Panique au séminaire

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Cléo, la cinquantaine « larmoyante » , décide de participer à un séminaire de développement personnel afin de ramener un peu de sérénité dans une vie chaotique. Elle ira de surprise en surprise : intervenante légèrement toquée, participants menteurs, inquiétants ou aux portes du suicide, révélations et même aveu d'un crime. En cinq jours toutes ces existences seront intégralement dévoilées et réorientées vers leur véritable destin.


Un séminaire qui fait resurgir des secrets ou des tabous que les participants avaient tenté d'enfouir au plus profond d'eux-mêmes, en vain...


Publié le : mercredi 1 octobre 2014
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EAN13 : 9782372221993
Nombre de pages : 74
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PANIQUE AU SÉMINAIRE

   

 

  ROMAN  

  Florence Martin  

   

   

  Tous droits réservés

  Florence Martin – CH-1315

   © BOOKLESS-EDTIONS OCTOBRE 2014 

 

   

  Merci à mes correcteurs : 

  Gérard pour l’analyse du texte et ses suggestions 

  Ariane pour la ponctuation et les fautes d’orthographe 

Cléo

 

 

Hier j’ai fêté mes cinquante ans ! Putain cinquante ans, déjà! Me voilà débarquée sur la plage des vieux, enfin des pré-vieux. La  cinquantaine flamboyante comme ils disent. Mais c’est la cinquantaine larmoyante en réalité. J’ai célébré cet anniversaire dans la solitude,  écouté Salomon Burke sur mon ordinateur tout en sirotant une bouteille  de champagne. Alcool et musique m’ont plongée dans un nuage de  perplexité. Elle est arrivée plus vite que je le pensais la date de  péremption des femmes jeunes et jolies. La vie n'est qu'un toboggan qui  précipite tout être humain vers une fin annoncée. Et j’y suis, au début de  la fin.

Toutes ces années où je me trimbale sur notre planète sont les  plus belles que le monde offre à tout citoyen lambda de notre monde  occidental. Le chômage, un vilain mot réservé aux anciens, même des  nazes comme moi, sans aucun diplôme, des «losers» trouvent boulot à leur pied. L’emploi vous court après, on fait monter les enchères. Et si la  tâche est pénible, déplaisante ou simplement ennuyeuse, hop on file son  sac au patron, insultes en prime. Les petites annonces abondantes procurent dans les trois jours le job de rêve, enfin presque. Cette possibilité, je l’use jusqu’à la corde.

Dans cette ambiance euphorique, je glandouille dans la vie, insouciante et désinvolte. Je n’envisage jamais mon avenir, car je m’en  fous, préférant me vautrer avec volupté dans la paresse. C’est  invraisemblable, mais je suis sûre de moi, certaine que d’une façon ou d’une autre je vais gagner.

 Le sida est inconnu dans ma jeunesse et je consomme pas mal  d’amants. La fidélité est une notion démodée, je papillonne donc d’une  rencontre à l’autre.

Dans la foulée de cette vie extraordinaire, Boris surgit dans mon univers. Je le rencontre pour la première fois au festival de Nyon  (maintenant c’est Paléo). Il est assis dans l’herbe sur son blouson de coton, les mains encapsulant ses genoux pliés jusqu’au menton. Il porte un t-shirt gris clair et une paire de shorts de même teinte. Je m’affaisse à  côté de lui et il me tend la bière qu’il est en train de déguster. Pas un mot. Nous écoutons Diane Dufresne ensemble sans nous parler. Le concert  terminé, il me prend par la main et m’entraîne sur la plage. Les baisers  succèdent aux baisers, il embrasse si bien, je souhaite que ça ne s’arrête  jamais, puis on fait l’amour jusqu’au petit matin. Je m’endors enroulée sur  son corps.

Une joyeuse entente règne entre nous, car nous portons le même  regard arrogant sur la société, « ils n’ont rien compris! » Bien sûr, on est  les seuls à détenir la vérité, à considérer la terre comme un grand terrain  de jeux sans frontières. Nous parcourons de nombreux pays et continents  sac au dos, en train, en 2 CV, avec une tente pour tout abri, éblouis par la  diversité de notre monde. On fume pas mal.

 Après quelques années de ce régime, nous nous échouons sur une  plage en Crète : Matala. C’est là, dans un camping peuplé de hippies que  je constate que je suis enceinte jusqu’aux oreilles. En toute logique, nous nous unissons par les liens du mariage. Je me retrouve une poignée  d’années plus tard avec deux fils.  

Les années passent, les enfants grandissent, les voyages s’espacent. L’avion comme moyen de transport remplace le train et la voiture. Notre petit chapiteau est abandonné au profit d’hôtels  confortables. L’embourgeoisement nous guette avec l’âge. Le slogan : «on a fait la révolution pour ne pas devenir ce que nous sommes» devient hélas notre réalité. Mais je continue à me pâmer devant Boris. Il envahit  tout mon univers, je ne pense qu’à lui, jour et nuit. Tous mes actes, tout ce que j’accomplis c’est pour lui et je ne vois pas venir la suite, obnubilée que je suis par mon besoin insatiable de tendresse.  Il y a une année, Boris a déserté le foyer sans explications, au bras d’une pétasse de 25 ans, une belle fille bien roulée. Ces derniers temps il passait ses journées dans son cabinet de kinésithérapeute et moi je continuais à arpenter des bureaux d’entreprise pour exercer mes talents d’hôtesse. Je ne m’en suis pas aperçue, mon mari ne supportait plus une  cinquantenaire grincheuse. Il est à cent lieues de son épouse. Un homme de cinquante ans, ce n’est pas du tout comme une femme de cinquante  ans. Il est encore mince, toujours très beau malgré des tempes  grisonnantes, bref il séduit. Il s’est vite consolé avec une plus jeune, plus fraîche, plus éclatante, plus blonde. Tout plus quoi. Quelle baffe !  

Pourquoi maintenir des liens qui n’existent que sur des documents  officiels ? Je subis le divorce et ses annexe : avocats, juge, conciliation, inventaire des biens ou plutôt des non-biens, car nous ne possédons rien,  mais il fallait quand même les inventorier. J’assiste à une mascarade burlesque, où je ne suis qu’une spectatrice. J’en sors soulagée, étonnée  du bien-être procuré, prête à reprendre mon indépendance. Mes deux garçons ont quitté le foyer et se sont dispersés qui à Londres et qui au fin  fond de l’Ardèche pour vivre en marginal. Une belle plage de vie s’étend devant moi.

Avec le divorce, la liberté récupérée s’accompagne de moult ennuis. Nous avions toujours milité pour un monde de paix et de partage alors  pourquoi me battre pour plus d’argent. Boris a sauté sur l'aubaine et je me retrouve avec quasiment rien. J’en ai mis du temps pour comprendre la vraie nature de celui avec qui j’ai partagé mon existence, le père de mes enfants Parallèlement, l’emploi se fait rare, on vous scrute, pas d’entretien sans dévoiler ses motivations. Cette phrase est maintenant récurrente : « on vous contactera ». Puis plus rien.

À 50 ans, je constate, amère, personne ne veut plus de moi et  j’affronte une situation inédite : ressources taries. Avec Boris on ne roulait  pas sur l’or, mais on dépensait sans compter.

C’est ainsi que je récupère une vieille femme - moi - endettée, déprimée ne sachant pas quoi faire, bourrée  d’interrogations existentielles. Je survis, ou plutôt je sous vis, avec des petits boulots, ménage par ci, hôtesse d’accueil par là. Je me débrouille quoi, mais la vie sociale s’est envolée. Cinquante ans, moche et fauchée, autant dire que les rats quittent le navire. Pour avoir des relations, il faut pouvoir suivre, les fringues de marque, les restos, les week-ends par ci, les festivals par à....hors de question pour moi.

Une voix intérieure hurle : « non, ce n’est pas la fin, la vie est belle. Il  y aura encore des ballades dans les montagnes, le thé à l’ombre d’un  tilleul au mois de juin quand tout embaume, des virées en Provence, des amitiés, des couchers de soleil à contempler à deux ».

Il doit bien y avoir un moyen de s’en sortir, un truc facile, inattendu,  un miracle quoi. Ma quête assoiffée me mène vers l’annonce d’une revue alternative. Le titre est éloquent : TRANSFORMER LA SOUFFRANCE . « Transformer une souffrance : d’abord, explorer notre monde intérieur pour nommer de quoi et pourquoi on souffre vraiment. Puis, visiter le monde de celui ou de celle qui nous a fait souffrir et faire le lien avec notre passé pour comprendre la mémoire qui a été ravivée par le présent. Et enfin, trouver un acte transformant et apaisant la situation ». Ce charabia est incompréhensible pour une âme simple comme la mienne, mais il m’attire. Je n'ai aucune idée de QUI m’a précipitée dans cette débâcle et encore moins du lien avec mon passé qui aurait pu provoquer ce désastre. Je n'ai pas de goût pour l’introspection psychanalytique, mais pourquoi ne pas tenter ce chemin. J'explose ma dernière carte de crédit (un peu plus ou un peu moins de dettes, qu'est-ce que ça peut faire ?) et je remplis le formulaire d'inscription qui, à part les questions d'état civil d'usage contient beaucoup d’inquisitions indiscrètes sur ma vie. À la rubrique « motivation » j'écris « pour une vie meilleure », pas terrible.

 Le séminaire a lieu à Caux, une bourgade surplombant la ville de Montreux. Montreux c'est le festival. C'est là que j'ai écouté Salomon Burke pour la première fois. Soul music, gospel, tout ce que j'adore. La musique doit vous faire dresser les poils sur les bras. Avec certains chanteurs modernes, ce n'est plus de la musique, mais plutôt du blabla intellectuel collé sur mélodie, intéressant, mais sans émotion. Mais Salomon Burke, 150 kilos dans une chaise roulante, il vous met dans un  état de transe.

J'aime bien les coïncidences, les signes du destin. Donc, va pour Caux.  

Un mois plus tard, je file vers une nouvelle bonne fortune avec ma vieille bagnole : Genève-Montreux une heure l'autoroute et des poussières, sans bouchons pour une fois, puis montée à Caux par une chaussée zigzagante et bucolique. Le petit village dresse devant mes yeux, surplombé par son Grand Palace si monumental qu’on le voit partout. Il a connu ses heures de gloire dans les années 30.

On est en juin, une tiédeur bienvenue baigne atmosphère, enfin, succédant à la grisaille stagnant sur le pays durant ces premières semaines de printemps qui se traînent comme d’habitude dans le froid, provoquant le vague à l’âme ambiant dans l’attente de la chaleur, des t- shirts, des shorts que je m’amuse encore à porter malgré mon âge.  

Jour 1

 

Après cette grimpette tortueuse, le domaine fort imposant émerge des taillis : un parking de rigueur - maintenant il y a des parkings avec de belles lignes blanches partout, même dans les coins les plus reculés - où  je me gare. En traînant ma valise sur roulettes, je m'engage dans l'allée bordée de platanes menant à la demeure, presque un château : une grande bâtisse couleur crème, balcons et colonnes du porche d'entrée peints en blanc, volets d'un seyant vert bouteille, véranda ouverte en cette saison, se déployant vers un magnifique parc : un tapis de gazon orné de tulipes et de deux saules pleureurs encadrant le lac et les sommets encore enneigés. Je m'approche prudemment, ne sachant trop que faire. Je reste là les bras ballants et passe ma tête dans une porte entrebâillée. À l'intérieur une femme debout, penchée sur son bureau trie  des papiers. Je frappe :

- Ah bonjour ! Elle continue à farfouiller dans ses dossiers sans me voir apparemment. Devant mon silence interrogateur, elle poursuit sans me jeter un coup d'œil :

- Vous venez pour le séminaire ?

Je hoche la tête

- Asseyez-vous dans le jardin, les autres vont arriver.

Un peu surprise par tant de désinvolture, j'obtempère. Il ne me reste plus qu’à contempler le ciel voilé de légers nuages, les vagues qui se forment sur le lac et écouter le silence et le vent dans les arbres. La dame dans le bureau continue à classer ses fiches. Et de moi personne ne se soucie. Je poireaute. Comme toujours dans ces cas, la panique m’assaille. Difficile avec ma timidité maladive de me persuader de m'engager dans cette aventure, mais naïvement j'imaginais un accueil chaleureux pour me donner confiance. « Jamais je n'aurais dû venir, quelle stupidité, une fois de plus je me suis fait arnaquer ». Mon blabla perso s'est mis en marche, celui qui dénigre tout, refuse tout, qui glose et me traîne dans la boue (tu es vieille, moche et fauchée). Je suis sur le point de prendre mes jambes à mon cou, et à regagner mon studio bruyant dans la ville. C'est alors que les roues d'une voiture crissent sur  le gravier. Trois messieurs s'en extraient en rigolant, ils sont  accompagnés d'une femme à la chevelure rousse bouclée. Ils saluent la dame qui classe et se dirigent vers moi, s'affalent sur des chaises. Visiblement ils sont ravis d’être là. Les présentations sont faites : Robert, le maître des lieux, senseï ainsi que le nomment ceux qui le connaissent bien, la quarantaine allègre, décontracté et élégant, le corps mince aussi souple qu'un roseau, cheveux châtains légèrement ondulés,  regard bleu mis en valeur grâce au bronzage parfait, habillé sport chic, blue-jean, chemise blanche et blouson de marque en simili cuir de qualité. Il a récupéré ses hôtes à la gare de Montreux avec son monospace écolo-hybride dont il fait claquer les portes avec désinvolture. Il est accompagné de Francis, un grand échalas taiseux, démuni de toute joie et de tout sourire, un barbu qui porte un pantalon de lin brun froissé et un t-shirt bleuâtre estampillé world peace qui a subi manifestement plusieurs lavages tant le logo est déteint. Il s'exprime d'une voix saccadée, à peine audible. Il me tend une main molle tout en contemplant le paysage. Avec ses lunettes noires, impossible de savoir s'il me regarde. Je hasarde un bonjour, pas de réponse. Patrick, la trentaine cheveux bien coupés, polo jaune vif et pantalon beige au pli impeccable, attire tout de suite ma sympathie, mais je suis sans illusion. Un adonis de cet acabit, juriste dans un cabinet de consultants en droit comme il se présente, doit avoir des milliers d'admiratrices jeunes et jolies. Je lui offre tout de même mon plus beau  sourire et surprise, on dirait qu’il apprécie. Sonja, une rouquine à la chevelure frisée, coupée court, d'une soixantaine d'années, l’air effrayé. La consolatrice qui sommeille en moi a envie de la prendre dans les bras. Je vois bien qu’elle est triste et mal à l'aise, alors je l'embrasse chaleureusement. On s'assied en rond, on papote.

- Oui, il fait beau (c'est d'une originalité !)

Le malaise est palpable, chacun s'observe.

La personne qui trie les dossiers revient vers nous, dépose sur la table un grand thermos et quelques bols de porcelaine.

- C’est du thé vert, servez-vous

- Est-ce que je pourrais avoir du sucre ? S’enquiert Patrick

- Non, le sucre c’est mauvais pour la santé.

   

Nous sommes interrompus dans notre dégustation par un nouveau crissement de gravier, cette fois c'est un taxi qui a ignoré le parking. S'en extirpe une femme d'allure étrange, toute de blanc vêtue. Elle parle très fort et attend que le chauffeur extraie ses nombreux bagages du coffre. Pantalon en toile très large, chasuble crème, sur ses épaules un  immense châle multicolore à franges. Cheveux noirs ondulés qui s’affalent sur son dos, pas très coiffés si vous voulez mon opinion. Sans nous jeter un seul regard, elle pénètre dans le hall, réclame sa chambre à grands cris puis disparaît.

La dame qui officiait dans le bureau (maintenant on connaît son nom : Anne) réapparaît sur la terrasse et annonce :

- Ramona est arrivée.

On avait compris, les documents expédiés aux étudiants présentaient Ramona comme intervenante, responsable de mener à bien le séminaire. Une spécialiste en plusieurs disciplines : reiki, shiatsu doublée d'une exorciste et c'est ce dernier attribut qui m'intrigue le plus. Nous sommes fascinés, perplexes, surpris.

- Robert, où est Robert ? Ramona crie ou plutôt vocifère, sa voix  résonne dans tout l'espace.

Plus tard la soirée est interrompue par une nouvelle apparition dans un magnifique cabriolet bleu ciel : Jenny et Nicola qui viennent tout droit  de Paris.

Nicola est au volant: je m’interroge, est-il en âge de conduire, il a l’air si jeune et si décharné: pas plus de 40 kilos tout mouillé. Nous apprenons qu’il a 20 ans, mais reste mystérieux sur son occupation dans la vie.

Jenny, une quarantaine d’années est vêtue d’une jupe à fleurs assez courte et d’un polo blanc genre la marque au crocodile. Cheveux châtains mi-longs très raides, un visage de fouine, de petits yeux gris, une bouche  pincée. Calme et sûre d’elle en apparence. Manifestement une personne qu’on hésite à contrarier.

Nous sommes au complet, prêts pour le grand raout des apprentis du bonheur.

***

 Ramona

 

Mère Espagnole et père Suisse, de la mère elle a hérité la beauté et l'intuition et de son père le sérieux suisse et l'amour de la nature.

La maman Mercedes abandonne à l'âge de dix-huit ans son Espagne natale. Marre de sa famille de ses six frères et sœurs, de la perpétuelle indigence. Se décide à rejoindre l'eldorado helvétique sous la forme d'un oncle à Genève. L'oncle offre une chambre parce que c'est sa nièce alors il se sent obligé, c'est tout. Pour le reste, fais comme moi, débrouille-toi. Sans connaissance du français, Mercedes s’active dans son domaine de compétence, le nettoyage. Elle a sauté de sa radieuse patrie à la placide Helvétie, mais son quotidien est piteusement identique : enlever la poussière, rendre les vitres à leur transparence, repasser chemises et pantalons et enfin ramasser des cheveux épars. Ce havre de paix planté au milieu de l’Europe ne lui épargne pas les premières humiliations d'immigrée clandestine : la police à esquiver, les voisins qui l'ignorent, ceux qui n'hésitent pas à la traiter de sale Espingouine - Espingouine passe encore, mais sale c'est l'injure de trop. Elle se surprend à regretter son Andalousie natale. Il semble que la pauvreté soit plus supportable au soleil et s’interroge : la suissitude, est-ce vraiment fait pour elle ? Elle qui n’aime pas le chocolat, encore moins la fondue, n’a pas la parcimonie chevillée au corps. Déçue, elle se vautre dans le mal du pays, implorant chaleur et frénésie ibériques. Seuls les jours de paye mettent du baume au cœur.  

Puis Ulrich surgit dans sa vie, un grand gaillard blond, doux et solide à la fois, Ulrich placide et efficace, qui procure amour et tendresse, accompagné d'un espoir : continuer à bénéficier de l’abondance helvétique. Ulrich, un ex-soixante-huitard, suisse allemand d'origine, jardinier pour la ville Genève. Il adore son travail : effriter entre ses mains calleuses le terreau, gratter la terre, la voir, la sentir sous ses doigts, attendre au fil des jours et des heures que les plantes évoluent, s'épanouissent, se métamorphosent, que les pétales somptueux s'alanguissent, s'élargissent et révèlent le cœur de la fleur, il les effleure alors pour en cerner les replis. S'émerveiller de ce miracle quotidien, telle est la vie d'Ulrich, à cette heure, célibataire.

Fatigué après une journée passée à touiller le sol, il se dirige vers une terrasse au bord du lac pour se rafraîchir d'une bière. Il avise la belle Mercedes qui circule entre les tables munie d'un plumeau. Quelle grâce pense cet esthète. Il fait foin de sa timidité et se risque à l'aborder. S'ensuit un coup de foudre et des nuits palpitantes, enfin, un mariage simple et rapide avec deux témoins croisés dans un bistrot. Et c'est quelques mois plus tard qu’apparaît dans leur vie Ramona.

Étrange dès le début, cet enfant ne joue pas avec ses poupées, n'apprécie guère les bambins de son âge, mais durant des heures entières bavarde avec « ses amis » qu'elle décrit avec ardeur à ses parents :

- ouiiii... des anges, des petits Jésus, et même pépé d'Espagne décédé une année avant sa naissance.

Le couple admiratif, mais perplexe tergiverse quant à la conduite à adopter. Dans le doute ils encouragent ce penchant et prêtent une oreille attentive à leur fille. Ce n'est qu'une demi-surprise à vrai dire, car Mercedes est une intuitive qui entrevoit souvent l’avenir, détecte les mensonges de ses interlocuteurs, et aime la solitude.

Puis Ramona, à contrecœur, mais c’est obligatoire, intègre la grande entreprise de mise aux normes : l’école. Engloutie dans ce moule à citoyen, elle fait tache et une cascade de problèmes jaillit. Ce n'est pas tous les jours qu’une jeune élève évoque avec désinvolture anges, personnes décédées. Ces propos n'inspirent que méfiance aux profs bien-pensants. Ramona est affublée d'un défaut, un seul, elle est DIFFÉRENTE, presque un crime, qui ne pouvait être commis que par des parents trop crédules ou inconscients, de plus sa mère est une étrangère, alors ! Le cortège des convocations, interrogatoires, rapport à l'autorité compétente défile devant les parents médusés. Plusieurs psychiatres, psychologues et autres spécialistes se penchent sur les incohérences de la fillette, mais aucun ne se montre capable d'élucider l’énigme Ramona, par ailleurs une écolière très studieuse qui obtient toujours d’excellentes notes. Finalement les professeurs décident de garder un œil sur elle, mais on la laisse tranquille avec ses « lubies ». Mercedes, embarrassée par cette progéniture si particulière, s'adresse dans le plus grand secret à un médium qui lui révèle qu’un jour Ramona travaillera pour la vérité et la lumière. Mais c'est quoi la Vérité et la Lumière. Le médium lui répond : « vous verrez ». Retour à la case perplexité pour Mercedes qui se résigne pacifiquement à vivre à côté d'une sorte d'ange.

Dès cet instant, les obstacles abattus, l’ange Ramona se coule dans sa destinée, passe des après-midi entières à converser avec ses « amis ». Curieux, ses parents l’initient au tarot, jeu pour lequel elle se montre très douée. Devenue adolescente, la quête de ce qui se cache derrière « l’énigme » vie la harcèle. Elle distingue une vérité mystérieuse, opaque, mais fascinante qui l'éloigne à jamais du monde convenu des jeunes de son époque, plus préoccupés par les toilettes, la danse et le maquillage que par les questions existentielles. Infirmière, secrétaire ou coiffeuse, des carrières pour ses camarades, ne font pas partie de sa panoplie d'avenir.

Cette année-là, l'école organise une excursion à Lucerne, berceau de la Suisse que tout citoyen se doit de visiter au moins une fois dans sa vie. Les élèves sont accueillis par une bourrasque glacée pour la saison en sortant de la gare. Tous se réfugient dans un café, mais Ramona préfère l'abri d'une église. C'est là qu’elle rencontre un personnage qui changera le cours de sa vie : le prêtre François Urni. Intrigué par cette fillette qui contemple intensément la statue de la vierge Marie, il s'approche d'elle et lui parle en allemand. Elle fait signe qu'elle ne comprend pas. Le prêtre sourit et s’exprime en français :

- Qu'est-ce que tu fais là ?

- Je parle aux anges.

- Aux anges ! tu connais des anges ?

Ramona plonge ses yeux dans ceux du prêtre :

- Je connais tous les anges et aussi des personnes qui sont mortes.

Par la suite, pressentant une âme d’exception, il décide d'initier Ramona à l’exorcisme et aux dépossessions. Il se rend à Genève et rencontre l'adolescente, une presque adulte et lui permet d'assister à un exorcisme. Ramona fascinée observe avec avidité la femme habitée qui est maintenue par des liens sur une table pendant que l’homme d’Église lit des versets de la Bible. Le prêtre l’engage alors comme assistante et elle le seconde, préparant les linges blancs, allumant les bougies tout en se tenant en retrait pendant la cérémonie. Au bout de plusieurs années, elle se sent prête pour officier elle-même.

Avec le prêtre comme témoin, elle accueille sa première « patiente » une jeune fille habitée par le démon, selon l’examen préalable pratiqué par François Urni, qui accumule dans sa vie toutes sortes d’échecs : sentimental, professionnel, familial. Ramona est surprise parce que la personne qu’elle voit semble parfaitement normale. Elle l’a fait étendre sur le divan. Allume les bougies et lui demande de fermer les yeux. Elle se place derrière elle et prononce les paroles d’une voix ferme. La patiente s’agite et se met à pleurer bruyamment. Sans se laisser perturber, Ramona poursuit et pose ses deux mains sur la tête de la presque adolescente. La séance terminée la jeune fille s’endort. Elle se réveille au bout d’une demi-heure, Ramona la fait asseoir en face d’elle et lui prodigue ses recommandations. Elle repart légère, souriante. Ramona a fait une découverte : le pouvoir qu’elle n’est pas sûre de comprendre. Il lui confère un sentiment de toute-puissance. Jusque là, gênée par ses facultés, elle se montrait timide et effacée. Une autre Ramona se dévoile, pleine d'aplomb. Elle garde néanmoins les pieds sur terre, et entreprend parallèlement un apprentissage de coiffeuse tout en suivant le soir des cours de psychologie et de para-psychologie.

Le temps passe et Ramona est toujours plus lumineuse, elle irradie et fascine. Insensiblement, elle se constitue une clientèle à l'aide du bouche-à-oreille. D'abord des individus demandant des massages ou des conseils, puis la confiance en elle s’intensifiant, elle s'exerce à des séances de médiumnité, offrant de rencontrer des proches défunts et de se faire leur interprète. La considération et la renommée s’installent dans son existence. Ce n’est plus la petite Ramona de mère espagnole que tout le monde montrait du doigt à l’école, mais une jeune femme sûre d’elle. Le succès grandit. Son aide, son charisme, son charme sont très recherchés. Elle sonde l'âme humaine et en devient une spécialiste. Elle observe ses semblables qui se débattent dans leurs difficultés. Elle leur prête main-forte pour rabibocher leurs bribes de vie, et est satisfaite lorsque elle les voir changer et évoluer. Elle reçoit sur rendez-vous et la liste d’attente est longue s’étale sur plusieurs semaines.

À chaque séance, c'est 50, 100 ou même 200 FS qui tombent dans son escarcelle, constituant un solide pactole qu’elle accumule soigneusement sur son compte en banque. Abandonnant toute idée d'un métier « normal », elle se consacre uniquement à ses nouvelles activités.

Après 16 ans de pratique, Ramona est maintenant une médium reconnue dans toute la Suisse. Elle arpente le pays et livre ses messages par le biais de conférences, livres, et consultations privées afin de faire diffuser au plus grand nombre La Vérité. Elle accomplit des désenvoutements, que ce soit de lieux ou de personnes sous l’emprise d’entités négatives. Ses clients appartiennent à toutes les classes sociales: personnalités connues du milieu artistique, politique, chefs d’entreprises, et même médecins. Dans le plus grand secret, elle prête son concours à la police lors de recherche de personnes disparues. Elle pratique à son cabinet et ailleurs et ceux dont elle croise le chemin la décrivent comme un ange, un être extraordinaire, mais surtout une amie compatissante et...

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