans sa mouvance on
répète les mêmes erreurs…
Alors que la mort quand elle est passée, plus de dialogues, pas de
tricheries ou de pacte : impossible de bâtir avec elle.
Seule l’écriture donne l’illusion de la pérennité.
Alors Jean griffonne ses sensations dès qu’il le peut.
24 Depuis ces derniers jours,
Jean est perturbé.
La vision d’un Robert effondré a couplé son passé douloureux au présent.
Tous ces drames sont des démolitions qui modifient la marche des hommes
et ils mettent à bas des faces cachées intimes. Une cohue d’aveu bouscule
Jean. Du coup, des rêves il en a à foison.
Chaque matin, allongé sous les couvertures, il ressuscite avec des rêveries
tortueuses dans cette chaleur des bonnes nuits douillettes, celles où on sent
qu’il fait froid dehors et que l’on est à l’abri dans son lit. À demi réveillé, il
rêvasse encore, ne voulant pas aborder la journée.
Des réminiscences anciennes le retiennent dans ce cocon de draps et de
couverture. Dehors, une brume suinte sur les toits, les ombres du demi-jour
lui font retrouver des calques surannés, ceux d’un amour intriqué à la voie de
l’arc et propulsé dans le merveilleux !
Images imprévisibles, elles le surprennent par leur diversité.
Éprises de quelque chose d’inconnu elles sont ouvertes au devenir sous le
signe d’un être nouveau.
Sarah, sa petite amie, lui apporte le petit-déjeuner au lit. Brusquement
elle stoppe :
– Ta pauvre mémoire chafouine encore ?
Mentir à une fille aussi prévoyante serait une goujaterie, aussi Jean lui
susurre avec humour :
– Oui, envahie de tous côtés elle s’enrichit.
Pas de réaction, il formule :
– Malgré moi, je repense à des moments passés.
Seul le balancier de la pendule fait écho, alors il insiste :
– Des fabulations multiples me rendent plus vivant que l’année dernière.
Sarah assise au bord du lit fait les tartines, aime jouer au professeur :
– Tu te précipites à écrire inutile et irréfléchi.
– J’apprends à m’armer contre l’impatience, ce que je souhaite joindre ne
vient pas
– Tu te figures des créatures pleines de vie, là où il n’y a en réalité que du
vide.
Un carillon désuet sonne quelque part, insensible il ne dévie pas le débat.
– Aucune mémoire n’échappe à des tractations discrètes, elle obéit à un
mécanisme d’instincts primaires qui manipulent l’oubli. L’histoire que tu
rédiges est celle qui t’arrange, rien à voir avec le déroulement des
évènements.
25 Silence de Jean. Elle achève :
– Toi, tu dois te défendre et concilier ton choix entre tes obligations
journalières et la persistance de ta masturbation avec tes songes.
Pour se défendre, Jean veut évoquer un devoir de mémoire :
– N’y n’a-t-il pas, à l’abri des vicissitudes, un registre de belles images
qui surnagent à la destinée des forces affectives ? En moi, une écriture
spontanée se déplace sur un pupitre bien haut situé. Peut-être celui des
utopies. M’y soumettre entraîne une sorte de jouissance plus active que toute
autre drogue antalgique !
– C’est bien ce que je te dis, tu t’empoisonnes avec cette manie de
consigner tes états d’âme !
Jean ne veut pas céder à cette intrusion :
– Mais je ne fais que collationner des réminiscences pour aider Arnaud !
– Un gamin de 19 ans se moque du bien et du mal, surtout quand il
plonge entre l’extase ou le tourment.
– Sarah ! Mon équilibre s’établit lorsque je contemple ce qui a été
dépassé !
– Tu ne vois pas ta fébrilité ! Et pourquoi donc tu rédiges autant ?
– Ecrire c’est brouillonner une très longue lettre adressée à tous.
Exclusivement ceux qui vont oser l’ouvrir, et tourner les pages feront de cet
ouvrage un livre, peut-être machinalement.
Sarah pouffe de rire,
– Quelle prétention ! À écrire tes mémoires je sens le plagiat.
– Pour moi c’est la deuxième infusion de ma capsule temporelle, fait
Jean en servant le thé.
Puis pensif il se tait pour avaler sa tasse.
Sarah est clouée dans un aplomb rébarbatif, il la flaire hostile et lui
annonce :
– Avant qu’on ne l’ait consommée, la passion nous consume.
Cette perspective énerve Sarah, elle se retourne contre lui et l’agresse :
– Facile d’agir en rêves, est-ce la timidité qui te fait ici te dérober ?
– Je ne veux pas parler à tort et à travers.
Alors, désagréable elle aborde un thème qui le congestionne, elle le sait :
– Comment peut-on être écrivain sans avoir vécu ?
Pour lui c’est un mystère, à constater ses entraves il doit être déficient, du
coup il ne répond plus.
Furieuse, elle se lève pour lui crier :
– Ecrire te rend absent du monde !
Il balbutie :
– Mais non…
– Ton Jean-le-Jeune, ton héros, il dévore son créateur ! Tu parles plus de
lui que de toi !
26 Elle veut dire d’elle…
Son départ est une retraite pour ne pas aborder une bataille.
Resté seul Jean se précipite à écrire pour se libérer de ses fantasmes, pour
se préserver de ses inhibitions, pour réaliser sur le papier ce qu’il n’a pas su
débattre dans son existence.
Du délire, de l’insolence verront le jour sous sa plume.
Pourquoi pas ?
Cette vie ne tend-elle pas vers l’incohérence ?
Chaque vie est un livre roman, le sien fait partie de lui, il lui est
organique. Incorporé dans ses veines, en symbiose Jean vit avec, alors qu’il
serait un corps étranger pour un autre…
Si bouquin il y avait, serait-il un plaidoyer pour la survie de l’auteur, ou
un clin d’œil au lecteur pour l’embarquer dans son histoire, sous le prétexte
de proposer un ballon d’oxygène égayant la monotonie quotidienne ?
Les assidus, ceux qui iraient jusqu’au bout de cette prose, refléteraient
une autre vraie rencontre, celle d’un inconnu, ce lecteur étranger acceptant
de vivre quelques heures dans le monde de Jean !
Sarah est adjointe du directeur d’un grand hôtel parisien.
Son travail l’immobilise souvent jusqu’à minuit, aussi il lui avait confié
une clef de son appartement. Ainsi elle peut venir se glisser dans son lit sans
bruit, à n’importe quelle heure, avec son tempérament torride. En échange
elle a suspendu la carte magnétique de chez elle à son trousseau. Il n’y va
jamais, mais cette réciprocité l’a rassurée avec son côté égalitaire.
Cette nuit, elle est revenue.
Elle dévisage Jean, le devine.
– Chez toi, il y a du confus, un sentiment a été mis en veilleuse. Après si
longtemps il veut rebattre des ailes ! Tu es comme mes touristes, tu veux
revoir les lieux de ta jeunesse. Du refoulé persiste dans ton cœur et s’étend
comme un filet dans tous tes actes pour t’emprisonner.
Et il y a pire !
Dans les modulations de ta voix il s’entend et paralyse ta vaillance !
Gentiment il veut la rassurer.
– Les ombres ne seront jamais la vie, aucune d’entre elles n’a l’audace de
se faire croire énergique.
Revêche, Sarah n’est pas d’accord :
– Pourtant elles peuvent faire peur, parce qu’elles marquent un style,
rappellent des actions regrettables.
– Soyons modérés. Ces silhouettes définissent seulement un profil, une
attitude.
– Non, au contraire, elles recouvrent des chausse-trappes !
27 – Ne crois-tu pas que tout le monde a une face cachée, une zone
d’ombre ? Elles protègent une existence nouvelle. Sans elles, rien ne pourrait
se développer.
D’avoir raison, Jean a tort.
Acariâtre, Sarah définit son idée première :
– Aucune agence ne pourra t’indiquer de guides dans ta visite du passé !
Sur ce, elle lui a câliné une joue en le griffant, avant de sortir faire des
courses…
Jean refuse de se lever, allongé il est bien.
Son passé représente un cadre irrémédiable, un lieu où règnent des
illusions sans risques. Dans cet univers aux contours mal défini, ses pensées
s’émancipent de plus en plus. Elles imaginent des scènes pleines de fictions,
elles remplissent sa réalité, chaque jour elles deviennent plus vraies que le
réel.
Médecin consultant, il n’a plus à courir de tous côtés. Volontiers il
végète, fatigué d’avoir été le miroir de tous ceux venus le consulter. D’avoir
pris en charge leurs doutes, leurs problèmes, il est fatigué. Engourdi, il
attend comme si la suite ne le concernait pas.
Fainéantise ou nostalgie ?
Désabusé, il ne veut pas savoir et reste dans son élément confortable.
En position de fœtus c’est lui qui commande sa sortie dans ce pays aux
pouvoirs multiples et opposés. Dans sa couche il se retranche, loin de ces
ronciers individuels, de ces autorités légalisées, de ces croyances coercitives,
et de ce monde sexuel dans lequel les hommes et les femmes vivent côte à
côte, dans la même cohue mais pas dans la même finalité.
Les échecs du lit conjugal, les frasques avec un autre s’escriment dans les
mensonges. La violence est dans les deux sexes. Tant pis si l’égoïsme
s’accumule au-dessus des chambres d’enfant et assombrit leurs atmosphères.
Les décennies dissipées à soigner ont amadoué le médecin, policé il a été
obligé de jouer avec l’injustice inacceptable du cancer. On se couche et se
réveille avec elle, chimérique de vouloir lui échapper.
On attend la catastrophe.
Vivre c’est cela.
On oublie trop facilement être enchaîné à cet irrémédiable destin qui ne
demande pas votre avis et ne vous laisse aucun choix. Incarcérés, nous
sommes, dans notre corps, dans nos revendications.
Notre peau est notre carte de visite, et aveuglée par nos vanités notre
cruauté n’a pas de limites ! Tôt ou tard, la mort aplanira les différences,
écrasera nos jérémiades, mettra tout le monde d’accord.
Le vent de l’Histoire ne garde aucune poussière.
Qui y pense ?
28 Alors pourquoi toutes ces simagrées dans une existence aux absolutismes
méprisants ?
Par peur ?
Par absurdité ?
Par barbarie ?
Les trois probablement…
Oublieux sont les hommes, dominés par leurs misères ils bouchent les
yeux et les oreilles du cœur...
Ce soir, une Sarah épanouie chahute Jean en train d’écrire :
– Tu remontes le couloir d’un train qui roule à pleine vitesse dans l’espoir
de revenir à la case départ ! Quel est ton mobile ? À quoi veux-tu avoir
accès ?
Pas de réponse. Alors elle le secoue en le prenant par les épaules et se
moque de lui :
– Tu veux voir de face ce que tu as dans le dos ?
– Je n’invente que ce qui a existé. Tout est sans cesse à recommencer.
Pourquoi ne pas écrire l’Acte manquant ?
– C’est devenu une machine à te démolir, tu ne penses qu’à cela.
Ensuite, pleine d’entrain elle fait hurler les haut-parleurs, en riant elle a
voulu danser.
Sous les yeux de Jean elle ondule son corps comme une liane. Tentatrice,
elle pivote pour faire admirer ses charmes, ses cheveux se déploient, ils sont
le chapiteau de ses formes, de ses appâts qu’elle propose.
Dans le miroir c’est à elle qu’elle vante son corps, montre sa silhouette,
érotise sa poitrine, ses seins qui émergent. Pas un regard pour Jean, déçu il
change de pièce, s’observe dans une glace : un vieilli, un ridé, un Jean ayant
vécu.
En faisant ses tiroirs, une heure auparavant, il a retrouvé un anneau
calfeutré dans du coton. Cet anneau de saphir lui avait été remis il y a plus de
trente ans par le Maître Zen. Seul bijou en sa possession, il ne brille qu’à la
lumière. Délaissé, il fut, parce qu’il ne pouvait le porter qu’au petit doigt…
Non, mensonge, il témoigne de jadis, de l’alliance de l’arc et de Julia,
dans ce qui avait associé la joie et l’amour ! Cette bague est le support d’un
message, la marque d’un niveau atteint au kyudo. Sa matière symbolique a
pérennisé le dialogue du vol des flèches à la cible.
Un Jean méditatif s’assied à sa table. L’histoire se répète-t-elle avec
Arnaud ?
29 Sarah revient de la cuisine, agacée de le voir sur son ordinateur à
pianoter, elle éclate :
– D’un dialogue éphémère avec ton fils, tu es passé maintenant à essayer
de l’instruire avec un livre ! Tu te prends pour Platon ?
Son ton ironique est blessant.
Néanmoins Jean lui propose :
– L’essentiel est dans la leçon. Je ne peux transmettre que ce que j’ai
appris. Mes expériences ont ruginé dans mon âme les caractéristiques de
l’origine : tout est à découvrir en soi.
– Jean, tu vois bien que cette époque s’est réactivée bêtement en toi !
Fait Sarah, en maugréant et en tripotant un arc Zen accroché au mur.
Geste qui irrite Jean qui lui lance vertement :
– Le temps écoulé n’a pas modifié l’émotion qui me prend aux tripes…
Et ce qui s’inscrit dans la durée dépasse l’homme !
– Jean, quand tu es capable de penser une chose avec moi et d’en faire
une autre en même temps, comment apprécier ton attitude ?
– Écoute. Dans le réel du jeu d’arc traditionnel français, le beursault, j’y
rentrais comme je pénètre dans mes livres professionnels, toujours en
curieux et confiant.
Le vol de la flèche, quoi de plus tangible ?
Quoi de plus apte à faire méditer ?
Cette pratique m’a fait découvrir la voie de l’arc, le kyudo japonais, elle
m’a fait abandonner mes critères d’appartenance à un groupe ou à une
communauté. Seul j’étais, sans nom, sans sexe, sans pays et sans religion.
Sarah est toujours moqueuse :
– Il n’y avait plus que toi devant le ciel, jouant avec quelque chose venu
d’ailleurs.
– L’arc n’était qu’une technique favorisant l’émergence de mon essence,
de mon être en tant qu’individu. Pour y parvenir, toute notion de violence
était exclue.
Dubitative, cette petite amie se tait, il en profite pour confirmer ses
propos :
– L’arc est un cercle d’amour. Sans rien chercher, ni supplier, j’avais
trouvé la sérénité. Dans ces conditions une relation passionnée s’était
épanouie dans la joie et la beauté.
– Mais vous n’aviez pas pu aboutir à vivre ensemble ! fait-elle
goguenarde.
Quoi répliquer ?
30 – Quel succès ! Et maintenant je te vois vivre dans l’ombre de ce
beursault amoureux !
Jean se tait.
Il n’ose pas lui raconter que de dépit il avait rangé dans un tiroir l’anneau
de saphir. Ni accessoire de théâtre, ni machinerie latente sa présence reste
une espérance.
Son espace vide l’unit à tous les autres archers et il témoigne de la beauté
sortie de l‘obscurité, de l’amour connu avec Julia, dans la générosité et
l’humilité.
– Crois-tu vraiment que raconter tes frasques sera utile à ton fils ? Ton
projet de t’exhiber dans l’écriture est monstrueux, tu ferais mieux de vivre au
lieu de raconter ! Et puis, ton autofiction est-elle susceptible d’arracher des
parcelles de compréhension sur le chaos du monde ? Vas-tu dévoiler un
autre univers tellement différent du nôtre ?
Sarah défend sa position, elle continue.
– Moi, je te laisse ces attrape-nigauds, je préfère tout de suite me distraire
avec des leurres et des chansons !
Jean essaye de la raisonner :
– Si nous ne cherchons pas la beauté, nous serons avachis, réduits à être
canalisés, dirigés comme des ovins.
Sarah s’agace :
– Tu veux me donner une leçon ? Je sais bien que nous les humains, nous
nous heurtons à des paradoxes, à des interrogations inquiétantes par leurs
non-réponses. Et alors ?
– Notre énergie mal employée fait de nous des ambitieux déçus, des
agressifs aigris.
– Non, au contraire ! Pour être heureux rions de tout ! Renonçons à
l’esprit et la paix n’est pas loin !
Pour le prouver Sarah se met à dansotter.
Là, Jean est vexé et il la provoque :
– Dépossédés d’utopies, prêts à se renier on se contenterait de
s’animaliser au lieu de s’élever.
Sarah chante fort pour le narguer un peu plus. Ses vocalises ne dérident
pas Jean, elle ralentit de sautiller, stoppe et lui assène :
– Ou bien on s’enfonce dans sa besogne, on se tue au travail, on
s’annihile dans une croyance mercantile.
– Au moins on gagne sa nourriture !
Puis Sarah est partie travailler sans l’embrasser.
31 Jean est déçu.
Ces discussions sont stériles, il en a l’habitude et il vaut mieux se taire
sur l’essentiel. Parce que les autres n’entendent pas le silence qui traverse les
mots.
Ce que Jean voudrait leur dire est d’ailleurs, entre musique et poésie.

Quelque chose comme le chant de l’alouette ou le ballet bruissant du
sommet des peupliers secoués par un peu de vent…
Sarah croit subir une injustice, elle réclame la révolte.
Malheureusement la charité, la tendresse ne l’habitent pas, elles
réhabiliteraient leur relation.
Jean réfléchit.
L’homme vise l’équité, mais où en est le distributeur ?
Dans ce monde à l’équilibre précaire, point d’arrimages sûrs.
Le métier de médecin donne la chance de mettre en forme des relations
privilégiées et probablement la voie de l’arc a été la quille du vaisseau de
Jean, l’empêchant de gîter dans les bourrasques de la vie.
Son absence d’ambition lui a donné un statut d’outsider permanent et
dans cette quête inconsciente où nous cherchons tous un absolu sécurisant,
ses sourires rassurent.
Un pincement le taraude, il est désappointé de Sarah.
De s’être exprimé sincèrement, il a reçu une volée de bois vert. Pas de
blessures véritables, mais cela va laisser des traces. Plus qu’un autre, il sait
que le réel a une brutalité indifférente et inéluctable.
Sa fleur est la poésie.
Mais pourquoi est-elle toujours triste ?
Parce qu’elle ne peut rien n’y changer ?
32 Cela suffit de ruminer,
Jean décide de se distraire en Bretagne.
Après avoir confié ses patients à un collègue, il quitte son monde
médical.

Depuis vingt ans son ami Henri l’invite pour « Les Vieilles Coques ».
Finistérien, jamais marin, ce dernier habite Douarnenez et participe à toutes
les activités. Jean l’a connu à Paris lorsque ce Breton était brigadier de
police. Ce grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-dix, au dos légèrement
voûté, se balance imperturbable, d’un pied sur l’autre, manie qu’il a prise
quand il était de faction, dehors.
– Pour se réchauffer, disait-il.
Cette habitude lui était restée.
La première fois il était venu parce qu’il avait mal à une hanche. Lors
d’une arrestation il était tombé dans les escaliers et depuis il boitait. Au bout
de quelques semaines, les radiographies étant normales, le médecin du
travail insistait pour qu’il reprenne ses activités professionnelles et lui, de
son côté, disait ne pas pouvoir.
Passer pour un tire-au-flanc lui était insupportable et il avait été attiré par
la réputation de Jean qui l’avait pris son cas au sérieux. La scintigraphie
osseuse avait révélé une fracture du bassin passée inaperçue. Elle justifiait
tout à fait les dires du patient.
– Vous auriez fait un bon flic, avait-il reconnu.
Pour le flatter ?
Henri ne pouvait pas faire de plus beau compliment. Jean lui avait surtout
rendu sa dignité et en bon Breton il était devenu un ami inconditionnel.
Par la suite, plusieurs petites peccadilles avaient dressé des liens entre
eux. Une agression, avec des séquelles l’avait ramené consulter. Les faire
résulter de cet accident lui avait valu une pension. Une autre fois, des taches
rouges dans les paumes et autour du cou l’irritaient depuis plusieurs
semaines.
Elles évoquaient une réaction allergique. Traité sans succès par plusieurs
collègues, il était venu demander conseil. Sur la seule inspection, Jean avait
soupçonné une syphilis secondaire. Ébahi de cette hypothèse il se laissa
vérifier sa sérologie : positive !
Rien d’autre…
En 48 heures il fut guéri avec une seule injection…
En Bretagne on croit aux sorciers, Henri était ravi d’en connaître un !
Depuis, il apportait des gâteaux de Quimper, des boîtes de sardines de
Douarnenez.
33 Les étés il prêtait sa maison de Tréboul. Avec les enfants Jean déboulait
et cet ami s’éclipsait chez une fiancée. Tout le monde était content de cette
opération tiroir de quelques semaines.
L’intérieur d’une maison parle pour son habitant. Tout sentait le propre
avec parquets brillants, meubles bien rangés sans poussière, costumes
impeccables dans les penderies dont le sol était recouvert de paires de
chaussures étincelantes enfermées dans les pochettes de velours.
En ordre de bataille elles attendaient un signal, tels des chars d’assaut
sous leurs couvertures protectrices. Faut-il avoir confiance pour livrer ainsi
son intimité.
Et chaque fois, quelle surprise la Bretagne et son air vivifiant !
Douarnenez est une ville particulière. Du côté de la terre une grande rue
droite monotone est lassante de sa grisaille de façades uniformes.
Vers le port, l’aspect des vieilles maisons change tout. Dans les ruelles
étroites et mal pavées on descend vers la mer, on se glisse le long de murs de
pierre qui sentent des odeurs de fleurs que l’on ne voit pas. Les fenêtres sont
de couleurs engageantes et les portes closes sont rébarbatives, bien cirées
elles vous donnent envie de les pousser. Puis, sur la droite, on longe la place
du marché où se brassent la population, les accents bretons, les odeurs de
crêpes, de fromages, et surtout de la marée !
Pour aboutir à cette ville, la route épouse la côte tortueuse et à chaque
tournant une succession de points de vue attend les voyageurs pour les
soustraire de leur grisaille. Henri le savait. En venant de la gare de Quimper,
il faisait toujours ce détour. Passer par Locronan projetait dans la Bretagne
profonde du XV siècle. Avec le loisir de boire une bolée de cidre en écoutant
un air de cornemuse ; puis sagement il restait à reprendre la route de la côte,
bordée de cette mer magnifique, avant de s’engouffrer vers le port. Les deux
ports plutôt. Le plaisancier et celui de la pêche professionnelle.
Leur atmosphère donnait déjà un avant-goût de l’après-midi avec tous les
relents d’odeurs d’huile et de varech. Parce qu’Henri invitait chaque fois
Jean à pêcher dans la baie de Brest.
Son petit bateau contenait tout l’attirail nécessaire et quel que soit le
temps ils partaient vers l’ouest.
Quel plaisir de sentir la mer sous le bateau, le balancement des vagues, la
brise dans les cheveux ! Les lèvres devenaient rapidement salées et les mains
beaucoup plus froides. Normal avec les embruns !
Libres, et soumis à la fois, ils sentaient le vent du large dans le
déroulement infini des lames. Leurs couleurs changeantes gardent en surface
un reflet, un miroir où le sel et le soleil s’allient pour cuire la peau. Les
poissons sont capricieux et ne mordent pas facilement, cela ne les gênait pas,
ils avaient ainsi le temps de discuter dans cette atmosphère où l’on
contemple son âme.
34 Henri racontait sa vie, son évolution, se plaignait de ses costumes quand
il était enfant, fils de paysan breton donc pauvre.
Étriquée en tout avait été sa croissance.
Le seul champ familial était trop réduit et ne pouvait offrir une sécurité
alimentaire. Sa nourriture avait été plus que sommaire : du son saumâtre la
semaine et un peu de lard le dimanche confirmaient une déficience
inassouvie.
Cela l’avait marqué pour toute sa vie. Ses études s’étaient stoppées au
brevet, mais le brevet à l’époque était plus instructif que le baccalauréat
actuel. Ainsi il avait vécu, l’aîné de six frères perdus dans une masure.
Dans les landes bretonnes il avait grandi tellement vite qu’il n’avait
jamais eu de caleçon à sa taille.
Cette contrainte l’avait meurtri au point de me le répéter souvent.
Maintenant chez lui, il en avait deux douzaines de neufs, d’avance...
Le dénuement l’avait fait s’engager dans l’armée et après ses quinze ans
de service il était entré dans la police.
À Paris il avait eu rapidement des promotions en raison de sa tenue, de sa
ponctualité, de sa rigueur. Sa taille dissuadait facilement les bagarreurs.
Son point de fierté était son allure. Irréprochable, il se voulait, avec un
uniforme repassé et sans tache. Ses chemises paraissaient toujours neuves.
Fonctionnaire il était. Dans ce monde de l’obéissance, du geste mécanique,
des anonymes, il remplissait de multiples paperasses que personne ne lisait.
Sans musique il s’était introduit dans cette danse de fantastiques robots qui
tournaient en rond à perte de vue, dans un labyrinthe bloqué de décrets
changeants et de règles inappropriées.
Dans ce monde cloisonné, au nom de la liberté et du maintien de l’ordre,
Henri appartenait à un ministère qui n’hésitait pas à l’envoyer courir des
risques, et faire de lui l’esclave des règlements.
Alors, ensuite, dans le civil, il vivait pleinement son temps libre.
Naturellement il se partageait entre aider un cousin dans l’immobilier et le
soir à se régénérer en allant caracoler. Car il savait très bien valser. Au point
qu’il était devenu un danseur professionnel. Sa stature, sa souplesse, son
sens du rythme l’avaient dirigé vers les pistes de dancing où son maintien et
son élégance avaient retenu l’attention des femmes. Un patron de boîte de
nuit avait été sécurisé par sa carte de flic, aussi il l’avait rapidement engagé
comme taxi boy.
Faire payer les femmes pour qu’elles puissent danser avec lui, quelle
revanche et gloire pour ce va-nu-pieds de Breton soumis aux ordres des
chefs quand il était de service !
Ses occupations hétéroclites lui convenaient parfaitement jusqu’au jour
où il s’était marié.
35 Tous les soirs le bal était dorénavant chez lui, plus question de sortir. Une
page était tournée. Mais son épouse tomba malade après l’accouchement et
elle dut être hospitalisée en milieu psychiatrique.
À son retour elle n’était plus la même. Inapte, amorphe, ligotée par les
neuroleptiques, elle était également devenue rigide, distante.
Henri ne pouvait pas faire autrement que d’accepter la situation.
Élever seul l’enfant fut son destin.
Ces situations Jean en voyait tellement dans son métier qu’il trouvait le
mot à dire, il compatissait et écoutait attentivement. Henri.
Les parties de pêche sont des lieux de confidences. Sans témoin, sur
l’immensité de la mer, avec une perception d’infini et de petitesse sur un
frêle esquif, le monde terrestre a disparu et l’on peut tout avouer.
Dans ces conditions Jean apprit qu’Henri avait adapté son existence,
connu plusieurs béguins.
Progressivement il avait chargé son carnet de bal, avec des rendez-vous
dans l’après-midi et dans les soirées.
– Vous savez, il n’y a qu’à se présenter, beaucoup de femmes seules sont
ravies qu’on s’intéresse à elles. De belles femmes retirées sont tristes sans
partenaire. Et il n’y a pas de mal à se faire plaisir, à leur faire du bien.
C’est ce que je leur dis à ces danseuses.
– D’abord sélectionner celles qui sont propres et jolies, ensuite je bavarde
avec elles pour les situer…Et selon nos réactions, je leur propose quelques
heures tranquilles, chaleureuses. Comme je suis élégant et très attentif,
sensible à leurs personnalités différentes, mes approches marchent
pratiquement à tous les coups.
De la sorte je peux supporter de ne plus avoir de rapports sexuels avec
mon épouse depuis des années.
Personnellement Jean n’avait jamais pu baiser sans un brin d’amourette.
Mais dans ce domaine il n’y a pas de normalité, il y a que des gens plus
banaux que les autres. Intéressé par ces confidences, il lui pose des questions
pour préciser le comportement d’Henri.
– Et ces femmes sont au courant de votre carnet de bal ?
– Non, mais elles s’en doutent.
L’important est de ne pas mentir et ne pas faire du mal. Je leur dis que je
suis pris avec ma femme malade et là elles se taisent, acceptent mes
absences répétées. Pour me défendre, je suis encore plus doux et plus
prévenant, tellement charmeur qu’elles me sourient et elles attendent leurs
tours avec avidité, mais sans jalousie.
Pourquoi pas ?
36 Et Jean se disait :
– Moi aussi, je dois être sur son carnet de bord…
Cela le faisait rire sous cape quand il y pensait, acquiesçant que toutes les
gentillesses de ce breton étaient désarmantes, au point de comprendre ses
fans.
Au pays Bigouden la terre se termine dans la mer, le sol se dérobe sous
l’eau, cette immensité de vagues et d’écume. Rien d’autre, pas de montagne
et peu d’arbres, rien à quoi s’accrocher. Si là-bas, tout au fond, il y a une
ligne mystérieuse, un horizon qui fait imaginer un plus loin, un ailleurs à
découvrir. Et puis il y a les odeurs de la mer, les algues, le vol des mouettes
et des cormorans. Sur terre le parfum des fleurs s’intrique à celui de la
saumure. La pluie et les bourrasques sont tellement fréquentes que la marche
des Bretons en est changée.
Même sans vent, leur pas est lent, lourd, solide. Le pied bien planté ils ne
sont pas prêts de tomber sur le sol, pas plus que sur le bateau. Leur dos est
généralement arrondi pour mieux passer dans les rafales et supporter la pluie
avec le ciré ou le kabic.
Tout cela sent la vraie nature, cette authenticité a plu tout de suite à Jean
et il s’y est fondu.
Avec plaisir il contemple la mer, ce champ sans bordure, ce gouffre
liquide à sonder, ce terrain de jeux pour flotter, nager et glisser. Et en prime,
elles sont phénoménales ces marées, ces gigantesques marées qui viennent
laver les côtes, enlever, ratisser, déposer, on ne sait jamais quoi à l’avance.
Deux inondations par jour et personne ne se plaint, tout le monde
s’adapte et amarre en conséquence son bateau, ou en profite pour nettoyer
dessous. Henri l’avait fait pénétrer en Cornouailles par les étables, par la
mer, par les bordures d’ajoncs jaunes d’or. Le soir, il y avait la beauté du
crépuscule avec tous les chants des métiers bretons, ces chants aux destinées
religieuses apanages des grandes réunions, des fêtes et des mariages bretons.
Les plus émouvants étaient ceux de l’angoisse de la vie, ceux de la
fascination de la mer, de la perte lors des tempêtes.
Ces gwerz bretons mélancoliques sont aussi beaux que le fado portugais,
le kantu basque, le cantu corse et les nisiotika grecs.
Que des pays de la mer ! Est-ce une coïncidence ?
Avec ces chants poignants on pénètre dans un autre monde fait de
musique et de poésie, d’angoisses et de fascinations. Les chants du destin,
les lamentations de l’âme déchirée relèvent de l’expérience mystique de ces
époques anciennes où il fallait travailler sans cesse, où les maladies, les
guerres, la nature emportaient ceux que vous aimiez vers un au-delà sans
retour.
37 Complaintes du petit peuple ! Jean s’y retrouve. Ses racines se replongent
dans les lais du moyen âge, ils correspondent si bien aux défis de la nature
humaine !
L’important est d’être sincère dans ses sentiments, ensuite on colporte ces
phrases musicales dans les soirées. Chacun se sent concerné, et Jean se
surprend à fredonner en sourdine des mélodies anonymes métissées de
sonorités et de couleurs où se mélangent les pays de la mer.
Attendri, il répète les mots d’un autre, il ne sait plus à qui appartient cette
dévotion, cet exil, ce mort dans la chanson…
Ingrat, il s’en moque, il retient que ce refrain révèle ce qui se passe,
affirme qu’il faut continuer, qu’il faut chanter malgré tout.
Ces rengaines révèlent ce qui a eu lieu, et qui aura lieu encore, tant qu’il y
aura des hommes. Malgré la perte, malgré le deuil et malgré la mort, il faut
continuer.
Voilà la leçon.
Henri est très fier d’avoir un ami aussi instruit et Jean est tout étonné de
recevoir autant d’affection. Leur complicité de pêcheurs en mer fut leur
ciment et ils sont régulièrement heureux de se revoir.
Loin des côtes, ils se retrouvent régulièrement, seuls face à eux-mêmes.
Rien n’est clos et pourtant il y a du sacré dans leurs entretiens, parce qu’ils
sont séparés des autres.
Un jour Henri s’est tourné vers Jean :
– Le temps existe-t-il quand on a connu l’Amour ?
Vaste question ! Entre deux vagues, Jean balance une proposition :
– Notre réalité dépasse souvent la fiction des autres, jusqu’où peut-elle
déformer le réel ?
À cette boutade qui n’attendait pas de réponse, la conclusion fut le
passage immédiat de magnifiques bars ! Tout en remontant rapidement les
lignes frétillantes des profondeurs invisibles, Jean se disait :
– Après avoir su me taire si longtemps, vouloir maintenant reparler de
Julia est-ce judicieux ?
Puis un banc de maquereaux envahit tous les appâts et le rire prit la place
de la philosophie.
La mer est ce fragile support entre ciel inaccessible et surface ondulante.
Quelle tentation de s’aventurer sur ce liquide opaque remuant avec les risées,
les courants, échos de mystères profonds sous-jacents. Comment imaginer
que les mouvements irréguliers des marées sont associés aux transports
d’astres si loin, là-haut à distance de la terre ?
Et puis il y a les rafales inopportunes. Susceptibles de tous les dégâts,
c’est aux pêcheurs de s’adapter, de les fuir ou de les utiliser comme soutien.
Sans efforts d’amitié, les bavardages spontanés d’Henri et de Jean
auraient pu paraître désuets, râpés, mais ils sont à chaque fois apaisant.
38 Leur terrain d’entente est tacite, une confiance réciproque basée sur une
perception commune de la vie, ce combat entre le matériel et le sensible qui
avait fait d’eux des écorchés vifs.
Ceci peut expliquer cela.
Entre eux pas une fois un accroc. Inutile de rester attentif aux irritations
possibles de leurs déclarations, jamais d’incident générateur de frictions dues
à des flots de paroles incontrôlées. Leurs solitudes s’unissent dans
l’étroitesse fragile de la barque, dans cette union pas de place pour les
fanfaronnades et les tricheries devant la rudesse des éléments.
À repenser à ces virées en mer, des lambeaux de mots s’insinuent, des
rajouts affectueux se murmurent à l’oreille de Jean, comme des notes en bas
d’une page que l’on n’ose pas griffonner.
Ou au contraire, brutalement des injonctions claquent en ordre
péremptoire pour effectuer les manœuvres du bateau, pour faire connaître le
bon geste.
Jean soupire. Dans ces bordées, le temps passe trop vite et comme la mer
il ne pardonne rien.
Et pourquoi le feraient-ils ?
Ainsi, traditionnellement, tous les ans Jean passe une semaine à
Douarnenez. Cela lui fait changer de monde avec ce pèlerinage où il a ses
habitudes, avec les mêmes haltes. Locronan et son village de granit
moyenâgeux, Quimper et sa cathédrale gothique, Audierne et son restaurant,
le Cap de la Vache, la pointe du Raz, tout est occasion d’une fête, avec des
crustacés, des poissons, les belons. Les crêpes et le cidre vont compléter le
dépaysement.
Dès la descente du train à Quimper, Henri l’attend. Comme toujours un
peu gauche, il se balance de bâbord à tribord. Visage breton un peu figé et
sans explosion, sa poignée de main est toujours aussi franche et chaleureuse.
– Ravi de vous revoir !
Dans la voiture il porte des lunettes noires, bien que la luminosité soit
discrète ce soir.
– Une gêne dans l’œil, un éclair, une flammèche décolorée depuis deux
jours, dit-il.
Aussitôt Jean le contraint de prendre rendez-vous en urgence avec son
ophtalmologiste. Sur ses insistances le lendemain ils y sont.
Tâche mélanique très étendue sur une rétine plissée !
Ce que Jean redoutait…
D’énervée d’avoir eu un patient en plus, et reçu en urgence, la voix du
spécialiste des yeux est devenue brusquement souple, sérieuse :
angiographie, échographie à pratiquer au plus vite. Pour être fixé.
Jean l’est déjà.
39 Faut-il se précipiter pour confirmer une maladie mortelle sans
traitement ? Sans voix il est effondré.
Par réflexe il ne montre rien, il veut croire à un doute ou à une erreur
improbable.
Pourtant ce soir-là, au lieu du cidre et des crêpes, il a amené Henri à
Audierne où ils dégustent du champagne, du homard et des belons.
Henri se serait bien dirigé vers leur crêperie habituelle, mais il s’est laissé
faire, par amitié.
Ensuite, le lendemain, très tôt ils ont embarqué pour communier avec la
mer et les poissons, le temps d’une marée. Puis à mer haute, au retour, ils
décidèrent d’aller au Golf de l’Iroise pour y déjeuner.
Un soleil de fête les accompagne sur ce parcours de landes où ce brave
compagnon trouve des balles blanches et jaunes dans les fourrés pendant que
Jean swingue.
L’ancien paysan adore cette fouine.
Déambuler dans les allées et dans les sous-bois, relever les ajoncs piqués
de fleurs d’or lui rappellent son enfance...
En repartant, sur le quai au moment du départ, Jean a embrassé Henri.
Tout surpris ce dernier s’est laissé faire.
Heureux, il ne parut pas étonné et il a fait un grand revoir avec un bon
sourire. Les jours suivants il devait faire ses examens, et Paris attendait déjà
son médecin.
Les trains sont faits pour séparer et lancer le destin.
40 Jean ne dort plus bien,
la vie est trop précaire. Malgré un somnifère, la nuit il lui arrive de se
lever, d’aller à la fenêtre pour scruter l’abri du bus, dans le fol espoir d’y
surprendre le fantôme de Valérie. Inutile ! Robert doit en subir de multiples
cauchemars. Dans la matinée Jean se promet de le joindre, a-t-il réinvesti son
nid dévasté ?
Avant de se recoucher, à moitié endormi il s’observe dans une glace.
Dans le foncé des yeux Jean perçoit des lueurs hésitantes et fragiles, des
signaux intermittents guident ses pensées. Quelques petites lumières
peuplent des souvenirs récalcitrants. Minimes, tremblotantes, par une brèche
ouverte entre passé et futur, des lucioles sont apparues. Dans son enfance
Jean en avait connu de ces feux follets aériens naissant dans la chaleur des
soirées d’été. Il n’y prenait pas garde. Enrobés de leur majestueuse parure,
ces insectes luisants zigzaguaient et les mains batifolaient, dansaient
joyeusement avec eux. Ce soir, ils sont revenus. Solennels et grave ils
s’imposent dans une action de résistance au sommeil. Leurs scintillements
infligent des images étranges. Est-ce dû au médicament ?
Sous des arbres Jean distingue la peau nue de Julia et une lune curieuse
brille derrière les branches qui croulent en parure de fête. Juste à côté, des
ondes souples, turquoise et vertes remplissent un miroir d’une eau émeraude.
Elle vient d’un torrent qui balbutie interminablement, chaque caillou
étonné retrousse le courant. Hypnotisé par cette monotonie pudibonde, Jean
ne bouge pas, il attend. Rien ne se passe.
La nuit est longue avec la fièvre qui monte. Pour son répit Jean attend la
rosée de l’aube rafraîchissante. Les premiers rayons éteindront la bougie de
ses fantômes. Attendre encore…
Attendre, on ne fait que cela. La vérité ne sera pas à la fenêtre, mais au
thermomètre mesurant la température de son cœur. Inquiet, il pense à Henri.
Le lendemain, pour éviter ces cauchemars il a accepté un dîner organisé
par un laboratoire. Parmi les collègues il remarque une nouvelle venue.
Nûriyya se distingue par l’éclat de sa peau ambrée et sa distinction à se tenir
à table. Jean s’amuse à la voir tirer sur son cou pour faire de son visage un
périscope qu’elle virevolte de tous côtés.
Ainsi, elle est aussi grande que les plus grands et donne l’impression de
dominer toute la tablée. Il ne lui reste plus qu’à faire des manières pour que
l’on pivote la tête vers elle. Des récalcitrants sont indifférents ?
Alors, quand elle les localise, elle déclenche un rire de gorge à la fois
cristallin et sensuel dont l’intensité remue la gent masculine.
C’est la seule femme que Jean connaisse à posséder ce pouvoir attractif
féminin.
Le vin aidant les propos se libèrent et au dessert il l’entend dire :
– La parole poétique est le verbe des anges.
41 À quoi il riposte aussitôt :
– Le langage de l’amour profane nous bascule dans une expérience
mystique.
Tous les convives éclatent de rire, sauf eux deux. Intéressés par une
concordance possible, ils s’arrêtent pour se dévisager. Cet accord les
surprend, ils ont l’impression qu’un nuage a crevé et déverse son eau
bénéfique sur un terrain fertile. Dans ce décor bruyant Nûriyya est une
apparition, et Jean ne voit qu’elle, du moins il ne distingue plus les autres
convives. De cette femme un charme échappe à la mondanité de la réunion.
Malencontreusement entre eux une lignée de collègues forme une herse
d’obstacle.
Rapidement le repas s’est terminé et songeur Jean est rentré chez lui.
Cette allusion au cours du dîner le ramène à sa bien-aimée de jadis avec
laquelle tout dialogue était fusionnel. D’avoir été façonné par cette double
aurore, l’arc et l’amour, curieusement il s’en défend et n’en veut plus rien
savoir.
De peur d’être débordé ?
Est-ce pour tout le monde pareil d’avoir une mémoire lacunaire ?
Volontiers partisane, facilement elle s’illustre en gouffre insondable. Jean
se sent ballotté, en personnage anonyme d’une de ces histoires qui font le
temps des hommes. Dans son aventure il y a bien eu des actes, des faits.
Sont-ils à vanter ? Doivent-ils être rapportés pour tendre vers une
vérité qui n’intéresse personne ?
Dans les non-dits, dans cet héritage qui nous conditionne tous, dans cette
lignée de générations où chacun est un maillon d’une longue chaîne aveugle,
l’individu a son battement de cloche. Sa vie éphémère est trop égoïste et
sourde aux misères, à la beauté, à la joie. D’abord survivre, est le mot
d’ordre ! Même si on reste au stade animal.
Malgré lui Jean se remémore Julia, son refus de poursuivre dans une
soumission résignée à une vie bourgeoise sans ouvertures. Leur harmonie
irréductible avait dû renoncer. Le prix à payer avait été le sacrifice d’un
avenir commun. Seules les apparences affichaient le contentement d’un
happy end alors que cette loyauté confère encore aujourd’hui un arrière-goût
amer, son cœur maillé de sublime avait dû se protéger pour échapper aux
pèse néants des insipides…
Rédiger les avancés de cette belle coïncidence ne calme pas la fringale de
Jean. Avec acuité il y repense dorénavant tous les soirs. Dans les songes de
l’endormissement de plus en plus il y voit accourir sa jeunesse et cette
amante aimante qui l’accueille souriante.
Comment a-t-il pu vivre avec cette oubliée derrière lui ?
42 Les yeux clos il revit cette aventure, il se la raconte :
« Chaque JE était NOUS. Nul chemin n’était tracé, alors nous avions volé
dans l’azur. Un arc-en-ciel superbe en persiste encore.
Quelle aventure !
Réfugiés dans une pénombre exquise, éblouis de la verve de notre
mutisme complice, nos yeux étonnés ne dissimulaient pas leurs soins à
s’enflammer. Les iris dévorés par une pupille démesurée attendaient la suite.
Nos bouches avaient le même moule, un sourire confiant angélique. Entre
nous, pas de serrure rétive, pas de gestes factices ou brusques, une
mécanique simple et douce nous décrochait le paradis.
Un discours commun ignorait que nous étions deux. Quand l’un parlait,
la pensée de l’autre était déjà dans les paroles, et ne pouvait faire sans...
Partager cette union, se chercher dans nos yeux nous avait fait arriver
jusqu’à une lumière et à un silence dépassant notre capacité de comprendre.
Nous étions au-delà des mots et des explications rationnelles. Sans
interrogation nous ne cherchions pas d’explication à cette union intime
située au plus profond de notre cœur, au centre du plus secret de notre être.
Nous ne faisions plus qu’un seul Esprit !
Le plomb de notre train-train habituel avait été transmuté en or, et nos
après-midi avaient rendu visibles les étoiles. Une musique douce déversée
par un lecteur de K7 renforçait l’atmosphère angélique de nos ébats et nous
parlions de mardis d’amour… »
Après cette ère bénie, les années ont défilé rapidement comme les boules
des chapelets que l’on égrène avec les doigts, machinalement, sans très bien
savoir ce que l’on fait.
Parce que l’on ne se souvient jamais de ce qui est oublié, alors comment
s’en rappeler ?
Et quand on ne sait ce qui a été perdu, comment le retrouver ?
Depuis des décennies Jean s’était stabilisé dans un état qui lui avait
permis de dépasser l’échec. Accepter l’absence de réponses facilite la vie et
tolère les dépouillements humains. Comment dénommer cette ambiance
quand la bonté, la beauté sont en réponse à la cruauté, à la haine ?
Jean l’avait appelé Zenilience.
Quand le moral d’Arnaud, un de ses fils, avait sombré après une rupture,
quoi de plus normal à son âge, s’était dit Jean…
Mais ce chagrin avait coïncidé au rappel de sa liaison avec Julia, et l’avait
mobilisé.
43