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LECTURES DE L'IDENTITE NARRATIVE

De
306 pages
Des écrivains de langue allemande, tels Max Frisch, Ingeborg Bachmann, Marlen Haushofer, W.G. Sebald, dans une période allant des années d'après-guerre à la fin du XXe siècle, inscrivent leur oeuvre dans un tournant de l'évolution de la quête identitaire et de l'écriture du Moi. Leurs oeuvres s'interrogent sur la qualité de la vie, sur notre raison de vivre et de durer, notre capacité à nous transformer.
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Daniel Cohen éditeur www. editionsorizons.com Universités / Domaine littéraire Collection dirigée par Peter Schnyder Conseillers scientifiques : Jacqueline Bel, Université du Littoral, Côte d’Opale, Boulogne-sur-Mer • Peter André Bloch, Université de HauteAlsace, Mulhouse • Jean Bollack, Paris • Jad Hatem, Université SaintJoseph, Beyrouth • Éric Marty, Université de Paris 7 • Jean-Pierre Thomas, Université York, Toronto, Ontario • Erika Tunner, Université
de Paris 12.

La collection Universités / Domaine littéraire poursuit les buts suivants : favoriser la recherche universitaire et académique de qualité ; valoriser cette recherche par la publication régulière d’ouvrages ; permettre à des spécialistes, qu’ils soient chercheurs reconnus ou jeunes docteurs, de développer leurs points de vue ; mettre à portée de la main du public intéressé de grandes synthèses sur des thématiques littéraires générales. Elle cherche à accroître l’échange des idées dans le domaine de la critique littéraire ; promouvoir la connaissance des écrivains anciens et modernes ; familiariser le public avec des auteurs peu connus ou pas encore connus. La finalité de sa démarche est de contribuer à dynamiser la réflexion sur les littératures européennes et ainsi témoigner de la vitalité du domaine littéraire et de la transmission des savoirs.

ISBN : 978-2-296-08750-7 © Orizons, diffusé et distribué par L’Harmattan, 2009

Lectures de l’identité narrative
Max Frisch, Ingeborg Bachmann, Marlen Haushofer, W.G. Sebald

Dans la même collection
• Sous la direction de Peter Schnyder :
L’Homme-livre. Des hommes et des livres – de l’Antiquité au XXe siècle, 2007. Temps et Roman. Évolutions de la temporalité dans le roman européen du XXe siècle, 2007. Métamorphoses du mythe. Réécritures anciennes et modernes des mythes antiques, 2008.

• Sous la direction de tania collani et de Peter Schnyder : Seuils et Rites, Littérature et Culture, 2009. • Sous la direction d’anne Bandry-ScuBBi : Éducation – Culture – Littérature, 2008. • Sous la direction de luc FraiSSe, de GilBert Schrenck et de Michel StaneSco† : Tradition et modernité en Littérature, 2009. • Sous la direction de GeorGeS Frédéric Manche :
Désirs énigmatiques, Attirances combattues, Répulsions douloureuses, Dédains fabriqués, 2009.

• anne Prouteau, Albert Camus ou le présent impérissable, 2008. • roBerto PoMa, Magie et guérison, 2009. • Frédérique toudoire-SurlaPierre – nicolaS SurlaPierre Edvard • • • •
Munch – Francis Bacon, images du corps, 2009. Michel arouiMi, Arthur Rimbaud à la lumière de C.F. Ramuz et d’Henry Bosco, 2009. FrançoiS laBBé, Querelle du français à Berlin avant la Révolution française, 2009. GianFranco StroPPini de Focara, L’amour chez Virgile : Les Bucoliques, 2009. Greta koMur-thilloy : Presse écrite et discours rapporté, 2009. D’autres titres sont en préparation.

Régine Battiston

Lectures de l’identité narrative
Max Frisch, Ingeborg Bachmann, Marlen Haushofer, W.G. Sebald

2009

Remerciements

Cet volume est publié avec le concours de l’ILLE, Institut de recherche en langues et littératures européenes et du Conseils scientifique de l' IUT de Mulhouse. L'auteur de ce volume remercie particulièrement le Pr. Jacqueline Bel (Université du Littoral, Côte d'Opale) pour ses conceils et les riches échanges scientifiques qui ont contribué à l'édification de ce volume.

INTRODUCTION
tudier le concept d’identité dans la littérature du xxe siècle, c’est prendre le risque d’évoluer dans un espace littéraire déjà largement parcouru par la critique et les études universitaires depuis des décennies. Pourtant de nombreux ouvrages continuent à labourer ce sillon et la littérature elle-même ne cesse de s’interroger sur cette notion, en l’illustrant à travers maints exemples. Ceci montre la pérennité d’un sujet qui a émergé à la fin du xIxe siècle, pour ne pas cesser son évolution, qui est alimentée par les conflits mondiaux, les mutations des sociétés et la globalisation en marche de la vie sociale et de l’économie. Tous ces changements au cœur desquels l’individu a perdu ses repères, lui ont fait prendre conscience de la futilité de l’existence, et l’interrogent sur la capacité de l’homme à pouvoir s’adapter à ces changements. Le questionnement, de l’individu livré à une existence dont il ne comprend souvent pas ou plus les tenants et les aboutissants, est lisible dans l’adaptation permanente de la littérature à son temps, ses modes et ses façons de faire, de voir et de montrer les choses. Le cœur de ce questionnement sur le sens (et peut-être le devenir) de la vie est constitué par les notions de l’existence et de la mort. Si pour Paul Ricœur, l’identité est ce qui m’est propre, Heidegger met l’accent sur le temps d’une vie, le fait qu’elle soit liée à la finitude et qu’elle doive donc être considérée comme transitoire. Ceci lui donne plus de prix et lui accorde un statut privilégié d’objet d’étude scientifique. L’émergence de ce concept est toujours liée à un phénomène de crise, de mutation ou de déclin, on le constate aujourd’hui à travers son illustration dans des littératures liées à des minorités ethniques ou linguistiques. Nous allons étudier et mettre en perspective des identités littéraires dans des œuvres d’écrivains de langue allemande dans une période allant des années d’après-guerre à la fin du xxe siècle (1950-2000). Cette période-là nous est apparue comme un tournant dans l’évolution de ce concept dans la littérature. Après des débuts qui se préoccupent de l’homme dans son appréhension de la finitude (Wiener Moderne ou existentialisme), l’interrogation de la génération suivante

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place l’individu face à un monde sans sens et sans guide. L’homme est toujours soumis aux aléas de la civilisation et de la société dans lesquelles il vit et les changements profonds intervenus en Europe depuis les conséquences de la Seconde Guerre mondiale alimentent une littérature en crise, bien avant le nouveau Roman. Notre étude va tenter de circonscrire l’étendue du concept d’identité à l’aide des définitions issues de différents domaines (littérature, sociologie, psychologie, psychanalyse). Dans un premier chapitre plutôt généraliste, nous essaierons de montrer d’où vient ce concept, ce qu’il englobe, ses enjeux et ses limites, les influences directes ou indirectes qu’il a sur la littérature. Les chapitres suivants tenteront, à travers des exemples qui reposent sur des thématiques maîtresses de ce concept et sur des écrivains importants de la deuxième moitié du xxe siècle, d’illustrer des aspects fondamentaux de l’identité. L’écriture du Moi fait depuis longtemps partie des sujets littéraires et chaque génération d’écrivains apporte une pierre à cet édifice. L’interrogation sur la personne, sa vie, ses relations à autrui, sa raison d’être, son devenir aussi, est une matière malléable et mouvante tout à la fois. Miroir de l’être qui écrit, miroir pour le lecteur, elle est un témoignage sur une époque et une société. L’écrivain zurichois Max Frisch (1911-1991) est un des grands spécialistes du Moi, il a fait de cette interrogation le fondement de toute son œuvre, qu’elle soit théâtrale ou en prose. Il associe à sa réflexion sur le Moi et ses fondements une analyse de la langue, du langage et de leurs limites. Son œuvre montre une évolution de l’interrogation du Moi qui part d’un auto-centrage pour aller vers une ouverture sur l’Autre et sur les problèmes de la société des années 1960-1990. Sa réflexion englobe aussi la position de l’écrivain et son engagement dans la société, l’impact d’une œuvre littéraire et l’utilité sociale des artistes. Il a produit une œuvre de taille importante dans une langue vivante et assez proche du langage parlé, très travaillée et savamment calculée. Au moment de sa disparition il était déjà un écrivain classique parmi les modernes et un des auteurs de langue allemande les plus lus dans le monde (particulièrement dans le monde anglophone). Une problématique qui traverse toute son œuvre est l’impossible vie de couple et les relations difficiles avec l’Autre féminin. En homme de son époque, il tente de poser les questions sur des points difficiles, sans y apporter de réponse. Des femmes-écrivains autrichiennes, Ingeborg Bachmann (1926-1973) et Marlen Haushofer (1920-1970) travaillent aussi sur l’identité féminine, en rapport avec leur alter ego masculin. Dans une écriture poétique et très imagée, Bachmann milite contre la violence entre les êtres, pour que la voix de la femme soit prise en compte, au moins dans le monde littéraire. Haushofer, depuis une observation du quotidien de la femme bourgeoise, met en scène des relations de couples qui échouent, sans montrer d’images de rupture. Leurs héroïnes souffrent de troubles psychologiques majeurs dans un monde fait par et pour les hommes. Si leur style est très différent, elles se rejoignent sur la notion de limite et de transgression, point de non-retour pour une non-identité féminine (Lacan). Leur langue montre le silence du refuge obligé de la femme en difficulté, dès qu’elle sort des prérogatives dans lesquelles la société de leur époque les cantonne.

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Atteindre l’universel en dialoguant avec la mémoire et le passé de l’humanité, en laissant parler sa mémoire et les disparus, telle est une des missions de l’œuvre de Winfried Georg Sebald (1944-2001). Il fait du cataclysme de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah le vecteur qui traverse ses écrits, et compose une œuvre narrative à la manière d’un patchwork, où les témoignages et les destins de disparus alternent avec des photographies de cette époque, dans une ambiance de forte nostalgie d’un passé révolu, montré comme un âge d’or perdu pour l’humanité. Tout comme Bachmann et Haushofer, il achoppe sur la notion de limite intransgressible, représentée par la perte de la langue maternelle, de la Heimat, à une époque (les années 1980-1990) où le travail de mémoire, les interrogations de la deuxième génération d’après-guerre sont devenus des faits courants et justifiés par un inconscient collectif lourd à porter. L’exil est un leitmotiv récurrent que l’auteur a vécu lui-même. Sa narration si particulière met en avant une recomposition narrative faite de souvenirs et de photographies réels, d’allusions culturelles (peinture, littérature, histoire) rassemblés dans une fiction littéraire de haut niveau. Son humanisme touche l’homme dans ses profondeurs, il porte sur l’interrogation du passé de l’humanité, sous l’éclairage de l’Europe des années 1940. Les lieux mis en scène dans toutes ces œuvres littéraires renvoient à la biographie de chaque auteur (la Suisse, l’Autriche, l’Angleterre, les ÉtatsUnis), mais aussi à leur manière d’intégrer la notion de paysage comme aspect identitaire dans leurs écrits. C’est par le biais de cette optique que se termine cet essai, par l’étude du paysage dans le dernier récit de Max Frisch. Ce chapitre met en lumière l’importance de cette notion dans l’économie du récit et sa clôture. Il tente de réhabiliter, face au temps devenu omniprésent et omnipotent dans les études narratologiques des trente dernières années, la notion d’espace littéraire, de spatialité et de panorama fonctionnel dans un récit de la fin du xxe siècle. Cette notion met en question la place de l’homme sur terre et dévoile l’humanisme d’un Frisch vieillissant, écrivain engagé dans les problèmes de son temps et de son pays, toujours au cœur des débats politiques mondiaux après la Guerre Froide. Ces études montrent qu’il y a dans l’écriture une solution à la difficulté de vivre, mais que chaque écriture répond d’une autre manière à des problèmes posés, en tentant d’échapper aux carcans d’une langue bourgeoise existante, en inventant des formes nouvelles. Derrière le combat de chaque auteur pour l’expression de son Moi et la mise en scène de ce qui le touche, son écriture lui sert à laisser libre cours aux différentes facettes de son Moi (Virginia Woolf). L’identité plurielle et changeante est notre postulat et notre domaine d’exploration reste principalement les littératures suisse et autrichienne. C’est à cette dernière, qu’on peut rattacher le travail de Sebald, tant ses thématiques se rapprochent de la stigmatisation du passé nazi par la littérature autrichienne depuis les années 1950. Chaque écrivain considéré, pose différemment la question de l’altérité, qui le touche dans sa propre biographie et dans sa langue. On retrouve à travers toutes leurs

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œuvres, en filigrane, la recherche de soi, de ses racines et de sa langue maternelle, une certaine nostalgie d’un avant, qui peut être l’enfance, un passé heureux à deux, une époque sans violence interhumaine. La question de fond est celle-ci : comment être un sujet à la fin du xxe siècle, après un siècle de violences et d’incompréhension ? Elle se pose bien sûr sur le plan littéraire, où l’utilisation de la langue allemande après la Shoah reste présente dans tous les esprits (Paul Celan). La question de l’identité est multipolaire, elle n’est pas seulement une interrogation sur le plan psychologique (différentiation du « Je » et du « Moi »), elle n’est pas non plus seulement une crise de la modernité sur le plan du langage (Barthes, Derrida), elle a pris tant d’ampleur dans un monde postmoderne mouvant et en constante mutation, qu’elle commence à s’inscrire dans l’histoire en affectant profondément l’histoire des idées. Elle est devenue une composante nécessaire dans les domaines artistiques, esthétiques et surtout en littérature. Notre essai va tenter d’expliciter des aspects de toutes ces questions pour se rapprocher de possibles réponses, sans se substituer au lecteur et à ses conclusions dans un univers littéraire kaléidoscopique, où l’écriture reste le reflet de la vie humaine, changeante, difficile, parfois incompréhensible, mais surprenante, composite et interrogeant le lecteur au plus profond de lui-même. Notre étude porte sur les concepts et idées développés par de grands écrivains de langue allemande que sont Max Frisch, Ingeborg Bachmann, Marlen Haushofer et Winfried Georg Sebald, mais aussi sur les techniques de narration qu’ils développent, moyens et style de mise en pratique de leur engagement identitaire et reflets de leur conception d’être au monde à la fin du xxe siècle.

I. IDENTITÉ ET NARRATION
’identité est un terme très galvaudé depuis une vingtaine d’années, l’expansion de son utilisation est due à l’accélération des progrès technologiques, à la mobilité géographique des individus, aux fluctuations professionnelles, à la disparition de certains métiers comme à l’apparition de nouveaux métiers, à la déprofessionnalisation en général, pour ne citer que des domaines publics dans lesquels il est manipulé et manipulable. Car ce concept touche à tous les domaines, de la psychologie à la sociologie, en passant par l’histoire, les sciences politiques et juridiques, les arts, la médecine, la psychanalyse et la psychiatrie : le terme se présentant seul ne suffit plus, on lui adjoint de plus en plus, pour le qualifier et le préciser, des compléments tels identité culturelle, nationale, politique, sociale, sexuelle, par exemple. L’inflation galopante de ce terme depuis les années 1990 se base sur le fait de « se connaître, de reconnaître et d’être reconnu ». Le terme témoigne d’un combat et d’une recherche de soi, ou d’une image de soi, d’une configuration de soi et souvent aussi d’une mise en scène de son Moi1. Si la vie moderne permet la liberté d’être, d’aller et de faire, pour un individu donné, elle peut aussi signifier une vie de solitude, où chacun est enfermé dans sa vie quotidienne et son travail. Une vie au rythme trépidant remet en question le sens des attaches et des relations à autrui, qui passent de la sphère centrale d’une vie traditionnelle et familiale, à un second plan ou à un arrière-plan. À l’origine, ce terme, appliqué à l’individu, considère la nature comme système autonome, duquel le Moi est séparé ; depuis Descartes la nature doit être maitrisée, car sinon le Moi tombe sous son contrôle. Les idées d’émancipation de la souveraineté individuelle mènent à l’idée d’une liberté intérieure, qui ne peut être enlevée à l’homme par force. C’est la conception du sujet indivisible, à l’identité non divisible2. La recherche de
1. 2. Voir l’étude de plusieurs facettes de ce concept par le sociologue allemand Erik GrawaertMay, dans Die Sucht, mit sich identisch zu sein, Hamburg, Rotbuch, 1992. Stuart Hall : «Die Frage der kulturellen Identität», in S. Hall (Hg.) : Rassismus und kulturelle Identität, Hamburg, Argument-Verlag, 1994, p. 180-220, particulièrement p. 188.

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son identité signifie pour le sujet une remise en question de soi, qui est souvent motivée par une crise existentielle, un mal-être, une phase floue de sa vie, une crise ou une étape difficile. Depuis Kant nous savons que le droit ou le devoir de se servir de son entendement («Habe Mut dich deines eigenen Verstandes zu bedienen»), ne signifie pas automatiquement une application de ce précepte, mais souvent une recherche approfondie et une auto-adaptation. Ce précepte induit alors l’idée de mainmise sur l’environnement de l’individu par ce même individu, l’idée de pouvoir modeler le monde (pour commencer, à travers la nature). Le concept même d’identité est plurifacial, comme le souligne, à juste titre, Claude Lévi-Strauss, « car le thème de l’identité se situe non pas seulement à un carrefour, mais à plusieurs. Il intéresse pratiquement toutes les disciplines […]. À en croire certains, la crise d’identité serait le nouveau mal du siècle. Quand des habitudes séculaires s’effondrent, quand des genres de vies disparaissent, quand de vieilles solidarités s’effritent, il est, certes, fréquent qu’une crise se produise »3. Ce constat facile à faire au début du xxIe siècle, relève de l’observation sociologique, mais le terme, dans sa nature première, appliqué à l’individu, signifie simplement que « l’identité est essentiellement un sentiment d’être par lequel l’individu éprouve qu’il est un Moi différent des autres »4. Il s’agit donc d’un concept du domaine de la psychologie individuelle, ayant un sens subjectif, lié à la relation avec autrui. Pour Marc Lipiansky, c’est dans le rapport à l’autre que s’élabore le soi5. Tout au long de la vie et des relations avec autrui, un individu se construit, se déconstruit et se reconstruit, bref, se transforme. Cette procédure, unique à chaque individu, car liée à son vécu, est ce qui constitue et distingue un individu par rapport à son autrui. Ce qui fait qu’il est unique aussi. Erik Erikson (1902-1994) est le premier théoricien à avoir réfléchi à l’identité, en identifiant ce terme et en le mettant en système. Psychanalyste, il a développé l’étude de ce concept, l’a mis au centre du système de sa pensée. Il a édifié une théorie du développement psychosocial en huit étapes successives (Enfance et société, 1950). Peut-être pour avoir été un enfant adopté, il s’est intéressé à la construction de l’identité d’un individu. Tout comme Gordon Willard Allport (psychologue), Erikson est d’accord pour dire qu’on ne peut parler de l’identité d’un acteur que s’il y a des sentiments vécus se rapportant
3. 4. Claude Lévi-Strauss (éd.), L’identité, Paris, Grasset, 1977, p. 9. Edmond Marc Lipiansky, Isabelle Taboada-Leonetti, Ana Vasquez, « Introduction à la problématique de L’identité », in Carmel Camilleri, Joseph Kastersztein, Edmond Marc Lipiansky, Hanna Malewska-Peyre, Isabelle Taboada-Leonetti, Ana Vasquez (éd.), Stratégies identitaires, Paris, PUF, 1990, p. 7-25, ici p. 23. Les trois auteurs de ce chapitre définissent ainsi les Stratégies identitaires, comme des « procédures mises en œuvre (de façon consciente ou inconsciente) par un acteur (individuel ou collectif) pour atteindre une, ou des finalités (définies explicitement ou se situant au niveau de l’inconscient), procédures élaborées en fonction de la situation d’interaction, c’est-à-dire en fonction des différentes déterminations (socio-historiques, culturelles, psychologiques) de cette situation. », p. 44. Edmond Marc Lipiansky, « Identité, communication et rencontres interculturelles », in Cahiers de Sociologie économique et culturelle, juin 1986, p. 7-49.

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à cette identité6. Dans son intéressante étude sur le concept d’identité, étude qui balaie tous les domaines touchés par ce terme, Alex Mucchielli explique de manière claire les théories d’Allport et d’Erikson :
Pour Allport, le sens du Soi ou de l’identité est composé de sept éléments essentiels, le sentiment corporel, le sentiment de l’identité du Moi dans le temps, le sentiment des appréciations sociales de notre valeur, le sentiment de possession, l’estime de soi, le sentiment de pouvoir raisonner, l’effort central (intentionnalité de l’être) ; ces sept facteurs étant ici placés dans leur ordre d’apparition génétique. Pour Erikson, l’identité n’existe que par le sentiment d’identité. Ce sentiment repose lui-même sur un ensemble de sentiments et de processus : le sentiment subjectif d’unité personnelle, le sentiment de continuité temporelle, le sentiment de participation affective, le sentiment de différence, le sentiment de confiance ontologique, le sentiment d’autonomie, le sentiment de self-control, les processus d’évaluation par rapport à autrui, les processus d’intégration de valeurs et d’identification7.

Tous ces paramètres, se retrouvant plus ou moins dans un individu donné, se transforment en sentiments, donc en impressions vécues, le résultat est très subjectif et diffère d’un individu à l’autre. Le sentiment que l’on a de son existence, est basé sur des informations sensorielles. Si dans le contexte qui sert de fondement à ces informations (contexte spatial, temporel, physique et sensoriel) un ou des paramètres changent, le sentiment s’en trouve affecté, donc aussi l’identité. On peut alors se poser la question de l’interaction entre les individus et leurs rapports sociaux, la problématique de la continuité temporelle, spatiale (cf. la situation de l’exil). Si les changements sont importants et brutaux, équivalents à des ruptures, on a affaire à une crise d’identité ou à une identité en crise, selon la perspective que l’on voudra adopter. L’identité est donc un ensemble constitué de critères permettant de définir un individu et son sentiment interne. Le sentiment d’identité fait ainsi partie intégrante de la Conditio Humana. L’identité est mobile et multiple, flexible, elle permet une réflexion sur soi ; le mot répond à un problème, à la prise de conscience d’un problème. Ce concept renferme l’idée de constructibilité de sa propre identité, ainsi l’identité n’est pas une idée en soi, mais un processus, qui révèle l’unité de la personne et la multiplicité des situations et rôles de sa vie. Elle se reflète dans l’altérité, l’identité est aussi une construction sociale. Elle est modelée par la communication avec autrui, le type de relations établies avec autrui. Elle n’est pas figée, elle « évolue par ses processus d’identification, d’assimilation et de rejets
6. 7. Voir Gordon Willard Allport, Structure et développement de la personnalité, Neufchâtel, Delachaux et Niestlé, 1970 et Erik Homberger Erikson, Enfance et société, Neufchâtel, Delachaux et Niestlé, 1976. Cité d’après Alex Mucchielli, L’identité, Paris, PUF, 1986, p. 26.

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sélectifs »8. Elle est constamment mouvante et se recompose à volonté. Elle traverse des phases d’élaboration, de destruction, de recomposition, elle acquiert et perd des valeurs, se repositionne au gré des circonstances de la vie – elle participe aux périples de la vie d’un individu. Les travaux des sociologues à partir des années 1970 ont permis de montrer qu’une identité unique est impossible, que chaque individu peut disposer successivement ou simultanément de plusieurs identités qui dépendent des contextes personnels, sociaux et culturels (Sarbin et Schreiber, 1983, Wood, 1983) :
En rappelant qu’il n’y a pas de connaissance empirique en dehors d’un contexte social, Kenneth J. Gergen pose le problème dans une perspective de critique épistémologique. S’appuyant sur des travaux d’ethnologie, H. Gadlin (1984) met également en question l’universalité du « sentiment » d’identité et suggère que cette façon particulière d’aborder la psychologie est largement tributaire de l’ensemble des valeurs de la société occidentale, H. Gadlin pose l’hypothèse que notre conception de la « personne » et de son « identité » est également un produit historique (de l’histoire occidentale et de l’histoire des idées)9.

L’identité est appréhendée comme un processus de construction permanent, en devenir, l’individu doit trouver sa voie entre son monde intérieur et extérieur, des mondes dans tous les cas fragmentés et parfois contradictoires10. De plus en plus l’individu se pose la question de savoir qui il est, dans un monde social qui est soumis à l’individualisation croissante, à la pluralisation et à la globalisation. Ce qui se traduit en terme de crise de l’identité individuelle ou d’un groupe donné, ne date pas d’aujourd’hui (cf. Claude Lévi-Strauss, ci-dessus). La remise en question actuelle de toutes les valeurs, la discussion autour de ce sujet, voire leur non-valeur et leur perte de sens, induit une crise de l’identité qui met en péril l’image de soi. À un moment de l’histoire où le terme d’identité a droit de cité, n’est- il plus qu’un motif de façade, creux et galvaudé ? Dans la relativisation des repères et des valeurs, la crise identitaire moderne est une crise du système des valeurs (Daniel Bell). Alex Mucchielli avance qu’ « au niveau social, les modèles sociaux se complexifient et se brouillent. D’abord, les grandes figures de l’altérité (le fou, le délinquant, l’autre sexe, par exemple), qui permettraient par opposition à chacun de
8. 9. Alex Mucchielli, L’identité, op. cit., p. 95. Edmond Marc Lipiansky, Isabelle Taboada-Leonetti, Ana Vasquez, « Introduction à la problématique de L’identité », in Carmel Camilleri, Joseph Kastersztein, Edmond Marc Lipiansky, Hanna Malewska-Peyre, Isabelle Taboada-Leonetti, Ana Vasquez, Stratégies identitaires, op. cit., p. 19. Wolfgang Welsch n’est pas d’accord sur ce fait, il préfère voir dans la crise du postmodernisme et dans sa déconstruction des valeurs une expérience bienfaisante et émancipatrice, de par la pluralité des possibilités qu’elles offrent. Voir le chapitre “Die Geburt der Postmodernen Philosophie aus dem Geist der modernen Kunst», in Wolfgang Welsch : Ästhetisches Denken, Stuttgart, Reclam, 1990, pp. 79-113.

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se définir, s’estompent. C’est là un effet combiné de la crise des valeurs culturelles et de la critique intellectuelle »11. Ne reste-t-il alors plus que le repli sur soi, réaction individualiste d’un Moi qui n’est que le produit de logiques et de modèles contradictoires (voir Allport, Mead et Erikson) ? Et ce sont notamment les arts, reflet d’une étape de civilisation, qui sont devenus l’expression d’une crise d’identité, après en avoir été le reflet.

1. Définitions
Alex Mucchielli, dans son introduction à une synthèse rapide du concept d’identité, fait de ce concept un « paradigme de la complexité »12. Beaucoup de définitions vont dans le sens de l’analyse sociologique, dans un monde moderne en déconstruction, en constante restructuration, donc mouvant. L’impact sur l’individu, son groupe social et sa ou ses cultures, s’est vite fait sentir. En raison de la transformation de l’environnement, parfois due aux progrès effrénés de la technologie, « les identités individuelles et collectives seraient mises à mal »13. Le concept couvre à la fois la déconstruction de ce qui est, de ce que les personnes sont, leur recherche de nouveaux points de repère et d’ancrage. La simplicité de cette définition ne saurait nous satisfaire, de type positiviste, elle indique une cause et son ou ses effets. Mais « la réalité humaine est une réalité de sens (liée aux significations) et elle est construite par les acteurs ; il n’existe pas une réalité, mais plusieurs réalités construites par les différents acteurs et coexistant en même temps, aussi vraies les unes que les autres (négation du principe du tiers exclu) »14. Cette affirmation a le mérite de poser le rapport entre la réalité et la conception qu’en ont les acteurs, en l’occurrence, les personnages de roman. Pour notre étude Alex Mucchielli va plus loin, en montrant que chaque réalité construite a plusieurs sens, ce qui nous mène tout droit au principe du labyrinthe, de la réfraction et de la multiplicité des causes : « Si une réalité de sens émerge, elle n’est pas due à une (ou plusieurs) cause(s) mais à un ensemble de causalités circulaires dans lesquelles la réalité émergente elle-même a une part (négation du principe positiviste de la causalité linéaire) »15. Alex Mucchielli estime quant à lui que « c’est donc un sens perçu donné par chaque acteur au sujet de lui-même ou d’autres acteurs »16. De cette phrase ressort qu’il s’agit d’un avis à un moment donné, par une personne donnée, dans un contexte donné. Contre l’unicité de ce concept, il ajoute que :
11. 12. 13. 14. 15. 16. Alex Mucchielli, L’identité, Paris, PUF, op. cit., 1986, p. 106. Ibid., p. 5. Ibid., p. 6. Ibid., p. 11. Ibidem. Ibid., p. 12.

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L’identité est toujours plurielle du fait même qu’elle implique toujours différents acteurs du contexte social qui ont toujours leur lecture17de leur identité et de l’identité des autres selon les situations, leurs enjeux et leurs projets. Cette identité est toujours en transformation, puisque les contextes de référence de cette identité : contexte biologique, psychologique, temporel, matériel, économique, relationnel, normatif, culturel, politique…, qui fournissent des significations, sont chacun en évolution du fait même des interactions18.

Les mots-clés de cette définition paraissent être, d’une part, le mot « lecture », qui se rattache à l’appréhension, la perception que chacun a des choses, de soi et des autres, de ce qui l’entoure, c’est-à-dire l’aspect subjectif du jugement de chacun – et d’autre part le mot « transformation » qui reflète l’être en constant devenir qu’est une personne humaine (ou romanesque), sujette à des influences multiples, qui l’orientent ou la désorientent, lui font changer de cap. La personne, le sujet pensant, est toujours en relation avec autrui, même lorsqu’il n’y a pas de relation. Cette non-relation avec autrui a son sens, car « elle [i.e. l’identité] est donc toujours un construit bio-psychologique et communicationnel-culturel. Elle est un des éléments d’un système complexe qui relie entre elles un ensemble d’autres identités »19. Le concept serait donc le fruit d’une influence de réseau, pour parler en termes actuels et techniques. Les psychologues allemands Rolf Eickelpasch et Claudia Rademacher vont dans ce sens en observateurs du galvaudage de ce terme et de son utilisation forcenée dans le quotidien :
Die Mehrzahl der sozialwissenschaftlichen Beobachter stimmt darin überein, dass der lust- und angstvolle Eifer, mit dem Einzelne und Gruppen um ihre Identität, d.h. ihr Erkannt- und Anerkanntwerden, bangen, kämpfen, Ausdruck tief greifender gesellschaftlicher Veränderungsprozesse in den letzten Jahrzehnten ist. Identität, so scheint es, wird in Alltag und Wissenschaft zum Dauerthema, weil die tradierten gesellschaftlichen und kulturellen Grundlagen für eine stabile soziale Verortung und Einbindung der Menschen zunehmend verbrechen20.

On assiste donc à une forte différenciation, individuation et pluralisation sur le plan individuel et social depuis les années 1960 et l’utilisation exponentielle du terme « identité » reflète cet engouement pour le Moi et sa mise en scène. L’individu apparaît dans la société actuelle comme architecte, maître d’œuvre de la construction de soi et de son devenir, il veut et tente de dessiner sa biographie. Car dans le contexte social actuel,
17. 18. 19. 20. Nous soulignons. Ibid., p. 12. Ibidem. Rolf Eickelpasch, Claudia Rademacher : Identität, Bielefeld, Transript Verlag, 2004, p. 5.

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une pression psychologique sociale fixe comme une obligation, le fait de devoir réussir sa vie, d’en faire quelque chose. De plus, la globalisation des relations économiques et sociales a des répercussions sur l’individu et son identité, la façon dont il est perçu et se perçoit. L’échange d’images et de marques de style, par le biais des nouveaux médias et tous les supports informatiques, provoque l’éclatement de l’individu – d’où la relativisation des limites de soi, des relations aux autres, la disparition des normes et des limites. Ainsi traditions et formes de vie perdent leur sens et leur usage, une vie trépidante et sans structures durables change toutes les données et les repères. Les sociologues estiment que beaucoup de « réflectivité sociale » engendre une société « post-traditionnelle »21. Cette perte plurifactorielle de sécurité et de sûreté a une répercussion sur le travail de l’identité. L’individu est le témoin d’un changement rapide de société, de ses marques et repères, et ce changement rapide le stresse, le déstabilise, cela se traduit dans les arts et la littérature en premier lieu. La question est de savoir, dans un monde postmoderne, débarrassé, en apparence, de toutes limites, comment l’individu gère des formes de vie plurielles, comment il peut être condamné (ou non) à sa propre vie (plurielle), comment fait le Moi pour rester objet de réflexion22. Si l’appréhension d’un Moi divisé et éclaté (ou tout au moins une vue du Moi éclatée) entraîne un Moi flexible, le résultat est un « patchwork de l’identité »23, comme le constatent Rolf Eickelpasch et Claudia Rademacher. Une conséquence logique de la grande circulation d’informations pour un individu, est qu’elle le déstructure et lui ôte ses limites. Ceci peut entraîner aussi un déracinement, la perte de modes de vie, la déstabilisation des identités individuelles et culturelles. Paradoxalement, cette déstabilisation devient une caractéristique actuelle des individus sociaux, la base de leur vécu, comme le soulignent précisément Rolf Eickelpasch et Claudia Rademacher : «Biographische Unsicherheit wird zum charakteristischen Merkmal der globalen Moderne, ja zur gesellschaftlichen Basiserfahrung»24. Un monde déstructuré, ouvert et mobile provoque la perte d’une vision globale et durable des choses. Pour les postmodernes, le postmodernisme c’est la pluralité, la différence, les contradictions dans le quotidien, la vie devient une vie au pluriel, l’identité en fait de même, cela signifie aussi vivre en transit, entre plusieurs modes de vie, il s’agit d’une fragmentation de la vie et de sa conception. Ceci conforte
21. 22. Voir notamment Anthony Giddens : Konsequenzen der Moderne, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1992, p. 24. Rolf Eickelpasch et Claudia Rademacher proposent des objets de réflexion sous des titres évocateurs, tels « Im Baumarkt der Existenzen » (p. 22), ou encore une construction de soi, de type mode d’emploi d’un meuble en kit : « Do-it-yourself als Arbeit am eigenen Selbst » (p. 23), in Identität, op. cit.» «Patchwork der Identitäten», in Rolf Eickelpasch et Claudia Rademacher, Ibid., p. 26. Les deux sociologues expliquent aussi que la durée de tout processus se raccourcit, ce qui pose un problème d’appréhension de la réalité temporelle des choses par un individu (cf. «das Regime der Kurzfristigkeit», p. 32). Ibid., p. 9.

23.

24.

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le concept d’identité-patchwork25. La notion de flexibilité et d’adaptabilité va de pair avec ses nouveaux impératifs, on parle aussi de stratégies de vie, comme d’une construction en devenir, dont chacun détient les clés. Mais les sentiments de déracinement, de peur et d’angoisse, de déchirement laissent peu de place à l’individu pour se construire et décider de son destin – ils sont plutôt le terreau d’une violence interindividuelle, voire d’une auto-violence. En psychologie il est essentiel d’avoir un but, car le processus d’évolution vers le but à atteindre est aussi important, sinon plus important que le fait d’atteindre le but lui-même. De nombreux buts sont possibles : trouver l’espoir et garder la foi, vivre pleinement sa vie (être captivé par les activités et les expériences, optimiser les expériences intérieures), rester ouvert à autrui, jouir de la beauté de la vie (plaisir esthétique), ne pas avoir peur de changer et rester flexible, là est le problème :
La notion d’identité, apparue dans la psychologie sociale avec Erik H. Erikson26, plonge en réalité ses racines dans différents courants de pensée et différents champs qui se sont intéressés à l’individu et à l’image de soi ; redevable de l’anthropologie, de la psychologie génétique, de la psychanalyse, ainsi que de la pensée sartrienne, l’identité apparaît aujourd’hui comme un concept qui serait la synthèse de tous ces courants, qui serait opératoire dans chacune des disciplines et chacun des champs qui l’utilisent27.

Anthropologue, mais psychanalyste de formation, il est parti de la notion d’identification que Sigmund Freud a décrite dans ses œuvres Introduction à la Psychanalyse (Einführung in die Psychoanalyse, 1916) et Psychologie des foules et analyse du moi (Massenpsychologie und Ich-Analyse, 1921). Ainsi Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis reviennent en détail sur ce concept-clé des origines de la psychanalyse qui va évoluer avec la pensée de Freud et la progression de ses travaux : « Le concept d’identification a pris progressivement dans l’œuvre de Freud la valeur centrale qui en fait, plus qu’un mécanisme psychologique parmi d’autres, l’opération par laquelle le sujet humain se constitue »28. Ainsi l’identité est étudiée à travers ses troubles par Erikson, qui la définit d’ailleurs par ses crises ; à juste titre on constate que « ce n’est pas une structure qu’il décrit, mais une
25. 26. 27. Voir Heiner Keupp : «Auf der Suche nach der verlorenen Identität», in Heiner Keupp/ Helga Bilden (Hg.) : Verunsicherungen, Göttingen, Verlag für Psychologie, 1989, p. 47-69. Erikson a été le premier à introduire le terme de crise d’identité à propos du mal-être des vétérans de la Seconde Guerre mondiale. Edmond Marc Lipiansky, Isabelle Taboada-Leonetti, Ana Vasquez, « Introduction à la problématique de L’identité », in Carmel Camilleri, Joseph Kastersztein, Edmond Marc Lipiansky, Hanna Malewska-Peyre, Isabelle Taboada-Leonetti, Ana Vasquez, Stratégies identitaires, op. cit., p. 7. Voir « le concept d’identification » in Jean Laplanche et Jean Bertrand Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 2004, p. 188/194.

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rupture »29. Il s’agit d’une rupture de la perception de soi, son étude induit un champ interdisciplinaire, qui étudie les crises de l’identité culturelle. Erikson montre un processus en devenir, de même que l’être est en devenir, car celui-ci se définit par rapport à quelqu’un ou quelque chose. Selon Mead la conscience de soi est dictée par le regard extérieur des autres, de la société, le Moi est un objet (un produit ?) de l’expérience et de la communication sociale. Pour Mead, pour qui le Moi et la conscience du Moi ne font qu’un, l’acteur peut s’éprouver lui-même en se regardant du point de vue des autres, de son entourage socio-culturel. Pour Mead et William Isaac Thomas (les deux sociologues se rattachent à l’École de Chicago et à l’interactionnisme), l’être, appelé le sujet, se divise d’une part en un « Je » attestant la permanence de l’être, et d’autre part en une pluralité de Moi qui sont des projections parcellaires et disparates de ce même être dans des rôles qu’il tient dans la société, en établissant le contact avec ses semblables. Fritz Heider va plus loin en montrant l’importance de l’affectivité dans la compréhension des faits sociaux. Heider et Mead se complètent. Erikson définit l’identité de « Je » comme «ein definiertes Ich in einer sozialen Realität»30. David Joël de Levita complète cette définition en mettant l’accent sur la représentation personnelle, à travers laquelle l’image de soi s’ancre31. Un des points du développement de soi selon de Levita est la « générativité », le besoin de créer une nouvelle génération32. Les deux psychologues constatent que là où cette étape vient à manquer, il y a stagnation et appauvrissement des relations humaines. L’identité d’une personne n’est-elle pas l’équilibre entre l’appréciation subjective de soi et le jugement des autres, car il n’y a pas d’identité en dehors d’un jeu de socialisation. De ce fait Peter Dürrmann se fonde sur Arnold Gehlen pour constater que :
Gehlen sieht deshalb auch die menschlichen Grundbedürfnisse nach Sicherheit und Gewissheit durch die Industriekultur nicht abgesichert, weil ihr weder die Stabilisierung des Lebensraumes noch des Sozialraumes gelingt. Vielmehr ist der Mensch einem ständigen Wechsel von «Vorder- und Hintergründen, Personen und Parolen» ausgesetzt. (Gehlen, 1960, 53) / Ein weiteres Merkmal der modernen Industriegesellschaft ist das Aufkommen von Skepsis, ob soziale und staatliche Institutionen noch kompetent und handlungsfähig sind. Der einzelne sieht sich nur noch als Betroffener und

29.

30. 31. 32.

Edmond Marc Lipiansky, Isabelle Taboada-Leonetti, Ana Vasquez, « Introduction à la problématique de L’identité », in Carmel Camilleri, Joseph Kastersztein, Edmond Marc Lipiansky, Hanna Malewska-Peyre, Isabelle Taboada-Leonetti, Ana Vasquez, Stratégies identitaires, op. cit., p. 10. Erik H. Erikson, Enfance et société, op. cit., p. 17. David Joël de Levita : Der Begriff der Identität, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1971, p. 229. Voir Erik H. Erikson : Identität und Lebenszyklus. Drei Aufsätze, Stuttgart, Klett, 1981, p. 114 et D. J. de Levita : Der Begriff der Identität, op. cit., p. 83.

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nicht mehr als Mitentscheidender. Zusätzlich büßen traditionelle Bindungen, wie zum Beispiel Familie oder Partnerschaften an Wert ein33.

En philosophie, le concept de l’identité sous l’appellation du Moi apparaît chez Aristote, sa conception est remise en question par John Locke. Elle est une des catégories de la logique philosophique (cf. Leibnitz), le Moi est en effet évoqué pour la première fois par Leibnitz dans le discours de la métaphysique (Paragraphe 34). Le sujet est identifié en tant que « Je » et Fichte va l’utiliser ainsi. On passe du sujet de la représentation au « Je » nominalisé34. La conception du Moi dépend de la perception de soi, car selon la définition de Leibnitz de l’aperception, la conscience est la connaissance réflexive de cet état intérieur (de perception de soi)35. Le concept prend place dans les considérations métaphysiques de Kant. Celui-ci adopte cette définition, en affirmant que tout passe par la raison, et pour lui, « je pense » devient la perception absolue, doublée de la fonction de penser. Ses successeurs ont gardé cette définition. Kant pose la question « qui suis-je » dans la Critique de la raison pure et y répond ainsi : «im reinen Denken meiner selbst bin ich das Wesen selbst», « je suis l’être même ». L’identité fait partie, dans la critique de la dialectique hégélienne, du système dual de l’idéalisme transcendantal et à travers Karl Marx on arrive à la dialectique négative d’Adorno36. L’autonomie de la personne est remise en cause depuis les penseurs de l’École de Francfort et le front commun Marx-Kierkegaard contre Hegel oppose les deux penseurs en termes d’autonomie de décision du sujet. Alors que chez Søren Kierkegaard, devenir soi, c’est devenir chrétien, pour Jürgen Habermas, la modernité a échoué. La totalité de la vie s’est brisée en spécialités indépendantes livrées à la compétence des experts (voir aussi la théorie de Habermas de l’action communicative). La « dialectique négative » d’Adorno répond à la « présence à soi » de Sartre. Loin de là, Foucault et Derrida suspectent que le sujet est un concept récent et moderne. Et pour cause. Toutes les théories sur l’identité remontent à l’enfance et outre celle de Sigmund Freud qui met l’œdipe au cœur du système d’identification de l’enfant, une des plus intéressantes est celle de l’antipsychiatre Ronald Laing37. Il démontre que l’identité de l’enfant est prédéfinie par autrui, son entourage immédiat dans les premières années de sa vie. L’enfant est incapable de définir son comportement et son rôle, il devient ce qu’on attend
33. 34. 35. 36. 37. Peter Dürrmann : Heimat und Identität. Der moderne Mensch auf Suche nach Geborgenheit, Tübingen, Hohenrain-Verlag, 1994, p. 68. Il fait allusion ici à Arnold Gehlen : Die Seele im technischen Zeitalter, Hamburg, Rowohlt, 1960. Voir l’étude de Manfred Frank : «Subjekt, Person, Individuum», in Manfred Frank, Gerard Raulet und Willem van Reijen (Hg.) : Die Frage nach dem Subjekt, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1988, p. 7-27, ici p. 10. Voir Gottfried Wilhelm Leibnitz, Vorlesungen über die Metaphysik, hg. Von K. H. L. Pölitz, Erfurt, Vollmer, 1821, p. 135. Theodor Wiesengrund Adorno : Negative Dialektik, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1966. Ronald Laing, La politique de la famille, Paris, Stock ,1972.

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de lui. Ainsi la théorie de Laing est que les troubles de l’identité ou du comportement sont induits chez l’enfant, car fabriqués par son entourage, l’enfant est « formaté » par son milieu, pour utiliser un terme informatique très parlant. Le groupe social qui entoure un enfant lui impose son système de relations de type pathologiques, et c’est même pour protéger son système de valeurs que le groupe social attend ou exige de l’autre, de chacun de ses composants, des identités pathologiques complémentaires. Les membres du groupe ne peuvent fonctionner que si les autres répondent à leurs attentes « maladives ». Ronald Laing définit l’identité personnelle comme « collusoire », qui a besoin de compléments de la part de ses partenaires pour fonctionner (notion de collusion). Laing sous-entend que si l’identité est un système d’attentes et d’exigences, elle implique la notion de rôle et d’attente de rôle, chère à la littérature, nous y reviendrons. Percevoir l’autre, c’est nécessairement l’évaluer, (même de façon inconsciente) et donc le classer d’après des catégories qui nous sont propres et qui reflètent notre vécu et notre culture, notre formation intellectuelle et psychologique. C’est aussi prendre conscience de son statut (à différents points de vue) et de son ou de ses rôles. En 1910, William James distingue le Moi du « Je ». Le Moi est fait du Moi empirique et du Moi social, le « Je », par contre, est le sujet connaissant. Pour dire les choses simplement, le Moi est la représentation que l’on se fait de soi-même. En 1934, Mead distingue le Moi, le « Je » et le Soi38. Le Moi est l’ensemble des rôles des autres que nous avons intériorisés et assumés (Moi comme produit de l’environnement), le Moi est le contrôleur de la société en chacun de nous. Mead définit la conscience de soi, comme le fait d’être un objet pour soi selon l’influence qu’ont les relations d’autrui sur soi. La conscience de soi existe dans la relation entre « Je » et Moi. Pour Allport (1937), le Soi est la conscience de soi et signifie « la présence en nous d’un sujet épistémique qui nous fait ressentir et unifier un ensemble d’états éprouvés »39. Dans la discussion pour ou contre les théories d’Erikson, on se rend compte de la valeur de son apport dans le domaine de la recherche sur l’identité, mais aussi de ses limites dans le temps, selon Heiner Keupp :
Aber die Konjunktur des Identitätsbegriffes hat wohl weniger mit seiner Erklärungskraft des Eriksonschen Modells zu tun als vielmehr mit der Tatsache, dass die gesellschaftlichen Gründe, die zur Schöpfung des Identitätsbegriffes geführt haben, noch gewichtiger geworden sind. Und die Gründe hatten von Anfang an mit Krisenerfahrungen, Heimat- und Ortlosigkeit des Subjekts in der Moderne zu tun40.

38. 39. 40.

Voir George Herbert Mead, L’esprit, le soi et la société, Paris, PUF, 1963. Alex Mucchielli, L’identité, op. cit., p. 66. Heiner Keupp : Identitätskonstruktionen, Das Patchwork der Identitäten in der Spätmoderne, Reinbeck/Hamburg, Rowohlt, 2002, p. 26.

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Actuellement les différentes définitions dues aux nombreux domaines où le terme peut s’appliquer, s’accordent à constater une identité en crise ou une crise d’identité, selon la perspective que l’on voudra adopter. Se différencier des autres est devenu une obsession très répandue, qui débouche sur un trouble de l’identité ou de l’identification, qui se manifeste au niveau du ressentir, de la difficulté de la conscience de soi et des autres, de la difficulté de perception, de réflexion et de prise de décision, de l’incapacité d’action, de la perte d’autonomie dans le jugement ; tous ces paramètres provoquent des troubles de l’identité. Ainsi la difficulté de donner du sens à soi se répercute sur ses relations à autrui, sur sa place dans son environnement socio-culturel (et vice-versa). Dans la crise identitaire de chacun, la recherche de la liberté et de l’autonomie du sujet pensant deviennent chaotiques41. Se poser la question de l’identité de tel personnage en littérature, c’est tenter de lui donner un sens, de le ranger dans une norme, de le mesurer à des indices de références, simplement de tenter de le cerner. Au premier abord, on peut se demander si le concept est réaliste, au sens où il existe en tant que phénomène social et psychologique, ou s’il est une construction du psychisme humain, il relèverait donc du domaine de la construction mentale et réflexive. Est-il une réponse littéraire à ce qu’on veut voir à un moment donné de l’histoire littéraire comme reflet de phénomènes sociaux ? Par conséquent l’autre question qui a du sens également, serait de se demander, pourquoi à un moment donné de l’histoire humaine, tel ou tel concept supplante les autres et s’impose sur le devant de la scène des idées littéraires. Est-il un phénomène lié à une époque, donc voué à la disparition prochaine, et dans ce cas, combien de temps lui reste-t-il pour se développer ? Nous sommes dans l’ère de l’insécurité identitaire et de ce fait, étudier le concept de l’identité dans la littérature contemporaine est à la fois une tâche facile, car il est, depuis plus de cent ans un concept de plus en plus illustré par le monde romanesque, mais c’est aussi une tâche sans limites, tant le domaine est vaste. Le nombre d’ouvrages de références et d’analyses qui paraît chaque année depuis près de cinquante ans est en augmentation, surtout si on cumule tous les domaines qui participent de cette analyse (de la philosophie à la littérature en passant par la sociologie, la psychanalyse, l’ethnologie, la linguistique, la sémantique). Selon Karl Michael Brunner, il est le concept inflationniste numéro un42. Passé à toutes les modes, par tous les domaines et toutes les mains, il a tout essayé, et Detlev Claussen propose

41. 42.

Voir l’explication philosophique de l’identité d’une personne dans Elke Beck : Identität der Person, sozialphilosophische Studien zu Kierkegaard, Adorno und Habermas, Würzburg, Königshausen u. Neumann, 1991. Karl Michael Brunner : «Zweisprachigkeit und Identität», in Psychologie und Gesellschaftskritik, 1987, 44, p. 57-75.

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même, en guise de clin d’œil, de l’interdire pour un certain temps, histoire d’avoir la paix43. En littérature aussi, « Le concept d’identité est difficile à définir. Il est à la fois central dans la plupart des sciences humaines et sociales et fait l’objet de différentes définitions, dont certaines sont assez floues. Le vocabulaire technique et critique de la philosophie d’A. Lalande (1997) répertorie quatre sens, dont on retiendra celui qui correspond à ce que traditionnellement on appelle « l’identité personnelle » », définie comme étant le « caractère d’un individu […] dont on dit qu’il est « le même » aux différents moments de son existence : « l’identité du moi » »44. Cette définition reste simpliste pour notre étude et doit se traduire dans des termes appropriés à la catégorie de discours qui le traite, à savoir la narration et le domaine romanesque : « En analyse du discours, pour pouvoir utiliser la notion d’identité, il convient de lui adjoindre deux autres notions qui circulent également dans les domaines philosophiques, celles de sujet et d’altérité. La première de ces notions permet de poser l’existence de l’être pensant comme disant « je ». Paul Ricœur nous rappelle ce « primat de la médiation réflexive sur la position immédiate du sujet, telle qu’elle s’exprime à la première personne du singulier : « je pense », « je suis » »45. Paul Ricœur, en parlant de l’identité narrative (Temps et récit, 1985), constate que tout individu s’approprie une narration de soi sans cesse renouvelée ; ainsi son identité narrative se constitue au fil de ses récits (des récits d’un narrateur), car « se dire » signifie « produire sa propre narration », mais aussi intégrer d’autres narrations dans le tissu en train de se tisser. Il s’agit d’un processus transformatif, qui est tributaire d’un contexte littéraire donné, d’une ère littéraire (d’une époque donnée), du vécu de celui qui écrit aussi, bien sûr. Par ce processus en constant devenir, on comprend la personne, devenue un personnage littéraire, comme luttant contre l’éparpillement ou le chaos de ses propres expériences, tentant de les mettre en forme, de leur donner une histoire narrative. En clair l’identité narrative ne cesse de se faire et de se défaire, elle est mouvante et en constant devenir. La deuxième notion permet de poser qu’il n’y a pas de conscience de soi sans l’existence de l’autre, que c’est à la mesure de la différence entre « soi » et « l’autre » que se constitue le sujet »46. Dans Soi-même comme un autre (1990), Paul Ricœur remet sur l’ouvrage la question du « qui suis-je ? ». Sa réponse s’inspire du domaine langagier, pratique, narratif, éthique et moral. Le sujet qui se
43. 44. 45. 46. Detlev Claussen : Jargon der Einigkeit. Über die Möglichkeit, den Missbrauch des Wortes «Identität» scharf einzuschränken, Freibeuter, April 1994, 54, p. 57-63. Cité d’après Patrick Charaudeau et Dominique Mainguenau, Dictionnaire d’analyse du discours, article sur « L’identité », Paris, Seuil, 2002, p. 299. Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 11. Patrick Charaudeau et Dominique Mainguenau, Dictionnaire d’analyse du discours, article sur « L’identité », op. cit., p. 299.

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prend en charge, qui agit et souffre par là même, ne maîtrise jamais totalement son être (cf. l’inconscient selon Freud). Mais il a en lui la ressource de l’altérité (ce qui en soi, n’est pas soi, la conscience47), car il est soi et toujours simultanément autre. C’est à ce point précis de son raisonnement que Paul Ricœur dialogue avec Emmanuel Levinas. Pour Ricœur, tout comme pour Levinas, sans l’Autre il n’y a pas de soi. Ce dernier fonde sa conception de l’altérité sur la relation éthique : face au visage de l’autre, je comprends ma responsabilité, elle me fait face, du point de vue éthique et moral. À la base de cette relation éthique, il y la façon dont je suis atteint, marqué par celui qui me fait face. Il appelle cette relation L’humanisme de l’autre homme (1972), qui est le lien qui relie le sujet et l’autre lui faisant face, c’est l’entre deux de cette relation éthique. L’homme est voué à autrui, selon Levinas et cet Humanisme moral place l’individu face au concept social de responsabilité collective et historique du marxisme.

2. Rôle et narration
La sociologie, dans sa découverte des rôles sociaux, montre l’homme comme porteur de rôles induits par sa position et son fonctionnement social, ce qu’affirme Ralf Dahrendorf : «Am Schnittpunkt des Einzelnen und der Gesellschaft steht homo sociologicus, der Mensch als Träger sozial vorgeformter Rollen. Der Einzelne ist seine Rollen, aber diese Rollen sind ihrerseits die ärgerliche Tatsache der Gesellschaft»48. Il présente l’individu comme intrinsèquement lié, pénétré par ses rôles, il « est » ses rôles, de même que ses « rôles » sont le fait de l’influence de la société sur son comportement. Ce pas de deux constaté sociologiquement, est retranscrit dans la littérature depuis les années 1950, parfois de manière très magistrale. Elle montre l’homme social comme construction scientifique et non comme image de la réalité des faits et elle utilise les mots de « masque, personne, personnage et rôle » (vocabulaire issu du monde du théâtre). Dans la littérature les auteurs parlent depuis longtemps de comportement de type rôles49, car le monde y est une scène, qui oblige l’acteur (l’individu représenté) à prendre position par rapport à tout ce qui arrive, donc à se positionner dans une attitude ou un rôle50, car : «[.. .] zu jeder sozialen Position gehört eine soziale Rolle»51 affirme Ralf Dahrendorf. Il définit clairement la différence entre le concept de « position » et celui de « rôle » :
47. 48. 49. 50. 51. Paul Ricœur précise qu’il se réfère à l’allemand Gewissen – la voix de la conscience – et non à Bewusstsein – conscience de soi. Cf. Soi-même comme un autre, op. cit., p. 35. Ralf Dahrendorf : Homo sociologicus, Ein Versuch zur Geschichte, Bedeutung und Kritik der Kategorie der sozialen Rolle, Opladen, Westdeutscher Verlag, 1964. Ibid., p. 22-25. Ralf Dahrendorf parle de «Positionsfeld», Ibid., p. 30 et de «Positionssegment», Ibid., p. 31. Ibid., p. 32.

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Während Positionen nur Orte in Bezugsfeldern bezeichnen, gibt die Rolle uns die Art der Beziehungen zwischen den Trägern von Positionen und denen anderer Positionen desselben Feldes an ; Soziale Rollen bezeichnen Ansprüche der Gesellschaft an die Träger von Positionen, die von zweierlei Art sein können : einmal Ansprüche an das Verhalten der Träger von Positionen (Rollenverhalten), zum anderen Ansprüche an sein Aussehen und seinen Charakter (Rollenattribute)52.

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La notion de « rôle » illustre le contact ou l’interaction entre « Je » et l’Autre, entre différents acteurs d’un même scénario, d’un même jeu. Ainsi le rôle n’est pas lié à un individu53, et chaque rôle est un conglomérat d’attentes sociales en matière de comportement individuel, comme le souligne fortement Ralf Dahrendorf ici : «Insofern ist jede einzelne Rolle ein Komplex oder eine Gruppe von Verhaltenserwartungen»54. L’obligation de répondre à ces attentes devient une pression exercée sur l’individu par le regard des autres. Plus marquée que la position de Ralf Dahrendorf55 est celle de Jean-Paul Sartre qui base son raisonnement sur le regard extérieur de l’Autre sur moi : « Mais la relation originelle de moi-même à autrui n’est pas seulement une vérité absente visée à travers la présence concrète d’un objet dans mon univers ; elle est aussi un rapport concret et quotidien dont je fais à chaque instant l’expérience : à chaque instant autrui me regarde […] »56. Il différencie aussi de manière très pédagogique, le regard de soi qui se porte sur l’extérieur et celui d’autrui sur moi : « C’est que percevoir c’est regarder, et saisir un regard n’est pas appréhender un objet-regard dans le monde (à moins que ce regard ne soit pas dirigé sur nous), c’est prendre conscience d’être regardé. Le regard que manifestent les yeux, de quelque nature qu’ils soient, est pur renvoi à moi-même. […] le regard est d’abord un intermédiaire qui renvoie de moi à moi-même »57. On retrouve ce type de raisonnement à la base des constatations dans l’œuvre de Max Frisch (1911-1991), où le regard d’autrui est le problème de fond de l’identité des personnages : sans les autres les personnages n’ont pas d’existence, mais ils refusent le regard d’autrui qui les cantonne dans des rôles dont ils ne veulent pas. Le dilemme est profond et largement illustré par toute l’œuvre narrative de cet écrivain, jusque dans les années 1970. Jean-Paul Sartre poursuit son raisonnement et précise de plus la relation entre moi et autrui, pourquoi je puis appréhender l’Autre : « la personne est présente à
52. 53. 54. 55. Ibid., p. 33. «Wie Positionen sind auch Rollen prinzipiell unabhängig vom Einzelnen denkbar» affirme Ralf Dahrendorf, Ibid., p. 33. Ibidem. Il parle de sanctions, mot très fort, qui sont mises en œuvre, si l’individu ne répond pas aux attentes fixées et il montre que l’individu se « sent obligé de faire » : «Muss-Erwartungen», «Soll-Erwartungen» sur le plan moral et «Kann-Erwartungen», sur le plan de l’appréciation, Ibid., p. 39. Jean-Paul Sartre, L’Être et le néant, Paris, Gallimard, 1943, p. 296. Ibid., p. 298.

56. 57.

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la conscience en tant qu’elle est objet pour autrui. Cela signifie que j’ai tout d’un coup conscience de moi en tant que je m’échappe, non pas en tant que je suis le fondement de mon propre néant, mais en tant que j’ai mon fondement hors de moi. Je ne suis pour moi que comme pur renvoi à autrui »58. J’ai un fondement hors de moi, cela signifie dans le regard d’autrui : car je n’existe qu’à travers lui, il me projette et me met en perspective, j’ai une existence (virtuelle) en dehors de moi, par ce regard. À travers le concept du regard, c’est le rôle imposé par autrui qui est un des moteurs de la littérature contemporaine, depuis l’époque du Nouveau Roman (1940 à 1970 environ). Que ce soit sur le plan narratif ou social, peut-on se passer de rôle et y a-t-il une existence en dehors de tout rôle ? Ralf Dahrendorf conclut que sorti de ces rôles, l’individu n’a pas d’existence sociale59 et il rejoint la thèse de Dürckheim que la personnalité de l’homme ne peut se réaliser qu’en société. La théorie du rôle est l’étude de l’influence sociale sur la perception et la définition de soi – la littérature contemporaine en est remplie. Pour Morton Deutsch, le rôle correspond à « des situations dans lesquelles les normes régissant l’interaction sont définies culturellement et sont indépendantes des relations personnelles particulières que peuvent par ailleurs entretenir les personnes qui occupent les positions correspondantes »60. Le rôle d’un être social est amené à changer en fonction de son âge, de son sexe, de ses activités professionnelles, du contexte social et de la civilisation dans laquelle il vit. Si Deutsch a posé les premiers jalons de la théorie du rôle, Erving Goffman a développé cette théorie pour la rendre directement perceptible dans le monde romanesque. Il « met l’accent sur les aspects extérieurs, visibles de l’adhésion au rôle, ce qu’il appelle la « face » visant à montrer que dans ses performances sociales, l’acteur essaie de ne pas dévier de ce qui est attendu de lui »61. Dans le monde romanesque cette théorie est un nœud qui participe de l’identification ou non de certains personnages à des rôles sociaux, à des engagements privés ou collectifs, elle sous-tend l’identité des personnages, porte les déviances entre le Moi de l’individu et les codes qu’il emprunte pour exister socialement ou de manière romanesque. Goffman va plus loin, en constatant que le monde est un théâtre (notion ancienne du teatrum mundi) et la vie sociale une scène, où les personnages, donc les acteurs sociaux, respectent des « rituels, des lignes de conduite instituées pour préserver leurs faces »62. Selon les situations, chaque individu peut avoir
58. 59. 60. 61. Ibid., p. 300. Ralf Dahrendorf : Homo sociologicus, Ein Versuch zur Geschichte, Bedeutung und Kritik der Kategorie der sozialen Rolle, op. cit., p. 58. Morton Deutsch et Robert M. Krauss (éd.), Les théories en psychologie sociale, La Haye, Mouton, 1972. Edmond Marc Lipiansky, Isabelle Taboada-Leonetti, Ana Vasquez, « Introduction à la problématique de L’identité », in Carmel Camilleri, Joseph Kastersztein, Edmond Marc Lipiansky, Hanna Malewska-Peyre, Isabelle Taboada-Leonetti, Ana Vasquez, Stratégies identitaires, op. cit., p. 15. Ibid., p. 15-16.

62.

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plusieurs façades, qu’il utilise comme paravent, ces façades sont les rôles, au sens que ce mot a dans le monde théâtral. Goffman reconnaît la mouvance de l’identité et aussi la faculté que chacun a de se voir de l’extérieur (cf. le looking glas self de Mead). La distance existant entre soi et le rôle qu’il joue, est mise en avant par les auteurs, l’auteur zurichois Max Frisch en fait un clivage qui constitue le concept d’aliénation (Entfremdung). Goffman pose un problème de fond dans l’étude de l’identité du Moi : y a-t-il forcément une distance entre les identités sociales et l’identité existentielle, si on parle en termes philosophiques. Cette identité existentielle constitue le noyau profond de la personne, alors que les identités liées à des rôles et comportements sociaux tout au long de sa vie, en sont ou en seraient des anneaux périphériques. Goffman situe le « Je » dans l’instant, il saisit l’organisation du monde social dans une temporalité qui se place dans l’instant, la notion de self est chez lui tributaire du temps. Il soutient que dans la présentation de soi, l’individu est divisé en deux entités : le personnage (character en anglais, Figur en allemand) qui doit se faire passer dans les interactions avec autrui et un interprète (performer), qui a les facultés de mettre en scène ce personnage de façon crédible et performante. Pour Goffman, ce partage ne correspond pas au « Je » et au Moi (selon notre point de vue, il le pourrait), car chez lui il n’est pas prévu qu’une conscience lie les deux entités. Il ne garde de l’individu que la deuxième partie comme définition, un être qui doit se présenter socialement dans un « effet dramatique », une représentation en situation (La présentation de soi). Goffman propose une conception éclatée du sujet et nous pensons que cela mène à l’inconsistance, à la liquéfaction de la notion de personnage. Le regard des autres se traduit pour lui par un accommodement de l’individu aux circonstances de l’instant. Il doit veiller à apparaître de la manière dont on l’attend de lui, Goffman conclut : « Le self, donc, n’est pas une entité à demi cachée derrière les événements, mais une formule variable pour s’y comporter convenablement »63. Partant de l’unité et de l’éclatement du sujet chez Goffman, le philosophe Albrecht Wellmer raisonne en termes de parcellisation de la culture64. Accepter l’identité de son groupe social peut déboucher sur une prise de conscience possible des contradictions et clivages entre le Moi et les contraintes sociales. L’acteur social qui réussit, accepte l’identité, le rôle que lui assigne son système. L’identité d’un acteur est sa signification pour lui et aussi pour les acteurs qui entrent en contact avec lui. Le recours à l’anonymat comme source de dilution (pour échapper au poids de l’empreinte des autres) peut être envisagé :

63. 64.

Erving Goffman, Les cadres de l’expérience, Paris, Les Éditions de Minuit, 1991, p. 569. Voir Albrecht Wellmer : Zur Dialektik von Moderne und Postmoderne, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1985. Assistant de Jürgen Habermas à Francfort dans les années 1960, il a ensuite enseigné à l’étranger, notamment aux États-Unis, puis à Constance.

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Peut-être que, plus généralement, cet anonymat amorce une coupure qui va séparer le sujet non seulement de son sentiment de soi et de son contexte social mais même de toute réalité. Une coupure qui favoriserait la libération de l’imaginaire et finalement l’aveu de tous les fantasmes. Peut-être plus à soi-même qu’à l’autre, d’ailleurs ; l’anonymat serait ainsi beaucoup plus qu’un opérateur social, ce serait un moyen de libérer l’imaginaire et donc, de prendre une distance par rapport à soi-même65.

La notion d’anonymat, sur le plan narratif, ou de pseudo-anonymat, renvoie aux « collages de la postmodernité »66. Sur le plan de la narration, l’identité induit une notion de travail (de narration), de composition ou de patchwork. De la sémiotique à l’analyse du discours, le terme fait couler de l’encre, prend des significations précises, ainsi selon Charaudeau et Mainguenau, le concept de rôle est présent et incontournable :
En sémiotique narrative, il désigne la fonction, que joue un personnage dans un récit, mais cette fonction n’est qu’un pur comportement syntaxique qui est tenu par des actants (agent, patient, bénéficiaire), ce pourquoi on parle de rôles actantiels. Ainsi un même personnage d’une histoire peut être amené, au cours d’un récit, à jouer différents rôles actantiels, et, symétriquement, un même rôle actantiel peut être tenu par différents personnages. En analyse du discours, ce terme est utilisé pour déterminer des comportements langagiers. De même qu’il existe des comportements qui révèlent le statut et les fonctions des acteurs sociaux, des comportements qui révèlent un type d’action des personnages d’un récit, il existe des comportements qui révèlent le mode d’énonciation dans lequel sont engagés les sujets parlants67.

Reste à savoir, comment on passe de l’identité personnelle d’une personne, à celle narrative, Charaudeau et Mainguenau concluent :
On peut considérer que l’identité du sujet du discours se construit de deux façons différentes, dans deux domaines qui sont à la fois distincts et complémentaires, les deux se construisant en articulation avec l’acte d'énonciation : une identité dite « personnelle », une identité dite de « positionnement »68.

Cette dernière identité s’inscrit dans une formulation discursive, dans le domaine de la narration. Les études sur ce sujet ne manquent pas et nous éviterons de les évoquer ici, nous garderons ces assertions pour les
65. 66. 67. 68. Marc Guillaume, « La spectralité comme élision de l’Autre », in Jean Baudrillard, Marc Guillaume (éd.), Figures de l’altérité, Paris, Descartes et Cie, 1994, p. 19-43, ici p. 29. Ibid., p. 24. Patrick Charaudeau et Dominique Mainguenau, Dictionnaire d’analyse du discours, article sur « L’identité », op. cit., p. 513. Ibid., p. 300.

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chapitres de notre étude qui traitent de problématiques de narrations liées à l’identité d’un personnage ou d’un narrateur69. Dans le domaine de l’identité narrative, on peut en différencier principalement deux sortes : celles qui sont non fictionnelles (les biographies), les histoires de vies de personnages réels, celles qui sont des fictions narratives. Notre étude s’intéresse avant tout à la deuxième catégorie et à la limite parfois assez floue qui existe entre les deux catégories (cf. l’œuvre de W. G. Sebald). Nous nous intéressons à la littérature dont la finalité est de raconter une histoire, une littérature où style, composition, technique de montage, vocabulaire, intentions de l’auteur, manipulation du lecteur, entre autres, en sont la saveur fine. Par rapport à cela, nous savons et avons constaté que la crise de l’identité a augmenté depuis la Deuxième Guerre mondiale et que la recomposition identitaire est le maître-mot dans les dernières décennies. Cette recomposition se manifeste par différents procédés, par exemple, par le refus d’identification à des normes chez Max Frisch, ce refus montrant donc une identité en crise. La société moderne et ses nouveaux repères sont en cause chez Frisch, mais surtout la nature profonde de l’homme et son incapacité à comprendre l’Autre (ou à savoir se mettre à sa place), car selon Thomas Luckmann: «Obwohl oder gerade weil es in modernen Gesellschaften kaum noch einheitliche und verbindliche Auffassungen gibt, ist die Suche nach Identität ein Hauptkennzeichen der Industriegesellschaften»70. Luckmann utilise une étude sociologique de Werner Weidenfeld comme point de départ de son affirmation. Par rapport à ces deux penseurs, la réponse de Habermas est une réponse sur le plan social à une identité collective. En 1974, il adosse sa théorie à Erikson et affirme que l’identité individuelle ne peut se développer que par rapport à un groupe. Il exige une éthique universelle et tout à la fois une liberté et
69. Deux exemples parmi beaucoup : l’étude de Jürgen Kamm, Norbert Schaffeld, Spies Marion (Hg.) : Spuren der Identitätssuche in zeitgenössischen Literaturen, Trier, Wissenschaftlicher Verlag, 1994, ou celle plus abstraite, mais tout aussi récente de Terrence Cave, «Fictional identities», in Henry Harris (ed.), Identity, Essays based on Herbert Spencer Lectures given in the University of Oxford, Oxford, Clarendon Press, 1995. Il explique notamment son point de vue sur L’identité qui est à la base de celle narrative : «Strawson [P.F. Strawson, Individuals, an essay in descriptive Metaphysics, London, Routeledge, 1959] (1990, 101) is less obviously obsessed with lurid examples, but he does something essentially similar. He seeks to show that neither body nor mind is logically prior as the locus of Identity ; and that the only way out of the dilemma is to regard the concept of a person as ‘primitive’. A person is not a duality in which one component is privileged, but an amalgam, awkward to analyse even though we seem to be able to get along with it reasonably well in everyday life. It is also an important part of Strawson’s argument to say that our subjective sense of ourselves as individuals depends on our perception of individual others, and vice-versa : this subjectobject interdependence, or interpersonal perception of what it is to be an individual, again posits identity as an amalgam, joining what we are inclined to think of as essentially separate or different.», p. 116. Thomas Luckmann : «Persönliche Identität, soziale Rolle und Rollendistanz», in Odo Marquard (Hg.) : Identität, München, Fink, 1979, p. 294 – voir aussi pour cette même problématique Werner Weidenfeld : die Identität der Deutschen, München, Hanser, 1983, p. 21.

70.

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une individuation. La famille, la ville, l’État et la nation ne sont plus seuls à former l’identité. Il suggère que l’identité devienne mondiale et universelle et non plus liée à une appartenance nationale ou étatique. La société du futur sera supranationale et de ce fait l’identité aussi : ainsi les hommes du futur devront développer leur identité collective à partir d’un monde qui aura une existence symbolique71. Que l’individu soit influencé par la collectivité et que son identité en soit influencée, qu’elle soit composite, plurifactorielle, est un fait facilement compréhensible, pour un regard extérieur. Mais cela l’est moins pour le sujet concerné, qui, parfois, refuse l’identité qu’on veut lui attribuer, le rôle dans lequel on veut le faire entrer (cf. l’œuvre de Max Frisch, d’Ingeborg Bachmann ou de Marlen Haushofer). Les personnages ou les narrateurs/ narratrices vivent dans le déni ou la fuite, ils ne veulent pas se reconnaître dans l’identité qui leur est attribuée. Peter Handke dit, de manière simple, son décalage par rapport à la pluri-identité qu’on lui attribue, son étonnement permanent, face aux autres qui le voient tel qu’il ne se voit pas :
Ich habe oft das Bedürfnis, zu jemandem hinzugehen und zu fragen, du sag’ mal, wer bin ich eigentlich? […] Manchmal erschrecke ich Freunde, weil ich so vieles bin. Sie halten mich für so oder so. Im nächsten Moment denken sie, ich bin ein Umspringbild. Von mir könnte jemand, wenn ich spazieren gehe, alle zehn Meter ein anderes Bild bekommen72.

Ce refus d’accepter le regard des autres se lit aussi dans la situation de l’exilé ou du déraciné (W. G. Sebald). Notre étude tentera à travers quelques exemples choisis, de montrer l’image de soi et sa gestion, de mettre en lumière identité et histoire personnelle (leurs imbrications, co-influences ou différences fondamentales), de suggérer la maladie comme stratégie identitaire et de montrer comment le sujet peut créer un effet dramatique. Nous aborderons aussi, nécessairement, la problématique de l’aliénation de l’identité, de ses manifestations diverses, également sous l’angle de l’impression que la vie n’a aucun sens (même si c’est un signe de dépression, comme l’affirment les psychologues). Si le sentiment d’aliénation est provoqué par la vie moderne, la relativisation des repères et des valeurs, alors la crise identitaire moderne est une crise du système des valeurs. L’aliénation résulte souvent d’une tentative de modifier de l’extérieur une identité formée, mais il faut aussi que l’individu ait un sentiment d’aliénation (Entfremdung), de vie subie. Le concept sert à définir une identité, mais aussi à la mettre en perspective et en critique. La notion d’aliénation a été longtemps écartée par les sociologues, car le terme était réservé au domaine de la psychologie clinique, voire de la psychiatrie. Pourtant ce concept est valable sur le plan
71. 72. Voir les explications de Peter Dürrmann : Heimat und Identität. Der moderne Mensch auf Suche nach Geborgenheit, op. cit., p. 70. Cette citation est-elle la parole d’un écrivain de spleen ? Voir dans Die Zeit, 3.3.1989, p. 79.