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Parise

de harmattan

La mariée Nejma La mariée avait treize ans Beïda
avait treize ansUne histoire marocaine
En collaboration
avecDans son quartier pauvre de Ben Msik à Casablanca, Nejma rêvait
d’apprendre toutes les sciences de la terre et déposait de grands espoirs Une histoire marocaineHélène
dans l’école qu’elle fréquentait alors. Son livre de lecture lui révélait Dumartyd’étranges et merveilleux univers. Au fond de son cartable, elle enfouissait
chaque jour une soif plus grande de savoir qu’elle n’étancherait plus jamais.
Bientôt envoyée au bled, près de Taroudant, elle poursuivit une enfance
insouciante jusqu’au soir terrible de son mariage. Elle n’était encore qu’une
enfant.
Commença aussitôt une vie nouvelle. Elle devint épouse, mère, immigrée
aussi car elle dut bientôt rejoindre Mustapha, son mari installé à Périgueux.
Soumise aux traditions, dépendante d’une culture qui ne laisse pas toujours
grande liberté aux femmes, Nejma fut une rebelle qui mit toute son énergie à
gagner son indépendance. Avec courage et dignité, elle éduqua un ls et un
jeune frère, elle travailla, elle étudia, elle voyagea. Généreuse elle aida autant
qu’elle le put un aîné dans l’errance et ne faillit jamais dans le soutien qu’elle
estimait devoir à ses vieux parents.
Son parcours de femme vaillante et déterminée avait commencé au soir de
son mariage. Elle venait d’avoir treize ans.
Hélène Dumarty, agrégée, docteur ès Lettres, est une universitaire
passionnée de rencontres, d’ouvertures et de découvertes. Par ses
fonctions, elle a longuement séjourné en Afrique, à Madagascar, au
Maghreb et au Moyen Orient. Partout le monde de la francophonie lui
proposa de nouveaux univers et de belles rencontres en partage. Au
Maroc elle entra avec Nejma dans la vie noble et parfois impitoyable des
Berbères.
Nejma Beïda, née à Casablanca, serait restée avec bonheur une jeune
berbère, enfant insouciante élevée librement au village de Aït Igas si son
destin n’avait pris un autre cours au soir terrible d’un joli printemps. L’enfant,
qu’elle était encore, venait d’être donnée en mariage. De ce jour elle vécut
dans le désir de rompre les chaînes des traditions et des contraintes.
Elle lutta, apprit, voyagea. Elle quitta Taroudant, partit à Périgueux puis à
Bordeaux avant de rejoindre Madrid, New York et bientôt Londres. C’est
cette vie de découvertes et de conquêtes qu’elle nous raconte.
ISBN : 978-2-343-04596-2
Prix : 23,50 €
Graveurs de MémoireG Série : Récits / MaghrebGraveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement aux récits
de vie et textes autobiographiques, s’ouvre également 9 782343 045962
aux études historiques.
Nejma Beïda
La mariée avait treize ans
En collaboration avec
Une histoire marocaine
Hélène Dumarty
1
2






La mariée avait treize ans

Une histoire marocaine

Graveurs de mémoire

Cette collection, consacrée à l’édition de récits de vie et de
textes autobiographiques, s’ouvre également aux études
historiques. Depuis 2012, elle est organisée par séries en
fonction essentiellement de critères géographiques mais
présente aussi des collections thématiques.


Déjà parus

Jaffrezou (Raymond), Un jeune breton dans la guerre, 2014.
Rabaraona (Rocky A. Harry), L’aventure des Surfs, Souvenirs
d’un groupe vocal malgache, 2014.
Walliser (Andrée), Grandeurs et servitudes scolaires, Itinéraires
passés et réflexions présentes d’un professeur, 2014.
Quesor (Gérard), Chez la tardive, Une amitié inachevée, 2014.
Penot (Christian), Du maquis creusois à la bataille d’Alger, Albert
Fossey dit François de la résistance à l’obéissance, 2014.
Messahel (Michel), Itinéraire d’un Harki, mon père, De l’Algérois
à l’Aquitaine, Histoire d’une famille, 2014.
Augé (François), Petites choses sur l’école, Mémoires et réflexions
d’un enseignant, 2014.
Moors (Bernard), J’ai tant aimé la publicité, Souvenirs et confidences
d’un publicitaire passionné, 2014.
Pérol (Huguette), Gilbert Pérol, Un diplomate non conformiste,
2014.
Gritchenko (Alexis), Lettres à René-Jean, 2014.
Blaise (Mario), Retour aux racines, 2014.
Le Lidec (Gildas), De Phnom Penh à Abidjan, Fragments de vie
d’un diplomate, 2014. Nejma Beïda

En collaboration avec
Hélène Dumarty







La mariée avait treize ans

Une histoire marocaine
















































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04596-2
EAN : 9782343045962

6
Chapitre 1
Le début d’une vie à Casablanca
Le bidonville à Casablanca était notre milieu de vie au
quotidien.
Là, les familles pauvres comme la nôtre faisaient
grandir de nombreux enfants à qui elles donnaient ce
qu’elles avaient. Parfois c’était un peu de couscous, un
morceau de pain ou un peu d’affection au hasard de nos
passages ; souvent c’était plutôt des baffes ou un coup de
balai dans les jambes pour nous signaler qu’aller jouer
plus loin serait mieux venu.
C’est là, dans ce bidonville, à Karen Ben Msik, que je
suis née, que j’ai grandi, que j’ai vécu ou survécu ? Je ne
me souviens plus vraiment. Je ne connaissais rien d’autre
que les maisons faites de bric et de broc dans lesquelles
nous habitions. Autour de moi je ne voyais que des
enfants pauvres, mal fringués, mal lavés mais vifs et
criards, certainement heureux.
De la pauvreté je ne connaissais rien puisque de la
richesse je n’avais encore aucune idée. Appartenir à la
zone, au bidonville de Ben Msik était pour moi normal.
Dans ma prime enfance j’étais un gros bébé m’a-t-on
dit. J’étais aussi, ce qui s’est révélé tout à fait vrai plus
tard, dans les années qui suivirent, une enfant timide, déjà
méfiante face aux menaces du monde. J’ai marché très

7tard, privilégiant les déplacements sur les fesses. Je
bougeais avec lenteur et lorsqu’il me fallut parler
j’adoptai des paroles lentes, mesurées, de crainte peut-être
de me faire trop entendre, de me faire trop voir, de
paraître celle qui évidemment est en trop. Ma mère
n’avait guère le temps de s’occuper de moi et de me
donner une particulière attention. Je crois même qu’à
force de me faire oublier je fus souvent dans les faits
oubliée. Ma mère se souvenait-elle que j’existais, que
j’aurais souhaité manger chaque jour ? Je ne crois pas. Dès
que j’eus passé l’âge d’être nourrie au sein, je fus tout
bonnement rangée dans la catégorie des grands, ceux qui
se débrouillent et ne demandent rien. Je me suis peut-être
mal débrouillée mais je n’ai rien demandé.
On m’a dit que j’avais marché à plus de deux ans et
que j’avais parlé à cinq ans. … Je n’étais pas une enfant
précoce, le moins qu’on puisse dire, et si je me suis
rattrapée plus tard, il faut bien avouer que j’ai pris le
temps de venir au monde. Comme une petite fleur
japonaise qui cherche l’eau pour s’ouvrir dans son verre,
j’attendais l’affection d’un adulte, la protection d’un
grand pour m’ouvrir à la vie. Malheureusement ma prime
enfance s’est plutôt déroulée dans un manque absolu.
Dans ma famille l’essentiel manquait, l’affection comme
l’argent.
Un souvenir néanmoins éclaire cette période de petite
enfance, sans doute le premier souvenir, le seul de cette
enfance dans laquelle j’essayais de grandir sans l’amour
de ma mère, sans la considération de mon père toujours
absent. Ce souvenir est plein de lumière, plein de rire,
plein d’amour. Qui était cet homme qui m’ouvrait les
bras, qui me faisait sauter sur ses genoux, qui me faisait
rire et qui même me parlait ? Imaginez mon bonheur :
quelqu’un me reconnaissait chaque jour, quelqu’un qui
montrait du plaisir à être avec moi, quelqu’un qui
s’adressait à moi comme à un être vivant capable de
l’entendre et de le comprendre ! C’était extraordinaire.

8Auprès de lui j’existais. Je me souviens que je devais avoir
cinq ans à peu près quand cet homme me témoignait son
intérêt. Il arrivait au bidonville, dans mon quartier, en fin
d’après midi. Je le guettais, je l’attendais et du plus loin
que je le voie je courrais à lui avant de me jeter dans ses
bras. Alors il m’accueillait rayonnant de plaisir et il me
parlait, me racontait Dieu sait quoi m’appelant sa
« Chihiba », sa petite blonde.
Que de douceur dans ce souvenir d’enfance dont je
me prends à douter parfois de la véracité. C’est un
souvenir mais ma mémoire ne l’aurait-elle pas inventé ? Je
me pose parfois cette question mais refuse aujourd’hui
d’y répondre car même maintenant, cinquante ans plus
tard, j’ai peur de la magie de la mémoire, de la force du
désir qui fait exister en rêve ce qui ne saurait être dans la
réalité…. L’aurais-je inventé cet homme souriant et bon
parce que j’en avais tellement besoin dans les premiers
jours de ma vie ? Je ne veux pas y penser. Oser croire qu’il
n’existait pas vraiment serait le tuer, lui enlever sa vie, sa
présence rayonnante dans la grisaille de mon bidonville
d’autrefois. Cet homme était trop nécessaire à ma survie
d’enfant pour qu’aujourd’hui même j’ose douter de lui.
Combien de temps vint-il à moi au bout du chemin où je
l’attendais ? Combien de fois ce manège merveilleux des
bonds et des rires dans ses bras puissants s’est-il
renouvelé ? Je ne saurais le dire. Qui était-il ? Un voisin,
un ami de mon père toujours absent ? Comment était son
visage ? Je ne saurais le décrire. Dans mon souvenir il est
la tendresse et l’affection comme le chat d’Alice est
seulement un sourire.
Du père je n’ai dans la prime enfance que de piètres
souvenirs. Il était il faut l’avouer rarement présent au sein
de la famille. Ses retours étaient une fête mais ces fêtes
étaient rares !
Comme tous les pauvres il était soumis à la précarité
du travail. Il savait tout faire, certes, mais n’avait aucune
véritable formation dont il puisse témoigner par un

9document officiel. Alors il allait là où le travail était
possible, là où même de façon temporaire il pourrait
obtenir une maigre rémunération pour des heures de dur
labeur. Il partait donc sans cesse ce père dont j’aurais
tellement souhaité la présence et l’affection. Il partait et
nous ne connaissions jamais la date de son éventuel
retour. La précarité c’est cela aussi : l’incertitude. C’est en
conséquence la peur qui vous tord le ventre, la crainte qui
vous habite au quotidien, l’angoisse de ne pas voir le
retour de ceux qu’on aime. Ce que nous vivions ainsi, au
départ du père, cette vie au quotidien sans protection,
sans confiance dans le temps qui nous gratifiera ou non
du retour tant espéré, c’est celle de tous les ouvriers dont
le travail est temporaire, c’est celle aussi de tous les
paysans qui dans la nécessité de gagner leur vie, laissent
au village leurs vieux parents, leurs femmes et leurs
jeunes enfants. C’est la vie des marins partis sur le vaste
océan, la vie des paysans devenus ouvriers, la vie des
ouvriers devenus des errants guidés seulement par la
nécessité de travailler. C’est la vie de tous les malheureux
de ce monde. Mais moi, petite fille je ne le savais pas.
Mon père n’était jamais là et j’en souffrais. Il allait de
l’avant mais nous étions laissés derrière et, si je me
souviens de ma souffrance, je me souviens aussi du
malheur de ma mère. Je la revois souffrir de la misère,
épuiser ses dernières économies, compter ses sous, l’un
après l’autre et soupirer pour ne pas pleurer. Elle
comptait et recomptait et quand venait le jour où elle
n’avait plus rien à compter, alors elle partait au souk non
pas pour acheter mais pour vendre. Sur un drap elle
étalait notre belle vaisselle, notre théière, nos plateaux,
nos meubles et souvent nos habits. J’ai vu partir ainsi tant
d’objets, tant de choses que j’aimais dont la disparition
me serait évidemment douloureuse.
J’ai le souvenir d’avoir pleuré et sangloté en voyant ma
mère partir un jour avec ma robe préférée. Elle la vendrait
pour sûr et je ne la porterai plus jamais. Oh ! que j’étais

10malheureuse de ce que je considérais comme une
frustration imméritée ! La pauvreté ne me donnait pas le
droit d’être belle. C’était cela mais je ne le savais pas
encore ; il fallait bien que je l’apprenne à mes dépens.
Une autre souffrance s’inscrit dans les douloureux
souvenirs de la même époque. Cette terrible peine me fut
infligée par la vente de ma première poupée. Lorsque je
compris les intentions de ma mère, j’ai pleuré, j’ai
tempêté, j’ai hurlé ma souffrance comme un loup blessé
au fond du bois mais j’étais seule, abominablement seule
devant une mère insensible à mon chagrin, sourde à mes
cris d’enfant. Elle ne voulait pas comprendre ce que je
ressentais comme une trahison. Elle ne voulait pas
entrevoir qu’elle m’enlevait la poupée qu’on m’avait
donnée, qu’on ne pouvait pas me reprendre et sur
laquelle j’avais greffé mon affection. Elle ne voulait pas
comprendre mon chagrin dis-je, mais le pouvait-elle ? La
misère ferme les cœurs. Il suffisait de le savoir !
De cette pauvreté qui me laissait souvent meurtrie,
blessée, frustrée, trahie par la vie, je garde un souvenir
qui me fait sourire aujourd’hui. Ce fut l’accident de Papa.
Quel bonheur, quelle bonne fortune que cet accident qui
arriva à point ! Nous étions en effet dans une période de
pauvreté plus dure encore qu’à l’habitude. Pas de travail
en vue, pas de salaire, pas d’objets dont on puisse espérer
faire quelques sous quand tout soudain l’accident se
produisit. Une aubaine !
Papa qui circulait à vélo se fit renverser, subit dans le
choc de nombreuses contusions et eut à son actif plusieurs
fractures. C’était une chance qu’il eut autant de petites
blessures car chacune d’elles fut prise en compte par
l’assurance qui nous versa une belle indemnité. Deux mille
Euros représentaient pour la famille une somme considérable
dont nous n’aurions jamais en temps normal osé rêver. La
misère a bien des tours dans son sac… Elle nous faisait jouir
de la souffrance du père que nous aimions cependant mais

11dont les tourments nous donnaient finalement de grandes
satisfactions.
Merci Papa, pardonne à notre inconscience et oublions
ensemble la dureté de ces temps implacables.

12
Chapitre 2
Séparation de mes parents
Mon père ne m’oublie pas
En ces temps perturbés, à la fin du Protectorat, la vie
n’était pas simple et ma mère reste dans ma mémoire
comme la femme, la mère qui essaie de survivre et de
faire vivre ses enfants encore petits. J’étais la grande du
groupe des petits qui vivaient dans la maison familiale.
Mes deux sœurs plus grandes s’étaient mariées, mon
frère, Moha âgé d’environ quatorze ans, errait et dormait
déjà dans les rues de Casa. Je faisais partie du groupe des
plus jeunes. J’avais alors six ans, mon frère Lahcen était le
bébé de un an que ma petite sœur Sakina, du haut de ses
quatre ans, dominait toujours avec force cris.
Ma mère était soumise à rude épreuve quand il fallait
nourrir ces bouches affamées. Dans mes souvenirs épars
j’ai celui de ses retours merveilleux de la maison des
religieuses. Elle revenait chargée de sucre, d’huile, de
farine, de pâtes et de toutes sortes de marchandises qui
apaisaient déjà mes angoisses avant de calmer ma faim.
Ma mère savait taper aux portes qui s’ouvraient pour elle.
Elle était brave et je dois reconnaitre qu’elle faisait preuve
souvent d’un grand courage pour nous sauver du pire.
Dans les années troublées de 1955 et 1956, les troubles
étaient fréquents à Casablanca. Parfois nous étions surpris

13par une manifestation qui tournait en émeute et il fallait
alors courir se cacher, s’abriter des coups de feu, se
protéger de la mort qui nous aurait bien fauchés là, au
beau milieu des rues prises tout soudain dans les
tumultes de l’insurrection. Ces souvenirs de peur subite
suivie d’une course effrénée restent collés à ma mémoire.
Je revois ma mère courir, courir à vive allure, courir sans
respirer, courir en nous tirant dans son sillage pour nous
faire échapper au pire. Elle portait ma petite sœur Sakina
sur le dos et me tenait la main qu’elle serrait avec force. Je
me souviens avoir été ainsi traînée derrière elle, mes pieds
ne touchant plus le sol. Je courrais, je courrais de toute la
vitesse de mes petites jambes mais hélas pas aussi vite
qu’elle. ! J’avais peur mais je ne pensais à rien. J’entendais
seulement les coups de feu et je voyais partout des gens
qui criaient et qui courraient dans tous les sens. J’avais
terriblement peur et j’entendais mon cœur battre comme
un tambour au plus profond de ma poitrine de petite fille
de six ans. Je savais aussi, quand nous avions trouvé un
abri, que le cœur de ma mère aussi s’était affolé en des
battements désordonnés. Je savais qu’elle avait eu très
peur et ensemble nous reprenions notre souffle, sauvées
une fois encore des désordres extérieurs.
A cette époque ma mère était le plus souvent seule.
Comme toutes les femmes que le mari laisse ou oublie
pour chercher ailleurs noblement du travail ou moins
noblement des distractions, elle devait seule affronter
dans la ville immense, tentaculaire qu’est notre capitale,
les dures lois de la misère au quotidien. Lorsque mon
père partait chercher du travail nous ne savions ni où il
était, ni combien de temps il resterait loin de nous. Ma
mère devait seule faire face à la vie. Mon Dieu que le
téléphone portable est une magnifique invention !
Je pense souvent combien mes parents auraient l’un
comme l’autre aimé en bénéficier. Mais à cette époque la
communication s’arrêtait entre eux à l’instant même où le
père franchissait le seuil de la maison. Il partait et nous

14étions seuls devant une interminable absence. On raconte
que certains hommes éloignés de leur foyer pendant
longtemps finissaient par se remarier, par avoir d’autres
enfants, par fonder un nouveau foyer sans jamais dire à
leur première épouse ce qu’ils étaient devenus. Comment
auraient-ils pu le faire, me direz-vous ? Personne ne
savait écrire et le téléphone n’appartenait qu’aux riches.
Des femmes et des enfants ont ainsi attendu le retour d’un
mari et d’un père espérant le retrouver un jour vivant,
redoutant au même instant qu’il soit déjà mort.
Mais chez nous le problème était un peu différent.
Mon père avait fini par se lasser de partir et de revenir
toujours malmené par le rude marché du travail. Il
aspirait à une vie plus saine et nourrissait le rêve, bientôt
obsédant, de retourner vivre à la campagne. Il en parla
maintes fois à ma mère qui ne voyait dans ce retour à la
terre qu’une abominable régression. Elle résista donc
autant que faire se peut.
Comme la plupart des femmes de sa génération ma
mère n’avait reçu aucune éducation. Analphabète, elle ne
pouvait prétendre qu’aux durs travaux de l’usine à
sardines ou de la fabrique de biscuits. La marque de ces
biscuits Hirnis existe encore et je ne saurais voir un de ces
paquets anodins sur quelque étal d’épicerie sans frissonner
au souvenir des temps si durs que ma mère vivait alors. La
grande ville qu’était Casa offrait évidemment une
multitude de petits travaux qui, même s’ils restaient
occasionnels, étaient toujours les bienvenus pour rapporter
un peu d’argent. J’ai vu ainsi ma mère travailler à l’usine,
faire des ménages et louer çà et là ses services pour récolter
quelques pièces, plus souvent que quelques billets. Elle
était parfois employée chez de riches Fassi et rapportait de
leurs maisons cossues quelque plat à réchauffer, quelques
pincées de sucre ou cuillérées d’huile. Cela devenait chez
nous l’opulence qui tournait en joie bruyante quand
s’ajoutaient des vêtements fussent-ils trop grands ou trop
vieux.

15On sait bien que ces opportunités de trouver un petit
travail ou de récolter quelques miettes de l’opulence des
autres existent plus souvent en ville qu’à la campagne. Et
on sait bien que c’est l’espoir de bénéficier des quelques
miettes de richesse tombées de la maison des riches qui
amène à Casa tant de monde. Les paysans fuient les
campagnes où l’espoir de gagner sa vie s’amenuise. Ils
viennent nombreux dans nos villes gonfler chaque jour le
nombre des mendiants et des affamés qui s’accrochent à
nos manches pour nous forcer à donner le dirham
salvateur. La misère d’aujourd’hui est la même que celle
qui m’entourait il y a plus de cinquante ans. La misère…
la misère… Ma mère essayait de toutes ses forces de nous
y soustraire. Elle avait confiance en elle pour lutter et cela
même si notre père la laissait seule avec ses enfants dans
la meute des misérables qui peuplaient alors Casa. Car il
la laissa. Certes ce ne fut pas faute de l’avoir suppliée.
Mais il la laissa car, emporté par le désir irrépressible de
réaliser son rêve, il partit un beau jour et pendant des
mois nous ne le revîmes plus.
Vint le jour en effet où mon père mit à exécution le
projet qu’il nourrissait depuis des années, depuis des
siècles, depuis toujours. Il retourna au bled.
Jamais sans doute n’avait-il pu imaginer que sa
femme ne l’accompagnât pas. Il lui était inconcevable à
lui, comme à tout homme arabe, chef de famille et seul
décideur, que son épouse puisse se rebeller. Était-il
possible à une femme de dire non, de résister, de
s’opposer à une décision du chef qui porte seul la djellaba
et le pantalon ? Cela n’était pas même de l’ordre du
pensable. Mon père était certain que, une fois la maison
vendue et nos rares richesses expédiées au bled, son
épouse suivrait et finirait par accepter un retour définitif à
la campagne. Hélas il n’en fut rien ! Mon père certes, sans
en avertir sa femme, vendit un jour notre toit et les
quelques affaires qui faisaient notre cadre de vie, mais
contrairement à ce qu’il avait espéré il ne trouva face à lui

16qu’une femme encore plus déterminée à lui résister. S’il
voulait partir, qu’il parte ; elle resterait. Noblesse ou
entêtement de Berbère, je ne sais mais elle ne partit pas.
C’est de cet instant que date la séparation que je vécus
difficilement entre mes deux parents.
Mon père disparu cette fois pour longtemps, nous
l’avions bien compris, il nous fallait désormais trouver
une nouvelle organisation d’autant plus que nous
n’avions plus de toit, plus de lieu où vivre même
chichement dans cette ville immense de Casablanca. Ma
mère devait faire face, elle fit face. Elle garda le petit
Lahcen, mon frère le plus jeune qui marchait à peine, mais
elle se « débarrassa » des filles plus grandes, Sakina et
moi. Elle nous laissa chacune chez une sœur aînée qui ne
nous reçut pas avec grand enthousiasme, cela se
comprend. Sakina partit chez une de nos sœurs
nouvellement mariée et peu réjouie de devoir déjà
accueillir une enfant de quatre ans. Quant à moi je fus
recueillie par ma grande sœur Halima, mariée à un
militaire avec qui elle avait déjà quatre mômes entassés
dans un minuscule trois pièces… La vie ne s’annonçait
facile pour aucun d’entre nous. Mon grand frère Moha,
grand adolescent de quatorze ans vivait déjà dans les rues
et ses errances dorénavant devinrent pour tous une
norme. Avec Lahcen ma mère retourna chez ses parents
où régnait comme chez nous tous une grande misère.
Grand-père s’était remarié avec une très jeune femme qui
lui avait donné quatre ou cinq enfants supplémentaires,
tous miséreux qu’il avait grande peine à nourrir !
Comment ma mère pourrait-elle, avec une belle mère plus
jeune qu’elle, trouver sa place auprès d’un père qui avait
d’autres chats à fouetter que subvenir aux besoins de sa
fille ? Je ne sais comment tout cela fut possible. Ce fut la
misère, la grande misère communément partagée par
nous tous.
Comme si la précarité que nous connaissions, les
difficultés que nous affrontions jusque là sans gémir ne

17suffisaient pas, il nous fallait faire face maintenant à la
séparation. C’était pour chacun comme une nouvelle
solitude dans laquelle la lutte pour la vie serait le pain
quotidien. Nous étions tous dispersés, séparés, comme
abandonnés, privés tout soudain et d’un papa et d’une
maman.
Mais dans ce dénuement affectif je trouvai néanmoins
une merveilleuse compensation. Ma sœur aînée décida de
m’envoyer à l’école ; j’allais avoir sept ans, c’était parfait.
L’âge de la scolarité est aujourd’hui encore fixé à sept ans
et je me trouvais donc parfaitement adaptée à la situation
dont je me réjouis bien vite. Comment les enfants
peuvent-ils pleurer et se montrer terrifiés le premier jour
d’école ? Je me le demande encore aujourd’hui. Ce fut
pour moi un des plus beaux jours de ma vie. Il faut dire
que je n’avais à quitter ni ma maison ni ma mère, cela
était fait depuis longtemps. Il me restait les plaisirs de la
découverte, les joies des apprentissages et les bonheurs
d’apprendre. J’étais heureuse plus qu’on ne saurait le
dire. Je n’avais connu jusque là que le bidonville et le
béton des « maisons » où nous demeurions. Je n’imaginais
même pas qu’il puisse y avoir un autre univers. Alors ce
fut formidable, inouï, stupéfiant de découvrir sur des
images ou dans des livres, des paradis extraordinaires où
vivaient des lions et des girafes. Jamais je n’avais été dans
un zoo. Jamais je n’avais vécu à la campagne et je
découvrais tout soudain par les livres ces univers étranges
et merveilleux. J’étais fascinée par les livres révélateurs de
tant d’espaces nouveaux ! Et puis que de liberté ! Je
sortais de chez moi, ou plus exactement de chez ma sœur
où nous nous entassions à cinq enfants et deux adultes
dans les trois pièces étroites qui nous hébergeaient. A
l’école j’avais tout d’un coup plus d’espace pour bouger et
pour respirer. Rapidement s’ajouta au plaisir d’apprendre
le plaisir de sortir simplement des quatre murs dans
lesquels je vivais enfermée. L’école m’apporta tout à la

18fois la liberté intellectuelle de penser et la liberté plus
concrète de respirer ! Je fus aussitôt assoiffée d’apprendre.
Restait cependant toujours vif dans mon cœur – et
souvent vif dans les propos ambiants – le problème de la
séparation de mes parents. Une telle situation n’était pas
habituelle dans notre société. Elle n’était pas acceptable
par notre famille. Ma mère refusait de le suivre certes,
mais que mon père accepte le refus de sa femme était
pour tous inadmissible. Son père, ses frères le blâmèrent.
Le refus d’accompagner son mari était pour tous un
crime. Il fallait que mon père divorce : c’était la seule
solution qui puisse lui permettre de sortir honnêtement
d’une situation intolérable. Voilà ce que chacun disait.
Mais mon père pensait autrement.
Il n’était pas de ces hommes arrogants qui répudient
leur épouse ou en divorcent avec la fureur et la légèreté
de l’homme qui fait comme il l’entend dans les situations
conjugales conflictuelles. Il n’était pas de ceux qui
répudient, méprisent et maudissent en crachant sur
l’épouse dont ils ne veulent plus. Ceux-ci sont toujours
assurés de leur bon droit et gardent fièrement leur
position de rejet et de malédiction. Ils ne reprennent
jamais leur épouse même si l’orage passé, ils regrettent
leur intransigeance et déplorent secrètement leur fureur
exagérée. Un homme ne perd jamais la face. Si, comme
cela se produit parfois, des émissaires sont envoyés par la
famille de l’épouse répudiée pour implorer le mari rageur
de pardonner et de reprendre celle qu’il a rejetée, il est
rare qu’un homme revienne sur sa parole. C’est au Maroc
la tradition qui exige de l’homme qu’il soit fier et ne mette
jamais en question son honneur. Quand parfois l’homme
accepte de reprendre celle qu’il a auparavant rejetée il sait
se faire supplier pour garder son honneur et pour, dans le
même temps, humilier la femme éplorée. Celle-ci reprise
sera évidemment beaucoup plus docile et obéissante.
L’homme sait auprès d’elle faire passer le message

19d’obligation de la soumission lui rappelant à l’occasion
qu’elle n’est pas la seule et qu’il peut à l’envi la remplacer
par d’autres plus subordonnées et plus facilement
gouvernables. De toute façon Allah lui autorise quatre
femmes simultanées, pourquoi ne lui en autoriserait-il pas
des dizaines successives ? Dans notre société l’homme est
seul reconnu comme un être à part entière, libre de ses
décisions et de ses actes. La femme n’a aucun droit. Il ne
convient donc pas à cet être fort par essence de se montrer
ensuite ému ou animé par quelque sentiment qui
laisserait à penser qu’il a perdu cette force dont il est dès
sa naissance évidemment doté et imbu ! Pas de sentiment
exprimé parce que pas de faiblesse permise. Drôle de
société dans laquelle il n’est pas permis de se montrer
humain….
Mon père, dont le comportement n’était pas en accord
avec de telles aberrations, recevait bien des critiques. De
toutes parts blâmé, il résistait et continuait à penser que
ma mère allait bientôt retrouver ses esprits et le suivre.
Pour lui, comme pour tout homme, la femme est un
enfant et un enfant capricieux. Il pensait donc qu’il
suffisait d’attendre que le caprice s’estompe. Il attendit et
revint après six mois reprendre son épouse qu’il
supposait revenue à plus de sagesse. Lui, à la différence
des autres, n’était pas prisonnier d’une fierté arrogante et
méprisante.
Moi, je savais qu’il reviendrait certainement car il me
l’avait promis le jour où il était parti, emporté vers le bled
par cet autocar bringuebalant que j’ai parfois maudit dans
mes moments de profonde tristesse. J’avais avec mon père
une relation toute particulière. Nous nous aimions sans
nous le dire, nous nous comprenions sans parler, nous
connaissions nos désirs, nos aspirations et nos rêves sans
besoin de les exprimer. Une profonde complicité nous liait.
Je dois reconnaitre que notre relation était particulière,
nous avions l’un pour l’autre un attachement que rien ne
mettrait jamais en péril. Le jour de son départ il m’avait

20promis qu’il reviendrait. Il m’avait promis qu’une fois la
maison reconstruite au village, il reviendrait me chercher à
Casablanca. Je l’attendais secrètement.
Il revint.

21
Chapitre 3
Mon premier voyage
et ma nouvelle vie au bled
Comme il me l’avait promis six mois plus tôt mon
père revint donc me chercher. Il arriva un jour à
Casablanca, certain une fois encore de ramener avec lui
l’ensemble de sa famille. Mais une fois encore ma mère
refusa de le suivre. C’est donc en couple père-fille que
nous abordâmes une nouvelle vie.
Il fallut faire le voyage de Casablanca au village. Ce fut
une extraordinaire aventure pour l’enfant que j’étais. En
autocar il fallait déjà rejoindre Agadir et passer par
Taroudant avant d’arriver au village. La route promettait
d’être longue et je savais que ce serait, après toute une
nuit, une longue demi journée supplémentaire à subir,
avant de descendre définitivement et de me dégourdir
enfin les jambes. Partis un dimanche soir vers dix huit
heures nous ne sommes arrivés que le lundi en début
d’après midi. Interminable équipée !
Mais n’allons pas trop vite ! Il me faut dire ici
qu’avant d’envisager le voyage proprement dit nous
devions déjà subir les heures d’attente qui précédaient le
grand départ. Comme elles furent longues ces heures
où tantôt assise, tantôt debout, je tentais de comprendre

23l’agitation qui régnait aux alentours de l’autocar
obstinément immobile ! Des sacs, des besaces de toutes
formes et de toutes couleurs s’amoncelaient sur le trottoir
avant d’être jetés sur le porte-bagages de l’autocar où
ils étaient attachés avec valises et ballots divers déjà en
place. Des gens venaient, s’approchaient, parlaient fort,
semblaient se préparer à prendre place à l’intérieur mais
ils repartaient. Pourquoi ? Ils avaient bien pourtant des
têtes de voyageurs, me disais-je sans vraiment savoir à
quoi un voyageur peut réellement ressembler… Des
hommes s’étreignaient, des femmes s’éloignaient puis
revenaient harnachées de un ou deux mômes et toute
cette vie partagée autour de l’autocar me restait
totalement incompréhensible. J’avais hâte que cette vieille
carcasse s’ébranle enfin.
Au bout de nombreuses heures d’attente qui me
parurent infinies, l’autocar bondé quitta enfin la gare.
Finalement nous étions partis. Je ne saurais décrire les
souvenirs qu’il me reste de cet amoncellement de gens, de
paniers, de bagages multiples qui s’accumulaient aux
côtés des voyageurs comme sous leurs pieds. Ce que
j’avais vu du chargement à l’extérieur ne représentait
qu’une infime partie de ce que fut le réel chargement de
l’intérieur. Les gens et leurs attirails des plus cocasses ne
faisaient plus qu’une masse compacte et bruyante
brinquebalée de droite à gauche au gré des chaos de la
route. On ne pouvait plus ni bouger ni respirer. Dans
l’allée centrale certains avaient placé des sortes de
tronçons massifs de branches d’arbre qui leur servaient de
tabouret. L’atmosphère était irrespirable. Par bonheur de
temps à autre l’autocar devait s’arrêter et les voyageurs
du couloir central se voyaient obligés de laisser le passage
libre à leurs congénères qui descendaient. Ces
mouvements de voyageurs n’avaient rien pour me
déplaire. Rompre ainsi la monotonie de cette interminable
expédition constituait plutôt une amusante distraction.

24Combien de temps allions-nous mettre pour joindre
Casablanca à Aït Igas ?
Cette question que tout voyageur moderne se pose
armé d’une montre, d’un téléphone, d’un ordinateur ou
d’une tablette de jeux, le voyageur marocain des années
soixante était bien loin de pouvoir se la poser. On savait
grossièrement combien durerait le voyage qu’on mesurait
en demi-journées. C’était encore sans compter les pannes
ou les incidents qui à coup sûr allaient animer le
déplacement prévu. La valeur du temps comme sa
mesure ont changé de nos jours. A cette époque les
Marocains vivaient dans le temps, sans se préoccuper ni
de le mesurer ni de le dominer. En cela bien différent des
Européens qui vivent avec des dates, des horaires, des
délais, des jours et des heures, le Marocain comme tout
Africain se laisse porter par le temps. Il s’inscrit dans la
durée et ne se laisse pas accabler par les exigences d’un
quelconque calendrier. Mes compagnons de voyage
savaient quand ils étaient partis mais ne s’inquiétaient
nullement du jour de leur arrivée. Au gré des heures la
fatigue devenait néanmoins plus explicite. La lassitude
était palpable ; les voyageurs courbatus, exténués par le
manque de sommeil et le soleil qui devenait plus ardent,
se montraient peu à peu plus agressifs ou plus bruyants.
Je ne comprenais pas tout. J’avais à la vérité très peur de
toutes les nouveautés auxquelles je me voyais confrontée.
Après m’être fait balloter comme nous tous par la
vieille carcasse de cet autocar résistant tant bien que mal
aux bosses et aux nids de poule qui parsemaient notre
route, Taroudant fut enfin annoncé. Il restait à parcourir
encore une bonne dizaine de kilomètres de piste
épouvantable. Les uns montaient tandis que d’autres
nous quittaient. Les mouvements de passagers devenaient
plus fréquents, la masse des voyageurs moins importante.
Et puis, alors qu’il me semblait qu’on roulait depuis des
siècles l’autocar finit tout de bon par s’arrêter. Nous
avions traversé tant de villages sans jamais mettre pied à

25terre que je m’inquiétais soudain de cette bizarre décision.
Nos compagnons de voyage semblaient frénétiquement
agités et tant de désordre me surprenait. J’avais à peine
sept ans et ne connaissais rien d’autre que ma ville de
Casablanca. Il fallut bien toutes les explications de mon
père pour me rassurer et me faire comprendre
qu’aujourd’hui était jour de marché. C’était le souk, au
propre comme au figuré ! Partout une foule de gens
bigarrés dont le mouvement incessant et l’animation
criarde me paraissaient effrayants. J’étais à la fois fascinée
par tant de nouveautés et effrayée par tant de bruit et de
mouvement. A Casa je n’avais jamais vu de foule. J’étais
terrifiée. Accrochée à la djellaba de mon père j’étais prise
de panique chaque fois qu’une personne s’approchait de
lui pour le saluer. Il avait beau me rassurer tout
m’inquiétait. Ici les visages étaient plus bronzés, plus
burinés et les yeux me paraissaient plus brillants que ceux
qui éclairaient les visages des gens de la ville que je
fréquentais. J’avais peur, imaginant que tous me
regardaient, bien-sûr ! J’étais comme un petit animal
apeuré.
Quand il fallut rejoindre le car et retrouver ma place
dans cet espace fermé et malodorant je me sentis
finalement protégée. Ce ne serait plus pour bien
longtemps car nous n’étions alors qu’à deux kilomètres
d’Aït Igas. L’arrêt si près du but avait été motivé par le
souk du lundi. Ce souk appelé d’ailleurs « Litnin », lundi,
ne proposait qu’une fois par semaine ses richesses à tous
les habitants d’alentour. Maintenant dans le bus les
odeurs de transpiration se mêlaient aux puanteurs des
animaux et des volailles achetés. Le soleil d’avril frappait
très fort et nous étions au beau milieu de la journée. Pas
un souffle d’air. La chaleur nouvelle me faisait
comprendre que j’étais arrivée dans le sud. Nous étions
mon père et moi totalement exténués quand enfin nous
descendîmes.

26Etourdis de fatigue, à peine avions-nous mis pied à
terre que nous fûmes accueillis par nombre de femmes et
d’enfants. Tous se précipitaient, curieux et enchantés de
recevoir pêle-mêle amis, parents et marchandises. J’appris
plus tard que les femmes n’étaient pas tolérées dans les
souks à moins qu’elles soient veuves et n’aient aucun fils,
frère ou voisin qui puisse comme il convient les aider. Au
bled les femmes privées de l’animation du souk, se
satisfaisaient des arrivées de bus. C’était le même jour. Le
souk se tenait tous les lundis et le bus déversait à son
arrivée l’animation qu’il avait puisée peu avant sur
l’espace agité du marché.
C’est donc avec toute la liberté des femmes de la
campagne qu’elles se précipitèrent pour nous aider, nous
interroger, et nous féliciter aussi d’être enfin arrivés à
destination après avoir accompli un si long voyage. Il faut
bien reconnaître qu’à cette époque où l’on ne pouvait
communiquer ni par texto, ni par téléphone, le voyage
était toujours facteur d’angoisse. Ceux qui attendaient un
passager s’inquiétaient des accidents éventuels et nous
racontaient leurs craintes quand le voyageur attendu ne
descendait pas de l’autocar d’où il était supposé
s’extraire. Il fallait attendre toute une semaine pour savoir
si dans le prochain autocar du lundi suivant on
retrouverait l’être espéré. Toutes ces femmes qui
pouvaient dans leur village aller et venir comme bon leur
semblait, ne se privaient pas de faire l’accueil des
voyageurs chaque lundi. Elles trouvaient là compensation
à leur restriction de mouvement hors du village, elles se
délectaient aussi de tous les potins qui tombaient dans
leurs oreilles curieuses et pouvaient, à partir des arrivées
et des menus incidents qu’elles avaient perçus, alimenter
les conversations de toute la semaine qui allait suivre.
Elles étaient quand même tenues de se présenter aux
voyageurs dans les tenues que l’on jugeait alors décentes
et qui devaient les couvrir de la tête aux pieds. Il n’aurait

27pas fallu, surtout si l’on était jeune et jolie, perturber
malencontreusement les esprits masculins.
J’avoue ici n’avoir jamais compris comment les
hommes de nos sociétés musulmanes considérés en tout
comme forts, solides et intelligents, sont en même temps
perçus comme des esprits faibles et fragiles qui peuvent si
aisément s’égarer devant une jolie frimousse. Mais fi de
ces considérations, j’arrivais à la campagne et j’en étais
ravie. Mon voyage initiatique venait de prendre fin. Il me
restait désormais à m’initier à cette vie nouvelle dont
j’ignorais tout. De petite fille de la ville il me fallait
rapidement devenir l’enfant du bled.
Mon plaisir d’être avec mon père à la campagne fut
bientôt terni par une amère déconvenue. Avant de quitter
Casa mon père m’avait assurée qu’il y avait à Aït Igas une
école que je pourrais fréquenter. J’avais donc emporté
mes cahiers et mon livre dans le précieux cartable qui ne
me quittait plus. Mon père ne m’avait pas menti. C’était
bien avec sa promesse de m’envoyer à l’école du village
que j’avais accepté de l’accompagner.
Malheureusement je dus bientôt admettre que je ne
retournerai pas de sitôt à l’école. Un événement regrettable
s’était produit pendant son absence et en conséquence les
filles n’étaient plus admises sur les bancs de l’école. L’une
d’entre elles s’était fait molester sur le chemin et les
villageois, pour protéger leurs filles, leur interdirent
définitivement de se rendre à l’école. Puisque le chemin
n’était pas sûr eh bien il n’y aurait plus d’école pour les
filles. Quel malheur ! Jusque là elles avaient suivi les cours
régulièrement jusqu’à l’âge de douze ou treize ans. La
plupart obtenaient un certificat d’études et il fallait
maintenant se résoudre à revoir des filles analphabètes.
C’était pour moi une catastrophe et je pense aujourd’hui
qu’il était vraiment regrettable que le Protectorat nous
ayant mis le pied à l’étrier, nous régressions aussi
aisément. Hormis moi, personne ne semblait vraiment

28