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L'Ecole des nuages

De
224 pages
Le roman d'un pantalon est une aventure inédite. Essayez d'imaginer que votre pantalon ou votre robe vous aime ou vous déteste, assistant à toutes vos joies et perversions. Mon pantalon m'a choisi plus que je ne l'ai choisi. Que cette fable soit réelle ou imaginaire, fantasmée ou déraisonnable, peu importe. L'aventure est au bout du texte, dans ce paradis où l'Ecole des nuages réinventera pour notre plaisir voyeur l'Ecole d'Athènes de Raphaël.
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Pierre Pelou
L’École des nuages
Le roman d’un pantalon est une aventure inédite. S’il épouse notre corps,
il voit et sait tout. Essayez d’imaginer que votre pantalon ou votre robe
vous aime ou vous déteste. Assistant à toutes vos joies et perversions, il
peut ne rien vous pardonner ou au contraire vous admirer. Les objets L’École des nuages
parlent, les couleurs s’amusent, particulièrement la mode qui a un
discours sur nous-mêmes. Toutes les composantes de ce qui nous habille
ont leur mot à dire. Mon pantalon m’a choisi plus que je ne l’ai choisi. Roman
Écoutez ce roman paradoxal qui raconte l’histoire d’un
pantalon en laine bleu confronté aux jupes et robes qu’il rencontre.
Songez que si nous donnions la parole à chacun des vêtements que
nous portons, nous aurions des surprises sur ce qu’ils pensent de nous.
Que cette fable soit réelle ou imaginaire, fantasmée ou déraisonnable,
peu importe. L’aventure est au bout du texte, dans ce paradis où l’École des
nuages réinventera pour notre plaisir voyeur l’École d’Athènes de Raphaël.
Suivez l’auteur de ce livre qui vous invite au voyage, de la chambre
à la rue, du parking au parc, du café au palais, des pays de la « vieille
Europe » à une Amérique sublimée.
Pierre Pelou est philosophe et conservateur. L’art et l’esthétisme sont ses
préoccupations majeures. Le dialogue entre les civilisations est au cœur de ses
ré exions internationales. Ancien diplomate à l’ONU, il exerça à l’Université
de Lyon, au Ministère des Universités, à la Bibliothèque Nationale et à la
Documentation Française. Dans la collection Amarante, il a déjà fait paraître
Impromptus italiens et Instantanés suisses.
Illustration de couverture : Dans le jardin de la Villa Melzi à Bellagio, Lac de Côme

collection
ISBN : 978-2-343-05322-6 Amarante20 €
Pierre Pelou
L’École des nuages©L’Harmattan,2015
57, ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:9782343053226
EAN:978234305322611
11111111111,1111,1111,11111111111111111,1,11111111111111L’Écoledesnuages
11111Amarante
Cettecollection est consacréeauxtextesde
création littérairecontemporaine francophone.
Elleaccueille les œuvres defiction
(romans etrecueils de nouvelles)
ainsiquedes essais littéraires
etquelques récits intimistes.
Laliste desparutions, avecune courte présentation
ducontenu desouvrages, peut être consultée
surle site www.harmattan.fr
111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
11
11PierrePelou
L’Écoledesnuages
roman
L’Harmattan
111111111111111111111111111
11Dumêmeauteur
Florilègesitaliens11
L’Âged’Homme,2010
L’arbreetlepaysage11
L’Harmattan,2011
Impromptusitaliens
L’Harmattan,2013
Instantanéssuisses
L’Harmattan,2014
111111111111111111111111111111Dansunsiècle,ilsyadesidéesenl’air,idiotes,quidemandent
à sortir, pour en bousculer d’autres, plus idiotes, désuètes,
inutilisables,quiencombrent.
Onattendl’intelligentimbécile.
HenriMichaux,Passages
111111111111111111111111111111111111
Plus je regarde devant moi, plus je me raisonne.À un mètre
dusol,mavisiondumondedevraitêtrealtéréeparuneforêt
d’incertitudes.Ellenel’estpas,tantlescomportementsvariés
de mon maître me surprennent toujours. L’intérêt d’une vie
surgit des différences. Souvent, je me suis demandé quelle
attitude je devais adopter pour répondre aux fantaisies de
celui qui me gouverne. Parfois, je me suis inquiété des déci
sionsqu’ilsemblaitprendre.Jamais,jen’aidoutédemacapa
cité à improviser des réponses à ses désirs, mon orgueil ne
supportantpaslesplatitudes.
Je suis né chez Adam’s à Genève. Tout un programme.
Antoine, voulant un pantalon sur mesure qui l’avantage et
l’amincisse,décidaunjourdepousserlaportedecemagasin
devêtementsprocheduRhôneoùlevendeurluifitdiverses
propositionstoutaussialléchanteslesunesquelesautres.Sa
conformation devait être rectifiée pour répondre à l’objectif
défini:paraîtreàsonavantagequantàlapartieinférieurede
soncorps.Tissusetcouleursdevaientcomposerunpantalon
aussi souple qu’élégant. Le tailleur lui indiqua que le noir
serait trop cérémonieux tandis que le gris pouvait capter la
lumièreetrespirerlaclarté.Or,nevoilà t ilpas qu’Antoine
décida à brûle pourpoint que ce pantalon serait bleu et si
9
1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111,1,1111111111111,1111,111111111111111possible en flanelle. Bleu marine uni fut mon profil de
naissance. Flanelle argumentée de synthétisme fut ma tex
ture. Plusieurs essayages s’avérèrent nécessaires pour ré
pondreauxformesdesonanatomiejusqu’àl’intimitéquide
vait être préservée et anoblie. Le jour arriva où j’existais et
fusmisdansunegrandepochedecartonpourundestinque
personnen’auraitpuprévoir.Siuncintrenoirdevaitmepré
serverdesaltéritésdelavie,jefusd’abordinstallédansune
armoireblancheoùjepusméditersurmonexistencefuture.
eÊtre un pantalon au XXI siècle mérite réflexion.
Antoine me donna le temps de m’acclimater à cette idée
tant il ne semblait pas pressé de me convoquer à la vie. Il
paraissaitcraindredemettretropvitedesvêtementsneufs
comme s’il devait lui même se préparer à la nouveauté.
Cette timidité m’impressionna jusqu’à ce que je décou
vrisse que ce n’était finalement qu’une manie, une habi
tudepsychologiquetroublantequoiquenaturelle.
Notrepremièreprisedecontactfutsanssurprise.Ilm’en
filaavecsoin,touchantlamatièreavecdélectation,mepropo
santuneceinturetresséebleuequinemeserrapasavectrop
de violence. Car, j’en fis l’expérience plus tard, les ceintures
sont des êtres sans scrupule qui vous cassent la forme, rom
pent la souplesse et le contact avec le corps. Elles vous enlè
venttoutelibertéd’accompagnementdesrythmes,toutesin
cérité dans le mouvement. Ainsidotés,nous fréquentâmesà
pas mesurés les bords du lac Léman depuis la Perle du lac
jusqu’auJardin botanique.Ilfaisaitbeauetlesfleurscommen
çaientàexercerleurscouleursdansdesmassifstellementci
vilisés qu’ils troublaient mon esprit par une politesse que je
jugeais excessive. Le lent froissement du tissu contre ses
cuisses, le léger mouvement virevoltant près de ses chaus
sures, nous donnait le sentiment d’une vie paisible et sans
contrainte. Près de l’Organisation Mondiale du Commerce,
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11111111,,1111111111111111,111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111,111111111,1111,1111111111111111111111111111111111111,1111111111,11111111111,11111111111111111111111,1111,11111111111111111111111111111111111,11111111111111,11111111111111111111111111111111111111nouscroisâmesunestatuedeguerrierautoritairequimeglaça
unmomentjusqu’àcequejereprennemesespritsprèsd’une
balustradedeferforgé oùunimmenseplatanedélivraitune
légèrebriseaccompagnéeparquelquesmodestesvaguelettes
qui rythmaient les berges du lac. L’air était aussi pur que
souple,auloinlemassifduMont Blancveillantsurlesca
pricesdujetd’eau.
Nous entrâmes dans la serre où une forêt de cactus
m’angoissaauplushautpoint.Cesépinesdresséescomme
des phallus m’horripilaient par leur présence agressive. Je
craignais qu’elles ne me blessent, tant Antoine les frôlait
avecpersistance.Entrelesrosesetlescactus,jecompristrès
vitequ’ilfallaitêtreprudentetseméfierd’unenaturetrop
encline à la défense de ses intérêts. Antoine racontait que,
voulant répondre au téléphone dans la nuit, il était tombé
parmi les roses de son jardin griffant son corps de lacéra
tions plus ou moins profondes et blessant son pantalon
jusqu’àcequ’unedéchirurefatalelerenvoiedéfinitivement
auplacardetàl’oubli.11
Plus loin, nous considérions les massifs de fleurs al
pestrescommentéspardesétiquettessavantesquichaque
foisdéclinaientleurnometleurdescendance.LesSuisses,
avais je depuis longtemps remarqué, adorent faire œuvre
de pédagogie. Ils veulent toujours vous apprendre le né
cessaire quand vous ne souhaitez que le possible. L’ordre
estdansleurmanière,tantquecettenatureapriorisauvage
devient si civilisée qu’elle en oublie la définition de son
existence,saraisond’être.Desbaraquesdeboiss’élevaient
à l’entrée du jardin où l’on proposait des explications sa
vammentorchestrées.Despanneauxfiguraientlesplantes
comme dans les dictionnaires aux représentations gra
phiques subtiles et simplifiées. Le naïf que je suis ne sup
porte pas qu’on l’informe sur tout quand l’émotion d’une
11
1111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111,111111111,11111111111111111111111111111,111111111111111111111111,111111,111111111111111111111,11111111111111111111seule plante le subjugue. Je me laissais finalement allerau
belordonnancementdeslieux,regrettantl’indiscipline.11
Nous sortîmes du jardin pour rejoindre l’édifice inter
nationaloùAntoinetravaillait.Nousfranchîmeslagrande
alléedesdrapeauxreprésentantlesÉtatsmembresdel’or
ganisation et entrâmes dans le bâtiment où des gardes en
uniformebleuveillaient.J’apprisàdécouvrircetespaceen
formedenavirequialternaitdessallesdeconférenceavec
des cafés et des salons. Nous nous glissions alors jusqu’à
sonbureauoùjeprisplacesurunfauteuiltournantautissu
beigequimeravitparsasouplesse.Sij’assistaisauxentre
tiens par obligation, je ne comprenais rien à ce qui se dé
roulait.Jem’éclipsaisleplussouventenm’endormantface
à une paroi de bois sombre et triste. Le faible mouvement
des jambes d’Antoine n’altérait pas mon repos, même si
parfois nous devions nous lever et nous asseoir pour ac
compagnerdesattitudesbienséantes,voirediplomatiques.
Heureusement, Antoine préférait recevoir à la table de
réunions très aérée où je pouvais tout voir et tout com
prendre. Aucun obstacle ne venait rompre mon regard.
Tandis qu’Antoine argumentait son discours auprès de
personnes troncs parfaitement enclines à l’écoute obliga
toire, j’organisais mes propres réunions sous la table. Un
pantalon ne peut s’élever au dessus de sa condition, vous
en conviendrez. J’avais là une forêt de jambes les plus di
verses, des fines et des grosses, certaines en pantalons,
d’autresenjupesouenrobes.Bref,cettedébauchesouter
raine me plut infiniment et je commençais à dessiner des
objectifs et des projets intéressants. Pendant qu’Antoine
proposait des orientations décisives sur l’avenir de la
culture et des arts, jem’aventurais vers desperspectives à
monavisplussuaves,unenouvelledialectiquedesjambes.
Dialectiqueestlemot,carc’estundialoguequicommença
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1111111111111111111111111111111,111111111111,1111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111,111111111,1111,11111111111111111111111111111,111111111111111111,1111111111111111111à s’instaurer sur diverses thématiques depuis les chaus
sures jusqu’aux bas ou chaussettes, les pantalons mascu
lins et féminins, les robes ou les jupes. Je serais bien allé
plusavantsimatimiditéincontournablenem’avaitretenu
dansunedécenceconvenable.Quoiqu’entreleraisonnable
etleconvenable,jenesavaistropoùdonnerdelatête.
Unpantalon,bleudesurcroît,doitsavoirsetenir.Heu
reusement,j’avaisunpliparfaitementcalculéquimedon
nait une certaine assurance sur d’autres pantalons plus
avachis et incertains. De plus, la flanelle de ma texture
contrastait avec des tissus plus communs et me donnait
uneformed’aristocratieetd’autoriténaturelle.C’étaitplus
facile pour conduire les débats. Je n’ai pas dit les ébats.
Longtemps, je dus préparer mes arguments pour conduire
cette dialectique des jambes. Cela me prit un temps infini
avant que je ne fasse les distinctions nécessaires. Si j’appris
viteàquiappartenaienttellesoutellesjambes,j’avaisdumal
àassocierlestissusauxpersonnes.J’étaismalàl’aiseavecles
autres pantalons du groupe. Je n’aime pas la concurrence,
surtoutquandcelle ciestenconfrontationavecunedistinc
tion,certesdeplusenplusaléatoire,entrepantalonsmascu
lins et pantalons féminins. Le premier, est clair et net, droit
etbrutal,viriljusqu’àl’excès.Unesimplebraguetteconduite
par une fermeture éclair ou des boutons suffit à la définir.
Quoique!L’essencemêmedupantalonmasculin meparaît
résiderdanscettebraguettedessinéecommeuneouverture
surlemondeextérieuretdoncdel’existence.Lepantalonfé
minin me semble plus sournois. Il triche avec la réalité. Il
adoptedesceinturessouplesquiglissentsurleshanchesou
bien une fermeture éclair latérale qui joue sur la discrétion.
Detellesortequ’àlabrutalitéaffichéedupantalonmasculin,
le féminin préfère l’élégance d’un seul tenant, une glissade
du tissu sans aucune aspérité même naturelle. L’animus et
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1111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111,111111111111111111111,11111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111,11111111111,11111111111111
11l’animadupantalon,commeauraitditJung,meconfortèrent
dansunevisiondistinctivequiillustraitmongoûtindélébile
pour une perception claire et nette entre l’habit masculin et
l’habitféminin.
La concordance des pantalons, même différents dans
leurtenue,perturbaitmontempéramentetmavisiondela
société. Le Jean dans cette organisation, me disais je, est
uneaberration,uncontresens.UnpantalondechezH&M
est le signe d’une négligence. Je reconnaissais ceux de
GiorgioArmani,carilsavaientunefinessedansletissuetla
ligne. Ils sentaient bon l’esprit italien fait d’élégance, de
couleuretdenaturel.LeJeanArmaniestuneFerrariquand
le Levy’s est une Volkswagen. Je rayais de ma carte person
nellecespantalonsquin’évoquaientpourmoiquelesaléas
secondairesdel’existence.
Je préférais me pencher longuement sur les jupes et les
robes qui représentaient à mes yeux une différence fonda
mentale entre les sexes. À ce niveau de la table, la jupe se
donnedanstoussesétats.Larobe,bienquetronquéeaure
gard, offre des perspectives et des espoirs. C’est un appel à
d’autres visions.Très prosaïquesurcesquestions,je privilé
giaislajupeavecinsistance.Jelarévéraismême.Car,comme
moi,nousnousoffrionsauregardentotalité.Nousétionslà
etbienlà.Nouspouvionséchanger.Toutefois,jeremarquais
l’uned’entreelles,quin’arrêtaitpasdebougercommesielle
était inquiète ou impatiente. Elle voulait participer au débat
alorsqu’onnepouvaitlaconvoquerqu’auxébats.Ah!Lana
turesouterrainen’estpastoujourscompriseparlasurfacedes
élites.Ellem’impressionnait,carrougevénitien,elleétaitplu
sieurs fois échancrée, dévoilant des cuisses superbement
finesetdélicates.Parfoismême,jecroyaisentrevoirl’amorce
debasàladentellenoirequimesecouaitlesinstinctsetenta
maitl’émotion,peut êtremêmelatendresse.Leprésidentdu
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11111111,11111111111111111111111111111111111111111111111,,111111111111111,1111111,1111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,11111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
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11comitédeladialectiquedesjambesnepouvaitselaisseraller
assurémentàcesdérivationsoudérèglementsquipouvaient
altérerson jugement etdoncsaconduite des débats. Je de
venaisprisonnierdemafonctionquandcettejupem’invi
tait à d’autres regards. Diable! J’aurais dû réfléchir avant
d’accepter cette mission. Je tombais littéralement amou
reuxdecettejupequisemblaitsemoquerdemoienadop
tant des attitudes déraisonnables au regard de la morale
publique.11
Aussi détournais je mon regard pour visiter une robe a
prioriplussage.Blancheàvolantsendentelle,elleavaitl’as
pect d’un rêve. Elle me fit penser à cet ange de la basilique
deFerraretenant un bénitier,aussisensuelquedivin.Ilya
desrobesquiappellentlepéché,fût ilvéniel.Heureusement,
un doigt dans le bénitier et on est pardonné pour ses mau
vaises pensées. Une autre robe pied de poule noir et blanc
attira ensuite mon regard. Elle semblait prolongée par un
haut noir qui la destinait au septième ciel. Elle bougeait si
peuquejecrusmetrompersursonattitudefaitederéserve
et de bienséance. Quand elle finit par s’animer, je compris
que c’était une fausse impression et qu’il fallait lui donner
toutsonsoutienpourqu’elleailleauboutdesesconvictions.
Jemetournaisenfinversunerobenoirequiprivilégiaitl’élé
ganceetladiscrétion.Jesusrapidementqu’ilfallaitseméfier
delasagesse.C’estunevertuquiséduitparretard.Ellevous
trompepourmieuxvousattirer.Ellevouscalmepourmieux
vousperturber.Lenoirestunecouleurdiabolique.Non!Ce
n’estpaslerouge,maislenoirquiadeslumières,deseffets,
descertitudesquijouentavecletempsetl’espace.Lenoirest
uncapricequivousenfermedanssacouleur.
Ilfallaitrassemblermesidéesetsynthétiserlepropos.Je
m’appliquais à résumer tout ceci en une dialectique qui
m’obligeaàrelirePlaton.Entretroispantalons,deuxjupeset
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111111111111111111,11111,11111,11111111111111111111111111111111111111111,111111111111,1111111111111111111111,11111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111,11111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
11quatre robes, j’y perdais mes repères. Il fallait trouver des
bases de réflexion plus solides. Je relisais le Sophiste et le
Théétètequandjem’aperçusquej’avaisoubliéd’analyserles
éléments secondaires de mon étude: les chaussures, les
chaussettes, les bas ou collants et les ceintures. Impardon
nable.Lapersonneestuntout,surtoutendessousdelacein
ture.
La chaussure a le sens du fétichisme. Elle peut être di
vineouprosaïque.Jereposaispourmapartsurdeschaus
suresChurch’squ’Antoineavaitachetéeslorsd’unevisiteà
Londres.Lechausseuravaitalorsmesurésonpiedavecun
outildeboisréglablequil’avaitsubjugué.Illuiavaitainsi
amené une paire de chaussures noire au cuir ferme et au
dessin lisse et brillant. Immédiatement, elle glissa sur son
piedcommesielleavaitétéfaitesurmesure,soupleetsans
dureté initiale. Depuis, Antoine les gardait comme réfé
rence, se laissant parfois aller vers des marques moins
prestigieuses, quoiqu’élégantes: Bexley ou Loding qu’il
achetaitàLyonouBordeaux.11
Sous cette table de réunion, il arrivait que les chaussures
n’aillent ni avec les vêtements choisis ni avec le statut ou
l’allure des personnes concernées. Un Jean avait choisi des
Converse blanches et rouges avec l’étoile pour identité, un
autrepréférantdesCamperbrutalesauxlacetsrouges.Lajupe
vénitienne arborait des chaussures aux talons hauts où le
feutre noir laissait apparaître des impressions blanchâtres.
Visiblement peu entretenues, elles avaient dû être belles. La
robe noire avait choisi des ballerines de même couleur pro
posantunedéclinaisonélégante.Celleenpied de poulenoir
etblancavaitdeschaussuresàtalonscourtsenpied de poule
identiques à la robe, acquises, je le sus plus tard, dans une
boutiquedeVérone.Ici,jereconnaissaisdeschaussuresGeox
beiges qui respirent toutes seules. Là, des chaussures noires
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forme élancée. Cette galerie hétéroclite qui ressemblait à un
magasin de chaussures, certes usagées, me remettait en
mémoire celles de Mary Quant, créatrice de la mini jupe,
aux couleurs bleues, vertes, rouges, jaunes qui dressaient
unarc en cieldansmonespritscrutateur.
Ces chaussures étaient accompagnées de chaussettes,
de bas ou de collants hétéroclites qui ne définissaient pas
forcément l’âme de son titulaire. Les Jean masculins sem
blaientpréférerlachaussettedelainebasique,grise,bleue
ou noire, sans originalité. Un seul Jean portait des
Burlington écossaises aux couleurs aubergine et verte. Pas
de rouge, de jaune, de violet. Non. Quelle tristesse et quel
manqued’invention!Lescollantsdesjupesetrobesétaient
plus inventifs dans la tessiture. Ils avaient des grains plus
oumoinsfinsquileurconféraientdesdélicatessesplusou
vertes aux promesses de la caresse. Mais, le sommet était
dans les bas qu’il fallait deviner en s’approchant quelque
peu.Jecomprisvitequelajupevénitienneétaitlaplusins
pirée et pouvait délivrer des messages subliminaux très
agréables.Aussi,jefisensortequ’àchaqueréuniondemon
comité de la dialectique des jambes, cette jupe se place à
mes côtés pour la fréquenter avec plus d’assiduité et de
constance.J’aimaisqu’elleserelèveavecinnocence,offrant
des dentelles noires qui annonçaient une peau aussi
blanche que douce. Je compris alors combien l’inégalité
dans le vêtement était source de conflits, d’intérêts ou
d’abandons. L’injustice, comme disent les socialistes, se
glissait même sous la table, préparant des lendemains so
ciaux durs ou tendres, amers ou légers. Je m’arrangeais
doncpourêtrelepluségalitairepossibledansmaconduite
des évènements tout en sachant que j’allais laisser
quelquespantalonssurlecarreau.
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ditcombienellesmetourmentaientparleuragressivitéet
leursoucidetenircequinedemandaitpasnécessairement
à l’être. Certes, un pantalon avachi qui se penche sur ses
chaussuresn’estpasapriorilesigned’unegrandedistinc
tion. Les fesses se déploient sans élégance et se révèlent
sanstendresse.Aveclesrobes,leproposesttrèsdifférent,
car la ceinture participe à la finesse de la ligne et argu
mente une élégance. Il y a des ceintures fines qui affinent
la taille, des grosses qui s’imposent et font leur loi. Cer
taines en cuirdéclinentdes couleurs quientendent rivali
ser avec les chaussures quand elles ne concurrencent pas
la couleur des robes. Antoine choisit pour moi deux cein
tures tressées qu’on peut ajuster à la taille sans trous pré
figurés. Il suffit de poser l’entaille à l’endroit qui vous
plaît, sans commandement ou obligation prédéfinie.
L’une, acquise à Naples, offrait des lignes horizontales
bleu clair et bleu sombre, avec une boucle argentée.
L’autre, provenant de son dernier voyage à Turin, était
bleumarineavecuneboucledorée.Jeleremerciaisautant
quejepusdecettedélicatesseenneforçantpasmontissu.
Parfois,jedoisl’avouer,ilm’arrivaitdetricherengonflant
mon propos ou en faisant glisser le pantalon pour ne pas
êtreétoufféetrecouvrerlalibertédemesmouvements.
Denosdiscussionsenréunion,nousretînmesplusieurs
orientations qui devaient marquer sinon nos esprits du
moins nos corps. Nous devions nous rencontrer plus sou
ventpourajusternoscomportementsetsoignernotremise,
définirunepolitiquecommune.Auxpantalonsderevendi
querdesrepassagesplusfréquentsetdesassortimentsplus
inspirés,unréveildescouleursetdesformes.Auxjupesde
séduire leur environnement par une symbolique du mou
vementappropriéeetdesaccessoiresplusconformesàleur
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leur configuration en veillant à ne pas être trop sollicitées
ou à contre temps. À cette politique de l’habit devait faire
écho une dialectique des jambes fondée sur le respect de
nosvaleurs.Nosjambesnesontpasseulementdestinéesà
porterdescorpsaffaiblisparl’excèsdepoidsoul’imprépa
ration de nos maîtresàles conduire, maisaussiune inspi
ration libre qui mérite quelques faveurs. Des caresses ap
propriées,desbaisersinventifs.Onparlebienauxplantes,
pourquoi ne pas nous parler? Nous sommes très récep
tives et prêtes à écouter des mots tendres. Nous exigeons
d’être vues pour nous mêmes avec nos qualités et nos dé
fauts.Jefuschargéderédigerunmémorandumencesens
quiseraitportéàlaconnaissancepublique viadesmédias
compréhensifs et déjà enclins à notre cause. Après tout, à
la radio comme à la télévision, les jambes ont leurs exi
gencesfussent ellescachéessousdespupitresoùonneles
voitpas.11
Le soir arrivant, nous glissâmes vers la nuit et rejoi
gnîmes notre appartement où je fus rendu à mon placard
pourunreposbienfaiteur.
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Unecertainecomplicitéfinitpars’instaurerentreAntoine
etmoi.Nouscommencionsànousplaireensemble,même
sijenecomprenaispastoutessesobstinations.Jedétestais
quand ilmemettaitsurla tableàrepasser,lemouvement
du fer brisant ma volonté. Son sens du repassage était si
approximatif qu’il m’arrivait d’avoir des plis incontrôlés
quinuisaientàmonstatut.Iln’arrivaitjamaisàaplanirles
plisdelaceintureetilcontournaitlabraguettecommes’il
nesavaitpasàquoiçaservait.Quandilutilisaitlavapeur,
celle ciserépandaitacontrario,m’humidifiantsansraison.
Sijememisàêtrecompréhensifsurcettequestion,jen’ai
mais pas quand il m’envoyait au pressing. Quelle torture
d’être ainsi placé dans des machines horribles qui vous
cassaient les fibres! Je revenais dépressif, faisant la tête
pendant longtemps. Je rétrécissais ma mise, lui faisant
croirequ’ilavaitgrossietleculpabilisantavecplaisir.
C’est vrai, quoi! Un pantalon a sa personnalité. Je dé
testeêtrebrutalisé,qu’onnemeconsidèrepas.Pourtant,je
me trouve intéressant en comparaison d’autres vêtements
pluscommuns.Créésurmesure,j’aidel’allure.Montissu
est souple au toucher, agréable au regard. J’exprime une
certainenoblessefaitedebongoûtetd’élégance.Jemérite
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