Le roman de Laid

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Dans le carré musulman du cimetière de Lodve-en-Rivière, une jeune femme découvre par hasard le nom de Lad Bourhala inscrit sur l'une des tombes. Pour recomposer l'histoire de cet homme n en Algrie, la jeune femme bascule dans le monde de la Mémoire. "Lad Bourhala est mort le 4 mars 1983. Sa tombe est belle Lodve-en-Rivière, et de lui, je ne sais rien de plus..."
Publié le : samedi 1 mars 2008
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EAN13 : 9782296279360
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DU MÊME AUTEUR

ROMAN

Contrebandes, roman sonore, aux éditions de
Paris, mai 2002

POÉSIE

L'Harmattan,

Shâkhôr, poésie, avec les photographies de David Robesson,
aux éditions du Phare, prix de la création, Pau, 1996.

Chemin Liquide, poésie, aux éditions Souffles, prix d'honneur
des écrivains méditerranéens, Montpellier, 2001.

NOUVELLES

La famille d'Anna, in collectif d'auteurs, aux éditions Cap Béar,
mars 2008.

THÉÂTRE

Monsieur Albert veut changer de Nom, théâtre, lu par Claude
Marti, enregistrement et création radiophonique Gil Non,
publié inNouvelles de la Révolte 1907-2007,aux éditions Cap
Béar, Perpignan mars 2007.

Gualicho, théâtre flamenco, mise en scène Isabelle Planche,
théâtre de la Vista, théâtre d'O, théâtre les Déchargeurs, Paris,
éditions Acoria, 2008.

Iran, irae, théâtre d'O, 25 juin 07, pièce courte lue par Charo
Beltran et Victor Haïm, printemps des Comédiens de
Montpellier, éditions Acoria, 2008.

Le Gymnase, un triptyque, théâtre, texte en ligne sur le site du
Proscenium.

Le Roman de Laïd

Les éditions Acoria remercient :
MARCNA, pour l’illustration de la première de couverture
et DIDIERLECLERC, pour la photo de l’auteur.

© Acoria éditions, 2008
Caya Makhélé, éditeur
Mail : acoriadiffusion@free.fr
Site :www.acoria.net
ISBN 978-2-35572-005-5

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Tous droits de reproduction, traduction, d’adaptation et de représentation réservés pour tous pays.

Anne Bourrel

Le Roman
de Laïd

ROMAN

«Achilos,vacheauxpattescoupées,sais-tucombiende fois
l’hommemeurtet renaît?Contempleles rivagesorientauxdecette
meretquecoulentleslarmes surcespaysen lambeaux.Regarde
lerestedel’humanité.Les victimes,lesbourreaux…Regarde… »
AbdulRahmanMounif
Àl’EstdelaMéditerranée,Sindbad

Pour ceux, par qui l’écrit...

Laïd Bourhala est mort le 4 mars 1983. Sa tombe est
belle à Lodève-en-Rivière, et de lui, je ne sais rien de plus.

*
Elle marche.
Poussée en avant, tout droit, dans le froufrousonore
des herbes hautes et touffues, elle marche. Elle avance
avecune facilité qui la déconcerte mais dont elle se
méfie, gardant à portée de mainun peude sa prudence
et de ses doutes.
D’un pasvigoureux, elle fend la mer herbue, tout ce
vert. Levent tiède d’avril qui souffle doucement, dans
son dos, la pousse encoreun peuplusvite, toujours, en
avant.
Elle avance et les tiges humides se couchent. À peine
son talon a-t-il quitté le sol, que les feuilles se relèvent et
frissonnent et bruissent comme dupapier froissé.
Le ciel estune bande grise, presque blanche, contre
laquelle toutes les couleurs paraissentvives et franches.
Une légère inquiétude plisse son front. Elle avance
quand même, car l’obligation d’avancer la dépasse,
dépasse l’inquiétude, la méfiance, le doute, et la peur.
Elle continue d’avancer.

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Le roman de Laïd

Le chemin se dessine sous ses pas et elle sait qu’il lui
faut faire attention, qu’il lui faut déployer toute sa
concentration, à fin de ne pas s’habituer à cette soudaine
facilité à se mouvoir. Elle sait qu’elle doit mesurer
chaque seconde avec précision et humilité.

Elle ne sait pas très bien oùelleva, elle a simplement
l’impression,vague, incertaine, d’avoir rendez-vous avec
quelqu’un,unvivant, pense-t-elle. Pourtant, tout à
l’heure, en sortant de l’hôtel, déjà poussée ducôté qu’il
lui fallait prendre, elle avusans levoir, le panneaude
signalisation, indiquer la direction ducimetière.

Le chemin la mène surune petite colline d’oùelle le
surplombe. Ellevoit les tombes qui sont comme des
bateaux, avec tous leurs mâts de croixet tout le ciel à elle
se donne, encore plus pâle, entre gris et blanc.
Le cimetière.
Oubliant sa première peur, elle pense à sa deuxième
peur mais elle ne sait pas encore les nommer, ni l’une, ni
l’autre.
Elle avance, elle gravit le sentier. Elle atteint le
sommet, regarde les croix, les tombes, le ciel, puis, elle
laisse la pente et le poids de son corps la pousser
jusqu’en bas, de l’autre côté. Elle court presque, attirée
par la destination qu’elle ne connaît pas, pas encore.
Elle doit encore traverserunevigne et elle pense à
son enfance, qui aussitôt s’efface : c’estune lecture
déjà faite.

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Le roman de Laïd

Elle avance, elle avance encore, elle quitte les herbes
hautes, trèsvertes. Elle traverseunevigne. Elle traverse
l’alignement paisible de lavigne. Elle traverse la folie de
cettevigne, de sa chevelure de printemps, feuilles,
feuillages, balancées par levent.

Elle avance. Elle avance et comprend qu’elle a
rendezvous avec quelqu’un qu’elle devra reconnaître, retrouver.
Elle sait depuis le début qu’il s’agit d’un homme.

Elle entre dans le cimetière parune petite porte de
côté, toute simple, en grillage. Toujours poussée en
avant, peut-être par le souffle puissant du vent, elle se
dirige sans hésitationvers la tombe qu’elle a
immédiatement repérée. Pas ducôté des croixmais plus
loin, tout aufond ducimetière, dans la partie légèrement
surélevdans le carré des tombes mée : usulmanes. Ses
pieds la soulèvent comme des ailes. Les morts dupetit
cimetière musulman de Lodève-en-Rivière l’attendent.
Ils sont prêts pour l’accueillir, ils l’attendent, ils la
convientvers eux, euxtous et surtout, Laïd, et ellevient,
et elle se déshabille de sa première peur.

Elle n’a ni chaud, ni froid. Àvoixhaute, elle dit :
maintenant, je me lave de ma première peur, la peur de
la mort.
Que sa tombe est belle.
Elle la reconnaît immédiatement. Elle reconnaît la

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Le roman de Laïd

tombe, elle reconnaît le nom, noir sur la chauxblanche.
Pure blancheur, pur noir de l’encre dunom, pur
rectangle de pierre. Sans levoir, elle reconnaît l’homme
mort dans la tombe. Quelque chose qu’elle ne sait pas
nommer, le hasard, l’intuition,un appel, la folie, l’a
pousséevers lui. L’évidence de son attente. Depuis le
matin, elle se sentait aspirée en avant, pousséevers,
emportée. Elle ne savait pas dutoutvers quoi,vers qui.
C’étaitvers lui. Laïd. Elle sourit,une brume de sourire.
Elle pleure, les larmes restent dans sesyeux, fleuve
intérieur dont cet homme est la source.
Il sait qu’ellevient à sa rencontre.
Il est mort le 4 mars 1983.
Marqué aucœur et aufront de l’étoile et ducroissant,
Laïd repose.
Les larmes coulent enfin et emportent la première
peur.
Elle s’assoit à même la terre sèche ducimetière, près
de lui, aupied de sa tombe.
Par delà sa mort, Laïd s’applique à ne pas la laisser
venir trop près car il n’est pas là pour l’envahir. Il le sait,
elle le sait. Elle baisse lesyeux vers lui et murmure le
nom, Laïd.
La connaissance de tout est dans cet instant hors du
temps, séculaire, millénaire. Elle remercie Laïd plusieurs
fois à hautevoix. Lavibration est intense, sonore. Le
vent tourbillonne, des feuilles devignes et de figuiers
dansent aupied de cette femme, penchée surune tombe.
Alors, le temps n’est plus dans la durée. Les saisons se

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Le roman de Laïd

mêlent, et de même les heures dujour et de la nuit. Au
loin, s’approchent des soldats d’autrefois, ceuxdes
croisades les plus sanglantes mais aussi ceuxd’Iran,
d’Irak, d’Israël et de Palestine, des soldats grecs, des
soldats allemands, des pétainistes déguisés, des
américains en treillis, des hommes armés duF.I.S, des
dictateurs sud-américains, des terroristes kamikazes
venus de partout à la fois, tous bien en rythme, tous bien
d’accord, ils tapent dupied en marchant sur les enfants
photographiés et exposés, en sang, sur les murs blancs
de nos musées. Des militaires pleins de médailles, tous
en tenue, des centaines, assis autour de longues tables à
nappe blanche, rient à pleine bouche, filmés par des
caméras ennemies, puis tous ensemble, ils explosent.
Le napalm partout se répand et Hiroshima est dans
toutes les mémoires. La shoah. Les boat people. La chair
à canon sur les tartines ducolonisateur. Cris, brûlures,
déchirures, bombes, explosions, macabres défilés,
tortures inimaginables, écartèlements, arrachements des
viscères, desyeux, bouillies humaines, offensives au
scalpel avec des avions sans pilotes, pilonnages,
matraquages, égorgements, pluies de cris, pluie durefus
des sévices, pluie durefus des souffrances, de la
souffrance, pluie de l’ivresse de l’injustice, aunom de
l’amour,un non salutaire, cri dans le cri, l’amour répond
à la guerre. Un homme est mort parmi tant d’autres.
Laïd a appelé cette femme sur sa tombe.
Et qu’elle se lave de sa première peur, qui est la peur
de la mort.
Il l’appelle et elle le rejoint.

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Yeuxclos, elle a plongé. Elle est tombée. Elle a chuté
dans l’eaudutemps. Et puis, à nouveau, elle a ouvert les
yeuxet elle s’est relevée. Debout, elle a pureprendre ses
esprits. Sa robe rouge et ses espadrilles bleumarine sont
devenues blanches. Étrange, pensa-t-elle en souriant.
D’un blanc si immaculé, qu’il en était presque
fluorescent, éblouissant.
Il n’yavait plus dans l’air la même tension et
l’humidité des herbes, qu’elle avait dûtraverser tout à
l’heure, avait totalement disparu. Alors qu’on ne devait
être qu’aumois d’avril, il faisait chaud et sec, comme au
beaumilieudes premières grosses chaleurs de juin. La
terre, gorgée de fer, était rouge feuet le ciel s’ouvrait à
l’infini surun bleulavandeuniforme.
Elle se trouvait surun chemin de terre bordé de talus
très hauts ;un chemin creusé dansune forêt de pins et
de chênes lièges. Elle regarde à droite, à gauche : rien,
personne.
Elle ne sait pas pourquoi, elle se met à appeler,
d’abord tout bas, puis de plus en plus fort, jusqu’à crier
le nom : LAÏD !

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Le roman de Laïd

Rien, personne ne répond, même pas son propre
écho. Elle lève la têtevers le ciel et ne reconnaît plus
celui de tout à l’heure - était-ce tout à l’heu-. Celre ?
uici estun ciel dusoir, couleur outremer, rayé d’épaisseurs
orange flamboyantes.
Elle fait demi-tour et se met à courir à la recherche de.
De quoi ? Elle s’arrête net. OùOaller ? ùest-elle ? Elle
se retourne encore, non, pas par là, devant, encore,
courir. Elle court longtemps mais elle semble ne pas
avancer dutout tant le paysage demeure inchangé, elle
n’en peut plus. Elle s’arrête, essoufflée, les mains sur les
genoux, elle referme lesyeuxencoreun instant et,
lorsqu’elle les ouvre à nouveau, autour d’elle, tout a
encore changé.
Elle se trouve aubout duchemin rouge et devant elle,
s’ouvreunevallée, oùtout aufondveillent quelques
maisons de pierre.
Levent se met alors à souffler très fort. Elle reste là,
longtemps, indécise encore. Levent faitvirevolter sa
jupe et alourdit ses cheveuxclairs.

La nuit est déjà presque tombée et dufond de ce
chemin arrivent troisvieilles femmes, recroquevillées sur
elles-mêmes dans leurs longues robes noires. Elles
bavardent, elles parlent entre elles, elles font toutes les
trois des petits mouvements de tête dans tous les sens.
Elle doit plisser lesyeuxpour lesvoir s’avancer.
Elle ne comprend pas tous les mots, comme s’il
fallait qu’elle s’habitue àune langue étrangère.

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