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Le château de Tanna’Saoghal

De
162 pages

L’Écosse ; les Lands battues par les éléments, les reliefs ciselés au scalpel, des rivières innombrables s’écoulant dans les précipices berceaux des lacs, une nature sauvage comme le peuple des Highlands qui vous raconte les histoires des démons au coin du feu. Dans ce décor se joue l’affrontement éternel du bien contre le mal et de ses suppôts avides de pouvoir.


Au château de Tanna’Saoghal, vous assisterez à cette lutte dans l’ascension et la décadence pour la domination des faibles esprits humains. Heureusement pour nous, quelques âmes charitables combattent les démons pour que nous soyons des proies moins faciles malgré le scepticisme généralisé et de coûteuses victoires.

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Le château de Tanna’Saoghal

 

 

 

Illustration : Lydie A. Wallon

 

 

 

Publié dans la collection I-Mage-In-Air,

Dirigée parLydie Wallon

 

 

 

 

Logo évidence éditions final

 

 

 

 

© Evidence Editions 2017

 

 

 

Remerciements

 

 

 

Merci !

Aux premiers lecteurs qui ont su me donner leur aviset me forcer à sublimer cette histoire.

À ma famille poursupporter cette passion esclavagiste dévorante et chronophage.

Au staff d’Evidence Editions pour la confiance et le soutien qu’ilsm’ont apporté.

Aux lecteurs futurs pour ce partage intime qui, page après page, nous rapprochera sans même que nous en ayons conscience.

 

 

 

 

 

Première partie

(1er round)

 

 

L’Esprit

 

 

 

 

 

 

 

 

1

 

 

 

Bill Wallon roulait à vive allure depuis environ deux heures, sur cette petite route venant de Dundee, au volant de sa Ford. Il dépassa un panneau indicateur du nom de la bourgade d’Écosse, où il pénétrerait dans cinq miles : “Tanna’Saoghal”. Sur la carte et en tenant compte de l’état de la chaussée comme de son étroitesse, le château devait être à environ trente minutes du village en s’enfonçant dans les Highlands. Tanna’Saoghal reposait au pied de concrétions rocheuses, la plaine vallonnée depuis le bord de mer, cessait alors brutalement. L’arrière-pays prenait des aspects de no man’s land où les hameaux déserts se disputaient avec des ruines. À croire que cet itinéraire avait été sciemment oublié dans le but d’isoler Tanna’Saoghal, aux premiers contreforts des Highlands.

Le soleil brillait haut dans le ciel et son estomac le rappelait à l’ordre. Il n’avait rien emporté pour manger sur la route, certain de croiser des villages équipés de restaurants. Bill se rendait dans ce village pour se livrer à son violon d’Ingres : les châteaux ; et celui-ci nourrissait son imagination. Il ne se limitait pas à l’Écosse, mais les demeures de ce pays de légendes le passionnaient.

Il visitait rarement par un aussi beau temps. Sait-on jamais, la tourmente se lèverait peut-être pour ajouter un peu de piquant à cette histoire. Wallon en avait pourtant vu des bâtisses noires et abîmées, résister fièrement aux éléments au sommet d’éperons rocheux imprenables et de montagnes battues par la pluie. Le vent y soufflait avec rage entre les pierres, faisant naître dans l’imagination des habitants une cohorte de démons terrifiants, effrayants, bien plus encore lorsque l’Humain se complaît dans le doux frisson de craintes superstitieuses, infondées. Tout du moins, c’était ce qu’il pensait, convaincu par le monde réel, que jamais le paranormal n’y avait eu droit de cité. Bill s’enorgueillissait de son pragmatisme forgé au rythme des expériences en des lieux réputés hantés.

Jusqu’à la révélation !

A posteriori, il compta le nombre de véritables esprits qu’il avait croisés, vus ou entendus. L’expérimentation de l’au-delà ouvrait les yeux sur un monde complexe et parfois dangereux. Tout jeune homme, Bill repoussait ces sornettes avec des moqueries faciles. Plus tard, tout à son engouement des vieux bâtiments, il avait ouï des histoires troublantes, jusqu’à percevoir des bruits que l’imagination seule n’expliquait pas. Une démarche objective, liée à des notions pointues en physique, fournissait l’argumentaire nécessaire pour démontrer l’absence de phénomènes et écarter des terreurs abjectes qu’il méprisait. Il regardait avec une certaine pitié des hommes et des femmes, terrorisés, privés de leur intelligence, abandonnés de toute réflexion, dépassés par des événements banals. Mais en une nuit, au cœur même de cette Écosse de légendes, un autre aspect de la vie et de la mort lui fut révélé. Tel un athée qui se convertit à l’écoute de la voix du seigneur, il s’était forgé une foi indéfectible. À presque trente ans, remettre en cause des certitudes de toute une vie en quelques heures au péril de la sienne, il y avait de quoi être retourné et générer de nouvelles passions.

Son pied relâcha imperceptiblement l’accélérateur alors qu’il se rappelait le déclencheur de sa nouvelle vie, de sa reconsidération du monde, de tout ce qu’il apprenait au jour le jour et aux personnes qu’il avait rencontrées par la même occasion.

 

 

*

* *

 

 

 

Une paisible matinée s’était écoulée, dans un passé où sa Ford Escort flambant neuve affrontait, victorieuse, les épingles à cheveux d’une route de montagne ; un chemin défoncé creusé d’ornières. Le ciel, alourdi de nuées grises, n’avait pas laissé paraître le soleil. Les sommets alentour restèrent invisibles derrière la couverture nuageuse compacte et immobile tant le vent s’était absenté. Un sentiment prédominait : il ne pleuvrait pas et l’air stagnerait dans l’attente béate du premier coup de tonnerre. Concours de circonstances qui rendait l’après-midi agréable, enfermé entre les murs frais et humides du vieux manoir, habité par un lord à l’âge séculaire. Il se rappellerait son nom à la patine aussi usée que ses pierres. Oublieux de l’heure, de captivantes digressions historiques et architecturales les avaient poussés jusqu’au soir. L’homme, heureux de trouver un interlocuteur pointu et intéressé, lui avait offert de partager son repas et de dormir chez lui :

— Il serait préférable que vous dormiez ici monsieur Wallon, la route n’est pas sûre la nuit et l’orage qui menace vous prendrait au dépourvu. J’ai une chambre d’ami que je tiens toujours prête, bien que je reçoive peu. Si vous ne craignez pas la peur qu’enfante la proximité de ce que beaucoup appellent en tremblant, des esprits.

— Bien sûr que non ! répondit-Bill en haussant les épaules.

Wallon se retrouva déçu par cette ultime remarque, il s’était persuadé que ce vieil homme ne s’encombrait pas de superstitions idiotes. Le lord n’avait fait aucune allusion à un habitant pluricentenaire qui traînait ses chaînes toutes les nuits de pleine lune. Son hôte garda un flegme de circonstance et Wallon envisagea qu’il s’amusait à ses dépens ou le testait. Les ermites, de quelque rang social soient-ils, le plongeaient dans l’incompréhension.

Bill logea dans une vaste chambre aux murs de pierres brutes masqués sous de lourdes tapisseries. Un feu grondait dans la cheminée pour aider le chauffage, branché en son honneur, à chasser le froid et l’humidité incrustés dans les pierres antiques. Le foyer crépitait au pied du lit à baldaquin sur le mur opposé. Bill ne regretterait pas le réconfort des flammes orangées pour réchauffer une literie imprégnée d’une odeur de moisissure, malgré la senteur florale de l’assouplissant. L’électricité, pour la lumière et le chauffage, avait été installée quelques années plus tôt et les câbles pendaient, artisanalement fixés aux murs. Wallon comprenait que saigner la pierre aurait demandé des travaux titanesques et que, par souci d’économie, un tiers du château avait été équipé pour le confort des rares invités du maître et d’une poignée de serviteur. Bill repensa avec un sourire aux deux aimables domestiques qui avaient papillonné autour de la table pour servir le repas.

Les proportions colossales de la chambre lui inspirèrent une prière pour qu’elle ne l’écrase pas. Suspendus entre les lourdes tapisseries, des armes et des trophées se jouaient des ombres et des lueurs projetées par le feu. Complétant le tableau, une fenêtre à guillotine, percée à partir d’une meurtrière, s’ouvrait sur la profonde vallée aux pieds du géant de pierre. Wallon, abattu de fatigue, se coucha au plus vite et, recroquevillé au centre du matelas moelleux, s’endormit aussitôt pour sombrer dans un sommeil sans rêves et réparateur.

 

 

*

* *

 

 

 

Le froid s’insinuait par le haut des draps et Bill se réveilla à demi. Le feu était mort, la chambre envahie par la nuit. Ronchon, il remonta les draps qui avaient glissé, prêt à replonger.

Il ne se rendormit pas. Un frôlement, frottement à peine perceptible, le tira des limbes. Incapable de résister, dans un demi-sommeil nébuleux, Bill écouta la nuit. Il n’osait bouger, l’inconnu l’observait depuis d’obscures contrées dont il ne reconnaissait pas consciemment l’existence. Les poils hérissés, il effleurait la réalité d’un monde, jusqu’ici sans légitimité à ses yeux. Le cœur poussait par à-coups contre ses côtes resserrées, la salive déserta sa langue et son palais. Il resta là, bouche ouverte incapable de respirer, comme un poisson hors de l’eau. Le bruit se manifesta de nouveau, ses entrailles se nouèrent et l’absurde inquiétude d’une peur atavique se mua en une terreur douloureuse. Pas de chaînes, pas de « houhou » apocalyptique, juste un froissement indéfinissable et une présence menaçante.

Sa raison se fraya un chemin au travers des peurs, pour chasser une angoisse croissante face à cette manifestation de l’étrange. Devant ce phénomène qu’il pressentait d’origine paranormale, sa curiosité s’éclaira. Il extirpa sa tête de sous les draps. S’il avait eu froid quelques instants auparavant, l’adrénaline le réchauffait. Ses perceptions l’avertissaient d’un danger. Il se tenait près de lui, mais son intelligence et ses préjugés réfutaient l’appel de l’instinct.

Bill s’arrêta de respirer en un geignement involontaire. La nuit d’encre se baigna d’une lueur blafarde, comme si le faisceau d’un phare se braquait sur la fenêtre. Le temps était couvert et calme, même la lune n’aurait pu éclairer aussi puissamment. Un vague sourire naquit sur ses lèvres. Wallon imagina le pépère essayant un tour pendable sur son invité terrorisé. Si des peurs ancestrales remontées du fond de ses gènes ne l’avaient dominé, l’idée l’aurait fait éclater de rire. Bill aurait aimé se sentir d’humeur joyeuse, afin d’exorciser la crainte provoquée par ces lueurs qui se déplaçaient juste derrière le carreau.

Wallon jeta un coup d’œil vers le foyer et ne distingua que quelques braises incandescentes. Plus de doute, des lueurs blanches, que certains classeraient dans les ectoplasmes, se déplaçaient lentement dans la pièce. Elles entraient à flots contenus par la fenêtre, dont il s’assura de la fermeture d’un regard. Il n’ambitionnait plus de sortir du lit pour surprendre le lord, ou l’un de ses valets, faisant joujou avec un projecteur dans la cour ; terrorisé comme un enfant, la peur du croque-mitaine enracinée au creux de l’estomac.

Un vent surgit d’on ne sait où et hulula à l’extérieur. La bourrasque se plaqua contre le verre et le fit vibrer. Les claquements répétitifs le propulsèrent au sommet d’une peur immaîtrisable. Bill se rappela le temps calme de son arrivée, et comptait bien ne pas rester bloqué là par une tempête soudaine descendue tout droit des Highlands. Le verre se bomba vers l’intérieur et s’opacifia sous la contrainte d’une poussée invraisemblable. Un court moment, il crut que la fenêtre allait exploser. Il imagina les morceaux coupants le lacérer, projetés au travers de la chambre tels les couteaux d’un jongleur de cirque. Elle n’explosa pas, mais s’ouvrit à la volée. La guillotine remonta avec un grincement effroyable et tapa contre la butée. Invention de sa lucidité perturbée ? Il l’imagina redescendre et sa tête rouler sur le sol. Wallon avait toujours été imaginatif, mais là c’en était trop. Une peur paralysante balaya sa froide observation de cet événement paranormal.

Sa bouche s’ouvrit en grand pour laisser échapper un cri de détresse. Il ne sortit jamais de son gosier contracté par l’épouvante, tétanisé. Les bras de Bill se gonflèrent sous l’effort avec pour seul effet d’enfoncer ses ongles dans le drap. Il se sentait ridicule, acculé à une défense inadaptée à la menace. Bill devait réagir, un sombre pressentiment l’avertissait que la fête commençait et qu’elle serait donnée à ses dépens. Les lueurs entrèrent, ou plutôt, lancèrent l’assaut de la chambre dévastée par un vent violent. Un éclair l’aveugla et le tonnerre gronda, répercuté par les échos de montagnes proches. Un calme soudain suivit l’accès de brutalité.

D’un bleu évanescent, les lueurs se répandirent dans la grande pièce comme une brume impalpable. Poussé par un courant d’air discret, le brouillard étincelant étendit ses bras vers le lit et l’animal prostré dessus dans l’attente de la mort. Antinomie parfaite du coup de boutoir qui avait secoué la fenêtre. D’un mouvement brusque, tel un magicien vêtu d’une longue toge bleue levant les bras, les lueurs se dressèrent au pied du lit à baldaquin. Un vent froid et furieux souleva les draps pour les lui arracher, ébouriffant ses cheveux. Les couvertures s’envolèrent, la douleur irradia de ses doigts crispés. Des remous agitèrent le spectre bleu au passage des morceaux de tissu. De manière incongrue, Bill fit l’analogie avec une pièce sous le joug d’une armée d’occupation de fumeurs invétérés. Cette comparaison le secoua, pour sauver sa peau, il ne devait pas s’enraciner dans la passivité.

Des serres d’un bleu lumineux se jetèrent sur lui, glacées, éthérées, mais ô combien réelles. Wallon, terrorisé, en oublia le froid piquant et sortit de sa léthargie. Lorsque la texture intangible de l’ectoplasme de brume se referma sur ses chevilles, sa gorge se dénoua d’un pouce et un faible gémissement lutta contre le sifflement du vent. Pour toute réponse, Bill entendit un rire sadique s’élever au cœur de son âme. La vessie de Wallon se tordit prête à déborder, mais il ne s’oublia pas. Les tentacules impalpables l’agrippèrent par les jambes et tentèrent de le tirer en dehors du lit. Bill n’était pas une petite nature et il s’accrocha à la boiserie. Les muscles tendus, il résista vaillamment à la force titanesque qui cherchait à l’extirper de son repère dévasté, découvert, exposé au vent froid dont la violence redoublait. Bill admirait contre son gré, le visage tourné de côté, le spectacle des tapisseries qui claquaient au vent. Elles secouaient leurs décennies de poussières qui tourbillonnaient dans la brume iridescente. La grande armoire en massif vacilla avant de s’écrouler avec fracas. La terreur de Wallon augmenta d’un cran. Éperdu, il se concentrait pour résister à ce qu’il savait maintenant être un esprit frappeur, pour le moins. Bill luttait de toutes ses forces pour rester cramponné au lit qui semblait immuable, indéplaçable.

Bill se tortura la gorge pour alerter les rares habitants humains du vieux château et obtenir de l’aide avant d’être défenestré. Les cordes vocales de Wallon s’enraillèrent, essoufflé, à bout de forces, il ne couvrait pas le vacarme du vent et des morceaux de meubles qui se fracassaient aux quatre coins de la pièce.

La porte, sujet de ses œillades éplorées, s’entrouvrit pour laisser filtrer un fin rayon de lumière dans les voiles bleutées. Le brouillard desserra la pression qui lui enserrait les chevilles, aussitôt les lueurs s’estompèrent. Le rire cruel, agressif et méchant de l’esprit, le secoua à nouveau. Le vent se figea dans l’instant et la guillotine de la fenêtre retomba si vivement, que du verre se répandit et tinta sur la pierre brute. Comme libérée de contraintes impalpables, la porte s’ouvrit en grand. L’esprit s’était retiré et Bill constata les dégâts à la lumière blanche d’une lampe à alcool. L’armoire réduite à du petit bois, à jamais inutilisable, les tapisseries pendaient, déchirées, lacérées et le tapis déchiqueté dévoilait les dalles de pierre par des trous béants, effilochés, les coins disloqués.

Le haut du torse de Bill reposait sur le bord inférieur du lit. Les mains vissées au cadre à s’en faire péter les jointures, les mollets s’emmêlaient aux franges du tapis. Ses vêtements n’avaient rien à envier à la descente de lit : des loques. Déplacé par la force des choses, le lit occupait le milieu de la chambre. Le souffle court, les bras douloureux, Wallon balbutiait des remerciements. Les minutes précédentes avaient été dignes d’un supplice moyenâgeux, le bourreau mis en fuite. Soulagé d’échapper à une mort effroyable, Wallon sondait la nuit noire au travers de la fenêtre brisée, battue par une pluie fine. Il se redressa et soupira, les pieds mal assurés, ses jambes tremblaient au point de le faire tanguer comme un ivrogne. Bill se tourna vers la porte encombrée d’une assistance médusée. L’ombre du vieillard se découpait dans la lumière en provenance du couloir, des murmures étonnés le dépassèrent. Le lord manipula l’interrupteur pour allumer le lustre. Ce dernier, arraché, brisé, jonchait le sol, à deux pas derrière Wallon. Le propriétaire attrapa une lampe des mains d’un de ses domestiques et la leva pour juger du massacre.

— Mon Dieu ! s’exclama-t-il d’une voix forte. Est-ce une tornade qui est passée par ici ?

Le lord balaya la chambre d’ami dévastée, avant de se fixer sur son invité dans un état non moins regrettable. Encore secoué de spasmes, Bill s’assit sur le lit. La tête lui tournait, prêt à s’évanouir. Le vieil homme pénétra dans la chambre, suivi des domestiques attirés par le remue-ménage.

— Comment vous sentez-vous, monsieur Wallon ? lui demanda-t-il, terrifié.

Bill découvrait, effaré, ce qu’un petit esprit frappeur sans envergue, le croyait-il, pouvait engendrer comme désordre.

— Oui ! Je pense que ça va, répondit-il d’une voix épuisée.

Bill douta aussitôt de son diagnostic. L’hôte se jeta en avant pour lui porter secours. Son inconscient interpréta le mouvement comme une agression, mais il ne put se défendre. Bill, après s’être rejeté en arrière, s’évanouit. Enfin, il le supposa et c’est ce qu’affirmèrent les habitants du château lorsqu’il se réveilla dans le divan du grand salon, soumis à la curiosité d’yeux inquisiteurs. Tous les visages exprimaient une attente religieuse et de la crainte. Sur celui du lord, un timide sourire pointait en une parfaite imitation du flegme britannique. L’horloge sonna quatre heures. Le sommeil déserterait Bill pour cette nuit-là. Le souvenir de cette chimère lumineuse perturberait celles à venir. Une agression dont il ne se relèverait pas de sitôt.

— Je vous l’avais dit, Monsieur, qu’il y aurait des accidents un jour ou l’autre, prophétisait l’un des domestiques.

Bill le reconnut comme le chef cuisinier, un homme gras, aux joues tombantes et luisantes. Comme les autres, il endossait plusieurs casquettes en plus de la toque, jardinier et chauffeur.

— Ce n’est pas un drame qui vient de se dérouler ! remarqua le lord.

— Avec tout mon respect, Monsieur, à quelques minutes près, ça en aurait été un.

Le cuisinier secoua sa tête, dépité. Le vieillard, maintenant assis auprès de Wallon, réfléchit quelques instants avant de répondre.

— Cela est vrai ! admit-il. Mais notre fantôme n’avait jamais provoqué plus que quelques bruits, lueurs ou frottements. Comment aurais-je pu deviner que ces manifestations du Sur-Monde prendraient de telles proportions ?

Le flegme du lord s’en donnait à cœur joie, entretenant une façade imperturbable. Qui aurait pu dire qu’un homme venait de passer à deux doigts de la mort sous son propre toit ? Qu’une chambre avait été saccagée par des entités immatérielles ?

Bill revenait lentement à lui. Il s’assit sur le divan et bougea bras et jambes. Wallon gémit, perclus de courbatures. La petite assemblée sursauta, le cuisinier se retourna nerveusement et passa ses doigts boudinés dans ses cheveux d’un blond sale. Les deux servantes, assises côte à côte dans un grand fauteuil, manquèrent de se mettre debout. Sans précipitation, le propriétaire se tourna vers son invité pour lui tendre un verre empli d’une substance ambrée et se répéta d’une voix douce et unie :

— Comment allez-vous, monsieur Wallon ?

Ses yeux exprimaient sympathie et compassion. Le jeune homme avala une lampée de whisky lui brûlant la gorge avant d’affermir sa voix :

— Comme un homme qui vient d’être agressé en pleine nuit par des fantômes et des esprits, à votre discrétion, pour la première fois de sa vie et qui a dû s’arrimer à un lit pour la garder. Je suis heureux d’être encore parmi vous et pas dans votre cour ou pire, au fond de la vallée.

Le lord lui remplit de nouveau son verre. Après qu’il eut bu, il grimaça un sourire chargé d’ironie.

— Bien ! Très bien !

Le liquide réchauffait le ventre de Bill et la tête lui tournait lorsque la porte s’ouvrit à toute volée. Une terreur indicible se peignit sur tous les traits. Le même soupir de soulagement accueillit le régisseur, entortillé d’une robe de chambre tendue sur sa lourde charpente, sa nature calme oubliée dans la chambre de l’invité. Les mots que le régisseur prononça s’enchaînèrent avec rapidité sur un rythme saccadé :

— La fenêtre a été condamnée, Monsieur.

Il jeta un coup d’œil inquiet à l’anglais ressuscité avant d’ajouter :

— Et j’ai entassé les meubles brisés dans un coin.

Animé de frissons, le régisseur s’avança dans la pièce. Il saisit un verre et se servit à la bouteille du lord. Le géant vida l’alcool d’un trait, en bon Écossais qui se respecte. Il s’assit sur le divan et coula un regard étonné vers Wallon, comme s’il faisait face à un mort-vivant ou un mortel possédé. Wallon relata les événements subis au cours de la nuit. Déstabilisé, il enthousiasma un auditoire attentif, avide de détails, posant question sur question, peut-être en manque d’émotions fortes ou de voyeurisme.

— Vous m’avouerez tout de même ! s’exclama le cuisinier. Nous n’avions entendu jusqu’à présent que quelques bruits étouffés, insista-t-il, ou constaté le déplacement d’objets sans raison. Juste de quoi entretenir le doute et notre honteuse superstition ; alors pourquoi un évènement aussi violent en ce jour contre un invité de passage ?

Un surprenant postulat que Bill ne releva pas, choqué par l’agression trop récente et son manque d’expertise en la matière au moment des faits.

— Allez savoir mon brave ! répondit le vieux lord pour dissiper d’éventuelles questions métaphysiques. Il y a longtemps que je connaissais la présence d’un vieux fantôme dans la famille, soi-disant un ancêtre éloigné, péri de mort violente. Selon les dires de bonnes femmes, celui qui construisit ce manoir. Autant vous avouer que ça remonte à loin !

Le lord parut songeur un instant avant de continuer.

— Mon épouse, très superstitieuse, avait fait appel à une voyante pour entrer en communication avec ce lointain parent. Ma femme, qui assistait à la séance de spi… spi…

— Spiritisme !

— Merci, monsieur Wallon a parlé avec mon aïeul et soutenait par la suite, à qui voulait l’entendre, que ce fantôme se comportait en parfait gentleman. La voyante n’a bien évidemment pas contredit.

— Et bien, fit en souriant une des servantes, pour mettre un invité et une pièce dans l’état où il les a mis, le temps a dû durcir son caractère.

Pouffant de rire, l’autre la poussa du coude et dit :

— Tais-toi ! Il pourrait t’entendre et se sentir offensé.

Les sourires s’estompèrent. Toute la maisonnée glissa des regards suspicieux vers les fenêtres et l’atmosphère s’électrisa de discussions décousues. Le matin se montra enfin et Wallon ne s’attarda pas. Il tremblait comme une feuille, hanté par le souvenir de ces doigts bleus et glacials qui avaient cherché à le tuer.

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