Le Bonheur mongol

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Entre virées existentielles, tribulations sexuelles, embardées sociales et diatribes en cascades, le narrateur navigue à vue... Il traverse les passerelles du temps, ironise à tout va. "Les hommes dès qu'ils regardent une fille bien roulée et bien sapée c'est tout de suite pour coucher avec elle. Pour vous il n'y a que le cul. On ne voit que ça dans vos yeux...". Epopée dérisoire fin de siècle d'une dérive désespérée comme désopilante...
Publié le : mercredi 1 juillet 2009
Lecture(s) : 250
EAN13 : 9782296680616
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Le plagiat est nécessaire,
l’insurrection l’exige...
Guy Debord
(Idem pour le rabâchement)

Chaque homme est
la mesure de toute chose.
Protagoras

Car ce n’est pas l’homme mais
le monde qui est devenu anormal.
Antonin Artaud

I

La première fois que j’entendis parler de “libération sexuelle” je melibérais
moi-même à peine des dernières classes de la puberté. L’imagination famélique
je me dirigeais sans vraiment réfléchir vers une tournure d’esprit frontalement
non conformiste. Novice je l’étais, mais positivement disposé pour les
débauches inouïes... Tout alors me parut concevable, voir sereinement souhaitable :
des coïts improvisés en des lieux publics, des avis municipaux de bacchanales,
destossingen guise de bonnes mœurs, desfellationomesà tous les coins de rue,
des consentements automatiques, des débits de poitrines...
J’étais d’une crédulité à se tordre les côtes. Cette fantasmagorie personnelle
d’un monde érigé en vaste bordel me semblait pourtant parfaitement convenir
aux vitesses supposées de la libération. Elle convenait sans être convenable. En
fait la libération, celle qu’on qualifiait d’historique, avait déjà eu lieu. On nous
la situait comme contemporaine des générations psychédéliques ou baba-cool.
On nous disait qu’un champ d’expériences sans précédent avait vu le jour. On
nous faisait mousser.
Pas la moindre trace autour de nous, pas le moindre signe, hormis les
cachotteries pornographiques ou les chroniques annoncées du flétrissement des roses.
Pour finir ça n’avait duré qu’un printemps, un printemps douloureusement
subversif car il donnait des maux de tête. Le sexe n’y avait figuré qu’une modalité
transgressive pour intellectuels en manches de chemise au même titre que la
drogue ou la musique.
Non, le plaisir comme but et mode de vie avait péri avec les Sybarites. La
jouissance comme dépense somptuaire désespérait à nouveau de trouver une
place de choix dans les temps reproduits de la crise et face à la montée d’un
cynisme protéen qui du reste nous attendait de pied ferme à la sortie du lycée.
Quand on a de l’existence une vue essentiellement orgiaque les impératifs de
l’organisation sociale frappe à la gueule avec une dureté abominable.
Déjà, deux siècles plus tôt, entre lumières et ténèbres, on s’interrogeait sur le
rôle des passions individuelles et sur la marche à suivre pour qu’elles ne
dénigrent pas trop ouvertement la société en train de s’ériger. L’hypocrisie
bourgeoise, sa pudibonderie tartuffée, n’ont pas d’autre origine. Elle a toujours
cherché à tous prix le muselage des instincts qu’elle ne se prive pas de galvaniser
sans scrupules si besoin est - dans les conflits de masse par exemple. En somme
il s’agit toujours d’attifer le mammifère humain d’une panoplie de bonnes
conduites conventionnées en vue d’intérêts de plus en plus économiques, et de
moins en moins lubriques.

L’ennui avec les révolutions c’est qu’elles ramènent forcément au point de
départ. Etymologiquement aucune tromperie. On repart pour un tour à chaque
fois. Inutile de nier que les acteurs changent, que les décors se transforment, que
les dialogues sont revisités. A ce stade de l’histoire on pourrait citer ce vieil
esprit bourgeois justement comme souvenir rococo dispersé à travers le corps
brouillé de l’imaginaire collectif.Faire allusion à l’impudeur assumée dusiècle
terrassantle fantôme moral. Oupérorer sur lavie dorée des plaisirs interdits de
famine.

9

Mais ça fait une belle jambe aux voleurs de feu. Les catins arpentent dru les
rues alors que les salons nouveaux regorgent de courtisanes in, les perversions
revendiquées se faufilent au cœur d’une forêt de réseaux impénétrables, les
baisers volés ne sont pas rendus, la misogynie se pavane, les misandres prospèrent,
le meurtre et l’inceste sont les palimpsestes du nouvel ordre machinal sur fond
d’écritoire lugubrement marchand, le verbe avoir sacrifie son aîné sur l’autel de
la confusion utopiste, le politiquement abject l’emporte sur toutes les lices de
l’humainement infect, il pleut dans mon coeur et je m’interroge âprement...
Sommes-nous les enfants démunis du triomphe nihiliste ? Et si oui, oùpuiser
le cran etla force detoutfoutre en l’air ? Encoreune fois rien ni personne ne
nous a préparé à affronter les catastrophes dusens, les crues de la désillusion,
les séismes de l’affadissement totalitaire, les coups de grisoude l’inhibition
cool. Oùsontpassées lesvertes promesses de nos appétits juvéniles ?
L’année de mon baccalauréat, il y avait comme une saison en enfer dans mes
cheveux crêpés. Je traversais la grande cour du lycée et les rangées hautes des
arbres qui montaient au bord des nuages, entre les quatre dimensions de mon
rêve, un souffle énorme grondant à l’intérieur de ma poitrine. Je me sentais doué
pour le bonheur mais j’avais de ce terme une vision trop vague pour ne pas être
simpliste.
Elle s’appelait Hélène, elle était divinement belle, je la convoitais en secret,
et chacune de nos rencontres fortuites me faisait frissonner de la tête aux pieds.
Je me voyais dans un lit avec elle parfaitement heureux. En attendant je lui
dédiais des poèmes plus ou moins scabreux. Un jour j’avais su son prénom. J’étais
devenu auteur d’acrostiche sans le savoir.
Au printemps de cette même année je parvins à lier connaissance. L’ami
d’un ami d’une amie nous avait présenté. Je n’en revenais pas. Tout retourné...
Bientôt pourtant je lui déclarais courage à deux mains ce qui trottait
délicieusement dans ma tête. J’étais confiant alors. J’avais lu Crébillon. Il disait qu’il était
d’usage en son temps de dire à une femme convoitée qu’elle était désirable, que
pour s’en approcher il fallait le lui répéter une seconde fois et qu’il n’était pas
rare à la troisième d’être invité à partager sa couche. Crébillon était-il fou ? Ou
bien étais-je moi assezfoupour penser qu’untel système, au demeurant on ne
peut plus agréablement sensé, fonctionnerait en 1981 ?
Quoiqu’il en soit je fus proprement éconduit malgré mes réitérations et les
prévenances variées que je lui prodiguais sans compter. Rien n’y fit, ni mes
assiduités laudatrices, ni le petit prestige que je m’étais constitué à travers
l’édition d’un mini journal satirique intra-lycéen, ni la tournure résolument stylisée
de mon personnage en formation. Cette fille de bonne famille, angélique au
possible, accoutumée à l’admiration et aux sollicitations masculines, me toisait du
haut de son piédestal oùd’autres l’avaientmise avantmoi. Eût-elle la
délicatesse de me renseigner sur les causes de son refus ? Pensez-vous. L’affaire était
entendue, par elle évidemment, avec cetécho concluant: nous n’aurions pas pu
nous entendre. La belle énigme ! Le beauflouartistique ! Ebranlé, j’étais loin
de metrouver désarçonné. J’accusais le coup, avecune espèce de gratitude pour
ma douleur comme gage de mon apprentissage.
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Hélas pour moi, j’étais né avec une gourmandise de ventre gâté forgé aux
volontés de roseau qui sans doute sont frêles mais jamais ne déracinent. Une
autre femme, ma mère, m’avait mis dans cet état là. On connaît la rengaine, la
tautologie topographique : une éducationcotonneuse de petit prince à qui rien
ne doit résister, dont le moindre désir doit être exaucé, et qu’on gave par les
sens pour compenser les carences du foyer désargenté. Spectre de l’esprit
paternel, drames lointains non résolus, manques à combler, et j’en passe...
Les femmes qui se plaignent des hommes élèvent des garçons qui feront des
hommes dont les femmes se plaindront. C’est drôle comme les cercles ne se
forment pas autrement que vicieux. D’une manière ou d’une autre elles mettent
toujours de l’eau dans le moulin de leurs fils, le moulin qui doit moudre toutes
les ambitions de leur sexe.
Pour ma pomme le ver était bien nourri. La chair maternelle, oblative et
disponible, préfigurait dans mon esprit une chair femelle naturellement disposée à
satisfaire des besoins toujours raides, proportionnellement à l’allongement de
mes membres. Or je grandis d’un coup, sans crier gare au loup. Les seins lourds
que j’avais goulûmentsucés bambin je les devinais maintenant un peupartout,
je les soupesais rêveusementici etlà. J’en avais l’eauà la bouche pendantdes
semaines. L’abondance exclut toute idée de restriction oude pénurie. Je ne me
voyais pas longtemps sevré. J’étais pourtant au tout début de mes contrariétés
de table.

1

1

Pour chérir la luxure il faut être oisif. L’oisiveté protège jalousement les
vices qu’elle engendre. Mais ce monde est trop occupé à se transformer grande
échelle, à se mutationner fou furieux, à galvaniser les culs-de-sac, à compenser
l’entropie et sustenter les systèmes. Le programme d’abord, avant tout... Le
déroulement sans fin sans fond sans raison...
A chacun de se caler, de se situer, de se trouver marques etappuis. Insertion,
Intégration, voilà les maîtres-mots marteaux, le conseil sous la gorge, la
suggestion fermement rabatteuse d’oreilles. Et d’une, rejoindre au plus vite
l’inarrêtable méhalla, ensuite y prendre place, puis faire son quota. Autre
recommandation : ne pas trop la ramener hors du spectaculairement digest. Silence,
avançons, fructifions, pourrissons ! Jouir un peu, travailler beaucoup, dépérir
sûrement. Participer chacun son niveau, mettre son grain à contribution,tirer
quelques marrons dufeu,transmettreun chouia de gênes etpuis ciao ! Bonventqui
tevire ailleurs pulvérulent! On a bien marché sur la lune mais c’estle seul pas
qu’on a faitdepuis Machiavel.
Ça me faitriretous ces gens qui croientrésolumentque le monde change.
Rire jouissif de Diogène. C’estla faute à Darwin aussi, etàtous ses suiveurs.
Les hommes ontpris lathéorie évolutive pour argentcomptantetpas
mécontents dureste. Mais nous sommes achevés depuis belle lurette, notre
inachèvementestachevé depuis bien longtemps. D’ailleurs l’imperfection dumonde est
la condition première, originelle, de son existence. Les dernières découvertes
scientifiques le confirment: l’absence même de symétrie entre matière
etantimatière està l’origine de l’univers, des circonstances de son apparition etde son
développement. Nous sommes les lointaines scories d’un défautliminal. On sait
désormais à quoi s’entenir sur le destin des étoiles :toutça n’estpastrès
immuable. N’empêche qu’on continue de promouvoir les anciennes barbaries etde
perpétuertoutes lesveuleries privées...

Question sexe on a faitletour completdupotmais personne neveutboire et
toutle mondetrinque !O tour de mon amour autour de mon amour...Ata santé,
frustration millénaire ! Prospérité auxnouveaux vices de l’aliénationvoulue !
Gargantuesques hypocrisies, mauvaises foisvéridiques, échanges privatisés
fictifs, sans compter les mille et une libérations menottées.
Il manqueun SOS homo sapiens à l’arsenal foireuxdes sauveteurs sans
scrupules. Ajoutez-y un SOS homo erectus car il devientde plus en plus
problématique d’affirmer, de fairevaloirun comportementqui marche à l’érection
pure etsimple. C’estla nouvelle croisade : l’insurrection contre le fatum
organique. Dressage etparcage dunaturel. Merde, j’ai dûmanquerun épisode. Une
péripétie m’a échappé. Car bien sûr il n’est toujours pas question de faire
abstraction des particularismes sexuels. Tenez, il ne suffitpas d’avoir des couilles,
phénomène qui sommetoute ne dépend de personne. Il fautencore le montrer,
le leur montrer. Hommes oufemmes, ilsveulent voir, constater, juger par
euxmêmes. Etpourquoi pas baisser son pantalon àtout va ? Regardez! Elles sont
bien là, bien accrochées, bien ridicules, bien seules ! Touchezsi çavous dit!
C’estpas du toc !

1

3

L’enfance est déjà la première victime de cet harcèlement autrement plus
pernicieux que celui des promiscuités du travail. Dès les premiers pas on est
sommé de se comporter en corrélation avec le robinet qui pendouille entre les
jambes. On n’hésitera pas à vous humilier le cas échéant. C’est le moniteur de
colonie qui me fait connaître la honte parce que je préfère dormir entre soleil et
pénombre ou faire des châteaux de sable avec la petite fille blonde plutôt que de
jouer des épaules dans une partie de volley-ball.
Plus tard c’est l’affrontement blessant des moqueries de douches:
surenchères et comparaisons toutes crues. Mais que dire des attroupements mixtes
soulevés comme des meutes quand le préau se fait le théâtre de la compet sexuelle,
du relevage de gant, des instincts de territoire et de domination.
Non madame, les garçons ne sont pas des anges, pas plus que les filles ne
sont des poupées. Remarquezles procédures sont relativement claires: tu devras
te battre, tu vas en baver et nul ne te fera de cadeaux. Enfin tout ça ne porterait à
aucune conséquence grave si, une fois assimilés les stéréotypes de la virilité
communément admise, on pouvait s’octroyer le loisir d’en disposer à notre
guise dans un exercice à la fois légitime et supposé anthropologique. Pas si
simple. Aux acmés de l’acné tombent les premières défaites et les déconvenues
qui mettent la matière à nue. Adulte il faut décidément l’admettre : on ne peut
pas bander impunément...

1

4

Flash-back... Alors que jevirais sur mesvingtans l’époque opérait
untournantdécisif etmarquaitla précipitation suicidaire de la comédie. Les
retardataires glosent volontiers sur la mise en scène gauchiste, éminemmentgauche,
pathétique etmensongère, de cette plongée forcée dans les abysses du
tout-fout-lecamp. On ne manquera pas non plus de revenir sur les connotations
monarchiques de cette régence mystifiée à quelques encablures du 21ème siècle. Mais
ceci n’a que peud’intérêtpour le moment, sauf pour ceuxqui se sontgavés au
passage. Cherchons plutôtdans quelle mesure nous pouvons encore nous
déclarer modernes. Aux temps bénis dusymbolismeunetelle déclaration,véritable
motd’ordre, ne se faisaitpas sans quelques parfums de scandale oude périls.
Où en étions-nous, aprèstantd’essors, entre massacres etindustries ?
Les derniers sophistes grecs,un peuplus de2000ans auparavant, etsur la
floraisontendre de leurs aïeuls, avaientdéjà engagésun processus de
moisissures sur cette idée d’homme moderne - l’idée duprogrès en somme. Auboutdu
compte, devantma porte,un entassementde fleurs décomposées oùdansentdes
mirages accoutrés de principes désincarnés. Or levif dusujetestforcément
charnel. Toutautour n’estque superfluité, démagogie, rhétorique de byzantin.
Levif dusujet, autrementditl’objetcentral, indicatif, de n’importe quelle idée.
Mais commentpercevoirune idée qui s’estprogressivementexpurgée de son
supportsensible ? Revenir à son origine ? Reproduire son épiphanie ?
Impossible. La psychologie moderne n’estjustementplus en mesure de déclencher la
transmigration à rebours. Motorisée etprofilée par la science exacte elle ne fait
qu’investir sa marche en avant. Pourtantdans son sillage, etdeci delà commeun
bâton dans sa roue, résiste, persifle etinterfère ce curieuxpersonnage ancien
que la commodité duraccourci nomme instinct. Ce animal féroce, impulsif,
retors, déjoue à luitoutseul lesvastes plans de canalisations intensives où
l’homme a déversé son existence.
Le lecteur attentif soulève iciune quantité de réserves quantà l’aspect
théorique etpurementabstraitde ces propositions. Dénoncerune configuration par
l’énoncé determes qui s’yrattachentn’estpas dumeilleur effetetne démontre
rien. Mais c’estoublier bienvite que l’ubiquité n’existe pas, qu’on ne sauraitse
trouver dansun diallèle etsimultanémentle résoudre à distance, qu’on ne peut
vivre ici etpenser là-bas. Verbiage ? Patience, j’ai plus d’untour dans mon sac.
Dans ma culotte pour être plus explicite.
C’estle momentd’appeler Cioran à la rescousse : “Toute expérience qui
n’estpas convertie envolupté est une expérience manquée.” Le lien coule de
source, je nevous le fais pas dire, je l’écris en sautantdirectementl’âne que
j’étais au temps des prémices. Comme je l’ai ditj’étais pourvud’une bonne
mâchoire avec des dents bien pointues et une abondante avidité écumantde ma
bouche. La conjoncture setarguaità cor età cri de son dévergondage, de sa
permissivité. Télés, magazines, débats, spectacles, modes,tous
lesthermomètres de la cité montraient un sourire avenantaux voluptueuxde mon espèce. Je
m’en réjouissais coquinasse sans mevoiler pour autantla permanence dudoute.
Provincial, je craignais que les ricochets bénéfiques ne nous parviennentque
tardivementetfaiblement. Ce qui semblaitfaisable sur Paris ouNew-York ne
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l’était peut-être pas au fin fond de la Provence. Plus ennuyeux, cette crainte
intensifiait son étau à mesure que j’intensifiais la fréquentation de mes
semblables.
Je constatais autour de moi l’incompréhension ou le reniement de cette
émotion faramineuse qui assure la correspondance entre tout ce qui vit et qui me
paraissait avoir partie liée avec la vitalité même. Par exemple peu de gens
regardaient le ciel ou posaient leurs mains sur les arbres.Encore moins
nombreuxceuxquitendaientl’oreille auxrécits journaliers desvolatiles ouqui
vivaitla pluie commeun genre musical. Par contre ils étaientlégions à regretter
l’existence des saisons, qu’on ne puisse pas maîtriser davantage les
changements climatiques. J’en ai croisé destas qui poussaientle bouchon
jusqu’à éprouver de la haine pour le mistral, le grand nettoyeur atmosphérique,
le maître de ce pays depuis bien avantl’apparition de ses habitants hominidés.
Haïr leventme semblaitle comble dufanatisme citadin, le comble de l’homme
dénaturé, le prodrome de l’homme artificiel.
Pour moi ça ne faisaitpas l’ombre d’un pli : à mœurs pimentées, nature
complice. Mais l’observation étaitsuccincte. Après l’échec etmatinfligé à ma
stratégie 18ème je me décidais pour des investigations plus approfondies.
J’espérais légitimementlestransformer palpables. Unetrique de plus en plus sévère
m’yencourageait. Vaille quevaille il fallaitsoulager. Je me disais aussi, encore
plein de ferveurs magnanimes, qu’ilyavaitmaintes cueillettes savoureuses à
faire ducôté des femmes. Aumoins depuis Rimbaud on se devaitd’attendre
beaucoup de ce côté-là. La poésie ne mentjamais.
Justement toutsemblaitindiquer l’émergence d’une femme nouvelle,
méconnue, quoiqu'entr'aperçue de loin en loin, créatrice, exaltée, ouverte enfin aux
désirs, auplaisir. Une femme dorénavantdébarrassée de ses accoutrements
classiques, prostituée, matrone ouservante. Une femme capable aussi de nous
hisser nous-mêmesvers d’autres regards, d’autres attitudes. Enjeuénorme, chance
unique. On avaitcompromistellementd’atouts. Il ne fallaitpas manquer ce
rendez-vous là, cette rencontre capitale différée depuis l’âge des cavernes. Au
diable les ignominies dupassé ! L’ostracisme réciproque. Les longues et vieilles
guerres de l’incompatibilité. Letemps des retrouvailles avaitsonné. Fin du
combat. Vue dégagée. D’ailleurs on assistaithébétés médusés àun effeuillage
sans précédentde la féminité, de ce sixième continentqui dunoir opaquevirait
diaphane.
Attentif etfriand de signes je contemplais les feuilles qui s’éparpillaientpour
investir bientôtles murs en friche dunouveaumonde. Comme chezles
conquistadors assoiffés de richesses ilyavait une sorte de fureur, de
dérèglementfurieux, spécialementdans la mise à jour etla propagation impudique de la
chairfemme, de ce chertrésor enseveli soudain exhibé à la portée detous.
Mais contretoute attente l’affaire se corsa. Se corseta pourtoutdire. Plus
elles se déshabillaient, plus elles se dérobaient, altières, fuyantes, inaccessibles.
Dans les faits de mon initiation aucontactje butais inlassablementsur les
atermoiements, les procès d’intention, les rebuffades légèrement vêtues, les
mots doucementdésobligeants, les coquetteries de l’esquive.
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Je n’arrêtais pas d’être ahuri, interloqué, toqué. Je m’affolais devant les
étranges catégories paradoxales où se rangeaient les filles de mon âge :
sauvageonnes pimbêches, bégueules plus ou moins sexy, ingénues sans
scrupules, rêveuses plutôt raides. Pire, le discours moyen accouchait sans
prévenir des figures de la maternité refuge ou du bon vieux plan de carrière
froidement dessiné entre deux franges rebelles. Je tombais des nues plusieurs
fois sans même avoir effleuré un épiderme.
Du côté de mes compatriotes en érection primait la débandade. Sévèrement
largués comme de grands navires sans amarres ni voiles jetés aux vents
aléatoires, ils étaient les jouets ou les proies faciles des rares gourgandines qui
traînaient leur gourmandise parmi eux. Au moins avaient-ils des raisons concrètes
de se plaindre, de s’apitoyer ou de se rebiffer, tandis que ma navigation stérile
me tenait pour l’instant à l’écart de l’étrenne.Etais-je maladroit, malhabile ? Le
parfum de mes lacunes était-iltrop perceptible ? Ouma candeurtrop
peudissimulée ? Sans doutetoutà la fois, oubien alors était-ce cetrouble qui défigurait
sûrementmonvisage lorsqu’après quelques mots échangés je me fixais surun
boutde poitrine, la ligne d’un molletoula rondeur d’une fesse.
La chair appelle la chair. C’est une communication mandatée par l’action.
Adieusang froid ! Adieucontenance ! Voici de retour les impatiencesvives de
l’enfance. Sur l’autre rive on ne l’entendaitévidemmentpas de cette oreille. On
jouait une comptine autrementplus complexe, réglée sur des rythmes stricts. Au
cinéma le chauffeur detaxi de Scorsèse parlaitdes femmes comme d’un
syndicat. Quelle drôle d’idée ! Ah quand on neveutpas entendre...
N’en déplaisentauxprétentions dusiècle dernier qui aura beaucoup faitet
parlé davantagetoutes les époques sevalent. Les hommesysontjetés
indifféremmenten pâture auxévénements, auxbouleversements, auxlois arbitraires,
auxlions detous poils, auxgémonies d’occasion, à l’inexorable écrasement.
Aussi bien devrions-nous prononcer nos jugements selon des critères
esthétiques oupurementégoïstes.
Il n’ya pas plus de raison aumonde qu’il n’ya de direction à la ronde.Ça
tourne,un pointc’est tout. Sauf qu’on ne revientpas sur le montage.
Indéfinimentles générations se succèdent. Chacune a son pathos, son Porthos etses
Aramis, son pointcardinal, son arène etses diamants. Chacune est toujours la
dernière oulatoute première.Et toutes de survivre cahin-caha auxserments
trahis de leur jeunesse.
Mais quel estdonc ce souvenir persistantqui insistetantetmetend l’os de la
rancune ? Quelle estcette jeunesse ancienne, cevieuxprintemps charnuqui me
faitabhorrer le fruitsec de mesvingtans ? Est-ce le parfum marin de Néapolis
qui embaumaitmes siestes crapuleuses etmes embarquements ? Oubien est-ce
lavoixlointaine d’Antonio oude Pollino,tous deuxcontemporains de Boccace
etrépondants à l’appel de mon nom ?
Un parfum,un nom, et toutredevientlimpide, respirable, souriant. Laterre à
nouveau vierge estenceinte des fils dusoleil. Ses rires sontgorgés dumiel de
l’insouciance. Lavieyestrude etfarouche mais j’ai le corps souple etrobuste
qui me la rend docile. Uniquementsoumis à mes caprices je suis maître de faire
17

ceci ou cela, et je ne suis contraint qu’à des justices attrempées. Le gai-sentir est
mon baromètre, l’empreinte foncière ma politesse. Je n’ai qu’à me nommer
pour prouver que j’existe et du moment que j’existe je suis promis à quelque
avenir sinon quelque faveur. Aussi suis-je proprement dégagé de tout
questionnement pressant polluant. Ouvert et disponible au monde, à ses mystères, ses
inconnus, ses plaisirs donnés et rendus, ses multitudes, ses densités, je ne
renonce à rien et rien ne m’en empêche...
Rien ne m’empêche non plus de choisir ce tableau idyllique à mon souhait,
formé d’extrapolations généalogiques dont la partialité s’est relayée jusqu’à
mon géniteur. Cependant la transmission a joué sur d’autres plans. Je sais
pertinemment qu’à l’aube du Quattrocento, et plus loin, alors que la chrétienté
est une fiction inimaginable, je sais qu’il y a, tapi au fond de mon ventre,
quelque chose de douloureux, de tremblotant. Une anxiété viscérale, nodale, de
celle qui tressaillait certains soirs où j’étais à l’écart des hommes et des regards
de la terre, guetteur inhabituel de mes fantômes, brusquement irrésolu,
apathique, inquiet. Il m’arrivait de rôder ainsi tête basse pendant plusieurs
heures. Le plus souvent je me remettais sur pied par quelque exploit physique
ou par l’effet du népenthès encore assez répandu dans les îles.
Mais tout ceci est loin. Les siècles eux ne sont pas des remèdes. Pour preuve
toutes ces ignominies continuellement répétées. Tout au plus peuvent-ils
amonceler l’oubli, l’oubli par lequel on s'amoncelle.Finalement, je ne suis guère
avancé. Commeun égaré jetraîne ma particule dans la laideur hideuse des
banlieues grises aumomentoùl’atome dissuade à jamais les hommes de faire autre
chose que d’éclairer leur nuit. Aristo sans grade, aristocrade, rejeton déjeté
d’une lignée qui s’achève dans la précarité fonctionnalisée.
Retournementabject, dégringolade...En mêmetemps ça me glisse dessus.
Toujours cette chair qui refuse d’endosserune panoplie, n’importe laquelle.
Aucune conscience de classe, c’esteffrayant! Audemeurant, pour les avoir
côtoyer de près, maîtres etesclaves, patrons etouvriers, riches etpauvres, de part
etd’autre duprofitouduprivilège, si l’air estdivergentla chanson
estsensiblementla même. La mentalité crasseuse des cités-dortoirs n’estpas pire que
l’espritcauteleuxperfide oucompassé des lofts chics.

Quelqu’un m’a ditque la seule aristocratie c’estcelle dudésir, de
saviolence. J’ai bien envie de partager cette opinion. Longtemps j’ai cruque mes
seulstitres, mon seul panache, monunique gloriole ne se gonflaientque de mes
conquêtes féminines conduites à l'arrachée. Aubide de mon entrée dans le
monde je répondais par les prépondérances de ma concupiscence. A la curieuse
sentence duphilosophe roussi qui détrônaitla méditation auprofitde l’action, je
répondais qu’agir c’étaitjouir etnon pas faire, surtoutque faire c’étaitramper.
Question d’entêtement? De caractère ? De complexion raisonnée ? De nostalgie
irrationnelle ? Non. Question devie oude mort...
Je sentais la nécessité absolue etabsolumentnécessaire de dresser mon sexe
à l’assautdes forteresses libérées. Reprendre d’abord àzéro l’étude de la
poliorcétique. J’en étais resté auprincipe inaliénable d’une salubrité qui commande
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aussi bien la faim que la soif que la baise. Un impératif de satisfaction
incontinente et vitale. Peu à peu on me fit clairement comprendre que je retardais d’une
préhistoire.Etait-ce possible ? Le même homme peut-il être rebelle
etréactionnaire ? Hétérodoxe et vieuxjeu? Libertaire etféodal ? Il fautcroire.
Envérité je ne pouvais être lesuns sans les autres. Une logique implacable
interne à mes humeurs me dilataitentre ces extrêmes. Sommetoute je m’en
accommodais fortbien comme on s'accommode de ses propres organes. En rejeter
un seul c’estporter atteinte ausystèmetoutentier, c’est vivre d’une intégrité
amputée, mutilée. Quel abruti songerait une seconde à subiruntel sort?
Ma foi, à peuprèstoutle monde quand il s’agitde prendre letrain en
marche. Etsur le quai des moeurs pourrissentdes morceauxentiers devies, des
quartiers de propos intimes, destranches de consciences, destissus d’opinions,
abandonnés par leur propriétaires,voyageurs forcés auminimum de bagages
conventionnés. Poils auxnez...

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Les Demoiselles d’Avignon ou d’ailleurs ne sont pas ces créatures douces
sensibles et fragiles brimées par l’hégémonie du phallus, fortes d’une bonté
invincible qu’on nous dépeint sans cesse - peinture de la culpabilité et de la honte
rétrospectives. Tout petit la bombe de Picasso avait fait long feu entre mes
doigts. Je n’avais rien compris à cette menace, à ces chairs aiguës, ces
narcissismes vindicatifs, ces nudités de fers tranchants. Mais soixante-dix ans plus
tard la déflagration, relayée par les filtres fallacieux de l’image médiatique,
n’entamait toujours pas ma crédulité.
Entretemps, moi mes amis etle reste de l’Europe nous étions embourbés
dans la fantasmagorie désossée du technicolor oùle héros est un héros
etl’héroïne està son cou. Si l’arbre cache la forêt, l’écran de fumée ne permetpas de
voir le feu. L’idéal étaitmortetenterré mais on entretenaitle cadavre, inaptes
audouloureux travail dudeuil. De partetd’autre le mal-entendugagnaitles
parties. Mais la partie se jouaitsans elles. Le capital ignore la différence
sexuelle. Tandis que les protagonistes redistribuentles cartes il rafle la mise. Du
coup il n’ya plus rien à gagner,tous les enjeuxse sontévaporés dans le circuit
de la marchandise etde lavaleur d’échange.
Impuissant témointuméfié j’ai assisté enune décennie audépeçage final des
ultimes lambeauxde la pensée licencieuse, de la seule pensée
purementsubversive. Etpas question d’inverser la machine, a fortiori de la stopper. On pouvait
toujours attendre l’an I d’une ère de changements radicaux. En revanche les
modalités bien connues de lavoracité etducalcul se sontradicalisés àvue. J’en
avais mal à l’œil, cetœil de Bataille qui setrompaitde guerre. Enfin guère...
Le champ des opérationstournaitmaintenantautour de la suprématie
fantasmatique. Autrementditquel corps prendraitle mieuxla mesure de la
nouvelle donne. La nuova donna... L’italien estici plus franc ducollier même si je
tricheun peu. Mais l’idée quevous m’octroyezfixe je l’aitrouvé fixée
moimême sur le négatif revanchard de la mouvance joyeusementrevendicatrice de
ces années. Pas besoin alors de sondertrès profond pourvoir jaillir la Vénus des
temps modernes, la grandevestale prédatrice, prêtresse des rites de la
consommation.
Eh oui, c’estlassantcette itération ducon qui faitsommation àtoutle corps
post-référentiel. C’étaitpourtantle motif de base durenversantrelief qui allait
bientôtaplanir et uniformiser le paysage polisson de la cité policée. Etc’estlà,
exactement, devantle mur dressé de l’incompréhension que jevenais me
fracasser latête. Tandis que jetraversais des désertstangibles d’absencestactiles et
gustatives latotalité de l’environnement visuel me signifiait une érotisation
générale à partir d’une seule etmême forme : ce corps de femme qui s’esquivait.
Lui seul étaitpleinementemblématique de la bascule destendances : confort,
fonctionnalisme, sécurité, hygiène, bien-être... Lui seul semblaitdevoir incarner
la liberté formelle, l’aisance etla maîtrise d’une époque par ailleurstroublée par
l’incertitude, le rétrécissementdes horizons etla propension à légiférer.
Mais dans mon espritprimaire de dépravé inoffensif cette foison de formes,
directementindexée sur mes convoitises, figurait une foison de désirs révélés.
Nous n’étions plus les seuls à ne penser qu’à ça ! Je metrompais bien sûr. Je
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persistais à me fier aux apparences alors que le monde autour de moi
s’évanouissait dans la simulation, forcenée jusqu’à la parodie. Ma nature trop
sensuellement émotive perdait l’habit de sa raison devant ce strip-tease perpétuel,
ce tri-démentiel appel au rut. Mais passer du fantasme collectif orchestré aux
concerts de bombances charnelles était une autre paire de manches.
Qui plus est j’avais décroché le pompon de l’exclusion, l’ultime,
l’eschatologique. Celle dont personne ne veut finalement. SDF dusavoir etdu vivre.
Sans Direction Fixe... Les autres ils saventoùilsvontouneveulentpas savoir,
ce qui revientkif kif. Marchentà l’inconscientplombé ouà l’illusion injectée.
Nuitetbrouillard sur ce qui les motive, actionne leurs envies,tricote des
mobiles à leurstruanderies, engraisse leurs rancœurs, fertilise leurstrouilles,
manipule leurs sucs.
Décidémentles éclairages publics ne sontpas à la hauteur. Il
suffiraitpourtantd’une seule seconde étincelée devraiesténèbres. Une seconde pourtout
remettre en cause, bousculer, basculer, annuler, ré-écrire. Une seconde,une
vie... Beau vertige... Atomber à la renverse, étalétoutdulong... A se ramasser
gueule de bois... A mettreun cœur dehors, aubord des lèvres, aubord d’unvide
à inventer...

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J’ai bien connu cette déliquescence et cette vacuité qui stigmatisaient comme
un coup fatal les êtres jeunes de mon temps. J’ai connu ces longs mois d’ennui
où nous regardions passer, éteints au fond des troquets vides, le flot absurde et
ininterrompu de la vie, un peu comme de vieilles vaches aux abords des voies
ferrées - encore que je ne suis pas sûr que les sympathiques bovins s’adonnent à
ce loisir avec autant de pessimisme et de dépit.
La jeunesse des années 80resteraune des grandes défaites du 20ème siècle.
La génération perdue faitfigure de gnognote en comparaison. Dés-œuvrée,
désabusée, dés-enchantée, dés-axée, dés-appointée... Tous les dés jetés dansun
culde-sac existentiel ficelé par l’audimat, la nostalgie, le défaitisme, les
déshérences de l’errance. La dernière convulsion de révolte, lancée par les guerriers
punk, réduits à cracher sur la gueule hermétique duprogrès, ricochaità peine
dans les esprits. Un peuplus dans la musique, mais pas pour longtemps. Déjà
leur colère pouvaitpasser pour de l’enfantillage, par ses ruades grossières,
débraillées, ses accès frénétiques, ses grimaces de sales petits gosses
irrespectueux. Mais quel sacré coup de pompe dans la fourmilière endormie ! Quel
démenti formel à l’optimisme de l’inflation régulée ! Quel beaucamoufletàtoutes
les faces récurées de l’exploitation de l’homme par l’homme !
Oui, les Communards oules Décembristes ont un autre maintien etles
sentiments élevés quivontavec. Chaque mouvement, politique ouartistique, est
l’enfantd’une époque. Dans le royaume des décharges publiques les poubelles
sont reines (punk c’est la poubelle ou le guilledou, le déchet ou la recherche
amoureuse). Pour un temps...
La fraîcheur gerbée des excentriques d’outre-manche fut bientôt recyclée,
absorbée par l’attraction des masses impondérables, comme un produit
quelconque, une phase fugace des mutations en file indienne. Aujourd’hui les
protagonistes survivants sont cotés en bourse, c’est tout dire. Après le punk, le disco,
son antithèse. Après lui une nouvelle vague de dépression, née d’un futur sans
avenir et d’un présent déraciné, orbital. Plus de prophétie, plus de quête, plus de
mémoire, seulement le rondement monotone et répétitif de la finitude,
l’engrenage sans fin d’un schéma humain définitivement accompli. La mise en
sommeil pour les uns, la mise en veilleuse pour les autres, et tous circonscris à
l’intérieur d’une circulation hallucinée des interdépendances, entéléchie
concentrationnaire de la citoyenneté sanctifiée.En clair, notre bonvieux troupeau.
Quel malheur! Quelterrible malheur de sentiers rompus à force d’être
battus ! Etait-ce donc là le butde l’humanité ? Le coude à coude social etla
promiscuité indifférente ? L’imagination de supermarché etla fraternité duclone ?
Plus de 4 millions d’années d’évolution pour en arriver là ? Pour s’éterniser
dansunevulgaire course auprofitetle cycle infernal des fourmis ? “La gloire
c’estdevivre en marge.” Merci Malrauxpour cette maxime ignorée par mes
compatriotes. Comme ils ignorentaveuglémentla portée dévastatrice des
héritages, comme ils ignorentaveuglémentla liberté d’ouvrir lesyeux. Univers
d’Œdipes,tous prolétaires etcollabos...
Mais quelle gloire ? Oùpuiser l’exaltatOion de l’homme en marche ?ù
trouver la marge quand la feuille n’a plus de carreaux? Quand règles etcrayons
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ont disparu ? Vers quels ailleurs de métamorphoses projeter le songe et l’attente
quand le monde est livré pieds et poings liés, comme l’accomplissement
irrévocable de sa fin programmé ? On connaissait le “marche ou crève”, désormais
c’était “marche et crève quand même”.Etceuxqui marchent vite n’attendent
toujours pas les autres.
Promeneur insoupçonnable je n’ai jamais craintd’être semé. Cela me
paraissaitmême cocasse etsavoureuxde conserverune certaine distance, flatteuse
pour l’espritphilosophe, grotesque etpéjorative pour les agités dunéant. Tandis
que d’autres, la plupart, se dégonflaientdans les études à rallonge oula
résignation au travail, je poursuivais mon petitbonhomme de chemin pensant. Gavé de
musiques etde lectures je déambulais dans les rues, cheveuxhérissés devant
l’ahurissementdes passants qui passentdans lavie comme dansun rêve. Le
rêve anonyme des cités oùdéambulentdes êtres déjà morts. Car la
mortl’emportait,une nouvelle fois. Le morne destin étendaitsurtout un chacunune
chape de plomb d’une épaisseur rarement vue.
Deboutcitoyen ! L’effortqu’onte prescrivaitsi hardimentestencore
àvenir ! Les heures de boulot, la messe du week-end, le
ronronnementdulave-vaisselle, les comptes-gouttes du temps libre ne sontpas les limites detavie ! Tu
peuxfaire mieux! Tudois faire mieux! Un seul sursautde juste orgueil peut te
soustraire aucortège des ombres. Une brindille d’excès,un soupçon
d’impudence et voilà quetugardesune chance de ne pas être englouti dans la
statistique.Çavautle coup, non ? Non ?
Souventje regardais le beausilence constellé etl’inanité sidérale de mes
imprécations illuminaitma solitude. Je me réfugiais alors dans les forêts
luxuriantes qui m’ont vunaître. Je m’allongeaistoutfrissonnantsur les
frondaisons, oubien, posté auxlisières de mousse, je narguais le prosélytisme
de la fanfareurbaine.En secretj'échafaudais latrame grandiose d’unevie de
comète.
Je serais fulgurant, indéchiffrable... Je serais celui par qui le scandale
estinstallé... Le Maudit, le Maldoror... Béton etmauvais goûtn’aurontaucune prise
sur moi... Impassible j’affronterais la sécheresse des foules etle
souriretrompeur des ornièrestombales... Envers etcontre les insanes je resterais le
confidentdes nuées, le pourvoyeur des fonds irréductibles... Je me feraisun style fait
homme contre l’homme faitfonction... Je serais emblématique, musical,
métaphorique, inquiétant, magnifique... Ilva sans dire que je délirais. Je me don
Quichottisais moi-même. J’étais ma propre chimère.

Ilyavaitcevieillard qui haranguaitl’estivale décontraction dufestival
mondain légué par Vilar. Chaque année il montaitd’un cran etd’unton dans la
dénonciation de l’ineptie collective. Il me faisaitpenser, avec sa blanche barbe
drue etson frontévasé, à quelque prêcheur des premiers siècles de l’ère
chrétienne,un prêcheur évangéliste qui auraitluProudhon ouMarx. Dans letumulte
informe de la culture àtous prix, sesvociférations, ses mises en garde, ses
condamnations sans appel, ne recueillaientguère que la commisération confuse des
badauds oupire la respectueuse indifférence des habitués. J’avais honte alors
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d’être citoyen...Honte de cette république sénile qui ne savaitplus reconnaître
ses Babeuf, ses Herbert, ses Chaumette, ses Vallès, ses Vaillant, ses Delescluzes,
ses Jaurès. Cette république désinvolte qui setarguaitd’être novatrice etsavante
etqu’onvoyaitse confiner dans le conformisme philistin pluri-disciplinaire.
Suis-je bête... La république atoujours opté pour l’ordre. Parfois même pour
l’anéantissementdes fauteurs de désordres. N’est-ce pas M. Thiers ? Hein,
Adolphe ? Adolphe, quel prénom de sinistre mémoire. Enfin...
Les festivals donc se succédaientcomme autantde saisons préétablies.
L’agora des phobiques passaitde lavitrinetribale aumutisme du“rien ne se
passe”. Jamais je nevis réapparaître levieil homme. Sans doute avait-il péri
étouffé par letrop-plein de sa parole inécoutée. Par contre jevis bientôtpoindre
à l’horizon dubicentenaire de 89 le museaufétide de la haine bottée etcagoulée
coextensive de la haine rappeuse fraîchementimportée de la cour des miracles
américaine. Entre les deuxle consensus élevé aurang d’art, l’artetla manière
dusauve qui peutdialectique. Sauvezles meubles ! A quoi bon ? La bombe à
neutrons élimine levivantetlaisse intact toutes les structures. C’estpas beau
ça ? Si, mais on ne saitjamais, des fois qu’une fâcheuse idéeviendraità quelque
malfaisantde saccagertoutce qui, de près oude loin, ressemble à duprivilège
de planqué.
C’estl’histoire de Joe Strummer qui persuade son ami qu’il aura beaufaire
fortune, entasser des richesses etse prélasser dansun cocon de palace fermé
avec clôture alarme et toutet tout, il existeratoujours quelqu’un, quelque part,
qui sera prêtàvenir lui exploser le caisson en représailles dudésespoir etde la
frustration que des gens comme lui se permettentd’entretenir. Mais cette
parabole duchanteucalqr anglais,uée sur les soubresauts d’une internationale
moribonde,tuberculeuse, à jamais surannée, chutaitdéjà dans la désuétude. A
l’instar ducraquelant vinyle supplanté par la révolution dulaser. A l’heure dudigital
jouer auxredresseurs detorts, auxaimables justiciers cruels, relève d’untel
archaïsme ! Dureste à ce niveaudetechnique etde confort toute plainte,toute
vindicte individuelles, sont vite daubées comme des incongruités oudes
ringardises.
Tiens,tiens... Qu’une poignée de mainsvoraces se frottentsur le dos des
esclaves remodelés ne semblentpas soulever pareil foin. Tournezmanèges !
Tout vatrès bien Madame la Marquise. Pardon, jevoulais dire Madame la
député. Beaucoup d’appelés, peud’élus. La rengaine a faitses preuves. Les élus
peuventdormir en paix. Etle danger neviendra pas des hors-la-loi : quand ils
ne sontpas affidés auxdétenteurs ils arpententles caniveauxignobles etfontle
pain béni des infos crapules. Pas de frontières dans la scélératesse ! Blouson de
cuir oucostumetrois pièces, la corde estmenue commeun passe lacet. Pauvre
Mesrine ! Le grand chemin c’estpour les romans. Effrayer le bourgeois c’est
faire peur àtoutle monde. Mettre à mal l’ordre public c’estfaire les frais de la
huée écumeuse. Attenter à la léthargie générale c’estrécolter la désapprobation
etla méfiance.
Evidemmentil ne fautpas a-mal-gamer, comme disentces spécieuxridicules
que sontles journalistes. Pourtantcelui qui clabaude contre le paria c’estle
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