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DIVISION GIVRE

Tome 2 : La Naissance

Jean Vigne

Éditions du Petit Caveau - Sang Neuf

Avertissement

Salutations sanguinaires à tous !

Je suis Van Crypting, la mascotte des éditions du Petit Caveau.

Si vous lisez cette histoire avec un Kindle, n'hésitez pas à activer les polices/fontes de l'éditeur (dans le menu des polices).

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Appartement d'Ange Bernier, 19h36

― Bzzzz...

― Bordel.

― Bzzzz...

― Ta gueule, merde !

La mine perdue, genre boxeur défoncé, Ange pose la main sur son smartphone, scrute les yeux larmoyants de fatigue ce foutu écran qui affiche le numéro de l’emmerdeur public numéro un, à savoir son patron.

― Bzzzz...

Pourquoi diable n’a-t-elle pas pensé à éteindre son mobile ? Sans doute car, après vingt-quatre heures sans dormir, elle n’avait qu’une obsession, celle de retrouver son lit et d’oublier toute cette histoire. Des vampires, à Paris, du pur délire. Mais comment ne pas le croire après ce qu’elle vient de vivre ? Elle les a même combattus pour finir par tuer leur chef, Kaerël, un vampire à moitié défiguré et pas qu’à moitié timbré. Heureusement, elle a trouvé de l’aide dans un personnage pour le moins atypique, le frangin de Kaerël, vampire lui aussi et prénommé Auguste. Un type étrange, au charme certain – si l’on omet son côté dents longues, suffisant pour remplir les tabloïds de toutes les capitales européennes. Ange secoue la tête. Elle doit oublier cette histoire et retrouver vite fait sa vie d’antan, peuplée d’enquêtes on ne peut plus classiques. Trouver un mari violent à arrêter et accessoirement, à baffer, devraient faire l’affaire.

― Bzzzz...

Diable, le bougre insiste. Dans le genre enquiquineur, son patron obtient la palme d’or. Assise dos au mur – son lit ne possède aucun montant ni sommier, Ange étant plutôt minimaliste – elle finit pas répondre, non sans coller un doigt d’honneur éloquent sur l’écran de son tactile en guise de message subliminal.

― Ange à l’appareil, j’écoute.

― Capitaine Bernier, cela fait dix minutes que j’essaye de vous joindre.

― Et cela fait seulement sept heures que j’ai quitté le 36, commissaire. Je vous rappelle que je suis normalement en récup jusqu’à demain midi.

― Vous dormirez plus tard, Bernier. Rappliquez au bureau en quatrième vitesse, je vous attends et je n’ai pas toute la nuit à vous accorder.

Et son interlocuteur raccroche, ne laissant pas le loisir à Ange de répliquer. De toute manière, que pourrait-elle bien rétorquer ? Dieu a parlé et bobonne divisionnaire doit s’impatienter autour de son dîner champagne caviar, prête à accueillir les pontes de cette ville. Une réception pompeuse dont les maîtres mots seront mensonges et trahisons servis sur lit de sourires hypocrites.

Bon, inutile de tergiverser, elle doit obéir. La policière se lève, non sans grimacer. Certes, elle est encore jeune, la trentaine à peine consommée. Qui plus est, elle tient la forme physique, deux heures de sport quotidien sont là pour s’en assurer, mais les dernières vingt-quatre heures ont laissé des traces.

Elle lâche un rictus visible devant le reflet dans son miroir, une image plutôt pitoyable. Ce n’est pas la grande joie, regard de chien battu et coiffure sorcière déjantée en sont les meilleures preuves. Heureusement, sa coupe courte masque en partie le désastre. Sa main se perd sur son tatouage de dragon, son index suit les courbes de la bête, plongeant la jeune femme dans un vieux souvenir, celui des deux années passées auprès de Gaël. Tatoueur de profession, le mec s’avérait plutôt sympa, si l’on omet la fois où Ange le retrouva au lit collé entre les cuisses d’une autre nana. D’une pensée, elle expédie Gaël aux oubliettes et revient sur son corps, meurtri par cette aventure. Il n’est pas le seul. Comment pourra-t-elle oublier que quelque part sous ses pieds, des vampires ont pullulé. Peut-être certaines de ces ignobles créatures ont-elles survécu ? Une éventualité qui lui arrache la chair de poule. D’un geste sec, elle tire les rideaux de sa fenêtre et découvre ce qu’elle craignait déjà de voir : le jour en passe de mourir pour laisser place à une soirée crépusculaire. La nuit s’invite sur la capitale et qui dit nuit, dit vampire. Pourtant, le coucher de soleil doit être de toute beauté sur Paris. Enfin, c’est une supposition, la seule vue offerte par cet appartement s’avère une rue étroite. Le panorama du pauvre, façades grisâtres des immeubles opposés et bitume en contrebas. Avec sa paye de flic, difficile de se payer un palace en plein cœur du 15e. De toute manière, Ange s’en fout, elle n’est pas du genre à affectionner le côté bling bling et frime de certains de ses collègues. Des types obligés de se coltiner deux heures de transport par jour pour acquérir un pavillon en banlieue ou loger femme et marmaille. La petite vie du parfait banlieusard réglée sur papier millimétré, avec son traditionnel barbecue du week-end, les apéros avec un voisinage que l’on détestera plus tard et la fameuse pelouse tondue à la perfection, histoire de frimer en croyant posséder la plus belle baraque du lotissement. Tout un tas de trucs qu’elle abhorre.

Ange n’existe que pour l’action, le mouvement, le danger, l’adrénaline. Connaître son lendemain l’emmerde profondément, ce qui compte, c’est aujourd’hui, là, tout de suite. Une explication pour justifier l’absence d’un petit ami dans ce taudis. Enfin, ça c’est l’excuse officielle. Ange n’est pas dupe, son principal problème, c’est elle. Caractère de merde comme elle dit et désir d’indépendance ne sont pas les meilleurs facteurs de réussite pour une vie de couple. Les rares types qu’elle a hébergés chez elle – il fallait bien qu’elle essaye, un peu comme tout le monde – se sont installés plus vite qu’une huître sur son rocher. À partir de là, les galères ont commencé : incrustation dudit petit ami sur le canapé, plan baise OK, plan sorties OK, plan vaisselle et bouffe pas OK, la nana au turbin, très peu pour elle. Bref, un mollusque qui généralement se débrouillait non seulement pour se croire en vacances au club MED, mais en plus qui parvenait à pisser à côté de la lunette des WC et à lui piquer sa brosse à dent, de quoi la mettre en rogne. De quoi surtout la transformer en éradicateur de gros mollassons monopolisateur de banquette.

Résultat, une vie sentimentale proche du vide intersidéral, pas de quoi frimer auprès de ses copines question mec. Cela tombe bien, des copines, elle n’en a pas. Elle n’a jamais pu s’entendre avec les autres filles, pour la plupart trop occupées à déblatérer sur les garçons et autres séries débiles à la télévision. Quand elles ne s’étalaient pas en séances bavardages interminables concernant les fringues, soldes et maquillage, le tout nappé d’une pointe de médisance sur la soi-disant copine absente ce jour-là. Ange, c’était plutôt sport, taekwondo, arme à feu, pas de quoi se faire des amies.

Le temps d’enfiler ses sous-vêtements, un jean et un polo noir, Ange attrape son holster de poitrine, sort son Sig-Sauer et vérifie son chargeur. Satisfaite, elle le range et passe sa veste en cuir marron trois-quarts pour finir avec ses converses, la voilà prête. Un coup d’œil sur l’extérieur, une obscurité menaçante plane, et sa belle certitude s’envole...

Le Louvre - 20h34.

― Viens, je te dis.

Le jeune homme scrute l’escalier, indécis. Kara est une fille super, toujours à s’amuser pour un rien sans oublier son objectif principal, finir parmi les premières dans sa promotion de l’école du Louvre. Elle a ce don particulier d’égayer la vie de ceux qui l’entourent, lui le premier, et Steven ne s’en plaint pas. Perdre sa mère à vingt ans de manière si soudaine – rupture d’anévrisme ont conclu les médecins – a de quoi faire sombrer dans la déprime. Il ne doit son salut qu’à cette jeune métisse, mi-indienne mi-française, et cent pour cent souriante. Pourtant, là, Steven n’est pas convaincu par le choix de son amie. En stage de restauration dans les sous-sols du prestigieux musée, elle a subtilisé les clefs il ne sait comment et c’est bien cela qui l’inquiète. Si jamais on les surprend dans ce temple sacré de l’art, ils risquent de finir au poste de police, virés de l’école avec pour seul diplôme, un casier judiciaire fraîchement rempli. Cela ne semble pas angoisser outre mesure la jeune femme qui, déjà, enfiche ladite clef dans la serrure. Steven, peu rassuré, avoue d’un murmure son inquiétude :

― Il y a des gardes, Kara.

― Non, répond l’intéressée, trop laconique au goût de l’étudiant.

― Qu’en sais-tu ?

Elle pousse la porte tout en offrant un sourire triomphant à son interlocuteur :

― Tu oublies que je bosse ici depuis deux mois.

Elle pointe la caméra au-dessus de l’ouverture, finit par le digicode à l’entrée.

― L’alarme est HS, tout comme le système de vidéosurveillance. Un aveugle pourrait braquer les sous-sols du Louvre, personne ne s’en rendrait compte.

― Mais, c’est dingue. Tu images si ça s’apprenait à l’extérieur ?

― C’est justement le principe d’un bon système d’alarme. C’est l’illusion d’offrir une protection aux trésors gardés. Allez, viens, j’ai une surprise pour toi.

Elle ne lui laisse pas le choix et l’entraîne par le poignet dans une série de corridors. L’endroit est vaste, plusieurs pièces se dévoilent aux yeux ébahis de l’étudiant. Certes, il a déjà entendu parler de ce lieu, mais jamais il ne l’a parcouru. Les œuvres entassées sont si nombreuses qu’il est pris d’un vertige, vertige dont il ne peut venir à bout, emporté par la tornade franco-indienne qui lui sert de guide. Un ultime escalier pour se perdre plus loin dans les sous-sols du musée, et les voilà à longer des voûtes séculaires, pierres de taille dont le liant se désagrège sous l’humidité ambiante. Le sol en terre battue offre au lieu une atmosphère ésotérique, ambiance moyenâgeuse digne du soubassement d’un château. Kara s’arrête au beau milieu d’une salle dont les contours restent vagues, enveloppés par l’obscurité pesante. Quatre flambeaux lâchent leurs grappes de flammes, surplombés d’une fumée noirâtre.

― Où sommes-nous ? interroge Steven.

― On présume qu’il s’agissait d’anciennes caches d’armes, le tout accompagné d’un réseau souterrain pour fuir l’endroit si nécessaire.

― On sait où tout cela fini ?

― On s’en fout, Steven. Je ne t’ai pas fait venir ici pour un cours d’Histoire.

― Pourquoi, alors ?

Elle s’approche d’une table couverte d’un drap blanc. D’un coup sec, elle le tire et dévoile deux couverts dressés. Elle se penche, attrape une bouteille de Châteauneuf du Pape, deux coupes à vin, des toasts grillés emballés sous un film plastique, un plateau de charcuterie, un autre de fromage et une belle baguette de pain tranchée.

― En quel honneur ce festin gargantuesque ?

Kara ouvre la bouteille de vin, en verse un fond dans chaque verre, s’en saisit et s’approche de Steven.

― C’est ton anniversaire, aujourd’hui, je crois.

― Tu t’es souvenue de la date ?

Steven ne peut s’empêcher d’afficher son plaisir, sourire à l’appui.

― Comment aurais-je pu oublier l’anniversaire de mon meilleur ami ?

Elle tend la coupe au jeune homme qui l’attrape d’une main émue.

― Tchin, beau gosse.

― Tchin, ma reine.

Et chacun boit une rasade, appréciant diversement le breuvage d’un rouge profond. Une fois le protocole rompu, elle reprend le verre des mains de Steven, le pose sur la table, tout comme le sien.

― J’ai un autre cadeau pour toi.

― Un cadeau ? s’amuse Steven.

― Je n’aurais pas pu venir les mains vides, tout de même.

Steven se redresse, surpris. Il fouille du regard pour dénicher ce fameux présent, ne trouve rien sinon le pique-nique minute composé par Kara. Les doigts de cette dernière sur sa joue le ramènent à la réalité.

― Ne cherche pas, beau gosse, le cadeau est là, devant toi.

― Devant moi ?

Nouveau coup d’œil sans succès.

― C’est moi, s’agace Kara.

― Toi, que... que veux-tu dire ?

Les yeux de Kara brillent d’une expression animale, de quoi déstabiliser un peu plus Steven. Elle s’avance doucement, tout en murmurant.

― Ici, il n’y aura pas de témoin.

Et elle se penche sur son cou. La sensation humide sur sa peau glace Steven. Certes, ce n’est pas la première fille avec laquelle il sortirait, mais celle-ci est différente. Du moins le croyait-il... Il pensait leur amitié solide, indestructible, au-delà des traditionnelles attirances des sexes opposés. Visiblement, il se trompait. Pour preuve, la langue de Kara sur la veine de son cou, suivie d’une brève douleur. D’un geste sec, Steven repousse son amie.

― Eh, tu m’as mordu ?

La jeune femme paraît confuse, les yeux soudains rivés au sol.

― Excuse-moi, Steven, je n’ai pas fait exprès. C’est... c’est la première fois pour moi. Mon père est indien, il tient aux traditions, le mariage avant le reste, bref, ce genre de conneries.

Steven porte la main sur son cou, observe ses doigts. Aucune trace de sang, c’est un moindre mal. En fait, il s’en veut d’utiliser ce subterfuge pour refuser les avances de son amie. Il se montre lâche comme il l’a toujours été, pas de quoi le satisfaire. Déjà plus jeune, il fuyait les conflits, baissait la tête devant plus fort et ne prenait jamais parti pour le plus faible. Que penserait sa mère en le voyant ainsi ? La voix de Kara le sort de sa léthargie :

― Bon, ben, dis quelque chose. Je ne sais pas moi, tu pourrais m’aider un peu, non ? D’habitude, c’est le garçon qui se charge de prendre les devants.

― Kara, je...

Rien ne vient, maudite couardise.

― Ça va, j’ai compris, je ne te plais pas. Avoue-le !

La tonalité de la jeune métisse s’est muée en un accent de colère, un timbre inquiétant. Son visage affiche une expression bien moins sympathique, presque haineuse. Elle s’approche d’un pas vif, toise Steven, se retourne et renverse la table tout en hurlant :

― Nous n’aurons plus besoin de ça !

Et elle part en courant, laissant seul Steven désemparé. Lâche et stupide, incapable de rassurer son amie, de la consoler, de lui promettre que cela ne changera rien entre eux. Au contraire, cela change tout et il le sait. Elle aussi, d’où sa réaction.

Il serre les poings tout en observant les restes de ce qui prédisait être un moment convivial. Une douce utopie aujourd’hui brisée. Allez, il doit la rattraper.

Il s’apprête à avancer, s’immobilise. Devant lui, dans la pénombre dansante des torches, se dresse une silhouette. Petite taille, à l’image de Kara, seules les pupilles se détachent de cette forme enténébrée.

― Kara, viens, j’ai à te parler.

Elle ne bouge pas.

Steven hésite. Une sensation froide le glace, cette peur qui n’a jamais cessé de l’habiter. Elle revient, investit ce palais qu’elle se plaît à tourmenter, un corps qui ne fait rien pour s’en défaire. Paralysé, Steven lance d’une voix plus timide :

― Kara, déconne pas, tu me fous la frousse.

Rien, pas le moindre mouvement, sinon ce grognement guttural. Un son sorti d'outre-tombe, où plutôt d’outre gorge, de quoi crispé un peu plus ce pauvre Steven. Malheureusement, Kara – si c’est bien elle – bloque la seule issue. Derrière lui, l’obscurité se noie dans le lointain. Il pourrait prendre une torche et courir à en perdre haleine, trouver un trou à rat où se camoufler. Stupide, ce n’est qu’une mauvaise blague de son amie pour se venger de l’affront subit. D’un mouvement vif, Steven attrape une des torches et la lance vers Kara, un geste fou pour enfin réduire à néant cette peur qui ne cesse de l’habiter. Le bâton enflammé tombe à moins de deux pas de Kara...

Premier constat, il ne s’agit pas de Kara, mais d’une créature décharnée, à la peau rongée par il ne sait quelle affection et dont le visage respire le mal à l’état pur.

Deuxième constat, la bête semble particulièrement hargneuse.

Elle avance d’un pas, d’un autre, sans quitter du regard Steven. Deux pupilles noires irisées de vaisseaux rougeâtres, deux billes pour exprimer une sauvagerie brute. Et c’est le déclencheur...

Le jeune homme s’empare d’un couteau tombé à terre et d’une torche. Les mains chargées de ces biens maigres attributs, il se précipite vers la créature en hurlant, fend l’air de son arme de pacotille. Il ne rencontrera que le vide, son adversaire est rapide, tellement rapide. La suite sera une sensation douloureuse dans son bras, son torse, sa joue. Pourtant Steven se battra comme jamais, pour venger les dizaines de fois où il a reculé comme ce soir avec Kara. À terre, les crocs de cette bête dans son cou, il n’aura qu’une ultime pensée pour sa mère. Serait-elle fière de lui cette fois ?

36 quais des Orfèvres, bureau du commissaire principal, 20 h 56.

― Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins, Bernier. Le ministre semble vous avoir à la bonne.

Ange, bouche bée, ne sait quoi rétorquer. Son supérieur poursuit, une grimace éloquente à l’appui.

― Je vous comprends, moi aussi ça me surprend. Toujours est-il qu’il m’a chargé de vous briefer.

Le téléphone du divisionnaire sonne. Il répond, abandonne son expression de patron despotique pour emprunter celle du mari embarrassé.

― Oui, chéri, je sais, je suis en retard.

Un coup d’œil ennuyé sur Ange et il reprend :

― Fais les patienter, j’ai une affaire à expédier et je te rejoins dans une demi-heure. Promis.

Et il lâche un bisou au haut-parleur de son mobile, de quoi écœurer définitivement Ange pour le reste de la soirée.

― Affaire à expédier ? raille la policière d’un ton sans appel.

― Ah, vous m’avez compris ! s’agace le divisionnaire. Avec les femmes, ce n’est jamais facile. Vous devez bien le savoir, Bernier, vous en êtes une, doublée d’une sacrée emmerdeuse, un peu comme mon épouse. Je n’ai aucune idée pourquoi le ministre vous a choisi vous...

― Mais il m’a choisi, coupe Ange, enchantée de la tournure de la conversation.

― Justement, parlons-en. Vous voilà promue à la tête d’une équipe, à vous de la constituer. Je vous accorde quatre autres recrues, sans compter Valentin Berger. Le ministre est gentil, mais je n’ai pas des effectifs à rallonge.

Les sourcils d’Ange se lèvent, signe de son interrogation.

― Si je puis me permettre, je n’ai pas bien compris le but de la manœuvre. Que me vaut ce soudain accès de générosité à mon égard ?

Nouvelle grimace de la part de son supérieur – ce dernier en possède un chapelet – et il finit par avouer :

― Vous repartez à la chasse aux rats.

― La chasse aux rats ?

Le divisionnaire ouvre la bouche, pose ses index sur ses lèvres dans une mauvaise imitation d’une paire de crocs, tout en précisant :

― Les suceurs de sang, vos petits copains.

― Vous parlez des vampires ? Mais, je croyais que l’armée devait s’en occuper.

― Pour que tout le monde l’apprenne en ville ? On n’est même pas certain qu’un seul de ces spécimens ait survécu, à quoi bon ameuter la population parisienne ?

― Désolée, mais le poste ne m’intéresse pas. J’ai fait mon taf, à d’autres de prendre le relais.

― Je crois que nous ne nous sommes pas bien compris, Bernier. Soit vous acceptez la mission, soit...

Le visage d’Ange s’embrume.

― Je prends la porte ? Vous ne pouvez, pas, vous devrez vous justifier.

― Voyons, pourquoi atteindre une telle extrémité ? Une simple mutation dans le coin le plus paumé de France devrait faire l’affaire. À force de tamponner des PV, vous finirez avec des ampoules en guise de mitaines.

― Je suis capitaine, s’agace Ange. Ce n’est pas dans mes attributions, monsieur, de tamponner des PV.

― Il faut un début à tout, Bernier. Un capitaine sans armée n’est ni plus ni moins qu’un homme seul... une femme vous concernant.

Le divisionnaire se penche sur son bureau, fixe d’un regard de loup sa subalterne, avant de l’achever d’une évidence.

― Bernier, prenez l’offre généreuse du ministre. Des chances comme celles-ci, on n’en a pas deux dans une carrière, à vous de ne pas la louper.

Satisfait du silence d’Ange, il se lève, attrape son manteau et conclut.

― Si vous faites bien votre boulot, vous pourrez finir rapidement commissaire. L’un des plus jeunes de France, avouez que c’est une aubaine. Bon, je ne veux pas vous presser, capitaine Bernier, mais je dois y aller... ma femme, elle ne badine pas avec l’heure.

― Votre femme... grogne la policière, dents serrées.

Contrainte d’obéir, elle se redresse, s’apprête à quitter la pièce. La république et ses belles paroles, ça n’existe pas au 36. La démocratie, c’est pour les faibles, ici règne la loi du plus fourbe et, à ce jeu, Ange n’a jamais été la plus douée. La voix du divisionnaire la rappelle à l’ordre avant qu’elle n’ait pu se soustraire à l’influence navrante de son supérieur.

― Ah ! Deux choses, Bernier ! Bien entendu, tout cela devra rester confidentiel et vos hommes devront prêter serment dans ce sens. La moindre fuite, une phrase contenant le mot vampire, et vous vous retrouverez tous au fin fond de la Corrèze à chasser les trafiquants de poulets.

Il éteint la lumière, son visage buriné à moins de vingt centimètres d’Ange, forçant cette dernière à poser cette satanée question :

― Et concernant votre deuxième requête, commissaire ?

― Oh, la deuxième ? Il faut vous trouver un nom de code... pour votre équipe. Vous voyez, du genre les hémophiles en vadrouille, les casseurs de chauves-souris, bref, de quoi satisfaire la lubie de notre cher ministre.

Et il part dans un fou rire qui pousse Ange à prendre la fuite, sous peine de commettre un meurtre au sein même du 36...

© Jean Vigne, 2017

Illustration de couverture : Mina M, 2017

ISBN (version numérique) : 978-2-37342-045-6
 

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