L'Enfant Bamiléké et autres nouvelles

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Cette anthologie des écrivains Bamougoum du début du XXIe siècle est ce qu'un petit groupe de révoltés devenus révolutionnaires a produit de mieux pour donner à penser et à imiter à ceux qui croient que la littérature est morte, sagement supplantée par le cinéma et le DVD. L'Enfant Bamiléké, qui est la nouvelle éponyme, est la toute première oeuvre jamais écrite par un Bamougoum. L'auteur a ainsi voulu lui rendre l'hommage qu'il mérite.
Publié le : lundi 1 septembre 2014
Lecture(s) : 55
EAN13 : 9782336355627
Nombre de pages : 164
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Sous la coordination de L’Enfant Bamiléké
Gabriel DEEH SEGALLO
et autres nouvelles
eCette anthologie des écrivains Bamougoum du début du XXI siècle
est ce qu’un petit groupe de révoltés devenus révolutionnaires a pro-
duit de mieux pour donner à penser et à imiter à ceux qui croient que
la littérature est morte, sagement supplantée par le cinéma et le DVD. L’Enfant Bamiléké
Si certaines de ces nouvelles ont été distinguées par des prix natio-
naux ou internationaux, les autres n’en déméritent point, et toutes et autres nouvelles
dépeignent le triste quotidien tel qu’il est vécu par le Camerounais
normal, c’est-à-dire pauvre, simple, abandonné par ses gouvernants, et
n’attendant que Dieu pour une bouff ée de salut.
Anthologie des écrivains Bamougoum
L’Enfant Bamiléké, qui est la nouvelle éponyme, est la toute pre-
mière œuvre jamais écrite par un Bamougoum. L’auteur a ainsi voulu
lui rendre l’hommage qu’il mérite.
De Jean Mba Lenou à Tommy Mbogne Mba, en passant par Stéphanie
Nka’ghame Deeh, Jacques Bertin Ouafo Fongang, ou Jimmy Love, c’est
la peinture pittoresque d’une société en déliquescence avancée qui se
déroule tout au long de l’œuvre, avec en prime l’espoir, qui se profi le à
l’horizon après la pluie et la tornade.
Avec des nouvelles de Jean MBA LENOU, Stéphanie NKA’GHAME DEEH,
NDE mû FOPINN, Jean Bosco NKWETCHÉ, Gabriel KUITCHE FONKOU,
Jimmy LOVE (David FONGANG/SOH MAGNE), Gabriel DEEH SEGALLO,
Tommy MBOGNE MBA, Jacques-Bertin OUAFO FONGANG.
Gabriel DEEH SEGALLO est un ancien élève de l’ENS de Yaoundé.
Ancien musicien de cabaret, tout en enseignant en même temps le
ŋgêmbà, sa langue maternelle dont il est le pionnier de l’enseignement,
et le français et l’anglais, dont il était encore récemment inspecteur
pédagogique régional pour le littoral camerounais, il produit des œuvres
de création dans tous les genres et fait aussi de la critique littéraire. Dramaturge, profes-
seur de scénario, acteur de cinéma et de théâtre, il est membre de la SACEM depuis 1975,
de l’APEC depuis 1978, de l’Association nationale des écrivains camerounais, et co-fon-
dateur avec Joseph Tagne et Alex David Longang de la troupe théâtrale Les Anges de la
Scène, à Yaoundé, dans les années 70. Écrivain prolifi que, il est également chef tradition-
nel émérite, notable de son village Bamougoum, et Chevalier du Mérite Camerounais.
Illustration de couverture : le roi des Bamougoum
et ses étudiants en 1968.
16,50 € Lettres camerounaises
ISBN : 978-2-343-03576-5
H-CAMEROUN_S_LETTRES-CAMEROUNAISES_PF_DEEH-SEGALLO_ENFANT-BAMILEKE-ET-AUTRES-NOUVELLES.indd 1 19/07/14 17:56
Sous la coordination de
L’Enfant Bamiléké et autres nouvelles
Gabriel DEEH SEGALLO






L’Enfant Bamiléké
et autres nouvelles

Lettres camerounaises
Collection dirigée par Gérard-Marie Messina


La collection Lettres camerounaises présente l’avantage du
positionnement international d’une parole autochtone
camerounaise miraculeusement entendue de tous, par le moyen
d’un dialogue dynamique entre la culture regardante – celle du
Nord – et la culture regardée – celle du Sud, qui devient de plus en
plus regardante.
Pour une meilleure perception et une gestion plus efficace des
richesses culturelles du terroir véhiculées dans un rendu littéraire
propre, la collection Lettres camerounaises s’intéresse
particulièrement à tout ce qui relève des œuvres de l’esprit en
matière de littérature. Il s’agit de la fiction littéraire dans ses
multiples formes : poésie, roman, théâtre, nouvelles, etc. Parce que
la littérature se veut le reflet de l’identité des peuples, elle alimente
la conception de la vision stratégique.


Déjà parus

ÉPINGLÉ, La poubelle ou Les mystères de la vie, 2014.
Moussa MBOUÉ, La démocratie de la Calmantie, 2014.
Paul BITOUK, Les mots de mon silence, 2014. La lune d’or, 2014.
Romuald Marie AVINA, Souffle des aurores, 2014.
Floréal Serge ADIÉMÉ, Miroir du monde, 2014.
Christiane OKANG DYEMMA, Éclats de soleil nocturne, 2014.
Edmond OSSOKO, Symphonies, 2014.
Merveiline TAPI, Éva. Tranche de vie, 2014.
Madjirébaye Hervé, Le prix du pardon.
Pierre BEDEL MBELLA, Le cordon ombilical, 2014.
Djhamidi BOND, Amour et préjugés, 2014. La veuve blanche, 2014.
Ginette MINTOOGUE, Renaître. Regard vers le passé d’une
adolescente, 2014.
Patricia NOUMI, Aimer sans réserve, 2014.
Sous la coordination de
Gabriel DEEH SEGALLO



L’Enfant Bamiléké
et autres nouvelles



Anthologie des écrivains Bamougoum

























Autres ouvrages du coordinateur

AUX ÉDITIONS DE KAMKWOP
Chants pour demander / Shy  n  ndó (poèmes)
200 Proverbes ŋg mbà (proverbes et devinettes) DE LA S.I.L.
Alphabet ŋgmbà (en collaboration)
AUX ÉDITIONS L’HARMATTAN
L’Affaire d’un ami suivi de Que pouvez-vous me faire ? (nouvelles)
Lire « Ville cruelle » d’ÉZA BOTO (essai critique)
Nostalgiaques, collectif Affo Akkom (poèmes)
À PARAITRE
1000 Proverbes et devinettes en langue ŋgmbà
Édition trilingue ŋg mbà-français-anglais
Articles
1. « Afrika-ba’a : un hymne à la révolution verte », Cameroon Tribune n° 704 des dimanche
24 et lundi 25 octobre 1976, p. 2 ;
2. « Gros plan et Afrika ba’a : le procès de la ville » dans L’Afrique littéraire et artistique
èN° 56, 2 trimestre 1980, pp. 60-64 ;
3. « L’impression de la littérature au Cameroun : un fléau à enrayer », Cameroon Tribune
s
n° 1911 et 1917 des Dimanches et Lundis 26 et 27 oct., et 2 et 3 nov. 1980, Yaoundé, p. 2 ;
4. « Le Pessimisme comme fil conducteur de Massa Nécoula de J.B. Nkwetche », in
www.afrikibouge.com et Codem Info n°3, Juil. 2010, p. 15 ;
5. « Rêve, révolte et révolution dans Je vois du soleil dan tes yeux de Nathalie Etoke », in
www.afrikibouge.com du 2 juin 2008 ;
6. « Lisières scripturales de l’amour dans Lisières Enchantées de Marie Julie Nguetse », in om de décembre 2009 ;
7. « L’envers du bonheur dans Le Bonheur immédiat de David Fongang », in
www.afrikibouge.com ;
8. « Le rêve comme fin dans Moi taximan de Gabriel Kuitche Fonkou », in om ;
9. « Le temps contre le temps dans « Kilomètre 30 » de David Nde mû Fopinn », in
www.afrikibouge.com ;
10. « Du vin aigre au vinaigre, ou de la déchéance sociale dans Les Vins aigres de Gabriel
Kuitche Fonkou », in MondesFrancophones, 2011 ;
11. « Fleurs en larmes et Larmes en fleurs, ou de la duplicité vitale chez Rose Djoumessi
Jokeng », in MondesFrancophones, 2011 ;
12. « Cinquante années de littérature camerounaise… cinquante années de progrès ? », in
MondesFrancophones, 2012….

© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03576-5
EAN : 9782343035765













À la mémoire du pasteur Porret,
qui aurait été fier de voir ce travail.

En hommage à Jean-Bosco NKWETCHE,
Pour qu’il y vive à jamais.



















1L’ENFANT BAMILÉKÉ
par
Jean MBA LENOU


Introduction
Né le 14 février 1951, candidat au baccalauréat, l’auteur
des pages qui suivent, Jean Mba Lenou, a vingt ans. Il est
élève de première au lycée de Bafoussam, où je l’ai ren-
contré. Je n’ai fait aucune retouche à son récit. À travers
les aventures vécues de ce garçon qui, avec une obstina-
tion rare à son âge, veut absolument se rendre à l’école,
malgré tous les obstacles que dressent devant lui sa famille
et la coutume, vous allez découvrir, entre le golfe de Gui-
née et le lac Tchad, une région pittoresque du Cameroun,
le pays bamiléké, aux collines souriantes et aux mœurs
originales, habité par une population montagnarde très
’dense, une des plus actives de l Afrique noire.
En partant de Douala, port animé qui s’étend le long
d’un large fleuve presque jusqu’à l’océan, on quitte une
ville hétéroclite, où les immeubles modernes à multiples
étages voisinent avec les cases sommairement construites
des quartiers populaires, pour monter insensiblement vers
de hauts plateaux d’accès difficile autrefois.
On traverse tout d’abord des plantations de palmiers,
de caféiers, de bananiers et de goyaviers, sans parler des
’ ’cultures dananas, parmi lesquelles sallongent des villages
’et même des villes dune certaine importance, dont les
maisons basses, en bois, uniformes, bordent la route gou-
dronnée. Bientôt, le paysage change d’aspect et la chaleur
humide de la côte disparaît. On sent quelque fraîcheur, car

1 Tout premier texte jamais publié par un Bamougoum, L’Enfant bamiléké
’parut en Suisse dans la série Clartés, à L’Agence dÉducation Chré-
tienne, rue de 1’Ale 31, Lausanne, en 1971, par les soins du pasteur
Eugène Porret.

7
'on prend de l’altitude. Des montagnes sélèvent de toutes
parts et la route franchit des crêtes escarpées. Alors que
dans le sud il y a beaucoup de terrains en friche, ici aucune
parcelle n’est négligée. Des clôtures soigneusement entre-
tenues entourent les champs de maïs. Les maisons bâties
en brique rouge et couvertes de tôles sont éloignées de la
route et dispersées dans la campagne. Nous arrivons chez
les Bamiléké, paysans depuis des siècles, commerçants
répandus aujourd’hui dans tout le Cameroun, mais
toujours très attachés à leurs villages et à leurs coutumes.
Voici Bandjoun, commune peuplée de 50 000 âmes,
avec une densité de 300 habitants au kilomètre carré ! Qui
le croirait en passant à travers une agglomération enfouie
dans la verdure ? On ne voit, au centre, que quelques ca-
banes qui abritent des boutiques. Il faut encore s’enfoncer
dans la brousse pour aboutir à la chefferie où réside le roi.
Deux cases coniques, semblables à d’immenses morilles,
'en forment l’entrée. Dautres, disposées de chaque côté de
l’avenue qui mène à la case centrale, sont habitées par les
femmes du chef. Roi et chef sont ici synonymes. En réali-
té, on appelle ce monarque le Fô, et sa véritable autorité
provient de la puissance magique qu’on lui attribue. Pour
les gens du lieu, il est avant tout le juge, le réconciliateur,
mais aussi le gardien de la religion traditionnelle, le grand
prêtre du culte des ancêtres.
Il y a certaines manières de traiter les morts qui subsistent
toujours. Quand quelqu’un est décédé, on ne le laisse pas
tranquille dans sa tombe. Deux ans après, on retire son
crâne, car on croit que, si on ne le fait pas, l’esprit du défunt
viendra causer des malheurs dans la famille. Les survivants
mourront peut-être d'accident ou de maladie ; ils pourront
subir des pertes, les calamités ne cesseront qu’au moment où
le sorcier aura déterré le crâne qui sera déposé dans une case
spéciale. On aura soin de mettre une calebasse d’eau près de
ce crâne, pour que le défunt n’ait jamais soif. C’est le premier
acte du culte des ancêtres. Il faudra aussi lui offrir des sacri-
8
fices de même qu’aux grands-parents et arrière-grands-
parents dont les crânes sont exposés là depuis longtemps.
On égorgera un bouc, une chèvre que l’on cuira dans de
l’huile salée ; on se contentera parfois d’un poulet et de pis-
taches écrasées. Tout cela est nécessaire pour demander aux
ancêtres de protéger les vivants du mal, de leur apporter la
chance et le bonheur. Les enfants se régaleraient volontiers
des vivres ainsi répandus autour des crânes, mais ils com-
’mettraient un sacrilège. Seules les fourmis sen repaissent.
On prétend alors que ce sont les ancêtres qui ont pris cette
forme-là pour manger les offrandes.
Jean Mba Lenou a souvent été témoin de scènes sem-
blables, car son père est un notable, membre de plusieurs
sociétés que préside le Fô. Il a vécu à l’ombre d’une chef-
ferie et tout ce qu’il raconte est authentique. D’autres
élèves du même lycée m’ont parlé de ces coutumes mêlées
de croyances bizarres. Par exemple, une danse appelée
« kouga » commence autour d’un rejeton de bananier
planté par un sorcier. On affirme qu’au cours de leurs
ébats, les danseurs voient le bananier pousser, grandir,
fleurir et donner du fruit. Les bananes grossissent et mû-
rissent. Finalement, ils les épluchent et les mangent.
Puissance de l’imagination sinon de la magie ! Il est in-
terdit aux enfants de participer à certaines danses, car ils
pourraient en mourir, soit en vomissant du sang, soit en
maigrissant rapidement.
La civilisation, avec tout le bon et tout le mauvais
qu’elle charrie après elle, a pénétré récemment dans ce
'pays bamiléké qui saccroche encore si fortement à ses
traditions, où il y a aussi d’excellentes choses à côté
d’autres néfastes. La construction de la route qui traverse
la région a été un événement pour la population plus
familiarisée avec la magie qu’avec la technique. C’était
pendant les dernières années de l’administration fran-
çaise. Quand les gens de Bandjoun ont vu pour la pre-
mière fois un Caterpillar s’avancer sur le terrain comme
9
une chenille gigantesque, ils sont allés avertir le Fô qu’un
grand fauve venait dévaster le village. L’ordre a été
donné de tendre un piège pour capturer ce monstre. Le
Caterpillar, en rampant, le renversa sans peine. Les gens
coururent dire au chef que le gibier était si gros qu'il
avait écrasé le piège ! Telle est l’histoire que les parents
racontent à leurs enfants, le soir, tout en leur parlant des
guerres tribales, où les plus forts battaient et tuaient les
plus faibles pour occuper ensuite leurs terres. Les vain-
cus devenaient les esclaves des vainqueurs. Il n’y a pas si
longtemps que ces combats entre villages ont cessé.
Trois animaux jouent un rôle dans la vie des Bamiléké
: la panthère, la tortue et l’araignée. Il sera question de la
panthère dans le récit de Jean Mba Lenou, fils de chas-
seur. Aujourd’hui, on entend rarement parler de ce grand
carnassier qui ne vient plus rôder autour des villages,
tandis que les chats sauvages sont encore fréquents. Il y
avait autrefois, au dire des vieillards, des hommes-
panthères, qui avaient la puissance de ce fauve. Affiliés à
une société secrète, ils se transformaient la nuit en pan-
thères pour tuer leurs victimes en arrachant le cœur de
celles-ci à coups de griffe ! On dit aussi que certains de
ces êtres mystérieux étaient à la fois hommes et pan-
thères ; mais si la panthère dans laquelle le double de
1'homme vivait était abattue par un chasseur, l’homme
mourait au même moment.
Dans tous les cas, la peau de panthère, que détiennent
les plus grands notables de la part du Fô, est aujourd'hui
le symbole de la puissance de l’homme sur cet animal dont
le seul nom sème la frayeur. Les peaux de panthères appa-
raissent sur le dos des danseurs masqués lors des grandes
fêtes dans les chefferies.
La tortue rend service à la justice. Si quelqu’un est ac-
cusé à tort, il peut en appeler au jugement de la tortue.
Cette procédure reste une pratique courante du tribunal
coutumier présidé par le chef et les notables. L’accusé qui
10
veut se disculper apporte une tortue et, en la déposant à
terre, il l’exhorte à désigner le coupable. Si elle s’éloigne
de lui, c’est la preuve de son innocence. Si, au contraire,
elle se dirige vers lui, il pourrait bien être coupable ! La
tortue, dans les récits bamiléké, est toujours une bonne
conseillère : on ne recourt jamais en vain à sa sagesse.
’Il y a quelques mois, jai trouvé dans mon jardin une
grosse mygale, velue à souhait, aux pattes multiples et in-
quiétantes, qui mesurait quinze centimètres de long. Un
garçon l’a électrocutée, et je la garde sur un rayon de ma
bibliothèque. C’est l’araignée divinatoire qu’on nomme
ici : ngom Si, celle qui trace les lignes de la volonté divine.
Sa piqûre engendre, paraît-il, un profond assoupissement
et une mélancolie certaine ! Mais si on a du respect pour
elle, c’est qu’on lui attribue une vertu particulière. Dieu lui
aurait communiqué un esprit de discernement qui lui per-
met de se prononcer dans bien des situations délicates.
L’Évangile a pénétré chez les Bamiléké depuis une cin-
quantaine d’années. Les premiers missionnaires ont eu de
la peine à faire admettre la foi nouvelle à des gens qui,
malgré leurs superstitions, croyaient en un Dieu, nommé
Si dans leur langue. Aussi, plusieurs auditeurs ont-ils con-
sulté la mygale, au sortir de son trou, pour s’assurer de la
vérité de ce qu’ils entendaient.
Ainsi Ndefo-Magam, notable de Bamougoum, le village
natal de mon ami Lenou, a fait à ce propos une intéres-
sante confidence au pasteur du lieu. Un notable, c’est tou-
jours un homme important, et la valeur d’un personnage
'en vue sestime ici au nombre de femmes qu’il a épousées.
Jean Mba vous en parlera. Bref, ce bon Bamiléké était allé
écouter le sermon, ce dimanche-là qui ne tombait pas sur
un jour de marché.
« Depuis ce matin, lui dit-il, je sais que le Dieu que
vous prêchez est le vrai Dieu. Malheureusement, vous ne
voudrez pas que je devienne chrétien en tant que mari de
nombreuses femmes.
11
« Hier, j’ai demandé à la mygale si le Dieu du ciel et de
la Terre, prêché par les chrétiens, est le vrai Dieu, et si le
vrai Dieu est seulement sur la terre, comme nous le
croyons, nous les Bamiléké. Pour cela, j’ai planté deux
brindilles au bord de son trou : l’une blanche, représentant
le Dieu du ciel, la noire pour celui de la Terre, s’il y en
avait un. Puis je suis parti. Ce matin, je me suis rendu chez
l’araignée pour voir comment elle a opéré son choix après
mon départ. J’ai vu qu’elle a fait disparaître la brindille noire
et que, non seulement elle a laissé debout la brindille
blanche, mais elle a répandu par terre beaucoup d’autres
tout autour de son trou. Ce qui signifie que Dieu est non
seulement au ciel, mais qu’on le rencontre partout sur la
terre ! » À la suite de cet oracle, ce notable était prêt à
devenir chrétien, mais ce qui l’en a empêché, c’est la po-
lygamie. Qu’il est difficile de sortir du paganisme pour
faire la volonté du vrai Dieu, même quand la mygale a
parlé !
Mbo/Bafoussam (Cameroun), juin 1971.
BP 50.
Eugène Porret, aumônier du lycée
et des établissements secondaires.














12
L'Enfant Bamiléké

Le fondateur du quartier
Mon histoire commence par celle de mon nom. Chez
les Africains, le nom a toujours une signification bien
précise ; souvent il se rapporte aux circonstances de la
'naissance. Je m’appelle Mba Lenou. Mba, cest le nom de
mon père.
’Il vivait, isolé, au sommet dune colline. Dans sa jeu-
nesse, c’était un homme trapu, aux muscles de fer et au
regard de lion. Sa case au toit de chaume, seule habita-
tion du lieu, était un véritable arsenal. On pouvait y voir
des tas de flèches, de vieux fusils, des épées, un ou deux
poignards. Mba était-il un soldat ou un invétéré féti-
cheur ? Ni l’un ni l’autre. Il appartenait à une famille de
chasseurs. On m’a rapporté que son père attrapa à la
main une panthère à peine blessée par une flèche. Mba,
lui aussi, chassait les fauves. Un jour, il tua à son tour
une énorme panthère. Au lieu de l’amener dans sa case, il
traîna la lourde bête jusqu’à la chefferie. Arrivé à la con-
cession royale, le corps ruisselant de sueur, il demanda à
'voir le chef et sadressa à lui en ces termes : « O roi des
rois, je viens aujourd'hui t’offrir l’animal que j’ai tué ».
Chez nous, celui qui honore le chef d’un pareil présent
reçoit en retour, soit une femme, soit un terrain, soit deux ou
trois vaches. Le chef, qui est en fait le roi, répliqua : « Mba,
fils de Fogang, tu as prouvé à ton roi ton intrépidité. Dans
le pays des Blancs, tu aurais reçu ce qu’ils appellent la « mé-
daille de la vaillance ». Attraper tout seul un fauve de cette
grandeur signifie qu’à la guerre, tu trancherais la tête à vingt
colons ! Ton chef sait quel honneur tu lui réserves ; il en est
très fier. Qu’est-ce qu’un homme de ma condition peut con-
fier aux êtres nourris de courage ? Mba, fils de Fogang, va et
recharge ton arme, livre bataille sans merci à toutes ces bêtes
féroces qui hantent le quartier Bakouonwang. Dès que vain-
13
queur tu seras, maître incontesté de ce quartier tu devien-
dras ».
Mba ne tarda pas à se distinguer par de nouveaux exploits
et, recevant le nom de « suffo », c’est-à-dire « ami du chef »,
il fut nommé fondateur du quartier et prit place parmi les
notables.

Premier mariage de mon père
Un jour, sa gibecière bien pleine au dos, mon père
rentrait de la chasse, chansons aux lèvres. Au détour d’un
chemin, il rencontra un vieil homme qui lui dit : « Mba,
fils de Fogang, terreur des animaux, la journée t’a souri.
Offre-moi une bouchée pour ce soir ». Le chasseur ou-
vrit son sac, en sortit un gros singe et le lui tendit.
Tout ravi, le vieillard s’en alla, monologuant : « je n’ai
jamais vu d’homme aussi généreux. II est vraiment un
valeureux défenseur des faibles. Heureux sera le chan-
ceux dont le charitable chasseur deviendra le gendre ! »
Celui qui parlait ainsi avait une fille nommée Chapé,
c’est-à-dire « chemin de la jalousie ». Peu de temps après,
Mba devint son fiancé, alors que la fille n’avait que huit
ans. Selon la coutume, il déposa chez la mère de sa fu-
ture femme le premier fagot de bois appelé la première
dot. Il dut ensuite travailler pour fournir aux parents de
la fille tout ce dont ils auraient besoin jusqu’à la célébra-
tion du mariage. À l’âge de quinze ans, une semaine
avant le grand moment, elle fut recouverte d'une poudre
rouge et munie de bracelets de dents d’éléphants, de
2boucles d’argent et d'un collier de cauris .
Le mariage fut fêté de nuit. Un cortège de joyeuses
femmes accompagna la mariée, en chantant des chansons
ironiques adressées à l’époux :

Notre fille a été élevée dans le bonheur,
Dans la paix et dans la sécurité. Notre jument tant aimée
Se nourrit de la viande la meilleure

2 Petites coquilles qui servaient autrefois de monnaie d’échange.
14
Et se revêt de peaux de choix.
Personne n'a encore grondé
La fille adorée de l’éléphant,
La belle étoile de la nuit !

La prophétie
Mba et sa femme allèrent habiter sur une colline.
Notre plateau bamiléké est parsemé d’un grand nombre
de mamelons peu élevés. Leur petite case était entourée
d’un parc à chèvres. Ils y vécurent quinze ans, mais –
malchance totale ! – des huit enfants que la mère mit au
monde, aucun ne fut épargné par la mort.
Écrasés par le désespoir, l’homme et sa compagne se
plaignaient aux dieux. Ils présentaient des offrandes par-
ci, par-là : une chèvre sur le crâne de l’aïeul, une cale-
basse d’huile pour la belle-mère morte depuis vingt
3lunes . Le malheur était caché, et il fallait le découvrir.
Malédiction, sors de ta cachette ! Elle avait de la peine à
sortir.
Un jour, au cours d’une cérémonie à la chefferie, un
sorcier appela Mba et lui dit : « Tu as nourri la terre de
nombreux enfants. Cela n’est pas pour rien. Quelque
chose ne va pas ». Passant la main sur son front, re-
gardant sa paume gauche puis la droite, le devin conti-
nua, en poussant un long soupir : « Malheur séculaire !
Vengeance contre 1’innocence ! Voici ce qui est arrivé,
Mba. Un matin, au dernier cri du coq, le grand-père de
ton père passa devant le dieu protecteur du village, la
kola en poche. Pourquoi n’en a-t-il pas jeté une tranche
dans la bouche du distributeur de bonheur ? Tu com-
prends maintenant quelle est 1’origine de tes malheurs.
Attention ! J’entends une voix qui me parle. L’invisible
me dit que tu auras un fils avec la femme que tu as. Tu
donneras à cet être le nom de Le-nou, c’est-à-dire « jour du

3 Environ deux ans. En Afrique, on compte souvent les mois selon les
lunaisons.
15

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