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Le dernier chrétien de Tahrir

De
426 pages
En décembre 2001, alors que la finale de la Coupe d'Afrique de football se dispute au Caire, la ville est ensevelie sous une tempête de sable. Le lendemain, un colonel à la retraite des renseignements égyptiens est retrouvé sans vie devant son domicile. Le dernier chrétien de Tahrir est un roman policier qui se déroule autour du divisionnaire Shaker Ayoub, un Copte issu d'un milieu modeste, propulsé au sommet des Moukhabarate, les très redoutés services de renseignements égyptiens.
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Le dernier chrétien de Tahrir Nabil Malek
En décembre 2001, alors que la fi nale de la Coupe d’Afrique de football
se dispute au Caire, la ville est ensevelie sous une tempête de sable.
Le lendemain, un colonel à la retraite des renseignements égyptiens est
retrouvé sans vie devant son domicile.
Chargé de l’enquête, le divisionnaire Ayoub devra se plonger dans
son passé fait de déchirures et se résoudre à confronter ses démons.
Les errements de l’affaire sont accentués par les priorités divergentes de la
police désormais engagée dans une lutte sans merci contre le terrorisme.
Miné par la maladie et contraint de participer à la répression des opposants
au régime, Ayoub doit se résoudre à choisir entre sa conscience et loyauté Le dernier chrétien
envers l’État.
Le dernier chrétien de Tahrir est un roman policier imprégné d’une histoire
d’amitié, d’abandon et de trahison qui se déroule autour du personnage de Tahrir
imaginaire de Shaker Ayoub, un Copte issu d’un milieu modeste, propulsé
au sommet des Moukhabarate, les très redoutés services de renseignements
égyptiens. Les énigmes qui entourent sa vie tumultueuse s’entremêlent aux
destins des plus grands du pays. Aussi sombre que sublime, l’élégie de Nabil Roman
Malek jette une lumière glacée sur l’Égypte et présage le chaos et la longue
nuit qui va tomber sur le pays.
Nabil Malek est né en Égypte, après un Master en Sciences
économiques à l’Université de Lausanne, il fait carrière dans l’industrie
et la fi nance. Spécialiste du Moyen-Orient, il est consultant auprès
d’organismes internationaux et exerce une activité de conseil. Le
dernier chrétien de Tahrir est son troisième livre.
Lettres
du mondeISBN : 978-2-343-04296-1
28 € Arabe
Le dernier chrétien de Tahrir
Nabil Malek11©L’Harmattan,2014
57, ruedel’Écolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:9782343042961
EAN:9782343042961
11,11111111111111,1111,11111111111111111,1,11111111111111LedernierchrétiendeTahrir
111111111111LettresduMondearabe
Fondée en 1981 par Marc Gontard, cette collection est
consacrée à la littérature arabe contemporaine. Réservée à
la prose, elle accueille des œuvres littéraires rédigées
directementenlanguefrançaiseoudestraductions.
Les œuvres poétiques relevant du domaine de la
littérature arabe contemporaine sont publiées dans la
collection Poètes des cinq continents et le théâtre dans la Théâtre des cinq.
Dernierstitresparus:
Redouane(Najib), A l’ombre de l’eucalyptus,2014.
Jmahri(Mustapha), Les sentiers de l’attente,2014.
Alessandra(Jacques), Café Yacine,2014.
Heloui (Khodr), La rue des Églises. Il était une ville paisible :
Tripoli au LibanNord ,2014.
Abbou(Akli), Le terroriste et l’enfant,2014.
Naciri(Rachida), Appels de la médina(tome2),2014.(Rachida), de la(tome1),2013.
Yalaoui(Mustapha), La manipulation,2013.
ElYacoubi(Abdelkader), Le jardinier d’Arboras,2013.
Bazzi(Rachid), Hélas sur le passé !,2013.
Bejjani(Gérard), Daniel,2013.
Bouchareb(Mustapha), Les transformations du verbe être par
temps de pluie,2013.
AïtMoh(ElHassane), Les jours de cuivre,2013.
Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
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11NabilMalek
LedernierchrétiendeTahrir
roman
L’Harmattan
111111111111111111111111Dumêmeauteur
La Remontée du Nil, retour aux sources d un Juif arabe
ÉditionsAmalthée2009
Dubaï, la rançon du succès
ÉditionsAmalthée2011
11111111111111111111111ÀCatherine, Benjamin,Joséphineet Émilie
11111111111111Premièrepartie
SanslePharaon,c’estlechaos:l’universentierestmenacé,
l’ordresocials’écrouledansl’anarchieetlaguerreciviles’installe.
Mythologieégyptienne
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11Chapitre1
Le brouillard de sable était tellement épais que le vieil homme ne voyait
presque plus la balustrade de la terrasse à laquelle ses mains s’agrippaient
désespérément. Abdenour était face au vide, tremblant des pieds à la tête, le
ventre tordu par la peur, ilsavaitque lafin était proche, il allait mourirseul,
c’était inéluctable. À ce stade du désespoir, il était illusoire de résister. Dans
satêtefiévreuserepassaientlesévénementsdelajournée:desconversations,
des voix et ses propres paroles se heurtaient dans un désordre douloureux.
Ses mains ne lui obéissaient plus. Il tomba comme une pierre, sans crier, les
dents serrées. La panique s’était volatilisée, il n’avait plus peur, il méritait ce
châtimentetsouhaitaitlamortavecuneimpatiencepuérile.Cequil’ennuyait,
c’étaitl’idéequecelaarrivemaintenantalorsqu’ilvenaitdeconnaîtrelegrand
amouretvenaitdevivrelaplusbellejournéedesavie.
LecolonelàlaretraiteAliAbdenouravaitunepassiondémesuréepourles
femmes.L’ivressedesconquêteslepritsurletardetils’émancipaau furetà
mesure qu’il gravissait les marches du ministère de la Défense. Ce désir de
séduire lui procurait des joies inouïes, même si accessoirement, il lui faisait
perdresalucidité.C’estpourcelaqu’iln’avaitpasrésistéàlatentationd’abor
der la femme attablée au salon de thé du Nile Hilton, et il se félicitait de son
audace. Il avait été frappé par le regard de l’inconnue, et cela faisait mainte
nantplusdedeuxheuresquecethommedouéd’unefacondeintarissableétait
engagé dans une conversation animée et passionnante. Dounia parlait un
araberapideavecunlégeraccentpratiquementindéterminable.Enfaisantsa
connaissancele21décembre2001,ilnesoupçonnaitpourtantpasàquelpoint
elleétaitdifférente.
Depuis sa retraite, l’officier au regard de myope et aux traits flapis avait
acquisl’habitudedepasserdeuxoutroisheuresparjourdanslesalondethé
la Pâtisserie situé dans le hall du palace. Il arrivait vers 11 heures du matin,
retrouvait sa table habituelle sous la véranda, et se plongeait dans la lecture
desquotidiens. Une table lui étaitréservée, toujoursla même,situéedans un
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halldel’hôteletdévisagerlesclientesàsaguise.Ildégustaituncafébiensucré
etuncakedanslesalondethéleplusaniméduCaire.Abdenourfaisaitl’objet
d’un tendre empressement de la part des serveurs, bien sûr eu égard à son
âge avancé et à son statut d’habitué, mais surtout à cause de sa gentillesse
avec le personnel et des pourboires généreux qu’il avait l’habitude dedistri
buer.
C’estuneépoquebéniepourlepays,lestouristespullulentetlaPâtisserie
nedésemplitpas.L’hôtelHiltonbénéficiedesurcroîtd’unmagnifiqueempla
cement au centre de la ville, entre le Nil et la place de Tahrir, à deux pas du
muséeduCaire.
Après la lecture des journaux, Abdenour feuilletait des magazines et
contemplait des clientes, engageant la conversation avec l’une ou l’autre
quandl’envie lui en prenait. Il en abordait aisément cinq ousix par semaine,
lesinvitaitparfoisàprendreuneconsommation,sousleregardamuséduper
sonneldeservicequiluifaisaitdepetitsclinsd’œiladmiratifs.
Il retrouvait chez les femmes une pureté qui lui faisait défaut, elles le
réconciliaientaveclesmesquineries dumonde.Ilapportaitàcettegraveopé
rationuneattentionsigrande,untelrecueillement,qu’onneluiauraitcertai
nement pas soupçonné. Son expérience de militaire lui avait appris qu’une
bonnepréparationminimiseàcoupsûrlesrisquesd’échec.Quelquesregards
furtifsluipermettaientdesefaireuneopinionetdeconnaîtrelesparticularités
detelleoutelleinconnue.Levisageetlephysiqued’unefemme,sesgestes et
son habillementen disentlongsurson caractère.Abdenouralaconversation
facile et sait bifurquer sur des sujets intéressants, tout en évitant lesécueils
liés aux questions indiscrètes ou aux remarques déplacées. Son passe temps
lui avait permis de flairer des prises faciles et il avait eu quelques aventures.
Du fait de son âge avancé, il ne cherchait plus vraiment cela. Il trouvait sim
plement la compagnie des femmes délicieuse et envoûtante, et celle des
hommes éminemment ennuyeuse, voire agaçante. Il détestait au plus haut
point les discussions sur des sujets religieux auxquels les gens de sa généra
tions’étaientaccoutumés.
La plupart des rencontres duraient moins d’une heure, ses compagnes
éphémères étaient souvent rejointes par un ami, ou elles avaient simplement
d’autres plans plus intéressants que de passer leur après midi en compagnie
d’unvieilhommedansunendroitenfumé.Danscescas,Abdenourretournait
à sa table, jetait un regard dégoûté aux vieux messieurs adipeux assis alen
tour,etsereplongeaitdansseslectures.
Uneétincelledanslesyeuxd’Abdenourrévélaitqu’ilétaittoujoursmûpar
un irrésistible besoin de plaire. Cet engouement pouvait paraître déplacé ou
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conséquencequiluipermettaitdesupportercemondehideux.
Ce matin là,Ali Abdenour attendaitune vieille connaissancequi avait in
sisté pour le voir. Il était assis, s’en voulait d’avoir accepté cette corvée qu’il
aurait pu éviter, et feuilletait son journal en brûlant d’envie de déguerpir. Le
temps s’était rafraîchi et la terrasse était vide. Il aperçut près du bar deux
jeunesfemmesblondesquiriaientauxéclatsenparlantauserveuretils’ima
gina être à la place de celui ci. Son rendez vous le sortit de ses pensées.
Abdenour avait toujours détesté cet homme grand, mince, qui marchait
commesilemondeluirevenaitdedroit.Unhommeauxtraitsfinsetréguliers,
le nez droit. Il était tiré à quatre épingles, un veston en tweed, pantalon en
flanellegriseetunnœudpapillon.Levisiteursemblaitnerveux,préoccupéet
s’affala sur la chaise qu’Abdenour lui tendit. Sans autre forme de préalable,
son interlocuteur lui raconta une histoire déroutante et dénuée de tout sens.
La vie d’Abdenour seraitmenacée d’un granddanger. Il évoqua tellementla
mortqu’Abdenoursesentitdeplusenplusmalàl’aise.Ils’indigna,trépigna,
consultant ostensiblement sa montre à plusieurs reprises et, prétextant un
autre rendez vous, il se débarrassa du vieux sénile. Là dessus, il quitta le sa
londethéenpoussantunsoupirdesoulagement.
Ilyretournaunquartd’heureplustardetc’estàcemoment làqueledestin
voulut qu’ilcroise unefemme d’uneélégance exceptionnelle.Iln’encroyait
passesyeuxetsoncœursemitàbattretrèsfort.Elleétaittoutàfaitdifférente
de toutes celles qu’il avait connues et, debout devant l’entrée du salon de
thé, il fut subjugué par sa présence. L’inconnue allait à grands pas, la taille
haute,lecorpsrobustetoutenétanttrèsféminine.Elles’assitspontanément à
la table habituellement réservée à Abdenour et consulta le menu, la mine
épanouie.
Le serveur s’approcha d’Abdenour, confondu d’excuses. Il pensait que
«SonExcellenceétaitpartie»etlepriad’attendrequelquesinstants.
Depuis le matin, un vent du désert s’était mis à souffler d’abord douce
ment, puis de plus en plus fort, annonçant une tempête de sable. À midi, il
faisaittellementmauvaisquelesgensavaientquittélaterrassepourseruerà
l’intérieurdel’hôtel.
Les yeux du vieil homme larmoyaient au spectacle de la grâce de l’étran
gère, de ses mouvements sûrs et adroits. Il interrompit sa lecture pour l’ob
serverdel’œilduconnaisseur.Elleétaittoutsimplementsublime,unreliefet
une beauté presque mâles. Il ressentit une intense crispation dans l’estomac
car de toute évidence, cette femme lui était interdite. Les cheveuxde l’incon
nueétaientcouvertsd’unfoulardensoie,illesdevinaitlongsetsoyeux.Ilne
distinguaitpassesyeuxmasquéspardeslunettesnoires.
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capacité uniqueàdéterminerl’originede personnesinconnues. Il lui suffisait
de quelques secondes pour distinguer une Française d’une Italienne ou une
Allemande d’une Suissesse. Il se trompait très rarement. Mais aussi inconce
vable que cela pouvait lui paraître, il était complètement démuni face à l’in
connue. Il avait l’impression qu’aucune nationalité n’était digne d’elle. Il en
ressentitunétonnementintense,presqueunmalaise.
C’estàcemoment làqueleursregardssecroisèrent,etilpriapourqu’elle
enlève seslunettes desoleil.Ellelefitetpendantuneseconde,elledévisagea
levieilhommed’unairinnocentetgracieuxensirotantuncaféturc.Ilfutpris
d’uneenvieinsenséedel’aborder,etbienquedécontenancé,ilselaissaguider
parsoninstinct.Abdenourregardaprudemmentalentour,selevaetsedirigea
lentement,courbéparl’âge,endirectiondesatable.Ilmarquauninstantd’arrêt
au milieude la salle pour reprendrehaleine. L’idée de rebrousser cheminlui
vint à l’esprit. La jeune femme allait le remettre à sa place et il n’oserait
jamaisremettreles piedsdanssontearoom favori. Maisà cemoment là, tout
luiétaitégalcaril n’avaitjamaisressenti une tellesensationd’excitation.Son
cœur partit en tachycardie. Il eut la désagréable impression de bafouiller en
seprésentant.Sonespritmalicieuxluidictaitlesmotsdécoususqu’ilpronon
çait.
Àunetablevoisine,plusieurspersonnes parlaientbruyamment.Personne
nefaisaitattentionàlui.
Il sut à cet instant que le moment de la rencontre resterait figé à jamais
dans sa mémoire. Dounia s’était spontanément présentée, elle était d’origine
égyptienneetvivaitàl’étrangerdepuisdenombreusesannées.Ellevenaitré
gulièrement au Caire pour son travail. Elle lui parlait en arabe avec l’accent
gutturaldesÉgyptiens.Ilétaitenvahiparunedélicieusesensationdechaleur
etn’enmenaitpaslarge,tellementilétaitémuetemprunté.Quandellepouffa
derire,illuiconfirmaqu’elleétaitindiscutablementégyptienne.Ildevaitêtre
midi,etpoursedonnerdelacontenance,ilcommandaunpremierwhisky.
Auboutd’uneheure,ilsétaientàtuetàtoi,Dounias’esclaffantàchacune
des boutadesde Ali.Ilétaitvolubile. Sonespritfrisaitl’ébullition, ilracontait
desépisodesdesavie.Elleétaitrieuse,curieusedetoutetécoutaitémerveillée
levétérandestroisguerresisraélo arabesluiparlerdel’histoiredeleurpays.
En cherchant ses mots, il raconta les périodes noires de l’Égypte qu’il avait
intimement connues. Il retraçait les événements d’une époque trouble et elle
écarquillait les yeux en l’écoutant, inconsciente des terribles secrets qui pe
saient sur son interlocuteur. Ils parlèrent d’hommes d’État : Nasser avait sé
duit tout le monde, mais il était incompétent et envieux, Sadate était un par
venuquineconnaissaitpasl’Égypte.Leraïsactuelgouvernaitlepayscomme
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rire.Abdenourparlaitdupaysetracontaitenfiligranesaproprehistoire.Elle
s’obstinaitàconnaîtrelesmoindresdétails.
Ilsortitdesonportefeuilleunevieillephotod’unofficierenuniforme.«En
1956 », dit il, très fier de son physique, de ses cheveuxgominés. Il lui promit
de lui en montrer d’autres, du Caire des années cinquante, une époque ma
gnifiquequ’ilétaitheureuxd’avoirvécue.
—Les photos ont certes vieilli, mais elles en disent long sur ce qu’était
l’ÉgypteavantNasser,surl’élégancedesgens,lapropretédesrues.
—Commej’aimeraislesregarder,dit elleenthousiaste.
La voix du vieil homme est hachée par l’émotion. Il est perdu dans le
brouillardd’unterriblepasséetsetaituninstantavantdereprendre:
—Toutauraitpuêtredifférent,enÉgypteetdanstoutlemondearabe.Mais
lacréationdel’Étatd’Israëla déstabiliséla région.C’étaituneterribleimpos
tureetlesArabesonteuraisondecontesterlasouverainetédecetÉtat.
—Onnepeutpasrefairel’histoire,déploraDounia.
Ellesemblaitincertainedesproposétrangesduvieilhomme.
Il était presque 14 h 30, et des employés avaient commencé à nettoyer le
soldelaPâtisserie.Ilsepermitdel’inviteràdéjeunerdansundesrestaurants
de l’hôtel, ense doutant bien qu’elledevaitavoirdesplans plus intéressants.
Elle était tenaillée par la faim et accepta spontanément, avec une joie qui ne
semblaitpasfeinte.
L’odeur d’encaustique mêléeà celle dela friture quienvahissaitlerestau
rant ne semblait pas couper l’appétit de Dounia, qui avalait les plats les uns
après les autres, sous le regard ravi du personnel. Abdenour avait l’estomac
serréetsecontentaitdeboiredel’alcool.
Au bout du quatrième whisky et de la troisième visite aux toilettes, où il
avait pu voir son visage de vieux au teint terne, ses yeux globuleux et son
embonpoint, Ali se dit que cela suffisait. Il devait arrêter de jouer au
Casanova.Iln’enavaitpluslephysique.Maiscen’étaitsansdoutepasceque
pensait la femme à côté de lui, car elle le regardait toujours avec une
incroyableintensité.
Ilsépuisèrentlesujetdesdéfaiteségyptiennes,touslesdeuxenhochantla
tête tristement. Il avait mentionné à tâtons des faits anodins de façon pondé
rée, mais commeellesemblaitpassionnée, illui narrasontravail dans le ren
seignement.Desévénementsdepuislongtempssubmergésparl’oublirefirent
surface.Illuiracontaqu’ilavaitgravitousleséchelonssansluicacherqueles
monstruosités ne l’avaient pas rebuté. Sa voix chevrotait un peu mais il n’en
éprouvait ni dépit ni douleur. Elle s’était rencognée dans son siège, le fixant
intensément. Elle voulait savoir le pourquoi du comment. Il parlait en se
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la tête. Elle posait une question de temps en temps et, au lieu de l’éluder, ce
qu’ilavaittoujourseul’habitudedefaire,illuiracontatout.
Douniaétaitétonnéed’apprendrequesonpaysavaitétéuneldoradopour
nazisenfuiteetilfutfierd’étalersesconnaissances.
—L’ennemi de mon ennemi est mon ami, dit il, en haussant les épaules.
Ces hommes avaient une grande expérience et ont joué un rôle important
1danslacréationdesMoukhabarate .
Lemaîtred’hôtelleurprésentalacartedesdessertspendantqu’ungarçon
débarrassaitlatable.
—Lesservicesdesécurité,précisa t il.
—Oui.
Ellebaissalesyeuxetsembladissimulerunejoiedébordante.
—Ces hommes étaient une aubaine pour le régime. Ils étaient traqués et
doncbonmarché.Leursavoir faireétaitadmirable.Jelesaibienconnusvous
savez,avoua t ilfièrement.
—Bienconnus,répéta t elle.Sonregardétaitsecetsérieux.
—Desgensvraimentcharmants.Nousnousretrouvionsdansunetaverne
grecquedeZamaleketchantionsdeschantsnazis.Ilsm’ontapprisdestasde
choses.
—Ah?
—EntreautresquelegénocidedesJuifspendantlaDeuxièmeGuerremon
dialen’apaseulieu,quelaShoahestunepureinvention.
—Uneinvention?
Ellel’écoutait,elles’abreuvaitdesespropos.
—Oui,absolument,unefabricationbaséesurdesrumeursinfondées.Vous
savez que les Juifs sont des spécialistes dans l’art de la conspiration et de la
traîtrise.C’estcommeçaqu’ilsontsurvécudepuisdeuxmilleans.
Ilseglissalégèrementsurlecôtépourserapprocherd’elle.Ilavaitlecœur
etlessensenivrésetsoutenaitleregardintriguédesoninterlocutrice.
— Leur plan de conquête est révélé dans toute son horreur dans Les
ProtocolesdesSagesdeSion.
Une lueur d’effroi perça les yeux de Dounia. Elle inclina le buste vers
l’avantetarquaunsourcil.
—Maisvoyons, celivreestunfaux,s’exclama t elle,même s’il estdiffusé
dans tous les pays arabes. Le complot sioniste mondial est un leitmotiv au
Caire,àBeyrouth,danstoutelarégion.J’aientenducettehistoiredesdizaines
defois.
1Servicesderenseignementsdelasûreténationale.
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—VouspensezvraimentquelaShoahaeulieu?
—Évidemment,affirma t elle,enlevantlesmains.Ilyaeudesrescapésqui
ontracontéleshorreursvécuespardesmillionsd’innocents.Lestémoignages
de cette époque sont irréfutables, de nombreux procès ont été intentés contre
les nazis, des centaines de livres ont été écrits sur le sujet. Il estinimaginable
denierçaàl’heureactuelle.
Sa réponse le prit à contre pied. Dounia avait longtemps vécu en Europe
et s’était ralliée à certaines idées occidentales. Il regretta ses propos et rougit
dehonte.
—Vous avez sans doute raison, murmura t il de manière hésitante. Les
nazis nous ont entraînés et nous ont aussi appris l’antisémitisme. Nous
n’avons pas été tendres envers les Juifs,vous savez. Je ne me suis pas encore
pardonnécetteépoque.
—Vous faisiez votre métier, Abdenour, vous obéissiez aux ordres, per
sonnenepeutvousreprocherquoiquecesoit.
Elle lui toucha doucement la main et le contact de sa peau le fit trembler
comme un jeune puceau. Le restaurant se vidait lentement des quelques
clients qui étaient venus avant que le vent ne se transforme en tempête.
Abdenouravaitl’impressionquetouslesserveurslesdévisageaientmaiscela
n’avait aucune importance. Il avait le cœur serré mais se sentait tellement
bien. La présence de cette femme l’aidait à se débarrasser des débris de cau
chemarsquijonchaientencoresamémoire.
Depuis midi, la tempête de sable obscurcissait Le Caire. Les grandes fe
nêtres du restaurant étaient maintenant couvertes de poussière. Le magni
fiqueparcdel’hôtelétaitméconnaissable.Lapelouseverteavaitdisparusous
le sable et les plantes avaient un air lugubre. Le restaurant habituellement si
animé à cette heure était vide. Les quelques ombres que l’on distinguait de
hors étaient celles des balayeurs qui s’acharnaient à déblayer la cour d’une
poussièreépaisse,presquegluante.Ilsétaientemmitouflésdansdesécharpes
et se frottaient les yeux, neréalisant pas l’inutilitédeleur travail. La tempête
allaitgagnerlapartie,danspeudetempsilferanuitetLeCaireseraenseveli
sousunmanteaudesableocre.
Ils étaient les seuls clients dans la salle à manger et les serveurs se mon
traient tellement attentifs que cela en devenait dérangeant. Le maître d’hôtel
venait de temps à autre pour leur débiter des formules de politesse et s’en
quérirdelaqualitédesplats.
Tous ces souvenirs et la conversation avec Dounia avaient perturbé
Abdenour,quisesentaitunpeuhonteuxd’avoirfaittellementdeconfidences
à une inconnue. Maisen lui confiant son terrible secret, il s’estun peu récon
ciliéaveclui même.
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vivonslemomentprésent,c’estplussimple.Noussommesbienensembleici,
n’est cepas?
—Excusez moiderépandrelesténèbres,ilarrivequelepassénoushante.
Ilregardadehors,lecielétaitsombreetvide.Ilfaudraitbientôtpartir.Ilsede
manda comment il pourrait la séduire, un gros cadeau, une lettre d’amour
bien tournée. Elle le dévisageait et il eut honte de sa laideur, de son crâne
chauvesillonnédetaches.
—Pourquoiportez vousceslunettesdesoleil?Vosyeuxsontmagnifiques.
—Toutcesablem’airritélespupilles.Neleprenezpasmal,maisenfait,je
crois que vous m’intimidez. Je ne déjeune pas tous les jours avec des haut
décorésdel’arméeégyptienne.
Elle enleva ses lunettes pendant un instant et il se sentit envoûté par son
regarddebraise.Puiselleseplaignitdelachaleur,luiavouantqu’elleétaiten
nage et il eut envie de lui lécher tout le corps. Le vieil homme était tombé
éperdument amoureux. Plus il la regardait et plus il la trouvait belle. Il était
transinonseulementdevantlagrâceetladistinctiondeDounia,maissurtout
devantsavivacitéetsonintelligence.Elle était rieuse,avait la mineréjouieet
leregardaitavecunecuriositéardente.
Elle lui avait dit que l’âge n’avait aucune importance, du moins pour un
homme.Alors,pourquoinedevait ilpasacceptersondestin?
Une volonté impérieuse lui dicta alors sa conduite. Sa vie était morne,
vide ; l’occasion de la changer se présentait à lui. Abdenour a une première
épouse de son âge. Gawaher est issue d’une grande famille traditionnelle et
conservatrice, et le mariage lui a permis d’être accepté par la haute société
cairote.Leurspremièresannéessesontécouléesentrecocktails,dînersetpar
tiesdebridge.Abdenourprésentaitbien,avaitducharismeetinévitablement,
au gré de réceptions, il avait fait la connaissance de quelques jeunes femmes
avec lesquelles il avait eu des aventures. Quand Gawaher présidait telle ou
telle soirée de charité, il s’envoyait en l’air avec l’une ou l’autre de ses maî
tresses. Gawaher eut sans doute vent de la conduite de son mari et elle en
devintacariâtre.Pourlepunir,elledécida devivre reclusedanssonapparte
ment et il futdonc contraintd’abandonner son élégantsmoking aurevers de
satin dans un coin perdu de son armoire. Gawaher ne pensait qu’à l’argent.
Elle ne parlait pas à son époux, elle lui rendait des comptes. Quand ils par
laient, c’était pour traiter des loyers de l’immeuble, des travaux qu’il fallait
effectuer, de tel locataire qui avait du retard dans ses paiements, de tel autre
dontlesvoisinsseplaignaient.C’estsansdoutepourcelaqu’ildécidadepren
dre une deuxième épouse. Bamba avait un caractère agréable. Elle était bien
plus jeune que lui. Il l’avait épousée une dizaine d’années auparavant et, du
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avait plu. Il avait aimé son côté ingénu, spontané et naturel. Mais elle s’était
transformée en une petite bourgeoise avec un accent maniéré. Elle était in
culte, franchement bête et n’avait aucun sujet de conversation autre que les
séries de téléréalité qu’elle consommait avidement. Ce qui le gênait le plus
était cette minauderie insupportable dont la jeune femme ne sedéfaisait pas.
Elle avait pris beaucoup de poids et son corps le laissait maintenant com
plètementindifférent.
N’était il pas grand temps pour lui de faire un troisième mariage ?
Abdenourseditqu’ilenavaitbienledroit.DetrèsnombreuxÉgyptiensdans
sonentouragelefaisaient,etdepuisquelquesannées,c’étaitmêmeentrédans
lesmœursdelahautesociété.
Il était bouleversé par la présence de la jeune femmeà ses côtés,qui avait
si bien su dissiper l’amertume qui l’écrasaitdepuis si longtemps. Dans le but
delaséduire,ilavaitbeaucoupparlé,maisilnesavaitriend’elle.Cettefemme
était limpide, il en avait l’intime conviction. Elle le regardait de manière in
tense,attentiveàsesmoindresmouvements.Ilsentaitunegrandeforce,beau
coup de tristesse. Elleavait unregard déterminé et volontaire touten restant
trèsfragile.
Latempêtedesables’étaitintensifiéeetlesrafalesfaisaientunclaquement
bruyant sur les vitres. Il ne pleut que quelques jours par an au Caire et
Abdenour détestait ce climat, il se sentait oppressé. Il n’avait rien mangé tel
lementsonestomacétaitnoué.Etquandlerepassetermina,ileutunmoment
d’angoisse. Il savait qu’elle allait partir. Pendant un instant, il imagina avec
désagrémentlapossibilitéd’uneviesansDounia,elleluiparutinsupportable.
Préoccupéparcetteperspective,ileutl’audacedeluiprendrelamainsous
la table et elle se laissa faire. Elle avait de longs doigts fins, sa main était
grande et puissante. Il s’imagina avec délectation ce que cette main pouvait
faireàsonpénisflétrietsentitundésirmonterenlui.
L’anxiolytique ingurgité une vingtaine de minutes plus tôt commençait à
agir. Ali Abdenour se sentit mieux et il s’imagina sa vie avec Dounia. Elle
s’était levée et il était perdu dans ses pensées, se souvenant des endroits ma
gnifiquesqu’ilavaitvisitésets’imaginantyamenerDounia.Ilréalisasoudain
quelemaîtred’hôtelétaitdevantlatableetluiparlait.
—Je vous vois très souriant Votre Excellence, remarqua celui ci. Je pense
commevous,quenousallonsgagnercesoir.
Le vieil homme eut uninstant d’hésitation avant de comprendre qu’il fai
saitallusionàlafinaledelacouped’Afrique.
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lançaAbdenour.
—Vous avez vu le climat, Votre Excellence, quelle sale tempête, il n’y a
presquepasdevisibilité.Jenesaispascommentilsvontfaire,sedésespérale
maîtred’hôtel.Ils’inclinadevantDouniaetluitiralatablepourqu’ellepuisse
s’asseoir.
—Je vous parie que les Sud Africains ne vont pas marquer un seul but,
clama t elled’unairrayonnant.El Hadarypeutarrêtern’importequelballon
lesyeuxfermés.
—Inch’AllahMadame,soufflalemaîtred’hôtelquidisparutdiscrètement.
Le club de football d’Al Ahly est un objet de culte et de fierté nationale
grâce aux nombreux exploits réalisés depuis des décennies. L’année précé
edente,ilaétééluclubafricainduXX siècle.Cesoir,plusdecinquantemillions
desupportersenÉgyptevontsuivresurleurstéléviseurslafinaledelaCoupe
d’Afriquedesnationsenespérantquel’institutioncairoteremportelematch.
—Vous semblez férue de football, lança Abdenour en la regardant. C’est
inouïd’avoirtellementdetalents.
Elle se contenta de sourire, et époustouflé par sa beauté, il fut pris d’une
folle exaltation. Il lui parla mariage en faisant taire une petite voix intérieure
qui sonnait l’alarme. Elle eut un regard étonné et il se repentit aussitôt,
consternéparlasoudainetédesaproposition.Ellel’écoutaavecbienveillance,
posasonindexsurseslèvresetleregardadesesgrandsyeuxbruns.
— Un mariage, vraiment ? Vous allez un peu vite en besogne ! dit elle
ensuite.
—C’estunpeurapide,maiscroyez vousqu’àmonâgeonpuissevraiment
envisagerdelonguesfiançailles?
Elleéclata derireet lui confia son respect religieuxpourleshommes plus
âgés.Detoutefaçon,elleneressentaitaucuneattirancepourdeshommesplus
jeunes.
Abdenour se dit qu’ils auraient le temps de mieux se connaître après le
mariage.Àcetteperspective,unecrispationlepritaucœuretunlongfrisson
leparcourut.Ilétaitradieuxetsemitàrire.Douniacherchaituneépaule.Elle
luiconfiaqu’elletraversaitunepériodedifficiledesavie,qu’elleavaitbesoin
dechangement.
Il la fixa, immobile, l’écouta attentivement, la regarda fumer et boire du
vinrouge,samaintenantlasienne.Ledécorkitchdurestaurantauxmeubles
des années soixante était irréel. Il avait l’impression d’avoir voyagé dans le
temps. Il était émerveillé, s’imaginait moins vieux, séduisant et libre. Tout
2Supporterd’AlAhly,clubpharedelacapitaleégyptienne.
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jubilant, il pensait que cette jeune femme était un cadeau tombé du ciel. Au
septièmewhisky,ilsdiscutaientdesdétailsdumariage.Ilavaitdécidédepas
serlerestantdesavieavecelleetluilaissaitlechoix,enÉgypteouenFrance
oumêmeenterrainneutreenAmériqueoùlesgenssonttellementennuyeux.
Il était presque 18 heures et ils n’avaient pas vu le temps passer. Ils ne
pouvaientpas continueràrester danscerestaurant. Abdenourfinitsonverre
etd’unfroncementdessourcils,demandal’additionaumaîtred’hôtel.Celui
ci s’exécuta rapidement, se réjouissant de terminer son service pour pouvoir
regarder le match à la télévision. Il présenta la note à Abdenour, en évitant,
parrespect,toutcontactvisuelaveclafemmeàsescôtés.
Abdenour tendit sa carte de crédit, alluma une cigarette, consulta discrè
tement son téléphone portable. Il porta son pouce à la bouche et le mordit.
Puisprenantsoncourageàdeuxmains,ilsetournaverssoninvitéeetluidit:
—Je vous demande pardon Dounia, mais pouvons nous continuer cette
discussionailleurs,chezmoiparexemple?
Ilhésitauninstant,puiscontinua:
—Jedésirevousmontrerlesphotosdontjevousaiparlé.Ceserabienplus
discret que le lobby de l’hôtel, n’est ce pas ? Enfin, j’espère que vous n’êtes
pasoffusquée.Jevousassurequeceseraentoutbientouthonneur.
—Jeveuxbien,répondit elleavecempressement.
Ilssedirigèrentverslehallprincipal.Dehors,lebrouhahadelasoiréecai
roteetlatempêtedesableenveloppèrentimmédiatementlecouple.
Abdenoureutunsoubresaut.Unmélangedélicieuxdejoieetd’appréhen
sion l’envahit. Une sensation qu’il n’avait plus ressentie depuis des années.
Destouristesautourd’euxparlaientdelatempêtedeventchaudqueLeCaire
subissait.«Ils’agitd’unkhamsin»,ditunevoixféminine.
—Lekhamsinsouffleenfévrierouenmars,mais jamaisendécembre,lui
chuchotaDouniaenriant.
Enattendantsonchauffeur,Abdenourluidemanda encoreunefoissielle
était sûre de bien vouloir venir chez lui. Il était un peu soucieux, lui ayant
confié plus tôt que c’était l’appartement où il habitait avec sa deuxième
épouse.Ilajoutaqu’ils neseraientpas dérangéscarelleétait chezses parents
àAlexandrie.
LevieuxséducteurfutsurprisparlaforcedeDounia,quisoudainluiétrei
gnit le bras et, l’espace d’un instant, il se sentit honteux de la maigreur de
celui ci.
Parcontre,jevouslaissemeprécéder,susurra t elle.Jedésiremerafraîchir
etchangerdetenue.Jen’enaipaspourlongtemps.Non, vous n’avez pas be
soindem’attendre,jevousrejoinsauplusvite.
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Ali pensa instinctivement qu’elle avait changé d’avis et s’en voulut d’avoir
mal évalué la situation. Il n’était pas trèsenforme ce jour là, pas très inspiré.
Un vent poussiéreux soufflait, il avait des difficultés à respirer, et se mit à
tousser.
— À votre guise, dit il avec réticence, mais sachez que je vous attends
impatiemment.Permettez moidevousenvoyermonchauffeur.
— Il y a plein de taxis et j’ai l’habitude de circuler au Caire, dit elle en
sourianttimidement.
Ilsegardad’insisteretluirépétasonadresse,rueMohammedMazharnu
méro16.
Savoitures’étaitavancéedevantlaportedel’hôteletiln’eutpasletemps
delasaluer,elles’étaitéclipsée.Lesvoituresroulaientauralentidanslesrues
désertescouvertesd’unsablefin.
La rue Mohammed Mazhar est située dans le quartier de Zamalek. Une
banlieueducentredu Cairequi,pendantdesannéesa été très élégante, mais
qui a sombré dans la décrépitude comme le reste de la ville. L’immeuble au
numéro16estuneconstructiondesannéessoixante dix,quandunedémogra
phie galopante a exigé de détruire un patrimoine de magnifiques hôtels par
ticuliersetdevillaspourbâtirtoutenhauteur.
3Osman le bawab reconnut le klaxon de la voiture de son maître et vit le
faisceau des phares dans l’obscurité. Il s’extirpa de la minuscule loge dans
laquelleils’abritaitetseprécipitadanslarue.
Abdenourl’avisaqu’ilattendaitdelavisite.D’ungestenégligent,levieux
colonelluidonnaquelquesbilletsenluiordonnantdefairemonter«sanièce»
àl’appartement905.
—Tum’asbiencompris,au905.
3Portier,concierge.
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1111111111,1,1111,111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,,1111111111111111111111111111111111111111111111111
4Le Nubienhochalatête plusieursfoisetaccompagnale bey enascenseur
jusqu’au neuvième. Abdenour songea un instant à passer voir Gawaher car
elle avait essayé de le joindre sur son portable, mais il s’en abstint. Il voulait
continuersonrêve.
Enpénétrantdansl’appartement,levieilhommefutprisd’unegrosselas
situde.Uneaccumulationdefatigue,d’alcool.Maisc’étaitsurtoutDouniaqui
lui manquait déjà. La rage, le désespoir et la frustration l’envahirent ; il était
affligé et se mit à broyer du noir. Elle était trop belle, trop jeune, que ferait
elle d’un homme comme lui. Il eut soudain l’impression qu’il ne la reverrait
plus, malgré la promesse qu’elle lui avait faite. La jeune femme avait sans
doutedécidédenepasdonnersuiteàcetterencontre.
Il tira les rideaux et se tint devant la porte coulissante du balcon. La vue
sur le Nil était obstruée par une brume opaque. Il chassa ses idées noires, se
servit un verre de whisky et demanda à la bonne philippine de lui apporter
des glaçons. Celle ci le trouva très fatigué et proposa timidement de lui faire
coulerunbain.
—Pas besoin ! répondit il sèchement. Partez s’il vous plaît. Je vous verrai
demain.
—MaisMonsieur,quivavousfaireàdîner?
—Jesorsdetableetjecomptemecouchertôt.
Elle l’informa alors que madame Bamba avait téléphoné d’Alexandrie où
il pleuvaitdes cordes. La bonne remarquaqueson maître était passablement
éméché et se mit à rire d’un air bête. Puis elle ajouta sur un autre ton que
madameGawaheravaitaussiessayédel’atteindre.Abdenouracquiesçaetlui
donna sa veste. Une dizaine de minutesplus tard, elleprit congé etse rendit
audixièmeétageoùsetrouventleschambresdesdomestiques.
Enfinseul,Abdenourpoussaunprofondsoupirdesoulagement.Ilalluma
latélévision,mitdesglaçonsdanssonverreetseversaunerasadedewhisky
qu’il avala cul sec. Il alla à la salle de bains, se fit couler un bain et examina
avec angoisse son visage de vieillard décharné aux rides profondes. Il était
malraséetremarquaquelecoldesachemiseétaitbientroplarge.Ilsortitde
la pharmacie une nouvelle boîte d’anxiolytiques, l’ouvrit maladroitement
pourenextirperuncompriméqu’ilavala.
Ilressentitunsoulagementenseplongeantdanssonbainchaud.Ilselima
les ongles et se relaxa en se disant que Dounia allait bientôt venir, elle le lui
avait promis. Le destin faisait bien les choses. Il soupira d’aise et s’assoupit
dansl’eauchaudeenpensantaucorpsvoluptueuxdelajeunefemme.
4Letitredebeyestconféréparleroiàdesnotableségyptiensayantrendud’éminentsservicesaux
pays.Aprèslarévolutionde1952,lestitresdenoblessesontabolis.
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11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
Il se réveilla de sa torpeur en sursaut, désorienté et grelottant dans l’eau
refroidie. Combien de temps avait il dormi ? Il sortit prudemment de la bai
gnoire,seséchaetconsultasamontre.Ilétaitmaintenant22heures,etuncom
mentateur sportif annonçait à tue tête : goal, goal. On sentait qu’il était très
émuquand il annonça, avec une joie incroyable, la victoire d’Al Ahly qui
avaitécrasél’équipesud africainedesSundownspartroisbutsàzéro.
Lepaysestenliesseetmalgrélesrugissementsduvent,onentendensour
dinelesbruitsdesklaxonsetleshurlementsdesgensdanslesruesduCaire.
Abdenour était rempli de tristesse et bien qu’amateur de football, la vic
toireégyptienneneluifaisaitnichaudnifroid;ildésespéraitdesavoirpour
quoi Dounia n’était toujours pas là. Il s’imagina pendant un instant qu’elle
étaitcoincéeàl’hôteletnetrouvaitpasdetaxiàcausedumatch.Cettepensée
l’angoissa.
Ilsesentitunpeudésorientéeteutladésagréableimpressionquetouttan
guaitautourdelui.Ilavaitbesoind’airfrais,alorsilouvritlafenêtreetrespira
à fond. Les remarques du commentateur sportif furent étouffées par le bruit
de la tempête. Abdenour eut une envie impérieuse d’en avoir le cœur net. Il
téléphonaàl’hôtelHiltonetréalisaencomposantlenuméroqu’ilneconnais
sait paslenom defamillede Dounia.Pour se donner du courage,ilavala un
whisky.Labrûluredel’alcoolluifitdubien.
—Oui,hôtelHilton,bonsoir,commentpuis jevousêtreutile?réponditune
voixenjouée.
—Bonsoir, je désire parler à une de vos clientes, une femme égyptienne,
non,pardon,uneFrançaise.
—Donnez moi plutôt le numéro de chambre s’il vous plaît, demanda la
standardiste.
—Justement,avoua t il,jeneleconnaispas.
—Alorsjevouspasselaréception.
—…
—Allô,laréception.Bonsoir,jefaisunerecherchepourvous,donnez moi
lenomdefamille.
—Leproblèmec’estquejenem’ensouvienspas.
—Danscecas,jenepeuxpasvousaiderMonsieur.
—Attendez,passez moilaPâtisserie.
—Effendem ! répondit une serveuse de la Pâtisserie. Je vous écoute. Cet
après midi ? Ah, non, je n’étais pas là, c’était une autre équipe. Avez vous
oubliéquelquechoseautearoom?
Abdenour faillit se lancer dans une explication, mais il ne le fit pas. Il
venaitd’entendrelasonneriedesonportable.
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11111111111111111111111111111111111111,1111,11111111111111111111111111111111,1111111111111111,11111111111111111,111111111111111111111,11111111111111111,1111111,111111111111111,1111111111,11111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111,111,1111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111,111111111,1111111111111111111Ilsentsonrythmecardiaques’emballer.« Çadoitêtreelle,sedit ilencher
chant partout le petit appareil. » Il le trouve finalement dans la poche de sa
vestequelabonneaconsciencieusementrangéedansl’armoiredelachambre
àcoucheraprèsl’avoirdépoussiérée.
Abdenour compte cinq appels enabsence. Il a donné son numéro de por
table à Dounia et elle a sûrement essayé de l’atteindre. Il consulte nerveuse
ment la liste. Mais il est déçu. Trois appels en absence de Bamba depuis la
lignefixe deses parents àAlexandrie etdeuxautresun peu plus tard deson
portable.IlcomposeavecréticencelenuméroduportabledeBamba.
—Allôchéri,oh,commejesuisheureusedet’entendre, dit elle. Tuesàla
maison?
—Oui.
—Ah ! Tant mieux. J’étais morte d’inquiétude, quel climat horrible. Il est
tombé une pluie diluvienne ici. Je m’apprêtais à retourner au Caire mais les
routessontimpraticables.Ilparaîtquetoutletraficestperturbéàcaused’une
terribletempêtedesable.Bon,commentvas tu?As tupristesmédicaments?
—Oui,jevaisbien.
—Tuasvu,AlAhlyagagné.C’estextraordinaire.
—Jen’aipasregardélematch.
Il s’imagine la grosse à Alexandrie avec ses parents. La vie de ces petits
bourgeois le dégoûte. Passer sa journée à faire des courses, cuisiner, laver la
vaisselle,lelinge,descendrelapoubelle,recommencerlelendemain.
—Ah bon! Dommage. Mon Dieu comme tu as l’air triste. Est ce que je te
manque?
Sespropossontempreints detendressemaisdevulgaritéaussi.C’estcela
qui a perturbé leur vie de couple. Il ricane quelque chose qu’elle prend pour
unacquiescement.
—Jeseraiàlamaisonaprès demain.Mesparentst’embrassent.
Abdenour se laisse choir dans un fauteuil confortable du salon. Il écoute
lesniaiseriesdeBambaenexaminantledécorhideuxdusalon.
—Bisous,bisous,dit ellecommeunepetitefille.
Il raccrocha et se sentit immédiatement délivré d’un poids. Les mamours
deBambaluipesaient.
Levieilhommenettoyaensuiteseslunettesdevueetlesajustasursonnez
pour fouiller à nouveau dans la liste des appels de son portable. Il n’y avait
rien.Alorsilsedemandas’ilnedevaitpasretourneràl’hôtelpourlachercher.
Non,ilétaithorsdequestiondequitterl’appartement.Ilrepensaàsonaprès
midiavecla jeunefemmeet, pouruneraisonqu’il nes’expliquaitpas,ilétait
convaincu qu’elle allait arriver d’un instant à l’autre. Elle lui a témoigné
tellementd’intérêt, il nepeutpas se méprendre. Pourla premièrefois depuis
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111,11111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111,1111111,11111111111111111111,11111,1111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111,111111111111111111desannées,ilretrouvaitdessensationsdedésir.
Il enfila un pantalon en lin et une chemise en coton. Il se dévisagea avec
étonnement, se mit un peu de fond de teint. Malgré toutes les crèmes qu’il
utilisait depuis des années, sa peau était terne, parsemée de taches de son.
L’inquiétude le rongeait de plus en plus et pour se calmer, il se servit un
énième verre de whisky. Il hésita pendant une longue minute, puis avala en
coreunanxiolytiqueavantdes’installerdevantl’appareildetélévision.
Le vieil homme était au soir de sa vie et serappelaitavec hontedesa jeu
nesse,uneépoquequ’ilavaittoutfaitpouroubliermaisdontcertainsaspects
restaient irrémédiablement gravés dans sa mémoire. Le souvenir de ses pa
rents et de l’extrême pauvreté dans laquelle ils vivaient l’avait longtemps
hanté. Son père était un homme minable, ignorant et paresseux qui n’avait
jamais travaillé de sa vie. Il avait un physique horrible, des cheveux hirsutes
5etpuaitle fessikh .Ilpassaitsavieàseplaindredesonsort,delaguignedont
il n’arrivait pasà sedéfaire etdela famille nombreuse qu’il devaitnourrir. Il
n’avait jamais gardé un poste plus d’une ou deux semaines et trouvait inva
riablement des circonstances atténuantes pour justifier les innombrables ren
vois.Ilsenourrissaitdesmensongesqu’il faisaitauxautres, maisencoreplus
de ceux qu’il se faisait à lui même. Le père d’Abdenour était un délinquant
qui avait eu fort à faire avec la justice et faisait régulièrement des séjours en
prison.Illogeaitsafamilledansunepetitenicheinsalubreaufonddelacave
d’un immeuble locatif où le concierge tolérait sa présence contre quelques
piastres.Abdenouravaitdel’ambition.Sonpèreavaitl’habitudedeseprélas
sersurunbancpourmaudirelaterreentièreentriturantsesorteilsauxongles
noirs. Abdenour y apprenait ses leçons. Mais la nuit venue, il accompagnait
son paternel dans ses tournées. Ensemble, ils volaient impunément dans les
appartements de locataires absents qui leur avaient confié leurs clés pour
qu’ils protègent leur logement. Le vieillard pensait avoir réglé ses comptes
avec le passé même s’il n’arrivait pas à oublier les violences conjugales dont
sa mèreétaitvictime. Grâceà toutessortes demagouilles,ilavait réussià ca
chersesoriginesmisérablesetàsefaireuneplacedanslasociété.
Ilétaitétoufféparlepoidsdel’attente,lesyeuxrivéssurl’écrandutélévi
seursans y trouver unintérêt quelconque. Les moments forts du match rem
portéhautlamainparl’équiped’AlAhlyétaientdiffusésenbouclesurtoutes
les chaînes. Le commentateur sportif était de plus enplus ému et ne tarissait
pas d’éloges sur la suprématie de l’équipe égyptienne et sur l’adresse de ses
joueurs. Les autres nouvelles à la télévision étaient déprimantes. La menace
terroriste était devenue l’obsession du gouvernement égyptien depuis les
5Poissonfuméquisenttrèsfort.Spécialitéculinaireégyptienne.
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événements du 11 septembre de cette année et faisait l’objet de nombreuses
interventionsdesporte paroleduGouvernement.
Le visage souriant du raïs apparut soudain sur l’écran de la Première
chaîne,ilétaittoujoursaucentredesjournauxtélévisés.Le«raïsàvie»félicita
l’équipe égyptienne pour sa victoire. Al Ahly signifie le national en langue
arabe et cela tombait bien, car c’était de la Nation dont le chef d’État voulait
s’entretenir.Ilsaitquelesperformancessportivesontuneimportancecapitale
pour ses citoyens. Dans son discours, il lia habilement la victoire de l’équipe
égyptienne à l’exploit du Gouvernement dans sa lutte contre le terrorisme.
Suivaitl’hymnenationalégyptien.Abdenourzappait, s’attardaquelquesins
tants sur une interview d’un commissaire de police. Une espèce de nabot in
signifiantettimidequivenaitderéussirl’exploitincroyablededémantelerun
important réseau de terroristes. Abdenour ne crocha pas. Tous les boulever
sementsdumondeluiétaientégaux,uneseulechosecomptaitpourlui,revoir
Dounia.Ilentendaitdetempsàautrelebruitd’unevoiture,espérantàchaque
fois qu’un taxi allait s’arrêter pour déposer Dounia. Il courait alors vers la
ported’entrée,ensedisantqu’ilneseremettraitjamaisdecettejournée.
Il est maintenant plus de minuit et le vieil homme est tout désappointé,
abattuetfaitpeineàvoir.Laconstructionchimériquedesavies’esteffondrée.
La douleur qu’il ressent est à la mesure des délicieux moments passés avec
Dounia. En désespoir de cause, il décide finalement d’aller se coucher. Il se
déshabille,enfilesonpyjama etvientde semettreaulitquandlasonnette de
laported’entréeretentit.
Abdenour tremble de la tête aux pieds et son cœur se met à battre la cha
made. Il réprime une sensation de panique. Il est somnolant, ses jambes sont
ankylosées et il n’a pas le temps de se rhabiller. Il enfile ses babouches à la
hâte et titube en direction de la porte d’entrée, à travers le hall sombre. Son
instinct ne l’a pas trompé, il a toujours su qu’elle viendrait. Par habitude, il
collel’œilcontrelejudasetvoituneombreimmobileenveloppéed’uneabaya
noire.Ildistingueunvisageféminindontlesyeuxsontentourésdekhôl.
Une pensée pleine de tendresse et de désir l’enveloppe. Les mains trem
blantes du vieil homme ouvrent la porte, d’où surgit une créatureà faire fré
mir. Un rictus horrible enlaidit un visage pâle au regard étrangement vide.
Abdenourestfrappé parune terreurinstinctive, il reculeet referme lesyeux.
Quand il peut les rouvrir, il est saisi d’une légitime appréhension. Une tête
ceinte d’un voile de deuil, des cheveux ramenés en arrière par un nœud de
ruban. Il lui semble que l’intrus porte une perruque. Ses lèvres sont gonflées
et rouges, ses sourcils filent en volutes et son regard est méconnaissable.Elle
le dépasse d’une bonne tête. Abdenour essuie les verres de ses lunettes, qui
assurément lui mentent et essaie d’enlacer la personne à la taille haute et
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elle en sanglotant et lui crie son amour. Le monstre se tait. Une main glacée
frôle la nuque du vieil homme et il est paralysé par une décharge d’adréna
line.Lesanxiolytiquesontaccrul’effetdel’alcooletiltitube,seslunettestom
bentparterre.Lacréatureaenlevésonvoileetlecerveaud’Abdenourdétecte
l’image floue d’un visage aux traits durs, défiguré par une cicatrice hideuse.
Abdenour est stupéfié car il ne reconnaît plus sa bien aimée et son merveil
leux sourire. Il est frappé de stupeur et la passion qui a couvé en son cœur
depuis des heures disparaît pour être remplacée parun sentimentterrible de
peur. Sonassaillant a un geste terrible, il marche la mainlevée verslui. D’un
mouvement effarouché, Abdenour se colle au mur. Quand il veut allumer la
lumière,sonadversairel’enempêcheenagrippantsonbrasavecuneforcequi
le surprend. Il essaie de le maîtriser, mais l’autre se dégage, fait volte face et
lerepoussedemanièretrèsferme.Levieilhommeestépuisé,chancelantetse
met à hurler à la seconde où une main se pose sur sa nuque. Une voix dure
luiordonnedesetaire.Lecorpsdupetitvieuxestmalmenécommeunpantin,
secoué dans tous les sens. Le tenant fermement par le bras, son tortionnaire
s’estemparédesalangueavecsamaindroiteettiretellementfortqu’ilsemet
àhurler.Onenfoncequelquechosedanssagorge.Ilsuffoqueetsedébat. Ila
l’impressiondes’asphyxieretdéglutine.
Uncroche pied.Abdenouratterritsurleparquetdemanièretrèsviolente.
Il a entendu un craquement et sent une douleur atroce dans le haut de la
cuissedroite. Les lumières sont éteintes et il ne voit rien. Il essaie vainement
de serelever.Soncorpsneluiobéitplus.Il gîtausol,les yeuxrévulsés parla
douleuretsupplieDouniadel’aider,luidemandantd’appelerunmédecin.
Ilrépèteplusieursfoisceprénomsanssusciterlaréactiondesonagresseur.
Qui est il ? Non qui est elle ? se demande t il. Ses yeux sont brouillés. On se
contentedeleregardercalmement,froidementcommesicequiarriveestnor
mal.Ledémonestàdeuxpasdelui,perdudansunautreuniversoùlecorps
briséetapeuréduvieilhommen’existepas.
Abdenourestterrorisé.Soncœurbattrèsfortetilgémit.Lapeurdemourir
aenvahisoncerveau.
—Pourquoi?souffle t ilsoudain.Queveux tu?Sic’estdel’argent,ilyen
adanslecoffre.Prendstout,maisnemelaissepascommeça.
Iltented’établirundialogue,del’amadouer.Maisellenerépondpas,alors
il se met à crier au secours avec le peu de force qui lui reste. Ses cris sont
comme des piaillements d’oiseaux qui résonnent doucement dans l’apparte
ment. La télévision continue de déverser des chansons arabes. Il n’est pas de
taille à lutter contre ce monstre. Rien ne se passe pendant les prochaines
minutesquidurentune éternité. Il entendunfroissementde vêtementetune
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Unemainpuissanteattrapesonbassinàl’endroitdelafracture,etsaisitsa
cuissedel’autremain,etpratiquelentementuneterribletorsionquidisloque
la hanche. La douleur causée par le déplacement des fragments osseux est
insupportable, etle vieilhommesouffrele martyre. Ilgémit commeunchien
battu, s’arque boute, mord le bâillon qu’il a dans la bouche, suffoque et
s’évanouit.
Quand il reprend connaissance, il se trouve sur le balcon, au bord de la
balustrade, debout face au vide. Il fait nuit et une brume poussiéreuse a en
vahi Le Caire. Dans son agonie, il sent contre son dosle corps chaud et puis
santdesontortionnaire. Desbrastiennentfermementsontorsefrêledevieil
lard.Malgréla terriblesouffrance,ilestheureuxdesentirunsoufflehumain.
Une voix lui énumère lentement les péchés qu’il a commis. Ali tremble.
Douniasignifielemonde enarabe,etparextension,la vied’ici basàlaquelle
on ne doit pas s’attacher. S’il avait vraiment cru en Dieu, tout cela ne serait
pasarrivé.
Il n’essaie pas de se dégager de son emprise. Toutes ses forces se sont
évanouies, et il lâche la barre à laquelle ses mains se sont faiblement agrip
pées. Il réalise que le bâillon a disparu,mais c’est trop tard, il n’arrive même
plusàcrier.
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Le lendemain, tout le pays célébrait le triomphe de l’équipe égyptienne. Au
delà de l’exploit sportif, la victoire du Ahly avait soulevé un énorme élan de
patriotisme.Unejoiedevivreavaitimprégnélesruesetmêmeleclimats’était
jointàlafête,ilfaisaitgrandbeau.
Mais malgré cela, le commissaire divisionnaire Shaker Ayoub s’était ré
veillé de très mauvaise humeur. Comme d’habitude, son épouse était déjà à
lacuisine.Ellepréparaitlepetitdéjeunerenécoutantlaradio.Lecommissaire
a mal dormi à cause de ses douleurs au dos, qui devenaient de plus en plus
intenses. Elles étaient chroniques et avaient modifié son comportement, le
rendanttrèsnerveuxetirascible.Ils’étaitlevéàplusieursreprisespendantla
nuitpouravalerdesanti inflammatoireset,assomméparlessédatifs,ilavait
finalement trouvé le sommeil à l’aube. Après une mauvaise nuit, n’importe
quiauraitpréféréresteraulit,maisShakerétaittoujoursinquietauréveil,une
angoissemystérieusequil’étreignaitetquisedissipaitquandilselevait.
Ildevaitêtre6heuresdumatinquandilsedirigeaverslacuisine.C’estun
homme très petit de taille, frêle d’apparence. À cinquante six ans, Ayoub a
encore les cheveux noirs. Ils sont très fins et une calvitie apparaît sur le haut
de son crâne. Son visage est anguleux et ses petits yeux noirs comme des
olivesbrillentd’intelligence.Sonépouseaffichaitsabonnehumeurhabituelle.
Elle lui avait préparé un café turc, et après avoir embrassé son front, elle se
mitàcommenterlesdernièresnouvellesqu’ellevenaitd’entendreàlaradio.
Le commissairel’écoutaitd’une oreilledistraite. Il s’agissait du train train
quotidien, Christina considérait qu’elle avait le devoir d’égayer son époux
pendant qu’il prenait son petit déjeuner. Elle adorait bavarder et le commis
saire était du genre silencieux, taciturne et toujours plongé dans ses pensées.
Elle le regarda tendrement et ne s’offusqua pas qu’il lise le journal, car en
presque trente ans de mariage, elle a acquis la conviction que son mari peut
faire plusieurs choses à la fois. Ils n’avaient pas eu le bonheur d’avoir des
enfants. Christina surtout en avait beaucoup souffert. Mais comme elle est
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111croyante,elles’estrésignéeàlavolontéduSeigneur.
Christina a entendu son époux se réveiller plusieurs fois pendant la nuit.
Ellenes’estpasinquiétée,carsonmariesttoujoursagité,désœuvré, presque
désemparé quand il a résolu une enquête importante. C’était toujours la
même chose, il sombrait dans une profonde tristesse. Une amie psychologue
lui avait dit que Shaker subissait une espèce de baby blues. En buvant sa
deuxièmetassedethé,elleluiavaitdenouveauconseillédeconsulterunmé
decin pour ses douleurs de dos, puisque maintenant il en avait le temps. Il
avait lentement levé les yeux de son journal et l’avaitfixée d’un regard vide,
sans expression. Elle savait qu’il ne le ferait pas, du moins pas pour le mo
ment. Shaker Ayoub est un homme extrêmement intelligent, mais il est buté
comme une mule. Quelques jours auparavant, il a remporté une grande vic
toire dans la lutte contre le terrorisme. C’est indéniablement son plus grand
succès dans sa carrière de policier. Le gouvernement égyptien, qui obéit au
doigt et à l’œil aux ordres des Américains, a déclaré la guerre aux terroristes
à l’intérieur du pays. Le divisionnaire Ayoub estlefer de lance dece combat
menéensourdine.Ilremportelavictoiredemaindemaîtreenarrivantàiden
tifier et à infiltrer des réseaux dans toutle pays. Les cellules d’Al Qaïda sont
donc systématiquement démantelées les unes après les autres et tombent
commeunchâteaudecarte.LesuccèsdeAyoubafaitlaunedesjournauxet,
mêmes’iln’estplusaniméparlasottearrogancequil’habitaitaudébutdesa
carrièredanslapolice,ilenressenttoutdemêmeuneénormefierté.Cematin
là,le commissaire lisaitlesnombreuxcomptes rendus deses exploits dansla
presse, sans toutefois manifester un quelconque enthousiasme. Il pratiquait
sonmétieravecbeaucoupdeconvictionetpeudevanité.
LamauvaisehumeurdesonépouxestunechoseàlaquelleChristinaafini
par s’habituer. Elle essaie de parler de sujets agréables, l’approche des fêtes
de fin d’année, elle suggère même un voyage à l’étranger. Mais malgré ses
efforts, elle ne parvient pas à obtenir son attention. Ils se connaissent à tel
pointquelessujetsdediscussionsontépuisés.Shakerestfigésursonjournal.
Christinaabeauêtreperspicace,ellen’apasrésoluleproblèmedelamorosité
quis’estinstalléedanslecouple.Peut êtreest elledueaufaitqu’ilsn’ontplus
de rapports sexuels depuisdes années. Il ne lui fait plus d’avance et elle s’en
accommode. Ils ont dormi dans le même lit pendant tellement longtemps,
connaissent tout l’un de l’autre, les plus infimes parties de leurs corps, les
odeursetlesgémissements.Leurshorlogesbiologiquessesontdétraquéesen
mêmetempsetilsemblaitqu’uneréparationsoitimpossible.
Shakeratoujoursétéunhommeréservé,mêmefroidàl’égarddesescom
patriotes qui sont généralement très chaleureux. Il est très introverti et ne se
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ments. Christina sait que ce qui rend son époux tellement nostalgique et dé
pressifestunmanquegénérald’appétencedontellenesaisitpaspourautant
laprofondeur.
Le commissaire a conscience qu’un important ennemi du pays est désor
maistenuà distance, du moins temporairementetil nesepose plusdeques
tionsàcesujet.L’inquiétudequel’onpeutliredanssesyeuxprovientdufait
qu’il n’éprouve plus aucun désir. Non, vraiment aucun, ni celui de voyager
oudemangerdansunbonrestaurantetencoremoinsdevoirquiquecesoit.
Sonépouseetlui mêmeontvécupendantdesannéesrepliéssureux mêmes,
commelefontlaplupartdescouplessansenfant.Ilfautdirequesontravailà
la police a accaparé tout le temps du commissaire et il y a trouvé toutes ses
joiesetsessatisfactions.
Sa nomination, trois ans auparavant, au poste de commissaire division
naire,laplushautepositiondanslapolicejudiciaire,auraitdûleréjouir.Mais
ShakerAyoubétaitmalheureuxcarils’ennuyaità mourir;exceptionfaitede
l’intermèdedédiéàlachasseauxterroristes.Ilauraitsansdoute dûêtredans
un état jubilatoire car le poste de divisionnaire était le couronnement d’une
carrière d’officier de police. L’arrestation de plusieurs gangs de terroristes
pouvaitl’inciteràsereposersurseslauriers.Maiscen’estpasdanssanature.
Shaker n’aimait pas se reposer. Et c’était semble t il ce qui l’attendait désor
mais, une espèce de préretraite calme, perturbée par des émeutes estudian
tines,desescroqueriesentrecommerçants,unoudeuxbraquagesetpeut être
detempsàautredescrimespassionnels.Lafonctiondecommissairedivision
naire était décidément trop administrative au goût d’un homme qui excellait
surtoutdanslatraqueauxcriminels.
Dèssondébutàlapolice,toutessesenquêtessontcouronnéesdesuccèset
sapromotionestbienméritée.Lanominationd’unCopteàcettepositiontrès
en vue a toutefois fait l’objet de nombreuses réticences internes et externes.
Depuis de nombreuses années, la discrimination à l’encontre des Égyptiens
chrétiens s’observe de manière criante dans la haute administration égyp
tienne.
La présence de chrétiens dans la société égyptienne a beaucoup enrichi le
pays, lui permettant d’avoir un mélange culturel unique. Mais dans l’Égypte
contemporaine, on a désormais l’impression que les Coptes ne sont plus des
citoyens à part entière. Certains membres du Parlement ont même émis des
suspicions quant à leur loyauté envers le pays. Il y a certes un ou deux
ministres coptes, mais ils n’ont pas de véritable pouvoir et sont toujours for
tementencadréspardescollaborateursmusulmans.
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culèrentauprèsdesservicesdepolice,disantquelerégimecherchaitàutiliser
un chrétien pour lutter contre l’islam politique. Cette idée avait crééde la ré
sistance de la part de certains membres de la fonction publique et même au
prèsdeséquipesquelecommissaireprincipaldirigeait.Maiscettepériodene
dura pas, car les triomphes publics de Shaker en tant que commissaire divi
sionnaire prouvèrent ses compétences. Sous sa direction, la police vit un re
nouveauquiserévèlegrisantpourtoussescollaborateurs.Direquelepolicier
estdoué,brillant,restebienendessousdelavérité.
Mais tout n’est pas rose pour le commissaire. Il est maintenant invité aux
réceptionsréservéesàlahautebourgeoisiedelavilleoùilestconfrontéàdes
conversationsetdesusagesprotocolairesqu’iln’appréciepas.
Il était presque 7 heures du matin et Shaker s’apprêtait à se rendre au
commissariat,quandsonportablesonna.
—Bonjour patron, ici l’inspecteur Aref, je suis désolé de vous déranger.
J’espèrequevousallezbien.
Ce dernier s’excuse toujours de déranger le commissaire avant d’entamer
uneconversation.Ils’agitd’uneformederespectdelahiérarchiequeShaker
déteste,commetousleséchangesdebanalités,deplaisanteriesetdeformules
de politesse qui semblent devoir précéder les conversations. Cette particula
rité orientale à laquelle nul n’arrive à se soustraire exaspère Ayoubet il peut
devenircassant.Néanmoins,ilécoutapatiemmentsoncollaborateursansl’in
terrompre.
Ayant suffisamment usé de préambules, Aref se décida enfin à annoncer
la mauvaise nouvelle de manière très hésitante et en y mettant des gants,
commes’ilavaitpeurdefroisserlecommissaire.
—Commissaire,ilyaeuundécès,danslequartierdeZamalek.Uncolonel
àlaretraite.Ilsemblequ’ilaitsautédesonbalcon.
—…
—Commissaire, allô, vous êtes là ? demanda Aref. Il entendait son chef
toussercommeilenavaitl’habitude,maisilnedisaitrien.
—Jet’écouteAref.Neperdspasdetemps,donne moil’adresse.
—C’estàlarueMohammedMazhar,aunuméro16,bafouilla t il.
Le commissaire a un soubresaut et interrompt son collaborateur pour lui
demanderdeluienvoyerunevoiture.
—Trèsbienpatron,jevousattendssurplace.Larueestàl’anglede…
—Aussiétrangequecelapuisseteparaître,jeconnaisl’endroit,jeleconnais
mêmetrèsbien,concédaAyoubd’untonbourru.
—À vos ordres chef. Euh… commissaire, encore une chose, je dois vous
direquelapresseestdéjàsurplace.Ilssonttrèscurieux.
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—Ah!maisjesaismetaire.
—Oui, mais tout à l’heure, tu m’as fait entendre qu’il pouvait s’agir d’un
suicide,ditlecommissaireavecunepointed’ironie,orilmesemblequenous
n’ensavonsrien.
En traversant le pont du 26 juillet pour se rendre à Zamalek, le commis
saireeutplusquejamaisl’impressionqueletravaildelapoliceétaitfaitd’un
éternel renouveau. Après la résolution de l’affaire des terroristes quelques
jours auparavant, toute l’Égypte pouvait dormir tranquille et les policiers
étaient devenus des héros, adulés par la presse. Il suffisait qu’un dingue se
jetted’unbalconpourquelepayssemetteàtrembler.
Ilfaisaituntempsradieuxpourunmoisdedécembre.Lamatinéeétaitun
peufraîchemaislesoleilallaitvitefairesonapparition.Ilestvraiquel’Égypte
aàpeinedeuxmoisd’unhiverrelativementdoux.
6En route, le commissaire reçut un appel du chef de la police, le hagg
Ismaïl. Il avait appris la nouvelle du décès et recommandait au commis
sairede faire preuve d’une prudence extrême avec les journalistes. Les pre
miers touristes affluaient d’Europe et ce n’était pas le moment de leur faire
peur.
La voiture de police roulait rapidement vers le nord de l’île de Gezira,
empruntant des rues arborées d’arbres majestueux. Le chauffeur venait de
s’engagerdanslarueMohammedMazharquiestparallèleauNil.Lavoiture
de police longea quelques vestiges du Caire d’antan, des immeubles Art
nouveau et des villas khédiviales, perdus au milieu d’édifices modernes.
Ayoub détacha sa ceinture. Le numéro 16 se dressait devant lui. C’est une
construction de dix étages, érigée à la hâte. Depuis une trentaine d’années,
Le Caire a subi un inexorable exode rural et, même l’élégant quartier de
Zamalek n’a pas réussi à résister à la folie des spéculateurs immobiliers qui
ont démoli de magnifiques palais haussmanniens pourles remplacer pardes
constructions hideuses. Le commissaire rangea dans son portefeuille une
vieille photo en noir et blanc qu’il venait d’examiner. Elle était jaunie par le
tempsetreprésentaitungarçond’unedizained’annéesauregardsérieux,un
peu triste. Il avait l’habitude de la garder au fond de son portefeuille, bien
serréecontresapoitrine.Ensortantdelavoiture,soncœursemitàbattretrès
fort.
6Hajj,haggendialecteégyptien,estuntitrehonorifiquedonnéàunmusulmanquiaaccomplile
pèlerinageàLaMecque.
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Chapitre4
L’inspecteur Aref est un colosse d’un mètre quatre vingt treize d’une tren
tained’années.Iln’aquasimentpasdecouetsatêterondedonnel’impression
d’êtrevisséesursesépaulescarrées.Arefadebonnesmanièresetuneextraor
dinaire capacité de travail. Comme tous les collaborateurs du commissaire,
Aref éprouve une incroyable admiration pour son chef, à la différence près
quelasienneestperceptibleàl’œilnu.Ilaccueillitlecommissaireavecsonair
habitueldechienbattuetdonnamêmel’impressiond’êtrerassuréparsapré
sence.
Aprèsavoirsaluél’inspecteur,Ayoubrestaplantédevantl’immeublepen
dantquelquesinstants.
L’inspecteur était de garde au commissariat cette nuit là et avait reçu, au
petitmatin,unappell’informantdeladécouverteducadavre.Ils’étaitimmé
diatementrendusurplaceavecdeuxcollègues.
Lespoliciersavaientfaitleurtravailminutieusementenrespectantlespro
cédures, et rapidement isolé la scène en créant un périmètre d’une trentaine
de mètres avec un ruban de sécurité jaune. Le corps avait été trouvé dans le
jardinquidonnesurleNil.C’estunespaceentrelebâtimentetlefleuve,avec
des bancs et une petite roseraie, mais faute d’entretien, il est gris et délabré.
Le cadavre gisait au sol, couvert d’un linceul blanc posé par un médecin qui
habitait l’immeuble. Celui ci informa Aref qu’il n’avait même pas essayé de
ranimerlecoloneldontlepoulsavaitcessédebattredepuisplusieursheures.
—Vousêtestrèspâlecommissaire,balbutiaAref,vousêtessûrquetoutva
bien?
—Jevaisbien.Fais moiunrapport,ordonnaAyoubenallumantmachina
lementunecigarette.
—Ali Abdenour, quatre vingts ans, un mètre soixante dix, enfin, d’après
ses papiers d’identité, il me semble plus petit, n’est ce pas ? Colonel à la
retraite.
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maisilétaitabsent, perdudanssespensées. Il nele montrait pas maisceten
droitévoquaitdevieuxsouvenirsquileperturbaient.
Le médecin légiste venait de les rejoindre. Il salua respectueusement le
commissaire.
—Çava,moncher?Jevoustrouveunemineépouvantable.
—Jevousassurequecen’estrien,justeunemauvaisenuit.Expliquez moi
commentças’estpassé.
Enécoutantparlerlemédecinlégistequiavaitterminésontravail,lecom
missaireobservaitlascènemacabredevantlui.Ladépouilled’unvieilhomme
désarticuléettordureposaitsurlesdallesd’unjardinenfriches.
—Ilestmortsurlecoup,commentalemédecinlégisteenfrissonnant.Vous
voulezsansdoutejeteruncoupd’œil.
Unauxiliairedelascientifiquedonnadesvêtementsdeprotectionauxpo
liciers. Le légiste enjamba le ruban jaune invitant le commissaire et l’inspec
teuràenfaireautant.
Un expert de la police scientifique avait pris des mesures qui indiquaient
quelecorpsavaitfaitunechuted’aumoinstrentemètres.Lemédecinlégiste
parcouraitlesnotesqu’ilavaitprisespendantquelecommissaireregardaitle
cadavre.
—Lecrâne,lafaceantérieureduthoraxetl’abdomenreposentcontrelesol,
légère flexion des membres inférieurs. Le pied gauche est tourné vers le sol.
Le brasdroitestsousl’abdomen. Selonl’examen externe du corpsdu décédé
Abdenour, j’ai relevé les points suivants. D’abord, de très nombreuses frac
tures.Lecoldufémur droitestfracturéavecunimportantdéplacementd’os.
J’ai aussi trois côtes fracturées ouvertes et un traumatisme de la boîte crâ
nienne.Ilyaunnombreconsidérabledecontusions.
Le commissaire était tellement petit que sa blouse de protection traînait
par terre et il faillit s’y prendre le pied. Le visage de Aref était blême et il
pressaitunmouchoircontresonnez,seretenantpournepasvomir.
—La cause du décès est due aux traumatismes subis, affirma le médecin
légiste.Àcestade,iln’estpaspossiblededéterminerlacausedelachute.
Il expliqua au commissaire que la décélération avait été très puissante et
quelecorps avait rebondi unefois. Il montra une grosse tache de sangsurle
sol,à2mètresdel’endroitoùétaitcouchéledéfunt.
—Àquandremontelamortselonvous?demandalecommissaire.
— C’est toujours difficile à dire, mais d’après la rigidité cadavérique, je
dirais vers 2 heures du matin, rétorqua le médecin. Il est tombé de là haut,
dit ilendirigeantsonregardverslefaitdel’immeuble.
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1111111111111111111111,1111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111,1111111111111111111111111111,111111111Le commissaire remarqua que la montre que le défunt portait au poignet
s’étaitarrêtéeà1h57,leverreétaitbrisé.
—Nousavonsaussiinspectél’appartementd’oùlecolonelesttombé,ditle
légiste.C’estle905et…
Aref interrompit le médecin légiste pour confirmer au commissaire qu’il
avaitprisl’accorddelaveuved’Abdenouravantdevisiterl’appartement.
—Lesprélèvements,lesnotesetlesmesuressontàvotredisposition,ainsi
quelesphotos biensûr, continuale médecinlégiste, visiblementagacéqu’un
simpleinspecteurdepoliceluicoupelaparole.Jevaismaintenantconfiertout
celaaulaboratoire,maisilnemesemblepasqu’ilyaitquoiquecesoitd’anor
mal.Enfin,àpremièrevue,ils’agitd’unaccident.
—Peut être qu’il a voulu mettre fin à ses jours, ajouta Aref qui était vrai
mentindisposéparlaprésenceducadavreau dessusduquelvolaitunenuée
demouches.
Lemédecinlégistehaussalesépaules.
—Voilà,pourmapartc’estterminé,dit ilenenlevantsesgantsdeprotec
tion.
Iltenditlamainaucommissaire,ignorantAref.
—Permettez moi de prendre congé de vous, je suis pressé. Les ambulan
ciers vont prendre en charge le cadavre quand vous aurez terminé, pour le
transporteràlamorgue.Ilnefautpaslelaisserausoleil.Ilserabientôtassailli
parlesmouches.
Ildonnalecertificatdedécèsaucommissaireetlesaluaencoreunefoisde
manière respectueuse.Puis,ilsedirigeaversses hommesqui étaienten train
derangerleurmatériel.
Arefinformaalorslecommissairequedes policiersavaientfaitlatournée
alentoursetiln’yavaitpaseudetémoin.
— L’immeuble a deux façades, une côté rue et celle ci face au Nil. J’ai
envoyé des policiers faire le tour des immeubles avoisinants sans succès. Il
faisaituntempshorriblehieretlesgenss’étaientcalfeutréschezeux.
—Quiatrouvélecorps?demandaAyoubenallumantunecigarette.
—C’estle bawab,ennettoyantlesescaliersderrièrel’immeublevers5h30
dumatin.C’étaitsonpremiertravaildelajournée.Lepauvrebougreétaittrès
choqué. Il est monté en courant pour prévenir madame Gawaher dans son
appartement au 601. Elle a immédiatement appelé la police. J’étais ici à 6
heures.
—AliAbdenourn’est cepas,répétalecommissaire.
—Exactementchef.
—Ilestlocataire?
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111,,111111111111111,,11111111111111111111111111111,111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111,11111111111111,11111111111111111111111111111111—EnfaitAbdenourestpropriétairede toutl’immeuble, réponditAref en
consultantses notes. Il occupaitdeuxappartements : le601etle905.Selonla
bonne philippine, il a passé la soirée seul au 905. C’est de ce balcon du reste
qu’ilesttombé.Ilyhabitaitavecsasecondeépouse.
—Deuxépouses?
—Oui,unepremièrefemme,Gawahersoixante seizeansetunedeuxième,
Bamba,trente quatreans,répliquaArefsurletond’ungarçonquis’estappli
qué à apprendre ses leçons. J’ai rencontré madame Gawaher tout à l’heure,
elleétaitduresteunedespremièrespersonnessurleslieux.
—Tuenastiréquelquechose?
—Vousverrezcommissaire,expliquaArefenfaisantunegrimace,ellen’est
vraimentpascommode.
—Trèsbien.Etl’autre?
—Pasencorelà,chef.Labonnem’adonnésonnumérodeportableetjelui
ai téléphoné. Elle était effondrée quand je lui ai annoncé la nouvelle. Elle se
trouve depuis deux joursà Alexandriechez ses parents. J’ai tout de suite ob
tenu sonautorisationpourprocéderàdes relevés d’empreintesdansl’appar
tement.
Livide, comme pétrifié, le commissaire regardait autour de lui d’un air
consterné.
—SontrainarriveauCaireà9h20.J’aienvoyéunevoitureàlagare.
—Tuasbienfait,dit il.
Une bonne trentaine de personnes s’étaient attroupées autour du péri
mètrede protectionetdevantl’immeuble, surtoutdescurieux maisaussi des
habitantsdel’immeubleetduquartier,visiblementchoquésetperturbés.
eAu début du XXI siècle, l’Égypte est le terrain de rencontre d’une misère
sansfondetd’uneopulenceillimitée.Cephénomèneestdenatureàcréerune
situationtrèspropiceaumeurtre,mais cen’estpasvraimentlecasenÉgypte
où les homicides sont très peu courants. Et dans le quartier huppé de
Zamalek,ilssontinexistants.Malgréuneoppressiontrèsfortedestravailleurs
et des ouvriers, ceux ci ne se révoltent pas. L’homme du Nil est un être de
7nature placide, qui accepte aisément le Maktoub . Peut être du fait de la reli
gion omniprésente dans la société, maisaussi parcequeles valeurs n’ont pas
beaucoupévoluéaupaysdespharaons.
Dansd’autrespays,lemêmecontexteauraitétésourcedecriminalité,mais
ce n’est pas le cas en Égypte. Les mutations profondes qui ont touché les so
ciétésindustrialiséesenOccidentn’ontpaseulieudanscetterégion.Àceci,il
7LeMaktoub:cequiestécrit,ledestin.
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111,111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11,1111111111111,1111111111111111111111,1111111111111111111111,111111111111111,111111111,11111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
faut ajouter un élément de poids, la surpopulation qui fait qu’il est pratique
mentimpossibledefairequoiquecesoitsansqu’ilyaitdetémoin.
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11,111111111111111111111111Chapitre5
Le silence autour de la dépouille de Ali Abdenour fut rompu par quelqu’un
quilançaàhautevoix:« AllahAkbar.Qu’ilreposeenpaix,ilvadansunmeil
leurmonde.»
Lecommissairefixaitlecadavre,commesic’étaitsonpremiermacchabée.
Il était immobile, frappé de mutisme et semblait abattu et peiné. En fait, de
puis son arrivée sur place, une quarantaine de minutes auparavant, Shaker
Ayoub donnait l’impression d’être ailleurs, perdu dans ses pensées. Il avait
regardé autour de lui comme s’il cherchait quelque chose, de manière non
chalante. Puis son rythme s’était accéléré. Il allait et venait autour de l’im
meuble, prenait des notes et posait des questions à Aref sur un ton calme et
froid.L’inspecteurconnaissaitbiensonpatron,ilsavaitqu’àpartirdecetins
tant, le commissaire allait travailler avec fièvre et acharnement nuit et jour
pourcomprendrecequis’étaitpassé.
Aprèsavoirscrutédefondencombleleterrainentrel’immeubleetleNil,
lecommissaireetArefmontentauneuvièmeétageetexaminentsansseparler
l’appartement 905 dont l’entrée est bloquée par des rubans jaunes. Les scien
tifiques ont fait leur travail, mais le commissaire et l’inspecteur font un exa
men de la réception, des deux chambres à coucher, de la cuisine et des deux
salles de bains WC, au total une centaine de mètres carrés. Un intérieur dé
pouillé, meublé de manière sobre, spartiate sans prétentions. Mais il est vrai
quelesvraisrichesn’étalentpasleurargent.
— Lascientifiqueafaitunrelevé desempreintesdu balcon, ditAyoub.Et
commes’ilsuspectaitlaqualitédeleurtravail,ilajoute:
—J’aimeraistoutdemêmeyjeteruncoupd’œil.
Il enfiledes couvre chaussuresetserend sur la terrassequi faitletour de
l’appartement. Il examine les traces de pas et admire la vue grandiose sur le
fleuve.
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née. Elleavait reçu des consignes de nerien toucher. La pauvrejeune femme
attendaitdansuncoinducouloir,tremblanteetapeuréed’êtrepriseenfaute.
Sur le balcon, il y avait les traces de pas qui avaient été minutieusement
mesurées,ellesappartenaientàAbdenour.
—S’il s’agit d’un accident, comment se fait il que les pantoufles aient été
retrouvéesdevantlabalustrade?demandalecommissaire.
—Jemesuisposélamêmequestionchef,confirmaArefavecuneintonation
quisonnaitfaux.C’estpourcelaquejemesuispermisdesuggérerlesuicide.
Entoutevraisemblance,onpeutexclurelemeurtre.Iln’yapaseud’effraction,
laporteétaitverrouilléedel’intérieuretAbdenourn’apaseudevisiteur.
Le commissaire hocha la tête. Il posa une ou deux questions à la bonne
philippinequiaffirmalamêmechose,monsieuravaitpassélasoiréetoutseul
dans l’appartement. Elle pleurait beaucoup et le commissaire décida d’inter
rompre l’interrogatoire. La malheureuse ne fut même pas autorisée à rester
dansl’appartement,quiétaitgardéparunpolicierenuniforme.
Areffaisaitpartaucommissairedestémoignagesdevoisinsqu’ilavaitin
terrogés,quandunpoliciervintlesinformerquemadameGawaherlesatten
daitau601.
8Ils descendirent au sixième étage. Un souffragui en livrée leur ouvrit la
porte et les fit entrer dans un salon meublé à l’ancienne avec des meubles de
styleetdesdoruressurlesmursetauplafond.
Comme le veulent les coutumes égyptiennes lors de décès, on avait
retournélestapis,tirélesrideauxetcouvertleslustresdecrêpenoir.Ilrégnait
un air de tristesse et de désolation dans les pièces de réception. Dès le début
decetaprès midi,ungrandnombredevisiteursallaientaffluerpourprésenter
leurscondoléances.Leshommesd’uncôté,lesfemmesdel’autre;touslespa
rents, les amis, les connaissances de la famille allaient défiler dans l’apparte
mentdelaveuvedansuncortègeininterrompupendantquarantejours.
Certains feront un simple acte de présence, d’autres vont murmurer
quelques mots de réconfort et s’en aller vingt minutes plus tard, après avoir
buunverred’eauouuncafésanssucre.
Le commissaire s’attendait à rencontrer une vieille veuve en larmes, qui,
digne des pleureuses d’antan, pousserait des cris et émettrait des gémisse
mentsdedouleur.Maiscen’étaitpaslecas.
MadameGawaherestpetite,maigreetpeuaimable.Ellesiègedemanière
très noble sur un canapé de style Louis XV et se fend d’un sourire hautain
8Unmajordome.
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