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Mahmadou Fofana

De
229 pages
L'adjudant Raymond Escholier (1882-1971) dresse le portrait de Mahmadou Fofana, tirailleur sénégalais qui l'a accompagné au front d'Orient pendant la première guerre mondiale. En plein accord avec les héritiers, la présente réédition du texte renvoie aux lettres inédites qu'Escholier adressa du front à son épouse et reprend intégralement les illustrations de Claude Escholier, pour l'édition de 1934.
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Raymond Escholier
MAHMADOU FOFANA
Présentation de Roger Little
MAHMADOU FOFANA
COLLECTIONAUTREMENT MEMES conçue et dirigée par Roger Little Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc. Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme : celui qui recouvre la période depuis l’installation des établisse-ments d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contem-poraine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte. « Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur, les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou TansiTitres parus et en préparation : voir en fin de volume
Raymond Escholier MAHMADOU FOFANA Bois originaux de Claude Escholier Fac-similés d’autographes Présentation de Roger Little L’HARMATTAN
En couverture : Portrait fait par Eugène Corneau pour la couverture de l’édition originale deMahmadou Fofana(1928) reproduit, tout comme la dédicace ci-dessous, avec l’aimable autorisation du petit-fils de l’artiste, M. Gilles Lecron : © Héritiers Corneau, 2013.
Texte et manuscrits du roman © Héritiers Escholier, 2013 Gravures de Claude Escholier © Héritiers Escholier, 2013Appareil critique © L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-01432-6 EAN : 9782343014326
INTRODUCTION par Roger Little
Du même auteur sur la représentation du NoirComme auteur : Between Totem and Taboo : Black Man, White Woman in Francographic Literature, Exeter (G.-B.) : Presses universitaires, 2001 (texte anglais) Nègres blancs : représentations de l’autre autre, Paris : L’Harmattan, 1995 Comme éditeur intellectuel : Alfred Séguin,Le Robinson noir, présentation de R.L., coll. Autrement Mêmes 88, Paris : L’Harmattan, 2013 Pierre Mille,L’Illustre Partonneau, présentation de R.L., coll. Autrement Mêmes 84, Paris : L’Harmattan, 2013 JulieGouraud,Les Deux Enfants de Saint-Domingue, suivi de Michel Möring,L’Esclave de Saint-Domingue, présentation de R.L., coll. Autrement Mêmes 82, Paris : L’Harmat-tan, 2012Nouvelles du héros noir : anthologie 1769-1847. Textes réunis et présentés par R. L., Autrement Mêmes 50, Paris : L’Harmattan, 2009 Lucie Cousturier, les tirailleurs sénégalais et la question coloniale : actes du colloque international tenu à Fréjus les 13 et 14 juin 2008, augmentés de lettres adressées à Paul Signac et à Léon Werth. Textes réunis et présentés par R. L., Paris : L’Harmattan, 2008 Gaspard Théodore Mollien,Voyage dans l’intérieur de l’Afrique, aux sources du Ségégal et de la Gambie, fait en 1818,présentation de R.L., coll. Autrement Mêmes 41, Paris : L’Harmattan, 2007 Louise Faure-Favier,Blanche et Noir, présentation de R.L., avec la collaboration de Laurent de Freitas, coll. Autrement Mêmes 28, Paris : L’Harmattan, 2006 Anonyme,Histoire de Moulay Abelmeula, présentation de R.L., coll. Autrement Mêmes 12, Paris : L’Harmattan, 2003 Lucie Cousturier,Mes inconnus chez eux, t. 1 :Mon amie Fatou, citadine; t. 2 :Mon ami Soumaré, laptot, suivi d’un Rapport sur le milieu familial en Afrique occidentale, présentation de R.L., avec des textes de René Maran et de Léon Werth, coll. Autrement Mêmes 9, Paris : L’Harmattan, 2003 Aperçus du Noir : regards blancs sur l’Autre, n° spécial d’Interculturel Francophonies[Lecce, Italie], 2 (juin-juillet 2002), éd. R.L. Lucie Cousturier,Des inconnus chez moi, présentation de R.L., préface de René Maran, coll. Autrement Mêmes 1, Paris : L’Harmattan, 2001 Pigault-Lebrun,Le Blanc et le Noir, présentation de R.L., Autrement Mêmes 4, Paris : L’Harmattan, 2001 Anonyme,Histoire de Louis Anniaba, présentation de R.L., Textes littéraires CVIII, Exeter (G.-B.) : Presses universitaires, 2000 Black Accents : Writing in French from Africa, Mauritius and the Caribbean.Actes du colloque ASCALF tenu à Dublin, 8–10 avril 1995, éd. J. P. Little et R.L., Londres : Grant et Cutler, 1997 (textes anglais et français) Jean-François de Saint-Lambert,Contes américains : L’Abenaki, Ziméo, Les Deux Amis, présentation de R.L., Textes littéraires XCIX, Exeter (G.-B.) : Presses universitaires, 1997Bernardin de Saint-Pierre,Empsaël et Zoraïde, ou les Blancs esclaves des Noirs à Maroc,présentation de R.L., Textes littéraires XCII, Exeter (G.-B.) : Presses universitaires, 1995 Claire de Durfort, duchesse de Duras,Ourika, présentation et étude de R.L., Textes e littéraires LXXXIV, Exeter (G.-B.) : Presses universitaires, 1993 ; 2 tirage, 1993 ; nouvelle édition revue et augmentée, Textes littéraires CV, 1998 ; édition mise à jour, 2005
INTRODUCTION Comment dire l’indicible ? Comment admettre l’énorme disparité entre les horreurs des tranchées et l’acte d’écrire, de donner une forme littéraire à ses expériences ? Comment con-cilier la réalité des corps déchiquetés et la lecture à distance des atroces faits d’armes ? C’est la question soulevée par 1 toute considération des écrits inspirés par la Grande Guerre . Ainsi que le propose Jean Kaempfer, « le récit de guerre moderne entend se soustraire à tout modèle, parce que l’expérience extrême qu’il relate lui paraît se refuser à la raison ; la commotion dont il doit témoigner est tellement 2 inouïe qu’elle en devientinénarrable. » Les romans français les plus connus de l’époque –Le Feud’Henri Barbusse etLes Croix de boisRoland Dorgelès – sont d’un réalisme de émouvant dans leur description du feu de l’action et de ses conséquences. Dès qu’on devient conscient des artifices littéraires qui les animent, cependant, se demandant parfois si elles ne vont pas jusqu’à l’imposture – c’est l’approche de 3 l’ancien combattant et l’historien qu’était Jean Norton Cru –, on est mal à l’aise devant la disproportion entre les faits relatés et les mots sur la page. C’est surtout vrai lorsqu’il s’agit du passage de l’arrière aux « boyaux » : il révèle une différence cruciale. En passant de l’artillerie à l’infanterie, la poésie d’Apollinaire change de 1 Question au cœur de l’ouvrage de Paul Fussell, qui en souligne l’ironie, revisitée dans celui de Patrick Quinn et Steven Trout, et appliquée au cas des lettres françaises dans celui de John Cruickshank. Voir notre bibliographie sélective (p. xlvii sqq.infra) pour les détails. 2 Jean Kaempfer,Poétique du récit de guerre, Paris, Corti, 1998, p. 8. 3 Jean Norton Cru,Témoins : essais d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, Paris, Les Étin-celles, 1929 ; rééd. Presses universitaires de Nancy, 1993, 2006.
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tonalité vers la fin de son recueilCalligrammes: les fusées vues comme des feux d’artifice, voire « comme deux seins que l’on dégrafe », font place aux « marchantes mottes de 1 terre » que sont les fantassins . Barbusse a des pages édifiantes à ce sujet où percent l’envie ou la rancune selon la perspective : – J’suis pas maboul tout à fait, et j’sais bien qu’des mecs de l’arrière, l’en faut. Qu’on aye besoin d’traînepattes, j’veux bien… Mais y en a trop, et ces trop-là, c’est toujours les mêmes, et pas les bons, voilà ! […] Et ça dira, après : « J’suis t’été à la 2 guerre. » […] I’ n’ont pas l’même champ de bataille que nous . Vers la fin de son roman, Barbusse prête à deux poilus des propos sur l’autre : – Occupons-nous de nous ! Il ne faut pas s’mêler des affaires des autres, mâchonna l’entêté hargneux. – Si, il le faut… parce que ce que tu appelles les autres, c’est 3 justement pas les autres, c’est les mêmes ! On ne trouve ni chez Barbusse, ni chez Dorgelès, pourtant, une réflexion approfondie sur l’altérité telle que celle qui distingue les écrits de Georges Duhamel. Médecin major, il voyait de près le résultat des horreurs de la guerre et ne ré-pugne pas à décrire parfois en long et en large les blessures qu’il soigne. Cette réflexion vaut aussi pour les tirailleurs sénégalais qu’il croise ; nous y reviendrons. À la différence de Raymond Escholier dans Mahmadou Fofana, Barbusse n’échappe pas, dans ses rapides évocations des Noirs dansLe Feu, aux stéréotypes : 1 e  Voir les poèmes « Fête » et « 2 canonnier conducteur » dansCalli-grammes : poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916)[1918], Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1965, p. 238, 214 respectivement. 2  Henri Barbusse,Le Feu, Paris, J’ai lu, 1972, p. 142-143, 148. L’ortho-graphe d’origine est respectée. 3 Ibid., p. 432.
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De temps en temps, sur la file, se balance, plus haut que les autres, le masque de houille d’un tirailleur sénégalais. […] Ils imposent, et même font un peu peur. Pourtant, ces Africains paraissent gais et en train. Ils vont, naturellement, en première ligne. C’est leur place, et leur passage est l’indice d’une attaque très prochaine. Ils sont faits pour l’assaut. […] – I’ sont vraiment d’une autre race que nous, avec leur peau de toile de tente, avoue Biquet, qui, pourtant, n’a pas froid aux yeux. Le repos les embête, tu sais ; ils ne vivent que pour le moment où l’officier remet sa montre dans sa poche et dit : 1 « Allez, partez ! » . Il enchaîne même en faisant une distinction entre « sol-dats » et « hommes » : – Au fond ce sont de vrais soldats. – Nous ne sommes pas des soldats, nous, nous sommes des 2 hommes, dit le gros Lamuse . Ce motif sera explicité plus loin, sans toutefois qu’il soit limité aux seuls tirailleurs sénégalais : Ce ne sont pas des soldats : ce sont des hommes. Ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine – bouchers ou bétail. Ce sont des laboureurs et des ouvriers qu’on rencontre dans leurs uniformes. Ce sont des civils déracinés. Ils sont prêts. Ils attendent le signal de la mort ou du meurtre ; mais on voit, en contemplant leurs figures entre les rayons verticaux de leurs baïonnettes, que ce sont simplement des hommes. […] – Les hommes sont faits pour être des maris, des pères – des hommes, quoi ! – pas des bêtes qui se traquent, s’égorgent 3 et s’empestent .
1 Ibid., p. 58-60. 2 Ibid., p. 60. 3 Ibid., p. 310, 424. Léon Werth affirme que « dans la GUERRE, l’homme s’efface, seul reste le soldat » (Clavel chez les majors,Paris, Viviane e Hamy, 2006, 4 de couverture). Kaempfer se réfère (p. 235) aux
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