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Le merveilleux

De
230 pages
Le narrateur pouvait-il imaginer, en s'engageant, à cinquante ans de distance, dans le récit de l'enchantement de ses sept ans, que l'expérience, creusant son lit entre névrose et poésie, préparait le Nouveau monde du dernier tiers de son existence ?
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Daniel Cohen éditeur www.editionsorizons.com Littératures une collection dirigée par Daniel Cohen
Littératures est une collection ouverte, tout entière, à l’écrire, quelle qu’en soit la forme : roman, récit, nouvelles, autofiction, journal ; démarche éditoriale aussi vieille que l’édition elle-même. S’il est difficile de blâmer les ténors de celle-ci d’avoir eu le goût des genres qui lui ont rallié un large public, il reste que, prescripteurs ici, concepteurs de la forme romanesque là, comptables de ces prescriptions et de ces conceptions ailleurs, ont, jusqu’à un degré critique, asséché le vivier des talents. L’approche de Littératures, chez Orizons, est simple — il eût été vain de l’indiquer en d’autres temps : publier des auteurs que leur force personnelle, leur attachement aux formes multiples du littéraire, ont conduits au désir de faire partager leur expérience intérieure. Du texte dépouillé à l’écrit porté par le souffle de l’aventure mentale et physique, nous vénérons, entre tous les critères supposant déterminer l’œuvre littéraire, le style. Flaubert écrivant : « J’estime pardessus tout d’abord le style, et ensuite le vrai » ; plus tard, le philosophe Alain professant : « c’est toujours le goût qui éclaire le jugement », ils savaient avoir raison contre nos dépérissements. Nous en faisons notre credo. D.C.
ISBN 978-2-296-06376-1 © Orizons, Paris, 2009

LE MERVEILLEUX

DANS LA MÊME COLLECTION

Farid ADAFER, Jugement dernier, 2008 Jean-Pierre BARBIER-JARDET, Et Cætera, 2009 Bertrand du CHAMBON, Loin de Vārānasī, 2008 Maurice COUTURIER, Ziama Odette DAVID, Le Maître-Mot, 2008 Jacqueline DE CLERCQ, Le Dit d’Ariane, 2008 Toufic EL-KHOURY, Beyrouth pantomime, 2008 Maurice ELIA, Dernier tango à Beyrouth, 2008 Pierre FRÉHA, La conquête de l’oued, 2008 Gérard GANTET, Les hauts cris, 2008 Gérard GLATT, Une poupée dans un fauteuil, 2008 Gérard GLATT, L’Impasse Héloïse, 2009 Henri HEINEMANN, L’Éternité pliée, Journal, édition intégrale. Gérard LAPLACE, La Pierre à boire, 2008 Gérard MANSUY, Le Merveilleux, 2009 Lucette MOULINE, Faux et usage de faux, 2009 Anne MOUNIC, Quand on a marché plusieurs années..., 2008 Enza PALAMARA, Rassembler les traits épars, 2008 ANTOINE DE VIAL, Debout près de la mer, 2009
Nos autres collections : Profils d’un classique, Cardinales, Domaine littéraire se corrèlent au substrat littéraire. Les autres, Philosophie — La main d’Athéna, Homosexualités et même Témoins, ne peuvent pas y être étrangères. Voir notre site (décliné en page 2 de cet ouvrage).

Gérard Mansuy

Le Merveilleux
roman

2009

Préambule
ans, en ce beau cinquante, J’avais sept cousine inconnue,milieu des annéesaînée à tous lorsqu’une largement notre

trois (elle avait vingt et un ans), venue du plus distant Midi que se connût encore la France, séjourna l’espace d’une semaine ou deux peut-être à la maison. C’était l’été, c’étaient les vacances, mais mon père travaillait toujours, et dans l’attente du grand départ, le soleil ne comblait guère, hors les murs de l’appartement, que les sombres façades de nos sombres pâtés de maison, l’herbe alanguie du parc Montsouris ou l’opaque frondaison des deux doubles rangées de platanes dont s’enorgueillissait le boulevard qui passait sous nos fenêtres. À la rentrée suivante, je devais faire la connaissance de la petite sœur d’un camarade de classe qui habitait quatre numéros plus haut dans notre rue. Les écoles de l’époque avaient beau ignorer la mixité, Catherine G. réapparaissait mystérieusement chaque jour au côté de son frère à la sortie des classes. Et c’est là, sur le chemin du retour à la maison, que Bernard G., un jour, me présenta sa sœur, c’est bien le mot, à sa façon sérieuse et policée… J’avais trente-trois ans lorsque me revint, je ne dirai pas en mémoire puisque je n’avais aucunement oublié, mais en tête le souvenir de la Cousine. Un joli petit cliché pris la veille du départ de M.-H., dans un square des environs de la maison, commémorait le souvenir dans les archives photographiques de la famille. Ce précieux cliché s’intercalait, sur la page de l’album, entre la première apparition de mon petit

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frère en garçon (on venait tout juste de lui couper ses belles boucles blondes) et un aimable portrait en pied des enfants de mon parrain, grand frère et petite sœur à l’instar de Bernard et Catherine G. La vue du miteux coin de pelouse sur lequel nous avions posé autour de notre grande cousine me rendait à chaque fois entier le parfum de ces journées lointaines. Elle me retenait pourtant moins qu’une photo plus ancienne où celle-ci figurait en adolescente au côté d’un grand frère dont les traits m’étaient plus familiers : autre portrait de l’aîné et de sa cadette, issu derechef de la branche paternelle, comme c’était sans exception le cas de nos nombreux cousins et cousines. Deux ans plus tard, me revenait le souvenir de la petite sœur de mon camarade Bernard G. Un souvenir quant à lui complètement effacé. Ressurgi certaine fin d’après-midi, à quelque trente ans de distance, tout à fait comme nous revient au coucher un visage, un geste, un sourire dont l’impact durant la journée ne nous a nullement échappé, mais qui livre alors seulement sa pleine mesure d’enchantement. J’avais retrouvé la jouissance d’écrire en m’attelant au récit du séjour de la Cousine, mais restais loin du but dans ces premiers essais. Bien loin en tout cas du niveau de concentration que je devais mettre, deux ans plus tard, à travailler la mémoire retrouvée de Catherine G., au long de longues semaines solitaires de vacances vécues comme en retenant mon souffle, dans l’attente mi-soulagée, mi-terrifiée de la rupture d’avec « l’amie » (je trébuche à user du mot femme… Je n’étais certainement pas plus homme !) avec qui je menais alors ma drôle de petite vie étroite et sensible. Je ne pus guère m’arracher plus d’une douzaine de pages au propre, de quoi marquer au plus juste les divers épisodes du souvenir, et une fois traversé le mur de la séparation, il ne fut plus question de ce travail. Mais in extremis, à la veille de rejoindre pour un dernier semblant de vie commune celle que je voyais partir en tout fatalisme, à la

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façon dont on voit en rêve le danger approcher, – à bout de force nerveuse, de goût, d’intérêt pour l’entreprise (je me revois adossé, incrédule, au manteau de mon ersatz de cheminée, mon ultime feuillet à la main), je crus toucher terre, aborder à l’inexprimable, parvenir à rendre la sorte de points d’extase que recelait le souvenir de ces menues rencontres sur le chemin de l’école. J’en eus la conviction ; mais ces phrases, les dernières, celles qui me permirent d’en finir, je ne parvins pas à les retrouver dans le coin de feuille qui semblait pouvoir y prétendre. Douze ans ont passé sur ce vœu d’écriture avant que le papier jauni en reparaisse sur ma table. C’est bien de ces feuillets, fichés dans mon désordre comme l’écharde d’une promesse non tenue, que je repartis tout de go, certain soir de février 1997 (je m’étonne de n’en avoir pas fixé la date exacte), pour rebondir six mois plus tard sur mes premiers brouillons concernant la Cousine.

Ce faisant, et tout à fait comme on descend chercher des allumettes pour ne plus revenir, je délaissai la réflexion, le projet, le commencement d’essai dont je vivais tant bien que mal depuis – qu’importe… Un beau projet pour sûr ! ambitieux comme se doit, menant à rien de moins en somme qu’à ressaisir ce à ou en quoi un siècle de psychanalyse oblige la pensée de notre temps… Mais voilà que ce long train de ruminations menaçait à son tour de m’encombrer à vie. Il hantait à présent la marge de mon récit comme un petit frère resté à la porte de la fête, – image un peu étrange, et semble-t-il assez fausse, car le petit frère en question ne crie pas, ne réclame pas : il se tient là simplement dans le couloir un peu pâle,

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quand la réflexion délaissée cognait sans vergogne à la cloison de ma petite histoire. Jusqu’à ce que l’idée même de ce préambule lui redonnât imprudemment sa chance – mon lecteur me suit-il encore ? Ce ne furent d’abord que miettes de temps arrachées au progrès de mon récit. Et combien de semaines ont passé avant que le puzzle ne parvienne à se recomposer, que le désir ne s’en recouvre et dépasse ? Jusqu’à s’emballer subitement, – à m’en faire perdre haleine, et approcher ce mur du savoir sans le passage duquel nos vaticinations ne sauraient gagner le grand large du discours. Je ne voyais pas le danger. J’avançais droit devant moi sans penser que l’essai avait déjà commencé de se mêler au récit, que l’un n’allait déjà plus sans l’autre, que les deux semblaient irrémédiablement s’appeler, se compléter, se justifier… Comme si le récit allait révéler l’impensé même de l’essai, l’éclairer du dedans, dénuder les racines du sentiment qui l’inspirait. Comme si j’allais voir enfin, toucher ce qui se dérobait comme mirage dans l’étalement ad nauseam des champs où progressent, impassibles, les moissonneuses de l’intellect. La mutuelle correspondance entre l’homme et l’œuvre… Je nourrissais le dessein de considérer, de produire d’un même jet le discours et son agent, la pensée et celui qui l’assume ; et quelle étrange concordance en effet s’y fait jour. Nietzsche, peu avant la naissance de la psychanalyse, parvint à la conviction que tout édifice de pensée, si prestigieux fût-il, se ramenait à une confession obscure de son auteur reposant à la base sur de « petits faits personnels, extrêmement personnels » ; soit sur un type de données biographiques que l’époque ne permettait pas de faire entrer dans les plans supérieurs de la raison, mais dont nous avons progressivement appris depuis lors, pour le vérifier inlassablement sur le divan, l’incidence dans la destinée d’un chacun. Le petit Friedrich n’avait pas cinq ans lorsque son père bien aimé disparut, la catastrophe se redoublant à

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six mois d’intervalle par le décès abrupt d’un frère cadet ; et qui nierait de nos jours l’impact de ces événements sur la pensée de l’adulte qu’il devint ? Nul besoin au demeurant d’événements aussi voyants pour marquer la courbure d’une pensée, l’ordinaire névrotique y suffit amplement ; le torrent de vérité tombée des cimes est devenu eaux profondes, sinon fleuve tranquille, grossies par chacune des lumières nouvelles gagnées au siècle des « sciences de l’homme ». L’entreprise, en d’autres termes, tenait ferme sur ses pieds, et n’était-ce pas dans son risque mon exigence, mon orgueil et ma croix ? Et puis… Le récit était prêt mais il attendait toujours à la porte de l’église ; l’essai lui, ne l’était guère, et manifestement pas près de s’y résoudre ! Tout semblait encore possible mais un brouillard épais me dérobait ses arêtes et ses plans, le doute persistait à noyer ses défilés les plus aventureux. Nous croyons pouvoir négliger une zone d’ombre dans un coin du tableau, mais comme le note Beckett, l’ombre ne cesse de grandir et fini par dévorer le tableau tout entier. Le travail en réalité ne faisait que commencer, et comme je me reconnais là d’avoir pu si longtemps me donner le change ! L’idée était belle ; mais j’en restais à l’idée et ne m’en donnais pas les moyens. Et puis ? – L’heure a sonné. À la veille de me transporter à six mille kilomètres de ma table, le réveil a crevé en soif irrépressible de produire le livre, cette fois le seul récit, le Merveilleux découronné, grêle et nu, véritable ; d’en sentir l’épaisseur et le poids, même tronqué des deux tiers, de l’avoir devant moi terminé, publié.

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« Le sérieux, la douleur, la patience… » Depuis le temps que je les gardais en tête, ces mots d’un Maître que je n’aurai jamais le sérieux ni la patience de lire. Rehaussés du regard qui les éclairait, acier pâle sur la couverture de l’opuscule qui me donnait à les découvrir. Ah ! cette phallicité élévatrice suprême de la « tête philosophante », comme la nomme Thomas Bernhard. Une élévation qui a pris la poussière comme le reste, sans bruit, avec le temps. Mais quitte à évoquer Bernhard, n’est-ce pas précisément le Naufragé, et très exactement le narrateur, son compère, qu’il me faut ici invoquer ? Je savais ne pouvoir me hisser durablement à hauteur d’une entreprise dont l’idée me donnait à marcher un peu plus haut que le sol, mais qui m’aliénait à ma ressource proche. Comment taire mon soulagement aux premiers jours du retour à une écriture dans la vie : vacances, convalescence au sortir d’une si longue absorption. Je regardais à nouveau autour de moi, réconcilié – oh, très provisoirement ! – avec le temps qui se détendait et ruisselait de tous côtés. Non certes éternel : je voyais la distance parcourue ; il entrait une tristesse nouvelle à se représenter combien le compte avait avancé. Je revois le ciel et l’endroit ; un ange à vingt pas m’eût souri dans un âge plus gracieux. La vie luisait de toute sa plénitude d’antan, inépuisable et surprenante et bonne de me ramener dans l’enchantement des mots vers le lieu où je savais comme de toujours devoir un jour revenir. Rétrospectivement, alors que c’est à nouveau d’apprendre que se resserre asthmatiquement le besoin, je me suis étonné d’avoir connu ce repos, cette paix après tant d’inaboutissement obstiné. Mais voilà, je respirais, – et voici que ressurgissait, entière, du fond le plus dérobé du néant qui nous porte certaine vision du jour à la fenêtre de l’appartement sombre. J’avais dû lutter, vers la fin de l’été 85, contre la marée du passé que je voyais monter dans les coulisses de ma

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petite histoire. Or je ne résistai plus au printemps 97 : je lâchai le trio que nous formions mon camarade, sa petite sœur et moi, à hauteur du grand garage d’autobus pour divaguer librement dans le monde de mes sept ans. Et revenir, comme je devais, dans « l’appartement sombre », théâtre de nos premiers pas. C’est alors qu’ont reparu telle, puis telle de ces choses infimes et sans date, retirées loin, tellement loin en nous, bribes de l’Indicible, fragments d’atmosphères, coquillages exsangues qui se défont dans la main sitôt qu’on les touche ; réminiscences baignées d’une Présence, d’une Félicité, d’une Ouverture qui prenaient les traits de ma mère et les tons de l’océan où elles trouvaient à se fondre. Je le tenais enfin ce merveilleux qui de toujours m’étrangle. Qu’il me fallait rendre à toute force, avec des sons ou des mots. Traduire certes, ramener, ranimer, faire être encore et promettre ; mais poser aussi bien, déposer comme gerbe funéraire, m’en soulager, m’en défaire – voire recracher, vomir ! Et restituer, « rendre » encore ou d’abord, fût-ce l’ombre de ce qui me fut donné. Sur quoi j’en revins à mes longues stations fascinées d’antan devant les photos de mes parents, enfants, adolescents, jeunes adultes. Mon père en drôle de gamin aux yeux clairs, un tantinet braque et désenchanté, dans ses culottes courtes et grosses chaussettes montantes. Ma mère, ma mère en brune inconnue dont je scrutais les expressions, les traits, la silhouette et les formes. Sur fond de la très ancienne et brumeuse question concernant la joie qu’elle avait eue de nous avoir chacun et, plus risqué encore, de nous avoir de cet homme costaud, plutôt bel homme malgré sa petite taille, tout auréolé de son évasion d’Allemagne, qu’elle venait de rencontrer dans un train de la Vallée de Chevreuse. Passons sur l’été 97, sur ma subite gêne à respirer tandis que je repassais une nappe damassée dans l’attente de

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l’ami dont la réflexion m’accompagne et soutient depuis bientôt trente ans, à qui j’allais annoncer l’abandon du projet que je couvais depuis, depuis... Dans la caillasse odorante du carré de figuiers où je m’isolais, ma machine à écrire sur une table de jardin (j’ignorais tout encore des facilités de l’ordinateur), je goûtais, loin des bruits de la piscine où s’ébattaient les enfants, l’une de ces réminiscences encore : passage à jamais oublié, comme je le craignais bien, de l’aile insoupçonnée menant à certaine chambre aux tentures et coussins épais… À laquelle j’associais les sonorités noir, vert et or dont les effluves me guidaient au piano comme on marche après dîner au hasard sur une route dans la direction du couchant. Cependant la rentrée avait sonné, et lors, quinze ans après sa première résurgence, je m’installais à demeure dans la repensée de l’été toujours plus lointain où nous avait visités la Cousine. La fraîcheur m’en tenait lieu d’innocence, j’avançais entre la ronce et le genêt sur mon étroit sentier d’écriture. Sans beaucoup m’inquiéter de ce que pouvait signifier dans ma vie d’alors – j’étais depuis bon temps remarié – pareils besoin et avidité, pareille nécessité de retourner puiser aux sources de l’enfance. Ni reculer devant ce qui s’annonçait si nettement déjà de la transformation de l’entreprise en roman d’une névrose.
G. M. le 3 Octobre 2008.

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C

e n’est rien d’abord que le grand jour tremblé, radieux de la salle à manger où la Cousine vient de pénétrer, tout effusion et retenue dans l’embarras prolongé des premières minutes. Les mots fusent, les voix se libèrent. Mais déjà Maman, qui va et vient dans le couloir, annonce que nous allons pouvoir passer à table. Elle l’a dit sans façon ; tout est si différent des soirs où nous avions des invités ! J’absorbe, je bois l’excitation, je contiens ma gêne avec peine dans mes courts vêtements d’été : nous, les enfants, sommes évidemment en short (haut boutonné sur le ventre…) et chemisette. Sur quoi s’amorce un mouvement vers la table, et ma vision de M.-H. se précise encore – si grande à côté de nous ! tandis qu’elle vient se placer derrière le haut dossier de la chaise que Maman lui indique, plus qu’un brin intimidée, je ne peux m’y tromper, malgré toute son allure et sa taille… Je pense pouvoir remonter d’un ou plusieurs instants plus avant encore dans le souvenir, mais comment ne pas douter de ce qui a paru là sans prévenir ? Bonheur, grand bonheur de cette heure matinale toute pénétrée de la blancheur de ma feuille, éclatante, sur le chariot de la machine. Le soleil de onze heures me chauffe le dos par la fenêtre grande ouverte, j’ai éteint le radiateur en ce plein mois exceptionnel d’Octobre. Je viens de revoir la Cousine à la minute même de son arrivée ! Les bras nus, largement décolletée, lumineuse dans la pénombre de l’entrée : elle en

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personne, dans un bougé vivant, vif, indéfinissable, plein de notre saisissement à tous autour d’elle. Oui, je nous revois pour tout de bon (je doute encore), nous tous autour d’elle dans la minute qui suivit le coup de sonnette dans l’entrée. Mamie était-elle déjà là ? Ou ne s’est-elle jointe à nous que dans la salle à manger, à son habitude, avant de passer à table ? Les premiers mots, les baisers, les exclamations dans l’entrée, enfance enchantée ! Je crois même avoir retrouvé le mouvement de M.-H. se penchant vers moi, me tendant la joue… Sur quoi s’est imposée, trop proche et précise, la vision d’une joue excessivement blanche, poudreuse et comme soufflée par l’épaisseur du fard : celle de la tante Camille, Mimi comme on l’appelait, notre tante par excellence, c’est le mot. Mais d’ailleurs pas moins celle de M.-H. que la nôtre, je n’y songeais pas… Mimi qui est là, singulièrement, depuis peu, je le sens bien ; qui attend son heure dans la coulisse du souvenir. Sa joue s’imposant comme le sein pour combler le blanc du baiser de la Cousine ? M.-H. nous connaît-elle le moins du monde ? L’aîné sans aucun doute, puisqu’il figure dans ses bras sur une photo de l’album datant de la première visite de la Cousine en Métropole. Mais le second également, s’il est vrai que cette visite eut lieu l’été qui suivit sa naissance. La tante n’aura pas manqué de présenter son bébé à sa grande nièce, qui elle-même n’aura pu manquer de se pencher bien sûr, et de l’extraire fort expertement de sa couche (son « moïse » disait ma mère), et de le garder un instant contre elle ce bouton d’humanité déjà trop complaisant. Pas moins stupide et ravi pour relever à présent du parlant, alors que sourd l’exultation autour de celle qui vient de nous arriver, toute déliée, suave, belle d’une manière si imprévue, si nouvelle. Si différente de la façon dont m’occupait quotidiennement la beauté de ma mère.

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Impossible de faire taire en moi la voix qui se récrie. Impos-

sible de passer outre l’impression que je vais retirer ou paraître retirer à ma mère ce que je donne à la Cousine. Je ne me rappelle pas les avoir le moindrement comparées (le vilain mot !) au cours de ces journées où je ne quittai guère le périmètre de leurs deux présences. Mais j’eus certainement le sentiment de délaisser ma mère, comme en témoigne l’élan que j’eus pour elle dans le moment de traverser la Porte d’O., lors de la toute dernière promenade avec la Cousine. Je fus heureux de saisir l’occasion qui s’offrait de me rapprocher d’elle, que nous oubliions sans doute un peu tous depuis l’arrivée de M.-H., – J’évoquerai plus loin cet instant. Mais voilà : aussi excessif que cela paraisse, je n’ai pu reprendre la route sans un mot pour ma mère. Or je savais fort bien où le quérir ce mot. J’ai aussitôt songé à l’opulence des soirs où il y avait du monde à dîner. À mes déambulations frémissantes dans l’appartement tout illuminé, éclairé jusque dans les pièces inoccupées, même là où il ne fallait surtout pas oublier d’éteindre ! Comblé du bruissement des préparatifs, alors que Maman, toute habillée déjà sous son tablier, toute fardée, se démenait encore, secondée par la mamie, dans la cuisine chambardée, odorante où je cherchais à devancer les frères dans mon attente des fonds de casserole à lécher. Or il restait dans les endroits les plus retirés de la maison, dans les chambres, dans le coin de mon lit – je pense à ma chaise, à ma couverture, à mon traversin –, toutes sortes de petits renfoncements étrangers à toute cette agitation, qui ne verraient pas la fête et qui en paraissaient tellement misérables… Je les plaignais par jeu de tout mon cœur, les pauvres ! Mais voici que, dans leur intimité, leur humilité, leur désintéressement extrêmes,

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leur sort semblaient tout à coup presque enviable. Ils se métamorphosaient sous mes yeux, ils devenaient autant de petits cocons bien à l’abri, tout douillets, havres de sérénité qui n’auraient pas à affronter les Tantes, à surveiller leur manière de se tenir à table et chaque mot prononcé. Je les trouvais soudain intensément désirables. Il me venait une envie folle de me pelotonner contre eux, de me laisser aller, comme de me fondre en eux, de ne plus faire qu’un avec eux. Là, maintenant, pour de bon, pour toujours… Et alors, en cachette des regards, je me roulais longuement, éperdument, théâtralement, sur le couvre-lit, la joue contre la couverture de mon traversin. À m’en sentir complètement dédoublé, à m’en trouver pas normal. Ce qui ne m’empêchait nullement de continuer, bien au contraire, je persévérais, je m’accrochais à ma résolution première. Une minute encore, et encore. Par pure culpabilité à présent, parce que j’allais les abandonner à leur sort… Je poussais le jeu jusqu’à ne plus éprouver que le contact rêche du couvre-lit, que la bête, que l’ingrate insensibilité du tissu, pas excitant pour deux sous et presque angoissant tout à coup. Rien qu’une chose ! Je me relevais d’un bond, cette étrange petite cérémonie était terminée, j’étais prêt maintenant pour la fête. Et n’était-ce pas un peu comme si je venais de faire ma prière ? Je m’étonnais, mais ne cherchais pas à comprendre ; ce n’était rien que de bizarrement moi, d’un peu fou à cacher aux autres. Mamie ! Je me demandais ce que pouvaient recouvrir ces lignes… Mamie sans visage et sans voix, transsubstantiée dans le couvre-lit et son édredon. Qui m’apparaît là dans son expression si je puis dire pathognomonique, avec cette mimique burinée, radicalement pathétique, où se condensaient tout l’appel et la patience du monde. Ah ! la tête qu’elle faisait pour nous engager à faire quelque chose contre quoi on rechignait ou au contraire pour nous retenir de mal agir… Je ne pouvais évidemment

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lui résister à cet âge, j’en riais bêtement malgré moi. Il y avait tout de même quelque chose d’infernal à la voir balayer d’un clin d’œil toutes nos bonnes raisons ! Je dus très vite apprendre à tenir bon et me montrai bientôt trop sûr de moi face à elle – ce qui n’était assurément pas le cas avec ma mère. Revanche. Mais le petit rire grimaçant, compulsif qui me venait alors ne va pas tarder à me faire horreur. Me voici en train de parler de notre tendre mamie aux mains dures et ridées comme de la peau de crocodile – ou la couverture rugueuse de nos épais couvre-lits. « Que d’émotion tout à coup à retrouver dans les mains de Nicole, dans ses mains fines et nerveuses aux doigts noueux de paysanne, douées d’une force qui me surprend toujours, les mains oubliées de ma grand-mère : humbles, durcies, pathétiques, dont on se plaisait à évoquer la poigne, fatale à tous les joints de robinetterie de la maison. Abjecte ambivalence. Ses mains vers moi tendues comme au-dessus du vide. » Oct. 97. Une peau de crocodile… C’est plus fort que moi, je ne peux me contenter de le penser, je brûle d’exhiber tout haut ma trouvaille. Je brave la censure que Maman fait régner concernant l’étalage des « faiblesses » ou travers de chacun. Une censure à laquelle je ne suis pourtant pas le dernier à gagner, comme on le verra plus loin. Je cherchais donc tant à la blesser ? La question vient trop facilement, trop vite ; et le mot paraît fort. Mais je la visais oui, sans aucun doute, je cherchais à l’atteindre. À travers la grand-mère ni plus ni moins qu’à travers les frères ou mon père : sur tout ce en quoi je la sentais vulnérable. Et d’abord sur ce qu’elle s’employait à cacher, taire, maquiller, colmater. Entre nous déjà mais surtout devant les tiers. Le temps viendra où il s’agira quasi vitalement de dynamiter ses mensonges, ses faux-semblants, son snobisme et ses prétentions – du haut des miens sans doute, mais qu’importe à ce stade ! Jalousie, frustration, revanche, méchanceté, bien des mobiles

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conflueront dans ce besoin de vérité, comme ultérieurement dans la lutte contre l’étouffant réseau de ses idées, inventions et certitudes concernant nos vies, son devoir et nos biens. Mais je n’y suis pas, je dérive ! Je ne me connais nul besoin de cet ordre dans le monde bien ordonné de mes sept ans. Pour l’heure, je me tiens au plus près d’elle, de même que j’épouse tous les intérêts et passions de mon père. Et pour longtemps encore je m’emploierai à la défendre, à la soutenir moralement, voire à la seconder matériellement, face aux grognes en tous genres des puissances mâles de la famille. Je ne dirai pas le mot dont elle usait à ce propos à mon sujet. Je n’ignore pas qu’en disant du mal de ma grandmère, je m’attaque à la maman de ma mère. Mais comment ma mère peut-elle avoir eu la mamie pour maman ? La pauvre mamie, le mot est lâché. Dès cet âge, je sais, j’entends, je constate combien notre grand-mère est diminuée, au propre comme au figuré. De par sa trop petite taille certes au premier chef, et sa dépendance matérielle : totale. Elle avait vendu son maigre avoir pour aider à l’installation des parents après guerre. Mais surtout parce qu’elle n’a plus que nous, comme elle le répète déjà à l’excès. Elle qui ne se lie plus guère, a perdu, outre son mari (d’un côté comme de l’autre, il n’y eut pas de papi à la maison), deux de ses trois enfants, frère et sœur aînés de ma mère, de même que quatre de ses six frères durant la Grande Guerre. Diminuée à un peu tout point de vue, comme en témoignait sa contenance humble et embarrassée devant les invités, malgré ce qu’elle montrait à l’occasion de franche espièglerie. Diminuée en réalité avant tout par l’âge. Il me revient ceci, qui se situe semble-t-il peu après le séjour de la Cousine. Je suis caché derrière la porte de notre chambre d’où je peux voir sans être vu (par la fente que ménage du côté des gonds l’ouverture complète de la porte) une bonne partie du couloir, ainsi que l’entrée de service

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donnant sur la cuisine et les « cabinets ». C’est une cachette largement éventée de nos jeux de cache-cache, mais je ne suis pas en train de jouer avec les frères. Il m’est venu une drôle d’idée, celle de guetter clandestinement le passage dans le couloir… Ce n’est pas la première fois qu’elle me vient, mais je m’en promets visiblement beaucoup ce jourlà. Et celle dont je guette l’apparition dans le couloir n’est certainement pas… Mamie ! Que voici sortant de la salle de bain mal fagotée, les cheveux mal rangés, pour gagner sa chambre de cette démarche alourdie, clopinante où se révélait une vieillerie sans remède. Je mis mon point d’honneur à ne pas détourner le regard, à la suivre des yeux jusqu’à ce qu’elle eut refermé la porte de sa chambre. Je ne devais pas tarder à comprendre que ma grandmère avait contracté à l’adolescence une maladie gravissime qui, disait-on, l’avait définitivement stoppée dans son développement. Mamie n’avait plus toute sa tête. Son ennui semblait sans fond, assise près de la fenêtre avec son journal Nous deux en mauvais papier froissé sur les genoux. Elle répétait qu’elle voulait en finir et les scènes se multipliaient avec ma mère, en raison surtout des limites, toujours plus étroites, que celle-ci mettait à ses initiatives concernant les travaux de la maison. Elle ne voulait rien entendre aux objurgations de ma mère, qui se montrait de son côté toujours plus emportée dans son ton. Au point de m’inquiéter, de susciter des pensées malsaines. J’ai aux oreilles l’écho des disputes qui survenaient à l’heure du coucher derrière la porte de la salle de bain. Leurs éclats parvenaient jusqu’au fond de nos lits… Dieu merci, je n’ai pas vu ma grand-mère juchée sur un escabeau menaçant de se jeter par la fenêtre de la cuisine… Trouble, écartèlement, incompréhension, révolte. La tension retomba net avec son installation dans la maison de campagne tout nouvellement acquise, dans un village du pays de Colette situé à moins de cent cinquante

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GÉRARD MANSUY

kilomètres de Paris, mais pittoresque au-delà de toute expression, et même assez effarant pour les citadins que nous étions : odorant, dans son jus, autarcique, comme l’étaient la grande majorité des campagnes de France du temps où nul « mitage », aménagement du territoire ou « rurbanisation » (lotissements, haies de thuya, lampadaires en forme d’escargot, terrains de golfs, parcs d’attractions, etc.) ne ruinaient encore ses paysages. J’en voulus un rien perversement à ma mère de cet éloignement de la grand-mère – dont je ne songeais pas un instant à regretter l’absence –, qui déclina désormais sans frein dans ce qui devint le lieu de toutes nos vacances à venir. Faute de savoir, de vouloir se lier, ne fût-ce qu’à participer aux réseaux du commérage local – elle avait, disait-on, horreur de la médisance – ma grand-mère, qui de toujours appartenait à la ville, resta isolée dans ce milieu paysan, que tels de ses représentants distingués nous montrèrent sous son jour le plus susceptible, soupe au lait, voire hostile – pendant que nous passions nous-mêmes pour exigeants et hautains –, et où nous autres, les gosses de parisiens, ses petits-fils, malgré quelques bons moments passés sur le tracteur ou dans les champs de fermiers voisins, ne trouvions jamais si bien à copiner qu’avec les enfants d’immigrés polonais habitant un hameau des environs. Ma grand-mère ne put longtemps se maintenir seule dans cette demeure sans danger pour elle-même. Elle regagna Paris quelque années plus tard pour s’installer dans une première, puis dans une seconde maison de retraite, où elle vécut, semble-t-il, à peu près décemment – à de nombreux accrocs près, dont l’un, sans nul doute une véritable infamie, resta mystérieux, ma grand-mère, qui ne délirait pas, répétant à ma mère sans pouvoir ou vouloir s’en expliquer davantage : « si tu savais ce qu’on m’a fait… ». Elle n’y aurait certainement pas été plus heureuse sans les visites toujours plus rapprochées de sa fille, augmentées de celles de son gendre et, combien parcimonieusement, de ses petits-

LE MERVEILLEUX

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fils. Ah, ces visites que je m’arrachais de loin en loin sur le tard, sans obtenir, bien au contraire, d’alléger l’ardoise en perpétuelle augmentation de ma culpabilité, n’y suffisant assurément pas les deux misérables petites heures que je réussissais à passer auprès d’elle… Ma grand-mère ne savait comment me retenir et je ne savais moi-même plus que dire une fois passée l’émotion du premier quart d’heure. Elle qui avait l’âge de la Tour Eiffel et qui avait tout de même connu nombre des cataclysmes de la première moitié du siècle, n’avait plus de mémoire et quasiment rien à raconter… Or elle ne répondait guère mieux, si peu et si mal ! à mes questions inlassablement réitérées concernant ceux qu’elle avait perdus, qu’il s’agît du grand-père, son mari, ou surtout de sa fille prématurément disparue, Henriette, de huit ou neuf ans l’aînée de ma mère, qui n’avait été rien de moins que la perle de la famille. Un fait dont la confirmation par ma mère n’était pas sans me gêner pour la diminution qu’ellemême en subissait. Qui fait poindre à nouveau le thème de la comparaison en sa défaveur… Qu’elle avait été belle son Henriette ! répétait la Mamie, avec ses longs cheveux – naturellement auburn, comme le précisait Maman. Et grande, et gaie, tout le monde la lui enviait… J’attendais, le vieil album photos sur les genoux, ouvert comme toujours à celles de ses pages cartonnées où figuraient ma mère bien entendu, mais aussi, mais d’abord à celles qui montraient notre tante posthume morte de tuberculose à l’âge de seize ans. Jolie en effet, avec cette bouche longue, légèrement proéminente au modelé caractéristique des gens du Nord et cette expression grave de fillette de sept ou huit ans peut-être, qui avait posé debout contre ma grand-mère assise en la tenant gentiment par l’épaule. Mamie l’avait eue là, contre elle dans sa jolie jeune épaisseur de corps, si pleine de vie et d’avenir, palpitant de toute sa confiance d’enfant…