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Les amours meurent aussi...

De
238 pages
Philippe est un type bien...sa vie est programmée à l'ordinaire. Jeune étudiant amoureux puis bobo en couple, rien ne le prédispose à un destin extraordinaire. Mais la chute est au bout d'une fuite éperdue, gangrénée par un épouvantable drame. Une lente et inéxorable descente vers l'horreur à laquelle il n'aura ni la force, ni le courage de s'opposer.
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Patrice B-RITTENERLes amours meurent aussi…
Philippe est un type bien…
Sa vie est programmée à l’ordinaire. Jeune étudiant amoureux
puis bobo en couple, rien ne le prédispose à un destin extraordinaire.
Mais la chute est au bord du chemin et va l’entraîner jusque dans
les bas-fonds de New York au bout d’une fuite éperdue, gangrénée
par un épouvantable drame.
Une lente et inexorable descente vers l’horreur à laquelle il Les amours meurent aussi…
n’aura ni la force ni le courage de s’opposer.
Roman
Né en 1951 à Toulouse, Patrice Baluc-Rittener
a fait des études universitaires à Tours et à Paris
avant de devenir journaliste. Avec ce nouveau
roman entre thriller et road-movie, il nous enchaîne
à la fatalité d’un destin fracassé par quelques
secondes d’égarement.
Suspendue aux conséquences de ces quelques
secondes, la vie va imposer son impitoyable
châtiment, jusqu’au constat d’une déchéance
aussi absurde qu’inutile…
ISBN : 978-2-343-04537-5
20,50 €
Patrice B-RITTENER
Les amours meurent aussi…






Les amours meurent aussi…





















Patrice B-RITTENER




Les amours meurent aussi…













Du même auteur

Le monde de Julien, Éditions Atlantica-Séguier, 2006
J’ai beaucoup pêché… Éditions du Pécari, 2006
Le monde de Julien 2, Éditions Atlantica-Séguier, 2007
La bicyclette d’Einstein, L’Harmattan, 2007
Nuits de perles amères, L’Harmattan, 2007
30 jours en mai, L’Harmattan, 2008
Sur la vague virtuelle du Vendée, Atlantica, 2009
Lune Noire, Éditions Atlantica-Séguier, 2010
Mort suspecte au Piwi Hotel, L’Harmattan, 2011
Je n’aurais pas dû écouter Léna, L’Harmattan, 2012




© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www. harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04537-5
EAN : 9782343045375







C’est dans une chambre minable qu’ils me découvriront,
sans jamais savoir mon nom, ni mon propos,
ni la valeur de mon évasion.
Charles Bukowski






















Je suis perdu.
Depuis des heures il n’y a plus que le soleil et le bruit.
La chaleur aussi. Partout. Elle vient du ciel et de la terre
à la fois, colle à ma peau, me mord. Pourtant je marche
encore, dans l’air épais, au milieu du souf e torride et de
la poussière ocre qui s’opposent à mes pas jusqu’à me faire
tituber. Je n’ai plus de force mais j’avance, à la recherche
de cette ombre que j’aperçois tel un mirage derrière les
grands bâtiments blancs.
Je marche pour me sauver, pour oublier aussi. Mais je
n’oublie rien. Le passé m’accompagne, m’accable de ses
souvenirs. Pas de répit. Pas de repos. Je cherche l’ombre,
je cherche la place d’humain que j’ai perdue… J’étouffe.
Le soleil s’obstine, tire ses dernières salves dans les
re ets de la porte en verre. Je la pousse d’un coup d’épaule.
Le vent s’engouffre à mes c tés, sif e, gémit, s’essouf e,
nit par se taire quand elle se referme violemment, comme
pour me protéger de la confusion et de l’absurde qui
me poursuivent.
Derrière le comptoir l’homme m’écoute. Me donne la
clé… Ça y est, je suis sauvé !
Respirer… Tout va bien se passer. Respirer encore.
Détourner les yeux de la lumière et m’engouffrer dans la
pénombre bienfaisante. Trouver l’ascenseur, m’envoler.
M’extirper de mon cauchemar… Ne plus penser à tout
ça… Oublier.
D’ailleurs est-ce bien à moi que ces choses sont arrivées ?
7
?????{J’en doute encore, parfois…
Mais tout va s’arrêter maintenant je le sais. Je vais
stopper la farce, dé er les vents contraires, m’enivrer de
l’écume des jours pour voguer vers un autre avenir et
affronter en n la vie ravagée de Philippe Ducros, ce type
ordinaire de 47 ans…
Voilà, c’est ça ! C’est ce que je vais faire : exhumer le
passé, le façonner, le remodeler, gommer ses aspérités,
le réinventer !
Mais non ! Je le sais bien, tout ça est impossible.
Le passé est immuable. igé. Pétri é par le temps.
* * *
Philippe Ducros c’est moi et mon histoire est assez banale.
n n a ec le recul e me is ue seul le but est banal.
ans oute aurais- e le bricoler mettre la orme es
couleurs u r thme un peu ’intri ue. u lieu e a e le
uali e e banal… sabor a e rossier pour uel u’un ui
a la pr tention ’in iter es inconnus p n trer ans ses
pensées les plus intimes.
Du san u se e un zeste e ric un chou a e pro oc
l’attitude « border line » de l’antihéros uel ues mots
bien « dégueu » peut- tre un soup on de « cut up » la
Burrou hs… oil la recette. ais ce n’est pas parce u’on
a la recette et les in rédients u’on est un bon cuistot
c’est s r…
D’ailleurs e n’ai amais été doué en cuisine. out au plus
adepte des u s brouillés. Brouillés comme mes pensées.
Pourtant, creuser des sillons noirs sur une page blanche m’a
tou ours asciné. lors ’insiste. n mot, encore un mot, un
erbe, une phrase, a ancer, raconter, décou rir, labourer ce
cer eau e sangue us u’ en e traire la derni re récolte.
Raconter sans relâche ce moi tellement « haïssable » et
pourtant si amilier.
8
YTIYMG$T6w?MI8YGTr??oJ[IGMJYG\jMpGpGYJ?j?YoGGj$YG0G\TGpTGJTITTG?GJYJ[?MGTGjM[?qM(T)7IMpRetrou er la orce d’écrire… e plus écouter le sou e
saccadé de ma respiration, mépriser ma bouche trop s che…
* * *
Boire ! Trouver la bonne porte, un lit… M’allonger,
m’endormir, rejoindre le néant, m’évader en n.
Rien de tout ça… Murs gris, lumières glauques, angoisse,
oppression. Qu’est-ce qu’il m’arrive encore ? Je panique
à nouveau, dérive, m’affole, m’égare… Pourquoi tous ces
couloirs ? Pourquoi ces ombres dans ma tête après tout
ce soleil ? Je suis exténué. Accablé. J’ai envie de hurler…
Obsédé par un ascenseur que je ne trouve pas.
Et si je m’affalais, là, dans le couloir ? Si je renonçais à
fuir ? Si j’arrêtais tout ? À quoi bon… ?
Non, ne pas renoncer. Vivre encore un peu… Ne pas
laisser tomber. Dire les choses… Mais y a-t-il encore
quelqu’un pour les écouter ? Le vent peut-être.
Non, non, ne partez pas, je vais vous raconter…
9
q?1IYI?Lucie
Londres, juillet 1984
out a commencé il a ingt-neu ans.
’en a ais alors di -huit, enais d’obtenir mon
baccalauréat et en isageais a ec appétit le grand saut dans
la raie ie. Du moins telle ue e l’imaginais…
ous mon bonheur et ma erté emm lés, per ait surtout
le soulagement de la libération ’a ais en n les clés ui
ou rent les portes de la cage Bien s r, ’ai sauté partout
a ec mes potes de ant les grilles encombrées du L cée,
battant dé Mj des ailes ers un a enir ui ne pou ait tre ue
radieu . n a bu, esto é dans des tentati es paillardes,
puis, pour raiment ter a, ’ai cassé ma tirelire parce u’il
allait absolument ue e m’o re des acances Londres,
o mon pote incent de ait re oindre sa copine.
n en parlait depuis des mois, blo ués par le errou de
l’e amen ultime, le uel enait de sauter comme un bouchon
de champagne, inondant nos t tes d’autant de bulles de oie
ue de perspecti es prometteuses
rai dire, depuis longtemps dé Mj Londres m’en outait.
’ étais passé une ois, en transit ers le Pa s de alles
ea ec ma classe de . Pour uoi le Pa s de alles e ne
11
IrTYYMIMY-TYM?MY\Y-YITY2oj6[TTYYr9IY\Y7TYMMY$2YYrTY\-Y\YIYY[\M*TY?[YYTY\r*o"?T
IIsais plus… ans doute parce ue ma pro de l’épo ue une
pres ue rou uine au ormes a antageuses était bretonne
et oulait rendre isite ses cousins Celtes a sert a les
o ages scolaires ous é eiller les sens… n n’ échappe
pas, comme on ne peut se soustraire l’in uence de
l’ mpire Britanni ue des milliards d’humains l’écoute
du od a e the ueen, émus par hakespeare, éblouis par
le mariage du Prince William, sans parler des Beatles et de
la conduite gauche lors Picadill Circus et Big Ben a
sonnait bien, a parlait mon imaginaire, et l’occasion était
belle de oir a de plus pr s…
Bre , on a déboulé ictoria tation, nos sacs dos
et nous. lora, la blonde copine de mon pote, nous
attendait… Lucie aussi.
t l …
Le truc… ’allais dire banal… Le truc ui ous tombe
dessus comme a, par hasard, parce ue c’est la ie et ue
a arri e tout le temps. n n, c’est ce u’on dit… a m’est
arri é ce our-l , la seconde m me o ’ai rencontré ses
eu . Parce ue pour moi les eu , c’est tout, a eut tout
dire, c’est bien plus ue le miroir de l’âme ou le re et de
nos pensées… Les eu c’est l’étincelle, l’impénétrable,
l’émer eillement ui ous entra ne ers les m stérieuses
connexions de l’autre.
lors, e l’ai regardée une coupe carrée de che eux
noirs, la bouche aux contours eloutés, un ean, une este
en cuir noire sur une chemise blanche de mec… t ses eux.
oil , c’est tout simple. ’étais planté l regarder son
sourire sous la mar uise surchau ée de ictoria tation,
Londres br lait d’un début d’été caniculaire… et moi e me
consumais dans le regard d’une inconnue simplement olie.
out est allé tr s ite. lora a ait les présentations.
« Deux bises ? Trois ? » loussements gnés, mains
embarrassées… ’ai sui i le mou ement. t uand e me
suis retrou é paral sé c té d’elle au premier étage du bus
rouge ui nous emmenait ers leur résidence étudiante, ’ai
su ue ’étais amoureux de cette lle et ue e n’a ais plus
12
[[oY?j\?Y4M2TTrj?6j?j-\TTYTY[TM6YMY6dYT*TTY\?YvY((YMYj\YoTTM$?YIM6T\$oYMY7TqYYM)MIjY((j\*(r)Y\j\9Y6ojj9d-Yj\jjI{jYqIo[TTYTYMj?9ToM\o
IIu’un seul désir la prendre dans mes bras et l’embrasser
lle a ait croisé ses ambes et ouait a ec ses ongles dans
la couture de son ean. ’étais h pnotisé par ses mains nes
en me disant ue e n’en a ais amais u d’aussi belles…
lle m’a demandé d’une oix minuscule et en me regardant
si c’était mon premier sé our Londres. ’ai répondu en
détournant les eux ue non, oui, en n peut- tre, l’esprit
embrumé par le sou enir de ma pro rou uine.
e n’ai m me pas songé eter un il tra ers la itre ers
les rues colorées ui dé laient au r thme saccadé des arr ts
du bus. me la « congestion » du tra c sur l’interminable
Whitechapel Road ne m’a pas perturbé. Au contraire,
e oulais uste ue a dure… rester pr s d’elle. ncore,
et encore… ’ai aguement entendu la oix de incent
tenter des « Look, it’ s beautiful ! » sensés épater la galerie.
D’ailleurs, malgré sa lenteur, ce premier tra et londonien en
« doubledeck » m’a semblé durer uel ues secondes. ’étais
simplement ailleurs, branché sur les palpitations de mon
c ur, capti é par des eux et des mains…
t lors ue la oix de lora nous a annoncé u’on
descendait la prochaine, ’ai eu la désagréable impression
d’entendre sonner mon ré eil
oil comment les choses se sont passées… implement.
La suite a été compli uée sans l’ tre. lora est allée re oindre
Lucie dans sa chambre du bâtiment des lles et nous a laissé
la sienne. n a posé nos sacs en m me temps ue nos esses
sur le lit en 9 , en se chamaillant instantanément pour sa oir
ui hériterait du matelas et ui du sommier ’ai eu droit au
sommier et aux courbatures ui l’accompagnaient, malgré
l’empilage de ringues et de cou ertures censés rendre les
lattes moins rugueuses.
* * *
« Ascenseur en panne » !
Le type de la réception m’observe avec l’air de se foutre
de ma gueule, l’index pointé vers l’escalier. J’ai envie, mais
13
9TY-?T-YT-YT?r(qYIoM\-TY(?M\TYYTY-MM)Y?YT(TMrTjI\2Mr?TTIY-YjM9YY(jYYM6TjT??T\MMrMjYMr)
0rpas la force, de lui faire un doigt à mon tour… Hisser mon
sac jusqu’au deuxième étage paraît insurmontable. Il pèse
une tonne ! Son unique roulette gémit à chaque marche et
son ventre repu de canettes de bière tire sur les coutures.
, 7, les portes dé lent. , … suis à l’envers.
Odeurs de clope froide. 240, 242, pas le bon couloir. Et
cette putain de roulette qui se coince dans la moquette
gondolée ! Énervement, impatience… 255, j’y suis !
La serrure résiste. Tremblements, fatigue, maladresse…
Elle cède en n. La chambre est sinistre. Pourtant je la trouve
aussi belle qu’une Suite au Carlton. Après ce que je viens de
vivre, une niche de chien aurait suf … Je referme la porte,
m’appuie contre elle, tente de retrouver une respiration
normale. Mon front ruisselle. Je tremble dans ma sueur en
souf ant la goutte suspendue au bout de mon nez. Comme
deux rideaux fatigués, mes paupières s’affaissent sur ce
nouveau décor, sur ce lit près de moi qui me tend les bras…
Tout paraît calme, immobile. Seule la vibration de l’appareil
à air conditionné vient troubler le silence.
Ça bourdonne encore un peu dans ma tête. Mais ça va
mieux… Est-il possible que l’affreux chaos de ces derniers
mois s’apaise en n ? Que l’atroce réalité m’accorde un
jour ce répit dont j’ai tant besoin ?
Non ! Bien sûr que non !
Pas de répit, pas de paix. Reproches, voix immortelle…
Ma conscience ne m’acquitte pas, ne me quitte pas.
Ma propre odeur non plus. Ce qui reste de mes fringues pue.
Ma conscience aussi. Elle se retourne sur moi, me juge,
arpente mon cerveau jour et nuit, le fouille, le dissèque,
explore le moindre recoin, conclut, réprouve, condamne !
Mes jambes hésitent à quitter la porte. Encore deux
pas… ça y est, je suis assis au bord du lit. Épuisé, vidé,
prostré. Démoli par la vie.
Je m’entends crier : « pourquoi as-tu fait ça ? »
* * *
1
?????Des bâtiments de bri ues rouges et de baies itrées au
milieu d’un parc immense, saupoudré de lecteurs solitaires
et de groupes langoureusement allongés sur un gazon
« britannique »… La résidence uni ersitaire de ueen
ar ni ersit est plut t s mpa et me donne un a
antgo t séduisant de ce ui m’attend « à la fac ». A rai dire,
pour la premi re ois de ma ie, e ressens les e u es d’une
délicieuse liberté ue e déguste pleines dents, carrément
er d’ tre l , aux c tés de deux superbes étudiantes dont
l’intér t porté de simples l céens me para t bien atteur.
Dans cette atmosph re pres ue irréelle les premiers ours
dé lent sans ue e m’en rende compte, entre balades
dans de Park et « fouinages » Carnab treet, le tout
enturbanné de ranches rigolades, de sh and chips, et
ponctué d’arr ts-ra itaillement dans des pubs colorés et
bondés o l’on ume des arlboro en éclusant des pintes de
« bitter ». J’étais bien. Formidablement bien. La proximité
uasi permanente de Lucie me transportait. Bien s r, e
calculais sa amment les moments o ’allais pou oir me
retrou er seul a ec elle, sans amais réussir… ntre deux
bi res et trois éclats de rire, e gambergeais les mots u’il
audrait ue e prononce si, par bonheur, ce moment arri ait.
Par ois m me e croisais son regard en me persuadant ue e
lui plaisais peut-être, un peu intimidé malgré tout par notre
di érence d’âge et par son ni eau intellectuel d’étudiante
een lettres de 3 année ui me paraissait nettement supérieur
au mien. lle riait d’ailleurs de mon accent, elle ui parlait
« uently » cet anglais ue e ma trisais grand peine.
Le uatri me our l’a aire s’est compli uée. n n,
compli uée… n réalité, a aisait un moment ue a le
tourmentait, et ce matin-l , alors ue ’émergeais de mes
lattes le dos endolori, Vincent m’a lâché un « bon, ce soir,
faut que je dorme dans la piaule avec Flora ! »
Du classi ue, bien s r. ines éplorées ace scénario
con enu le mec a retrou er sa copine, la copine de sa
copine prend sa place sur le matelas… et le tour est oué
es au ue a n’a pas été si simple. Passons sur
15
ITYM\vYMYT?Ijo0TqYrMYq0(\MMTYYoM?(\YjTMYMMI?IYY{TYMM4?rvMTTjj0TIMTj{qrYjMTrI?TT??TqIY(T6??Y\jYTYT8(\M<oT6IIT?
II
II
+\le détail des discussions animées autour des iné itables
sh and chips a alés de tra ers dans un parc au bord de
la amise. Chacun sur son banc. n n, Flora et Vincent
sur leur banc et nous un peu plus loin, a ec pour moi la
ormidable opportunité de prononcer ces mots tant de ois
répétés dans ma tête et ui se trou aient soudainement
coincés dans ma gorge, trop étroite pour aire circuler
simultanément du merlan rit et des mots d’amour…
J’entendais ou plut t e de inais les phrases de Vincent ui
se oulaient con aincantes. Je o ais la tête de Flora ui
secouait ses m ches de droite gauche et ice- ersa… a
n’a ait pas l’air d’aller ort. De mon c té non plus d’ailleurs.
t e pin ais les l qY res d’un air entendu ace Lucie ui
su ait ses doigts magni ues, mais recou erts de l’huile de
son sh, dans un geste ue e trou ais tr s classe. a a duré
un moment. a a même continué pendant le tra et retour,
o chuchotements et gloussements ne m’indi uaient gu re
l’issue de la discussion. Finalement, Vincent a eu gain de
cause. ais ce ui aurait pu être une aubaine pour moi s’est
ite trans ormé en une triste soirée de solitude. Car si Lucie
a accepté de laisser sa piaule aux tourtereaux, elle a aussi
pré éré demander l’hébergement sa oisine de chambre,
a ec la uelle elle a en outre passé la soirée, me laissant
« porter la chandelle ». L’uni ue a antage de cette situation
consistant la récupération du matelas, pour une nuit certes
solitaire, mais ranchement reposante.
t puis c’est arri é. h, rien d’exceptionnel. Pres ue
inattendu…
l pleu ait ce soir-l . ne pluie ti de et nostalgi ue de
l’été londonien. n seul parapluie, des a ues é iter,
des bousculades, des rires, les isages mouillés, Flora et
Vincent loin de ant et mes mots tou ours en bandouli re. Je
n’ai même pas eu besoin de m’en ser ir. La pluie est enue
m’aider uand ses gouttes ont grossi et ue ’ai senti Lucie
se serrer plus ort contre moi.
Voil , c’est tout… Je ne me sou iens pas du reste. out
ce dont e me rappelle c’est d’un lampadaire la lumi re
16
jTIIYYYY\TT0YqYTYT{YTYYYjYMqdYIYdM(TqMYIYj27M?TYTo?Y,jYTYYqMoqjTTY8YjIqII\TYoIMI8?((?7{YTMYjjI
?Ttrouble, d’un taxi noir ui passe trop pr s, de la pluie ui
dégouline délicieusement sur nos isages, de Lucie dans
mes bras, et de moi ui l’embrasse
Certes, ma timidité camou ée a bien ailli me ouer un
mau ais tour uel ues heures plus tard, l’instant atidi ue
du « bonsoir », lors ue le regard en biais de Vincent me
commandait de re oindre notre piaule a ec Lucie et ue
moi e souriais bêtement en aisant semblant de ne pas
comprendre. Heureusement, le « tu viens » engageant de
Flora tirant mon pote par la manche est enu me sortir de ce
mau ais pas, tandis ue e souriais tou ours d’un air ataliste
en serrant la main de Lucie, comme pour dire, « bon, ben,
on n’a pas le choix, là… »
lle a ait compris… t c’est comme a ue e me suis
retrou é sur un lit en 9 reconstitué, en train d’embrasser
une lle ue e trou ais mer eilleuse et dont ’étais
éperdument amoureux.
Apr s, ’ai ait grimpette sur mon nuage et m’ suis
cramponné. Surtout ne rien lâcher de ce premier bonheur,
de cet amour br lant ue ’ai pris en plein c ur un soir
Victoria Station. J’ai alors écu les choses les plus intenses
du début de ma ie. Rien n’existait ue nous… elle, moi,
nos délires et nos regards éperdus au milieu des courses
olles dans un Londres l’exotisme absolu.
* * *
C’était il y a vingt-neuf ans.
Allongé sur le lit, les mains derrière la tête, je sens mon
corps s’alourdir dans la moiteur des draps et songe à tout ce
temps que j’ai rempli de choses importantes qui ne l’étaient
pas. Comme tout le monde sans doute. On ne choisit pas
totalement ce que l’on est… En n, peut-être. Les âmes
fortes sans doute. Pas moi. J’ai toujours pensé que j’étais
déterminé à devenir la personne que je suis aujourd’hui.
17
MYM?TTTYqT?IMTYIYYI\YMTToY(I?MYTMITj(TMjIT?MM?jTMYTqYYJ’ai lutté parfois, pour dévier cette trajectoire, pour éjecter
ce déterminisme confortable qui m’empêchait de choisir les
bons côtés de la route et de la vie.
Comme un vieux disque rayé, les images de quelques
carrefours hasardeux mal négociés passent en boucle sous
mes paupières. Ma tête est douloureuse, mes sensations
fébriles et mes souvenirs ous… Je m’y accroche pourtant.
Pour la millième fois, je revis cet instant où j’aurais pu dire
non et où tout aurait changé.
Ma main droite quitte ma nuque, tâtonne au bas du lit,
hésite, bouscule une bouteille, déjà vide… Je disais quoi
au fait. Ah, oui, Lucie… Londres… Je l’aimais tellement.
Elle m’aimait tellement…
Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?
* * *
C’est bien connu les acances passent tou ours trop ite
Celles-l n’ont pas dérogé la r gle. Cha ue our est un
our tout neu ue l’on habille d’insouciance et de couleurs,
o nos pas s’en amment sur les trottoirs embouteillés de
Regent’s Street, tandis ue nos rires s’en olent dans des
pubs en umés au cours de mémorables « soirées échettes »
Au milieu de tous ces bonheurs, seules nos guitares nous
man uent. Abandonnées sur le théâtre de nos répétitions
dé antées, le garage des parents de Vincent elles auraient
coup s r ra outé le son aux images. n se contente
d’é o uer le groupe « sans nom » ue l’on tente de monter
depuis uel ues mois a ec des potes du L cée… Fans des
Doors et de Jim orrison, on s’essaie a ec passion au rock
et la pop a ec pour seule ambition de partager de bons
moments, sans rê er de gloire ou d’ l mpia.
Autant dire u’entre Carnab Street et Abbe Road
on est dans notre ardin. n ardin extraordinaire o nous
marchons a ec délice sur les pas de nos idoles, dans un
18
2M?TYqMj\?T?2TTM\YYTY\YTYIMM0T?\YjIjYMj8TMY??TLondres ambo ant de toutes ses salles de concerts.
La musi ue est partout o nos eux se posent, us ue dans
les noms de ces lieux magi ues, ui résonnent nos oreilles
comme autant de mélodies.
J’adorais la pop anglaise… Depuis plusieurs années
dé Mj , la musi ue berce mon uotidien et ’a oue ue ces
déambulations sur les traces des grands groupes m thi ues
ont contribué la rendre encore plus importante.
Comme si cha ue instant de ma ie se trou ait relié une
chanson, cha ue endroit m stérieusement connecté une
mélodie… Dans la chaleur de cet été 8 , ma tête résonnait
du « Last Christmas » des Wham et de « Still loving you »,
le monumental tube de Scorpions. Lucie, elle, adorait
la toute pimpante C ndi Lauper dont le premier succ s,
« Girls just want to have fun », entamait un tour du
monde triomphal.
C’était bien Londres. J’ ai écu des moments
mer eilleux. Comme un é eil la ie… L’impression de
uitter mon corps pour m’épanouir dans celui d’un autre.
ême le thé ue e n’aimais pas était de enu un rituel
attendu. Additionné de biscuits secs il m’aidait comprendre
la perception « proustienne » des ameuses madeleines…
D’ailleurs c’est sou ent autour de ce thé ue l’on discutait
a ec Vincent. J’étais pudi ue sur mes sentiments. Pas lui.
l me disait u’il était s r de son amour pour Flora, u’ils se
marieraient apr s la Fac, parce ue c’était important de aire
uel ue chose de sa ie, de onder un o er et d’être heureux
deux. J’étais d’accord sur le dernier point, beaucoup moins
s r des précédents. Comment songer dé Mj au mariage, aux
gamins, une ie rangée et peinarde Comment renoncer
toutes ces portes ou rir, l’extinction de mes rê es
C’était uoi nos rê es au uste Lui oulait être pro ,
transmettre le sa oir. l allait aire histoire-géo et ouait
une passion pour tout ce ui touchait l’histoire de France.
Finalement, on était assez di érents. Je m’en tapais un peu de
Louis V, apoléon ou Henri V… pas raiment con aincu
ue tout ce u’on me racontait leur su et était exact.
19
TTqY\YYT,IT?MIYTY\?,,jTTjYT?YTIYTIMTjj1jYYTYM""MYjITj0YjTTjYTY\jTYjjTYTYjYT"T\MT\qYTI\\
;,
IIais e l’admirais de sa oir tout ce u’il sa ait, et
surtout de sa oir ce u’il oulait. Parce ue moi ’étais dans
le ou. J’espérais sans trop m’illusionner ue les années
enir dans l’enseignement « Supérieur » m’ou riraient
uel ues-unes de ces ameuses portes de la perception…
J’aimais la littérature, écrire dé Mj … La musi ue… Pas
grand-chose d’autre.
Si, ce moment-l , ’aimais Lucie. ais ’étais seul
le sa oir et malgré les pi ues et mo ueries de Vincent,
e ne lâchais rien. « Allez, je vois bien que t’es amoureux »,
me tan ait-il longueur de ournée… Je répondais «
peutêtre », ou « et alors ? »
uand il o ait ue a blo uait, il essa ait le terrain
politi ue. Je dois a ouer ue e n’étais gu re plus l’aise.
Lui citait arx, rotski ou Jaur s alors ue ’a ais du mal
appréhender l’importance de la religion au o en ge
eet situer a ec exactitude le début de la V républi ue.
J’essa ais tant bien ue mal de aire bonne gure… apr s
tout on était potes et dans la même classe. rai dire
’appréciais sa conscience politi ue, ’adhérais même ses
utopies ui par moments re oignaient les miennes, mais
en ces heures de déambulations esti ales e pré érais les
escapades éche elées autour de Co ent arden, uand on
riait de rien et u’on parlait de tout
Je parlais aussi beaucoup a ec Lucie. Pres ue a ec
retenue… Je la trou ais tellement plus mure. Ses mots, sa
a on de structurer des arguments, ses connaissances…
out m’épatait Je man uais d’expérience, de écu.
lle a ait trois ans de plus ue moi ce ui me paraissait
une éternité et se préparait aire son année de licence en
Lettres et Langues l’ ni ersité Paris 7. Je ne connaissais
pas la « fac Diderot » de la Halle aux Vins, mais on se
disait ue e pourrais m’ inscrire. lle s’enthousiasmait
de « oui, ce serait super ! » ue e perce ais bizarrement.
n ait, ’a ais du mal sa oir si e n’étais pour elle u’une
amourette de acances ou uel ue chose de plus sérieux.
C’était raiment un sentiment étrange… Cette lle, aussi
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MYYIojMYYMTI*Yj?T4MTTjTTMYTYYY\?\TjqTYY?0ITYTI(IM\joMTY,T7YYTTjTTY?MYo\T0M(\j(YMYMTjMT?MTYTYqY7j?T0?jMjTIYqTMYjTTT8MY0YTbelle, intelligente… lle de ait a oir une éritable cour ses
pieds Des prétendants la pelle… Comment pou ait-elle
s’intéresser moi, eune l céen mal dégrossi D’accord,
’étais plut t grand et pas trop mal de ma personne.
ais uand même… l me semblait pourtant u’elle
souhaitait me re oir « après les vacances ».
ndépendamment de ces in uiétantes uestions
existentielles, l’instant présent était un mélange de plaisir
mêlé de surprises, une sorte de parenth se inattendue dans
une ie ui était us u’ présent assez con enue. J’a ais eu
une paire de copines, des relations a ec des hauts et des bas,
une adolescence modérément boutonneuse et des parents
plut t s mpas. Je n’a ais donc pas me plaindre de ma ie
et d’ailleurs e ne m’en plaignais pas, surtout en ce moment
o ma rencontre a ec Lucie enait tout simplement de
modi er ma perception des choses court terme.
ne n d’apr s-midi o e l’a ais accompagnée
la Librar du British useum, alors ue l’on tra ersait
Regents Park, elle m’a demandé ce ue e comptais aire.
« Non… Parce que vous rentrez dans trois jours si j’ai bien
compris… » a-t-elle a outé de sa minuscule oix.
l a ait une note de tristesse dans cette oix ue
’aimais tant, et ’ai soudain réalisé ue mes acances
étaient sur le point de se terminer et u’il allait ue
e me sépare de Lucie. L’idée m’a saisi en plein ol…
Fini de planer, l’oiseau enait de perdre ses ailes. t même
si ’a ais uel ue ois songé au plaisir de rentrer Paris et
de raconter mon a enture olle mes copains sub ugués,
la perspecti e me serrait le c ur d’une a on inattendue.
Bien s r, ’a ais bien pigé ue ’étais amoureux… ais
18 ans ’a ais cru pou oir gérer une séparation sur le th me
du « une de perdue dix de retrouvées ».
L’herbe de Regents Park était douce. n s’ est
allongés et e me suis laissé happer par ses eux erts.
l a ait des silences, des soupirs, ma oue contre sa oue,
des baisers é asi s. Pres ue une gêne. J’a ais un peu de
mal sortir des mots cohérents… Je répétais des « ben
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TITM{YY(YMTYMIMYYYTT(MY"YYMY\jY\,YTjYYT,MTI\IMj\MjTYYTYYIYTjjM0YMY\qjYYTYT?qMTI2\o,qT?08{?,j\?YMMYMYjYTjYMYMj0Mvoilà… » et des « ça fait chier ! » inélégants. Elle murmurait
des « je ne veux pas que tu partes » et des « ne me laisse
pas » ui me nouaient encore da antage la gorge. J’a ais
un peu de mal me persuader ue tout cet amour, toute
cette attente, s’adressaient moi. a ne me paraissait pas
possible… En si peu de temps, une telle nana, une telle
dé erlante émotionnelle…
Au milieu de notre désespérance, e tentais malgré tout
l’optimisme épicurien d’un o eux « il reste quand même
trois jours, pro tons-en ! » ais le c ur n’ était pas.
Je enais de comprendre ue l’on s’aimait raiment.
De cet amour usionnel et entier ue l’on peut i re
20 ans. J’étais heureux et e ra é la ois.
Les trois ours sont passés. L’été aussi. Je l’ai écu
dans un brouillard de sentiments épars, de langueur et de
mélancolie sua e. Je ne oulais rien, ne o ais rien, ne
mangeais pres ue rien… Vincent se outait de ma gueule
tout bout de champ, prompt me balancer des « mais oui, tu
vas la revoir ta Lucie ! »
* * *
Le temps…
Quand j’y repense, je me dis qu’il est d’une absolue
subjectivité et que ces jours-là se sont écoulés avec une
lenteur douloureuse.
Je n’aime pas le temps. Il se fout de ma gueule, me vole
ma vie, raccourcit les moments que je voudrais éternels.
D’ailleurs je l’ai toujours ignoré, voire gâché avec
obstination pour fuir les frénésies de l’existence ordinaire.
Et aujourd’hui il me le rend bien. Je le vois s’amuser,
rallonger mes souffrances, ajouter à mes angoisses,
prolonger mon calvaire et me ronger jusqu’à l’os avant de
m’abandonner comme un pantin ! J’aperçois ses aiguilles
tricoter l’heure de ma disparition et son faciès ricaner au
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