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La place mariale

De
184 pages
Pot pourri est embarqué lors de la Rafle de la place mariale car, détenteur d'un kiosque et féru de lecture, il est un informateur potentiel. Il est innocent et n'a pas sa langue dans sa poche, alors, il compte bien faire éclore le boulet qu'il trimballe depuis quarante ans sous l'emprise de frustrations mal sublimées. Une association humanitaire lui offre un cahier, palliatif à la liberté, à travers lequel il imagine enfin un scénario où il distribue les rôles avec la seule idée de se faire justice.
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Jean Clif Davy OkO -El Enga
Pot pourri tient un kiosque à journaux, est féru de lecture
et donc bien informé. Ce qui fait de lui un informateur
potentiel, raison pour laquelle il est embarqué lors de la
rafe de la Place mariale. Il est innocent et n’a pas sa langue La place marialedans sa poche, alors une association humanitaire étrangère
lui ofre un cahier, palliatif à la liberté, afn qu’il s’élance, Roman
avec son regard contemplatif, dans une description de
son environnement carcéral, faisant éclore le boulet qu’il
trimbale depuis quarante ans sous l’emprise de frustrations
mal sublimées. Il laisse éclater sa rage comme une bête
sauvage, éclabousse tout ce qui se trouve sur son passage,
dévoilant par inadvertance parfois un désir inconscient
d’afranchissement et d’afrmation, brisant les tabous qui
le gardent prisonnier de son passé, de ses échecs. Il imagine
enfn un scénario où il distribue les rôles à volonté avec la
seule idée de se faire justice.
Jean Clif Davy OKO-ELENGA, lauréat du prix des Dix
mots de la francophonie 2012 (Congo-Brazzaville), est diplômé
en assurances. Il a travaillé comme rédacteur et producteur dans
des sociétés de courtage d’assurances, avant de s’installer comme
agent général. Depuis 2010, il est consultant à la Chambre
consulaire de Pointe-Noire et prépare le diplôme d’expertise
comptable (Académie de Nice).
Illustration de couverture de l’auteur.
ISBn : 978-2-343-02732-6
9 7 8 2 3 4 3 0 2 7 3 2 6
18 €
HARMATTAN_CONGO_ELENGA_13,5_LA-PLACE-MARIALE_V3.indd 1 7/10/14 15:54:06
Jean Clif Davy OkO -El Enga
La place mariale








La place mariale
Roman


Jean Cliff Oko-Elenga










La place mariale
Roman
























































































- Congo

































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02732-6
EAN : 9782343027326


I


La première idée qui me vient à l’esprit, c’est l’Arche de Zoé.
Je ne vous apprends rien sur ce scandale politico-judiciaire. Vos
confrères, des humanistes de l’association du même nom, j’ai
cité « l’Arche de Zoé », ont voulu arracher de pauvres enfants
tchadiens à leurs familles sous des prétextes courants que les
habitués de l’Afrique, les messieurs « Afrique », connaissent
très bien ; la famine, les pandémies, les endémies, les guerres
tribales et ethniques, bref tous ces fléaux qui font de l’Afrique
un enfer, une terre bannie, hostile à l’homme, à l’opposé de la
terre promise dont fait mention la Sainte Bible. Qui pouvait
croire qu’une association humanitaire soit nostalgique au sujet
des pages sombres de l’histoire de l’humanité ; la traite des
esclaves, mieux la traite négrière, parce que cette affaire est
malheureusement de cette portée, elle a bien cette pointe
triste… ? Elle éveille les sentiments d’un passé douloureux et
honteux pour l’humanité tout entière. Cette association de
prétendus philanthropes, je ne le dirai jamais assez, avait
confirmé nos soupçons, nos doutes sur le bien-fondé des
missions d’aides humanitaires, de droits de l’homme et bien
d’autres expéditions salvatrices vers l’Afrique. Les actions
menées par les associations comme Transparency international,
Global Witness et bien d’autres… Décidément, il n’y a rien
pour rien, on remettrait en cause la mission civilisatrice des
missionnaires et de tous les prétendus amis de l’Afrique. On est
encore plus attristé quand on foule au pied la parole de Dieu le
Père. Mais enfin, soyons sérieux, même la parole de Dieu est un
subterfuge pour amadouer les sots. Comment ne pas y croire
avec les manipulations dont elle fait l’objet. Par le baptême, je
suis prêtre, prophète et roi, de ce fait je ne peux pas
désapprouver la bonne nouvelle. Ce n’est pas nouveau, les
appellations, ce n’est pas ce qui manque, vouloir c’est pouvoir.
S’ils voulaient, ils auraient bien trouvé une appellation qui ne
prête pas à confusion. Je note une volonté manifeste des
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fondateurs de l’association dénommée « Arche de Zoé » de
profiter de notre foi quelque peu naïve pour refaire l’histoire.
Chez nous, Dieu demeure sacré même si des fois on s’amuse à
donner à notre progéniture des prénoms fantaisistes comme
Christ, Moïse, Abraham et bien d’autres qui ont perdu depuis
leur prestige et leur pureté d’antan tels que Marie, Joseph…
Mais notre foi n’a jamais été ébranlée pour autant. Nos
chapelles font toujours le plein comme un concert de Michael
Jackson. Aux dépens des scandales dont l’Église fait l’objet,
nous sommes restés de fervents chrétiens. L’affaire l’« Arche
de Zoé » ne pouvait redorer le blason de ce que nous appelions
les instruments de l’impérialisme. Vous comprenez pourquoi je
me méfie de votre charité, du soutien que vous nous proposez.
Qui suis-je donc pour vous porter un jugement très sévère ? Je
ne condamne personne, peu importe vos intentions, que vous
soyez des serpents férus du mal, qui passent leur temps à semer
la zizanie pour des raisons plus qu’obscures, je vous pardonne
et je prie pour vous. Aujourd’hui, je pense que la lutte, la
résistance ne me conduira nulle part ailleurs si ce n’est sur le
sentier que le destin a tracé pour moi. Je ne suis pas un héraut
pour déclarer la guerre, et quelle guerre vais-je déclarer, et cela
contre qui ? Mes concitoyens ne me diront certainement pas le
contraire. Je pense toujours que le peuple africain est un peuple
épris de justice. Chaka Zulu, Samory Touré et même Mabiala
Mâ Nganga sont des exceptions qui confirment la règle. Voilà
comment je vous vois, en un mot, je n’ai pas confiance en vous,
mais quoi que vous fassiez, je vous pardonne. C’est pourquoi
j’ai décidé d’écrire ce livre, mais je tenais à vous dire que je
mets en doute votre bonne foi.
En prison, certaines activités que nous menons concourent bien
aux objectifs auxquels vous faites allusion. L’abondance de
bonté ne nuit pas, si effectivement il ne me suffit que d’écrire,
de dire tout ce qui me vient à l’esprit pour me sentir mieux, je
ne vois pas vraiment pourquoi je vais poser des conditions
avant de griffonner dans ce cahier. Si préalable il y a, je vous
dirai tout bonnement de ne pas compter sur moi pour jeter le
pavé dans la mare, accoucher d’un scandale qui compromettra
nos autorités. A tout seigneur, tout honneur, donc pas question
de paroles déplacées, pas question de tenir des propos durs et
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diffamatoires à l’endroit du Président libérateur par exemple. Je
sais que vous êtes friands de mésaventures des chefs d’État
africains et des chefs de rébellions qui les talonnent. Je ne me
lance pas dans ce jeu non pas parce qu’il n’y a rien à dire, non
pas parce que dans la jungle de l’Afrique on ne trouve que des
anges bienveillants qui s’occupent de leurs compatriotes comme
Dieu le Père lui-même en personne et en esprit, mais tout
simplement parce que je crois que le linge sale se lave en
famille. Les excès, les dérapages, les abus de pouvoir, les
violations des droits de l’homme, les détournements, la liste des
crimes dont les Présidents africains se sont rendus coupables
n’est pas exhaustive. Vos compatriotes excellent dans la
dénonciation de ces crimes, les associations des droits de
l’homme basées dans vos pays s’en prennent à nos dirigeants,
fragilisant ainsi nos régimes politiques. Ils cherchent noise à
nos Présidents, ils les traînent dans la boue comme de vulgaires
papiers de toilette, les salissent et les ridiculisent… Ne vous en
faites pas, vous ne serez jamais traduits devant la Cour pénale
internationale pour non-assistance de peuples en danger.
Parlons-en, voilà un autre instrument détracteur des chefs d’État
africains. En bon chrétien, je dis que toute autorité vient de
Dieu, et que nous avons nullement besoin d’une quelconque
cour pour nous débarrasser de nos dictateurs assoiffés de
pouvoir que vous avez pris soin de nous imposer. Au moment
opportun, Dieu nous libérera de l’emprise du mal, même après
quatre cents ans comme les Hébreux en Égypte.
Je vous ai dit qu’en prison, sous le contrôle des gardiens et la
coordination d’un psychologue, on discute et on échange nos
expériences, on débite nos rancœurs…
Avant toute chose, j’aimerais parler de Détective alias Blessé de
guerre, voilà quelqu’un qui donne des frissons, comme un
couteau que l’on remue dans une plaie. Encore si ce traitement
nous fait la promesse d’une cicatrisation probante. J’aurais
dompté volontiers mes pulsions.
Il n’est pas celui qui rassure, celui qui vous donne l’assurance
des jours meilleurs. Rien qu’à penser qu’il a du sang sur les
mains, du sang de plusieurs personnes, on déprime, en le
voyant, distant et froid, on se morfond de chagrin.
7
Le récit de Détective avait bouleversé tout le monde sans
exception. On a eu des larmes aux yeux, comme si chacun de
nous revivait la scène à l’instant où il relatait son histoire, ses
odieux crimes. Nous étions abasourdis et stupéfaits.
Un silence de cimetière avait régné. Après quoi, il y eut une
brise, un vent léger et insoupçonné qui avait soufflé comme
pour nous remettre les esprits en place. Mais rien à faire, nous
avions le visage recouvert d’un linceul, d’un linge de tristesse…
Nos âmes, s’étant détachées de nos corps, déambulaient on ne
sait où.
Tout a commencé quand a surgi l’aumônier, d’un air
débonnaire et le visage fort rayonnant comme si on célébrait la
fête des rameaux, l’entrée triomphale de Christ à Jérusalem. Il
était joyeux, c’était la fleur de l’âge qui lui donnait cette mine
joviale et insouciante. Au séminaire là-bas et même à l’évêché,
on ne leur apprend pas à pleurer avec le malheureux et à rire
avec l’homme heureux, parce qu’ici on n’a pas l’air joyeux, la
bonne mine et la prison ne font pas bon ménage.
L’aumônier était jeune, aux traits fins, un regard perçant, mais
qui cache très mal la bonté débordante du cœur de l’homme.
Grand de taille, son gabarit mettait en valeur sa soutane qui
cachait mal une chaussure usée en cuir noir. L’aumônier était
accompagné du psychologue de la prison, Nganga. Nous
l’appelions à son insu « l’épave » ; il avait l’air amoché, une
loque… Son apparence était plus que trompeuse. On ne pouvait
donner un âge à ce visage vil, veule et absent. On lui donnait
dix-huit ans en le reluquant des pieds au cou, on changeait
aussitôt d’avis quand on avait sous les yeux ce visage grotesque
et essoré ; de grands yeux bien rouges, des paupières
somnolentes qui avaient tendance à draper les yeux
perpétuellement, un nez épaté qui n’étonnait personne, c’est une
caractéristique des nègres dit-on... Le psychologue était noir
comme le charbon, ce qui camouflait la grossièreté de son nez,
trapu et ventripotent, à la bouche lippue et rosie. On disait que
l’alcool y avait laissé sa marque ; c’était un ivrogne. Il mouillait
sans cesse sa culotte. Il est venu à maintes reprises à la prison,
empestant les urines et puant l’étron. C’est pourquoi on ne
croyait pas à sa science, tout ce qu’il nous racontait sur notre
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prétendu équilibre psychique, on le foulait aux pieds et on
faisait de ça de la nourriture pour chiens.
Nous étions au parloir, une salle lugubre et mal éclairée.
Nganga, le psychologue, avait fait balader son regard. Il le
déposa sur Détective alias Blessé de guerre, et l’aumônier en fit
autant. Quand les deux hommes eurent leurs regards rivés sur la
cible, Nganga se mit alors à faire les présentations : « Voici le
nouvel aumônier qui vous assistera, vous soutiendra et vous
accompagnera sur le plan spirituel. N’allez pas croire que je
vous dis au revoir, son travail ne m’empêche pas de vous aider
à ne pas basculer dans un monde parallèle au nôtre. Sans plus
tarder, nous allons passer à notre exercice du jour ; le partage.
Chacun de vous déballera une fois de plus ses rancœurs, ensuite
je referai une synthèse, et à la fin tous ensemble et sous la
coordination de l’aumônier nous ferons la prière de sérénité
pour clore la séance ».
Comme à l’accoutumée, on nous demanda de décliner nos
identités. Il fallait commencer par là, c’était une vraie corvée. A
tour de rôle, on se présenta. « Je m’appelle Continent », avait
tonné le premier. Ciseau d’or avait balbutié son nom, il n’était
pas encore rodé et ignorait tout du rituel. Détective ne devait
rien savoir davantage non plus. Il était là depuis des semaines,
mais n’avait assisté à aucune séance. Pour cause, on le jugeait
très dangereux. Isolé, mis en quarantaine pour des raisons que
nous ignorons jusqu’à ce jour. Il faut dire que la rumeur avait
étayé l’opinion sur sa réputation de névrosé sanguinaire. En
effet, une folle rumeur courait, affirmant que Détective alias
Blessé de guerre mangeait de la chair humaine crue comme un
zombie. Avec les rumeurs, on ne peut jurer de rien. Mais
toujours est-il, à nos dépens, nous avons appris qu’à Tiobo il
n’y avait pas de fumée sans feu et que la rumeur n’était tout
simplement qu’une vérité prématurée avec les malformations
qui vont avec. Ici, chez nous, on pouvait se passer des médias
pour avoir des nouvelles du pays. Le téléphone arabe marchait,
voilà un créneau porteur pour les investisseurs… Depuis, une
atmosphère de terreur régnait en prison. C’était comme si elle
était hantée par un fantôme, ce qui était vraisemblable. En effet,
les détenus se plaignaient nuit et jour de l’agression des ombres,
des esprits de morts qui les visitaient à contretemps et au mépris
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des heures de visite et des consignes de sécurité. Chacun était
sur ses gardes, on ne savait pas à quel moment les revenants
viendraient réclamer leur dû, semant la désolation à leur
passage.
Jusqu’à ce jour fatidique, auquel nous devrions partager nos
aigreurs, nos ressentiments, nos rancœurs pour savoir
finalement ce qu’il en était vraiment de cette folle rumeur du
parano de la prison…, une petite voix tout au fond de moi me
disait qu’un individu de la trempe de Détective n’avait pas
besoin d’un partage pour être de nouveau fréquentable. Il avait
plutôt besoin d’un isoloir et d’un prêtre pour confesser ses
péchés, mais surtout d’un psychiatre, sinon d’un établissement
spécialisé. Son expérience, sa triste expérience n’était pas chose
à partager ; son acte ignoble n’avait pas le mérite d’être évoqué
même en enfer au risque d’aiguiser la cruauté du malin. Par
principe, on ne devait pas permettre à Détective de débiter sa
perversité. On aurait dit qu’on faisait la promotion d’un
criminel, on devait s’en tenir à passer l’information, un point et
c’est tout.
Nganga le psychologue fit un briefing, une entrée en matière,
une espèce de préambule sur l’exercice : « Il est important que
nous nous partagions nos expériences, en parler sans retenue,
les décrire avec nos mots, exprimer les sentiments qui nous
inondent, ne pas refouler les émotions que leurs souvenirs
suscitent en nous, reconstituer les faits pour les accepter comme
tels ».
Aussi, il exprima le souhait que chacun de nous ait droit à un
procès équitable, puis il poursuivit disant que jusqu’à preuve du
contraire nous bénéficions de la présomption d’innocence, que
le juge d’instruction ou les enquêteurs devraient instruire ou
enquêter à charge et à décharge, que d’emblée nous n’étions pas
des coupables bien cuits, du moins pour ceux qui proclamaient
leur innocence.
Cependant, en attendant, nous avions le devoir de nous regarder
en face, de ne pas compromettre notre être social avec des
remords et de l’affliction. Nous devions garder éveiller
l’instinct humain afin de réintégrer nos communautés, nos
familles la tête bien haute. Cette cassure, ce temps de répit dont
nous n’étions en aucun cas les seuls responsables nous
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éloignerait tant soit peu de nos parents et de nos amis. Ils
auraient des égards vis-à-vis de nous, non pas parce qu’ils nous
mépriseraient, mais parce que le temps aurait creusé un fossé.
« Partager » c’est garder allumée la flamme de la cohésion, de
la fraternité, de l’humanisme… Une chose était vraie : en
sortant de là, nous aurions l’impression d’avoir perdu, perdu les
réflexes sociaux, comme celui de dire tout simplement
« merci » pour un bienfait, perdu le réflexe d’affirmer notre
personnalité par un regard franc, nous aurions tendance à fuir le
regard. Pourtant, après notre séjour carcéral, nous n’aurions
apparemment rien perdu si ce n’est a priori du temps. Je puis
vous assurer que le temps est la substance de la vie.
Au-delà de tout, la société compterait aussi sur nous pour
doubler le cap, pour ne pas tomber dans l’animosité. Il fallait le
dire parce qu’une fois sortis, on nous regarderait d’un œil
dédaigneux… Dehors, on jetterait l’anathème sur nous. On
dirait que nous étions de la racaille, des rebuts de la société.
Bref, on ne dirait de nous que de mauvaises choses… Nous
serions le symbole de la bassesse du genre humain. La
médisance… j’allais dire le sentiment de répulsion, le sentiment
d’être rejeté à un poids. Malheureusement, à ma connaissance,
il n’y avait pas d’unité de mesure, auquel cas on s’amuserait à
exprimer le faix qu’un prisonnier, qu’un détenu promènerait
une fois hors de sa cage. Le faîte du faix était sans égal. Les
racontars étaient propagés par simple vanité. Nous n’avions pas
besoin de nous casser la tête pour nous rendre à l’évidence,
pour nous forger une opinion, pour dire haut et fort que nous
n’étions pas de ceux qui tiraient l’humanité vers le bas, dans les
bas-fonds de la cruauté ou de l’animosité. Si nous l’étions
vraiment, notre isolement aurait servi à débarrasser la société de
tous ces maux dont nous étions accusés. Bon gré, mal gré, nous
devions préparer notre défense. A charge, à nous de prouver
notre innocence ; nous avions le droit de nous défendre,
d’évoquer les circonstances qui nous avaient obligés à opter
pour ce qui nous a valu la réprimande de la société.
« Ne vous retenez pas, poursuivit-il, relâchez-vous ! Déversez
tout ce qui vous agace, tout ce que vous avez sur le cœur, dites
les choses comme elles vous viennent à l’esprit, sans les
censurer, sans retrancher ce qui, à votre avis, pourrait vous
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compromettre. Nous n’avons aucunement besoin de vos
preuves, nous avons besoin de préserver l’animal social et
politique que vous êtes… Je pense à Socrate, peu importe
l’issue du procès, votre incarcération laissera en vous des
traumatismes, des impacts psychiques qui, à votre insu,
pourraient vous changer, vous faire perdre des repères… On
n’aurait pensé faire de vous des hommes, vous réinsérer dans la
société, mais la montagne accouchera d’une souris, c’est pour
éviter le chavirement que nous suggérons le partage. Voilà de
façon ramassée ce que nous nous escrimons à préserver ».
Je m’en souviens encore comme si c’était hier qu’il avait dit ça.
Une fois fini, Nganga le psychologue désigna Détective en
premier.
– C’est toi qui parles en premier, ensuite viendra le tour du
dernier incarcéré.
– Je n’ai pas grand-chose à dire, avait déclaré Détective.
Mais il poursuivit très vite :
« Mon fils adoptif, le fils de ma femme, issu de son premier
mariage m’avait trahi. Il était impératif que je me fasse justice.
On sait comment fonctionne notre justice et dans quel état sont
nos établissements pénitentiaires. C’est de la foutaise, rien que
ça. Qu’est-ce qu’on fait aux chiens qui mordent leurs maîtres ?
On les donne en pâture. Je ne vois pas comment plébisciter
cette ignominie, comment je pouvais d’un trait édulcorer la rage
qui me rongeait ? Je m’en vais vous dire ce qui s’est réellement
passé. J’avais eu vent d’une rumeur infondée qui affirmait que
mon petit Jérémie se tapait mes deux fleurs, mes filles
jumelles… Jérémie était vraiment un fils pour moi. Sa mère m’a
rejoint alors qu’elle ne l’avait pas encore sevré. On a tété
ensemble, vous appréhendez le degré de notre complicité. Je
pense que c’est de là qu’était partie notre complicité. On se
posait sur la même fleur. Il s’était même fié à moi lors de ses
premiers pas. Il préférait mes berceuses. On pouvait l’entendre
gazouiller avant de s’endormir dans mes bras comme un ange,
comme un prématuré bien au chaud dans une couveuse. Ce
bâtard avait besoin de l’affection paternelle, je la lui ai donnée
en me privant de certains avantages, je ne traîne pas là-dessus.
C’est sa mère, ma femme, qui se réjouissait de cette complicité.
Il se blottissait dans mes bras, contre mon cœur comme une
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bête apeurée. C’est dans cette chaleur affective que Jérémie est
devenu un loup dans ma prairie. Je ne m’en suis pas rendu
compte. Je me souviens encore que dans un passé très proche
j’étais toujours son protecteur.
Je réprimandais des garçons de son âge et j’allais jusqu’à
menacer certains parents des enfants taquins, petits voyous qui
s’aventuraient à agacer mon petit Jérémie doux comme un
agneau. Une fois, par malheur, j’avais piqué ma crise de colère
et j’avais mis à sac le séjour d’une maison. La mère protectrice
avait dépassé le seuil de l’instinct de protection. Elle avait plus
que défendu son fils agresseur. Quand j’ai appris ce que
j’appelais à l’époque “une rumeur infondée”, j’en ai parlé à ma
femme. Sur un ton réprobateur, je lui ai demandé d’effectuer
des investigations sur la question. Je lui avais dit que l’heure
était grave, que si pareille rumeur s’avérait vraie elle remettrait
en cause notre vie de famille, mettant ainsi en lumière le cuisant
échec qu’était notre mariage. Ma mise en garde avait fait couler
de la salive. Elle m’avait valu des restrictions conjugales. Ma
femme avait menacé de décamper. Je pensais qu’on pouvait
sauver les meubles. Par exemple, en transférant le risque dans
un internat, le loup était dans la bergerie, parce que je sais que
mes fleurs n’étaient pas des allumeuses, des filles chaudes
comme celles qui pullulent dans la ville ; “nganda susu”, que
sais-je encore... ? Je me gourais, les dés étaient jetés. Le
complot avait fait du chemin. La traîtrise et l’inceste rongeaient
ma famille. J’appréhendais le pire, voilà pourquoi je m’échinais
à l’éviter.
Le soir de vérité, j’étais devant la télé quand ma femme est
venue me dire qu’il fallait aller à l’hôpital illico presto. Parce
que Lilas, ma préférée, était paralysée par une douleur mortelle.
Elle m’a dit qu’elle avait des sueurs froides. Emporté par la
stupéfaction, j’ai pris ma fille dans les bras. J’ai parcouru une
bonne distance à pied sans savoir trop où j’allais. Ma femme
avait arrêté un taxi à bord duquel nous avions monté dare-dare
comme un idiot à Paris. Lys, la sœur jumelle de Lilas était à ses
côtés. Elle se tordait de douleur. Ma femme criait de toutes ses
forces derrière l’oreille du chauffeur, comme un cavalier
excitant son cheval. Quand le taxi s’arrêta devant le triage de
l’hôpital, je courus à toute vitesse comme une fusée. Je courais
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dans tous les sens. Un groupe de trois infirmiers est venu à ma
rencontre, à mon secours. Ils se sont empressés de mettre ma
fille sur un brancard. Je la voyais inconsciente aller dans une
salle devant laquelle les femmes en pleurs allaient et revenaient,
un scénario qui a le panache des heures de malheur.
Désarçonné, je contemplais les femmes. On a attendu plusieurs
heures avant qu’on vienne nous donner de ses nouvelles. On
m’a dit que ma fille était hors de danger. Le docteur a ajouté
que le pire venait d’être évité in extremis. Il a poursuivi pour
dire qu’à l’avenir on devrait redoubler de vigilance. Comme si
un père ne pouvait tâter la virginité de sa fille sans être traité de
parano incestueux, dites-moi comment s’y prendre avec les
enfants ? Nous avons passé la nuit à la belle étoile. Ce n’était
pas possible d’être à son chevet pour la simple raison qu’elle
était dans la salle de réanimation. La nuit fut très longue.
Le matin, le docteur m’a invité dans son bureau. Il m’a mené en
bateau, me racontant des âneries, des histoires à dormir debout,
plein de choses sur les aléas de la vie. J’ai coupé court, lui
disant de ne pas perdre son temps. Il m’a dit que ma réaction ne
changerait pas grand-chose, ainsi il serait plus sage pour moi de
tempérer, de laisser la chose couler… Je lui ai demandé quelle
était la chose que je devais laisser couler. Il m’a dit : “Vous le
saurez bientôt”. D’une voix calme et rassurante, il me dit
ensuite : “Votre fille a échappé belle à une mort à la fleur de
l’âge, son infection est due à une interruption volontaire de
grossesse. Ne faites pas de ça un problème. J’ai mis votre fille
hors de danger et elle est désormais sous pilule. Les deux
d’ailleurs, parce qu’elle nous a dit que sa sœur jumelle avait le
même problème. Nous avons fait un prélèvement sur votre
deuxième fille qui ne présente aucun signe clinique d’une
infection.”
« Surpris, je tombais des nues », avait tonné Détective et il
poursuivit aussitôt : « Une question m’était venue à l’esprit. Je
ne pouvais pas juguler ma contrariété. Je demandai au docteur
de me dire à quel moment ils avaient fait toutes ces manœuvres.
“Pendant que le sommeil vous avait emporté, me dit-il. Nous
avons fait appel à votre femme qui nous a été d’une grande
utilité. J’ose croire que ce malheureux incident sera vite rangé
dans les armoires de l’oubli, et que vous continuerez à vivre en
14
parfaite harmonie. Maintenant monsieur Détective, allez
prendre soin de votre famille”. J’allais oublier. Le docteur avait
ajouté ceci : “Ne cherchez pas votre famille. Elle vous attend
chez vous”. Visiblement, le mec se foutait de moi ou pire, il
était de mèche avec ma femme et Jérémie. Il se la jouait avec sa
blouse de croque-mort. Je rentrai chez moi. Les nerfs bien
tendus, quoi de plus normal, je ne voulais pas venir à bout de
ma femme. La moindre des choses était que je sache jusqu’à
quel niveau ma femme était noyée. Elle ne voulut rien me dire.
Je voulais seulement savoir toute la vérité, rien que la vérité.
Elle est restée muette. C’est son mutisme qui m’avait vraiment
mis hors de moi. Ensuite elle a commencé vraiment à se foutre
de moi comme le croque-mort. Les rires, les rires gutturaux et
ironiques, enfin sa voix qui me revenait en écho. Il y avait
toutes ces gens derrière elle qui l’encourageaient, qui lui
montaient la tête. Elle est montée sur ses grands chevaux, elle a
eu deux bouches et disait plusieurs choses à la fois avec deux
voix bien distinctes. Une première qui me chahutait comme à
son habitude et la deuxième qui débitait du charabia. On
pouvait se passer d’un interprète pour comprendre son
acharnement contre moi. Et j’ai commencé à avoir mal à la tête,
le vertige, la nausée, et elle qui n’arrêtait pas de hurler, de
crier…
Il a fallu que je rétablisse l’ordre. Elle courait dans tous les
sens, jusqu’à ce qu’elle se trouvât coincée. Elle avait son
bracelet en or massif dans la persienne, elle se débattait comme
une bête prise au piège mais grincheuse et grogneuse comme
une hyène. La lame vitrée à laquelle s’était accroché le bracelet
s’est détachée, est tombée et les éclats de vitre se sont répandus
sous ses pieds. Une égratignure ; le sang qui coulait. Elle m’a
dit : “Qu’est-ce que tu peux me faire ?” Elle avait fini par me
pousser à bout. “Tu n’es qu’un père incapable, voilà pourquoi
tout ça arrive…”, a-t-elle déclaré. Elle se débattait, elle s’est
jetée sur moi. Je suis tombé, tombé sur les débris de verre, les
tessons m’ont écorché. Mon sang, mon sang coulait sous mes
yeux. Je ne pouvais faire autrement que faire couler le sien. Je
ne suis pas une hyène qui se laisse dominer par sa femelle. Je
me suis levé, les mains ensanglantées. Avec un débris de verre,
je lui ai tranché la gorge. Le sang a giclé comme une fontaine,
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je crois que j’avais touché la carotide, sa carotide, et son sang a
jailli sur mon visage. Elle agonisait sous mes yeux. Son duel
avec la mort, un vrai spectacle sous mes yeux, je dirais plutôt
bruyant et palpitant. La victoire de la mort fut patente. Elle
s’écroula dans la mare de sang, baignant dedans avec des yeux
grandement ouverts. Ma femme mourut de son obstination.
Jérémie, mon fils, qui s’était enfermé dans sa chambre, retenu
par la culpabilité, sortit de là comme une fusée téléguidée.
Debout devant moi, il me disait : “Qu’est-ce que t’as fait à ma
mère ? Qu’est-ce que t’as fait à ma mère ?” Je le voyais se
dédoubler lui aussi, il voulait me cerner, me prendre en étau. Ce
que je fis, ce n’était que de la légitime défense. La traîtrise
n’était pas son unique vice. L’inceste était d’ores et déjà
consommé. C’est maintenant que je me rends compte que
Jérémie n’était qu’un fils de pute. A côté de ses vices, il avait
aussi la mémoire courte. Il avait oublié que dans un passé très
récent, il se fiait à moi pour régler ses soucis qui réclamaient de
la force musculaire. Il avait vraiment oublié. Comme une fusée,
il s’est jeté sur moi. Une esquive, et l’assaillant a fini sa course
contre le mur. Je ne pouvais pas l’attaquer par derrière. Je ne
suis pas un lâche. C’est pourquoi, d’une seule main, je l’ai
retourné.
Désormais, on était face à face, nez à nez, ce qui m’a permis de
lui flanquer un coup de tête en plein visage. Il s’est effondré à
même le sol. Mais il n’a pas pour autant abdiqué. Il s’est relevé,
endolori et étourdi. Il a adressé une droite à mon endroit. C’était
donné. Je n’avais pas de temps à perdre avec un délateur, je lui
ai envoyé un direct, mais un direct décisif. Il a embrassé le sol
une fois de plus... Quand il se releva de nouveau, il s’était rendu
à l’évidence que j’étais bien plus fort que lui. Il s’est armé
d’une bouteille, qu’il avait aussitôt brisée contre le mur.
Désormais armé, il m’invita : “Viens, pauvre taré, je vais mettre
fin à ta vie de merde”. C’est à ce moment précis que j’avais pris
la décision de l’envoyer dans le monde parallèle avec les forces
du mal de X-OR, là-bas au moins il pourra décupler ses forces.
Le fils de pute n’avait rien dans le ventre, une feinte suivie d’un
direct très puissant, il était une fois de plus sur le tapis. J’ai
bondi sur lui, je me suis mis à cogner sa tête contre le sol. Je l’ai
cognée jusqu’à ce qu’elle se hérisse de débris de verre comme
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la couronne de Christ. L’âme venait de quitter aussi son corps à
mon insu. Je voulais qu’il souffre davantage parce qu’il avait
brisé mon cœur de chagrin et avait détruit notre famille. Mais le
diable avait élu domicile dans ma maison… »
« Comment expliquer les envies de mes fleurs, disait Détective,
elles voulaient que je leur fasse ça, comme à la télé. Elles me
reprochaient mes actes, elles me suppliaient de leur faire ça
sous prétexte que j’avais mis fin aux jours de leur fiancé, Lilas
et Lys me suppliaient vraiment comme deux chiennes en
chaleur, elles voulaient que je grimpe sur elles comme sur de
vraies femmes à l’image des toiles de l’école de peinture de
Poto-poto, avec de grosses fesses, les formes arrondies comme
de l’architecture futuriste et les nichons paradisiaques. Elles se
déshabillèrent sous mes yeux, les contours de leurs corps, les
seins bien fermes et leurs interpellations… ; elles s’exhibaient,
me provoquaient, m’excitaient…
Je ne vous dis pas. Elles s’étaient vraiment déshabillées.
Désormais nues comme deux vers de terre, elles manipulaient
leurs sexes avec les doigts, des doigts qu’elles léchaient
ensuite… Dans leurs yeux brûlaient la flamme de la volupté. Je
ne pouvais pas cautionner l’inceste, ça jamais ! C’est pourquoi
avec deux coups de couteau… j’ai dû fermer les yeux pour
arriver à cette fin, je les garde encore fermés puisqu’un double
infanticide ne peut être digéré avec un rot ou un pet, pas du tout.
La rumeur du carnage s’est répandue comme une traînée de
poudre. Une fois le quartier alerté, la populace voulut me faire
la peau. J’étais traqué comme une bête sauvage en plein
Centreville. On courait après moi comme un vulgaire voleur, pourtant
je venais de mettre de l’ordre dans ma maison. Ceux de ma
maison ont l’obligation de me respecter, de faire ma volonté
malgré vents et marées. Je me suis réfugié au poste de police du
quartier. Pendant que le chien aboyait, la caravane passait. Je
suis sorti du guêpier sain et sauf. On m’a transféré ici pour des
raisons que j’ignore. »
Le récit nous avait estomaqués. On s’était regardé dans les
yeux. La stupeur se lisait sur chaque visage. C’est tard, très tard
seulement que Détective fut transféré dans un asile parce que
l’aumônier avait dit que la prière déposée du « notre Père » et
même celle faite sur mesure de sérénité ne pouvaient pas guérir
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