Langues régionales, cultures et développement

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Les cultures régionales dans leurs manifestations les plus diverses et le développement économique établissent des relations complexes et rarement étudiées qui sont au coeur de cet ouvrage. Issu d'une coopération entre des chercheurs venus de disciplines différentes (sociologie, ethnologie, économie, gestion, sociolinguistique...), ce livre souligne la nécessité d'approcher un même objet (le développement des territoires) avec des méthodes et des outils différents.
Publié le : mercredi 2 septembre 2009
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EAN13 : 9782296231009
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INTRODUCTION
TERRITOIRES ET MODALITÉS
1
DU DIALOGUE ÉCONOMIE–CULTURE

Le présentouvrage,résolumentpluridisciplinairetend
à montrerque lesaspectsculturelsdudéveloppement
territorial nesontpas secondaires, euégard aux variables
économiques standards, maisque bien aucontraire, ils
constituent une dimensiontoutà faitcentrale. En effet,
dans unerégion donnée, lesconditionsdudéveloppement
ne doiventpasêtresimplement réunies, il est toutaussi
nécessaire que l’objectdéif de veloppement, lui-même,soit
préalablement voulu, partagé etporté collectivement, même
siultérieurementl’activité économiquerenvoie chacun à
larecherche deson intérêtpropre. En d’autres termes, la
condition première du territoire, c’estl’existence préalable
de ce que l’on appellera iciuneculture du développement. La
réunion desmonographies régionalesmontre quesi l’objectif
recherché parla collectivité estinvariablementla prospérité
etla pérennité du tissu socioéconomique, lesmodalitéspour
yparvenirdiffèrentconsidérablementd’unerégion à l’autre,
mobilisentdes ressourceslocales spécifiquesetempruntent
desformes singulièresqui méritent, pourelles-mêmes,une
grande attention. Orilsetrouve que les sciences sociales,
nonseulementne portentpas unregard équivalent surle
territoire, maisaussi qu’ellesformulentdeshypothèses très
différentes sur un même phénomène observé, aupointde faire
émergerdescontradictions. Alorsque bon nombre d’ouvrages
etd’articlesen histoire, ensociologie, ensciencespolitiques,
montrent rétrospectivementetde façon convaincante (Bassand
1990 ;Moulinier1999, Keating2003), depuisMaxWeber,
l’importance desdéterminantsculturels(croyances,valeurs,
etc.) dudéveloppement régional, cesderniersn’apparaissent
presque jamaisexplicitementdanslesétudeséconomiques

1
René Kahn, Université de Strasbourg.

6

Introduction

contemporaines. En effet, l’analyse économique, encore
largementdominée parl’utilitarisme etl’individualisme
méthodologique, n’accorde,ycomprisdanslaspécialité qu’est
l’économierégionale, qu’untrèsfaible intérêtà l’hypothèse
du territoire construitcollectivement(lesapprochesqui font
exceptionseront signalées). Lesmodalitésde l’organisation
culturelle du territoiresontdonc le plus souvent reportées
auxmargesde l’analyse, comme facteurexplicatif desecond
rang, difficile à quantifieretparconséquentque l’onrenonce
généralementà intégrer. Le présent travail mobilise, outre
certainsapportsde l’analyse économique etde la gestion,
des spécialitésqui, ensciences sociales, accordentencore
une grande importance aulangage etaux représentations
desacteurs. Il formule donc l’hypothèse que la dimension
culturelle, même dans unesociété d’économie marchande,
conservetouteson importance et son actualité. La présente
introduction effectueun large détourpour tenterd’expliquer
pourquoi, facteurséconomiques, d’une part, etaspects
culturels, notammentlinguistiquesdudéveloppement, d’autre
part,trop longtempsdissociés,sontaujourd’hui à nouveau
rapprochés,sans subordination des unsauxautres, pour
une meilleure compréhension desdynamiques territoriales
régionales.

1. Économie, langues et cultures,
une approche épistémologique

1.1. L’économie et la culture, deux pôles majeurs et en apparence
distincts de l’organisation sociale

Cetravail collectifsurlesinitiativeslocaleset régionalesde
développementqui interfèrentavec plusieursaspectsculturels,
notammentlinguistiques, mobilise et tente derapprocherdes
sphèresd’étudeshabituellementéloignées. Pourdes raisons
qui fontencore débatmaisquisortenten partie duchamp
d’analyse de cetravail, lasphère économiquese présente

Territoiresetmodalitésdudialogue économie – culture

7

souventcommeun domaine à partde lavie humaine et
sociale, organiséselon des règlesetdeslois spécifiques. La
production, l’échange etla consommation, par-delà des
singularitéspropresà chaquesociété,sont réputésobéirà des
lois universelles: larecherche parchacun deson avantage,
la division du travail, la formation desprix, l’usage d’une
monnaie dansles transactions, etc. Larationalité économique
s’estainsi autonomisée. Elle agitcommeune mécanique
naturelle qui étendson pouvoir surdes zonesde plusen plus
importantesde lavie deshommesensociété. De fait,si l’on
prend au sérieuxl’hypothèse qu’il existe deslois régissant
lescomportementséconomiques, on doitadmettre que cette
rationalité élargitconstamment son espace d’application à
une portion croissante de laviesociale.

Outre qu’elle concerneun grand nombre desactions
quotidiennesde l’homme moderne, larationalité économique
s’estégalement universalisée etparaîtaujourd’huis’appliquer
àtoutle genre humain par-delà lesdifférencesethniques,
nationales, culturelles, etc. Enunsens, l’approche économique
constitue bienune orientation possible pourappréhender
toutes sortesderéalitéset stratégies socialeset, en premier
lieu, les stratégiesde développementnationalesou régionales.
Toutefoisl’enjeude l’emprise croissante de larationalité
économique estimportant. On peutpenserquesi lasociété
de marché devaitadvenir(pourcertainsauteursnous y
sommesdéjà puisque l’économie de marché présuppose
l’adhésionsociale à la fiction dumarché autorégulé), le degré
de libre expression ouvertà chaque communauté ouà chaque
individu, enserait sensiblement réduit. Telle estl’hypothèse
d’uniformisation quesous-tendsouventla mondialisation.
L’homo oeconomicus, entoutlieu, est supposé conduire
son existence en appliquantà chaquesituationune même
logiqueutilitariste,une mêmerationalitésubstantive ou
procédurale. Danscette optique, les singularitésculturelles,
qu’elles soientnationales,régionalesoulocales, passentau
second plan lorsqu’ellesnesontpas simplementignorées.
Seulscompteraientleschémauniversel ducomportement

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Introduction

(individuel oucollectif) de maximisationsouscontrainte etle
résultatobtenuentermesderichessescrééesoudépensées. Or
ce n’estpasce que l’on peutobserver. La diversité culturelle,
ycomprisdansle domaine économique,reste manifeste. Les
voiesdudéveloppement sontdiversifiéeset souventoriginales,
notammentà l’échelle des régionsetdesespacesorganisésen
territoires.

Ne laissonspasentendre que larationalité économique
instrumentale estlaseulevoie possible etque la dimension
culturelle est toujoursnécessairementabsente de l’analyse
économique. Lascience économique a elle aussiune histoire
et son contenuesthétérogène. Plusieursauteursetplusieurs
écolesde John StuartMill à OliverE. Williamson, Amartya
Sen ouDouglasC. North en passantparl’école autrichienne
(Von Mises, Hayek), lasocio-économie, lescourants
institutionnaliste, néo-institutionnaliste, et régulationniste,
l’économie desconventions, le courantévolutionniste, etc.,
ontobservé et théorisé lescomportementséconomiques
concretsjusque dansleursdimensionsculturelles. De fait,
l’histoire desdoctrineséconomiquesestjalonnée detentatives
pourdépasserleschéma néo-classique par tropréducteuret
pourintégrerdanslesmodèles standardscertainsaspectsdes
fondements sociaux, institutionnelsetculturelsdespratiques
2
économiques.

Il estcependantparadoxal que cesauteursdansleurgrande
majorité, ensuivantlesprincipesde l’économiestandard,sont
conduitsàrétablir une frontière qui dispense l’économiste de
travaillerdirectement surlesaspectsculturels. Cette frontière,
bien qu’ellese déplaceselon lesécoles,rétablit une coupure
entre ce quirelève de l’analyse économique proprementdite
etce qui incombe au sociologue, à l’anthropologue ouà
l’historien. De fait, etnousauronsl’occasion de le montrer

2
Pour une présentationsynthétique de ces tentatives, on pourrase
reporteraux travauxde Martine RobertetRoland Granierprésentés
dansl’ouvrGRANIER R. & ROBERT M.,age : 2002(dir.),Culture
et structures économiques, Economica, Paris.

Territoiresetmodalitésdudialogue économie – culture

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à proposdudéveloppement territorial, l’analyse économique
moderne intègre de nombreuses référencesauxaspectsculturels
etinstitutionnelsde l’organisation économique (conventions
sociales, institutions, capitalsocial, etc.),sous réserve que ces
dimensionsnouvelles se plientà la méthodologie envigueur
(formalisation, modélisation, quantification). Quoi qu’il
ensoit, orthodoxe ouhétérodoxe, l’approche économique
constitue bienune grille d’analyse ensoi, applicable aux
individuscomme àtoute collectivité, en particulier régionale
oulocale, pourlescasqui nousoccupent.

L’autre pôle de nospréoccupations, c’estl’aspect régional
quirejointl’intérêtque d’autres sciences sociales(sociologie,
anthropologie, histoire) portentauxcultures régionales.
Nousl’aborderonsavec prudence. Le conceptde culture
estlégitimement redouté parce qu’il estétonnammentlarge
etpolysémique. On peutd’ailleursinterpréterla culture
commeunetotalité et, prenantlerisque de la confusion,y
inclure les savoirsetlespratiqueséconomiques. L’inclusion
de l’économique danslasphère culturelle, comme on peut
l’observerchezMalinowski (c’estlesystème culturel qui
fournità l’individulesmoyensderépondre àsesbesoins)
estprécisémentce que nous voulonséviter. Comme nous
souhaitonséviterinversementque les traitsculturelsnesoient
assimilésde façonréductrice àune dimension ducalcul
économique. En effet, cesdeuxorientationsprécédentes
présententl’inconvénient,
auprixduconfortmonodisciplinaire, de gommerde fructueusesinteractions.

Il ne nousappartientcependantpasderetracerl’historique
de la notion de culture, carde Pufendorf (1686) aucourant
culturaliste américain en passantparle fonctionnalisme etle
structuralisme, cette notion a constammentmigré, avec des
significationsdifférentes,selon lesépoquesetlesdisciplines,
de la philosophie à lasociologie puisà l’anthropologie.
Nous renvoyonsle lecteurauxouvragesderéférence en
sciences sociales(mêmesi certains restentcontroversés)sur
la notion de culture et surlarupture culturelle introduite

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Introduction

parla civilisation occidentale (Mauss1952;Dumont1985;
Bairoch 1997 ;Robert 2002, etc.). Nousnouscontenteronsde
rappelerla définition communémentadmise de la culture et
ce que nousentendonspar« cultures régionales». La culture,
même lorsqu’elle est supposée fairesystème, dans sonsens
large, désigne le champ illimité etla fantastique diversité des
croyanceshumainesetdesconventions sociales. La culture
désigne la partducomportementhumain qui, pour un état
donné desconnaissances, échappe aumoins temporairement
dans sesmanifestations, à l’universalité. Le culturalisme
consiste bien à distinguerchaquesociété commeune entité
propre qui imprègneses ressortissantsde normesoude
valeursoulesconduità desapprentissagesetdesarbitrages
qui dépendentde circonstances uniques. Ce faisant, elletrace
précisémentla frontière d’un espace propre auxhommes sur
lequel lesloisditesnaturellesnes’appliquentpas, dumoins
pas systématiquement, pasde façonuniverselle. Elle leur
ouvreun espace de liberté, desingularité etla possibilité
d’une histoire. À moinsde considérercomme le fontparfois
les sciences sociales(lestructuralisme, le culturalisme, le
néoinstitutionnalisme) qu’il existe aussi desloisducomportement
culturel etque cesloisont toujoursété à l’œuvre, l’approche
culturelle consiste à noterdanslescomportementshumains
des variantes, des singularitésattachéesàune époque ouàun
lieu.

En ce qui concerne lescultures régionalesetlocales, il
convientd’éviterleserreurs usuellesdu« culturalisme »
dénoncéesparJean-FrançoisBayard (Bayard 1996). Les
cultures régionalesnesontpasen effetconstituéesd’un
corpusde croyancesancienneset stabilisées, clos surlui-même
etcorrespondantàune communauté politique précise. Une
culturerégionale ne désigne pas un isolat, maisaucontraire
desmodalitésoriginalesd’interaction avec d’autrescultures
eten premierlieuavec la cultureuniverselle de l’échange
économique. L’argumentne doitcependantpasdénier
l’existence, aumoinsdansles représentationsdesacteurs,
d’élémentsculturelsconstitutifsd’une identité. Lesespaces

Territoiresetmodalitésdudialogue économie – culture

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1

locauxet régionaux, nousdironsplus volontiers, les territoires,
produisentconstamment, entretiennentetmobilisent
des ressourcesculturelleshétérogènesconstituéespardes
valeurs revendiquéeslocalementetdes valeursaujourd’hui
universellesparmi lesquellesles valeursde l’économie (la
capacité de produire, d’innover, d’exporter, etc.).

Laraison d’être de cetouvrage quiréunitquelques
monographiesdeterrain estle faitque lesformesactuelles
d’expression descultures régionalesempruntentlavoie
de l’économie oudumoinsinterfèrentfortementavec la
dimension économique, au senslarge, qui englobe le capital
naturel etenvironnemental, le patrimoine architectural,
linguistique ainsi que lecapital socialdeséconomistes. Le
lecteurcomprend aisémentque les travauxde cette équipe
pluridisciplinairetendentà montrer, pardelà lesconceptions
trèsancrées,relayéesparles usagesacadémiques, que les
modalitésdudéveloppement territorial nerésidentpas
exclusivementdansles variableséconomiques standardsmais
quevaleursculturelleset valeurséconomiquesinteragissent
en permanencetantpourproduire de nouvellesformes
culturellesque de nouveauxbienset services

Ce débatn’estpasappelé à êtretranché. La dichotomie
« économie/culture » n’estpas simple à appréhender.
Elle estconstitutive de la pensée occidentale et s’est
installée durablement.Néanmoinsdesévolutionsen cours,
notammentdansles sciences sociales, incitentà opérerdes
rapprochements.

1.1.1. Deuxpôles de lavie en société qui ne dialoguent guère
dans l’arène des sciences sociales
De nosjours, lesfruitsdu savoir, de l’information, de
lascience etde la culture n’échappentpasà la logique
économique etpeuventparfaitementêtre «valorisés».
Certainsauteurspensent, qui plusest, que ces richesses
immatériellesconstituentles ressourceslesplus stratégiques
quisoientdansle contexte de la mondialisation (Dunning

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Introduction

2000 ;Amin & Cohendet 2004). Telle estl’hypothèse centrale
de l’économie de la connaissance etde l’innovation. Ilserait
donc inopportun d’opposerla culture etl’économie comme
s’ils’agissaitde deuxentitésdistinctesetantagonistes. De
trèsnombreux travauxmontrent, aucontraire, le nombre et
l’importance desinteractions: poidséconomique du secteur
culturel, économie de l’art, économie dupatrimoine, artisanat
d’art,valorisation économique des résultatsde larecherche
fondamentale, etc.
Néanmoins, en dépitde leursnombreusesinteractions, ces
deuxentités(l’économie etla culture) nese confondentpas.
Elles se maintiennentcomme deuxpôles, deuxparadigmes
puissantsetfortementdistinctifspourla compréhension des
civilisations. La mise enrelation de cesdeuxpôlesessentiels
de lavie deshommes, l’économique etle culturel, qui plus
estdansle cadre d’une démarche pluridisciplinaire, ne peut
donc quesusciter une défiance extrême. Maisétrangement,
cette défiancereposesurdesargumentsopposés. En effet,un
premierpointdevue consiste à considérerque l’économie
etla culturesontindissociablesdanslavie etl’organisation
des sociétéshumainesetl’ont toujoursété. Depuisles
innovationsconceptuellesde Karl Marx, quisoupçonnaitla
pensée économique classique, parle choixdesescatégories
abstraites, de mythifierle capitalisme, leshistoriensetles
anthropologuesont souventassocié cesdeuxdimensions
fondamentalesde l’organisationsociale pourprésenter
lesfresquesmagistralesdesgrandescivilisations. Que l’on
songe auxouvragesde Fernand Braudel ouà la collection
Terre humainecréée parJean Malaurie ouplusexplicitement
encore aux travauxd’anthropologie économique inaugurés
parPolanyi, danslesquelséconomie etculturesont toujours
étroitementimbriqués.
Inversementil est toutaussi fréquentd’affirmerque
l’économie etla culturesontdissociéesparce que laraison
e
économique asu, dèsle XIVsiècle en Europe (avec
l’émergence ducapitalisme marchand), constituer unesphère

Territoiresetmodalitésdudialogue économie – culture

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(celle de larationalité économique) quis’estdistanciée,voire
même émancipée detouteslesautresdimensionsculturelles
de lasociété (philosophique,religieuse, morale, etc.). Fiction
artificiellemententretenue dans«unesociété de marché »
ou réalité objective, l’autonomisation de l’économique par
rapportauxautresaspectsde l’organisationsociale constitue
incontestablementl’une descaractéristiquesmajeuresde
notresociété marchande. Elle constitue le pointde départ
de l’individuation de l’agentéconomique (l’hypothèse d’un
individuquirechercheson épanouissementpropre àtravers
la maximisation desa fonction d’utilité), etde l’application
systématique des sciencesetdes techniquesà cette finalité.
e
Elle estaussi auXVIIIsiècle l’acte fondateurd’unescience
nouvelle chargée de mettre à jourlesloisde l’économie.
L’économie n’a puen effet se constituerenscience, parexemple
avec lesphysiocratesoulaRichesse des Nationsd’Adam
Smith (1776), qu’en affirmant s’affranchirdesdéterminants
religieux, philosophiques, moraux, etc.
Cesdeuxpointsdevue convergentpourdémontrerque
l’économie etla culture,virtuellementassociéesdans toutes
lescivilisations,sontcependantdeuxentitésle plus souvent
dissociéesdansles représentationsoccidentalesmodernes. Il
nousfautdoncrappelerpourquoi ellesontétéséparéesetdire
brièvementpourquoi l’économique a été capable d’émerger
comme catégorie propre, distincte desautresdimensions
culturellesjusqu’àrevendiquer une certaine autonomie dansla
viesociale. Cette question de l’articulation économie-culture
estaucoeurduprogramme derecherche en anthropologie
économique engagé parle chercheurhongroisKarl Polanyi
(1886-1964), quis’estpoursuivi etconnaîtdesdéveloppements
3
récentseffe. En t, Polanyi a pointé avec lesconcepts
d’encastrement(embeddedness) etde désencastrement, la
spécificité d’unesociété de marché (société qui admetla fiction

3
On pourra consulter surlesujetlesouvrage et revuesuivants:
REVUE DUMAUSS(2007) n°29,Avec Karl Polanyiouencore Polanyi
Karl (2008),Essais, Le Seuil, Paris

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Introduction

dumarché autorégulateuretdanslaquelle l’économie domine
lesystèmesocial). Enrésumé,s’il estadmisavec les
socioéconomistesetlesnéo-institutionnalistes, que lesactivités
économiques sont toujoursétayéespardesinstitutionsau
senslarge (règles, normes, principesmoraux,support sociaux
divers), dans une économie de marché, c’estlasociété àtravers
sesmodalitésd’organisation qui devientl’auxiliaire dumarché,
etnon l’inverse, avec ledésencastrementde l’économique par
rapportau social ouplusexactement, comme lesuggère
une nouvelle interprétation de Polanyi (Le Velly 2007), avec
l’encastrement-insertion de l’ordresocial danslasphère
économique. Cette hypothèse nous semble particulièrement
adaptée à la compréhension de la mobilisationsystématique
des ressourcesculturelles régionales(ressourceslinguistiques,
capitalsocial,savoir-fairetraditionnels, etc.) à desfins
économiques.

Il
nousfautégalementexpliquerpourquoiunrapprochementpertinentpeutaujourd’huis’opérerà l’intérieurmême
duchamp de l’économie,tantauniveaudespolitiquesde
développementqu’auniveauacadémique, celui de lascience
économique. Autrementdit, nousassistonsactuellementà
un phénomène nouveau, qui n’a guère plusd’unevingtaine
d’annéesetquireste encoretrèsmarginal, celui de lareprise
dudialogue économie-culture qui accompagne l’essorde la
mondialisation etde l’économie de la connaissance.

Cetteséparationradicale de l’économique desautres
dimensionsde laviesociale ne date pasde la prise de conscience
desmécanismesdumarché etde « la grandetransformation »
chère à Polanyi. Notre propre civilisation estissue d’un monde
antique qui avait, àsa manière (en dissociantlesactivitésde
production confiéesà l’esclave desactivitéspolitiques réservées
aucitoyen libre), presque entièrementachevé laséparation de
l’économie de lavie politique (Nicolet1988;Hénaff2002 ;
Brulé, Oulhen, Prost,2007). Lesprisesde position d’Aristote
surl’activité productive desesclaves radicalementdistincte
de l’activité politique descitoyensathéniens, historiquement

Territoiresetmodalitésdudialogue économie – culture

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relayéesparla chape desinterditsqui pesaient surles
activitéséconomiqueslucrativesdurant toutle Moyen Âge,
en particulier surle prêtà intérêt,renforcentaussi cette
e
distinction. Enfin, l’édification à partirduXVIIIsiècle d’une
science économiquesurle modèle des sciencesnaturelles,
avecsesloispropres, définitivementémancipée, prétendait-on
detoute considération, philosophique, éthique,religieuse,
etc., montre bien combien il estimportantpourlasociété
occidentale d’isolerl’économie desautresaspectsde lavie
sociale.
Une autre explication de cette dichotomiereposesur un
argumentépistémologique. En effetl’édification de lascience
économique avaitcomme préalable lareconnaissance d’une
sphèrespécifique dansl’ensemble desactivitéshumaines.
Cettesphère isoleun ensemble de mécanismes spécifiquesqui,
pourl’essentiel,sont réputésindépendantsdesautresaspects
de laviesociale et supposésobéirà desloisde comportements
résuméesparl’individualisme méthodologique etl’utilitarisme
(individuation,recherche parchacun deson avantage,
maximisation duprofitoude l’utilité). Desconsidérations
culturalistesne pouvantdans un premier tempsque déranger
l’ordonnancementdesmodèlesphysiocratique, classique ou
néoclassique, ellesontététrèslongtempsécartées, aumême
titre que letemps, l’espace etla monnaie, danslesmodèles
standards. C’estparadoxalementlesprogrèsactuelsde la
science économique qui autorise la prise en compte des
variablesculturelleslongtempsécartées.

1.1.2. Les aspects épistémologiques et la
des dimensions économiques et culturelles
dans l’analyse économique

séparation formelle
dans nos sociétés et

A prioririen n’estdonc plusétrangerà l’analyse économique
età la pratique deséconomistesque le conceptde culture.
Attention ici à ne pasconfondre la méthode etl’objet. Les
outilsd’analyse (parexemple la méthode coût/avantage) de
l’économiste peuvent s’appliquerindifféremmentàtoutes

16

Introduction

sortesdesituationsetde domaines,ycomprisdansle champ
culturel. C’estainsi qu’il existeune analyse économiquetrès
poussée desbienset servicesculturels,une économie des
œuvresd’art,une économie dupatrimoine,une économie de la
science oumême deslanguesetpratiqueslinguistiques. Notre
proposportesurl’impossibilité d’introduire dans une analyse
économique le faitculturel ensoi comme facteurexplicatif.
Il estde pointer un antagonisme essentielsurlequelsesont
4
déjà penchésde nombreuxphilosophesetépistémologues.
Il nes’agitpasd’un jugementdevaleur subjectif mais
d’une constatation maintesfoisobservée etmêmesouvent
revendiquée parleséconomisteseux-mêmes: « Surle plan
académique, l’économie politiques’estmétamorphosée en
une «séconomiqcience » ue fondéesurle doublesceaude
l’individualisme méthodologique etde l’affirmation d’une
dichotomietotale entre faitset valeurs» (Maucourant 2001 :
90).

La notion de culture estdonc doublementétrangère à
la démarche de l’économiste : d’une part, elle n’estpas une
variable économique (comme lesontparexemple la masse
monétaire, letauxde l’intérêt, letravail, le capital, etc.), d’autre
part,sa nature polysémique ne lui permetpasd’intégrer
(sauf à en donner une définitionad hoctrès réductrice, ce
qui a été fait,cf.infra) la boîte à outilsde l’économiste. La
science économiques’estconstruite pendant 250ans surle
modèle des sciencesnaturelles, cherchantàs’affranchirde
toute considération philosophique, morale, politique, etc.
pourétablir, dansle cadre de modèlesformalisés, des relations
fonctionnelles stablesentre des variablesquantifiables. Dans

4
On pourrasurcesujetconsulterlesouvrages suivants:
DUMONT L., 1997,Homo aequalis. Genèse et épanouissement
de l’idéologie économique, Gallimard, Paris ;HENAFF M.,2002,
Le prixde lavérité, le don, l’argent, la philosophie, Le Seuil, Paris ;
LATOUCHE S.,2005,L’invention économique, Albin Michel,
Paris ;LAVAL C.,2007,L’homme économique. Essai sur les racines
du néolibéralisme, Gallimard, Paris.

Territoiresetmodalitésdudialogue économie – culture

1

7

ce contexte, la culture désigne précisémentdesaspectsnon
intégrables, non numériques, desdimensions véritablement
extra-économiques,voire anti-économiques, comme le
démontre parexemple DouglasC. North, l’un deséconomistes
contemporainsdontles travaux visantàramenerla culture au
sein de lathéorie économique ontété couronnéspar un Prix
Nobel obtenuen 1993. PourNorth en effet, le développement
doitnécessairementaffaiblirlescontraintesculturelleset toute
culturetraditionnelle (en dehorsde la culture individualiste
qui libère lesattitudesopportunistes) parce qu’elle est
collectiviste, constitue en définitiveun facteurnégatif qui
entrave le développementetmaintientla communauté dans
un étatde pauvreté (Douglas 2007).

Pour se persuaderque l’écartementdesdonnéesculturelles
estconstitutla démaif de rche en analyse économique,
on peutencore consulterl’avisde penseursde l’économie
parmi lesplus respectéscomme Joseph. A. Schumpeterou
FrançoisPerroux. Dans satrèscélèbreHistoire de l’analyse
économique, Schumpeteraffirme que l’essence de la méthode
de l’économisteréside dans sa capacité à produireune analyse
exempte de jugementdevaleur(ce quisera plus tard contesté
parKarl Popperpourlequel lavolonté des’affranchirdetout
jugementdevaleurconstitue ensoiun jugementdevaleur)
philosophique, moral,social, politique, etc.

Schumpeterne nie pasque
desconsidérationsphilosophiques,religieusesoumoralespuissenteffectivement
influencerlescomportementséconomiques, mais veutàtout
prixétablir une frontière étanche entre cesfacteursculturels
etles variablesde l’analyse économique. Laspécificité de la
démarche analytique en économie consiste précisémentà
écartercesfacteursculturelsNo. « usne contestonspasque
deséléments religieuxouphilosophiquespuissententrer
effectivementdans une explication de ce comportement,
quand elles’applique à être complète ou réaliste… Toutce
que notrethèse comporte, c’estque cela nes’applique pas

18

Introduction

àses(l’économistescientifique) instrumentset théorèmes. »
(Schumpeter1954/1983:61)
Le projetde FrançoisPerroux visaitàremplacerle modèle
néo-classique par un modèle plusélaboré parce que,
disaitil, lastructurewalraso-parétienne est une construction
relative à l’ordre desobjetsetnon deshommes, acteursde
l’économieréelle. Si nousévoquonsicisontravail, c’estparce
qu’ilreprésenteunsommetdanslatentative d’articuler
économie etculture, au-delà de l’économie institutionnelle
qui considère lesinstitutionscommeunsimpleremède aux
imperfectionsde marché. Lasphère deséchangesetdesprix
ne constitue pas,selon FrançoisPerroux,un espace « naturel »
maisbienun espace « cultur(Peel » rroux1975). Partisan lui
aussi d’une économiescientifique, maispleinementconscient
de l’écartquisépare lesmodèlesd’analyse économique de la
nature humaine dans sa dimension culturelle, ils’employait,
à l’aide d’une mathématique élaborée (latopologie), à doter
l’agentéconomique (unité active) de capacitésd’analyse
nouvelles(traiterl’information etopérerdeschangements)
etd’un environnementinstitutionnelrudimentaire. Ils’est
employé à jeterlesbasesmathématiquesde la formalisation
d’une économie composée desujets, interdépendants, dotés
d’une mémoire etd’une capacité de projetdans ununivers
d’incertitude,sansêtretotalementconvaincuque ce but
puisse êtreun jouratteintl« à ’intérieurdesfrontièresdes
connaissancesdontpeutdisposerl’économie d’intention
scientifique » (Perroux1975 : 51).
Enrésumé, leséconomistesne nientpasque desfacteurs
culturelspuissentjouer unrôle dansla détermination de la
croissance, maisconscientsque «toutcompte », ils restentavant
toutfidèlesà leursméthodesd’analyse qui leur recommandent
d’écarter toutce qui ne peutfaire l’objetd’une formalisation
etd’unevalidation empirique. Autrementdit, la fameuse
dimension culturelle n’estpas unevariable économique,
mais toutaucontraire l’expression générale d’unreste non
intégrable à l’analyse économique qui ambitionne detravailler

Territoiresetmodalitésdudialogue économie – culture

1

9

surdesfaitsmesurablesen dehorsdetoutjugementdevaleur.
A contrario, la culture peut se définircomme l’ensemble des
jugementsdevaleurqui imprègnent un groupesocial àun
momentdonné. Paradoxalement, cesjugementsdevaleursne
sontpascontingents, ilscaractérisent réellementles sociétés
humaines ycomprisdansleurorganisation économique.

1.1.3. Le retour de la dimension culturelle du développement
Récemmentcependant, dansle cadre d’approfondissements
théoriquesouface auxenjeuxnouveauxdudéveloppement
(mondialisation, épuisementdes ressources, etc.), desnotions
nouvellesontmodifié notrereprésentation desmécanismesde
la croissance etdudéveloppement. La mécaniquewalrasienne
semble de moinsen moinscorrespondre aufonctionnement
réel dumonde. Lascience économique elle-mêmes’en
détourne partiellementpourproposerdes représentations
différentesde l’homme, de lasociété, de l’entreprise etmême
dumarché. Toutes sortesd’hypothèses, dethéoriesetnotions
nouvelles sontapparuescomme la décision en information
imparfaite, larationalité adaptative, lesconventions, le modèle
évolutionniste, lerôle ducapitalsocial, etc. Cesnouvelles
hypothèsesconvergent vers une approche plusculturelle du
développementetde la croissance économique etcontribuent
àrestaurerdansl’analyse économique nonseulementla
dimensionspatio-temporelle maisplusfortementla notion de
territoire, leterritoire étantdéfini commeun espace construit
etdéveloppé pardesacteurs.
Concrètement, on peutdistinguerplusieurspistesde
recherches. La première, detype macroéconomique, a consisté
à effectuerdesanalysesde corrélation entre lesperformances
économiquesnationalesetcertaines variablesdetype culturel
pouvantcaractériserlesdifférencesdevaleursentre les
contextesnationaux: lestatut social de laréussite économique,
l’importance de l’initiative économique, l’importance de la
coutume, le degré derespectdesnormes sociales, lerôle de
l’individualisme, le goûtdu risque oularecherche de lasécurité

20

Introduction

(Hofstede 1980;Johnson & Lenartowicz1998). Ces travaux
ontpudémontrerempiriquementl’importancesignificative
des valeursculturelleslibérales(economic freedom)surles
performanceséconomiquesmesuréesnotammentparle PIB
par tête.

Par une autrevoie maisde façon analogue, leséconomistes
de l’innovation ontcherché, ens’appuyant surlatypologie
5
de Hofstede , à déterminerles traitsculturelsdistinctifs
deséconomiesinnovantes. Ils repèrentlesindicateursde
différenciation culturelle qui pèsent surlescomportements
d’innovation. Ilsmontrentparexemple que les sociétés
tolérantes visàvisdu risque etprésentant une faible distance
hiérarchiquesontcellesqui atteignentlesplushautsniveaux
d’innovation (ex: lespays scandinavesetle Royaume-Uni).
À l’inverse les sociétés«risquophiles» età forte distance
hiérarchiquesontdestinatairesde nombreuxfluxde
connaissance etdéveloppent une culture d’imitation (Hussler
2004,2007). Cette approche écomorphologique descultures
nationalesn’estguère exploitable pourexpliquerla formation
d’espacesde cohésion infranationauxetla dimension
culturelle locale et régionale dudéveloppement ;maisil existe
une dernière catégorie detravauxen économie qui intègre
trèsfortementlavariable culturelle : ils’agitdes travaux sur
le développement régional eten particulier surlesnotionsde
proximité géographique etdeterritoire.

5
Soucieuxde proposer une définition quantifiable de la culture
capable de déboucher sur une mesure des« distances» etdes
« proximitésculturelles» nationales, HOFSTEDE G. (1980)
rapporte la culture nationale à quatre critères:
- le degré d’acceptation desinégalités(Power distance);
- latolérance de la nouveauté (Uncertaintyavoidance);
- latendance àse préoccuperpresque exclusivementdesoi etdesa
famille (Individualism);
- le goûtdupouvoiretde laréussite, etc. (Masculinity).
Parlasuite, cescritèresontpuêtre complétés: le goûtde lasécurité,
de latradition, de la conformité (Conservatism), l’acceptation de la
hiérarchie (Confucianwork dynamism),sécurité,tradition, etc.

Territoiresetmodalitésdudialogue économie – culture

2

1

Parallèlementles travauxdesgestionnaires surle
fonctionnementinterne etlastratégie desentreprisesont
égalementmisl’accent, dansle cadre de la mondialisation,
surl’importance, pourlesfirmesdélocalisées, desdifférences
culturellesdanslescomportementsainsi quesurles
conséquencespourlesperformancescommercialesdesfirmes
desculturesd’entreprise comme de la perception positive
ounégative de l’image dupaysd’origine (D’Iribarne 1998;
Liouville 1999). Là encore, cesontlesdifférencesculturelles
qui justifientles stratégiesdestandardisation oud’adaptation
aux spécificitésnationales.

Cesquelquesexemplesindiquent une évolutionversdes
thèmesderecherche plusouverts. Rien ne laissesupposer
néanmoinsunemodificationdesprésupposésméthodologiques
quirejettenten dehorsdesfrontièresde l’analyse économique
lesfacteurs sociaux, politiquesouculturels. De fait, ces
nouvellesapprochesne fontpasl’unanimité dansla profession.
Nous sommeslà auxmargesde lascience économique,
dansl’hétérodoxie quirecherche de nouveauxfondements
analytiques. Le capitalsocial, lesexternalitéscognitiveset
informationnellesde proximité, lesnormes socialeslocales,
lesinstitutionsinformelles, lesaspectslinguistiques, etc.,
toutce qu’englobe de façon générale la notion de culture
régionale, peinentà être pleinement reconnuscomme facteurs
de développement. Quiconque fréquente la communauté des
économistescomprend que la discipline n’intègre comme
dimension pertinente dudéveloppementque lesfacteursqui
se prêtentàune approche méthodologie quetrès spécifique :
quantification, modélisation, etc. Les variablesexplicatives
retenuesdoivent satisfaire descaractéristiquesprécises
tant surle plan conceptuel (être intégréesàun modèle)
qu’empirique (se prêteràune mise enrelation fonctionnelle
et une mesure quantitative), faute de quoi, elles serontjugées
insuffisamment sérieusesetimpitoyablement rejetées. Les
« explicationsculturelles» dudéveloppementappartiennent
parleuressence même à cette famille de causalités«vagues»
que leséconomistes refusentet rejettentdumoins tantqu’elles

22

Introduction

nese laissentpas tester selon lesnormesépistémologiques
admisesparla discipline.
Pour une prise en compte pleine etentière desdonnées
culturelles, il fautaccepterde basculerdans une hétérodoxie
6
plus radicale (socio-économie, ethno-économie) ouintégrer
lesapportsd’autres sciences socialesdans une confrontation
pluridisciplinaire.

1.1.4. Pertinence d’une approche pluridisciplinaire
Il nousfautdire quelquesmotségalementde l’intérêtde
travaillerconjointement sur un objetcommun qui intègre
l’économique etle culturel. Lerapprochementdeschamps
disciplinaires(ici de lasociolinguistique etde l’économie) a
uneraison d’être qui dépasse amplementlescontingences
d’unerencontre (lesjournéesd’étudesde Rennesen2006). Ilse
justifie au vudes résultatsque cette démarche peutengendrer.
La question dudéveloppement territorial etde la gouvernance
desacteurslocauxdudéveloppementn’appartientpasen
propre à l’économie politique ouà lasciencerégionale, c’est
une question dontplusieursautres sciences sociales sesont
emparées, pourcertainesdepuisfortlongtemps(notamment,
l’histoire, le droit, lasociologie, l’anthropologie) etqui, dufait
de ceséclairagesmultiples, bénéficie d’unstock importantde
connaissances, d’observationsetde concepts. Cesdisciplines
apportentdonc à l’économiste deséclairagesnouveaux sur
lesphénomènesqu’il observesanspouvoirlesinterpréter.
Ellescontribuentainsi àrelativiserleseffetsdesfrontières
disciplinairesetà levercertainesdifficultés. Longtemps,
parexemple, notreréflexion a butésur un obstacleréputé
infranchissable. Une fois réaffirméesanspouvoirle démontrer
l’importance de la dimension culturelle pourla formation
du territoire, desidentités régionalesetl’économie locale,

6
SWEDBERG R. etGRANOVETTER M., 1994, « Lasociologie
économique » dansREVUE DUMAUSS3,Pour une autre économie,
La Découverte, Paris, 115-140.

Territoiresetmodalitésdudialogue économie – culture

2

3

nousétions stoppé dansnotre élan, incapable d’apporter
une profondeur théorique et un contenuopératoire à cette
assertion. Toute cette problématiquereposait sur unsocle
insuffisammentconsistantdupointdevue de l’analyse
économique,surdesnotionsfloues(comme lesnotionsde
culturesetd’identités régionales),sur unevision généreuse
maismanquant totalementde fondementsconceptuels, de
donnéesempiriques, d’indicateursfiables. Leséconomistes
ne pouvaientpas valider unetelle approche culturaliste du
développement. Ce faisant, ils tendentà négligerle faitque
la croissance comme le développement sontconditionnéspar
lavolonté individuelle etcollective detendreversce but. La
culture n’estpas seulement un levierdudéveloppementlocal,
un ensemble deressources(la culture entrepreneuriale)sur
lequels’appuietoutprojetde développement

Parailleurs, l’idée généralesuivantlaquelle certains
aspectsdescultures régionales sontmisà profitparlasphère
économique, outre qu’elle n’estpas validée en économie, n’est
ni originale (beaucoup de publicationsexistentdéjàsurce
thème), ni nécessairement utile. Certainsauteursconsidèrent
en effetque ce n’estqu’ense libérantdescontraintes
économiques, ce n’estque lorsque « la culture nesertàrien »
comme le ditparexemple André Gorz(Gorz 2003),reprenant
ainsiuneréflexion de Karl Marx surle loisircréateur, qu’elle
échappe àtoute instrumentalisation, qu’elle atteint son but
qui estl’épanouissementde la personne etde lasociété.

1.1.5. La prise en compte de la dimension
développement par d’autres sciences sociales

culturelle du

Bien qu’encadréescomme les scienceséconomiquespar
des règlesméthodologiques rigoureuses, lesautres sciences
socialesn’ontpasnécessairementlesmêmes réticences
à étudierlesinteractionséconomie – culture (au sensde
civilisation). Ilseraitd’une ambition démesurée etinutilement
encyclopédique de chercherici àretracerla généalogie de la
question dudéveloppement territorial infranational dans

24

Introduction

chacune de ces spécialités. Il nousparaît toutefoisintéressant
de montrer,surquelquesexemples, commentcesdifférentes
approches s’accommodentde la dimension culturelle du
développementetquelsenseignementson peutenretirer.
Approche culturelle etapproche économique, ainsi que
nousl’avons suggéré précédemment,fonctionnentcomme
deuxpôlesd’analyse dudéveloppement territorial qui
peuvent,selon les spécialités, interagiretdialoguer,s’englober
mutuellementouencore,troisième possibilité, entreren conflit
ou s’ignorer.
Leshistoriensjouentla complémentarité. Ils sonten mesure
de faire apparaître, àtraverslesgrandesfresqueshistoriques
descivilisationsetdesépoques(Braudel, Hobsbawm),
une dimension à partirde l’autre. Dansla longue période,
la dimension économique du territoire peut trèsbien être
perçue commeune composante importante deson identité
culturelle. Ainsi dansL’identité de la France, Fernand Braudel
inclutd’autantplusfacilementlesaspectséconomiquesqu’il
e
décrit une économierestée paysanne jusqu’auXXsiècle.
Inversement, pourd’autreshistoriens, l’identité peutémerger
d’une présentation du système d’organisation etdeses
performanceséconomiques, comme parexemple dansles
travauxde FrançoisCrouzet(1985) oude D. Landes(1998).
Cependant,surla question qui nousoccupe (le développement
territorial), leterrain privilégié parl’historien estcelui de
l’espace national.
Ilsemble que pourlesgéographes, dumoinsen géographie
humaine, les traitsculturels, lesaspectsinstitutionnelsetles
activitéséconomiquesfusionnentdans un dialogue avec l’autre
pôle de la discipline qui estcelui de la géographie physique.
Lesapportsdesgéographesà lasciencerégionalesont très
importants, ils rejoignentlesproblématiquesdeséconomistes
et semblentpouvoirintégreravec moinsde difficultésles
aspectsinstitutionnelset socioculturels(Amin & Thrift1994,
Scott 2001).

Territoiresetmodalitésdudialogue économie – culture

2

5

Lesethnologuesetles sociologues spécialistesde l’étude des
échangesdansles sociétésprimitivesoupré-capitalistes sont
allés trèsloin dansla formalisation
desinteractionséconomieculture. Cethèmerecouvre enréalitétroisprogrammesde
recherche distincts: l’étude de la genèse desphénomènes
économiquesavec MaxWeber(1905), la mise en évidence
de la diversité culturelle descomportementséconomiques
(Malinovski, Polanyi) et, enfin, la mise à jourparMarcel
Maussde la dimensionsociale desinteractionséconomiques,
notammentlescontrepartiesjuridiquesdespratiques
apparemmentdésintéressées(don, potlatch, kula, etc.) qui
sontenréalité desprestations totales, indissociablement
économiqueset sociales(Weber 2007). Ces travauxconfirment
en creuxqu’il existeunespécificité des
relationséconomieculture dans une économie et unesociété de marché.

Sylvette Denèfle, dans son avant-proposauxactes
d’un colloque consacré au tIdenhème « tité etéconomies
régionales», note que la philosophiesociale occidentale a
constammentportéson attention «surlesliens unissantles
activitésculturellesetlesactivitéséconomiquesdes sociétés».
(Denèfle 1990: 5). Nouspouvonsajouterque cette observation
s’applique et sevérifie àtoutesleséchelles territoriales, mettant
ainsi en évidenceun phénomène fascinantde fractales. En effet,
detrèsnombreuxliensentretraitsculturelset spécialisations
économiquespeuventêtre établisnonseulementauniveau
national ou régional, maisencore auniveauinfranational et
ceci aussi loin qu’onse penche, dansl’espace etletemps,sur
l’histoire d’une commune, d’un lieu, d’une petiterégion. La
pratique de la géographie historique oudu tourisme culturel
en fournitd’innombrablesexemples.

Il fautégalementmentionnerles réflexionsdespolitistes,
notammentanglo-saxons, parexemple autourde Micheal
Keating (2003), concernantle néo-régionalisme etlesmodèles
de développement régional en Europe. Ces travauxprennent
pleinementen compte lesnouvellesmissionsdescollectivités
etdécriventlesnouvellespolitiqueséconomiques régionales

26

Introduction

etlocales. Nousn’en dironspourle moment rien de plus
puisque ces travaux recoupent trèslargementnotre propre
domaine d’investigation.
Enfin, l’approche des sociolinguistesaretenunotre
attention. Lesmonographiesprésentéesdanscetouvrage
explorentcertainsaspectsdesinteractionséconomie-culture
sanschercherà circonscrire précisémentce qu’est une culture
régionale. Ilsanalysentetmesurentlesfonctions
socioéconomiquesdes usageslinguistiques selon desapproches
variéeset rigoureuses. Lescommunicationsontpourpoint
commun d’illustrerle faitque cesinteractions sontcourantes
etnombreusesetparfoisdéterminantes. Parexemple, la
contribution de LaurentSébastien Fournier surLavalorisation
festive de l’oléiculturemontre qu’unterritoire atellement
besoin de culture, pourassurer son développement, qu’il peut
allerjusqu’às’en inventer une. J’ajoute que, de mon pointde
vue,un pasimportanta été franchi avec l’introduction des
conceptsde minoration/majoration (Huck & Blanchet 2005).
Ilsmontrentquesi lesculturesetidentités régionales sontpar
définition incommensurables, les territoires setrouventplacés
sur une même échelle devaleurdestinée à faire apparaître
des régions« gagnantes» comparativementà d’autres. Avec
la majoration/minoration, ce classementnerepose pas
exclusivement surlesperformancesobjectivesdeséconomies
régionales, mais surles représentationsques’en fontles
acteurset surleurscapacitésàréagirà ces représentations.
En cesens, la dimension linguistique descultures régionales
constitue autant un enjeuqu’uneressourcestratégique du
développement. Lesmonographiesquisuiventle démontrent
amplement.

1.1.6. Opportunités et limites de la culture comme facteur du
développement
Une interprétation hâtive de ces recherchespourraitinciter
àvoirdansles ressourcesculturelleslocaleset régionales un
facteurde développementd’autantplusefficace qu’il estfacile

Territoiresetmodalitésdudialogue économie – culture

2

7

à mobiliser. Un grand nombre de monographiesetde colloques
explorentcettevoie. La complémentaritéune fois reconnue
desactivitéséconomiquesetdes ressourcesorganisationnelles,
ilserait tentantdevoirdansla diversité des richessesetdes
expressionsculturelleslocales une manne inépuisable qui
pourraitêtre mise au service de l’activité économique. Telle est
l’orientation detrèsnombreusesinitiativespolitiqueslocales,
régionalesetnationalesdevalorisation dupatrimoine culturel
(DATAR/DIACT2002). Cependantles travauxdeshistoriens
etéconomistesdudéveloppementlocal incitentà la prudence.
Nonseulement surle longterme, lesphasesd’expansion
économiquesetculturellesnesontpas synchrones, maisà
court terme, lesinitiativesde développementculturel d’un
territoire ne garantissentni le développementni la cohésion
sociale de ceterritoire.
Fernand Braudel fait une observationsurla civilisation
européenne qui, bien qu’elle concerne l’histoire longue,
pourraitavoir une portée généril eale : st vain de chercherà
faire coïnciderdansletemps richesse culturelle etpuissance
économique. Cesdeuxmanifestationsdu rayonnementd’une
civilisation progressent suivantdescadences, des temporalités
différentes. Il montre quesi culture etdéveloppement
économiquesontcomplémentaires, il n’ya jamaiseu, au
coursde l’histoire,superposition de la puissance économique
etdu rayonnementculturel, maisaucontraire décalage dans
7
letemps. Cette observation peutégalementavoir unsensà
l’échelle locale.

7
« Culture oblige. Toute civilisation mobiliseses villeset s’entête
àvivre à l’ombre de l’une d’entre ellesqui lescommandetoutes. Si
bien que chaqueuniversculturelse placesouslesigne de l’inégalité,
de la hiérarchisation, desdifférencesdevoltage –toutcomme
l’universéconomique ou social oupolitique. L’étonnant toutefois,
c’estque jamais, métropole culturelle etmétropole économique nese
confondent»… « Larichesse matérielle, la puissancesont une chose,
la culture en estencoreune autre : plante fragile etcapricieuse, elle
ne fleuritpasdanscesombres-là, dumoinselle n’yfleuritpasà

28

Introduction

Qu’il n’yaitpasjuxtapositionstricte ne doitpasnousfaire
renoncerà l’étude des relationséconomie – culture carces
relations sontnombreuses, puissanteset surtout stratégiques.
Le développementdoitêtre pensé dans toutescesdimensions.
Unsystème national ou régional quise contenteraitde
reproduire, dans unestricte application,un modèlesurlequel
il n’a pasde prise et sanspenserparlui-même lesmodalitéset
lesfinalitésdeson développement,serait rapidementdépassé.
Laraison d’être dufacteurculturel estqu’il porte en lui les
capacitésde diagnostic, d’analyse de lasituation, deréactivité
etde mobilisation desacteurs. Autrementdit, le facteur
culturel ne consiste jamaisà appliquer unerecette.

XavierGreffe qui est, en France, l’un desmeilleurs
spécialistesdesinteractionséconomie – culture en général
maisaussi en particulierdansle cadre dudéveloppementlocal
(Greffe 1992,2002,2005)rappelle le caractère ambivalentdes
initiativesculturellesde développement:si certainesgénèrent
deseffetspositifs surle développementetla cohésionsociale,
d’autresgénèrentdeseffetsfortementnégatifs(effetsd’éviction,
gentrification, dégradation ouépuisementdupatrimoine
culturel ounaturel, etc.). Danslerapportpourl’OCDE
intituLa clé « ulture etle développement(Glocal » reffe
2005), il confirme cependantclairementlesubstratculturel
dudéveloppementetexplicite les relationsde causalité. Plus
concrètement, XavierGreffe distinguetroiscanauxàtravers
lesquelsla culture influence le développementlocal :

son aise, aupointde porterlesfleurslespluséclatantesetde créer
un langage dominant,valable pour toutleterritoire qu’occupeune
civilisation. Déjà la Rome antique, à parlerfranc, n’yavaitpas réussi,
maisAthènes, maisAlexandrCie ? ’estplus tard, bien plus tard que
Rome estdevenue, àsontour,unevéritable métropole culturelle,
auMoyen Age, aumomentoùelle n’estplusle centre matériel du
Monde (Constantinople lui a dérobé cerôle) », BRAUDEL F.,
1982-1987,L’Europe, ArtsetMétiersGraphiques– Flammarion,
Paris,221-222.

Territoiresetmodalitésdudialogue économie – culture

2

9

•La culture agit surle comportementdesacteursdu
territoire. Elle constitueunesource deréférences
favorablesà lasynergie desacteursetà la mise en œuvre de
projets(culture d’organisation, culture entrepreneuriale,
culture de cohésion).
•Elle contribue à créer un milieuattractif (pour ses
habitantscomme pourles visiteursetles touristes).
•Elle constitueun levierà la création de produitsen
associantdesdimensionsesthétiquesetdesfonctions
utilitaires.
Lesnombreuxeffetspositifsmisen évidence pourraient
inciterà l’optimisme etinciterles responsablespolitiquesà
miser surla culture (frichesculturelles,tourisme culturel,
etc.)surtoutlorsque la conjoncture fragilise l’emploi. C’est
pourtantle même auteurqui meten garde contreune confiance
aveugle danscesmécanismesetdanslasous-estimation des
risquesattachésauxpolitiquesculturelles. La littérature
abonde d’exemplesdanslesquelsla culture locale mise au
service d’objectifséconomiquesdans une logique purement
marchande génère deseffetspervers. La culture n’estpas
ensoi garante dudéveloppement territorial. Certainsdes
territoiresqui ontle plusmisésurla communication (Cardy
1997) et surl’impactéconomique de leurimage culturelle
ontparadoxalementfini paren épuiserles ressourcesetles
facteursde cohésion. Telsemble être parexemple le destin
actuel duquartierlondonien de PortÀ Poobello. « rtobello,
on commence àvoircomment une collectivitésans rencontre
s’affuble d’une culturesansacte culturel;comment un
urbanisme officielsans urbanité consacre l’hégémonie de
cellesdescatégories socialesqui ne fontpas société – le
cyberbourgeoisetletouriste – audétrimentdeshabitantsordinaires,
immigrésetartistescompris» (Naudin2006:60).
Ainsi donc la culture peutconstituer unesource de
développement sous réserve de ne pasdevenir un purfacteur
de production (exclusivementducapital) etderester une

30

Introduction

ressource contrôlée parlesacteursdu territoire. Tel estle
principal enseignementquise dégage desmonographies.

8
2. Présentation des contributions

Réuniréconomisteset sociolinguistesautourde
thématiquescommunesn’estpas une démarche banale dansla
mesure oùelle présuppose desintérêts scientifiquescommuns.
Si nousnousplaçonsdans un programme dontlespremiers
9
jalonsontété posésilya quelquesannées, il n’enreste pas
moinsquesubsistentdesquestionsd’ordrethéorique et
méthodologique, à passerde lapluridisciplinarité(économie,
sociolinguistique) à l’interdisciplinaritésurlesquellesArlette
Bothorel-WitzetIrini Tsamadou-Jacoberger reviennentdans
la première partie de leurcontribution.
Lesdifférentesétudesde casprésentéesici neseréfèrent
pasexplicitementàune définitionspécifiquce de la « ulture
rqégionale », u’ellesoitnotionnelle ouissue d’une empirie.
Entantquetel, letermesemble avoirétéutilisé pourla
10
première foisen France dansle domaine éducat19if en 69,
de manière isolée. En effet, il ne figure que dansletitre d’une
11
circulaire etdansle corpsdu texte, l’expression n’estplus
reprise : c’estlesyntagme de « civilisationrégionale » qui est

8
Dominique Huck, Université de Strasbourg.
9
Cf. ALCARAS J.-R., BLANCHET P. etJOUBERT J.,2001
(textes réunispar),Cultures régionales et développement économique.
Actes du colloque d’Avignon 5-6 mai 2000, Annalesde la Faculté de
droitd’Avignon, cahier spécial n°2, Aix-en-Provence.
10
C’estaussi l’avisde BROMBERGER C. etMEYER M.,2003,
« Cultures régionalesen débat» dansETHNOLOGIE FRANÇAISE3
Cultures régionales. Singularités et revendications,357-361 (p.357).
11
« Circulaire n°IV-69-90du17février1969. Enseignementdes
languesetcultures régionalesdanslesclassesdespremieret second
degrés» dansBULLETINOFFICIEL DE L’EDUCATIONNATIONALE9,27
février1969,775-777.

Territoiresetmodalitésdudialogue économie – culture

3

1

12
utilisé. Danscetexte officiel, ces termes recouvrentà la
foisdesformespatrimoniales, historiques, géographiques,
littéraires,…, maisaussi, partiellement, la création artistique,
lavie culturelle, économique, … dumoment. L’empanretenu
reste assezlarge et s’inscritdanslesdifférentesdisciplines
scolaires(histoire, géographie,sciences, arts, français).
Dansles textesde cevolume, ilsemble, pourl’essentiel, que
« culturerégionale »soit,surle plansémantique,une forme
de désignatif polysémique quiréfère à desimagesmentales
et symboliquespluriellesdontlespointscommunsémanent
essentiellementde la qualification «régional ». « Régional »
renvoie à la foisau territorialementetà l’identitairement situé,
sansqueseslimitespuissentêtretracéesde manière nette :
elles restentà la foisouvertes, poreusesetfloues, «régional »
ne présentantpasnécessairementlesmêmescontoursni le
même empanselon le cas traité.
Globalement, l’idée de « culturerégionale »semble être
corrélée à quelques traitsquisontfréquemmentpartagéspar
lesétudesprésentées. Cette « culture » estliée àun espace/
territoire, qui possèdeune identité, au sensexogène,
c’est-àdirereconnue ou sensée êtrereconnue commetelle pardes
personnesqui neviventpasdanscetespace, maisaussi au
sensendogène, dansla mesure oùelle est revendiquée,selon
différentesmodalités, parceuxquiviventdanscette «région ».
Les traitsidentitairesnesontcependantpasforcémentles
mêmes. Ces traitsd’identitévoire d’appartenance (« breton »,
« provençal », …)sontbien entenduégalementet trèslargement
construitsdansle discours,sousdifférentesmodalités. Dans
certainscas, on a affaire àunevéritable performativité de la
languce : ’esten nommantque l’on ancre le nommé dansla
culturerégionale (cf.Produit en Bretagne).

12
C’estégalement« civilisationrégionale » qui est utilisé dansla
circulaire n°66-361 du 24 octobre 1996« Création de commissions
académiquesd’études régionales» dansBULLETINOFFICIEL DE
L’EDUCATIONNATIONALE41,3.11.1966,2387.

32

Introduction

En cherchantles traitsconstitutifscde « ulturerégionale »
danscesétudesconsacréesauxquestionsdeson ancrage
danslasphère économique, pourraitapparaîtreune forme
grossière detypologie : globalement, lesyntagme figé (« culture
régionale »)semblerenvoyer, dansle champ de l’économie,vers
des référencesancréesdansle passé et/oudanslatradition,
13
avec lesquelsonrenoue ouque l’on perpétulange. La ue peut
jouer unrôlesingulier, à la foiscelui detraitde latradition,
maisaussi celui de l’actualisation de « culturerégionale »,sans
que cette actualisationsoitcependantnécessairementmise en
motsoucatégorisée commerelevantde la culturerégionale.
Dansce derniercas, ellese présente commeressource allant
desoi, non dite.
Lavision d’une culturerégionale qui fonctionne comme
activité quirenoue avec le passéestparfaitementdocumentée
parAnne-Elène Delavigne dans son étudesurlesabattoirsde
Tarascon. Ellerappelle qu’ils’agitd’une forme de « mise en
mytdonhe » telle énumère lesingrédients: « lerôle deservice
assumé parl’abattoir ;l’aspectartisanal d’une entreprise
familiale héritée (latradition longue);l’aspectlocal des
produitsproposés(leterroir) etle dynamisme local engendré
(la filièrerégionale développéesousleurimpulsion). La
profondeurhistorique, la localité, la notoriété, les savoir-faire
sonten effetautantd’élémentsquise conjuguentpouraider
au repérage desproduitsqui fontl’identité d’unerégion. »
La contribution de Jean-Michel Kosianskisurlesmétiers
d’artmontre, mêmes’il nes’agitpaslà deson proposcentral,
que la culturerégionale nonseulementrenoueavec le passé,

13Cf. lesindicationsde PARADAS A.,2001, « Impactde la
culture provençalesurle développement régional.Qui ne rêve pas de
Provence»? dansALCARAS J.-R., BLANCHET P. etJOUBERT
J.,2001 (textes réunispar),Cultures régionales et développement
économique. op.cit., 161-176: les réponsesdesentreprisesqui
renvoientà la notion de cultur«e : terroir», «tradit« hiion », stoire »
(p.163 sqq.)semblent revenir régulièrement.

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