0n ne sait rien... toujours rien

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La lecture des textes d'Antonin Artaud et de ceux de Bernard Marie Koltès, ainsi que la vision des pièces de Pippo Delbono ont conduit l'auteur vers une conception contemporaine du théâtre. Si l'on consent à concevoir le théâtre comme un art qui est aussi celui de gestes et de déplacements, pourquoi se refuser à les écrire ?
Publié le : mardi 1 mai 2007
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EAN13 : 9782296171909
Nombre de pages : 83
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ALEXIS LORMEAU
ON NE SAIT RIEN. .. TOUJOURS RIEN
théâtre
L 'HARMATTANAvant-propos
La lecture des textes d'Antonin Artaud, de
ceux de Bernard Marie Koltès ainsi que la vision des
pièces de Pippo Delbono m'ont conduit vers une
conception contemporaine du théâtre. Cette pièce,
dans sa version originale, pouvait se concevoir
comme une utopie formelle, une proposition de ce
que devait être, selon moi, une pièce de théâtre
moderne, rompant avec la tradition séculaire, en
Occident, d'un théâtre de la parole. Si l'on consent à
concevoir le théâtre comme un art qui est aussi celui
de gestes et de déplacements, pourquoi se refuser à les
écrire? Néanmoins, afin de laisser la possibilité à
ceux qui le souhaiteront de monter cette pièce et la
liberté aux metteurs en scène concernés de le faire,
selon leurs goûts, leurs envies, les moyens qui leur
seront offerts et surtout la nécessité de la pièce, j'ai
choisi de retirer du texte théâtral définitif la
description détaillée de la fête chez Dionysos et des
Enfers qui constituent la première et la troisième
partie de la pièce et de les inclure à cet avant-propos.
Je laisse donc le libre choix à chacun de lire ou non ce
qui suit et de concevoir sa propre réalisation de
l'Olympe et des Enfers. Mais, voilà la vision que j'en
ai eue, le songe théâtral que j'en ai fait:
La lumière s'éteint. (Le rideau se baisse). Pendant
qu'on installe le décor, on entend déjà la musique et
7le brouhaha de la fite en bruit de fond et quelques
saynètes se déroulent sur le devant de la scène
(devant le rideau). Une morue avec une robe verte
décolletée boit une coupe de champagne à côté d'un
homme d'affaire dégarni qui tente de la séduire en lui
parlant de grosses voitures et de voyages au soleil,
d'argent mais pas de boulot. Des amoureux passent
en courant et en gloussant très fort. Un bouffon passe
en faisant la roue et des jongleries. Les amoureux
passent de nouveaux. Un singe passe.
La lumière s'allume, (le rideau se lève). La morue et
l'homme d'affaire restent à leur place.
Sur le mur du fond du théâtre est peint un décor de
campagne idyllique et les coulisses sont bordées de
colonnes en marbre blanc et d'arbres verdoyants
peuplés d'écureuils, de gais pinsons, de merles et de
rouges-gorges qui chantonnent. Dans le fond du
théâtre, excentrée côté jardin: une grande fontaine
en marbre blanc. De cette fontaine, coule à flots non
pas de l'eau mais du vin. Au centre de la fontaine, la
statue d'une jeune et belle Grecque légèrement
drapée. Elle tourne le dos au public et est figée dans
une position où elle semble marcher vers le fond du
théâtre et les coulisses. Elle tient au-dessus de son
épaule droite, une grande jarre d'où jaillit le précieux
nectar. La fontaine est toujours pleine et il arrive
même qu'elle déborde mais le vin n'est pas gâché et
ne se répand pas sur le plateau. Il est récupéré dans
un bac circulaire, large de cinquante centimètres
environ, qui fait le tour de lafontaine et est relié à un
système clos qui « recycle » le vin pour qu'il jaillisse
8de nouveau de l'orifice de la jarre. Côté jardin, on
trouve une table ronde en bois autour de laquelle sont
installées cinq chaises également en bois. Cette table
est recouverte d'un tapis de jeu vert sur lequel est
posé deux paquets de cartes, des jetons de casino, un
cendrier, une boîte de cigares, un beau briquet et cinq
verres à whisky. Au centre du plateau et de manière à
le partager latéralement en deux parties équitables,
une longue table droite, recouverte d'une nappe
blanche. Au tour de cette table sont installées onze
chaises en bois aux dossiers hauts et droits: cinq de
part et d'autre de la table et une qui «préside », de
manière à faire face au public. La table a été mise
soigneusement, les verres (à eau et à vin) sont en
cristal, les assiettes en porcelaine et les couverts en
argent. De chaque côté des assiettes, il y a trois
couverts. Et derrière les assiettes, il y a une petite
fourchette et deux petites cuillères de tailles
différentes. Derrière la table attendent, les bras
croisés dans le dos, deux domestiques en costume
queue-de-pie: pantalons noirs, vestes noires,
chemises blanches, nœuds papillons noir, chaussures
noires, cirées. Leurs cheveux sont propres,
soigneusement coiffés et rendus lisses et brillants
grâce à de la gomina. Ils effectuent un service normal
et les convives dîneront normalement. Les
domestiques veilleront à ce que les verres ne soient
jamais vides.
Vers le centre du théâtre, légèrement excentré côté
cour, un divan recouvert d'un drap blanc et sur lequel
est appuyé Dionysos, vêtu d'une grande toge blanche
épinglée sur l'épaule gauche par une feuille de vigne.
9Derrière lui, deux courtisanes légèrement vêtues
l'éventent avec de grandes feuilles de palmier, lui
servent à boire du vin dans une grande coupe d'étain
ou lui tendent des grappes de raisins au-dessus de la
bouche et il en gobe quelques grains quand bon lui
semble.
Tout àfait côté cour et sur le tout devant du plateau:
un divan incliné et recouvert d'un drap bleu ciel. À
côté de ce divan, sont posés quelques haltères et
quelques poids.
Sur la scène, en plus de la morue et de l 'homme
d'affaire dégarni, cinq six invités sont déjà
rassemblés en groupe de discussion épars de deux
trois personnes. Ils parlent de la dernière fête de
famille, de la maison qu'ils font construire, du
printemps, du jardin à replanter ou bien de l'hiver
long etfroid et de la neige qui dure, de l'appartement
qu'ils viennent d'acheter pour leurs enfants, de leur
bateau, de leur piscine et des vacances dont ils
rêvent, de science, de médecine, de rock, de bridge,
de l'armée et du GlGN ou bien de la représentation
de la veille, du public, de l'ouvreuse, du directeur du
théâtre, des autres acteurs, de leur femme qui est de
mauvaise humeur en ce moment et l'on ne sait pas ce
qu'il se passe, de leurs enfants, de leurs études ou de
l'actualité, mais pas trop (çafâche 1)Bret ils parlent
de tout et de rien, de ce qu'ils ont envie,. il faut que
les acteurs improvisent. Autour du divan de Dionysos,
il y a déjà sept huit bouquets. Les autres invités font
la queue, comme une procession, devant son divan,.
procession qui se prolonge jusque dans la coulisse
côté cour. Chacun prend une tête de recueillement et,
10par respect, les hommes ont retiré leur chapeau et le
tiennent dans leurs mains ou sur leur poitrine. Quand
ils arrivent devant Dionysos, les invités, qui tiennent
tous dans les bras une gerbe de fleurs, font la
révérence, s'agenouillent, baisent la main de
Dionysos puis se lèvent, déposent leur gerbe autour
du divan, là où il reste une place puis rejoignent les
autres invités et les petits groupes de discussion qui
commencent à s'étoffer. Le premier homme qui passe
après que la lumière s'est rallumée va directement
s'asseoir à la place qui «préside» la table des
convives et reste assis là, seul et sans parler, droit et
sévère, presque hiératique. Après que trois invités
encore se sont prosternés devant Dionysos, un homme
vêtu de blanc vient du fond du théâtre vers le tout
devant de la scène. Il passe en plein milieu de la
procession et bouscule deux-trois invités qui font la
queue devant le divan de Dionysos sans s'excuser,
sans faire attention à personne et sans saluer
Dionysos. Il s'installe sur le divan bleu ciel et
commence à faire quelques exercices de gymnastique
d'intérieur qu'il continuera tout le long de la fête,
c'est-à-dire durant toute la première partie de la
pièce. Puis quand encore deux invités ont déposé leur
bouquet aux pieds de Dionysos, un Marine's ranger
traverse la scène tout à fait dans le fond du théâtre.
Dès que le Marine est passé, cette fois sur le tout
devant de la scène, les tourtereaux traversent la scène
dans le sens opposé à celui du Marine. Ils se
chamaillent, se chatouillent, se bousculent, se courent
après et se tournent autour en poussant des cris aigus
et en rigolant fort. Passent jongleurs, équilibristes,
Ilcontorsionnistes et acrobates qui font un numéro puis
se retirent. Quand tous les invités ont déposé leur
bouquet aux pieds de Dionysos, quelques invités
d'honneur que l'on appellera les convives se séparent
de leurs groupes de discussion puis s'assoient autour
de la grande table nappée de blanc au centre de la
scène. Quand tout le monde est assis, les domestiques
commencent leur service. Et le dîner suit son cours
comme un vrai dîner gastronomique, presque comme
si l'on n'était pas au théâtre. Un pantin désarticulé,
portant un masque blanc à la manière de celui du
personnage Neutre de la Commedia dell 'Arte,
traverse le théâtre depuis le fond et vient s'asseoir en
tailleur sur le devant de la scène. Dans le fond du
théâtre, un bouffon traverse la scène en faisant roue
sur roue. Le pantin sort une fraise de la poche de sa
chemise et la pose à côté de lui. Ses gestes sont lents,
amples et soignés comme ceux d'un mime. Toujours
sur le tout devant de la scène, les tourtereaux passent
selon le même jeu que précédemment et au moment
où ils passent près d'un groupe d'adultes en grande
discussion, un homme d'une haute stature attrape le
tourtereau en vol par le bras. Il l'agrippe et le serre
bien fort, et lui fait des remontrances bien visibles
avec son index. Les deux tourtereaux baissent la tête
d'un air penaud et s'en vont ainsi, en marchant, tête
baissée, vers le fond du théâtre avant de disparaître
dans les coulisses. Le pantin mime la peur qu'il a de
se faire dévorer par sa propre fraise puis finit par la
croquer à son tour. Un bouffon passe et traverse le
plateau en faisant roue sur roue. Un acrobate passe.
Parmi les groupes de discussion, cinq hommes se
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