L'Immortel

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"Toute notre vie nous vivons dans la confusion. Nous croyons que les arbres, la pierre, la terre, les maisons n'ont ni conscience, ni motions, mais nous nous trompons. Nous avons simplement oubli leur langage", comme nous le rappelle Hovik Vardoumian dans sa nouvelle "Retour", soutenant ainsi la noble cause de la Nature, qui est la source même de la vie sur Terre. L'écrivain mène le lecteur la découverte de son univers, o il est invité s'interroger. Ces interrogations aux accents mystiques portent sur l'existence et l'accomplissement de l'Homme dans l'Univers.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296239067
Nombre de pages : 118
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L'Immortel
et autres nouvelles

Collection Lettres arméniennes
avec la collaboration dirigée par Serge Venturini, de Emmanuelle Moysan et Élisabeth Mouradian

Lettres arméniennes est une collection ouverte aux richesses littéraires et culturelles de l'Arménie d'hier et d'aujourd'hui où, depuis le V" siècle, le livre est devenu passeur des savoirs et des connaissances: enluminures, littérature, poésie, récits, traductions, etc. Elle apporte un nouvel éclairage sur ce pays qui apparaît à la fois si lointain et si proche.. . La collection Lettres arméniennes propose au lecteur francophone des traductions littéraires, ainsi que des ouvrages concernant l'Arménie, sa civilisation et sa culture.

Hovik Vardoumian

L'Immortel
et autres nouvelles

Choix des textes et traductions de l'arménien par Élisabeth Mouradian Préface de Serge Venturini

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com di ffusi on. harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-10160-9 EAN : 9782296101609

Préface

En lisant et relisant ces quelques nouvelles de l'écrivain arménien Hovik Vardoumian, une musique, celle de Louis Aragon en son poème « Jet' aime tant », et une odeur, celle des oranges amères me sont revenues en mémoire. ((Mon sombre amour d'orange amère)) chante le poète. Quelle proximité avec le monde de V ardoumian ! Un homme sacrifié - voilà Vardoumian. Et, en même temps un homme renaissant, comme ces abricotiers qui ressuscitent après les terribles gels des rigoureux hivers. Ce livre se clôt par ces mots: ((Je Pris la pelle de la cave etj'allai ramener l'eau
au verger.
))

Pourquoi sacrifié? V ardoumian est un écrivain qui témoigne d'une période sombre de l'Arménie, une période de nuit, de feu et de cendre. J'entends déjà le cynique lecteur avec son rire noir, mon semblable, mon frère, me lancer au visage: «Mais l'Arménie a-t-elle goûté à autre chose qu'aux sacrifices? ... » Hovik Vardoumian n'a pas connu son père mort à la guerre. Ingénieur en mécanique, il dut cependant prendre les armes, et comme l'un des commandants militaires volontaires,

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libérer avec ses hommes, le Haut-karabakh. L'Arménie des années 1990 était sans lumière, sans gaz, ni chauffage donc. Elle traversa état de siège, guerre et blocus, mille misères. À peine se relève-t-elle aujourd'hui de ces années de ténèbres. Elle a toujours su triompher du temps.
((

A

detlX, ii seraitpius ladie de hurler.)) C'est une phrase

très révélatrice du style, et donc de l'homme même, Vardoumian qui ne hurle pas avec les loups. Il y a en lui, l'indéfectible fidélité du chien solitaire, la subtile sensibilité qui peut faire cruellement souffrir comme souffrent les bêtes sans mot dire, la profondeur émouvante derrière la simple bonhomie de l'amoureux transi. ((Au temps des ténèbresl chantera-t-on encore?I OU1~ on chanterai ie chant des ténèbres.)) Selon Bertolt Brecht. Mais des éclairs traversent cette prose glaçante, l'illuminent et apportent l'eau à la terre.
Ser:ge Venturini, Paris,janvier 2009.

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Avant-propos

Hovik Vardoumian est né en 1940, dans un petit village ceint de forêts vierges de la région de Lori, en Arménie soviétique. Son enfance fut difficile: son père mourut en 1943 durant les combats de libération de Kiev en Ukraine. Mais, grâce à l'amour maternel, il trouva la force et la volonté pour avancer malgré les obstacles permanents. Il fait son service militaire obligatoire de trois ans, puis il effectue divers travaux, comme ouvrier. En 1964, il réussit aux examens d'admission à l'École polytechnique d'Erevan, à la faculté des Études mécaniques. Après les études supérieures, il travaille en qualité d'ingénieur-constructeur à l'Institut de physique d'Erevan. Ses débuts littéraires remontent à 1957 quand il publie son premier poème dans un journal régional. Il compose et il publie des poèmes surtout à partir de 1964, mais très vite opte pour la prose, notamment pour la nouvelle et le petit roman. Son premier recueil de nouvelles s'intitule « Une telle histoire», publié en 1983, puis en 1986, il publie « La vallée des rêves». Certaines de ses pièces sont mises en scène pour la télévision et la radio. Il obtient le Prix littéraire de la « Meilleure nouvelle» de la revue Pionnier (équivalent de la presse pour la jeunesse en France).

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Cependant, il a été classé dissident pour ses idées; aussi la publication de ses écrits a-t-elle été mise entre parenthèses jusqu'en 1991, jusqu'à l'effondrement de l'URSS dont les conséquences désastreuses immédiates mirent en ruines l'espace soviétique: chute spectaculaire de l'économie, revendications nationales refoulées depuis des décennies, guerres intestines... De 1989 jusqu'à 1994, il part défendre, avec son groupe de combattants volontaires, les frontières de l'Arménie, il participe aux combats de libération de la population arménienne majoritaire à Artsakh, dit Haut-Karabakh, autonome dans le cadre de l'Azerbaïdjan, qui a choisi le chemin de l'autodétermination. Aujourd'hui, Vardoumian vit à Erevan et se consacre complètement à l'écriture. Depuis 1997, il publie régulièrement des recueils de nouvelles ou de petits romans. Ces dernières années, il a obtenu des prix littéraires auprès de l'Union des écrivains d'Arménie et d'autres institutions de la Culture du pays. Il est également membre de l'Union des écrivains d'Arménie. Ce recueil est le premier en langue française. Les selZe nouvelles réunies font partie de ses récentes nouvelles.

Publications:

nouvelles et petits romans

1997 : Les aigles meurent ainsi, éd. Méhian, Erevan. 1999 : Le commandant des soldats d'attaques, éd. Tigran Méts, Erevan. 2002: Le retour de la déme Anahite, (Aphrodite), éd. Mér Chiknot, Erevan. 2003 : Un murt roman pour les hommes, éd. Louïs, Erevan. Lal?J'rinthe, recueil de nouvelles, éd. Union des écrivains d'Arménie, Erevan. Conversation avec Hrant l\J1athéz1ossian, essai, éd. Erevan. 2003-2007: Certains de ses textes ont été traduits et publiés en plusieurs langues dans des recueils ou des périodiques littéraires: en anglais, éd. Writers' Union of Armenia, 2003, Erevan; en russe, éd. Galas Press, Moscou, 2003; en ukrainien, éditions Malot, 2006, I<iev ; en bulgare, en iranien, etc.

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Fin d'été

Peut-être est-ce vraiment de la folie. Mais je ne réussis à vaincre l'envie de t'écrire cette lettre. Parfois je sens si fortement ton absence comme si je venais à peine d'avoir sept ans. Nous allions chaque été à la montagne de Lalvar, tu t'en souviens? Au printemps nous y montions ensemble et rentrions chez nous ensemble. À mes sept ans, tu me fis rentrer au village plus tôt, parce que je devais aller à l'école. Tu me disais que j'étais déjà un homme; à sept ans. Et rien qu'à ces paroles, tu te sentais heureuse car chez toi, un homme était en train de grandir. C'était la première fois dans ma vie que je devais me séparer de toi. Aujourd'hui, je n'arrive pas à y croire; je devais traverser à pied trente kilomètres. C'était la fm du mois d'août. Le chemin descendait en serpentin et disparaissait dans les bois touffus. Le soir avançait. Il faisait agréablement doux et tiède sous l'ombre des arbres. Les oiseaux s'interpellaient avec le retour aux nids, se hélant. Un chamois traversa le chemin battu par les inondations, s'enfuit vers les hauteurs de la montagne, se dissipa dans le crépuscule vespéral. Le parfum des mûres sauvages rouges et celui de la « fleur de balai» se répandaient tout le long du chemin, cela me rendait fou. De cette fleur immortelle dont on fabrique des balais jusqu'aujourd'hui dans notre village, je n'ai jamais su le vrai nom. Le bonheur étincelait.

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Du versant du mont de Bouraqar il semblait qu'on pouvait tenir le village dans la paume d'une main. Mais brusquement, je me sentis seul et triste, dans ce bonheur universel. Et jusqu'aujourd'hui, je n'arrive pas à comprendre si c'était à cause du soir, du bonheur étincelant, des mûres sauvages, de l'immortelle fleurie ou bien à cause du fait qu'Astrik était à chevaL.. Et elle était très belle... Je pleurai depuis le versant du mont de Bouraqar jusqu'à ce qu'on arrivât au village. Même mes deux grand-mères ne purent me consoler. J'étais tellement seul et malheureux. Par la suite, j'ai vécu beaucoup d'autres moments similaires. Des moments où la vie bout autour de toi: des millions, des milliards de gens grouillent, mais, toi, tu te sens seul et malheureux dans cette lave humaine. Il a fallu vivre toute une vie pour comprendre la raison de la solitude. C'est la peur d'être trompé. Tous sont anxieux d'être trompés et, à tout prix, ils veulent la stopper en l'anticipant. C'est quelque chose de stupéfiant; même les personnes que tu aimes, à qui tu es prêt à tout donner, voire ta propre vie, elles aussi te trompent. Et je ne comprends pas pourquoi elles agissent ainsi car elles peuvent obtenir tout ce qu'elles veulent sans ces mensonges. Tout est bien, lumineux, chaleureux, agréable, à l'image de cette lointaine journée d'été, mais soudain, tu te sens seul et malheureux parce que quelqu'un en qui tu as eu une confiance sans limite et que tu as aimé, un jour tu comprends qu'il t'a menti. Les gens ne comprennent sans doute pas pourquoi ils agissent comme ça. Mais la solitude de ce jour d'été était autre chose. Je compris cela après ta mort. Ce malheur « bienheureux» : tout est bon et beau autour de toi, mais toi, tu as perdu quelque chose de cher et familier. Tu sens que, petit à petit, cette chose-là te quitte irrévocablement. Tu n'existais déjà plus deux ans avant ton décès. C'était quelqu'un d'autre à ta place. Je soignais ton corps malade, ce qu'il restait tout au moins de toi; ton corps qui mourait chaque jour un peu.

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Cependant quand tu mourus, tu te ressemblais de nouveau. Tu étais allongée - paisible, bienheureuse, aux traits princiers, et tu ne voulais qu'une seule chose: me voir pleurer. Mais je me sentais intimidé. Comme ce lointain jour d'août. Astrik était à cheval. Elle disait que si je me sentais fatigué alors je pouvais monter à cheval avec elle... Durant les jours de ta maladie, j'étais vraiment très fatigué. Cela je ne pouvais le dire qu'à toi. Mais tu étais si loin. Je n'avais pratiquement pas dormi pendant sept jours; personne pour me remplacer. Je m'étais endormi, près de toi, au lever du jour. Je me suis réveillé et j'ai vu que tu étais déjà partie par la porte ouverte de ce monde, que tu étais passée de l'autre côté de la frontière. Certes, la porte s'ouvre une fois pour chacun de nous. Finalement, je n'ai pas su si tu as eu un moment de lucidité avant ta mort. Avais-tu quelque chose à me dire au dernier instant? Un dernier souhait? Ne serait-ce qu'un mot? Dans les circonstances de guerre, on m'aurait puni sévèrement pour l'endormissement au poste confié. Les gens m'auraient puni. Mais toi, tu n'étais même pas vexée. Après ton décès, je ne parvins plus à éloigner la solitude. Et moi non plus, je ne sus m'enfuir. L'être humain devient orphelin en perdant sa mère quel que soit son âge. Toute personne vit sa propre vie, a ses propres soucis et ses propres secrets. Parfois, on est incapable d'écouter ceux qui sont à côté de nous. Mêmes les plus proches peuvent oublier ton existence pendant des jours et des mois. Sans parler des étrangers qui sont prêts à te dérober tout ce que tu as de plus cher et d'inaccessible. Sauf une mère peut, oubliant sa propre douleur et ses propres soucis, se préoccuper de son enfant, partager ses difficultés et son bonheur. Les deux dernières années de ta vie n'étaient qu'une existence vidée de sens. Parfois, j'étais à tel point fatigué et paniqué que je souhaitais dans mon for intérieur ta mort. Je suis convaincu que même pour cela tu m'as pardonné et tu m'as recommandé auprès de Dieu. Il y eut ces moments. Car à ta

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