Derrière la lumière

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Elle et lui. Dans leur dialogue, ils se rappellent leur existence. Maintenant qu'ils sont tous deux disparus, ils peuvent évoquer leur passé dans une sérénité intemporelle, puisque les voilà délivrés de toute contingence. Lui, plasticien et sculpteur, aura quitté la vie le premier. Elle, photographe, lui survivra quelque temps.
Publié le : mercredi 1 juillet 2009
Lecture(s) : 274
EAN13 : 9782296928626
Nombre de pages : 134
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Elle
Ce gouffre où j’ai peur de descendre qu’on appelle la solitude. Je me sens prête à tout pour ne pas en souffrir. La solitude va se nicher au fond de soi. Elle fait comme un trou dans l’être que les autres ne soupçonnent pas. La solitude me laisse toujours désemparée. Je me sens comme piégée au fond d’une cuve dont je ne peux escalader les parois. C’est une forme d’intimité dangereuse et imprévisible. Elle me paraît plus supportable quand je suis seule à la maison. Mais c’est souvent au milieu des autres que je sens jaillir son poignard brûlant. Elle est peut-être plus déchirante encore si elle s’empare de vous quand vous faites l’amour. Elle prend parfois d’autres formes, tel le museau fouineur d’un animal en chasse dans la nuit. Je ne comprends pas la solitude et je n’ai pas d’autres armes contre elle que ma détermination à ne pas lui céder. Quand j’entre dans un magasin, tous les gens autour de moi circulent et s’agitent comme des êtres sans consistance et ils se réduisent bientôt à un mouvement d’images anonymes et lointaines. Il n’est au pouvoir d’aucun d’entre eux de briser ce qui me les rend si vagues et si inaccessibles. C’est à de pareils moments qu’on se croit anéanti. On sent se refermer autour de soi cette prison sans murs et sans gardiens qui menace à chaque fois de ne se rouvrir jamais. Quand quelqu’un comme toi s’approche de moi, il peut briser le sortilège. Il me donne pour un temps l’illusion qu’une autre vie est possible. Ton sang se glisse dans mon sang. Ta peau se rattache à la mienne. Mes mains se cachent dans les tiennes. Mon visage disparaît dans tes yeux. Je t’appartiens si fort, je m’oublie à tel point que les bêtes noires de la solitude vont se tapir dans leur tanière. Heureusement que tu ne peux pas lire cette frayeur cachée au fond de mon regard. Si tu venais à la soupçonner, que ferais-tu de cette part de vide ? Comment pourrais-tu me rejoindre à travers cette zone hostile et étrangère ? Je n’ai pas d’armes pour lutter contre elle. Il me faut me battre à mains nues. La solitude me corrompt, elle m’expose au
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renoncement, aux lâchetés. Etre avec toi n’est sans doute qu’un baume, le réconfort d’une présence lénifiante et rassurante. La solitude naît de l’exaspération d’être soi, de n’être que soi. On peut s’en faire un titre de gloire en montrant jusqu’à quel point cette souffrance rend admirable. Mais au prix d’un plus grand effort, on peut aussi la cacher au plus profond de soi pour qu’elle y devienne indécelable. C’est un aveu que je te fais aujourd’hui de cette solitude que je cachais derrière toi, derrière moi, partout où nous étions ensemble. Si tu l’as devinée sans jamais m’en parler, je préfère n’en rien savoir parce que j’aurais honte. Nous naissons tous avec des démons à combattre, il nous faut affronter ces forces obscures qui nous défont de notre énergie. Quelquefois nous sommes vainqueurs. Quelquefois nous tombons à terre. Et j’aurai vécu jusqu’au bout, n’ayant jamais cessé d’affronter l’animal odieux qui se tenait toujours tapi non loin de moi pour se précipiter et m’étouffer. La solitude qui traverse mes nuits blanches. Elle s’efface à travers toi. Elle se cache à l’intérieur de ta voix. Elle renonce à chacun de tes gestes. Ainsi, toujours prête à réapparaître, elle attend que tu disparaisses pour de nouveau montrer les dents. Je la reconnais ce soir-là, quand je comprends que tu ne reviendras plus. Quand je me mets à trembler, surprise de ce retour du vide qui se creuse en moi. Ce soir-là je me suis mêlée à la foule pour regagner l’appartement, j’ai traversé la fourmilière humaine comme si c’était un simple désert. Ce soir-là, je m’assieds sur la première chaise venue et je reste longtemps absorbée par le mouvement de l’aiguille des secondes sur le cadran de l’horloge. Pas de musique, pas de radio. Me tenir au plus près de ma solitude pour penser à toi. Pour te projeter dans ta mort qui brûle au centre de ma vie. Ce soir-là où la solitude s’est remise à tourner sur le cadran de mes jours.
Lui
Quand on meurt on n’a plus de nom. On se contente d’être mort. Même si on avait pu se mettre dans la tête qu’on pouvait être immortel. Bien entendu on n’est pas immortel. Heureusement
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faut-il se dire. Maintenant que je suis mort il est beaucoup plus facile de se retourner vers cette vie qui a été la mienne, loin de toute passion et de toute émotion, à l’écart de ses enjeux, de ses gloires et de ses défaites. La finalité de cette existence est dépassée. Et voilà comment chaque vie accomplie devient son propre cimetière. Enfin regarder sa vie sans les faux-fuyants de l’avenir et de l’espoir. Le possible et l’impossible ne se font plus concurrence. Cette dialectique-là est restée dans le monde. Les déchirures ne font plus souffrir et la joie reste sans résonance. La vie se tient toujours à deux pas de la mort. On le sait mais tant qu’on vit on ne finit jamais par le croire. Voilà. Etre mort c’est peut-être avant tout pouvoir parler de sa vie. Car de la mort on ne peut rien dire non plus quand on est mort. Quand on est mort on devient aussitôt un simple personnage. On peut s’imaginer qu’on est assis quelque part ou debout dans un endroit indéterminé. Il ne peut rien vous arriver d’autre que ce qui vous est déjà arrivé dans la vie. On pourrait dire qu’on devient une abstraction dont la gratuité ferait tout le charme. Toi aussi tu es là, quelque part ; il arrive donc qu’on puisse se rencontrer dans ce royaume. Les mots que nous disons à tout le moins semblent pouvoir aller à leur destinataire. Ce sont des entités sonores qui forment des phrases, élaborent des discours sans retenue et sans économie et qui ont apparemment gardé le privilège de pouvoir être comprises. Voilà pourquoi maintenant je parle dans cette sphère indéfinie qui n’a pas de nom. Nous parlons sans jamais nous voir mais nos voix pareilles à celles de deux esprits vont cherchant l’une et l’autre à atteindre celui ou celle qui doit l’entendre. Nous hasardons des phrases qui se croisent, parole après parole. Aucun dialogue n’est attendu cependant et nous projetons notre voix dans un espace qui se referme sur nous-mêmes. On n’a plus envie de fumer quand on a franchi la frontière. Mais on garde la trace de l’envie qu’on a de prendre une cigarette, accomplissant machinalement et mentalement tous les geste nécessaires à l’exécution de l’opération. Alors laissons les cigarettes aux vivants puisque seuls les vivants peuvent mourir en fumant des cigarettes. Réflexion faite, quand on a quitté ka vie on ne devrait plus parler. Mais on parle. On parle parce qu’on sait que c’est toujours la vie qui parle.
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Elle
Je ne t’entends pas. Parce qu’il y a cette épaisseur du silence entre nous. Un si long silence. Une séparation qui va s’élargissant comme une mer. Une lame glacée continuant de séparer la même chair. Je peux bien me permettre de ne pas t’écouter, de te laisser maintenant dériver au centre de ta mort avec tes phrases, tes discours, ces processions de mots inlassables et incantatoires qui se détachent de toi : on croirait à une musique un peu monotone se propageant dans le vide qui t’entoure. C’est une écriture aventureuse qui vient de l’intérieur de toi, quelque chose qui a son origine en toi et qui se détache de toi comme si cela ne pouvait plus t’appartenir. Nous allons nous avancer à notre guise sans le besoin de nous rencontrer. Nous n’avons plus à nous inquiéter de rien sur l’immense banquise qui nous entoure maintenant de tous côtés. La banquise ou quelque chose de pur et de glacé qui ressemblerait à cela, la banquise. Puisque nous voici hors de notre vie nous pouvons nous affranchir des intransigeances de la réalité et puiser indéfiniment dans le tiroir des métaphores. Nous n’avons pas de limites, pas de privilèges non plus. Nous n’avons pour statut que celui de l’absence. Une absence irréconciliable. Nous ne sommes même pas des âmes, rien, peut-être même pas une idée qu’on viendrait à se faire de notre disparition. Je pourrais t’écouter si je voulais. Voilà je t’écoute ou je fais semblant de ne pas t’écouter. C’est ça, en même temps le plaisir et le caprice d’un côté et la petite veine de la douleur de l’autre. Elle aussi comme un plaisir. Je ne sais pas où sont les sentiments. J’oublie les pleurs et les prières. C’est comme si je me retrouvais dans le sillage de ma propre vie. Et là, emportée par les mots, surprise par ma voix, je me projette vers un quelque part qui n’existe pas, dans l’illusion de ma propre durée.
Lui
Toute pierre est un bloc de nuit éblouissante. Même quand elle est noire. Surtout si elle est noire.
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