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Les Phéniciennes d'Euripide, commentaire et traduction

De
654 pages
Cette tragédie plonge dans les racines de l'histoire thébaine: Oedipe, Jocaste et leurs enfants ainsi que la lutte fratricide entre Etéocle et Polynice se trouvent réunis dans cette pièce foisonnante. Cette édition vise aussi un large public car cette vaste fresque dramatique ne peut qu'intéresser et émouvoir aujourd'hui encore.
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Les Phéniciennes d'EuripideLa Philosophie en commun
Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques
Poulain, Patrice Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée,
l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un
individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les
querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément
supplanté tout débat politique théorique.
Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage.
S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage
du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y
soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à
l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient
contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les
enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la
falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des
sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de
leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la
philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité
jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le
débat critique se reconnaissait être une forme de vie.
Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les
philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des
institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de
Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de
cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en
commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce
qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la
dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.
Dernières parutions
Hubert VINCENT (sous la dir.), Citoyen du monde :enjeux,
responsabilités, concepts,2004
Françoise KENK, Elias Canetti, un auteur énigmatique dans
l' histoire intellectuelle, 2003.
@L'Harmatlan,2004
ISBN: 2-7475-5965-3
EAN : 9782747559652Collection « La Philosophie en commun»
dirigée par Stépha11£ Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren
Christine Amiech
Les Phéniciennes d'Euripide
Commentaire et traduction
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italie
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIEÀ Jacques Jouanna,
Membre de l'Institut,
Professeur à l'université de Paris-Sorbonne,
En hommage reconnaissantPREFACE
Cette édition critique traduite et commentée des Phéniciennes d'Euripide retiendra
l'attention des hellénistes par la qualité du travail de Christine Amie ch. Les trois
parties qu'elle comprend - texte, traduction et commentaire - sont
indissolublement liées les unes aux autres, avec une méthode rigoureuse. Elles
sont précédées d'une introduction qui présente successivement les problèmes
histo-riques et littéraires d'une part, la tradition manuscrite et la tradition
papyrologique d'autre part.
Les Phéniciennes révèlent, on le sait, la manière très particulière qu'Euripide
introduit au théâtre dans l'interprétation de la légende thébaine, c'est-à-dire du
conflit entre les frères ennemis que sont Étéocle et Polynice. En dépit des
nombreux commentaires qui ont paru sur la pièce à l'époque moderne, cette
interprétation méritait un long développement. C'est pourquoi Christine Amiech
évoque successivement, dans la partie historique et littéraire de cette
introduction, les nombreux problèmes que les Phéniciennes posent toujours à la
critique: la date de la pièce, la trilogie dramatique à laquelle elle appartient, le
titre énigmatique qu'elle porte, les liens qui existent entre les Phéniciennes et les
Sept contre Thèbes d'Eschyle, la structure de la pièce, les innovations d'Euripide
par rapport à la tradition pythique, le poids des malédictions chez Euripide et
ve siècle, le succès et la postéritéchez Eschyle, le mythe et la réalité historique du
de la pièce, le problème des interpolations et le dénouement de la pièce,
l'intertextualité dans les Phéniciennes d'Euripide.
Cette liste se passe de commentaires. Elle atteste, s'il en était besoin, que
Christine Amiech a pratiquement étudié dans son introduction tous les
problèmes historiques, philologiques et scéniques que posent les Phéniciennes à la
critique moderne. Sous cet aspect, l'introduction de Christine Amiech permet
d'entrevoir la richesse du commentaire qu'elle joint au texte et à la traduction quil'accompagne. C'est dire que cet ouvrage est une mine d'informations qui
renouvellent la plupart des problèmes qu'il traite. En un mot, Christine Amiech
domine son sujet en apportant des vues nouvelles et pénétrantes sur les
questions les plus controversées, et en éclairant la belle traduction qu'elle
présente du texte d'Euripide.
Pour la tradition manuscrite et l'apparat critique, Christine Amiech,
soucieuse d'établir un texte aussi fidèle que possible à l' œuvre d'Euripide, a
fondé son travail sur les sources de cette tradition qui comprennent les papyrus
et les principaux manuscrits du poète antérieurs à 1325. On sait effectivement
que, pour la majorité des grands auteurs de l'Antiquité, les codex antérieurs à
cette date présentent, sauf exception, toutes les leçons susceptibles d'établir une
édition critique en connaissance de cause. Ce qui est précisément le cas pour
Euripide: Christine Amiech le montre de plusieurs manières, et c'est pourquoi
nous devons évoquer rapidement ici la méthode qu'elle a suivie dans ce travail.
C'est un lieu commun de rappeler que la connaissance de la tradition
ancienne et médiévale d'un auteur suppose un examen critique et raisonné des
sources qui nous restent. Mais la question n'est pas aussi claire qu'on le dit et elle
exige quelques précisions. Pour donner à cet examen la portée requise, l'éditeur
doit effectivement collationner très attentivement les manuscrits qu'il a retenus en
retraçant, si possible, leur histoire et en étudiant leur caractéristiques
codicologiques et les scholies marginales qui accompagnent éventuellement leur
texte. Le travail est indispensable pour replacer l' œuvre qu'on édite dans le
contexte littéraire et philologique qui a marqué la transmission des différents
auteurs depuis l'Antiquité et qui comprend trois étapes successives: l'époque
hellénistique, l'époque romaine et l'époque byzantine.
Dans le contexte méthodologique, le classement des manuscrits et des
variantes qu'ils présentent entre eux prend un tout autre sens. Sans ôter à ce
classement la valeur qui lui est propre, la perspective d'ensemble que nous
évoquons permet de mieux comprendre la genèse de ces variantes et d'en
apprécier l'autorité dans la tradition textuelle, en incluant d'elle-même tous les
facteurs qui ont joué un rôle dans cette dernière. Ce faisant, les leçons des
différents manuscrits se situent dans un cadre général, et les divergences qu'elles
ont entre elles ne peuvent plus être appréciées d'une manière subjective, comme
elles le sont souvent à l'heure actuelle.
C'est précisément dans cette perspective parfaitement saisie par Christine
Amiech que le témoignage de la tradition indirecte et des scholies marginalesrevêt une valeur particulière. TI complète dans de nombreux cas celui des
variantes textuelles, en fournissant des repères incontestables sur les étapes de
l'œuvre du poète dans l'histoire. TIest inutile d'insister à ce sujet sur ce qu'il est
convenu d'appeler la tradition indirecte, c'est-à-dire sur les nombreuses citations
d'Euripide qui nous ont été transmises par les auteurs et les grammairiens de
l'Antiquité. Tout en exigeant un certain discernement dans l'emploi qu'on peut
faire de leur témoignage, les citations sont des références précieuses du point de
vue critique, et Christine Arniech les a correctement utilisées toutes les fois que
ces références étaient nécessaires à la compréhension de la pièce. Mais, dans un
drame qui a fait l'objet de très nombreux commentaires antiques, les scholies sont
particulièrement denses dans les plus anciens manuscrits des Phéniciennes, qui
reprennent ces commentaires en marge du texte. C'est pourquoi Christine Arniech
en a fait un usage judicieux et fréquent pour son édition critique.
Du reste, en raison de les richesses, les scholies marginales des Phéniciennes
représentent plusieurs étapes dans la tradition ancienne et médiévale, et
Christine Arniech a également su tenir compte de ces étapes pour apprécier leur
autorité respective dans l'histoire. Le fait est décisif pour l'interprétation du
texte. Les scholies marginales qui reflètent le plus exactement possible la
tradition textuelle apparaissent avec une netteté particulière dans le plus ancien
manuscrit d'Euripide, qui est aussi le plus remarquabe à cet égard, le Parisinus gr.
2713, que l'on peut dater du XIIesiècle. Dans ce précieux témoin, ces scholies
présentent effectivement deux étapes caractéristiques en distinguant très
nettement les scholies anciennes des scholies médiévales. Cette distinction est
importante parce qu'elle permet de reconnaître l'autorité des unes et des autres
au point de vue critique.
Telle est la méthode qu'a utilisée Christine Arniech dans son travail. Fondée sur
un usage constant des principes que nous venons de rappeler, cette édition
critique des Phéniciennes d'Euripide présente dès lors le texte du poète, tel qu'il
figurait à peu près dans l'archétype de la tradition manuscrite d'Euripide à la fin
du ve siècle ou au début du VIe siècle. Mais, comme cet archétype,
vraisemblablement constantinopolitain, avait fait l'objet d'une recension savante
de la philologie de l'époque, il est clair que ce texte atteste en lui-même une étape
encore plus ancienne dans l'histoire de l'œuvre d'Euripide.
La conclusion est importante pour le travail de Christine Arniech. Elle
permet effectivement à celle-ci de bien traduire les Phéniciennes d'Euripide et d'en
établir un commentaire adéquat. Certains regretteront peut-être de ne pas trouverdans ce travail le texte qu'ils ont l'habitude de lire dans plusieurs éditions
modernes de l'œuvre du poète antique. Mais ils se souviendront que pour être
savantes et méritoires, ces éditions présentent souvent des conjectures modernes
qui n'ont aucun fondement dans la tradition ancienne et qui sont certainement
étrangères au génie de l'auteur.
André TUILIERSOMMAIRE
INTRODUCfION 13
I. DATE, TRILOGIE, TITRE ET STRUCTURE 13
A. La date incertaine de la pièce 13
B. Le problème de la trilogie 14
C. Un titre déroutant 16
D. La structure de la pièce 19
Il. MYTHE ET HISTOIRE 28
A. Les innovations d'Euripide dans le traitement du mythe 28
a. Le choix d'un chœur exotique 28
b. La survie de Jocaste 33
c. Les innovations concernant Œdipe 35
d. Le pacte 37
e. Un parti pris favorable à Polynice 38
f. L'épisode de Ménécée 41
B. Liens du mythe avec la réalité historique de la fin du ve siècle 44
III. RÉPARTITION DESPERSONNAGES ET DRAMATURGIE 47
IV. SUCCÈS ET POSTÉRITÉ DE LA PIÈCE; LE PROBLÈME DES INTERPOLATIONS 53
A. Les « belles et nombreuses sentences» 53
B. Les parodies 55
C. Autres preuves de son succès 56
D. Le problème des interpolations et le dénouement de la pièce 59
V. ENGUISE DE CONCLUSION, L'INTERTEXTUALlTÉ COMME GRILLE DE LECTURE 62
VI. L'HISTOIRE DU TEXTE 74
A. Rapide aperçu historique de la transmission du texte 74B. Les manuscrits utilisés pour la présente édition 80
81a. Les manuscrits de la première famille
90b. Les de la seconde famille
C. Le problème des variantes 94
D. La répartition des répliques 96
97E. Le rejet des conjectures
F . L'apport des témoignages papyrologiques 98
G.. Brève histoire des éditions 105
107H. Les principes de cette édition
a. Les arguments 107
b. Le texte de la pièce 108
INDEXSIGLORUM, ARGUMENTS, TEXTE ET TRADUCTION 111
INDEX SIGLORUM 111
A.. Codices constanter adhibiti (veteriores) 111
B. Raro memorantur in recentioribus 111
C. Papyri, tabulae, ostraca 112
D. Scholia 113
E.. Gnomologia 113
Il. ARGUMENTS 114
A.. Argument des Phéniciennes 115
B. d'Aristophane le grammairien 121
III. TRADUCTION 123
COMMENTAIRE 233
I. LE PROLOGUE DANS SON ENSEMBLE 233
A . L'entrée en scène de Jocaste -le monologue dans son ensemble 233
B.. Commentaire linéaire du monologue de Jocaste 235
C. La teichoscopie (v. 88-201) 260
a. Vue d'ensemble 260
b. Étude détaillée 263285Il. LAPARODOS
297III. LE PREMIER ÉPISODE
297A. L'entrée en scène de Polynice
300B . Étude détaillée de cette entrée en scène
C. La monodie de Jocaste 304
a. Remarques générale 304
b. Composition de cette monodie 305
D. Dialogue entre Jocaste et Polynice 317
E. L'entrée en scène d'Étéocle 333
F. L'Agôn 338
a. Vue d'ensemble 338
b. Le discours de Polynice 341
c. Le d'Étéocle 347
d. La tirade de Jocaste 355
e. L'échange final en tétramètres 371
IV. LE PREMIER STASIMON 383
V. LEDEUXIÈME ÉPISODE 393
a. Vue d'ensemble 393
b. Analyse du dialogue entre Étéocle et Créon 394
c. La tirade d'Étéocle 395
d. Commentaire linéaire de l'ensemble 396
VI. LE DEUXIÈME STASIMON 416
VII. LE TROISIÈME ÉPISODE 432
A. L'entrée en scène de Tirésias 433
B. Bref dialogue Créon et Tirésias 438
C. La première tirade de 440
D. Amorce de dialogue entre Créon et Tirésias 449
E. La terrible révélation: nouvelle interruption
de la stichomythie 451
F. La réaction de Créon. Fin de la stichomythie 451
G. La deuxième tirade de Tirésias 454
H. La réaction de Créon 457
I. Bref dialogue Créon-Ménécée 459
J. La tirade de Ménécée 463468VIII. LE TROISIÈME STASIMON
479IX. LE QUATRIÈME ÉPISODE
514X LE QUATRIÈME STASIMON
518XI. L'EXODOS
519A. L'entrée en scène de Créon
524B. Une scène de transition
C. Le premier récit du messager relatant le combat
529des deux frères
542D. Le deuxième récit du messager relatant la mort de Jocaste
E. Les anapestes du chœur 547
F. La monodie d'Antigone 548
G. Le duo Œdipe-Antigone 559
H. L'altercation de Créon avec Œdipe et Antigone 567
I. La stichomythie entre Antigone et Œdipe 591
596J. Le départ d'Antigone et d' Œdipe : retour aux mètres lyriques
K. Les tétramètres d' Œdipe 607
L. La conclusion conventionnelle du chœur 609
BIBLIOGRAPHIE 611
ANNEXES 619
I. APPARAT CRITIQUE 619
Il. SCHOLIEAUVERS1760 APPELÉE RÉSUMÉ DE PISANDRE 654INTRODUCTION
Date, trilogie, titre et structureI.
AI LA DATE INCERTAINE DE LA PIÈCE
Les Phéniciennes sont une pièce d'Euripide qu'on ne peut, dans l'état actuel de la
recherche, dater avec une absolue précision car l'argument d'Aristophane de
Byzance la situe sous l'archontat de Nausicratès dont nous n'avons pas trace
par ailleurs1. De toute façon, cet argument, très mutilé, n'est pas d'un grand
secours pour une datation précise. De ce point de vue, la scholie au v.53 des
Grenouilles est pour l'heure le témoignage qui permet le mieux de situer la pièce
dans la carrière d'Euripide2. Cette scholie ne manque pas de saveur: Dionysos
disant qu'il passait son temps sur un navire de guerre à se délecter de la lecture
d'Andromède, grand succès d'Euripide en 412, parodié dès 411 dans Les
Thesmophories, le scholiaste s'étonne qu'en 405, année des Grenouilles,
Aristophane n'ait pas fait allusion à d'autres tragédies produites depuis
Andromède et ayant connu un aussi vif succès, comme Antiope Hypsipyle ou
encore Les Phéniciennes! Voilà donc notre pièce située vraisemblablement entre
4123 - date confirmée de l'Andromède - et la mort d'Euripide en 407/406.
1. Cf. Argument, p. 120-121.
2. Voici le texte de cette scholie: ôtà TI. œ I.l~ éiAÀo Tt TWV 1rPO oÀiyov Ôtôax8Évroov Koo KaÀWv,
I1V11rUÀl1Ç, tPotVtoo6w, 'AvnÛ1rr1ç (Et pourquoi pas une autre parmi celles qui ont été
représentées peu auparavant et qui sont belles, Hypsipyle, Les Phéniciennes ou Antiope ?).
(Toutes les citations sont traduites par nous, sauf indication contraire.) L'expression
adverbiale que nous avons soulignée indique donc une date antérieure de peu à 405 et nous
semble exclure 412-410, dates trop éloignées des Grenouilles.
3. Deux scholies aux v. 424 et 347 des Oiseaux (éd. Dindorf) tendent à confirmer cette donnée:
elles affirment que les Phéniciennes n'ont pas encore été représentées en 414, date des Oiseaux
connue de manière sûre grâce à un argument. Dans une scholie au v. 1492 d'Oreste (reproduite
par Dindorf) il est question du «troisième drame» mais la date tardive de cette scholie
provenant du Gud. gr. 15 citée seulement par Dindorf permet d'assurer qu'il s'agit selon toute14 Les Phéniciennesd'Euripide
Nous savons d'autre part qu'Euripide a dû partir pour la Macédoine, à la cour
d'Archélaos, en 408. La place des Phéniciennes dans la dernière phase de sa
carrière ne fait donc aucun doute, aux côtés d'Oreste daté avec certitude de 408,
d'Iphigénie à Aulis et des Bacchantes - toutes deux jouées après la mort
d'Euripide. Ces pièces ont d'ailleurs bien des points communs qui attestent une
datation proche4. L'examen de la réalité historique, telle qu'elle se lit en filigrane
dans la pièce, confirmera d'ailleurs cette datation approximatives, tout en
resserrant la marge d'incertitude entre 410 et 408. Les Phéniciennes ayant obtenu
la deuxième place, d'après Aristophane de Byzance, il est tentant de les placer
en 409, l'année où le Philoctète de Sophocle a remporté la victoire. Mais dans
cette hypothèse, le problème de l'archonte subsiste. L'argument du Philoctète
donne en effet Glaukippos, et non Nausicratès.
B. LE PROBLÈMEDE LATRILOGIE
La scholie au v. 53 des Grenouilles, citée dans la note 2, p. 13, entraîne un débat
sur la trilogie à laquelle appartient la pièce des Phéniciennes. Les uns, en prenant
appui sur ce témoignage, considèrent Antiope et Hypsipyle comme les deux autres
pièces de la trilogie6; les autres soutiennent que ce sont les pièces citées par
Aristophane de Byzance, à savoir Œnomaos et Chrysippe7. Pour notre part, il
nous paraît probable que le scholiaste du v.53 des Grenouilles ait choisi trois
probabilité du troisième drame de la triade du choix qui comprend dans l'ordre Hécube,
Oreste et Les Phéniciennes.
4. Ces pièces ont notamment en commun un certain exotisme, la multiplication des chants à1rà
O"1Cllvilç, l'emploi dans les parties parlées des tétramètres trochaïques catalecti.ques, un grand
nombre de résolutions dans les trimètres.
5. Cf. p. 44 sqq de cet ouvrage.
Cf. par exemple, N. Wecklein (intro. à son édition de 1894, note p.28) qui émet des doutes sur6.
la trilogie Œnomaos, Chrysippe et Les Phéniciennes: «DafJ die drei Stücke zusammen
ausgeführt seien, liift sich aus dieser Stelle (se. von der v7ToOeOlçdes Aristophanes von Byzanz)
}) (De ce passage, on ne peut conclure que les trois pièces ont été représentéesnicht schlief;h1.
ensemble.). A. C. Pearson n'est pas plus enthousiaste, malgré son rejet catégorique de l'autre
solution (cf. son intro. aux Ph., p. XXXITI-XXXN).Plutôt favorable à la trilogie Antiope,
Hypsipyle et Les Phéniciennes,C. Mueller-Goldingen fait de manière objective le point sur
cette question (d. Untersuchungen,Stuttgart, 1985, p. 8-10).
7. Cf. Nauck2, p. 539 ou p. 632 ; C. Robert, Oidipous, Berlin, 1915, p. 396; ou M. Pohlenz, Die
grieehischeTragodie,Gôttingen, 1930, l, p. 396. Méridier écrit pour sa part: «On concevrait
assez bien que les trois drames - Œnomaos, Chrysippe et Les Phéniciennes - eussent été
}} (Paris, CUF,1950,intra., p. 132).réunis dans une même trilogie.Introduction 15
pièces au succès retentissant plutôt qu'une trilogie complète8. À l'inverse,
Aristophane, dans l'argument malheureusement mutilé à cet endroit, citerait à
son habitude les pièces de la trilogie9. De plus, dans l'argument de la recension
de Thomas Magister, tel qu'il figure en tête des manuscrits Z, Zu, T ou Gu, il est
question de la légende de Chrysippe, fils de Pélops:
OVTOÇ(OX. Aœoç) àcl>lKOlléV6çTInTé élÇ'1IÀ1V Kat TOV TOÛ IIÉÀo1Toç V10V
XPUOl1rnOVtBwv, ôç ~V aUT<pÈç &Ml1Ç yvvalKoç Km OÙK ÈK T~Ç BuyaTpoç
OiVOllâov 'ImroBCXI1étaç Km MOVÇ TOUTOVKaTaKpaç T<pepWTI, àp1t'aoaç Eiç
0~~aç TlVêYKé.Kal ouvilv aÙT<p Tà ÈpumKà, 1rPWTOÇÈv àv8p<.Û1r01Ç T~V
àpPév<><If)oPlav i)1roœi~aç".'.':. 0 ~È IIÉÀo\II lla800v TOÛTOKaTt1P~OaTo Aa1~
1l1lôÉ1roTeIlÈv 1TmBa TEKeîv, el B' &pa Kal O\)Il~cnl1, 1m' aÙTov TOVTOV
àvalpee~aéaem.ulO
De même, dans la scholie au dernier vers des Phéniciennes, à la fin des manuscrits
B, M et V, souvent appelée «Résumé de Pisandre »1\ l'épisode de Chrysippe
occupe une place importante:
taTopEÎ IIéioavBpoç On KCXTà X6Àov Tf)Ç ~'Hpcxç È1rÉ1l<1f)1l~ I£Pty~ Toîç ell~œ.01Ç
à7ro TOOVÈoxaTwv IlEPOOv T1ÎÇ Aielomaç, on TOV Amov àaE~~oCXVTa eiç
TOV ncxpavoJ,lOV ëp<.ürcx TOV Xpvoi1rnou, ÔV ~rnraaEV ènro T1ÎÇ niollç OUK
ÈTIl1wp~aavro.12
Cf. l'intro. de J. Kambitsis à Antiope, Athènes, 1972, p. xxxrn: «TI est improbable que le8.
scholiaste, voulant opposer à l'Andromède des œuvres plus récentes, ait choisi une trilogie
plutôt que trois" belles" pièces représentées séparément. »
9. fi faut cependant remarquer que le nom des pièces appartenant à une même trilogie est
d'ordinaire donné au datif. À cause du caractère plutôt stéréotypé de ces arguments, cette
objection pourrait être retenue. Mais un flottement sur ce point dans l'argument de Médée
invite à la circonspection.
10. « Un jour, celui-ci vint à Elis et vit le fils de Pélops, Chrysippe, qu'il avait eu d'une autre
femme, et non d'Hippodamie, la fille d'CEnomaos; complètement possédé par l'amour qu'il lui
portait, ill' enleva et l'emmena à Thèbes. Et il eut des rapports amoureux avec lui, donnant le
premier l'exemple parmi les hommes de ces rapports contre nature [00.]. Pélops, quand il apprit
cela, le maudit, en le condamnant à n'avoir jamais d'enfants. De plus, s'il lui arrivait
d'engendrer, il serait tué par son fils... » Suit l'oracle d'Apollon, quand Laïos va le consulter
parce qu'il reste sans enfants.
Il. Cf. Annexe II. Dans la suite de cette introduction, nous l'appellerons Résumé de
Pisandre.
12. Pisandre raconte que, pour assouvir la colère d'Héra, la Sphinge fut envoyée aux Thébains
depuis les confins de l'Éthiopie, parce qu'ils n'avaient pas puni Laïos de s'être rendu
coupable d'un amour interdit pour Chrysippe, ilprès qu'i1l'avait enlevé de Pise.16 Les Phéniciennesd'Euripide
Les trois pièces, Œnomaos, Chrysippe et Les Phéniciennes, pourraient fort bien être
liées par le thème de la malédiction se transmettant de génération en génération
(cf. v. 1611 de notre pièce). Œnomaos, roi de Pise en Élide, refusait en effet de
marier sa fille Hippodamie. Pélops réussit à vaincre ce père trop possessif dans
la course de chars qu'il imposait aux prétendants de sa fille. Y eut-il malédiction
au moment de la mort d'Œnomaos? Les maigres fragments que nous avons
conservés de l' Œnomaos13 ne peuvent nous permettre de répondre à cette
question. Mais ce dont nous sommes sûrs, c'est de la malédiction qu'a lancée
Pélops contre Laïos parce que celui-ci avait enlevé son fils Chrysippe. Si notre
pièce ne contient qu'une allusion discrète à celle-ci au v. 1611, la colère des dieux
envers la famille des Labdacides est, elle, manifeste tout au long du drame.
Rappelons enfin que les trilogies étaient loin d'être toujours étroitement liées,
surtout à la fin du Ve siècle. Ce lien thématique dû à la présence d'une
malédiction touchant plusieurs générations permettrait d'unifier de manière
intéressante les trois tragédies qui trouveraient ainsi leur dénouement dans Les
Phéniciennes où l'anéantissement des Labdacides est total. Mais il faut avouer
que ce n'est là qu'une hypothèse, car les documents indiscutables font défaut
pour l'instant.
c. UN TITRE DÉROUTANT
Si le titre de la pièce cache son sujet, il est en revanche un clin d'œil explicite à la
célèbre pièce que Phrynichos a fait représenter en 47614. Les mélodies de l'auteur
de La Prise de Milet étaient encore très connues à la fin du siècle, si l'on en croit
Les Grenouilles d'Aristophane (v. 1299) et surtout Les Guêpes (v. 21915). L'écho
voulu par Euripide au début de la parodos des Phéniciennes est pour nous un signe
du jeu constant de cet auteur avec la tradition16. Toute la pièce est, pourrait-on
dire, prise dans ce jeu mis en place dès le titre: clin d'œil à la tradition en même
13. Cf. NaucJ<l, £rag. 571 à 577, ou F. Jouan, Fragments d'Euripide, 2000, p. 477-486. Les
fragments de Chrysippe (Nauck2, £rag. 839 à 844) ne sont pas plus éclairants.
14. Le fait que le premier vers des Perses d'Eschyle, en 472, soit un décalque du premier vers des
Phéniciennes de Phrynichos, comme on l'apprend dans l'argument de la pièce d'Eschyle,
assure que la pièce de Phrynichos avait joui d'un grand succès.
15. Ce vers des Guêpes contient cette création d'Aristophane: -reXpX<XtOJ,lEÀlo100v<>-<J>puVtX1lpaTa'i'
qu'un scholiaste explicite ainsi: oiov àr>xaîa IJÉÀl1<l>PUvlXOlJ Èp<XTàKm ~œa. (Comme de
vieux airs de Phrynichos aimables et charmants). Cf. aussi les v. 269-270 de cette même pièce.
En 422, date des Guêpes, la vogue de Phrynichos est donc bien attestée.
16. Cf. notre commentaire au v. 202 des Phéniciennes.Introduction 17
temps que complet renouvellement de celle-ci, telle est pour nous la meilleure
définition de cette pièce qui a pu paraître déroutante.
En fait le sujet traité par Euripide n'a rien à voir avec la pièce de
Phrynichos17. Car loin de parler de la bataille de Salamine comme son devancier,
Euripide traite d'un sujet mythique bien connu: la querelle des deux fils
d'Œdipe. Le modèle n'est donc pas Les Phéniciennes de Phrynichos, mais bien
plutôt Les Sept contre Thèbes d'Eschyle, comme le note Aristophane de Byzance
dans son argument. Ce n'est pas l'unique fois qu'Euripide rivalise avec son
illustre prédécesseur; l'exemple le plus célèbre est l'Électre face aux Choéphores
mais Dion Chrysostome18 a comparé aussi les Philoctète composés par chacun
des trois tragiques grecs. Dans l'argument des Bacchantes, le même Aristophane
de Byzance fait le rapprochement avec un Penthée d'Eschyle perdu pour nous et
l'on peut être sûr que de telles rencontres étaient nombreuses dans cette
civilisation agonistique.
Pour Les Sept d'Eschyle, la didascalie est claire: ils ont été représentés en
467. Elle donne en outre le titre des deux autres pièces de la trilogie19
eschyléenne: Laïos et Œdipe, qui ont pu aussi inspirer Euripide dans Les
Phéniciennes. Mais à ce sujet, nous en sommes réduits aux conjectures. Ce que
nous savons de source sûre, c'est le succès constant des Sept tout au long du
ye siècle, car Aristophane en témoigne dans Les Grenouilles20.On comprend mieux
ainsi la volonté d'Euripide de reprendre un sujet qui avait si bien réussi à son
prédécesseur: l'expédition des sept chefs argiens venus prêter main-forte à
Polynice qui avait été écarté du trône thébain par son frère Étéocle. Dans les
17. Le 7rpoayoov, présentation succincte la veille de la représentation officielle, avait sans doute
averti le public du sujet de la pièce d'Euripide.
18. Cf. Or. 52. C'est à une comparaison des trois Philoctète d'Eschyle, d'Euripide et de Sophocle
que se livre Dion Chrysostome. Celui de Sophocle est daté avec certitude de 409 et celui
de 431 (cf. argument de Médée). Euripide a donc été led'Euripide - perdu pour nous -
premier à rivaliser avec Eschyle dans le traitement de ce mythe.
19. Le drame satyrique de cette trilogie thébaine s'intitule La Sphinge.
20. Cf. Les Grenouilles, v. 1022 : ô (sc. Les Sept contre Thèbes) 6êcxcrci,J.tvoç 1râç av nç àv~p
~paa611 ôrooç dvoo. (Tout homme qui l'avait vu désirait être au milieu de la mêlée.) Le a.v de
répétition avec un temps secondaire ne laisse aucun doute sur la multiplicité des
représentations. Après la mort d'Eschyle en effet, de manière exceptionnelle, lors des concours
dramatiques, les pièces de l'illustre auteur purent être reprises [cf. Vit. Aesch. 12 in
Tragicorum Graecorum Fragmenta, Gottingen, 1985, éd. S. Radt, t. III, p. 35: ~el1vaîol œ
ToaoÛTov ~yOOn,aav AiaxvÀov Wç 1V11<Plaacr6ro JlêTèx TOV 6avaTOV CX'ÔTOi) 1'OV f3oVÀOJlEVOV
Ôl~OO1CEl v Tèx AiaxvÀou xopov À<XJ.1f3avEl v. (Les Athéniens aimaient tellement Eschyle qu'ils
votèrent après sa mort que celui qui voulait monter ses pièces aurait un chœur).]18 Les Phéniciennesd'Euripide
deux pièces, les deux frères se donnent mutuellement la mort. À la fin, les deux
cadavres sont apportés sur la scène et la mort des deux frères est longuement
déplorée.
Pourtant tout oppose les deux drames: de 1 077 vers, l'on passe à
1 766 vers attribués par la tradition, sans tenir compte des athétèses21; le
nombre de personnages se multiplie et l'intrigue se complique à souhait.
L'extrême dépouillement d'Eschyle semble volontairement malmené par
Euripide. La complexité des Phéniciennes, d'ailleurs, a souvent été mal jugée, par
référence justement à la simplicité du drame antérieu~.
Avant de porter un jugement hâtif, il s'agit de voir comment s'organise
l'ensemble complexe des Phéniciennes. De toute façon il ne s'agit pas de prendre
parti pour l'un ou l'autre des deux grands tragiques grecs. Chacun de ces auteurs
appartient à une époque différente, et par là même développe une esthétique
différente. Euripide, assurément, ne pouvait ni ne voulait refaire la pièce « pleine
d'Arès»23 de son aîné. À partir d'un matériau mythique commun, les deux
auteurs ont composé deux œuvres autonomes, Euripide ne pouvant ignorer celle
d'Eschyle et l'utilisant souvent de façon très subtile, comme nous le verrons plus
loin dans cette introduction. N'oublions pas qu' Aristophane24, fin critique
littéraire, a reconnu qu'Euripide avait une connaissance parfaite d'Eschyle. Nous
avons toujours eu présent à l'esprit ce témoignage antique de première main et
nous reviendrons au cours de cette introduction sur la dette d'Euripide vis-à-vis
de son aîné.
21. Pour Les Sept d'Eschyle, la polémique fait rage à partir du v. 1005; d'autre part certains
savants - avec Wilamowitz à leur tête - ont refusé l'entrée en scène d'Antigone et d'Ismène
comme le veulent les manuscrits, et les ont remplacées arbitrairement par des demi-chœurs.
Pour Les Phéniciennes,la remise en cause du texte euripidéen commence dès le v. 1485, sans
parler des soupçons qui pèsent sur la Teichoscopie et sur d'autres pans entiers du texte. Nous
reviendrons sur les problèmes d'interpolation au fur et à mesure du commentaire détaillé de la
pièce, et plus loin dans cette introduction, p.59 sqq.
22. Cf. par exemple P. Decharme, Euripide et l'esprit de son théâtre, Paris, 1893 (rééd. Bruxelles,
1990,p. 358) : « L'impression tragique que laissent les drames encore élémentaires d'Eschyle
n'est-elle pas plus forte que celle de ces pièces (sc. d'Euripide) mieux agencées, aux artifices
savants? ». Et ce critique est loin d'être imperméable à l'art d'Euripide.
23. Aristophane, Les Grenouilles, v. 1021. L'expression est attribuée à Gorgias par Plutarque
dans Propos de Table 715E (Mor. CUF, 1996, t. IX, 3e partie, p. 58).
24. LesGrenouilles,v. 836,vers que R. Aélion cite avec raison dès la première page de son étude
Euripide, héritier d'Eschyle (Paris, 1983): 'Ey~ TOVTOV Ken ~laoKeJ.lJ.1(Xt 1£<Mcn.Oe le
connais et je l'ai observé avec soin depuis longtemps).Introduction 19
D. LASTRUCTURE DE LAPIECE
Cette longue pièce -la plus longue des pièces conservées avec Œdipe à Colone de
Sophocle - présente, comme toutes les tragédies grecques, une alternance de
parties parlées et de parties chantées. Si les chants du chœur n'occupent pas une
grande place (233 vers seulement), les parties chantées &nà OKllV1ÎÇpar les
acteurs25 sont, elles, abondantes (312 vers si l'on accepte la totalité du texte
transmis), et tous ces chants réunis représentent près du tiers de la pièce.
L'auteur de La Naissance de la tragédie a vu, dans cette prolifération du chant, un
abâtardissement de la poésie eschyléenne, considérant ces parties chantées
comme un ornement purement gratuit, un peu à la manière de l'opéra26.
La structure de surface27 est la même que celle des autres tragédies
grecques: un prologue au début et une exodos28à la fin encadrent la parodos suivie
quatre fois d'un épisode et d'un stasimon.
Le prologue de 201 vers comprend deux scènes29 totalement indépendantes
l'une de l'autre: la première se limite à un monologue de 87 vers prononcés par
Jocaste, dont la fonction est purement informative. Remontant le fil des malheurs
qui ont frappé la famille des Labdacides, elle en arrive au v.77 à la situation de
crise propre à la pièce: Polynice, qui s'est marié à Argos, a rassemblé grâce à son
beau-père Adraste une armée et vient, fort de cet appui militaire, réclamer la
part d'héritage que lui refuse obstinément son frère Étéocle. Pour éviter la
réalisation de la malédiction qu'Œdipe a proférée contre eux (cf. v. 68 : 81lKT4)/
25. L'expression est d'Aristote (Poétique 1452b).. Le théoricien de l'Antiquité distingue ainsi les
chants et les évolutions du chœur qui se déroulentsur l'orchestra de ceux qui viennent « de la
scène », éest-à-dire des acteurs. J. Jouanna nous a fait remarquer, lors d'un séminaire, qu'en
cet endroit O'1<T)Vtl ne représente en rien la «baraque de fond de scène », mais la « scène» au
sens moderne du terme.
26. F. Nietzsche, La Naissance de la Tragédie, Folio Essais, p. 104-105.
27. J. Jouanna, «L'Électre de Sophocle, tragédie du retour », Actes du Colloque international
d'Aix-en Provence, 1993, p.173-187. Nous avons tenté d'appliquer aux Phéniciennes la
méthode d'analyse proposée dans cet article: de la structure de surface, il faut passer au
regroupement par scènes qui constitue la structure médiane, pour atteindre la structure
profonde, celle qui regroupe par grandes unités les scènes et les parties chantées.
Comme A. C. Pearson (Introduction, p. XV), M. Delcourt ou E. Crail<, nous appliquons à la28.
lettre la définition d'Aristote (Poétique 1452b, 21) et faisons commencer l'exodos au v. 1310.
Au contraire, H. Erbse, C. Mueller-Goldingen ou D. J. Mastronarde considèrent la monodie
d'Antigone et le duo d'Antigone et d'Œdipe comme l'équivalent d'un chant du chœur et font
commencer l'exodos au v. 1582.
29. C'est l'entrée et la sortie des personnages qui permettent de délimiter les scènes selon le critère
de notre dramaturgie classique.20 Les Phéniciennesd'Euripide
crt~~p~ 6wJla. 6taÀ<X)(eîvT6&), leur mère Jocaste espère en une ultime tentative
de réconciliation. Pour l'amorcer, elle a envoyé un messager proposer une trêve à
Polynice.
Alors que le spectateur attend Polynice, surgit, sur la terrasse du palais que
représente la skénè en fond de scène, un vieux serviteur de Jocaste, qui est le
gouverneur d'Antigone. Cette deuxième scène du prologue (v. 86-201) est
lyrique. Antigone qui fait alors son entrée en scène chante tout en s'informant
auprès du vieux gouverneur du nom de chaque chef argien. Bâtie sur le modèle
d'un passage du chant III de l'Iliade (v. 161-244) où, Hélène, du haut des
remparts, montre à Priam les principaux chefs de l'armée grecque, cette scène des
Phéniciennes porte traditionnellement le même nom, celui de Teichoscopie. Si
Antigone manifeste, au milieu de ces vers, son attachement pour son frère absent,
Polynice, elle est en même temps effrayée par le déploiement d'une force armée si
considérable. Son effroi doit suggérer au spectateur le danger qui menace Thèbes.
Cette scène lyrique a donc aussi pour fonction d'évoquer les forces prêtes à
s'affronter; elle fait partie de l'exposition au même titre que la parodos qui
présente le chœur.
Des vers 202 à 260, le chœur des quinze femmes phéniciennes fait une
entrée tumultueuse (cf. ta.PCtVJ,lOçau v.196). Elles insistent sur leur lien de
parenté avec Thèbes dont le fondateur est le Phénicien Cadmos. Envoyées par
les Tyriens à Delphes comme offrande de guerre en remerciement d'une victoire
remportée dans un conflit récent - mais dont on ne sait rien - elles sont
passées saluer leurs parents et dans la situation de crise que nous venons de
décrire, elles se retrouvent dans l'impossibilité de quitter Thèbes. Elles
reconnaissent dans cette guerre l'action des Érinyes d'Œdipe (v.254-255) et
surtout craignent un succès du camp argien, car, affirment-elles, Polynice a le
droit de son côté (v. 258-260). Le prologue en diptyque et la parodos constituent
l'exposition du drame, sa première partie.
La deuxième partie correspond au premier épisode, le plus long et le plus
varié de toute la pièce. TI couvre 376 vers (jusqu'au v.637) et comprend trois
scènes distinctes: c'est d'abord, après un court monologue de Polynice, un bref
dialogue de ce personnage avec les femmes du chœur30 (v. 261-300). Celles-ci
reconnaissent Polynice comme le roi de Thèbes, se prosternent à ses pieds à la
manière orientale et appellent en chantant sa mère Jocaste; par leur propre
30. Avec les vers 1310-1334, ce sont les seuls moments de dialogue du chœur avec les
personnages.Introduction 21
émotion, elles laissent présager la joie qui sera celle de Jocaste lors des
retrouvailles avec son fils. La deuxième scène commence par une longue monodie
de Jocaste: la vieille reine, malgré son âge et sa fatigue, se met à danser et à
chanter pour manifester la joie qu'elle éprouve de revoir son fils. Au v. 317, elle
passe de la joie à la douleur, en se lamentant sur les malheurs de la famille qui
rejaillissent toujours sur elle. Suit un long dialogue entre la mère et le fils sur les
douleurs de l'exil, où est exalté l'amour de la patrie. Polynice, coupable
d'attaquer sa patrie, affirme donc dans le même temps son amour pour elle et
tente aux yeux de sa mère et du spectateur de justifier son comportement: il
n'est pas responsable de son acte monstrueux, c'est Étéocle qui l'a poussé à
bout. TIespère sincèrement que sa mère va résoudre le conflit sans effusion de
sang. Mais l'arrivée de l'impétueux Étéocle qui introduit la troisième scène de
l'épisode ruine tout espoir de réconciliation. L'agôn à trois personnages,
particulièrement réussi, a connu une grande notoriété dans l'Antiquité31 : Jocaste
ouvre le débat au v. 465 et Polynice, en tant que demandeur, parle le premier. TI
insiste sur ses bonnes intentions (v. 484), sur son bon droit (v. 491-493), et sur le
fait que son frère l'a contraint à cette action impie. Après les deux vers de
commentaire du chœur, qui tient traditionnellement le rôle de jury dans ces
scènes d'agôn, Étéocle répond à son frère dans un discours parallèle qui
comprend à peu près le même nombre de vers. TI ne cherche pas à lui parler
directement: formellement, il s'adresse à sa mère, non à son frère (v. 503) -
Polynice, d'ailleurs a fait de même - et surtout il ne cherche en aucun cas à se
justifier, comme vient de le faire Polynice, mais il affirme sans vergogne son goût
immodéré du pouvoir qu'il élève au rang de divinité (v.506). Son refus de
partager le pouvoir avec son frère est réitéré au v. 523 et il n'hésite pas à terminer
son discours par un éloge de l'injustice. Le chœur, dans ses deux vers de
commentaire, sort cette fois de sa réserve habituelle en condamnant l'attitude
impudente d'Étéocle. Dans le dernier des trois discours, Jocaste tient le rôle
d'arbitre. S'adressant d'abord au dernier qui a parlé, elle condamne 1'15r3P1çde
31. Cf. Tragicorum Graecorum Fragmenta, adesp. 665, Kannicht-Snell, t. II, Gôttingen, 1981,
Pack3p. 251-253,et A. Garzya, « Rifacimentodi scena delleFenicie di Euripide» (PSI 1303=
420), Aegyptus, 32, 1952, p. 389-398 où le savant étudie ce papyrus du mesiècle ape J.-C.,
trouvé en 1935 et qui présente sur deux colonnes - 23 vers et 11vers assez mutilés - une
refonte de cette scène d'agôn. Les différences notoires sont les suivantes: les deux frères sont
décidés à s'en remettre au jugement de leur mère, Polynice donne même son épée à sa mère et
Étéocle et Polynice se parlent sans passer par l'intermédiaire de la mère. Selon Garzya, cette
réécriture est «un peu plus qu'un exercice scolaire ». Elle est à coup sûr la preuve de la
notoriété de ce passage des Phéniciennesà basse époque romaine.22 Les Phéniciennesd'Euripide
son fils et oppose à son goût immodéré du pouvoir un éloge d'Isotès, l'égalité; en
fait elle oppose la tyrannie à la démocratie mais ne trouve aucun écho chez un
interlocuteur aussi peu enclin au dialogue. Pour tenir la balance égale, elle ne
manque pas de critiquer Polynice, même si elle le fait plus brièvement. Celui-ci
est en effet coupable, lui aussi, quoi qu'il en dise. Attaquer sa patrie est dans
tous les cas impardonnable. Qu'il sorte vaincu ou vainqueur, elle assure à
Polynice qu'il ne gagnera rien dans cette lutte fratricide. En conclusion
(v.584585), elle unit ses deux fils dans une désapprobation commune. Malgré son
éloquence, Jocaste, comme le spectateur s'en rend très vite compte, n'a rien
obtenu. Bien au contraire, les deux frères se lancent dans une stichomythie
effrénée, en tétramètres trochaïques catalectiques, où leur haine farouche atteint
son apogée. TIsécartent leur mère de ce que l'on a peine à appeler un dialogue et
disent encore une fois leur volonté mutuelle de se tuer (cf. v. 610 pour Étéocle et
v. 622 pour Polynice).
Les 637 premiers vers de notre tragédie restent finalement sans influence sur
le cours de l'action, puisque la tentative de réconciliation a totalement échoué; il
ne reste plus qu'à attendre le duel fratricide qui ne peut plus être évité.
Le premier stasimon rompt avec la tension croissante de la scène précédente.
L'effet de rupture n'est cependant qu'apparent. Les femmes phéniciennes, sans
se préoccuper de ce qui vient de se passer sur la scène, remontent à la fondation
de Thèbes par le Tyrien Cadmos, au meurtre du serpent d'Arès par ce même
Cadmos, à l'apparition des Spartes, les «Hommes Semés» nés des dents du
serpent. La dernière strophe, cependant, renoue avec le fil de l'action: les
Phéniciennes réclament pour Thèbes en danger la protection de l'ancêtre commun
Épaphos, le fils d'Io la Cornue, aïeul d/Agénor, le Phénicien père de Cadmos.
Elles invoquent aussi les deux déesses qui sont habituellement invoquées
ensemble, Déméter et Perséphone.
Le deuxième épisode, long de 93 vers seulement, ne contient qu'une scène où
Étéocle et Créon (dont c'est la première apparition) font le point sur la situation
militaire. Créon se révèle au cours de cet entretien bien meilleur stratège que son
neveu. En un renversement significatif, c'est Créon qui propose au v.741 la
solution tactique qui était l'œuvre de l'Étéocle eschyléen: opposer sept chefs
thébains aux sept chefs argiens. Euripide disqualifie de cette manière Étéocle
incapable d'assurer la défense de la cité, alors qu'il vient d'afficher dans
l'épisode précédent un attachement sans mesure au pouvoir. La comparaison
inévitable avec l'Étéocle eschyléen ne peut que nuire à l'image d'homme d'État
que revendique le personnage. Parallèlement, Créon est investi du pouvoir parIntroduction 23
Étéocle qui craint, avec lucidité, de rencontrer la mort dans le duel fatal. TIénonce
donc ses dernières volontés (v. 757-777), préparant ainsi le développement de
l'action à court et à moyen terme. TI charge d'abord (v. 757-760) Créon - qui,
face à sa nièce, se prévaudra de ces paroles aux v. 1586-1588 - de mener à bien
le mariage de son fils Hémon avec Antigone. Puis, avant de quitter
définitivement la scène, Étéocle prend soin, au cas où il périrait en même temps
que Polynice, de formuler l'interdiction de sépulture pour celui qu'il considère
comme un traître à sa patrie (v. 774-777). Créon assurera, malgré les
supplications d'Antigone, l'exécution de cette prescription (v.1627-1634) et
justifiera son comportement en citant Étéocle (cf. v.1646). Enfin les v.766-773
annoncent clairement le troisième épisode: au nom du roi, Créon devra consulter,
avant la bataille décisive, le devin Tirésias, personnage capital du cycle thébain.
Le deuxième stasimon est un chant guerrier. Le nom d'Arès est lancé en tête.
Dans ce chant à la tonalité épique, les adjectifs composés abondent et le dactyle
est le mètre dominant. Ce chant se veut un écho de la tension qui va croissant
dans la cité. Pendant le temps du stasimon, selon le vœu d'Étéocle, Ménécée, un
fils de Créon, est allé chercher Tirésias.
Le troisième épisode, qui a 185 vers, se situe au centre de la pièce; cette
place ne saurait être anodine pour le sens qu'il convient de lui donner dans la
construction d'ensemble. TI présente deux coups de théâtre successifs. Tirésias
commence par annoncer à Créon qu'il doit sacrifier son propre fils présent sur la
scène, Ménécée, pur descendant des Spartes. Ce sacrifice devrait apaiser
l'antique colère d'Arès liée au meurtre du serpent par Cadmos. À ce prix
seulement, Thèbes remportera la victoire dans la guerre contre les Argiens. Créon
qui, dans l'épisode précédent, avait montré ses talents d'homme d'État avec
beaucoup de sang-froid, se trouve pris au piège de la tragédie. Privilégiant sa
famille, il refuse catégoriquement (v.952 sqq) de perdre son fils pour le bien de
l'État. Ménécée feint d'accepter les propositions de fuite que lui fait son père
mais à peine celui-ci a-t-il quitté la scène qu'il se retourne vers les Phéniciennes
pour leur confier, contre toute attente, sa ferme intention de se sacrifier pour sa
patrie. Avec cette tirade de Ménécée (v.991-1018) prend fin le troisième
épisode. Contrairement au mythe tel qu'il est transmis par Eschyle, la victoire de
Thèbes n'est pas seulement donnée par les dieux. Elle est aussi acquise grâce au
sacrifice du jeune Ménécée qui se déroule pendant le troisième stasimon. À la fin
de leur chant, les Phéniciennes font l'éloge de Ménécée : elles souhaiteraient, au
cas où elles enfanteraient, avoir des enfants de cette trempe, c'est-à-dire
capables d'une telle abnégation pour leur patrie. La victoire reste donc liée en24 Les Phéniciennesd'Euripide
partie à l'intervention des dieux. Mais Euripide modifie la tradition pour créer un
effet tragique (la fatalité s'acharne sur la lignée de Créon et des Spartes) et un
effet dramatique (l'acte héroïque de Ménécée).
Cet ensemble - les trois stasima avec les deuxième et troisième épisodes
qu'ils encadrent - forme la troisième partie du drame, son centre. C'est le
prélude au combat, avec les préparatifs sur le plan tactique et religieux.
Le quatrième épisode est constitué par deux longs récits du messager qui
sont faits, pour des raisons de vraisemblance, par le valet d'armes d'Étéocle.
Après avoir appelé Jocaste hors du palais, celui-ci annonce d'abord la bonne
nouvelle: le sacrifice de Ménécée a de fait permis la victoire de Thèbes (v.
10811082). Puis dans un premier récit de 109 vers, il détaille les moments les plus
saisissants de la bataille. Comme il a suivi son maître d'une porte de la ville à
l'autre, il peut de manière assez naturelle, passer en revue les sept chefs argiens.
Le messager nous fait ensuite vivre la mort du jeune Parthénopée, et celle de
Capanée, qui a valeur de symbole. Provoquée par la foudre de Zeus, elle est
interprétée par les Argiens comme un signe de la volonté divine: immédiatement,
ils battent en retraite. Les Thébains sont enfin assurés de la victoire. Son second
récit délivre des informations moins rassurantes: il annonce à Jocaste et au
spectateur que les deux frères ont décidé de se livrer un duel pour déterminer
auquel des deux revient le trône. Le serviteur demande alors à la mère
d'intervenir une nouvelle fois pour empêcher une effusion de sang contraire aux
lois de la nature. Jocaste appelle Antigone et, transgressant tous les usages, les
deux femmes, guidées par l'écuyer d'Étéocle, courent sur le champ de bataille,
espace non visible mais présent à tous les esprits depuis la Teichoscopie.
Le quatrième et dernier stasimon, le plus court - constitué seulement d'une
strophe et d'une antistrophe - est totalement intégré à l'action. Sachant que tout
est perdu, mais ignorant encore sur lequel des deux frères elles devront
concentrer leurs plaintes, les Phéniciennes entonnent par anticipation un chant
funèbre. L'hymne proprement dit est réservé par Euripide aux membres
survivants de la famille: Œdipe et Antigone. Le pathétique y gagne en force.
Au début de l'exodos (v. 1310), Créon arrive abasourdi par la mort de son
fils, dans l'ignorance totale du drame en train de se jouer. TI voudrait qu'une
femme, en l'occurrence Jocaste sa sœur, fasse la toilette funèbre de son fils,
comme le veut la tradition. TIapprend alors du chœur que la situation a évolué
pendant son absence. Un messager (le même écuyer que dans l'épisode précédent
ou un autre soldat) arrive à ce moment. TI va faire deux récits successifs
correspondant aux deux informations qu'il a commencé par livrer dans toute leurIntroduction 25
aridité. Au v. 1339, il annonce que les deux fils de Jocaste ne voient plus la
lumière, et dix vers plus loin, que Jocaste elle-même est morte avec ses deux fils.
L'émotion intense est marquée par l'irruption du chant dans les parties parlées
(v. 1335 sqq). Le pathétique sobre des deux récits qui suivent est efficace.
On peut considérer cet ensemble de quatre tirades, narrant ce qui se passe
sur le champ de bataille, en dehors de l'espace visible, comme la quatrième partie
de la pièce.
La cinquième et dernière partie du drame, d'une tonalité plus lyrique,
rassemble les éléments de la conclusion. Au v.1480, les trois cadavres sont
apportés sur la scène et Antigone revient du champ de bataille, telle une
Bacchante pour entonner le thrène (v. 1485-1538). À la fin de son chant, elle
invite son vieux père à sortir du palais pour se joindre à elle, ce qu'il fait au
v. 1539. Nous savons qu'il n'est pas sorti depuis fort longtemps puisque ses fils
le lui avaient interdit. La sortie de ce vieillard hagard, sans serviteur, devait être
un choc pour le spectateur.
Après le duo d'Antigone et d'Œdipe, Créon sort soudain de sa léthargie en
coupant court à leurs lamentations. Décidé à prendre les rênes de l'État, il met en
application les prescriptions données par Étéocle lors du deuxième épisode.
Cependant, il n'a pas prévu la résistance d'Antigone qui lui demande des
comptes (v. 1643-1644). Contrainte de céder en ce qui concerne les honneurs
funèbres qu'elle voulait rendre à son frère Polynice, elle se montre intraitable
dans son refus d'épouser Hémon et menace de jouer les Danaïdes, c'est-à-dire
de tuer son époux, la nuit même de ses noces (v. 1675). Sa menace se révèle
efficace. Créon, qui vient de perdre un fils, ne veut faire encourir aucun risque au
second. TI s'avoue vaincu et quitte la scène (v. 1682), acceptant qu'Antigone
accompagne son père en exil. Après des adieux très émouvants aux cadavres
toujours présents sur la scène, le père aveugle, guidé par sa fille, part lentement
pour Colone, par la parodos de gauche. Quand ils sont assez éloignés, le chœur
prononce quelques vers conventionnels qui se trouvent aussi à la fin d'Oreste et
d'Iphigénie en Tauride.
Les cinq parties du drame que nous venons de dégager ne sont pas sans
rappeler les cinq actes de nos tragédies classiques. Ce travail sur la structure
profonde de la pièce permet d'enlever toute pertinence aux critiques portant sur
l'absence de composi tion32.
32. Ce travail a été mené avant nous par W. Ludwig, Sapheneia.Ein Beitrag zur Formkunst im
Spiitwerkdes Euripides, Tübingen, 1954, p. 130-135.26 Les Phéniciennesd'Euripide
Pourtant en parcourant ainsi les moments essentiels de la pièce, nous
pouvons constater qu'Euripide s'efforce de concentrer, dans un seul drame, toute
la matière issue du cycle thébain33, ce qui est fortement déconseillé par
Aristote34. Euripide semble en effet ne pas choisir dans le mythe et vouloir tout
dire à la fois: non seulement la querelle fratricide, mais aussi la mort de la mère
qui a été incapable d'assurer la réconciliation de ses fils, mais aussi le sacrifice
de Ménécée nécessaire à la victoire de Thèbes, la fondation de Thèbes, Cadmos
et les Spartes.
Au milieu de cet ensemble, trois scènes - la Teichoscopie, l'arrivée de
Polynice au début du premier épisode et l'entrée en scène d'Œdipe à la fin de la
pièce - sont d'ailleurs traitées de pièces rapportées dans un des arguments35,
sous prétexte qu'elles ne concourent en rien à l'action, selon le modèle
aristotélicien. Aristote36, le premier, a ouvertement critiqué la structure des
drames d'Euripide. Si la surcharge de l'intrigue peut sembler contraire à l'unité
du drame, tout converge pourtant, nous venons de le montrer, vers une issue
conforme à celle des Sept avec la mort des frères et la lamentation funèbre sur
leurs cadavres. Certes, pour rehausser le pathétique, Euripide a ajouté la mort de
Jocaste et le départ d'Antigone et d'Œdipe pour l'exil. Mais surtout, comme l'a
très bien vu J. A. Hartung37, le centre s'est déplacé: il ne s'agit plus seulement du
33. J. C. Kamerbeek, Mythe et réalité dans l'œuvre d'Euripide, Entretiens Hardt, vol. VI,
Vandœuvres-Genève, 1960, qui définit la pièce comme« un tableau aussi complet que possible
de la famille royale thébaine » (p. 9).
34. œ, Û1Œpiipl1T<X1 1roÀÀœctç, J.1EJ.1VTlcr6cn Km Jl~ 1£0t&V €1rOl£OttKOVCf. Poétique, 1456a: XP~
OVOT11lJa TPay~av (bl'01fOttKOV œ ÀÉyWTO TroÀuJluBov)olov if n<; TOVTfjÇ 'IÀ1000<;oÀov
1rOloî Jlv60v. (TIfaut garder en mémoire ce que j'ai déjà dit à plusieurs reprises et ne pas
donner à la tragédie une structure d'épopée; j'appelle structure d'épopée celle à plusieurs
histoires - comme si, par exemple, on faisait une tragédie avec l'histoire de l'Iliade dans sa
totalité. Trad. Dupont-Lallot, Paris, Seuil, 1980).
35. Cf. Argument p. 117. Nous rappelons ici la traduction: «La scène où Antigone observe du
haut des remparts ne fait pas partie de l'action, l'entrée en scène de Polynice à la faveur de la
trêve ne sert à rien et à la fin, le départ en exil d'Œdipe avec son lyrisme bavard, s'ajoute de
manière fort inutile. »
36. Poétique, 1453a : 6 EùpunôTJ<;, ci Kal Tà &Ma IlfJ EÛ OiKOVOllii, èiAÀà TpaylKc.&raroç YE iOOV
1I"Oll1iWV cpaivETOO.(Euripide, s'il laisse à désirer pour l'économie de l'œuvre, apparaît
néanmoins comme le plus tragique des poètes.). TI est à noter cependant que la critique est
secondaire et que l'éloge du poète occupe le premier plan.
37. Cf. EuripidesRestitutus,Hamburg, 1844,p. 443: « De universaeenim domus salute,non de
certaminum solo eventu agitur et parentum atque liberorum mutua pietas impietasque
ostenditur.»(En effet il s'agit du salut de toute la famille, non de la seule issue des combats et
la piété ou l'impiété mutuelle des parents et des enfants est mise en scène).Méprisé au milieu de
l'hypercritique philologique allemande (Paley, Hermann,...), il a reçu un hommage appuyé deIntroduction 27
duel fratricide, mais du destin tragique de la race d'Œdipe tout entière. Ni
Étéocle ni Polynice n'apparaissent au début de la pièce, mais le rôle initial
revient à leur mère Jocaste, laissée en vie pour l'occasion. Après sa mort et celle
de ses deux fils, Œdipe sort enfin du palais où il était confiné. Ainsi la pièce se
trouve être très exactement la réalisation de l'oracle qu'Apollon a rendu à Laïos
au cas où il enfanterait, et qui est retranscrit dans toute la force du discours
direct dans le prologue dès le v. 20 :
KàL 1fâc;aOç OiKOÇ~~aE1'ro l)1' cliJjaToç.
(Et toute ta maison marchera dans le sang.)38
Et ce n'est pas seulement le destin des Labdacides qui trouve là son
accomplissement. C'est aussi, à travers le sacrifice de Ménécée, celui de la lignée
de Cadmos, et plus généralement, celui de Thèbes tout entière en butte à la colère
d'Arès.
Face à l'extrême simplicité d'Eschyle, Euripide met en place une esthétique
de la profusion, qui correspond mieux à sa personnalité complexe. Ce drame est,
nous l'avons dit, un des plus longs du répertoire de la tragédie grecque conservée.
Le prologue lui-même a une longueur exceptionnelle; l'agôn, à trois personnages,
présente trois tirades, ce qui est rare, tout comme est rare la succession de quatre
récits de messager39. La scène des boucliers (v. 1104-1140) complète la
Teichoscopie (v. 118-181), si l'on accepte comme euripidéens les deux passages40
qui ont leur source directe dans la scène centrale des Sept. TIy a au moins trois
cadavres sur la scène41. Tout semble multiplié à l'envi dans ce jeu avec la
tradition.
w. Riemschneider, qui, tout en lui reprochant une tendance apologétique, regrette qu'il n'ait
pas été suivi dans sa réévaluation de la pièce (cf. Held und Staat, Würzburg, 1940, p. 5-6).
38. E. Valgiglio, L'Esodo delle Fenicie di Euripide, Università di Torino, 1961, p. 26-27, commente
ainsi ce vers: «Questo verso sembra messo Ii, corne titolo della tragedia; in esso è compresa
tutta l'azione: tutta la discendenza di Laio andrà distrutta nel sangue, perché questo é il volere
deIdio. » (Ce vers semble mis là, comme titre de la tragédie; en lui est comprise toute l'action:
toute la descendance de Laïos sera détruite dans le sang, parce que éest la volonté du dieu).
39. I. de Jong, Narrative in Drama, Mnemosyne, 1991. Dans le tableau synthétique qui se trouve à
la fin de son étude, l'on constate qu'il est parfaitement exceptionnel de faire se succéder
quatre récits de messager.
40. Cf. la présentation générale de ces deux passages dans le commentaire.
41. Si l'on accepte que le cadavre de Ménécée n'est pas sur scène, ce qui n'est pas sm. En tous les
cas, ce n'est pas l'avis de U. von Wilamowitz (Der SchlufJ der Ph. des E., Berlin, 1903, p.347).
Nous traitons ce problème dans le commentaire au v. 1310.28 Les Phéniciennesd'Euripide
La confrontation du mythe et de la réalité historique où s'inscrit la
représentation de la pièce devrait aider à mieux saisir le projet euripidéen face à
celui d'Eschyle.
Il. Mythe et histoire
A. LES INNOVATIONS D'EURIPIDE DANS LE TRAITEMENT
DU MYTHE
a. Le choixd'un chœur exotique
Le lien qui unit les deux pièces portant le même titre, celle de Phrynichos et celle
d'Euripide, est en fait le chœur de quinze femmes phéniciennes, dont le caractère
exotique est certain. Dès que Polynice voit le chœur (v. 278), il sait, grâce à leurs
masques et à leurs costumes, que ces femmes sont étrangères42. Elles-mêmes
revendiquent leur origine phénicienne (v. 497-498) et par trois fois (v. 293,
679680 et 1301), elles insistent sur leur origine barbare qui apparaît dans leur
langage ou dans leurs gestes de prosternation devant l'autorité. Jocaste elle-même
dit qu'elle répond à l'appel de leur cri phénicien (v. 301). Cette indication est de
pure convention, car ces femmes s'expriment bien évidemment en grec; mais la
coloration est orientale et tout donne à penser que leurs chants devaient être
fortement influencés par la musique orientale décriée par les partisans de la
tradition. Les Troyennes, en 415, inaugurent ce que l'on appelle le «nouveau
lied» : explicitement le chœur à l'ouverture d'un stasimon (v. 511-512) entonne
un chant funèbre qu'il qualifie lui-même de Kenvwv 15llvwv43.L'influence de
Timothée de Milet, le célèbre musicien auteur de dithyrambes qu'appréciait
Euripide44, se fait sentir à partir de ce moment et notre pièce est, comme nous le
42. Cf. LesSuppliantesd'Eschyle où Pélasgos, roi des Argiens, fait le même type de remarques sur
le chœur des Danaïdes (v. 234-240). L'exotisme du chœur n'est donc pas à mettre
intrinsèquement au compte du renouveau d'Euripide (Cf. W. Kranz, Stasimon, Berlin, 1933,
p.75 sqq.). C'est par rapport aux chœurs thébains des Sept, d'Antigone et d'Œdipe-Roi
qu'Euripide fait preuve d'originalité.
43. Cf. W. Kranz, Stasimon, Berlin, 1933, p.228 sqq. La section intitulée «Das neue Lied» a
précisément pour épigraphe ces vers des Troyennes.
44. Cf. Plutarque, An Seni Respublica gerenda sit 7950, qui explique l'importance du soutien que
les plus âgés peuvent apporter aux plus jeunes, en prenant notamment l'exemple d'Euripide et
de Timothée: OÜTOOœ Koo T1Jl6&oV Eùplml)TIç (JVplTTOJ,ŒVOV bn TÛ 1<<X1VOT0J.11{X Km
1rapavoJ.!EÎv dç TIlV JlO1J(Jl1<~V OOKOVVTa6c:xpptiv ÈKÉÀtV(JEV,Wç oÀlYov xpovov TOOv
&aTpoov un' aVTqJ yevT100JlÉvoov.(Ainsi Euripide aussi encouragea Timothée à garderIntroduction 29
savons, postérieure à 412. Le succès populaire des chœurs d'Euripide est
parvenu jusqu'à nous par des témoignages comme ceux de Plutarque ou de
Lucien45. Les chœurs des Phéniciennes ne devaient pas échapper à cette notoriété.
Pour notre part nous refusons de considérer ces chants comme des
ÈJ.lr36ÀtJ.1cx, c'est-à-dire des «intermèdes musicaux» sans rapport avec l'action
dramatique, de purs morceaux d'agrément. Aristote (Poétique 1456a) en fait
remonter l'usage à Agathon. Dans ce passage de la Poétique, il loue les chœurs de
Sophocle et critique ceux d'Euripide. Ce jugement négatif a beaucoup influencé la
critique alexandrine, et par là même les scholiastes qui regrettent à plusieurs
reprises le peu de pertinence des chœurs d'Euripide (cf. scholie aux v.1019 et
1054 ou la scholie au v. 443 des Acharniens46 qui prend l'exemple des Phéniciennes
pour illustrer le peu de rapport des chœurs avec l'action). Certes dans
ŒdipeRoi, le chœur s'inquiète sans cesse du sort d'Œdipe. Mais dans une pièce comme
Antigone, le lien peut être beaucoup plus lâche. Derrière les apparentes ruptures,
il s'agit de retrouver les allusions subtiles à l'action qui se déroule; ainsi, le
premier stasimon de la pièce de Sophocle, si célèbre, vante les mérites de
l'intelligence humaine, excluant la révolte contre la loi - et condamnant par là
même Antigone. Deux stasima de nature hymnique sont adressés, l'un à Éros,
l'autre, le demier, à Dionysos, protecteur de la cité de Thèbes47. De la même
manière, les femmes phéniciennes chantent la fondation de Thèbes qui explique
la cause profonde de la lutte fratricide et, à la fin du premier stasimon, elles
demandent aux dieux de protéger la cité en danger. De ce point de vue, l'écart
confiance, lui qui avait été sifflé à cause de ses innovations et qui paraissait contrevenir aux
lois de la musique, en lui affirmant que, dans peu de temps, le public serait à ses pieds). La Vie
d'Euripide de Satyros (P. Oxy. IX, 1176, fro 39, col. xxn) confirme ce témoignage de Plutarque.
Satyros précise même qu'Euripide aurait composé le proème de ses Perses. Le même Plutarque
raconte une autre anecdote significative pour notre propos, in De Audiendo 46B, 15 : Euripide
aurait tancé un acteur peu sensible au charme de ses chœurs par ces paroles: Et J.111 nç
waio6rrroç Kal àJJa8~<;;, obK à.v ÈyÉÀ<XÇ ÈlJoi3 1J1~OÀUl)lOTI ~OVTOÇ. (Si tu n'étais pas
insensible et ignare, tu ne rirais pas quand je chante sur le mode mixolydien). Ce mode est
précisément décrié dans la République de Platon, 398e.
45. Plutarque, Vie de Nicias, 29 ; Lucien, Quomodo Historia Conscribenda sit, I.
46. Les deux scholies des Phéniciennes sont citées dans le commentaire aux vers correspondants.
Voici celle des Acharniens: ot1'Oç yàp (sc. 0 Eùplml)l1<;;) tiociy& 1'0i><;; xopoùç owe Tà
àK6Àou6cx <l&vVOIlÉvOUÇ lmo6WEl, èiÂA.' iOTopl<XÇ TIVCxc; ÙJrayyfÀÀOVTaç, Wç Èv1'fj
q,OlvlOOoo.Ç.(Celui-ci introduit des chœurs qui ne se conforment pas au sujet, mais qui
racontent des histoires, comme dans Les Phéniciennes).
47. J. Jouanna, Cahiers de la Villa «Kérylos» 8, 1998: «Lyrisme et drame: le chœur dans
l'Antigone de Sophocle)}, p. 101-128.30 Les Phéniciennesd'Euripide
entre la pièce d'Euripide et d'autres jugées plus canoniques n'est pas aussi grand
qu'on a pu le prétendre.
Assurément la nouveauté d'Euripide, par rapport aux Sept d'Eschyle et aux
pièces thébaines de Sophocle, consiste à avoir introduit un chœur de Phéniciennes,
c:est-à-dire d'étrangères qui semblent, à première vue, moins bien intégrées à
l'action. De plus, ces femmes sont de passage, elles sont en route vers Delphes,
où elles doivent se consacrer au service d'Apollon. Alors qu'elles sont venues
saluer le roi de Thèbes, leur parent, la guerre éclate entre Étéocle et Polynice et
ces femmes étrangères se trouvent enfermées à l'intérieur de la ville, comme on
l'apprend dans la parados. Pourtant leur lien de parenté avec Thèbes est réel:
cette ville a été fondée par Cadmos le Phénicien, fils d'Agénor, dont le nom
résonne dès le v. 5 et est repris en tête du premier stasimon au v.638. Les
malheurs des Thébains sont donc loin de laisser indifférentes les femmes
phéniciennes, qui citent au v.243 le proverbe K01Vex Tex TWV <t>iÀwven y
adjoignant : les malheurs des amis doivent être partagés. Elles manifestentax."
ainsi la part qu'elles prennent à ce qui se passe dans Thèbes, malgré leur statut
d'étrangères. Dans leur bouche, les Thébains sont non seulement les Cadméens,
mais aussi les fils d'Agénor (v.217 et 291) et les remparts de la ville sont
qualifiés d'OIlOYEVEîç- «de la même race» qu'eux (v. 218-219). L'ancêtre la
plus glorieuse, trois fois invoquée (paradas, v. 248, premier stasiman, v. 676-677 et
deuxième, v. 828), la 1TpolleXTWP, c:est 10 la Cornue, la mère d'Épaphos. Par son
union avec Libye, cet Épaphos a donné naissance non seulement à Danaos, le roi
argien, mais aussi à Agénor, le Phénicien, père de Cadmos.
Ces femmes phéniciennes, tremblant devant la menace qui pèse sur Thèbes,
vont activement participer au deuil qui frappe la cité (cf. v. 134148 et 1350-1351
où elles entonnent le chant de deuil à l'annonce de la mort de Jocaste) et essayer
de comprendre l'enchaînement des événements malheureux (v. 1425-1426 et
v.582-1583). En même temps, ce chœur original permet à Euripide de plonger
dans le passé mythique le plus ancien de Thèbes, comme ne l'avaient fait ni
Eschyle ni Sophocle, du moins dans ce que nous avons conservé de leurs œuvres.
Rappelons qu'un des personnages du drame, Ménécée, le fils de Créon, se sacrifie
pour venger le meurtre du serpent perpétré par Cadmos. Or ce serpent était le
gardien d'une source consacrée à Arès; la mort du jeune Ménécée doit apaiser le
48. Si l'on accepte la répartition des répliques donnée par la plupart des manuscrits, ce que nous
avons fait à la suite de Mastronarde (cf.note à ce vers dans notre commentaire).Introduction 31
courroux du dieu et assurer la victoire de Thèbes. C'est par ce lien que les chants
du chœur se rattachent à l'action.
Les trois premiers stasima, placés au centre du drame - entre les v. 638 et
1066 - évoquent un ensemble de légendes qui se rapportent à la fondation de
Thèbes49. Le premier stasimon a trait à Cadmos, qui, à l'instigation d'Athéna,
sème les dents du serpent qu'il vient de tuer; de là naissent les Spartes, les
«Hommes Semés»; mais à peine sortis de la terre, ils se massacrent, à
l'exception de cinq d'entre eux qui ont survécu, dont Échion, l'ancêtre de Créon.
Cette lutte fratricide des Spartes peut être lue comme un épisode parallèle au
combat que se livrent Étéocle et Polynice et témoigne de la violence omniprésente
dans l'univers tragique. Le deuxième stasimon, qui est le plus controversé et qui
est aussi le plus original, est adressé à Arès, le père d'Harmonie (qui a épousé le
fondateur de Thèbes, Cadmos). Ce mariage devait sceller la réconciliation de
Thèbes avec Arès, irrité à cause du meurtre du serpent. Ce protecteur de la cité
est considéré là comme un double négatif de l'autre divinité tutélaire de la cité,
Dionysos, petit-fils de Cadmos, un représentant de la fertilité et de la joie, face à
la guerre destructrice. Ce chant d'Arès accompagne la lutte armée qui se déroule
dans l'espace non visible, aux portes de la ville. Le troisième stasimon juxtapose
la victoire d'Œdipe sur la Sphinge et l'acte héroïque du descendant des Spartes,
Ménécée. La victoire d'Œdipe sur la Sphinge a entraîné le mariage du héros avec
sa mère. Cet inceste est sévèrement condamné par les Phéniciennes (cf.
v.814817)50. Par opposition, le sacrifice du jeune Ménécée n'a aucune contrepartie
négative. Ces trois stasima débouchent sur la lamentation funèbre du quatrième et
dernier stasimon qui, lui, anticipe sur la mort des deux frères en train de se livrer
le combat fratricide: cet ultime stasimon joue ainsi un rôle fédérateur, en liant le
passé le plus reculé de Thèbes et le présent le plus immédiaf1. À ce moment le
chant du chœur coïncide avec l'action. Le chœur de femmes phéniciennes, loin de
49. F. Vian, Les Origines de Thèbes. Cadmos et les Spartes, Paris, 1963, p.28, est allé jusqu'à
affirmer, opposant Euripide à Eschyle et Sophocle: «En revanche, Euripide est, pour
l'époque classique, notre principale source poétique, grâce notamment à deux passages
lyriques des Phéniciennes. » Et il cite des vers empruntés aux premier et deuxième stasima.TI
ajoute que parfois Euripide permet de compléter la Bibliothèque d'Apollodore.
50. Ces quatre vers ne laissent en effet aucun doute sur la prise de position morale du chœur à cet
endroit du texte.
51. De ce point de vue, les chœurs d'Iphigénie à Aulis sont parfaitement comparables. La parodos
et les trois premiers stasima content des légendes liées à l'expédition contre Troie, le quatrième
et dernier étant une lamentation sur le sort d'Iphigénie.32 Les Phéniciennesd'Euripide
n'avoir qu'un aspect exotique, permet en fait d'inscrire le duel fratricide dans
l'ensemble de l'histoire thébaine depuis sa fondation.
Un autre point très important assure son intégration au drame: le chœur est
un personnage qui juge ce qui se passe sur la scène avec une certaine distance. En
effet, le fait de n'être pas totalement impliqué dans les affaires thébaines lui
laisse une plus grande liberté de jugement sur la situation. C'est ainsi qu'il ne se
prive pas de prendre position en faveur des Argiens et de Polynice dès la fin de
la parodos (v. 256-260) et que durant l'agôn, il ne tient pas la balance égale entre
les deux frères et condamne Étéocle sans appel (cf. v.526-527 qu'il faut lire en
regard des v. 497-498 qui approuvent l'intervention de Polynice). La partialité
du chœur est bien mise en lumière par la scholie ancienne de BMV au v.20252.
L'insertion morale dans le conflit, au moment où il s'agit précisément de juger
lequel des deux frères a raison, ne saurait être considérée comme un point
secondaire53. Enfin, c'est le chœur qui reçoit les confidences de Ménécée quand
celui-ci annonce sa décision de se sacrifier pour la patrie. La tâche de louer ce
sacrifice (v. 1054 sqq.) lui revient. Aucun autre personnage ne s'en charge dans le
reste de la pièce. Étant donné l'importance qu'Euripide confère à cette action
héroïque54, le fait d'avoir choisi le chœur pour cet éloge ne saurait être dépourvu
de sens.
52. 'E1ri111Œc; œ OUK tlUlV ÈVXWPloo. ID OOro TO\) XOPO\), èiMà l;évoo. Kœ l£pooovÀOl, Û1rWÇ èv Toîç
Èç~ç à&Wç àvnÀÉy01EV 11pàç TIlV 'ETOOKÀÉoVÇ 00l1<tav (526). 'Ait yèxp 0 xopàç
1[apPT10l~6jJ£Voç TOi) ~t1<aiov npol0TaTat. IT&ç ow ÉJ,1€ÀÀov TOV ~(XatÀÉa ÈÀÉyXEtV, Ei
1m' <xirrovÈ{3CX01À-EUOVTO; (C'est à dessein que les femmes du chœur ne sont pas du pays, mais
des étrangères et des servantes au service d'Apollon, pour que, par la suite, elles puissent
sans crainte s'opposer à l'impudence d'Étéocle (v. 526). Toujours, en effet, le chœur, parlant
en toute liberté, est du côté de la justice. Comment donc auraient-elles pu critiquer le roi, si
elles avaient été soumises à son autorité ?). H. Grotius reprend à son compte cette explication
(p. XI, éd. Valckenaer). Nous ne comprenons pas la remarque de Pearson (intra., p. XXXI,
note 1) : « The view of the scholiast is too narrow». Loin de faire preuve d'étroitesse de vue, il
va à l'essentiel, c'est-à-dire au choix d'un chœur objectif qui peut juger l'action de l'extérieur,
sans craindre les représailles du pouvoir en place.
53. R. Goossens, Euripide et Athènes, Bruxelles, 1962, p.621, trouve que quatre vers ne peuvent
motiver le choix d'un chœur de Phéniciennes. TIpréfère y voir l'attitude puérile du cadet qui
voudrait à tout prix se démarquer de son aîné. Ce jugement paraît faire bien peu de cas de la
valeur intrinsèque d'Euripide.
54. Cf. p. 41 sqq.Introduction 33
b. La survie de Jocaste
Depuis que l'on a découvert, en 1974, dans une enveloppe de momie ce qu'on a
appelé «le Papyrus de Lille» (P. Lille 76)55, la prudence est de mise quant aux
prétendues innovations d'Euripide. Jusque-là, nous n'avions pas de traces écrites
de la survie de Jocaste à l'annonce de l'inceste56. Certes le nom de ce personnage
n'est pas révélé dans ce que nous pouvons déchiffrer sur ce papyrus. Mais ce
texte nouveau pour nous, certes très mutilé, montre la mère d'Étéocle et Polynice
en train de proposer un pacte à ses enfants (v.220-22257) pour éviter la
réalisation de la prophétie faite par le devin Tirésias (ce nom apparaît, lui,
clairement au v. 234). Cette mère dit nettement son intention de se tuer si ses
deux fils venaient à mourir ou si sa cité était perdue (v. 213-21758). Dans ce
contexte, la mère semble avoir le pouvoir et prendre les décisions politiques qui
s'imposent. Les rapports avec la version du mythe présentée par Euripide sont
flagrants. Dans l'ensemble, les spécialistes, à l'exception de J. Bollack59,
s'accordent à attribuer ce texte à Stésichore d'Himère, poète lyrique du VIe siècle
qui a, pense-t-on, souvent influencé Euripide; son Thiou 1I'ÉPUlç60 peut être ainsi
à l'origine des chœurs d'Iphigénie à Aulis ou sa Palinodie61 être la source d' Hélène.
Dans son EVPW1CE1<X, il évoque les Spartes et Athéna qui aurait semé en personne
les dents du serpent62. Qu'Euripide ait puisé à cette source paraît donc
plausible. Pour sa part Pausanias (IX, 5, 11-12) rapporte une autre tradition
55. Ce papyrus a été édité d'abord in CRIPEL,N, 1977,p. 287-343.L'édition qui fait maintenant
autorité est celle de P. J. Parsons, «The Lille Stesichoros », ZPE 26, 1977,p. 7-36.
56. L'Odyssée,XI, 271-280 atteste que Jocaste, appelée Épicaste dans ce texte, s'est pendue. C'est
de cette version reprise par Sophocle qu'Euripide essentiellement se démarque.
57. Les citations sont faites à partir de l'édition du papyrus par P. J. Parsons, citée dans la
note 55. TOV J.1ÈV ÉXOVT<X OOJ,10VçvcxiE.tv TOV l)' OOriJ.1EV 1CTEav., / 1Cm xpvaov ÉXOVT<X cptÀov
oVJ.!1rCXVTa... (Que l'un occupe le palais et l'habite / Et que l'autre s'en aille, avec le bétail /
et tout l'or de son père...).
58. <X\rr1.K<X JlOt eavarov TÉÀoç oTuyepoîo yév01TO / n'Plv TOK<X TaûT' rotOOV / &ÀyroOl
1rOÀu<JTova ~a1Cpuœvra /1r<XÎôaç M IJEYeXpOtç / 6CXVOVTC1Ç ~ 1rOÀ1V éxÀolaav. (Qu'aussitôt
je trouve la mort odieuse / Avant de voir, à ce moment, ces événements douloureux / Qui
apportent bien des larmes et des gémissements / La mort de mes enfants dans le palais / Ou la
prise de la cité).
59. J. Ballack, P. Judet de la Combe et H. Wisman, « La réplique de Jocaste, sur les fragments d'un
poème lyrique découvert à Lille », Cahiers de Philologie 2, Lille, 1977.
60. M. Davies, Poetarum Melicorum Graecorum Fragmenta, Oxford, 1991, t. I, p. 183-202 (P. Oxy.
2619).
61. M. Davies, Ibidem, frag. 193 (cf. P. Oxy. 2506).
62. La seille trace de ce texte de Stésichore nous est livrée par la scholie au v.670 des
Phéniciennes (cf. M. Davies cité supra, t. I, p. 183).34 Les Phéniciennesd'Euripide
selon laquelle les quatre enfants seraient nés d'un second mariage d'Œdipe avec
une certaine Euryganeia. Sa source est l' Œdipodie, qui appartient au cycle épique
thébain, presque totalement perdu pour nous63. Dans le même passage,
Pausanias décrit une peinture d'Onasias à Platée qui montrait cette Euryganeia
assombrie par le chagrin que lui cause le combat de ses deux fils. Ce témoignage
prouverait, si ce peintre64 appartient bien au début du ye siècle, qu'Euripide a
travaillé sur des matériaux épiques différents de ceux de Sophocle. Assurément,
l'entrée en scène de Jocaste devait causer une vive émotion pour des spectateurs
qui avaient à l'esprit l'Odyssée et Œdipe-Roi. Euripide puise donc, selon toute
vraisemblance, à une autre source épique que Sophocle, l' Œdipodie, en faisant
survivre Jocaste à la découverte de l'inceste. Mais il crée un effet de surprise en
conservant le nom de l'héroïne sophocléenne.
En outre, Euripide fait de cette nouvelle Jocaste le modèle de la bonne mère
et de la bonne épouse. Elle se soucie d'Œdipe qui conserve un lien très fort avec
elle à l'intérieur du palais: elle a hâte de l'informer de la victoire thébaine
(v. 1088-1089)et Œdipe lui-même se demande avec anxiété qui va prendre soin
de lui après la mort de Jocaste (v. 1615-1617). Elle porte le deuil de son fils
absent. Malgré sa démarche difficile, comparable à celle d'Hécube, elle danse de
joie en revoyant Polynice. Elle se bat avec des mots et des concepts pour tenter
de réconcilier deux êtres qui se portent une haine farouche, sans en appeler
d'abord aux sentiments. Malgré un premier échec, elle n'hésite pas à gagner le
champ de bataille pour tenter l'impossible. Arrivée trop tard, elle se tue.
Euripide donne l'impression d'avoir fait survivre Jocaste pour composer le
tableau admirable et pathétique de la mère entourant de ses bras ses fils morts
qui ont été incapables de s'entendre de leur vivant (cf. v. 1458-1459). A lui seul,
ce tableau peut justifier le superlatif de TpaylKwTaToç TWV1rOlllTWVqu'Aristote
lui a décemé65.
63. Cf. les deux seules informations dont nous disposions actuellement sur cette épopée in
M. Davies, Epicorum Graecorum Fragmenta, Gottingen, 1988, p.20-21. Ces deux fragments
proviennent de la scholie élargie au v.1760 des Phéniciennes telle qu'on la lit dans le
Monacensis 560, Mn, ou le Vaticanus gr. 1345, Sa, et du passage de Pausanias que nous citons
(IX, S, Il).
64. Toujours selon Pausanias (IX, 4,2), ce même peintre a décoré avec Polygnote, le temple
d'Athéna à Platée. Cet indice doit permettre de conclure que ces deux peintres sont
contemporains.
65. Cf. note 36, p. 26 pour la citation de La Poétique (1453a).Introduction 35
c. Les innovationsconcernant Œdipe
Dans Les Phéniciennes, Œdipe vit encore à Thèbes au moment où s'affrontent ses
deux fils. Dès le v. 66 du prologue, Jocaste annonce:
~WV ô' roT' Èv diKOt<;.
Mais il a été privé de tout pouvoir par ses fils et il doit rester séquestré à
l'intérieur du palais pour cacher sa souillure. Euripide peut avoir emprunté cette
idée à la fin d'Œdipe-Roi (v.1429-1431) où Créon demande qu'on enferme
Œdipe afin qu'on ne voie pas sa souillure à l'extérieur. Dans Les Phéniciennes
(v. 1539), il ne sort qu'après la mort de ses fils, appelé par Antigone. TI s'assimile
alors à un« fantôme invisible de l'éther», à un «mort venu des Enfers» et à un
«songe ailé ». Assurément pour un spectateur familier du théâtre de Sophocle,
cette situation a de quoi surprendre. Mais, comme il est habituel, les versions du
mythe sont multiples et il faut sans doute moduler l'affirmation de
w. Riemschneider66, selon lequel la présence d'Œdipe à l'intérieur du palais
devait être un véritable choc pour le spectateur.
Le père bafoué par ses fils rappelle en effet la situation que l'on devine à la
lecture de deux des extraits importants que nous avons conservés de l'épopée
intitulée La Thébaïde. Le premier fragment est cité par Athénée, 465 E :
aÙTàp b ÔtoY€V~Ç ijpwç çav80ç IIoÀvm1Cllç
îTpCÎITa p.Èv OiôtîT6ô1J KaÀ~V îTapÉf)TJK€ TPOOr€~(xv
àpyupÉllv KcIDJ,lOtO 8ecXWovoç. airràp œTa
XPVOEOV ËIl1t'À1l0EV KaÀOV OOraç ~œoç divou.
aÙTàp 0 y' 00ç cl>Pcia611 1l'cxpaKetJ,lEVCX1l'<XTPOçÈoîo
T1J..l~EVTa yépa, J..lÉVa oi KaKOV ËJj1l'EcrE 6vlJ<P
001VCX œ 1Tmalv Éoîat J,lET' à,.!<jxJTÉpOtatV brcxpàç
àpyW£ŒÇ ~pâTo. BEWV ô' où ÀavBav' Èplvi3V.
Wc; OV oi 1fCXTpWl' Èv ~&l1J <plÀ6T1lTL
TE67.~aa crenVT', àJ.«Ix>TÉpOtat ô' à& 1l'6ÀEJ,lolTE Ilcixcn
66. w. Riemschneider, Held und Staat, Würzburg, 1940, p. Il : « Wie ein Schlag klingen die Worte
1/
~wv ô' EOT'Èv olKolç" (v. 66). Dasist eine volligneueErfindungdes Euripides,die keine
Zuschauer erwarten konnte. »(Les mots du v. 66 sont ressentis comme un choc. C'est une toute
nouvelle trouvaille d'Euripide à laquelle aucun spectateur ne pouvait s'attendre).
Riemschneider se réfère à C. Robert, Oidipous, I, p. 415.
67. Cf. £rag. 2, éd. M. Davies, Epicorum Graecorum Fragmenta, Gottingen, 1988: «Mais le héros
issu des dieux, le blond Polynice / Plaça d'abord, devant Œdipe, une belle table en argent /
Celle du divin Cadmos; ensuite / fi emplit de vin doux une belle coupe en or / Mais quand36 Les Phéniciennesd'Euripide
L'autre fragment de La Thébaïde provient d'une scholie au v.1375 d'Œdipe à
Colone:
iaxiov 00çèvollae X<XJ.1m f)~ dm TE IlOOOV.
001101Èyoo, 1raîl>€ç IJÈv oVE1œiOVTEÇbre,..nIICXV...
EÛKTO&\ f)aa1Àû Koo èXÀÀ01Ç àeavaro101
tIA1~OÇÈlooo68.XEpolv fur' àÀÀ~Àwv KaTafj~J.leVœ
Nous réutiliserons ces témoignages à propos du thème des malédictions mais
d'ores et déjà, nous devinons, dans le deuxième fragment du moins, une version
proche de celle des Phéniciennes, où le père est privé de ses prérogatives par ses
fils. Nous ne saurions affirmer, à l'aide de ce que nous avons conservé, si, dans
cette épopée, Œdipe survivait au combat de ses fils, comme c'est le cas dans la
pièce que nous étudions. Pour l'heure, d'après les témoignages dont nous
disposons, Euripide semble donc le seul à faire vivre Œdipe au moment où ses
fils s'affrontent. On sait que dans Œdipe à Colone, Œdipe meurt à Colone, avant
le duel fratricide annoncé au cours du drame. Les poètes, nous le constatons de
nouveau, adaptent à leur projet personnel l' ordre chronologique des événements
transmis par le mythe.
Le fait de faire survivre Œdipe à Thèbes au moment du duel de ses fils
permet à Euripide d'accentuer le caractère pathétique de ce vieillard maltraité
par ceux qu'il a engendrés. De plus l'exil à Colone que lui a prédit Apollon
(v. 1703-1707)69 apparaît comme la conclusion d'une suite ininterrompue de
maux.
Si la fin des Phéniciennes montre Œdipe partant à Colone en compagnie
d'Antigone, comme Sophocle dans sa dernière pièce, dans la plupart des autres
versions, l'illustre vieillard thébain meurt à Thèbes: deux vers du chant xxrn
Œdipe eut remarqué qu'étaient posés devant lui / Les estimables marques d'honneur de son
père / Une grande colère s'empara de lui / Et aussitôt il prononçait contre ses deux fils des
imprécations / Affreuses; cela n'échappait pas à l'Erinys rapide: / Qu'ils ne se partagent
pas les biens de leur père dans une amitié fidèle / Mais que toujours ils connaissent les
guerres et les combats! »
68. Cf.Frag.3,éd. M.Daviescitéedans la note ci-dessus: « Quand il reconnut la cuisse,ilIa jeta
à terre et dit / Malheureux que je suis! Mes enfants, par cet envoi, m'ont insulté I... / TIpria le
souverain Zeus et les immortels / De les envoyer chez Hadès sous les coups l'un de l'autre. »
69. Sur ce problème de la mort d'Œdipe à Colone, voir la note aux v.1703-1707 de notre
commentaire où l'on trouvera les citations des scholies et d'un passage de Pausanias (I, 30, 4)
qui semblent se faire l'écho d'une version antérieure à Sophocle et qu'aurait suivie Euripide,
sans même innover ex nihilo.Introduction 37
de l'Iliade (679-680)70 attestent ainsi des funérailles d'Œdipe à Thèbes. De ces
vers homériques, on peut aussi déduire qu'Œdipe ne s'est pas aveuglé lui-même
puisqu'il a succombé en combattant. En outre, une scholie71 aux vers de l'Iliade
que nous venons de citer présente un autre intérêt car elle précise qu'Hésiode
aussi faisait mourir Œdipe à Thèbes. Dans les Sept, Eschyle suit cette version:
au vers 1004, il est question de son tombeau.
Tout le traitement du personnage d'Œdipe par Euripide vise à concentrer
sur le vieillard déchu une multitude d'effets tragiques. Bien qu'il soit enfermé,
absent de la scène pendant les trois quarts de la pièce, la présence d'Œdipe et de
ses malédictions hante tout le drame des Phéniciennes au point que certains
commentateurs envisagent d'en faire un des personnages principaux72. Le
manuscrit Z (Cantabrigiensis Nn. 3. 14) des Phéniciennes, représentant de la
première recension de Thomas Magister73, porte ainsi le titre d' Œdipe.
d. Le pacte
Dans le P. Lille 76, nous venons de le voir74, il est bien question d'un pacte
proposé par Jocaste à ses deux fils pour empêcher la réalisation d'une sinistre
prédiction faite par Tirésias, mais dans Les Phéniciennes, Jocaste n'est pas à
l'origine du pacte et les termes n'en sont pas identiques. Ce sont les fils qui
cherchent à échapper aux malédictions de leur père (v. 69-74) en s'imposant un
partage du pouvoir suivant une alternance annuelle. C'est la rupture de ce pacte
par Étéocle qui provoque le conflit dont il est alors entièrement responsable. Par
la scholie ancienne de BMV au v.7175, nous connaissons deux versions
70. [Euryale] qui, jadis, vint à Thèbes pour les funérailles d'Œdipe mort au combat; là il
l'emporta sur tous les Cadméens.
71. Km HoiOO6ç fi <J>r101V Èv e~r3mç ocOTOV (Oimn<>ÔOÇ) OOro8avoVToç'Apycicxv rl)v 'AÔPOOTOt)
OÙV lXÀÀ01Ç È.À&îv bit 111v 1<l'}œtav awoi). (Hésiode aussi dit que, Œdipe étant mort à
Thèbes, Argéia, la fille d'Adraste, vint avec d'autres pour ses funérailles).
72. E. Valgiglio, L'Esodo... Turin, 1961, p. 25 : « Ora che compare sulla scena, la tragedia raggiunge
l'acmè deI pathos e della commozione. Si ha l'impressione che compaia il protagonista, rimasto
finoranell'ombra. » (Maintenant qu'il (sc. Œdipe) apparaît sur la scène, la tragédie atteint le
sommet du pathétique et de l'émotion. On a l'impression qu'apparalt le personnage principal,
resté dans l'ombre jusqu'à présent).
73. Pour ce manuscrit, cf. A. Turyn, The Byzantine Manuscript Tradition, Urbana, 1957, p. 44 et
180.
74. Cf. notes 55 et 57 p. 33.
75. «Pepf:K6ô1')C; yàp È;1<f3ef3Àfjoem TOV TIOÀVv&Kl'}V <J>r1cr'tl.1eTà f3iac;, (FMcMKoC; œ tOTOptÎ KarCx
OVve~KllV airrov lrapcxxooP1Îom iTtv ~CX01À£iav 'ETro1CÀ8Î Àiyoov OOprolV cxtrr<p npoeiivoo. TOV
'EreoKiicx, it {30VÀ01TO rilv ~CX01À£iav ÉXEtV ~ TO JlEpOç TWv XPllJlcXroov Àaf3eîv KOO mpav38 Les Phéniciennesd'Euripide
antérieures qui ont été présentées successivement par les historiens Phérécyde
(vf siècle av. J.-C.) et Hellanikos (ye siècle av. J.-C.). Selon le premier, Polynice a
été chassé par la force, sans idée de compromis. Selon le second, plus proche du
Papyrus de Lille, Polynice aurait laissé la royauté à son frère, emportant les
biens meubles, l'argent et les cadeaux de valeur, comme le collier d'Harmonie. En
revanche dans Œdipe à Colone (v. 1292-1298), Polynice expose à son père la
situation depuis que ce dernier est parti en exil: son frère cadet l'a chassé sans
compensation, alors que, semble-t-il, il régnait en tant qu'aîné et qu'il avait
accepté, voire contribué, à l'expulsion de son père (v. 1354-1356). Les versions
du même fait sont donc multiples et les tragiques choisissent celle qui convient le
mieux à leur projet d'ensemble. Le scholiaste de B l'a fort bien compris, quand,
au v. 1710, pour justifier la double fin du drame d'Euripide, alliant le problème
de la sépulture de Polynice et le départ en exil d'Œdipe, il conclut sur la liberté
inaliénable des poètes:
Wç (30VÀOVT<Xl yàp 01Kovo~oûal Tà. ôp<XJJaTŒ.
(En effet, [les poètes] construisent leurs drames comme ils l'entendent.)
Sans souci de la chronologie, nous tenons à signaler que Racine76, dans La
Thébaïde, ne fait pas survivre Œdipe. En revanche, c'est lui qui prononce le
partage annuel du pouvoir entre ses fils au moment de mourir. Les poètes
anciens étaient aussi libres dans le traitement du mythe. Dans Les Phéniciennes, le
choix d'Euripide en ce qui concerne le pacte est sans doute déterminé par sa
volonté de faire apparaître Polynice comme victime d"une injustice.
e. Un parti pris favorable à Polynice
La tradition, en effet, devait originellement donner raison à Étéocle, le «très
glorieux », face à Polynice, le «chercheur de querelles », si l'on se fonde sur
7rOÀIV OiKEÎV.Tev & Àa(3oVTaTOVXtTWva Koo Tev OpJlOVApJloviaç waxoopilocn eiç'/Apyoç
Kplvavra àvTt TOVTOOV TIlV (3aolÀaav 1rapaxooP1Îom. OOV LeV IlÈv OplJOV'AeWom111,Lev œ
XtTWva 'A8T)vâ a1rrfj ÈXaploaTo, ex Km œ&üK£ Tfj 6UYaTPt 'AÔPOOTOU'Apya~ (Phérécyde
dit que Polynice fut chassé par la force, mais Hellanikos raconte que, selon un accord, il céda
la royauté à Étéocle, disant qu'Étéocle lui avait laissé le choix, ou de détenir le pouvoir, ou de
prendre les biens et d'aller vivre dans une autre cité. Ayant pris le chiton et le collier
d'Harmonie, il partit à Argos, après avoir tranché: il cédait la royauté contre ces objets, car
le collier était un don d'Aphrodite et le chiton, un don d'Athéna à Harmonie. n les donna en
effet en présents à la fille d'Adraste, Argéia.). Cf. F. Jacoby, Die Fragmente der griechischen
Historiker, Berlin-Leiden, 1923-1958 : pour Phérécyde, 3F96, pour Hellanikos 4F98.
76. Racine, La Thébaïde, I, 3.Introduction 39
l'étymologie de leurs noms77. Or dans un premier temps, on a l'impression que
l'emblème provocateur de Polynice dans Les Sept - la déesse Dikè, véritable
allégorie, guidant le guerrier et l'assurant du sUCCèS78 - est devenu
réalité dans Les Phéniciennes. Dikè n'est plus une allégorie, elle est la cause juste
qui doit entraîner le succès de son entreprise, selon Polynice lui-même (cf. sa
tirade d'agôn, v. 492-496). Mais il n'est pas le seul à juger de la sorte. Le chœur,
nous l'avons déjà indiqué à deux reprises79, prend plusieurs fois position en sa
faveur. De la même façon, le vieux gouverneur confie à Antigone au cours de la
Teichoscopie (v. 154-155) que les Argiens sont venus avec le droit de leur côté
(crùv ~1:K1J): le jugement que les dieux portent sur le conflit risque fort d'être
influencé par ce point fondamental. Jocaste enfin, malgré son rôle d'arbitre et la
réserve qu'il suppose, dès l'exposition des faits au v. 76, donne tort à Étéocle qui
a chassé son frère et parle au v.319 de l'outrage subi par Polynice du fait
d'Étéocle (oJjOOIJ.OU Àwf311). Au moment de leur mort, alors qu'Étéocle ne peut
plus parler, Euripide choisit de donner une dernière fois la parole à Polynice
pendant dix vers (v. 1444-1453). Ce procédé confère à ce dernier un statut
privilégié: il peut adresser de douces paroles à sa mère, à sa sœur, mais aussi à
son frère mourant.
TIest tentant de voir dans cette réhabilitation de Polynice, une version
proargienne sortie tout droit d'un des deux poèmes du cycle épique théb ain, La
Thébaïde, dont malheureusement il ne reste que peu de fragments. Nous avons
cependant la chance de posséder le premier vers qui commence par le nom
d'ArgosBO. C'est ce fragile indice qui laisse à penser que la Thébaïde pourrait être
la version pro-argienne de l' Œdipodie et qu'Euripide y aurait abondamment
puisé. Un recoupement d'informations renforce cette hypothèse: au moment de
la mort de Parthénopée, Euripide (cf. v. 1153 sqq. et la note à ce vers) semble
suivre une version isolée qui se trouve être celle de La Thébaïde, ce que l'on sait
77. Pour le jeu sur le nom de Polynice chez Euripide et chez Eschyle, d. note aux v. 636-637.
78. Cf. Sept, v. 644-648. Voici les paroles de Dikè gravées sur le bouclier de Polynice: 1CaTci~c.ü l)'
&vBpcx Tovœ Kal1fOÀtv/ËÇE11raTp~V BooJ..uirôJV T' ÈmOTPcx1>&ç. Oeramènerai cet homme d'exil
et il recouvrera sa cité et l'accès au palais de ses pères).
79. Cf. p. 21 et 22 de cet ouvrage.
80. "Apyoc; cml)E, 8w, 1ToÀvm1Jltov, Év&v avCXKTEÇ (Chante, déesse,l'aride Argos d'où les chefs...).
Cf. M. Davies, Epicorum Graecorum Fragmenta, Gôttingen, 1988. C'est le premier fragment,
p.22. TIprovient du Certamen Homeri et Hesiodi (Ed. T. W. Allen, Homeri Opera, V, OCT,
p. 235).40 Les Phéniciennesd'Euripide
par Pausanias (IX, 18, 681). Ce dernier82 nous apprend enfin la notoriété dont
jouissait encore au ne siècle apr. J.-C. ce texte épique, qu'il estime au plus haut
point, le plaçant juste après l'Iliade et l'Odyssée.
Cependant, il convient d'apprécier avec plus de précision le changement de
perspective opéré par Euripide dans le jugement porté sur les deux frères. TIest
certain que son Étéocle n'a plus guère de points communs avec le héros eschyléen
des Sept83. Sa profession de foi des v. 524-525le rend absolument antipathique84
et il a perdu son statut d'unique défenseur de la cité. Durant le deuxième
épisode, son caractère impulsif en fait un piètre homme d'État face à Créon.
Mais cette dépréciation du personnage dlÉtéocle n'entraîne pas pour autant une
réévaluation sans réserves du de Polynice85. Celui-ci a beau avoir le
droit de son côté, ne pas réclamer le trône pour lui seul86 (v. 486-487), il n'en est
pas pour autant absous car il commet une faute majeure en attaquant sa propre
patrie. Rien ne peut justifier un tel attentat et un des leitmotiv de la pièce nous
apparaît être précisément: 1Top8Eiv!1TÉp8Etv x6Àtv. C'est le grief essentiel
formulé contre lui. Son adversaire ne se prive pas de le lui rappeler
continuellement (v.604b, 605b, 608b, 609b). La même périphrase ôç ~Àeê
naTptô<x xope~owv ÈJl~Vdésigne Polynice aux vers 756 et 1376. Créon avance le
même argument pour justifier son décret (v. 1628 : celui qui est venu pour ravager
la cité -1t'Épawv n6Àtv - ne mérite pas de sépulture). L'intéressé lui-même a
d'ailleurs conscience de sa faute quand il parle au v. 431 du service « funeste»
mais «nécessaire» que lui rendent Adraste et les Argiens. Sans doute est-il très
ému de fouler à nouveau le sol de son pays et se montre-t-il très attaché à la terre
qu'il vient récupérer, les armes à la main. n invoque plusieurs fois les dieux de sa
patrie thébaine (v.603, 606, 631 au moment de sa sortie de scène, avant de
partir au combat fatal). Mais juste avant le duel, il se résout à invoquer Héra, la
déesse argienne, car il sait qu'il a irrémédiablement perdu sa terre natale. Ainsi,
81. La citation de ce passage se trouve dans le commentaire au v. 1153.
82. Pausanias IX, 9,5, : Èyw œ T~V 1rOl1l01v TaV1TfV (sc. ellf3cxiôa) J.1ET<1 YE 'IÀl<ilia KOOTà
É1n1 Tà
Èç 'Oôvaaw brcnvw J.1MlaTa. (Pour moi, j'apprécie hautement ce poème, après, bien sûr,
l'Iliade et l'Odyssée).
83. M. de Fatima Silva, «Eteocles de Fenicias », Humanitas 95, Coimbra, 1993, p. 49-67.
84. Nous comprenons mal la tentative de réhabilitation du personnage par W. Riemschneider
(Held und Staat..., Würzburg, 1940, p. 27). Si l'évolution d'Antigone est incontestable, celle
d'Étéocle est beaucoup plus problématique.
85. Le doute qui pèse sur l'attribution du v.624b (ÈppÉTw 1rp61raç ÔOJ.lOç) oblige à une grande
prudence quant à la pondération de Polynice, si vraiment il prononçait de telles paroles (cf.
note au v. 624b).
86. Cf. H. Grotius qui insiste sur ce point trop souvent négligé, p. XliI, éd. Valckenaer.Introduction 41
malgré tous ses efforts, Polynice ne parvient pas à convaincre sa mère, qui, tout
en comprenant sa revendication légitime, ne l'absout pas de sa faute87 et lui
reproche vivement son attitude qu'elle qualifie d'insensée (cf. v.570 où Jocaste à son fils d'être venu pour ravager sa patrie (1TOpe~aü)v
1T6À1V».Luimême, au moment de mourir, demande pardon et il confie à sa mère et à
Antigone sa volonté d'être enterré sur ce sol qu'il chérit tant (v. 1447 sqq.).
Polynice chargé de cette faute ne peut être le héros positif de la pièce, comme le
prouve la création d'un personnage nouveau dans le cycle thébain: Ménécée.
f. L'épisode de Ménécée
Le jeune Ménécée, inconnu de la tradition, porte le même nom que son
grandpère, le père de Jocaste et de Créon (0'013 1TCXTPOÇ CXViE1TWVVJ,10V: « [Ménécée] qui
porte le même nom que ton père », dit Étéocle à Créon au v. 769). Dans Antigone,
Hémon est le plus jeune fils de Créon88 (v. 626-627) et il est seulement question
d'un autre fils, Mégarée qui avait connu auparavant une mort glorieuse (Antigone,
v. 130389).Ce est aussi nommé au v.474 des Sept comme défenseur de
la cité. Pour certains90, l'identification de ce Mégarée avec Ménécée ne fait aucun
doute. Le changement de nom, cependant, indique clairement la volonté
d'Euripide de se démarquer de la tradition.
Une autre différence est à prendre en considération: dans Antigone, la
femme de Créon, Eurydice, est en vie et elle se suicide dans le cours de la pièce à
l'annonce de la mort de son fils Hémon; dans Les Phéniciennes (v. 987-988), nous
apprenons que Ménécée et Hémon ont perdu leur mère qui n'est pas même
87. La Jocaste de Sénèque a su trouver une formule percutante pour dire cela (cf. Sénèque,
Phéniciennes v. 378-379) : « Regnum poposcit; causarepetentis bona est / Mala sic repetentis. »
(TIréclame le trône; la cause de celui qui le réclame est juste / Mais le réclamer ainsi ne l'est
pas) .
88. Dans !'Œdipodie, ce fils fait partie des victimes de la Sphinge (cf. la scholie au v. 1760 dans
des manuscrits récents des Phéniciennes, £rag. 2, dans M. Davies, Epicorum Graecorum
Fragmenta, Gottingen, 1988).
89. À condition d'accepter au v. 13031a correction de ÀéXoç en À<Xxoç, comme le font la plupart des
éditeurs depuis Bothe, au début du XIXe siècle.
90. Cf. par exemple, la scholie au v. 1303 d'Antigone. F. Vian, Les Origines de Thèbes, Paris, 1961,
p. 208 à 215 lui emboîte le pas ; il commence ainsi : « Le sacrifice d'un autre fils de Créon,
Ménœcée, occupe une place importante dans les Ph. Comme ce personnage n'est pas attesté
antérieurement, on admet le plus souvent que l'épisode a été inventé par le poète sur le modèle
du sacrifice de Macarie. Ce problème mérite d'être examiné ici avec quelque détail.» Et de
conclure: « Mégarée et Ménécée sont donc deux doublets... Le premier qui forme couple avec
Mégara est sûrement la figure la plus ancienne. C'est Euripide qui lui a substitué le nom de
Ménécée sans doute pour mieux faire accepter les remaniemenœ qu'il impose à la légende. »42 Les Phéniciennesd'Euripide
nommée et Ménécée parle de Jocaste comme de sa mère nourricière. Ce
renforcement de parenté entre Ménécée et Jocaste n'est pas fortuit. TIresserre les
liens entre les Spartes et les Labdacides. Ménécée est le fils qu'aurait voulu avoir
Jocaste, celui qui la console un peu de ceux que la nature lui a donnés91. TInous
paraît nécessaire que Ménécée, au lieu de partir immédiatement se jeter du haut
des remparts (v.1018), entre dans le palais faire ses ultimes adieux à Jocaste,
comme il en exprime l'intention à son père (v. 986). Sinon, comment comprendre
que Jocaste ne réagisse d'aucune façon au v.1090 à la nouvelle de la mort du
neveu qu'elle a nourri de son sein? Seule, l'acceptation préalable de son acte
généreux peut expliquer son silence. Pourtant la rapidité de l'action contredit
quelque peu cette nécessité d'ordre psychologique92: en effet, dès le stasimon
suivant, le chœur loue l'acte héroïque de Ménécée déjà accompli.
Le sacrifice de ce jeune garçon apparaît bien, cette fois, comme une
invention d'Euripide93. Cet auteur a une prédilection marquée pour ce thème que
nous retrouvons dans quatre pièces conservées. Polyxène, la fille d'Hécube, et
Iphigénie, au lieu d'être sacrifiées contre leur gré, acceptent avec beaucoup de
noblesse le sort qui leur est réservé. Mais l'acte de Ménécée est empreint de plus
de grandeur car Ménécée, contrairement à Polyxène ou à Iphigénie, a la
possibilité d'échapper à la mort. Alors que son père peut assurer son salut dans
l'exil, il se tue à son insu, pour assurer le salut de sa patrie. Pour la fille
d'Érechthée, c'est la mère Praxithéa qui propose son immolation. Les fragments
94 que nous possédons ne nous permettent pas de dire si la jeune filled'Érechthée
91. Nous partageons cette idée avec B. E. Goff, «The shields of Ph. », University of
NCambridge, GRRS 29, 1988, p. 139: «Jocasta's real" male descendantmay beMenoeceus,who
evinces her devotion to the family or the state, and who acknowledges her breastmilk before he
goes to death. » (Le vrai descendant mâle de Jocaste peut être Ménécée qui manifeste le même
dévouement qu'elle pour la famille et l'État et qui reconnaît le lait qui l'a nourri avant d'aller
à la mort).
92. Cf. note au v.1018 de L. Méridier, Paris, CUF, 1950, p. 196: «On pourrait penser que
Ménécée entre dans le palais pour y faire ses adieux à Jocaste avant d'aller se donner la mort.
Cependant le v.l013 semble indiquer qu'il court aussitôt aux remparts. Mais dans ces
conditions il est un peu surprenant que Jocaste laisse passer sans manifester d'étonnement ni
d'émotion l'annonce inattendue pour elle, du suicide de Ménécée. Elle se contente au v. 1204
d'une allusionassezfroide. »
93. W. Riemschneider, Held und Staat in Euripides' Phonissen, Würzburg, 1940, p. 30: «Die
Gestalt der KreonsohnesMenoikeus ist, wie Wilamowitz zuerst festgestellt hat, Erfindung des
Euripides.» (Le personnage du fils de Créon, Ménécée, comme Wilamowitz l'a établi le
premier, est une trouvaille d'Euripide).
94. C. Austin, Nova Fragmenta Euripidea, Berlin, 1%8, p. 22-40; F. Jouan et H. van Looy,
Euripide, Fragments,VITI,2, Paris, CUF, 2000, p. 95sqq.Introduction 43
allait de son plein gré à la mort. Mais c'est le rapprochement avec le sacrifice de
Macarie dans Les Héraclides qui nous semble de loin le plus pertinent. Nul ne
demande à la jeune fille de se sacrifier; c'est elle qui, ayant entendu de la bouche
de Démophon le prix de la victoire athénienne sur Eurysthée, veut accomplir cet
acte de noblesse. Dans Les Phéniciennes comme dans Les Héraclides, l'épisode du
sacrifice volontaire est souvent mal compris par les commentateurs: considéré
comme mal intégré à l'ensemble, sans répercussion sur le reste de l'action, il est
vivement critiqué.
Dans le cas des Phéniciennes cependant l'interprétation du sacrifice de
Ménécée est déterminante. Ceux qui le considèrent comme un ajout qui n'apporte
rien à la construction d'ensemble (H. Weil95, E. Fraenkel96, ou encore
M. Delcourt97) disqualifient par là même la pièce. Comment en effet justifier en
son centre un épisode secondaire? Ce serait là un défaut de construction
impardonnable. Comme W. Riemschneider98, E. Valgiglio99 ou H. Erbseloo, nous
reconnaissons la place centrale de cet épisode. En effet, le personnage de
Ménécée, plein d'abnégation, émerge pour s'opposer à l'égoïsme des deux frères.
95. Cf. Études sur le drame antique, Paris, 1897, p.166 où H. Weil traite la scène d'épisode
inutile.
96. Cf.« Zu den Ph. des Euripides », p. 85 : « Der Dichter hat den Opfertod des Menoikeus, von
dem die Sage und das Epos nichts wu!len, eigens für die Phoenissen erfunden.[...] Aber mit
weisen Ma,/JLalten hat er dafür gesorgt, dafJ seine Zutat eben eine Episode blieb und dafJ sie sich
nicht auch noch in das Gefüge der Haupthandlung eindriingte.» (Le poète a créé spécialement
pour les Ph. le sacrifice de Ménécée, inconnu dans la légende et l'épopée. [...].Mais avec une
sage retenue, il a pris soin que son rajout reste un épisode et qu'il ne s'incorpore pas encore
davantage dans le plan de l'action centrale). De cette analyse de la scène comme «corps
étranger» (FremdkOrper, p. 82) proviennent une grande part des divergences sur
l/interprétation d'ensemble. La pièce perd en même temps que son centre sa signification.
97. Cf. son intro. à la pièce dans l'éd. Folio (t. fi, p. 1022): «L'épisode reste un peu extérieur à
l'action. » L' adverbe « un peu » dénote cependant une certaine réserve de Marie Oelcourt par
rapport à l'opinion courante.
~~98. Heldund Staat...,p. 33-34: « DieMenoikeusszene ist nichteine eingelegteEpisode"/ sondern
sie ist die 1000 Verse hindurch organisch vorbereitete Peripetie des Stückes.» (La scène de
Ménécée n'est pas un «épisode rapporté}), mais éest LA péripétie de la pièce préparée tout
au long des mille vers et formant un tout avec le reste). On voit toute la distance qui sépare les
deux interprétations. Si W. Riemschneider exagère un peu en décentrant à son tour - le duel
des fils existe aussi et ne peut être minimisé - ce commentateur permet cependant d'aborder la
pièce comme un tout cohérent par la place centrale qu'il confère à l'épisode de Ménécée.
99. Cf. L'Esodo...,p. 21-22.
)},100. Cf.« Beitriige... p. 18: «Sie gehort zum Kernel der ganzen Konzeption.» (TI [l/épisode]
appartient au noyau de toute la conception). H. Erbse se réfère à juste titre à
W. Riemschneider, p. 2 et 33 de son étude.44 Les Phéniciennesd'Euripide
« It provides [...] a good criterion by which to judge the conduct of the brothers », écrit
très justement GrubelOl. Son acte est à lire comme le contrepoint positif du duel
fratricide. C'est lui en effet qui sauve Thèbes et cet épisode est créé par Euripide
pour rompre avec la tradition eschyléenne où le salut de Thèbes était dans les
seules mains d'Étéocle.
Au centre de la pièce, au lieu du duel attendu, si l'on se réfère aux Sept,
nous trouvons donc, suivant la stratégie du décalage chère à Euripide, l'épisode
de Ménécée, création originale. Le conflit des frères, qui regarde la famille des
Labdacides, est de cette façon réduit à une dimension privée. La différence est
d'importance et explique le projet particulier de l'auteur. TIreprend l'histoire bien
connue des Labdacides mais la traite à sa façon et en profite pour donner une
leçon de civisme. Là réside le but suprême du théâtre à Athènes, de l'aveu même
d'Aristophane (Les Grenouilles, v. 1419-1423). La suppression par de nombreux
commentateurs des six vers qui clôturent le discours de Ménécée au moment de
sa sortie de scène (cf. v. 1013-1018 et la note à ces vers dans le commentaire)
témoigne d'un manque de compréhension à l'égard de l'ensemble de l'œuvre; ces
vers, en effet, exposent avec grande clarté les raisons politiques de son acte et
incitent les autres, c'est-à-dire les spectateurs-citoyens, à se comporter à son
image. Ce n'est donc pas un remplissage inutile.
B. LIENS DU MYTHE AVEC LA RÉALITE HISTORIQUE
DE LA FIN DU Ve SIÈCLE
L'ancrage profond dans le mythe, celui des Labdacides comme celui de la
fondation de Thèbes avec les Spartes, n'empêche pas, dans le même temps,
l'évocation de la vie politique contemporaine, selon la tension entre le passé
mythique et le présent de la cité mise en lumière par J.-P. Vemant102.
Comme Thèbes dans le drame, Athènes est assiégée en ces années 410.
Alcibiade, passé à l'ennemi après l'expédition de Sicile qu'il avait lui-même
conseillée à ses compatriotes et qui avait tourné au désastre, avait suggéré aux
Spartiates de se poster à une quarantaine de kilomètres, dans le fort de
Décélie103. TIs y sont installés depuis 413. Faut-il ou non rappeler d'exil ce
101. TIfournit [...]un bon critère permettant de juger la conduite des deux frères. (G. M. A. Grube,
The Dramaof Euripides, Londres, 1941, p. 370).
102. Mythe et TragédieI, «Tensions et ambiguïtés dans la tragédie », Paris, 1972,p. 21-40.
103. Thucydide, Vill, 27, 3-5 et 28. Ce passage de Thucydide permet de bien saisir les rapports
entre la situation historique et la situation mythique de la pièce. Comme les Thébains, lesIntroduction 45
personnage équivoque mais influent, telle est la question qui préoccupe les
Athéniens dans les années où Les Phéniciennes leur sont présentées104. Dans ces
conditions, il n'est pas étonnant que l'ombre d'Alcibiade plane sur tout le
lOS.texte Mais l'assimilation ne doit pas se faire de manière sommairelO6.
Polynice, n'a pas seul l'apanage de la ressemblance avec Alcibiade. Certes,
comme lui, il est l'exilé qui rentre dans sa patrie en étant coupable envers elle.
Certains propos de Polynice (cf., par exemple, v. 430-434) trouvent ainsi un écho
saisissant dans un discours d'Alcibiade rapporté par Thucydide (VI, 92, 2_4)107.
Mais Étéocle, le jeune ambitieux assoiffé de pouvoir et prêt à tout pour le
conserver, possède aussi quelques traits en commun avec ce même personnage
historiquel08. Pourtant, le modèle contemporain le plus prégnant pour le
Athéniens ne quittent pas les remparts pour se protéger et guetter l'ennemi. D'autre part, ils
font des sorties pour le harceler.
104. Après la chute des Quatre-Cents, le gouvernement des Cinq Mille vota dès 411 le rappel
d'Alcibiade, mais son retour n'eut effectivement lieu qu'en 407 (Thucydide, Vill, 97, 3;
Plutarque, Alcibiade XXXll, 1).
105. n n'est pas sans intérêt de constater qu'Aristophane, à la fin des Grenouilles (v. 1422),
demande tout à trac aux deux protagonistes, Euripide et Eschyle, ce qu'ils pensent
d'Alcibiade. Cette question abrupte de Dionysos est symptomatique de l'importance du
personnage à la fin du "if siècle.
106. E. Delebecque, Euripide et la guerre du Péloponèse, Paris, 1951, p. 359-364, donne ainsi une
interprétation trop réductrice: «Les Phéniciennes semblent être une pièce de circonstance et
de propagande,où le poète suggèreet sollicite[...]le rappel d'Alcibiade.» Le critique traque le
moindre détail (femme prise à Argos ou chevaux sur son bouclier) pour assimiler totalement
Polynice à Alcibiade. J. de Romilly, à la suite de G. Zuntz, s'est élevée avec vigueur contre de
telles assimilations et dans Alcibiade, Paris, 1995, elle trouve la formulation juste (p. 175-176,
Livre de poche) : «Si la tragédie d'Euripide concerne Alcibiade, ce n'est pas par les menus
traits extérieurs qui le rapprochent de Polynice, mais dans la mesure où lui aussi faisait
souvent céder l'intérêt de l'État au sien, comme les deux fils d'Œdipe.» (éest nous qui
soulignons). R. Goossens, Euripide et Athènes, Bruxelles, 1962, p. 600-604, nous paraît plus
nuancé quand il identifie plus largement Polynice avec le démocrate et Étéocle avec
oligarque.l'
107. Thucydide, VI, 92,2-4: Km $.À61fOÀ1Ç OVTOÇ op6Gx;, OUXôç av ",V roUTOi) àmKU)ÇOOroÀÉ,aaç
Jl~ brl1J, àÀÀ'ôç av ÈK n<XVTàç TpŒrOUfilà TO Èm6uJ.!EÎv1Œ1pa6Û cXvCXÀaf3iiv. (Et celui qui
aime vraiment sa patrie n'est pas celui qui, l'ayant injustement perdue, ne marche pas contre
elle, mais celui qui, par tous les moyens, essaie de la recouvrer à cause de son amour pour
elle O.D'autre part, au livre VllI, 81, 2, Thucydide rapporte combien, à Samos, Alcibiade se
plaignait devant l'assemblée du peuple des malheurs de l'exil (cf. Polynice aux v. 388-407 des
Phéniciennes).
108. Thucydide est encore notre source, avec un autre discours d'Alcibiade au livre VI, 16, 4.
Alcibiade cherche à persuader ses concitoyens de se lancer dans la folle expédition de Sicile.
Ne croirait-on pas entendre Étéocle, quand il proclame: oùœ yàp amKov àI>' ÉavTcp J.lÉya
<t>Povoûvra 1.1~ '{aov Elven, bri1 Koo 0 KOO(Wç 1fpaoawv 1fPOçobŒva TllÇ ~uJ.!<Ix>paç laol.101pii.46 Les Phéniciennesd'Euripide
personnage d'Étéocle, ce sont les sophistes pour qui les mots, apparemment
semblables pour tous, sont loin de recouvrir des idées identiques (cf. le début de
la tirade d'Étéocle dans l'agôn, v.499-502). Très vite il met ce préambule en
application, appelant «lâcheté », le fait de se résigner à une perte quelconque
sans se préoccuper le moins du monde des circonstances de cette perte. Posséder
moins quand on peut posséder plus lui paraît intolérable. L'égalité et la justice
sont des valeurs qui lui sont absolument étrangères, tout comme au Thrasymaque
de La République ou au Calliclès du Gorgias.
La scène d'agôn est, comme on peut s'y attendre, l'endroit du texte le plus
fertile en allusions à la vie politique du cinquième siècle. Jocaste condamne sans
appel la <l>tÀOTlJ,J.la, l'ambition, qui empêche d'être au service de l'État.
Thucydidel09, de la même manière, s'en prend à ce défaut des hommes politiques
qui met en péril la communauté entière. Parallèlement Jocaste prône l'Égalité
qu'elle divinisel10 car elle représente pour elle la valeur suprême, celle qui assure
l'harmonie, l'ordre dans la cité bien gouvernée. Jocaste se situe au-dessus des
partis, dans sa lutte contre la stasis et sa quête de l'oJJ.6VOt<X, la Concorde.
En fait la lutte fratricide du mythe est dotée d'un sens politique plus
complexe que celui qu'Eschyle pouvait lui conférer à son époque. Chez Eschyle,
le projet est simple: exalter le patriotisme. Étéocle doit défendre la patrie en
danger face à Polynice. Chez Euripide, Polynice a nettement le droit de son côté
et plus que la guerre entre deux cités, c'est la stasis qui est représentée dans les
Phéniciennes. En effet, à l'époque où cette pièce est jouée, la guerre civile déchire
Athènes, opposant deux factions, le parti oligarchique lié à Sparte et le parti
démocratique. La mère, dans cette perspective, est le symbole vivant de la cité
écartelée entre ses deux fils111.Chacun d'eux peut être assimilé à l'un des deux
partis qui s'entre-déchirent au nom du bien public. Ainsi, en 411, le
gouvernement oligarchique des Quatre Cents a été instauré alors que les
(Et il n'est pas non plus injuste de refuser l'égalité, quand on a une haute opinion de soi,
puisqu'aussi bien celui qui échoue ne trouve personne pour partager son malheur). C'est le
même refus obstiné de toute forme d'égalité chez Alcibiade et Étéocle.
109. Guerre du Péloponèse, ill, 82, 8: ITavTOJV~' aVTwv roTtOV àpx~ ~ ~t.à 1rÀtovt~iav KCÙ
<PtÀOTl~iCIV (La cause de tous ces maux, éest le pouvoir qu'on recherche par cupidité et
ambition) ou VIll, 89, 3.
110. Œ. notre commentaire aux v. 541-545.
111. «Reproduction d'un bol}} dans L. Séchan, Études sur la tragédie grecque dans ses rapports
avec la céramique, Paris, 1926, fig. 139, p. 482 : le duel des frères a lieu en présence de E>HBH,
femme qui personnifie la cité. L'inscription eHBH au-dessus de la femme ne laisse aucun doute
sur l'interprétation symbolique à donner à cette peinture.Introduction 47
démocrates ont dû se replier dans l'île de Samos. Thucydide, au livre VIll, relate
ces événements qui se sont déroulés de 413 à 411 et nous en trouvons la suite
immédiate dans Les Helléniques de Xénophon. Cet intermède politique, de quatre
mois seulement, si l'on en croit Aristotel12, a été une dure épreuve pour les
Athéniens. Immédiatement après, la réconciliation est prônée et une formule
d'amnistie (le J.1~ J.1Vllal1C<X1CEîv)- dont nous avons un écho au v. 464 - a dû
être prononcéel13. Jocaste est sans cesse animée par le désir de réconciliationl14
mais elle échoue dans son entreprise et en meurt. Dans ce contexte historique, on
conçoit mieux l'importance centrale de J'épisode de Ménécée et ceux qui ont
étudié la pièce de ce point de vue ne s'y sont pas trompésl15: Ménécée est celui
qui, dans des circonstances dramatiques, de manière gratuite, c'est-à-dire sans
réclamer la moindre contrepartie, offre sa vie pour sauver sa cité, alors que les
autres personnages du drame, Étéocle, Polynice, mais aussi Créon, placent leurs
intérêts particuliers avant l'intérêt de l'État. La tragédie des Phéniciennes, J. de
Romilly a raison de le proclamerl16, plaide pour le civisme, en ce sens
qu'Euripide réclame plus de loyauté et de désintéressement de la part de ceux
qui exercent le pouvoir.
III. Répartition des personnages et dramaturgie
Cette pièce foisonnante met en scène onze personnages joués par les trois
uniques acteurs. L'argumentl17 en tête des manuscrits BMAV et P qualifie donc à
juste titre la pièce de 1roÀV1rpOaOO1COv - «riche en nombreux personnages ».
112. Constitution d'Athènes, XXXIll.
113. Xénophon, Helléniques, fin du livre II: Km OJlOO<XVTEÇ OPlCOUÇ ~ JlTtV J..L~ J.1v"'OtKalC~Ottv, En
lCm vVv OIlO£' TE 1TOÀtT£UOVTCX1 lCm TOîç OplC01ÇÈIlJ.1ÉvEt0 ÔT1IlQÇ. (On prêta serment: «Je jure
de ne pas garder rancune. » Ainsi maintenant encore ils participent ensemble à la vie politique
et le parti démocratique reste fidèle à son serment). C'est la célèbre formule de 403 mais
d'autres semblables ont été assurément prononcées (cf. N. Loraux, La Cité divisée, Paris,
Payot, 1997).
114. J. de Romilly, dès la première page de son article «Les Ph. ou l'actualité dans la tragédie
grecque », R. Ph. 39, 1965, a mis l'accent sur l'importance de cette idée, à la fois dans la pièce
et dans l'Athènes du ye siècle (cf. note aux v. 443-445 de notre commentaire).
115. Cf. D. Ebener dont l'étude a un titre significatif «Die Phônizierinnen des Euripides ais
Spiegelbild geschichtlicher Wirklichkeit» (Les Phéniciennes d'Euripide comme reflet de la
réalité historique), Eiréné, 1964, p.78 et J. de Romilly, dans l'article cité dans la note
précédente.
116. Alcibiade, Paris, 1995, p. 176.
117. Cf. p. 116-117.48 Les Phéniciennesd'Euripide
Avant dlaborder les effets scéniques particulièrement saillants, nous voudrions
faire un point rapide sur la répartition des personnages entre les trois acteurs. Si
93118la scholie ancienne au v. est suivie - et il niy a guère de raison valable de la
120.négligerl19 -la répartition des onze personnages ne pose guère de problèmes
Cette scholie en effet indique que le pédagogue parle longtemps seul pour
permettre au protagoniste qui a joué Jocaste durant la première partie du
prologue de prendre le masque (et le costume) dlAntigone. TIest vrai que les deux
rôles féminins nécessitent un acteur doté d'une voix exceptionnelle, pour la
Teichoscopie et les monodies de chacune des deux femmes. De plus, la monodie
d'Antigone ouvre sur la lamentation en duo avec Œdipe. Si nous ne connaissons
pas avec certitude Jiépoque à laquelle remonte cette scholie, elle a toute chance
d'être ancienne, vu sa place dans la marge extérieure des manuscrits, et de
reposer sur des archives perdues pour nous. Ce type de scholie, portant sur la
dramaturgie, est très rare, et d'autant plus précieux. Personnellement, nous
verrions bien ce même acteur jouer également Ménécée: sa carrure et sa voix
aiguë devraient convenir à ce jeune garçon121.
TIreste le problème d'Antigone, qui est en scène en même temps que Jocaste
pendant quelques vers, à la fin du quatrième épisode (v. 1270-1282). TI faut
admettre qu/à ce moment, soit le tritagoniste soit un figurant, muet le reste du
temps, se charge du rôle pour ces quelques versl22.
Pour la répartition entre le deutéragoniste et le tritagoniste, il convient de
séparer Étéocle et Polynice. Si l'on en croit DémosthèneI23, et il n'y a guère de
118. TCXÛTCX 1l11Xcxvaoeai TOV EÙplmÔT)V îva TOV 1rpOOTayooviat1lv OOrO TOi) 11Îe; 'IOKOOt1l<;
<t><xm .
1TpoaWn-OU f,ltT<WlCttHIoU &0 OÔovvtmQxxiVETm CXÙT~ 'AvnYOVll,èiÀÀ'va TtpoV. (On dit
qu'Euripide a procédé ainsi pour permettre au protagoniste d'enlever le masque de
Jocaste; é est pour cette raison qu'Antigone n'apparaît pas en même temps que lui (sc. le
pédagogue) mais plus tard).
119. A. Pickard-Cambridge, Dramatic Festivals in Athens, Oxford, 21968, note 2, p. 147: «The
scholiumis uniqueand its sourceundiscoverable - but it deservesto be taken seriously: it
cannot be an inference from the text. » On peut même raisonnablement penser à des archives..
120. Pour les propositions des autres commentateurs, cf. A. Pickard-Cambridge, Dramatic
Festivals in Athens, Oxford, 21968, p. 147; E. Craik, Warminster, 1988, p.46 et
D..J. Mastronarde, Cambridge University Press, 1994, p. 16.
121. E. Craik, p.. 46 : [an actor] « probablylight in voice and slight in build» (Un acteur qui doit
avoir une voix aiguë et une frêle silhouette)..
122. Cf..le problème des trois vers de Pylade in Eschyle, Choéphores, v. 900-903.
123. Cf. Sur l'Ambassade, 247 : 'laTE yàp ~tl1[OVTOVe' On tv ror<WtToie;ôpa,.raat Toîç TpaylKOîç
g~aiptT6v wnv Wa1ŒpyÉp<XÇ Toiç TP1Tayü>VtO'TaîÇ TO TOVÇ ropawovç Km TOVe; Tà C1Kfl1rrp'
txOVT(XÇ &OlÉvm. (Sachez en effet que, dans toutes les tragédies, il est attribué comme
récompense aux tritagonistes de jouer le rôle des rois et de ceux qui tiennent le sceptre).Introduction 49
raisons de mettre en doute son témoignage, le tritagoniste jouait le rôle du roi. Le
deutéragoniste joue donc Polynice et le tritagoniste, Étéocle. Or Étéocle ne peut
jouer en même temps que Créon; Créon est donc pris en charge par le même
acteur que Polynice, le deutéragoniste. Et Créon ne pouvant jouer en même temps
que Tirésias, ce rôle revient forcément au tritagoniste124.
Restent le gouverneur au moment de la Teichoscopie, Œdipe et les deux
messagers. Œdipe ne peut être joué par l'acteur qui joue Créon. TIrevient donc au
tritagoniste qui joue aussi, nous venons de le voir, l'autre vieillard aveugle de la
pièce. TI doit en outre être capable de chanter. Le gouverneur peut être joué
indifféremment par le deutéragoniste ou le tritagonîste. Quant aux messagers,
soit ils sont joués tous les deux par le tritagoniste - l'un d'eux doit être en effet
en scène en même temps que le deutéragoniste qui joue Créon - soit ils sont
disjoints, comme l'indique la liste des personnages en tête de nos manuscrits qui
distingue lXyYEÀOÇ et ETEPOÇ lXyYEÀOÇ. Le premier serait alors joué par le
deutéragoniste, le second par le tritagoniste, ce qui a le mérite de mieux équilibrer
les performances réclamées à chacun des acteurs.
Dès l'Antiquité, la pièce a été louée pour ses qualités scéniques, Tcxîç O"KTlVlKOOÇ
01l1EO"l K<XÀOV, selon une formule de l'argument125. Si pour Aristote126 cette
qualité est secondaire, pour nous, modernes, il n'en va pas de même et pour
notre part nous sommes particulièrement sensible à l'abondance des effets
scéniques que nous voudrions maintenant mettre en valeur. Euripide utilise avec
une grande maîtrise tout l'espace dont il dispose.
À peine le prologue terminé et Jocaste en deuil rentrée dans la skénè qui
représente le palais royal, surgit sur le toit du palais127 un vieillard qui balaie du
regard les alentours avant de faire monter à son tour Antigone, la jeune princesse
dont il a la charge; elle est voilée, porte une robe safran lumineuse, si l'on en croit
les indications régressives qui seront données seulement aux v. 1485-1491. Puis
par la parodos de droite, c'est l'entrée en scène colorée et agitée des Phéniciennes.
Après le premier chant du chœur, Polynice arrive par l'autre parodos représentant
124. TIest remarquable que sans doute Étéocle abandonnait son masque et son costume pour
prendre celui de Tirésias, avec lequel il est en fort mauvais termes, si l'on s'en tient à la fiction
(cf.fin du deuxième épisode).
125. Œ. Argument, p. 116-117.
126. Cf. Poétique, 1450b.
127. C'est la seule fois que cet espace est utilisé dans la pièce, car nul deus ex machina ne vient
résoudre le nœud de la tragédie. Notons qu'Euripide n'a pas non plus recours à l'eccyc1ème
dans cette pièce. En revanche, les paradai sont abondamment utilisées.50 Les Phéniciennesd'Euripide
l'extérieur de la ville128.Polynice est plein d'appréhension à l'idée du piège que
pourrait lui tendre son frère. Son épée le protège et la présence de femmes (celles
du chœur, bien évidemment) et de l'autel (6vJlM.1l) au centre de l' orchestra129,le
rassure. TIs'arrête un moment pour dialoguer avec les Phéniciennes qui appellent
Jocaste. La scène des retrouvailles de la mère et du fils est pleine d'émotion.
Avant la scène d'agôn, par l'autre parados entre Étéocle, sans doute sans escorte,
plein de morgue et bien décidé à se battre avec son frère pour conserver le
pouvoir. Vaincue, Jocaste doit rentrer dans le palais, vraisemblablement en
compagnie d'Étéocle. Polynice sort par la parodos de gauche pour rejoindre les
remparts à l'extérieur de la ville. Après son entrevue avec Créon, Étéocle repart à
son tour avec son escorte portant ses armes.
Créon reste alors en scène pour attendre le devin, dont l'entrée est un long
cheminement par la parodas, sa fille devant (il doit avoir la main posée sur son
épaule) et Ménécée derrière, véritable « attelage », selon l'expression du texte au
v. 847. Le devin a son bâton de vieillard aveugle, les boîtes contenant les sorts et
surtout la couronne en or qu'il a reçue en présent d'Érechthée, le roi d'Athènes,
pour prix de ses services. La route jusqu'au palais lui semble interminable. Enfin
il est hissé sur le logeian.La sortie de scène du devin ne sera pas moins solennelle
mais elle se fera dans un silence pesant, Créon refusant de parler après l'oracle
qui vient de lui être révélé. Contre toute attente, Ménécée, jusqu'ici muet, se met à
parler. TItrompe son père, et confie son vrai dessein aux femmes du chœur, une
fois que Créon, rasséréné, a quitté la scène par la paradas de droite, pour se
rendre chez lui et prendre l'argent nécessaire à l'exil de son fils, à moins qu'il ne
rentre dans ses appartements à l'intérieur du palais royal130. À ce moment,
Ménécée pourrait entrer dans le palais pour faire part de sa décision à Jocaste,
128. Le plus souvent, les commentateurs revendiquent, pour distinguer les deux parodoi, l'autorité
de Pollux, Onomasticon, N, 125-126 : TWv J.1MOl :rrcxpol>uw ~ J.1£V œttà àyp6&V ~ ÈKÀ1J.1ÉvOÇ
. oi 5' àÀÀox6eEv mCot ŒptKvo61JEVOl Karel Ù)V bipav &ataO"lV. (Des~ ÈK 1roÀEWÇlivE!
parodoi, celle de droite vient des champs, du port ou de la ville; ceux qui viennent d'ailleurs
arrivent par l'autre). C. Mauduit a bien montré les difficultés induites par ce passage. En
l'occurrence, pour Les Phéniciennes, il faut sans doute distinguer la parodos de droite pour
ceux qui viennent de l'intérieur de la ville ou y vont et celle de gauche pour ceux qui viennent
des remparts ou ont l'intention de sortir de la ville. Dans nos indications scéniques, nous
suivons cette répartition, tout en sachant qu'elle est arbitraire.
129. La présence permanente de cet autel est contestée par les fouilles mais il peut être ici un simple
élément de décor.
130. Dans Antigone et Œdipe-Roi, Créon habite le palais royal. Une glose tardive de M au v. 1316
des Phéniciennes ne nous convainc pas: il paraît difficile que Créon puisse habiter à
l'extérieur du palais.Introduction 51
sa mère adoptive, et lui faire ses adieux. L'absence de réaction de Jocaste à la
nouvelle de sa mort est difficilement compréhensible autrement, nous l'avons
déjà remarqué131.
Les longs récits de messager sont moins spectaculaires, sauf le moment
intermédiaire où Jocaste, affolée par ce qu'elle vient d'apprendre, appelle
nerveusement sa fille Antigone pour la décider à gagner avec elle le champ de
bataille, lieu où ne se rendent pas les femmes. Mais les circonstances exigent la
transgression des conventions sociales. TIfaut imaginer le contraste qui oppose
Jocaste toute de noir vêtue, très excitée, et Antigone, éclatante, voilée, encore
réticente. Puis une fois convaincue, Antigone suit sa mère. Guidées par le
messager, elles courent aux remparts pour une mission impossible. Après le
quatrième stasimon, Créon revient sur scène, sans doute avec le cadavre de son
fils pour que Jocaste fasse sa toilette funèbre et l'expose, tâches qui incombent
aux femmes. Mais les événements se précipitent: l'issue du duel et la mort de
Jocaste sont annoncées à Créon. Ménécée est laissé de côté, mais sa présence
discrète semble une nécessité, étant donné notre analyse de cet épisode tout à la
fois annexe et central, dans la structure de la pièce telle que nous l'avons
dégagée. Antigone revient seule du champ de bataille, «bacchante des morts»
(v. 1489), à la tête du cortège funèbre qui ne comporte pas moins de trois corps,
portés sur des civières par six (ou douze) figurants - soldats thébains qui
reviennent du champ de bataille. Ce long cortège cheminant par la parodos de
gauche devait être très impressionnant. Arrivée sur le logeion, après le passage
obligé sur l'orchestra où se tient le chœur des Phéniciennes qui insistent sur
l'aspect visuel du spectacle des cadavres après les longs récits sanglants (cf.
opposition cXKoàçjÀE15aaElv aux v.1480-1484), Antigone entame sa
lamentation funèbre, rejetant son voile, en même temps que la pudeur qui sied
aux jeunes filles, déchirant sa robe jusqu'à la poitrine (comme on le voit faire aux
pleureuses sur les vases) et se lacérant le visage et les cheveux, dans des gestes
rituels où la démesure est de rigueur. Les trois cadavres rappellent la scène
d'agôn où les trois mêmes personnages étaient encore vivants. D'après le v. 1698,
les cadavres des deux fils sont allongés l'un près de l'autre. À la fin de sa
monodie, Antigone appelle son vieux père qui sort enfin du palais où ses fils
l'avaient séquestré. TIest l'ombre de lui-même, éperdu de douleur, à la limite de
la folie (cf. ses propres paroles, au moment de son entrée en scène, v.
15431545). Appuyé sur son bâton, aveugle, une main en avant, il incarne les ravages
131. Cf.p. 42.52 Les Phéniciennesd'Euripide
que peut causer la Tychè, quand elle a décidé de perdre quelqu'un. Les cadavres
n'occupent pas seulement l'espace scénique; ils ont aussi un rôle dramaturgique :
Antigone s'agrippe en effet au cadavre de Polynice (v. 1661) au lieu
d'obtempérer aux ordres de Créon, son nouveau KVptOÇdepuis la mort de son
frère, et de rentrer sagement dans le palais pour attendre son mariage imminent
avec Hémon. Après la sortie de scène de Créon, au v. 1682, Antigone reste seule
avec son père. De manière très émouvante, avant son départ pour l'exil, Œdipe
veut rendre un ultime hommage aux siens et demande à Antigone de lui faire
toucher de la main un à un chacun des COrpS132. TIsemble bien qu'alors les corps
ne soient pas couverts et qu'ils laissent voir les plaies sanguinolentes, preuves
tangibles du drame qui vient de se dérouler sous nos yeux impuissants de
spectateur. Par la parodos de gauche, Antigone et Œdipe, les deux seuls
survivants de la famille maudite des Labdacides, s'en vont lentement pour l'exil
à Colone.
Nul deus ex machina dans cette pièce - comme c'est le cas dans d'autres
dénouements euripidéens -, seulement des êtres broyés par des forces
supérieures et mystérieuses, propres à exciter la pitié du spectateur. Comme
P. Burian et B. Swann133, nous voudrions voir cette pièce montée au théâtre, nous
sommes persuadée que le spectacle en vaut encore la peine.
La musique devait aussi contribuer à faire de cette pièce un spectacle total.
Elle y tient en effet une grande place, non seulement par les chœurs, mais aussi
par les chants OOrà oKl1vf)Ç, selon l'expression d'Aristote (Poétique 1452b) qui
distingue ainsi, nous l'avons déjà signalé, les monodies et les duos d'acteurs des
chants du chœur et des kommoi. Dès le prologue, Antigone engage, avec son
vieux gouverneur, un dialogue lyrique au cours duquel elle chante alors que le
vieillard s'exprime en trimètres parlés. Après la parodos, Jocaste entonne, au
moment des retrouvailles avec son fils, une longue monodie astrophique. Après le
dernier stasimon, en écho inversé, c'est la monodie d'Antigone qui pleure les
morts, puis le dialogue lyrique d'Antigone et d'Œdipe. La tragédie se rapproche
alors de l'opéra et les acteurs doivent être en même temps d'excellents chanteurs.
Certains critiques ont même émis l'hypothèse que les v. 1104-1140 avaient pu
132. H. O. Meredith, «The end of the Phoenissae», ClassicalReview, 1937, p.101. TI qualifie ce
LImoment de «one of the greatestpiecesof pure theatre" in the surviving plays.» Le pur
théâtre, é est naturellement le spectacle qui se voit sur la scène.
133. Cf. !ntro. aux Phoenician Women, Oxford University Press, 1981, p. 17: «It would be our
greatest reward to see it reachsympathetic production,for drama, especially Greek drama, lives
})fully only in theater.Introduction 53
être insérés dans le texte d'Euripide, à la place de la Teichoscopie à la faveur de
reprises, où aucun acteur n'était capable d'assurer un tel rôle, notamment la
partie d'Antigone au début de la piècel34.
IV. Succès et postérité de la pièce; le problème
des interpolations
Si quelques critiques ont été émises à l'encontre de la pièce dès l'Antiquité - elle
n'a obtenu que le deuxième rang -, des qualités lui ont été aussi reconnues dans
les arguments qui se trouvent en tête des manuscrits et qui peuvent remonter
assez haut dans le temps. Outre son caractère de spectacle total, dont nous
venons de traiter, ses nombreuses sentences ont séduit très vite le public et les
yetraces de parodies dès la fin du siècle sont la preuve incontestable du succès
immédiat remporté par cette tragédie. Les interpolations en sont, elles, les
conséquences.
A. LES « BELLES ET NOMBREUSES SENTENCES»
yeLe siècle s'est livré, avec Hippocrate135, Socrate ou Thucydidel36, pour citer
des exemples divers, à une vaste enquête sur la nature de l'homme. Quelle que
soit la variété des champs d'investigation, il s'agit, pour ces Grecs, de considérer
les êtres humains dans une situation particulière pour tenter de déterminer ce
qu'est la nature des hommes en général. Dans ce contexte intellectuel en quête
d'universalité, il n'est pas étonnant que la tragédie grecque abonde en vérités
générales. Celles-ci expliquent en partie le succès du théâtre athénien par-delà les
frontières du temps et de l'espace. Les Phéniciennes sont exceptionnellement
«riches en belles sentences », comme le constate une partie de l'argument
134. Pour cette hypothèse, cf.w. H. Friedrich, «Prolegomena zu den Ph. », Hermes74, 1939,p. 271.
135. Au début de Régime I, 2, (CUF, 1967) on peut lire: tPTU.I1. œ oo.v TOVJ,1ÉÀÀOVTŒ op8Wç
oVYYP~tv 1ŒP't ôtatT1'}C; àv8pum1vl1C; Qeçon du Mme. 269, coll. 533) 1TPOOTOVIl€v 1T<XVTOç
<t>V01V àvepu)1rou yvwvoo KW mayv6Jvoo. (Je prétends que celui qui veut écrire un traité sur le
régime qui convient aux hommes doit d'abord COnnaItre et pénétrer la nature de l'homme en
général).
136. Par exemple, au livre Ill, 82, 2, on peut lire, au détour d'une longue phrase, ces remarques
générales: Ëwç <Xv ~ aùrl) <l>U01Ç àvePW1rûJV il(tant que la nature humaine restera la même) ou
bien: 0 œ 1I6À£fJoçi$À00v TItv eIDropt<xvTOÛKa6 ' ttfJÉp<XV f3toooç m~ooK(XÀoc;.(la guerre,
supprimant toute facilité dans la vie quotidienne, est un maître violent).54 Les Phéniciennesd'Euripide
principal: e<Jn ~È TO ~pâll(X [u.] YVWIlWV JlE<JTOV 1roÀÀWV TE KOOKaÀWV137. La
tradition indirecte, au premier rang de laquelle nous trouvons les œuvres de
Plutarquel38 et le Florilège de Stobée, en est un témoignage sûr. L'amour de la
patrie (v. 357-358 ou 406), les méfaits de la rhétorique (v. 526-527), le rôle des
dieux dans les affaires humaines (v. 555-558), l'amour sans limites des parents
pour leurs enfants (v. 355-356 et 965), sont quelques-uns des thèmes évoqués
dans des formules bien frappées faites pour imprégner l'esprit du spectateur. La
scène d'agôn (v. 446-637), très populaire dans l'Antiquité comme nous l'avons
VU139, a fourni de nombreux vers à la tradition indirecte. Les plus célèbres étaient
les suivants: le v. 469 qui ouvre la tirade de Polynice:
'A1rÀoûç 0 Jlû60ç T1Îç àÀll&i<XÇ EQ>u.
et les vers de clôture du discours d'Étéocle, d'un immoralisme provocateur
(v. 524-525), que César aimait à déclamerl40. Racine, dans les notes en marge de
son édition reproduites par E. Pessonneaux (p.452 sqq.), se montre
particulièrement sensible à ces vers gnomiques. Outre les trois vers que nous
venons de citer, il relève les v. 198-201141sur les femmes qui aiment calomnier, le
v.355 sur les douleurs de l'enfantement qui redoublent l'amour maternel, le
v.374 sur la haine implacable des frères, le v. 391 sur les douleurs de l'exil, le
v. 403 sur l'inutilité des amis dans le malheur et les v.555-556 qu'il glose ainsi:
«Les biens sont des dépôts que les dieux retirent quand ils veillent.»
H. Grotiusl42 a aussi été séduit par ces sentences qui, le plus souvent, donnent à
méditer et qui constituent le trésor de ce qu'il est convenu d'appeler l'humanisme.
Ces sentences nombreuses et belles ont sans aucun doute contribué à la
place des Phéniciennes dans le choix, et par là même elles ont assuré la survie de
la pièce. De nouveau, à l'époque byzantine, deux gnomologies du xne siècle,
137. Œ. Argument, p. 116-117.
138. Vingt citations des Phéniciennes ont été recensées dans les Mora lia. Avec Oreste (dix-sept
fois) et Les Bacchantes (dix fois), c'est la pièce la plus fréquemment citée (A. Tuilier,
Recherches critiques sur le texte d'Euripide, Paris, 1968, p. 85). Dans La Gloire des Athéniens
(349A), Plutarque la cite comme une des pièces les plus représentatives du répertoire athénien,
aux côtés des Bacchantes, des Œdipe, d'Antigone, des malheurs de Médée et d'Électre.
139. Cf. p. 21 et la note 31.
140. Pour plus de détails, cf. note aux v. 524-525.
141. Nous avons rectifié la numérotation des vers qui ne correspond plus à nos éditions
modernes.
142. Cf. Valckenaer, p. XVI: «Sententiis vero, id est dictis ad vitam utilibus, nulla tragoedia
densior. » (Aucunetragédie ne contientplus de sentences,c'est-à-direde propos utiles à la
vie). Puis il cite à peu près le même corpus.Introduction 55
celles de l'Athos et de la Marcienne143, citent ainsi 83 vers gnomiques des
Phéniciennes. On y retrouve les vers misogynes du gouverneur d'Antigone
concernant les femmes (v. 198-201), le début des tirades d'agôn de Polynice et
d'Étéocle: v. 469-472 et v. 499-502, les vers de commentaire du chœur après la
tirade d'Étéocle sur le mauvais usage de la rhétorique (v. 526-527) ou la leçon de
Jocaste à Polynice sur le caractère éphémère des richesses et de la prospérité
(v. 555-558)... Nous avons pu d'ailleurs constater dans les marges des
manuscrits Bet 0, la mention YVWJ..ltKOV en abrégé face à de nombreux vers, du
moins dans la première partie de la pièce (jusqu'au premier stasimon). Cet aspect
formateur des sentences a donc continuellement intéressé les maîtres qui
utilisaient la pièce dans leur enseignement.
B. LES PARODIES
Que la pièce, malgré sa deuxième place, ait eu un succès immédiat, nous en
avons la preuve par les deux parodies comiques qui portent le même titre et qui
n'ont pu suivre la représentation d'Euripide que de quelques années, vu les dates
de leurs auteurs. Aristophane en personne s'est lancé dans cette entreprise et
c'est une perte dont nous nous consolons difficilement, sachant l'art
d'Aristophane pour retenir ce qu'il y a de plus novateur, de plus intéressant chez
celui qu'il parodie, comme on le voit dans Les Thesmophories ou Les Grenouilles.
Aristophane est en effet le plus ancien critique littéraire et s'il a caricaturé
Euripide, s'il lui a fait bien des reproches touchant à la morale, il l'a souvent
reproduit avec une grande exactitude en parodiant ses monodies, ses
prologues et vraisemblablement aussi la musique de ses drames. L'extrait le plus
important des Phéniciennes d'Aristophane est le fragment 570 dans
KasselAustin conservé grâce à Athénée, N, 154 E qui atteste là le nom de la pièce,
identique à celui choisi par Euripide (cf. note aux v. 1354-1355). Le lexicographe
Pollux cite quatre fois Les Phéniciennes d'Aristophane. Le fragment 573 qui a sa
source dans Pollux, X, 119 est une parodie des v.229 sqq. comme l'a signalé
G. Dindorf à juste titrel44. Quant à la tirade d'Œdipe aux v. 1182 sqq des
145,Grenouilles elle pourrait avoir sa source dans Les Phéniciennes d'Euripide
(v. 1595 sqq.).
143. Cf. p. 87pour la présentation de ces deux manuscrits.
144. Pour la citation d'Aristophane, cf. note au v. 229 dans notre commentaire.
145. Pour le débat à ce sujet, cf. note au v. 1595dans notre commentaire.56 Les Phéniciennesd'Euripide
L'autre parodie comique portant même titre est celle de Strattis, auteur
Vesiècle. L'article qui lui est consacré dans lacomique appartenant aussi au
Souda permet de connél1tre le titre de ses œuvres. D'après ces titres, il semble
s'être spécialisé dans la paratragédie. Outre Les Phéniciennes, il a écrit une Médée,
un Troïlus, un Philoctète et un Chrysippe. Malheureusement, les fragments de ses
Phéniciennes sont très peu nombreux et deux seuls endroits du texte d'Euripide
(v. 460-461 et 546) sont clairement parodiés par Strattis146.
C. AUTRES PREUVES DE SON SUCCÈS
Les scholies sont particulièrement nombreuses pour cette pièce, comme pour les
deux autres pièces de la triade du choix, Hécube et Oreste. Nous avons consulté
ces commentaires anciens tout au long de notre étude car ils permettent souvent
d'éclairer le texte. Un autre élément prouve la notoriété de l' œuvre: l'abondance
des papyrus dont on trouve la liste au début de notre édition. Euripide a connu
une très grande audience dès le IVesiècle av. I.-C. : Athénée147 atteste un titre de
comédie CPtÀEUptm~llç où Axionicus, un auteur du IVesiècle av. I.-C., se moque
de ceux qui, entichés des chœurs d'Eun
pide, ne peuvent en écouter d'autres! Pour faire l'objet d'une satire comique, il
faut que l'effet de mode ait été important. Notre pièce est aussi citée sans nom
d'auteur par Aristote dans l'Éthique à Nicomaque148 dans le chapitre sur la
Concorde. Ménandre assurément en est imprégné, comme le prouvent les
anthologies gnomiques149 et un passage de Quintilienl50.
Compte tenu de ces témoignages, il n'est pas étonnant que son influence ait
été beaucoup plus grande sur les Latins que celle de Sophocle ou d'Eschyle.
146. Cf. £rag. 47 (= 45 Kock) et 48 (= 46 Kock) in Poetae Comici Graeci, Kassel-Austin, 1.Vil,
Berlin, 1989.
147. Athénée, Les Deipnosophistes,IV, 175b (Cf. £rag. 3 in Kassel-Austin, 1.IV, Berlin, 1989).
148. IX, 6, 2: OTav ô' t1CcXœPOÇroVTov [apXEtv] (3ouÀllTm, &amp èv tPolvlCTCTatÇ, oTaOteXCoUotv...
(Quand, au contraire, chacun des deux souhaite gouverner lui-même, comme dans les
Phéniciennes, éest le règne des factions).
149. A. Tuilier, Recherches critiques sur la tradition du texte d'Euripide, Paris, Klincksieck, 1968,
p. 37-38. Pour notre part, dans le recueil de sentences de Ménandre (Jaekel, Teubner, Leipzig,
1964), nous avons trouvé les v. 396 et 406 cités aux numéros 51 et 301, sans compter des
sentences proches de notre texte, comme 362: lo611,T<Xnlla, Il~ 1t'ÀtovÉK1'ttIl~œva ou 366.
150. Quintilien, Institution Oratoire, X, I, 69. Après un panégyrique d'Euripide, le plus apte à
former un orateur accompli, Quintilien témoigne de la forte influence du tragique sur
Ménandre en ces termes: « Hune (sc. Euripiden) et admiratus maxime est, ut saepetestatur, et
secutus,quamqUllmin operediverso,Menander. » (Ménandre, comme il en témoigne souvent, l'a
beaucoup et admiré et imité, quoiqu'en un genre différent. tradeJ. Cousin, CUF, Paris, 1979).Introduction 57
L. Accius ou Attius, poeta doctus du lIe siècle av. J.-C., a écrit des Phéniciennes
dont il ne reste que le titre et une vingtaine de versISI. Sénèque aussi a adapté les
Phéniciennes. Un seul manuscrit, le Laurentianus 37, 13, porte expressément ce
titre; les autres recensions donnent soit Thebais, soit Oedipus, mais l'influence du
texte d'Euripide n'en est pas moins incontestable. Ce texte nous est parvenu
gravement mutilé, mais ce qui nous reste permet de sentir l'influence du tragique
grec sur l'auteur latin. Or cette pièce de Sénèque, relayée par La Thébaïde de
Stace, épopée en douze chants, a marqué notre culture jusqu'à la
Renaissance. Dans son étude sur les évolutions du mythe d'Antigone à travers le
temps, G. Steiner a clairement indiqué que Les Phéniciennes ont joui d'une plus
grande influence sur la tradition que Sophocle avec Antigone ou Œdipe-Roi152.
A. W. Schlegel, dans son Cours d'Art Dramatique, dès le début du XIXesiècle, puis
Hegel ont commencé à changer la perspective153, avant l'intervention dévastatrice
de Nietzsche qui trouve dans l'œuvre d'Euripide tous les traits propres à la
décadence. Mais historiquement il ne faut pas perdre de vue cette vérité
exprimée par G. Steinerl54: «L'Antiquité tardive, Alexandrie et Byzance en
particulier se tournent plus souvent vers les Phéniciennes (sc. que vers Antigone).
À partir de Sénèque, les variations épiques ou rhétorico-dramatiques sur le cycle
thébain contiennent de lointaines réminiscences de Sophocle mais ont pour
source essentielle Les Phéniciennes d'Euripide revu et ornementé par Stace. »
Nous pouvons juger de la popularité de la pièce entière par la trace qu'a
laissée l'épisode de Ménécée, vraisemblablement propre à Euripide, comme nous
venons de le voir. Cicéron (Tusculanes I, 48, 116) cite cet épisode parmi les topoi
151. Cf. les treize fragments dans o. Ribbeck, Tragicorum Latinorum Reliquiae, Leipzig, 1852. Le
premier fragment qui démarque les tout premiers vers des Phéniciennes est cité au début de
notre commentaire; peut-être quatre autres fragments (7, 9, 10 et 12) sont-ils inspirés par les
vers d'Euripide, mais ils sont loin d'en être une traduction littérale (cf. note aux v.603, 875,
942 et 1590). Nous disposons désormais, grâce au travail de J.Dangel, d'une édition française
de ces fragments (Accius, Fragments, Paris, CUP, 1995).
152. C. Robert aboutissait déjà à cette conclusion dans son Oidipous, Berlin, 1915, l, p. 456 : « So
sind sie denn auch für die mythologische Anschauung der Nachwelt die maft6ebende Dichtung
geblieben. Nur der erste Oidipous und die Antigone des Sophocles haben sich neben ihnen
einigerma/kn behauptet, ohne sie jedoch an Popularitiit im entferntesten zu erreichen.» (Aussi
sont-elles restées le poème de référence pour la postérité en ce qui concerne l'interprétation du
mythe. Seuls, le premier Œdipe et l'Antigone de Sophocle se sont affirmés dans une certaine
mesure à côté d'elles, mais sans jamais, le moins du monde, atteindre la popularité de celles-ci).
En témoignent les nombreuses illustrations tirées des Phéniciennes dans les arts figurés.
153. G. Steiner, Les Antigones, Paris, Gallimard, 1984, p. 3-4 (trad. P. Blanchard).
154. Ibidem, p. 199.58 Les Phéniciennesd'Euripide
pour les orateurs qui exaltent le sentiment patriotique, aux côtés du sacrifice des
filles d'Érechthée et de celui d'Iphigénie. Ce sacrifice de Ménécée occupe aussi
une grande place dans la vaste fresque de Stace (cf. La Thébaïde chant X, 650
sqq). Le personnage euripidéen apparaît au chant VII, 250, son sacrifice a lieu au
chant X et il est régulièrement rappelé au cours des deux chants suivants qui
terminent le poème. Les Imagines de Philostrate155 (1,4) présentent un tableau
émouvant de la mort du jeune Ménécée, démarquant plusieurs fois de près le
texte d'Euripide156. Pausanias, pour sa part, montre comment cet épisode a fini
par s'intégrer à la légende thébaine: on pouvait voir son tombeau près de la
porte Néiste (IX, 25, 1)157,tout près du lieu marqué par une colonne où s'était
déroulé, disait-on, le duel fratricide. Lucien de Samosate158 intègre le sacrifice de
Ménécée pour sa patrie dans la liste de pantomimes qu'il dresse pour l'époque
romaine et dont les sujets sont issus des mythes thébains.
Du XVIe siècle au début du )(IXe, notre pièce se place au carrefour de la
culture européenne. Le célèbre juriste hollandais, Hugo Grotius, a profité de son
séjour en prison de 1617 à 1620 pour la traduire en vers latins. La pièce lui a
paru suffisamment riche pour occuper son esprit en des circonstances difficiles.
Cette traduction parue en 1630 a été reprise par L. C. Valckenaer dans son
commentaire approfondi de la pièce. Racine, on le sait, l'a adaptée pour faire ses
débuts au théâtre. Dans la préface des Frères Ennemis ou La Thébaïde, il déclare:
«Je dressai à peu près mon plan sur Les Phéniciennes d'Euripide. » TI n'est donc
guère surprenant que l'édition d'Euripide que possédait Racine présente les notes
les plus abondantes sur cette pièce. Une autre traduction a fait date: celle de
P. Brumoy en 1730, en français cette fois. Vittorio Alfieri qui, à la suite d'une
155. La traduction et le commentaire de Blaise de Vigenère en 1578 ont fait date. TIs sont de
nouveau disponibles chez Champion (1995); les Belles Lettres, Paris, 1991, proposent la
traduction d'A. Bougot (1881) présentée par P. Hadot; selon celui-ci, ce rhéteur serait né en
165 apr. J.-C.
156. Cf. ce que dit B. de Vigenère lui-même dans son commentaire au tableau 4 du livre I : «Tout ce
tableau en substance semble avoir esté succé et espreint de la Tragedie d'Euripide
intitulée les Phéniciennes. »
157. Chez Pausanias, contrairement à la version d'Euripide, le sacrifice de Ménécée est réclamé
directement par l'Apollon delphique (leaTà TO ,.uxvreUlla TO Èle~v).
158. De SaItatione,43: leoo.En 11PO TOOTWV ~ TOOV brrà ÀOXaywv oTpama Koo.~ TOOv<l>uyoowv
yCXIJ~poov TOi) 'AÔPcIoTOVimoôox~ Kal b br' abToîç XPTlOJjoç1(00 ~ TWv 1lEOOVTOOV àTacJia
lem 'AvnYOVTJç&à TaÛTa Kat MêVOIKÉ<ùç OOrooÀEla. (Et encore avant ces sujets, l'expédition
des sept chefs, l'accueil par Adraste de ses gendres en exil, l'oracle à leur sujet, le refus de
sépulture pour ceux qui étaient tombés et, à cause de tout cela, la mort d'Antigone et de
Ménécée).Introduction 59
Antigone, a écrit un Polinice, avait vraisemblablement sous les yeux cette
traduction française. Schiller en a traduit les 637 premiers vers, montrant par là
son intérêt pour la pièce, mais accréditant ainsi l'idée qu'elle est trop longue et
s'essouffle après l'agôn. TIreprendra le thème des frères ennemis dans Die Braut
von Messina (Lafinncée de Messine ).
Ce n'est donc qu'au cours du XIXe siècle que cette pièce a perdu toute
notoriété et est devenue un objet de curiosité pour philologues, inconnue ou
presque du public, même lettré. Nombre d'études générales sur la tragédie
grecque la passent sous silence, oubli regrettable.
D. LE PROBLÈME DES INTERPOLATIONS ET LE DÉNOUEMENT DE LA PIÈCE
Très prisée jusqu'au XVIIe siècle, la pièce est devenue la proie de l'hypercritique
philologique à partir de Valckenaer qui a ouvert 11èredu soupçon en 1755159pour
aboutir aux travaux de W. H. Friedrich160 et d'E. Fraenkel161. Depuis ces
critiques, le texte est passé au crible et les propositions d/interpolations se
multiplient pour diverses raisons: tel vers est jugé trop banal, ailleurs la langue
est jugée peu correcte, tel ou tel vers est supprimé parce qu'il évoque un vers de
Sophocle et souvent ce sont même des pans entiers du texte qui tombent. Est-il
question des funérailles de Polynice, c'est, selon ces critiques, l'influence de
Sophocle qui s'est exercée sur un interpolateur. Après ces entreprises de
déconstruction systématique, le texte est accusé d'incohérence, de manque
d'unité alors qu'on n'a pas accepté de le regarder dans sa globalité. Les
amputations à l'intérieur du dénouement prennent des proportions démesurées
chez certains critiques. Dès le v. 1335, la présence de Créon est mise en doute.
Certes celui-ci reste muet pendant 228 vers; mais il faut voir là une des
particularités de la pièce, plutôt que de se lancer dans une reconstruction sans
159. C'est ainsi que U. von Wilamowitz écrit en tête de son article «Der Sch1u(3 der Ph. », 1903,
p. 344 : « Der Ausgabe der Ph. von L. C. Valckenaer (1755) macht in der Tragikerkritik dadurch
Epoche, dati in ihr die Annahme durchgreifender Interpolation zum ersten Male mit Konsequenz
und Erfolg durch-geführt ist.» (L'édition des Ph. par L. C. Valckenaer fait date dans la
critique des tragiques, en ce que l'hypothèse d'une interpolation nette est menée à bien pour la
première fois avec succès.). n est curieux que W. H. Friedrich (<< Prolegomena... », Hermes 74,
1939, p. 265) utilise cette déclaration, alors que le reste de l'article de Wilamowitz ne prône
absolument pas le caractère apocryphe de la fin de la pièce mais sa cohérence par rapport à ce
qui précède.
160. « Prolegomena zu den Phonissen », Hermes 74, 1939, p. 265-300.
161. «Zu den Phonissen », SBAW, 1963, Heft 1.60 Les Phéniciennesd'Euripide
Créon162. Une scholie médiévale de B, qui est loin d'avoir la valeur d'une scholie
ancienne, a particulièrement semé le trouble dans l'esprit des commentateurs; au
v. 1692163elle pose en effet la question suivante: «Comment Antigone peut-elle
à la fois partir en exil et enterrer son frère? ». Les commentateurs se sont sentis
obligés de choisir entre un des deux thèmes alors que les deux sont
incontestablement présents: le thème de la sépulture de Polynice est préparé par
les v. 774-777 où Étéocle transmet ses dernières volontés à Créon; or au moment
de sa mort, il ne revient pas sur cette décision; à l'inverse, Polynice mourant
réclame à sa mère et à sa sœur aux v. 1447-1450 une sépulture en terre thébaine.
Le spectateur ne peut donc qu'attendre l'affrontement avec Créon sur ce sujet,
affrontement qui finalement sera beaucoup moins violent que dans Antigone
car le sujet principal est ici l'exil d'Œdipe. Pourquoi en effet avoir fait sur
vivre Œdipe contrairement à la légende s'il ne lui arrive rien de notable? De
toute évidence, Euripide tenait à cette fin originale d'Œdipe partant pour Colone
guidé par sa fille Antigone. Le papyrus de Strasbourg WG 307 (n5)du Ille siècle
av. I.-C. qui a conservé les v. 1710-1736 confirme le texte tel qu'il a été transmis
jusqu'au v. 1736. Pour les quelques vers qui suivent, ils figuraient certainement
dans l'archétype. C'est pourquoi nous les éditons au même titre que le reste du
texte, en avouant quelquefois notre embarras dans les notes correspondant à ces
vers164.
162. C'est pourtant ce que fait E. Fraenkel, p. 78. À l'inverse, W. Riemschneider, Held und Staat...,
Würzburg, 1940, p. 45-46, affirme: « Und dieses Schweigen paft gut zu seiner Rolle. » (Et ce
silence sied bien à son rôle). A. Lesky (Die tragische Dichtung der Hellenen 31972 p.452,
note 299) reprend ce point de vue: «DajJ Kreon ungewohnlich lange stumm auf die Bühne
bleibt, wird man mit H. Erbse (a. O. 16) hinnehmen müssen. » (Que Créon reste sur scène de
manière inhabituellement longue, on doit l'accepter avec H. Erbse).
163. Voici la scholie entière: où Tl1ptÎ Tà aVIl4xùvov, àÀÀà KaTà rà ôpÔlJa tnron&Too. 1[00<; yàp
7rÀ£ova~El œecitvEl ITOÀvv&Kl1V'AvnYOVll avlJ<t£vyovaa T~ 7rCXTpt . 1'4J T010U1'<f> &Œt Q.
EVplmÔTJc. (TIne veille pas à la cohérence, et prend un sujet qui s'adapte bien à l'action;
comment donc Antigone tout en fuyant avec son père enterrera-t-elle Polynice? Euripide par
une telle méthode pèche par abondance). Nous soulignons le nom d'Euripide pour qu'on voie
bien que le scholiaste n'émet, lui, aucun doute sur l'auteur de ce dénouement À juste titre,
H. o. Meredith écrit dans son article méprisé sans raison «The End of the Phoenissae»,
Classical Review, 1937, p. 97 : « This charge [...] may have been the beginning of the whole cloud
ofsuspicionwhichhasgatheredaboutthe play.» (Cette accusation [...] peut bien avoir été le
début du nuage de suspicion qui entoure la pièce).
164. En 1903, avant la découverte du Papyrus de Strasbourg, U. von Wilamowitz, grâce à une
étude minutieuse de l'exodos, en était venu à la conclusion que le texte original s'arrêtait là
(cf. «Der Sch1u~ der Ph. », Berlin, 1903). Cf. Commentaire détaillé, p.596-597, et la note 873,
p. 596.Introduction 61
Nous avons certes pleinement conscience que les textes des tragiques ont été
malmenés, notamment par les acteurs165 au IVe siècle, le texte d'Euripide tout
particulièrement puisqu'il était, nous l'avons dit, l'auteur le plus joué. Pour
mettre fin à cette altération permanente, l'homme d'État Lycurgue, qui fit
réaménager le théâtre de Dionysos au pied de l'Acropole, décida vers 330 av.
J.C. de fixer ces textes de manière définitivel66. Certes on peut dire que le mal était
déjà fait, que Lycurgue n'a pas réussi dans son entreprise de stabilisation du
texte, mais la coïncidence de la tradition indirecte avec la tradition manuscrite
montre un texte plutôt fiable167. Surtout, les scholies confirment le plus souvent
ce textel68. Nous ne voyons pas comment un érudit moderne serait plus habilité
que les Anciens à retrouver l'original d'Euripide. Cette tentative, condamnée par
avance, nuit à la compréhension globale du texte tel qu'il nous a été transmis et
qui est loin d'être dépourvu de sens.
»169,Nous nous situons donc résolument dans le camp des «conservateurs
non de manière aveugle, mais la prise en compte du texte tel qu'il nous a été légué
nous semble la seule manière de restituer à l'ensemble sa vigueur et son originalité
incontestables. Notre travail a subi essentiellement l'influence de H. Erbse170, qui
a fortement réagi au travail peu constructif d'E. Fraenkel. Les études de
w. Riemschneider (1940) et de E. Valgiglio (1961), que nous citons
abondamment tout au long du commentaire, les références multiples de J.de
165. Cf. D. L. Page, Actors' Interpolations in Greek Tragedy, Oxford, 1934: «It is certain that
histrionic interferencebegan early and increasedin thefourth century until 330. » (p. 2).
166. Cf. Pseudo-Plutarque, Vit. X Drat., 841-843.
167. A. Tuilier, «Nouvelles Remarques sur l'exodos des Ph. », Catane, 1972, p. 355: «L'exodos des
Ph. est également citée par la tradition indirecte antique qui atteste de cette manière son
authenticitédans l'histoire. »
}},168. U. von Wilamowitz, « Der Sch1uf)der Ph. Berlin, 1903,p. 344: « DafJunsere Handschriften
im wesentlichen den Text der alexandrinischen Ausgabe bieten, folgt an sich aus der Geschichte
desTextes,denreichlichen Scholiensichern.» (Que nos manuscrits offrent essentiellement le
texte des ouvrages alexandrins se déduit de l'histoire du texte qui se trouve confinné par les
riches scholies).
169. J. Diggle, Euripidea, Oxford, 1994, p. 358, où D. J. Mastronarde est traité de
«conservative» : « he deletes only thirty lines, plus 1737-66 omitted by nS ». Nous approfondirons ces
problèmes dans l'étude de la tradition manuscrite proprement dite, p. 74 sqq.
170. H. Erbse, « Beitrage zum Verstandnis der Euripideischen Phoinissen », Philologus 110, 1966,
}),p. 1-34, trois ans après l'article de E. Fraenkel, « Zu den Ph. SBA W, 1%3. L'autre étude de
Erbse date de 1984, Studien zum Prolog der Tragodie.62 Les Phéniciennesd'Euripide
Romilly à cette pièce et l'article de S. Saïd171 ont constamment guidé notre
réflexion et nos choix.
v. En guise de conclusion, l'intertextualité
comme grille de lecture
Cette pièce est, pour reprendre un terme de la critique moderne, le modèle d'une
intertextualité maluisée172, signalée dès le titre et le début de la paradas par le
clin d' œil aux Phéniciennes de Phrynichos, comme nous l'avons dit au début de
cette introduction. Seule, la maîtrise de ce jeu littéraire permet d'appréhender la
richesse de ce texte qui plonge au cœur du mythe d'Œdipe.
w. H. Friedrich ironise à propos du v.777. Le contexte est le suivant:
Étéocle proclame solennellement devant Créon, qu'il considère légitimement
comme son successeur s'il venait à mourir, l'interdiction de rendre les honneurs
funèbres sur le sol thébain à son frère qui s' est conduit comme un traître à sa
patrie et il ajoute que toute personne qui enfreindrait cet ordre, si proche parent
soit-elle173, serait condamnée à mort. Friedrich, pour prouver l'interpolation de ce
vers, écrit: « so hat dieserEteoclesdie Antigone des Sophoclesgelesen oder im Theater
gesehen174». Nous pouvons lui répondre sans ironie: « Assurément Euripide avec
grande attention a vu et lu, a assimilé Sophocle. » Bon nombre de spectateurs
étaient parfaitement prêts à goûter ces réminiscences. Sinon comment le public
)},171. S. Said, « Euripide ou l'attente déçue: l'exemple des Phéniciennes AS NP 1985, p. 501-527 ;
pour J. de Romilly, «Les Phéniciennes ou l'actualité dans la tragédie grecque)}, R. Ph 39,
1965,est l'article essentiel mais l'éminente helléniste fait constamment allusion à notre pièce,
cf. Bibliographie.
172. C. A. E. Luschnig, The Gorgon's severed head, Mnemosyne Suppl. 153, 1995, p. 163 :
« Certainly famous scenes in literature are reactivated and changed and even quite deliberately
distorted: we do not recognize this as a characteristic of Greek literature, we miss much of theif
)} (Assurément, bien des scènes fameuses de la littérature sontintellectualenjoyment of it.
réactivées, changées, et même, de manière parfaitement délibérée, détournées; si nous n'avons
pas conscience que c'est là une caractéristique de la littérature grecque, une grande partie du
plaisir intellectuel qu'elle procure nous échappe). C'est cette grille de lecture que nous avons
cherché à appliquer aux Ph. B. E. Goff emploie ainsi le mot «intertextualité» dans
l'introduction à son article sur les boucliers d'Euripide (« The Shields of Phoinissae », GRBS
29, 1988, p. 135), qualifiant ce passage de « locusof emphaticand self-aware intertextuality»
(c'est nous qui soulignons).
173. ev~aK£lv TOV800vavra, KW <J>lÀOOV nç ij.
174. Cet Étéocle a donc lu ou vu au théâtre l'Antigone de Sophocle. (Cf. W. H. Friedrich,
«Prolegomena zu den Phonissen», Hermes74, 1939,p. 288).Introduction 63
aurait-il pu comprendre les multiples allusions d'Aristophane aux textes des
tragiques? Dans ce jeu constant avec la tradition, il serait même surprenant
qu'Euripide passe totalement sous silence ce problème de la sépulture de
Polynice mais il utilise là encore la technique du décalage: au lieu que Créon
prononce l'interdiction, c'est Étéocle qui la met dans ses prescriptions
testamentaires et ilIa limite au territoire thébain pour éviter la souillure de la cité.
Ce thème passé au deuxième plan est relayé par le départ en exil d'Œdipe,
nouveauté qui est peut-être à mettre au compte d'Euripide175. Dans ce contexte il
n'est guère étonnant que les références à Sophocle soient nombreuses. Quelques
vers semblent nettement inspirés par son rival, comme l'expression du v.377,
(JKÔTOV ~roOpKWÇ,qui rappelle le vers prophétique de Tirésias dans Œdipe-Roi
(v.419):
(jÀÉ1rowaIJ.Èv opf)' , œlTa œ aKoTov.
(Toi qui maintenant vois bien, mais qui ensuite fixeras l'obscurité.)
Le v. 29 de l'Antigone de Sophocle est allé jusqu'à se glisser dans l'exodos des
Phéniciennes (v. 1634). Le subtil décalage entre les deux vers -le dernier mot du
vers sophocléen YÀVKVVa été remplacé par ~opav, le dernier mot du v.30 de
l'Antigone - laisse à penser que ce vers, intégré au texte des Phéniciennes, n'a pas
été ajouté par n'importe qui (acteur ou copiste pensant à autre chose), mais qu'il
est sans doute l'œuvre d'Euripide lui-même. Retravaillant le thème de la
sépulture de Polynice traité magistralement avant lui par Sophocle, il se met sous
son patronage pour mieux se détacher de son modèle ensuite.
L'apparition d'Œdipe, sortant hagard du palais royal où il vivait reclus, ne
peut qu'être une réécriture de la sortie d'Œdipe, les pupilles ensanglantées à la
fin d'Œdipe-Roi (v. 1297). La situation est évidemment toute différente. Dans
Œdipe-Roi, Œdipe vient d'apprendre la terrible vérité et réagit immédiatement
après, alors que dans les Phéniciennes, de longues années se sont écoulées depuis
cette découverte et Œdipe ne sort qu'à la faveur de la mort d'Étéocle, qui met fin
à sa séquestration. Ne serait-ce pas d'ailleurs Œdipe-Roi qui a pu donner l'idée à
Euripide d'enfermer Œdipe dans le palais, (Œdipe-Roi, v. 1429-1431), puis de lui
faire prendre la route de l'exil (Œdipe-Roi, v. 1436-1437 ou v. 1518), comme nous
en avons déjà émis l'hypothèse, au cours de l'étude du personnage d'Œdipe
176?dans Les Phéniciennes Chez Sophocle, Œdipe lui-même renchérit sur les vœux
175. Cf. p. 36, note 69.
176. Cf.p. 35.64 Les Phéniciennesd'Euripide
de Créon: il veut être expulsé de la patrie, conscient de la souillure qu'il
représente.
L'apparition de Jocaste vivante est aussi à lire comme un saisissant
contraste avec la mort de Jocaste racontée par un messager à la fin d'Œdipe-Roi
(v. 1237 sqq.). Pour le spectateur des Phéniciennes, son entrée en scène devait
tenir de la résurrection. Le texte d'Euripide porte pourtant la marque de la mort
de Jocaste quand subitement au v.62 apparaissent les XPVOllÀaTOtç
1f6p1fatotv - agrafes d'or qui ont servi à l'aveuglement d'Œdipe. Elles sortent
tout droit du texte de Sophocle invoqué ci-dessus (Œdipe-Roi,v. 1268-1269 :
Xpvol1ÀcXTovç/1Œp6vaç).
Le démarquage le plus évident vis-à-vis du texte de Sophocle a lieu dans le
troisième épisode qui met en scène le devin thébain Tirésias et le représentant du
pouvoir politique, Créon. Cette scène a deux modèles chez Sophocle, l'un dans
Antigone: dans le cinquième épisode, Créon, nouveau maître de Thèbes après la
mort d'Étéocle, affronte Tirésias; l'autre dans Œdipe-Roi (v.300 à 462) où
l'altercation est vive entre Tirésias qui connaît déjà l'horrible vérité et Œdipe,
totalement ignorant encore et tirant vanité de sa victoire sur la Sphingel77.
Reprenant ces scènes qui, assurément, avaient marqué les spectateurs, Euripide
fait une création originale puisque, dans cette scène que nous qualifierons de
« pré-fabriquée », il insère la nouveauté autour de laquelle toute sa pièce est
construite: le devin demande à Créon de sacrifier son fils Ménécée pour le salut
de Thèbes.
Dans ce contexte agonistique, il ne semble pas impossible que Sophocle ait
eu envie à son tour de faire des emprunts à Euripide. Si nous en croyons la
tradition178, Sophocle aurait rendu hommage à Euripide au moment de sa mort
en se présentant en deuil lors du 1fpoayoov qui a suivi sa disparition. L'hommage
le plus vibrant qu'il pouvait lui rendre était de s'inspirer de l'une de ses dernières
pièces. C'est, nous semble-t-il, ce qu'il a fait dans Œdipe à Colone en prenant pour
point de départ les v.1703-1707 des Phéniciennes. Cette ultime pièce de
Sophocle, où Antigone et Œdipe viennent d'arriver au sanctuaire de Poséidon
Équestre à Colone, se situe, à n'en pas douter, dans le sillage de la fin des
177. J.Jouanna, « Oracles et prophéties chez Sophocle}}, Actes du Colloque de Strasbourg de juin
1995, parus chez De Boccard, Paris, 1997, p. 310-318.
178. Cf. Vie d'Euripide: AÉyOVUt œ Km Lcxfx>KÀÉaOTt ÈTÉÀEuUEV aVTàv IlÈv iJlari'P <Jxxi'P
1tPOtÀ&îv, TOVœ xopàv KOOTOÙÇtnrOKplTàc; àuTafxxvw-rouç tioayayiiv Èv Tep 11POCXYWvt
KCÙ...(À ce qu'on rapporte, Sophocle en personne, après la mort d'Euripide, s'avança en
manteau sombre, le chœur et les acteurs sont entrés en scène sans couronnes pour le proagôn,
et...). Cf. t. l, O. C. d'Euripide, Paris, CUF, 1926, 51961, p. 2.Introduction 65
Phéniciennes. Bien sûr, la chronologie des événements est différente; la guerre
fratricide n'a pas encore eu lieu, et Créon et Polynice viennent tour à tour
quémander à Colone l'aide de celui qu'ils ont expulsé sans vergogne, cela pour
s'assurer la victoire à Thèbes. Inflexible, Œdipe la leur refuse et il lance à
l'encontre des deux frères, nous l'avons déjà rappelé, de nouvelles malédictions
(Œdipe à Colone, v.1384-1392). Par rapport aux Phéniciennes, le traitement du
mythe par Sophocle est original, mais les points de rencontre ponctuels entre les
deux auteurs ne manquent pas179.
Quant à son modèle principal, l'Eschyle des Sept, il le raille au v.751, se
targuant d'un plus grand réalisme que son devancier. Étéocle, en effet, déclare
péremptoirement qu'il n'a pas le temps, alors que l'ennemi assiège la cité,
d'égrener le nom de chaque assaillant et de celui qu'il compte lui opposer. TIfait
bien sûr allusion à la grande scène centrale des Sept. Mais ce qu'il ne fait pas
avant la bataille, un messager le fera tout à loisir après (v. 1104-1186). Comme le
constate J. de Romilly180 à la première page de son étude sur l'évolution du
pathétique d'Eschyle à Euripide, il n'est pas facile de faire une comparaison des
deux pièces, tant les différences l'emportent sur les points de convergence, et l'on
comprend aisément que les critiques s'en tiennent prudemment à la comparaison
d'Électre et des Choéphores. Pourtant le sujet ne doit pas être fui et les points de
convergence s'avèrent plus nombreux qu'il n'y paraît. Une étude rapide du thème
archaïque de la malédiction chez les deux auteurs permet d'affirmer que le
tragique eschyléen n'est pas absent de la pièce d'Euripide.
Malgré toutes les innovations que nous avons passées en revue, la pièce
d'Euripide n'en a pas moins le même argument que les Sept, à savoir le duel
fratricide, conséquence des imprécations d'un père. Les deux tentatives de
réconciliation d'une mère n'ont en rien empêché la catastrophe, pas plus que le
sacrifice de Ménécée qui ne parle jamais de cette querelle familiale, mais se limite
179. C. Robert, Oidipous,Berlin, 1915,p. 457-460tente un rapprochement précis des deux pièces et
écrit au début de ces pages: «An dieses Stück (sc. Les Phéniciennes) knüpft Sophokles
)} (À cette pièce Sophocle se rattache immédiatementunmittelbar an. sc. in Œdipe à
Colone).180. Cf. L'Évolution du pathétique d'Eschyle à Euripide, Paris, 1980, p.9, note1: «TI y a pour le
sujet, des rapports très étroits entre les Sept contre Thèbes d'Eschyle et les Phéniciennes
d'Euripide; mais la façon dont les deux auteurs ont traité ce sujet est trop différente pour
prêter à une comparaison précise. Pratiquement, les seules parties de la pièce d'Euripide qui
correspondent à celle d'Eschyle sont 690-783 (Étéocle part au combat) et 1485 sqq. (le retour
des corps et le deuil). Le reste est coupé de débats individuels qu'ignorait Eschyle (Polynice et
Étéocle, Créon et Tirésias) ou bien de deuils accessoires qu'il ignorait (la mort de Ménécée et
le deuil de Créon). »